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INTRODUCTION

Les questions sociales qui naissent des rapports entre le capital et le travail, prennent chaque jour une importance de plus en plus considérable. Elles constituent même l'un des plus graves problèmes de l'heure présente ; il serait aussi vain de le nier que dangereux de ne pas y apporter une attention suffisante. Il n'est pas téméraire d'affirmer que les grandes questions de l'avenir seront des questions sociales.

De tout temps, certes, il y a eu dans les sociétés des agitations sociales et les conflits qui surgissent entre le patronat et le salariat sont aussi anciens que le monde ; mais à l'heure actuelle la question sociale prend un caractère d'universalité et de permanence qu'elle n'avait jamais eu.

Telle qu'elle se présente de nos jours, la question sociale est la conséquence logique et fatale de la double évolution politique et économique qui s'est produite au début du xix^ siècle ; des solutions qui y seront apportées dépend le sort de notre société et, partant, celui de la civilisation.

La fin du xvin^ siècle marque, en effet, l'avènement d'un âge nouveau que deux révolutions caractérisent :

— l'une, politique, proclame que tous les hommes naissent libres et égaux en droits ; on date son point de départ de la prise de la Bastille qui symbolise l'abolition de l'ancien régime,

— l'autre, économique, a pour cause, d'une part, l'invention de la machine à vapeur et de la machine à tisser, et d'autre part, l'élaboration et l'application d'une doctrine nouvelle, le libéralisme, qui va mettre fin aux vieilles coutumes corporatives en usage jusqu'à cette époque.

Au début du nouveau régime industriel, l'activité se développa faisant naître la richesse en haut, et en bas, une certaine aisance ; c'est le triomphe de la science transformant la

matière et asservissant la nature aux besoins et aux jouissances de l'homme.

Mais bientôt deux faits nouveaux apparaissent, inconnus jusqu'alors : l'industrialisme et le paupérisme.

Le premier consiste dans un rapide et énorme développement de la production qui transforme les villes en véritables centres d'attraction industrielle pour la foule des ouvriers. Celle-ci s'y presse dans des logis étroits et malsains, peine et souffre dans des ateliers où le travail est accablant et déprimant, enfin succombe sous le poids redoutable de la corruption, de l'abrutissement, ou de la maladie.

Le second résulte des crises de la production et d'une concurrence sans contrôle ni frein ; il indique non pas une pauvreté accidentelle de la classe ouvrière, mais une détresse qui tend à devenir chronique. Et cela, à une époque où l'émancipation politique tendait irrésistiblement à faire de l'ouvrier l'égal du maître. L'état de déchéance économique, imposé à la masse populaire, devait fatalement provoquer un conflit. « Les tendances vers l'égalité économique sont la conséquence de l'égalité civile ou politique » (1).

Le conflit social est donc inévitable entre ceux qui, largement pourvus de richesses, goûtent à toutes les jouissances de la vie, et ceux qui, aspirant naturellement à un mieux-être, veulent posséder davantage. Les principes de l'économie libérale ont permis aux premiers d'acquérir et d'accroître leur fortune, et de constituer ainsi une aristocratie nouvelle — celle du capital — qui s'est substituée à l'aristocratie du sang. Les principes de l'économie socialiste invitent les seconds à s'affranchir de la condition misérable qui leur est imposée, et, pour supprimer les maux dont souffre le monde du travail, à réclamer pour la collectivité le droit de propriété accaparé par quelques privilégiés.

Comme l'écrit si justement Nitti : « Le sous-sol de notre société est miné par le mécontentement populaire... La question sociale — qui peut maintenant nier son existence devant la vive lumière des faits ? — n'est pas seulement basée sur un problème économique, mais elle renferme surtout un problème moral, que notre société peut ajourner, mais qu'elle sera forcée de regarder en face. Le sphinx de notre société est la Question sociale » (2).

