L'oeuvre theÌaÌtral de Meyerbeer; eÌtude critique
Cependant si, à l'heure actuelle, les partitions ineyerbeeriennes ont déjà perdu un grand nombre de leurs partisans, il leur reste encore pas mal de défenseurs. Pour ces derniers, la musique dramatique s'est incarnée en Meyerbeer. Robert, les Hugaenols, le Prophète, r Africaine sont pour eux le sjunmum de l'art : le genre opéra n'a rien produit de mieux et ne produira jamais rien de mieux. Pour ces admirateurs fanatiques, la perfectibilité de la musique n'existe pas, ou du moins n'existe plus depuis que Meyerbeer est mort. Quand ils ont parlé du quatrième acte des Huguenots, — qui est d'ailleurs une très belle chose, — ils croient avoir tout dit. Ils n'admettent pas qu'après le musicien qui a écrit cette page, il en soit venu un autre qui ait écrit des pages supérieures.
Ces personnes sont, d'ailleurs, souvent de très bonne foi. Dès leur jeunesse, Meyerbeer leur a été donné comme le compositeur modèle ; leurs premiers souvenirs de théâtre remontent à ses opéras : « Je te mènerai voir les Huguenots ou Robert >, ne manque jamais de dire un bon bourgeois à son fils, quand il veut le récompenser. Et il mord dans ces deux titres d'une façon des plus amusantes.
La plupart admirent Meyerbeer tout bêtement, parce qu'ils ont toujours entendu dire qu'il était admirable. Parmi ceux-là, vous trouverez même des gens intelligents, musiciens, mais qui n'ont jamais songé à se rendre compte si leur aflmira-
LKjNES PKEL[MINAIl{ES
tion était vraiment justifiée. Après tout, ils sont peut-être plus heureux de pouvoir conserver ainsi leurs illusions intactes ! Mais tout le monde n'est pas dans ce cas-là. Il y en a qui ne peuvent s'empêcher d'analyser, de disséquer, de juger. A ces esprits critiques, la gloire de Meyerheer paraîtra moins grande et moins pure. Ils ne s'abuseront pas sur la valeur fictive de son œuvre, et ils iront chercher ailleurs le contentement de leurs aspirations artistiques et de l'idéal élevé qu'ils se font de la musique dramatique.
Une étude comme celle qui va suivre n'aura pas grand intérêt pour ceux qui ont déjà leur opinion toute faite sur les opéras de Meyerbeer. Tout au plus pourront-ils y retrouver l'écho de leurs propres sentiments. Ce travail s'adresse surtout aux personnes , — et elles sont nombreuses, — qui sont encore hésitantes. L'audition des oeuvres modernes a commencé à leur porter le premier coup. Elles ont entrevu vaguement une autre vérité, mais la force de leurs habitudes les enchaîne encore aux formules du passé.
Nous avons pensé que le meilleur moyen de fixer définitivement ces opinions chancelantes était de passer eu revue l'œuvre de Meyerbeer, de l'analyser soigneusement, d'en signaler franchement les beautés, mais d'en faire ressortir aussi les nombreuses faiblesses, les contradictions, les inepties.
L'autopsie est, pour le médecin, un moyen cer-
LdîUVUE rilKATIlAL IIK MKVKKDKliR
tain de savoir si un corps était, oui ou non, Lien constitué. Le même système est applicable à une œuvre musicale. La dissection nous fixe vite sur sa véritable valeur.
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LE CARAGTKRE DE L'iIOMilE
L n'est pas inlitile , croyons - nous , avant d'aborder l'étude détaillée dos opéras de Meyerbeer, de dire quelques mots de riiomine et de son caractère. Meyerbeer fut, avant tout, un < opportuniste ». Le mot n'était pas inventé de son temps, mais il s'applique trop bien à l'auteur des Uugiœnots pour que nous hésitions à l'employer. Si Meyerbeer vivait encore, soyez sûrs, qu'à l'iieui-e actuelle, il serait wagnérien et singerait les partitions du maître de Bayreuth.
Né à Berlin, en 1791 , d'une riche famille juive, Jacolj Béer, — qui, par clause du testament qui le faisait légataire universel d'un de ses coreligionnaires, devait ajouter à sou nom celui de Meyer, — montra, tout jeune, de vives dispositions pour la musique. Il devint vite un pianiste remarquable, et remporta, en celte qualité, des succès d'enfant prodige. Il étudia ensuite la composition à la forte école de l'abbé '\'ogler, où il se rencontra avec Weber.
