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L'offensive du 16 avril

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La Renaissaiici' du Livre içtQ.

La légende du 16 Avril,

Entre toutes les légendes qui se sont déjà formées sur les événements de la guerre, il en est une qui est en train de s'accréditer avec une force singulière dans le pays qu'elle menace de diviser. C'est la légende du 16 avril 1917, qui doit être appelée du nom de celui à qui elle profite : « L'affaire Nivelle ».

Depuis deux ans on la voit grandir, s'afiirmer, prendre corps. A cette intention, un groupe de mystérieux prosélytes se livrent à une propagande effrénée. Lancée aux États- Unis, le 5 janvier 1918, par les soins d'un publiciste américain, M. Wythe William, dans

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un hebdomadaire de New- York, le Collier's, la légende s'est propagée en France avec une rapidité suspecte. Dès les premiers mois de 1918, une traduction de l'article du Colliefs est envoyée à certains journaux de province qui en font état. Puis, la censure intervenant, les personnalités des principales villes de France, présidents de Chambres de commerce, magistrats, ingénieurs, membres du barreau, professeurs, etc., reçoivent sous pli cacheté, par les soins d'une main inconnue, des exemplaires de cette traduction tapés à la machine et sans nom d'expéditeur. Des journalistes de Paris peu à peu gagnés à la cause s'en mêlent. La presse se divise en deux camps. Partout où vous allez, vous trouvez des gens que la propagande orale a touchés et qui ont leur opinion faite. Chose plus grave, des partis politiques entreprennent de se servir de cette légende comme d'une arme commode.

Et voici qu'à la veille des élections nous avons assisté à un suprême effort de propagande, destiné à l'imposer au pays comme vérité historique. Quels résultats espère-t-on de ce travestissement de la vérité? 11 est malaisé de le discerner. En tout cas, il est déplorable qu'en vue de favoriser telles ou telles manœuvres électorales on laisse s'accréditer une explication fausse d'un des grands faits

de la guerre. Si nous voulons que la leçon des événements ne soit pas perdue, il importe de les voir sous leur vrai jour.

D'ailleurs, aucun des vaillants soldats qui ont pris part à l'offensive du 16 avril, des plus humbles aux plus grands — et sauf les intéressés — n'accepteront la légende d'une armée victorieuse, arrêtée brus'quement dans son élan, par une intervention supérieure, au moment où elle allait bousculer l'ennemi et le rejeter sur la Meuse. En plusieurs occasions, les combattants ont eu, au cours de la guerre, l'impression que la victoire était possible et qu'on l'aurait obtenue si l'on avait osé davantage. Par exemple, les exécutants de l'attaque d'Artois, en mai 1915, ont cru ce jour-là que la percée était acquise. Bien qu'il faille toujours faire la part de l'exaltation du combat, une telle assertion est soutenable. Mais qu'on nous montre le soldat qui, en un point quelconque du vaste front attaqué le 16 avril, a pensé, ne fût-ce qu'un instant, qu'il avait le terrain libre devant lui et qu'il sulïisait de pousser pour consommer la défaite d'un ennemi désemparé.

Car c'est cela que veut nous prouver la version fantaisiste du 16 avril. D'après le récit du Collier s, le commandement allemand, voyant ses troupes terriblement ébranlées par la bataille, sachant que deux armées

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françaises, toutes prêtes et non encore engagées, allaient y prendre part, se préparait à la retraite, lorsque l'ordre vint du côté français de suspendre les opérations. En dépit des objurgations des Anglais, l'ordre fut maintenu. Dès lors, l'ennemi rassuré resta sur ses positions. Nous avions perdu l'occasion de transformer la défaite des Allemands en déroute, de le rejeter sur la Meuse et peutêtre de libérer le sol national d'un seul coup. Il découle de ces affirmations cette conséquence formidable que, si l'offensive n'avait pas été suspendue, la guerre aurait été écourtée de deux ans et que nous aurions évité la perte de milliers de vies humaines. L'on comprend que quiconque en France a eu à déplorer la mort d'un des siens après cette date ne se sente ébranlé par la thèse et ne désire tirer l'événement au clair. M. Painlevé, à la tribune de la Chambre, a repoussé en ce qui le concerne certaines insinuations. Mais la question dépasse de beaucoup M. Painlevé. C'est toute une méthode de la conduite de la guerre qui est en cause. 11 s'agit de savoir si l'on va exalter l'impéritie, l'absence de préparation, F audace et l'entêtement aveugles, l'ignorance lamentable des conditions dans lesquelles se présentait la bataille, et nous donner en exemple le chef qui s'est lancé dans l'aventure, malgré les avertissements innom-

brables qu'il avait reçus, ou bien si l'on va se rendre un compte exact des erreurs commises pour en éviter le retour. II s'agit de savoir si la passion politique va obscurcir un des problèmes les plus clairs qui soient de cette longue période d'expériences qui nous ont acheminés à la victoire.