Si les uns pensent que les principes de 1789 sont à même de permettre la réalisation d'un état social fait de liberté, d'égalité et de fraternité, d'autres réagissent violemment contre

(1) Nitti. Le Socialisme catholique, p. 20.

(2) Nitti. Op. cit. Préface pp. VII et VIIT.

ces mêmes principes, en les accusant d'avoir conduit la société vers l'anarchie et le désordre.

Dans cette lutte des idées, et en présence des misères phy> siques et morales des masses populaires, les catholiques ne pouvaient pas ne pas intervenir. Leur foi leur commandait d'agir. Au nom de l'idéal chrétien dont ils s'inspirent, idéal fait d'amour, de justice, et de charité, ils devaient aller vers elles, et, pour mettre un terme à leurs souffrances, tenter de les ramener à la foi d'une part, et d'autre part, travailler à la reconstitution d'un ordre social qui s'inspirât des maximes évangéliques.

Dès le début du xix« siècle donc, comme le fera remarquer judicieusement M. Eblé, « ce sont les préoccupations sociales et religieuses qui ont poussé le plus grand nombre des catholiques à l'étude de l'économie politique » Cl).

Il nous a paru intéressant de nous livrer à une étude de l'œuvre sociale d'Albert de Mun pour deux raisons. Dans la période qui va de 1870 à 1914, de Mun a été en France le personnage le plus représentatif du mouvement catholique social, au développement duquel il a puissamment contribué ; d'autre part, l'influence exercée par lui n'a pas pris fin avec sa mort : elle grandit chaque jour, et le mouvement catholique social actuel se réclame de sa doctrine et de ses enseignements.

La défaite de 1870 et la lutte fratricide qu'elle engendra furent, en France, l'origine d'un mouvement de réaction dans ft l'ordre patriotique et social. Des hommes d'ordre, sociologues Bet économistes, se sont appliqués par l'étude et par l'action ^■à rendre au pays la paix sociale indispensable à son relève- Piment matériel et moral. Albert de Mun se place parmi les " hommes d'action de cette phalange.

tSon œuvre a son point de départ dans les terribles événements qui s'abattirent sur notre pays en 1870 ; ses préoccupations patriotiques et sociales l'amenèrent progressivement à l'examen des questions économiques. Etudier son œuvre sociale, c'est du même coup retracer l'effort accompli et lé développement pris par le catholicisme social entre les deux guerres, celle de la défaite et celle de la victoire.

Dès lors, une question primordiale se pose à laquelle il nous parait indispensable de répondre au début de cette étude : qu'est-ce que le catholicisme social ?

Brièvement ici, en termes généraux, puisque ce que nous en disons immédiatement plus bas vient à préciser notre pen^

(1) Eblé. Les Ecoles catholiques d'Economie politique et sociale en France, p. 10.

sée, nous le définirions : un esprit, un mouvement, tout autant qu'une doctrine qui, loin de faire fi des principes solidement établis de la science économique et sociale, au contraire s'y appuyant comme sur une base large et solide, s'inspirant par dessus tout des principes de la morale chrétienne, s'efforcent d'instaurer dans le monde l'ordre social chrétien ; entendons par là un ensemble de lois, de mœurs et d'institutions de tout ordre, souples ou variables comme la vie elle-même, mais toujours conformes tant au droit naturel qu'aux préceptes et à l'esprit apportés par le Christ et dont l'Eglise a été établie dépositaire et interprète.

Le catholicisme social c'est un effort réfléchi et généreux à soumettre l'évolution économique et sociale à l'éternelle morale proposée par l'Eglise.

Ce mouvement a pris naissance en France au moment où l'application des principes de l'économie libérale à l'industrialisme naissant provoquait les premiers conflits du capital et du travail, annonciateurs des crises sociales qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours, et dont les économistes se préoccupent de rechercher la solution.

La concentration industrielle d'une part, d'autre part, les souffrances de la classe ouvrière, exacerbée par un appétit croissant des biens matériels, ont amené une modification profonde de la société moderne.