^^'eber ! Meyerbeer ! quel abime entre ces deux
12 l'œuvkiî théâtral de mhyerbeer
musiciens, formés tous les deux par le même maître! Le premier, en qui semble s'incarner l'àme de la musique et de la poésie allemandes, restera toujours fidèlement attaché aux saines traditions, qui ont fait du pays d'outre-Rliin la terre musicale par excellence; l'autre, voué, en quelque sorte, au cosmopolitisme artistique par la fatalité de sa race , sacrifiera à toutes les idoles, quitte, par instants, à adorer aussi le vrai Dieu.
En quittant l'école de l'abbé Vogier , où il n'avait reçu que des principes sévères, Meyerbeer écrivit plusieurs œuvres dans le style allemand. Comme la plupart des débuts, ceux du futur auteur des Huguenots ne furent pas beureux. L'école italienne était alors dans toute sa faveur; aussi des partitions conçues dans des idées opposées appelaient-elles l'insuccès. Meyerbeer était de ceux qui pensent qu'on doit descendre jusqu'au public et non essayer d'élever le public jusqu'à soi. Il partit pour l'Italie, s'assimila promptement les procédés rossiniens, et fit jouer plusieurs opéras tombés aujourd'hui dans le plus profond oubli, mais qui n'en eurent pas moins leur heure de succès. Weber, malgré l'amitié qu'il avait pour Meyerbeer, ne pouvait admettre sa conduite. Il publia sur lui un article des plus sévères. Quelque temps avant l'apparition du Crociato, l'auteur du Freyscliiitz se rencontra avec son ancien condisciple. « Je lui ai parlé en conscience, écrivait-il à la suite de cet
LE CAlîACTEllE DE L HOMME
entretien. Meyerbeer doit revenir, dans un an, à Berlin, pour y écrire un opéra allemand. Fasse le Ciel qu'il tienne sa promesse ! » Weber, fauché par la mort, ne devait pas assister à la suite des volte-face de son ami.
Venu en France, Meyerbeer, avec ce flair qui lui était particulier, comprit que l'école italienne allait commencer ù décliner. Guillaume Tell, qui venait de paraître, le lança sur une voie nouvelle. Changeant une troisième fois sou fusil d'épaule, il adopta la manière définitive qui devait lui procurer cette gloire et ces honneurs après lesquels il courut toute sa vie.
Dans le volume consacré à Meyerbeer par l'un de ses amis intimes et fervents admirateurs, on relève cette phrase : « Meyerbeer... s'est arrangé de manière à voir incessamment s'accroître ses richesses et a passé d'une esthétique à l'autre, à peu près comme un musulman converti qui, tout en goûtant, en bon chrétien, aux plaisirs désormais permis de la vigne, se voudrait réserver néanmoins un coin du paradis de Mahomet. » M. Blaze de Bury ne s'est pas douté qu'en écrivant ces lignes, il condamnait par là même son héros. Franchement , est-ce là le fait d'un véritable artiste ? Un véritable artiste ! Pouvait-il l'être ce musicien salué pendant sa vie comme le plus illustre de l'époque, et qui, pour s'attirer les bonnes grâces d'un chef de claque, allait platement quêter les avis de cet aristarque d'un nouveau genre ? Rampant, obséquieux, rempli,
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au Ibnd, d'un immense orgueil, mais se faisant petit pouf arriver plus sûrement à son but, donnant au premier, venu de < l'illustre Monsieur » et du i cher Maître >, — il salua même, un jour, de ce dernier titre un garçon d'accessoires de rOpéra-Comique ! — faux dans ses relations (Ij comme il Tétait dans sa musique, rompu à toutes les roueries de la réclame et sachant payer sa gloire, tel était Jacob ou plutôt Giacomo Meyerbeer; car, poussé par le besoin incessant de palinodie qui était en lui, il avait accouplé bizarrement ce prénom italien à son nom allemand.
