M. LOUIS DE GRAMONT
Et l'on dit qu'au crapaud elle a donné ses yeux. Que n'a-t-elle de même à cet être odieux Donné sa voix, la voix aigre qui nous sépare Et te chasse en sonnant au jour une fanfare? Puis, le ciel est plus clair de moment en moment.
KOMÉO
Oui le ciel est plus clair et plus noir le tourment. LA NOURRICE, entrant.
Madame...
JULIETTE
Quoi, nourrice ?
LA NOURRICE, à voix basse»
Madame votre mère est près de votre chambre. Voici le jour. Soyez prudente. Prenez garde.
Lorsque mon oreille est habituée à la rime, lorsque le mot tourment dont j'attendais le ment vient de s'accorder avec celui de moment^ il m'est désagréable que la nourrice rompe la cadence des vers rimes. Son « madame » comme le « Quoi, nourrice? » de Juliette, me font l'effet d'une corde qui se casse dans un orchestre. Quant aux vers blancs de la nourrice, je les considère comme inutiles, parce qu'ils sont inintelligibles. Notre langue n'a pas les longues, les brèves, l'appuyé qui me permettraient de les distinguer de la prose. Le jeu est donc inutile, puéril même.
Mais, dans les tentatives de ce genre, j'estime
qu'il faut se placer à un point de vue qu'ont négligé
[uelques-uns de mes confrères. En donnant une
traduction intégrale de Shakespeare, le but de l'au-j teur n'est pas d'amuser le public avec des procédés^ courants, mais do l'intéresser en lui offrant une] reconstitution aussi complète que possible : comme ferait un archéologue reconstituant un tombeau égyptien ou une colonne persane. L'auditeur ne doit pas aller « au spectacle », mais « à l'étude ». S'il ne consent pas à cet effort, qu'il reste chez lui, il y gagnera et Shakespeare aussi. On joue des parodies à côté.
Nous avons fini. Le lecteur s'est rendu compte que si la religion shakespearienne s'affirme de plus en plus, ça n'a pas été sans lutte. Son histoire est celle de toutes les vérités qui, selon la belle expression de Bossuet, sont des reines dans le ciel des trônes éternels, et ont le siège de leur empire dans le sein de Dieu.
Di^cembre 1910.