La force avec laquelle se manifestent les aspirations des travailleurs est particulièrement impressionnante. Ces aspirations rencontrent en face d'elles des résistances qui parfois sont dues à des nécessités d'ordre économique, mais souvent aussi à de regrettables et de fâcheuses incompréhensions. Le malentendu subsiste surtout depuis un siècle, et l'on se demande avec angoisse si l'évolution économique qui se poursuit s'achèvera pacifiquement ou révolutionnairement.

Entre les deux solutions extrêmes que nous offrent l'école libérale et l'école socialiste, il est apparu aux catholiques qu'il y avait place pour une attitude moins absolue, plus sage, et plus humaine, condamnant l'égoïsme des uns et les amenant à une plus juste conception de leurs devoirs, calmant les colères et les appétits des autres, tout en faisant droit à leurs aspirations les plus légitimes, enfin substituant à l'antagonisme des classes et des intérêts, une union et une association du capital et du travail.

Convaincus que le désordre social a pour cause première la philosophie du xvii^ siècle, d'où sont issus les principes de 1789, persuadés que le désordre ira en s'accentuant au fur et à mesure que l'âme populaire sera gagnée par la religion nouvelle du socialisme, ils estiment que

Tordre social ne sera rétabli que si Ton fait appel à la doctrine évangélique telle qu'elle est proposée par le catholicisme social.

L'objection que l'on peut immédiatement présenter est la suivante : comment la solution des problèmes économiques peut-elle dépendre des principes évangéliques ?

Les catholiques sociaux ne sont liés à aucun système économique. Ils reconnaissent l'existence des lois naturelles en économie, telle que la loi de l'offre et de la demande, que nient par exemple les disciples de « l'Economie Nouvelle » (1), mais il déclarent qu'il ne faut pas donner à leurs conséquences un caractère de fatalité absolue, car à côté d'elles il existe des lois morales et que, de plus, l'homme est un être essentiellement libre. Les résultats du jeu des lois naturelles varieront donc en fonction du concept moral qui gouverne les individus. Il est certain que l'organisation du régime de la production sera différente selon que le travail sera considéré comme une simple marchandise ou comme ayant une fonction sociale. Les catholiques sociaux pensent que le christianisme offre les éléments fonciers du meilleur système social et que l'histoire des siècles passés engage les individus, les institutions, et la législation à s'en inspirer.

Le catholicisme social nous apparaît avec un triple caractère économique, social, et religieux, qu'il convient de préciser, si l'on veut en comprendre le sens et la portée.

1° Au point de vue économique le catholicisme social est une réaction à la fois contre le libéralisme et contre le socialisme.

A. Les principes fondamentaux de l'école libérale se ramènent à trois :

— l'intérêt personnel est le mobile unique de l'activité humaine,

— la libre concurrence est par elle seule un principe fécond de prospérité et de civilisation,

— le libre jeu des lois naturelles doit nécessairement produire l'harmonie sociale.

Le catholicisme social s'élève contre ce régime de liberté

(1) Georges Valois. « L'économie Nouvelle », pp. 77-78. « On s'e^mlique que Paul Leroy-Beaulieu qui croyait que la loi de l'offre et de la demande est la loi souveraine, la loi ultime, qui détermine toutes les valeurs, ait reconnu qu'elle ne donne que « des indications générales qui ne laissent pas que d'être un peu vagues ». La vérité est que la loi formulée n'explique rien, et que la loi elle-même n'existe pas. »

complète, d'isolement forcé des individus, et d'indifférenoe des pouvoirs publics.

a) La théorie du « laissez-faire » a provoqué des abus qui en ont consacré l'échec. Les faits se sont chargés de dissiper les belles promesses du libéralisme, car si, théoriquement, celui-ci parle « d'harmonies économiques », pratiquement, c'est l'antagonisme qui se réalise.