Il manqua toujours à Meyerbeer le sentiment de la dignité de son art. Le succès, le succès immédiat , fut toujours son but unique. En veut-on la preuve? On n'a qu'à ouvrir encore le volume de M. Blaze de Bury : Meyerbeer' et son ■temps. C'est le cas de dire qu'on n'est jamais trahi que par les siens.
Voici quelques passages de ce livre, écritpourtant ad majorem Meyerl>eeri gloriam : « Avec Meyerbeer, nous dit M. Blaze, le chef-d'œuvre était la moindre des choses. Non content d'avoir
(1) on coiinait sou histoire avec Wagner. Ce dernier, au début de sa cai-rière et alors qu'il était en France, eut l'occasion de se rencontrer plusieurs fois avec rauteur des Huguenots. Comme de juste, Meyerbeer accabla son jeune compatriote de grandes protestations. Devant un si bel accueil, Wagner demanda et obtint une chaude lettre de recommandation pour l'éditeur Schlésinger. Voici ce que contenait la lettre : « Débarrassei-vous de cet homme, c'est un fou. "
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coiislruit sa forteresse, on le voyait rembastioiiiier (Uonvrages avancés : monastères au clair do lune, catliéilrales en iéle, lacs où glissent des légions de patineurs , levers de soleil , processions, cavalcades , cliâteaux illuminés, que sais-je ? > lît ailleurs : < Il y avait chez Meyerbser deux natures Lien caractérisées : l'artiste de génie, — c'est toujours M. Blaze de lîiiry qui parle, — obéissant do gré ou d(î force à l'idée qui s'impose, et Yhommc d'affaires uiétliodiquo, ])récis, i)Dpertiirl)al)le dans ses ponctuations. » Plus loin : « Faire et laisser dirCj cette lière devise n'était pas la sienne. Il faisait Robert, les Huguenots , le Prophète, YEloile. le Pardon. puis, tout aussitôt, l'inquiétude le prenait, uni>. inquiétude maladive, liévreuse. > La névrose juive, dirait Drumont, qui, avec son vigoureux pinceau, tracerait, j'en suis sur, un excellent portrait de Meyerbeer. Le livre de M. Blaze contient encore un aveu précieux à retenir: < Rompre en visière avec son tem.ps, il ne l'eût point osé, et cependant u'avait-il pas, lui aussi, quelque chose à dire? quelque chose qui, par l'imprévu, la grandeur même, pouvait fort bien étonner, déconcerter le présent ? Or, l'auteur des Huguenots et du Prophète, tout en sachant qu'il écrivait pour la postérité, entendait jouir de ses succès pendant sa vie. Il ne voulait et ne pouvait, comme tant d'autres hommes de génie qite leur conscience seule soutient, composer simpÂemcnt pour l'amour du bon Dieu. >
Kl i,'œuvue tiikathai, de mi:yi:ubi:i;i(
Pour M. de Biiiy, ce fut là un tort bien pardonnable. Pour nous, au contraire, ce fut la plus grande faute de Meyerbeer. Gomment ! voici un homme immensément riche (1), qui peut vivre sans les préoccupations sous lesquelles tant d'artistes succombent ; cet homme a été comblé par le Ciel, car il n'est pas seulement riche, il est aussi admirablement doué; la muse s'est inclinée, souriante, sur son berceau, il a un talent magnifique, indiscutable ; les belles pages de son œuvre prouvent ce dont il est capable, et cet homme, qui se vante d'être un grand artiste, prostitue sans nulle excuse tous les dons qu'il a reçus de Dieu ! Pour des décorations, pour les applaudissements de la foule, pour les enivrements de la gloire immédiate, il consent à tout. Au fond de sa conscience, il sait que tels passages, tels morceaux sont absurdes, mauvais, anti-artistiques, il le sait, mais il les a écrits et en écrira encore d'autres. Que voulez-vous ? Le public aime ça ! ! Et lui, Meyerbeer, qui, par sa . fortune, peut se passer du public, se lait l'humble valet de ce public. On plaint, on excuse la pauvre ouvrière qui, mourant de faim, vend son corps pour vivre, mais l'on méprise, et avec raison, la grande dame qui, sans amour, sans besoin, se livre à tout venant.
La musique, pour Meyerbeer, fut le moyen et
(1) Eli ouli-o do SOS droits d'auteur, Moyerboer possédait .^iJOjOOO livres do routes.