CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Que faut-il penser de l'œuvre sociale d'Albert de Mun ?
Un jugement simple et unique est assez difficile à porter. Il nous apparaît que le mérite propre d'Albert de Mun, c'est d'avoir été, à sa manière toutefois, un homme d'action. Car il a moins inventé l'art d'une action sociale accommodée aux besoins de son temps, que rayonné à larges ondes le désir, la passion de cette action ; il a moins créé des œuvres, qu'animé d'un souffle puissant des œuvres qui cherchaient leur voie. Par besoin d'une foi éprise de conquêtes, par ardeur d'une charité altérée de dévouement, et cherchant le règne de la justice, il s'est donné tout entier à l'action sociale chrétienne ; il a su aimer, comprendre et s'est efforcé de propager, au prix de sacrifices personnels très grands, une doctrine sociale qu'il a trouvée faite avant lui. « Toutefois le défaut de fortes études au début de sa carrière sociale ne laisse pas que de le placer pour toujours dans une certaine dépendance à l'égard des hommes et des événements ; inspirateur et voix de son parti, il n'en fut jamais le théoricien » (1).
De Mun n'est donc point un maître au sens ordinaire, sauf pour la chaleur d'âme et le don de soi où il reste éminent ; s'il a très souvent suivi l'impulsion et l'exemple des autres, il est cependant un maillon de grand prix dans la chaîne qui lie, les uns aux autres, les catholiques sociaux.
Par son œuvre, Albert de Mun occupe, en effet, une place marquante dans le mouvement catholique social du xix*^ siècle,^ mais ce grand chrétien a eu du chef complet, du grand meneur, plutôt la noblesse d'âme dans la hauteur et la justesse des vues, que l'originalité dans la conception doctrinale; le don d'entraîner, bien plus que le talent de réaliser lui-même en formes vraiment nouvelles et pleinement viables.
Son œuvre sociale, faite d'action et de réalisations, s'est peut-être moins exprimée dans des fondations et sous des formes concrètes, que par une influence générale et diffuse : œuvre d'idées et d'influence, elle a le mérite incontestable d'avoir créé, surtout dans le monde catholique, un courant d'idées.
« Quand on va au fond de la pensée d'Albert de Mun, on en démêle aisément le secret. Il croyait qu'une élite dirigeante
(1) Mgr Baudrillart, Discours de réception à l'Académie Française
était la cîé de voûte d'une société bien organisée, et, d'autre part, que les courants démocratiques qui avaient tout submergé et tout mêlé étaient irrésistibles. Réunir en les harmonisant deux forces dont l'une était une tradition historique, l'autre une nécessité moderne, tel était son i^lan. Il croyait l'esprit chrétien capable de créer à la fois '^n patriciat libéral et une démocratie équitable, de constituei . un en l'éclairant, d'organiser l'autre en la pacifiant, et de rajeunir ainsi la France, par l'alliance des puissances du passé avec les forces du présent, les unes et les autres éclairées par la lumière de l'Evangile » (1).
Gomme le remarque si justement M. Goyau : « ces prétentions firent peur » ; mais « pour être apparu comme un égaré au milieu du xix^ siècle, le comte Albert de.Mun se préparait à prendre pied dans le vingtième. » (2).
Serviteur du passé et précurseur de l'avenir, Albert de Mun s'est attaché à orienter l'Eglise de France et ses fidèles vers les questions sociales en démontrant aux catholiques qu'on devait être et qu'on pouvait être social, tout en combattant le socialisme, et que pour combattre le socialisme, il fallait avant tout lui opposer un programme de réformes positives. Les œuvres qu'il a fondées ne furent que le moyen de souligner ce fait que chacun des actes de la vie économique devait être inspiré par la pensée chrétienne de l'entraide et de la fraternité dans l'effort, même professionnel.