La liberté sans frein est devenue oppressive. Pour le catholicisme social la liberté ne semble compatible avec la vie sociale que si elle est réglée et encadrée par la loi. Aussi réclame-t-iî l'élaboration d'une législation du travail, persuadé que l'harmonie ne sera pas spontanée, mais qu'elle sera organisée.

b) Le catholicisme social s'élève contre l'individualisme issu de l'idolâtrie révolutionnaire. L' « homo œconomicus », homme abstrait poussé par le désir de la jouissance et de la richesse, n'est pas un homme vrai ; l'homme n'est pas une entité abstraite, car il vit en société et il est impossible de l'arracher à son milieu. « Isoler l'homme par une abstraction factice ; en faire un être imaginaire, théoriquement pourvu d'innombrables droits ; l'abandonner ensuite aux bousculades de la réalité, qui, elle, fait prévaloir les droits des forts sur les droits platoniques des faibles, c'est là une duperie dont... l'humanité [est] victime » {1).

L'homme est avant tout membre d'une fraternité, mais de plus, il a des besoins moraux, intellectuels et religieux, qui sont primordiaux. Or, l'école libérale veut briser les anciens cadres sociaux sans rien y substituer et, de i^lds, elle veut soustraire l'action de l'homme à ces trois forces sociales que sont la religion, la morale, et la législation.

« Le nomadisme contemporain » dont parle M. Romier dans son ouvrage. Explication de notre temps, livre l'homme à lui-même, sans force, et son impuissance le condamne à devenir une victime. Pour le tirer de son isolement le catholicisme social se fera l'apôtre de l'associationnisme et réclamera sans cesse pour les travailleurs le droit et les avantages de l'organisation professionnelle.

c) Enfin le catholicisme social estime que l'Etat ne doit pas demeurer indifférent aux luttes économiques, et que son rôle de gardien de la justice et de la paix sociale lui fait une obligation d'intervenir chaque fois que celles-ci sont menacées.

Le nœud du conflit qui surgit entre le catholicisme social et l'économie libérale, réside dans ce fait que celui-là proclame le dogme de la déchéance originelle, tandis que celle-ci

(1) Georges Goyau. Autour du Catholicisme social. T. III, p. 261.

admet l'aphorisme de Jean-Jacques Rousseau sur la bonté naturelle de l'homme.

Or, l'homme n'est pas naturellement bon et il ne doit pas suivre délibérément les tendances de sa nature qui le portent au mal. La morale doit intervenir pour remplir son rôle d'éducatrice, en disciplinant les instincts et en élevant l'âme vers un idéal moins terre à terre.

B. Si le catholicisme social est une réaction violente contre l'école libérale, il est également une réaction contre le socialisme, bien qu'il soit parfois d'accord avec ce dernier, en ce qui concerne la critique de notre organisation sociale actuelle. Comme ce dernier, en effet, il se préoccupe plus d'une bonne organisation de la société que d'un accroissement sans règle ni contrôle de la production ; il constitue comme lui « l'antipode de l'individualisme ». Il condamne la liberté absolue et réclame l'élaboration d'une législation protectrice du travail ainsi que l'intervention de l'Etat : ni moins audacieux, ni moins convaincus que les socialistes, les catholiques sociaux aspirent vers une meilleure organisation des rapports entre les hommes et désirent ardemment, eux aussi, réaliser « le règne de l'ordre par la justice, et le règne de la paix par la fraternité » (1).

Cette apparence de similitude explique que certains auteurs aient donné au mouvement catholique social le nom de « socialisme chrétien ». Cette épithète ne se justifie nullement, car la contradiction entre le catholicisme social et le socialisme réside non seulement dans les voies et les moyens, mais surtout dans la conception différente qu'ils ont de la vie sociale.

Les caractéristiques du socialisme sont :

— la suppression de la propriété privée,

— l'administration par la collectivité de l'ordre économique,

— la lutte des classes et l'athéisme matérialiste.

Le catholicisme social affirme la légitimité de la propriété privée et en réclame le respect ; il estime que le remède aux maux enfantés par le régime capitaliste ne consiste pas dans la suppression du capital, mais dans la nécessité de contraindre ce dernier, au moyen des mœurs et des lois, à une plus juste conception de ses devoirs. « Supprimer le capital, dira l'abbé Thellier de Poncheville, ne supprimerait pas les péchés capitaux » ().

(1) Manifeste du parti communiste pour les élections législatives de 1924.

(2) Cité par Coirard. Le Catholicisme social en face du socialtsme, p. 10.

D'autre part, il refuse à l'Etat romnipotence qu'on veut lui donner, persuadé qu'aux excès de la liberté, il ne faut pas remédier par les abus de la centralisation étatiste, et qu'enfin, l'homme a des' aspirations dont il faut tenir compte, et qu'on ne peut impunément supprimer sa liberté et sa personnalité en le réduisant au rôle de rouage de la machine administrative. L'homme, au surplus, ne peut devenir un simple outil dans l'organisation de la production.

Le catholicisme social loin de prêcher la lutte des classes, apporte à l'humanité la parole d'amour et de paix tombée des lèvres du Christ. Alors que le socialisme est profondément matérialiste, qu'il rejette « la vieille chanson chrétienne » et se vante d'avoir éteint « les étoiles du ciel », le catholicisme social demeure fidèle à la doctrine évangélique, en professant la souveraineté de Dieu sur l'homme, et la soumission de l'homme à la loi morale chrétienne.

En résumé, lé catholicisme social se tient à égale distance des excès des doctrines libérale et socialiste ; si l'une attend tout de la liberté, exalte les droits de l'individu, ramène tout à la production, et réduit la destinée humaine à produire ; si l'autre met ses espoirs dans l'Etat, impose les droits de la collectivité, ramène tout à la distribution des richesses, et réduit la destinée humaine à jouir, le catholicisme social au nom des principes moraux les condamne toutes deux. « Seule l'école chrétienne sait concilier ces deux choses faites pour marcher de pair et que ni socialistes, ni libéraux n'ont jamais su unir : l'autorité et la liberté » (i). Pour ell(î, le but de l'économie politique n'est pas de rendre les hommes plus riches ('2') mais de les rendre plus heureux.

2° Au point de vue social le catholicisme social se préoccupe de la reconstitution de la société, qu'il veut ramener dans les cadres de l'ordre social chrétien. Pour cela il demande à la classe dirigeante de se dévouer à la classe populaire, afin d'assurer l'ascension progressive de cette dernière dans l'ordre intellectuel, moral, politique et social.

Ceux qui ont été marqués par le destin du signe de l'intelligence, de la fortune ou de l'autorité ont des devoirs spéciaux à remplir envers leurs semblables ; cette force sociale qu'ils détiennent, doit être mise à profit non pas pour la satisfaction de leurs ambitions personnelles, mais pour le bien com-

(1) MoNicAT. Contribution à Vétiide du mouvement social chrétien en France au xix* siècle, p. 92.

<2) On peut, à ce propos, signaler l'erreur du mot d'ordre fameux donné dans le sens que l'on sait par le gouvernement de Louis-Philippe : « Enrichissez-vous l » ;

mun. Le catholicisme social n'ignore pas qu^ le peuple, de plus en plus, veut être maître de lui-même et de son gouvernement ; la marche de la civilisation est sans cesse dans le sens d'une démocratie ainsi entendue qui « coule à pleins bords ».

Comme le déclarait Mgr Doutreloux, évêque de Liège, « le mouvement démocratique est irrésistible ; — il se fera avec nous ou sans uous et s'il se fait sans nous il se fera contre nous et contre le christianisme » (1).

Toniolo définit la démocratie : « une organisation de la société dans laquelle toutes les forces sociales, juridiques et économiques, en possession de leur plein développement hiérarchique et dans la proportion propre à chacune d'elles... coopèrent de telle sorte au bien commun, que le dernier résultat de leur action tourne à l'avantage plus particulier des classes inférieures » (2).