« Au nom même de son catholicisme, M. de Mun jugeait défectueuse, en droit, en théorie, la société contemporaine ; de là, à la trouver défectueuse en fait, il n'y avait qu'un pas ; ce pas fut franchi ; de la profondeur et de la loyauté des convictions religieuses qui semblaient imposer à M. de Mun de perpétuels soubresauts dans le passé, résultèrent, en son esprit, certaines idées de réorganisation et de réformes, qui firent de lui un homme de l'avenir ; son rôle social qui le poussa vers l'avantgarde, fut la conséquence même de ce système de conceptions « ultramontaines » que l'on réputait un bagage d'arrièregarde. » (3)
Et ceci nous explique en partie pourquoi les tentatives d'Albert de Mun demeurèrent, de son vivant, le plus souvent sans résultats.
Les idées de M. de Mun n'en ont pas moins fini par pénétrer les esprits et triompher des critiques et des dénigrements inévitables que provoque tout effort.
(1) Piou, op. cit., p. 14.
(2) Goyau, Autour du Catholicisme Social. T. I. pp. 298-299. <3) Goyau, op. cit., p. 299.
A la veille de la guerre, et surtout depuis la guerre, le Parlement a voté tout une série de réformes qui ne sont guère « que les démarquages » des anciennes propositions d'Albett de Mun ; les raisons développées par lui dès 1883 étaient si profondes et si justes, qu'il apparaît désormais comme un véritable précurseur de notre législation sociale contemporaine.
Nous assistons par ailleurs « au progrès certain des impulsions qu'il a données » (1). L'atîitude actuelle des catholiques français reflète, en la modernisant jDarfois, l'attitude môme d'Albert de Mun, au point de vue politique, économique et social : ce sera l'un de ses plus beaux titres de gloire que d'avoir contribué, pour une part très appréciable, à créer un état d'esprit qui a été en se développant.
Cette influence des doctrines inspirées du christianisme et vulgarisées par de Mun et ses devanciers, n'a pas échappé à MM. Gide et Rist qui la soulignent en ces termes : « ...l'importance d'une doctrine doit se mesurer moins à l'illustration de ses parrains qu'à son influence sur les esprits : or, on ne saurait nier que les doctrines socialo-chrétiennes n'aient exercé une action réelle sur un bien plus grand nombre de fidèles que celles d'un Fourrier, d'un Saint-Simon ou d'un Proud'hon et ne se trouvent liées au développement d'institutions économiques d'une grande portée... » (2).
Il est difficile sans doute de dénombrer les résultats de cette oeuvre d'influence ; il en est ainsi pour toute œuvre intellectuelle et morale. L'homme laboure, ensemence, et d'autres lèvent la récolte. De Mun a semé le bon grain aux quatre coins de la France sans avoir la satisfaction de voir les épis, a Rien n'est beau, disait en 1890 devant l'Union de Fribourg, le comte de Blome, comme de préparer des triomphes auxquels on ne participe pas. »
Mais la moisson est là, pleine de promesse, et la postérité ne saurait oublier que de Mun fut un des ouvriers de la première heure. « Le temps a fait son œuvre et l'histoire peut juger. Elle juge les hommes selon la mesure qu'ils ont donnée de leur sincérité et de leur désintéressement. A ce double titre, et sans rien dire de son talent, la postérité, même celle qui n'a pas besoin de la frontière pour s'établir, a commencé pour M. de Mun )) (3).
(1) GoYAu, op. cit., p. 303.
(2) Gide et Rist, op. cit., pp. 571-572.
(3) Barthou, Bévue des Deux-Mondes, déjà cit., p. 285.
Si « à la façon d'un fleuve au large parcours qui aurait l'univers pour vallée, le courant social a commencé de charrier en tous lieux l'influence de l'Eglise », s'il « en facilite la diffusion », s'il « en suscite le rayonnement », Albert de Mun apparaîtra aux générations nouvelles comme un affluent magnifique de ce fleuve dont le cours remonte aux sources mêmes de l'Evangile, d'où jaillit toute vie et toute vérité.