La fin de la démocratie est donc le bien commun, s'exerçant plus spécialement au profit du: peuple et c'est là, comme on le voit, une conception éminemment chrétienne.

Il ne faudrait pas croire cependant que le catholicisme social soit une œuvre politique ; pas plus qu'il n'est lié à un système économique, il n'est subordonné à aucun système politique et son action est absolument indépendante de la forme du gouvernement. Toutefois, de même qu'il fait intervenir les lois morales sur le terrain économique pour tempérer le jeu des lois naturelles, de même il fait appel, sur le terrain politique, à la loi morale pour imposer à la société une organisation conçue pour le bien de tous et plus particulièrement pour la défense des faibles. Et c'est pourquoi il estime qu'en présence de l'état d'inorganisation dans lequel se trouve le monde économique actuel, il doit s'attacher à réaliser l'organisation professionnelle.

3° Au point de vue religieux le catholicisme social pense que la question sociale est non seulement une question économique, mais qu'elle renferme également, suivant le mot de Nitti, « un problème moral ».

« Le catholicisme social sera chrétien au plein sens du mot, ou il ne sera pas », dira le Cardinal Manning, en s'inspirant du mot si compréhensif d'un Père de l'Eglise : « Solutio omnium difficu.lt atum Christus ».

La croyance en Dieu est la condition de relèvement de la classe populaire, car le sentiment religieux est la seule force capable d'arrêter le déchaînement des appétits, comme d'ins-

(1) Cité par Antoine. Cours d'Economie sociale, p. 289.

(2) Cité par Antoine. Op. cit., p. 281.282.

pirer aux hommes assez de dévouement et de désintéressement pour rechercher, par amour du prochain, ramélioration du sort de la classe populaire.

L'Eglise ne peut rester indifFérente ou étrangère à la transformation sociale qui s'accomplit : elle doit aller aux masses qui montent, pour les guider et les conduire sans désordre vers leurs destinées.

Pour reconquérir l'âme populaire et gagner sa confiance, elle doit se placer résolument sur le terrain des luttes sociales. Tout son passé au surplus, lui en fait une obligation. N'est-ce pas elle qui a sauvé le peuple de l'esclavage et donné à la société du Moyen-âge un ordre social relativement si parfait que le souvenir en subsiste encore ? « Il y a eu un temps, pourra écrire Léon XIII dans son Encyclique « Immortale Dei )), où la philosophie de l'Evangile gouvernait les Etats. A cette époque, la puissance de la sagesse chrétienne pénétrait les lois, les institutions, les mœurs des peuples, tous les rangs de la société civile...; ainsi organisée, la société civile donna des résultats bien supérieurs à tous €eux qu'on peut imaginer ». La source des erreurs fondamentales du régime économique actuel ne réside-t-elle pas dans la fausse conception que l'on se fait de l'origine et de la fin de l'homme ?

Si le catholicisme social présente un caractère religieux, en ce sens qu'il se rattache au rôle essentiel de la doctrine catholique qui cherche à réaliser le règne de la paix et de la justice sociale, il n'est cependant point une œuvre religieuse à propisement parler, car il n'a pas pour but direct et propre la formation religieuse des individus, pas plus que leur conversion ; ce rôle appartient au prêtre. Son apostolat cherche surtout à se réaliser dans des œuvres, sachant d'ailleurs que leur action bienfaisante ira finalement à accroître la valeur religieuse des âmes.

Comme l'a si bien indiqué M. Georges Goyau : « Le catholicisme social est une résultante et non point une excroissance du dogme plein et... en annonçant cet évangile soi-disant nouveau, on ne se propose point de faire à la vieille foi une toilette qui soit de mode, mais de ressusciter conformément aux besoins du temps, toutes les énergies salutaires que cette vieille foi renfermait » (1). Le catholicisme social, tout en demeurant profondément traditionnel, accepte d'ailleure hardiment toutes les nécessités des temps nouveaux. Il peut avoir « l'aspect d'un nouveau venu », dira M. Goyau, mais ce nouveau venu est « un revenant » (2).

(1) Goyau. Autour du Catholicisme social, T. I, p. 41.42.

(2) Goyau. Autour du Catholicisme social, T. III, p. 35.

Economique, social, et religieux, tel est le triple caractère du catholicisme social. Nous devons ajouter que, né en France, le catholicisme social s'est développé dans la plupart des pays industriels, où tout en gardant en chaque pays une physionomie conforme au tempérament indigène, il s'inspire des principes généraux qui sont contenus dans l'Encyclique « Sut la condition des ouvriers » : Léon XIII l'a ainsi définitivement sanctionné de son autorité.

Nous nous proposons de faire mieux connaître cette doctrine en étudiant l'œuvre de celui qui, en France en a assuré le développement à la fin du xix^ siècle. Albert de Mun n'est pas un novateur ; il a continué la tradition des précurseurs, dans la série desquels il s'insère tout en y conservant un caractère particulier.

Avant lui, le catholicisme sociail était demeuré dans le domiaine de la théorie, du moins en France ; ses devanciers sont des individualités puissantes et originales, mais ils sont plutôt des hommes d'étude qui n'ont exercé qu'une iniluence restreinte et qui n'ont guère concrétisé leurs idées dans des réalités tangibles. Il nous paraît nécessaire d'esquisser le rôle joué par les plus marquants d'entre eux et d'indiquer la part contributive qu'ils ont apportée à la formation et à l'évolution de la doctrine en insistant sur ceux qui ont été plus particulièrement les maîtres d'Albert de Mun.

Ce sera l'objet de notre première partie dans laquelle nous nous appliquerons à souligner les caractères originaux de chacun d'eux et ceux qui les différencient d'avec Albert de Mun.

Dans une seconde partie, nous ferons l'exposé doctrinal des théories sociales dont de Mun fut, en France, le représentant le plus autorisé. De Mun n'apporte sans doute à la doctrine aucune contribution vraiment originale. Son œuvre fut surtout une œuvre de rayonnement et de propagande. Il a souvent pris chez les autres les opinions et les idées, mais du moins il a su les présenter et les répandre avec une force et un éclat incomparables. Il fut de plus un sage réaliste, en ce sens qu'il a abordé le problème social sans système absolu ; il s'est tenu en contact permanent avec la réalité et sans cesse il a su mettre à profit les leçons de l'expérience et des faits. Son action, servie par une éloquence merveilleuse, a grandement contribué à orienter l'Eglise et les catholiques vers les questions sociales ; il fut essentiellement un puissant animateur à l'action.

Notre troisième partie se justifie donc : nous nous proposons d'y étudier quels ont été les résultats pratiques de l'œuwre sociale d'Albert de Mun au point de vue politique et au

point de vue social. Au point de vue politique nous étudie-» rons le rôle qu'il a joué comme chef de parti ; sa vie publique^ qu'il consacra d'abord à la restauration monarchique jusqu'au jour où il se rallia par obéissance et par raison à la forme constitutionnelle, reflète les préoccupations d'un homme soucieux de la restauration de l'ordre social chrétien et qui n'a recherché dans l'action politique que le moyen de mieux servir son action sociale. Nous examinerons également la part prise par lui dans la préparation et le vote de la législation ouvrière. Au point de vue social, nous montrerons les réalisations d'œuvres qu'il a accomplies et la répercussion que celles-ci ont eue sur le développement d'œuvres subséquentes dont nous signalerons les plus importantes.

Dans notre conclusion nous porterons un jugement d'ensemble sur l'œuvre de celui qui fut un grand patriote et un grand chrétien, et qui, pendant plus d'un demi-siècle consacra le meilleur de lui-même, suivant le mot de M. Piou, « au service de Dieu, de la France, du peuple » (1).

(1) J. Piou. Le Comte Albert de Mun. Sa vie publique, Av. P., p. 1.

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