Qu'on ne s'y trompe pas ; si l'on s'obstine à faire intervenir dans une question exclusivement militaire le Deus ex machina de la trahison politique, on ruine l'intelligence de la guerre par quoi ce pays pourrait arriver à discerner, dans l'avenir, ceux qui sont dignes de sa confiance à la tête des armées et ceux qui ne le sont pas. La France a à lutter contre son tempérament. D'instinct, elle est portée à croire les hommes qui lui promettent monts et merveilles. Elle a le goût du miracle et du héros miraculeux. Elle déteste les prudents, les temporisateurs, les sages qui prévoient les difficultés. Elle aime les improvisateurs. Or, rien n'est plus néfaste que ce tour d'esprit. La victoire n'est pas sortie tout armée d'un cerveau ; elle n'a pas été le fruit d'un hasard heureux ou d'une inspiration de génie ; dans les conditions de la guerre moderne, aucun génie n'était capable de faire naître la victoire

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du néant. C'est par une longue suite de mises au point, de corrections, d'expériences, que le commandement a été en possession de la méthode et des moyens qui lui ont permis de vaincre. L'olîensive du 16 avril fut une des étapes de ce dur enseignement, une des plus douloureuses; elle fut une terrible épreuve qui a failli briser l'instrument, mais d'où l'armée, grâce à la sagacité admirable d'un chef dont on ne reconnaîtra jamais assez les services, est sortie plus forte et mieux préparée. La science militaire n'échappe pas au bon sens. Je mets en fait que tout homme de bonne foi, en possession des données du problème, peut le résoudre selon la vérité. Ce sont ces données que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs. Nul doute qu'ils n'arrivent à la même conclusion que nous et qu'ils n'écartent définitivement la dangereuse légende du 16 avril qu'on veut imposer au public.

Conception initiale de la bataille.

C'est à la fm de 1916, dans une conférence tenue à Chantilly entre les Alliés, le 16 novembre, que l'on voit, sous l'inspiration du général Joffre, apparaître le premier projet de l'offensive du printemps de 1917. La bataille de la Somme, prolongée jusqu'au milieu de novembre, avait creusé dans la ligne allemande une poche profonde. Installé sur des positions de fin de combat, l'ennemi ne pourrait vraisemblablement pas résister à une nouvelle offensive générale appliquée de part et d'autre du vaste saillant de Noyon. Pris comme dans une tenaille, entre Bapaume et Vimy par les Anglais, entre Somme et Oise et entre Reims et Soissons par les Français, obligé de faire face à des attaques successives sur 150 kilomètres, il risquait de se voir enfoncé sous ces pressions convergentes.

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Un large pan du front allemand ens'écroulant pouvait entraîner ia dislocation complète du système défensif de nos ennemis. D'où la possibilité de les obliger à un repli précipité qui, accompli en pleine bataille, ouvrait le champ aux éventualités fructueuses de la guerre de mouvement. Pour la première fois, il était légitime d'espérer réaliser la trouée que nous avions cherchée en vain depuis plus de deux ans. Mais il fallait faire vite, ne pas attendre que l'ennemi ait eu le temps d'accumuler sur cette partie si vulnérable de son front des organisations nouvelles et des troupes de réserve.

Pour cela, il fallait utiliser le dispositif actuel des armées, ne pas se livrer à des remaniements qui étaient susceptibles de faire perdre du temps. Telle qu'elle était conçue par le général Jolïre, la bataille de 1917 devenait la suite de la bataille de la Somme, dont elle allait cueillir les fruits, après une courte interruption des opérations, nécessitée par l'exécution des travaux. Le dessein du général Joffre apparut clairement dans l'instruction du 27 novembre, adressée aux généraux :

« J'ai décidé de poursuivre la recherche de la rupture du dispositif ennemi par une offensive d'ensemble, exécutée entre la Somme let VOise,

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dans le même temps que les armées britanniques exécuteront une opération semblable entre Bapaume et Vimy. Cette offensive sera tenue prête pour le 1®^ février 1917 ; la date exacte en sera fixée d'après la situation militaire générale des Alliés.

«Le Groupe d'armées du Centre participera à Voffensive projetée par une opération exécutée par le front de la V^ armée. Cette opération aura pour but soit de coopérer à V exploitation d'un succès complet des armées du Groupe d'armées du Nord, soit de chercher elle-même la rupture du dispositif ennemi, dans le cas où ces mêmes armées, après des succès marqués, se trouveraient immobilisées ou ralenties par l'ennemi. Elle profitera dans les deux cas de l'amoindrissement des forces adverses résultant des prélèvements de toutes armes et de munitions que l'ennemi devra fixer sur tout son front, comme en 1916, pour faire face aux attaques du Groupe d'armées du Nord et des armées britanniques.

« L'opération de la V® armée sera donc postérieure d'au moins quinze fours à celle du Groupe d'armées du Nord. Il est évidemment désirable, pour améliorer sa préparation, que l'exécution n'ait pas lieu à une date trop rapprochée. Mais la situation générale pouvant amener le Groupe d'armées du Nord à attaquer le 1^^ février, la V® armée doit envisager l'éven-

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tiialité d'entrer en opérations à partir du 20 février; elle doit activer en conséquence l'exécution des travaux de toute nature... »

L'on voit avec quelle lucidité le général Joffre avait établi son plan de bataille. La V^ armée risquait de trouver devant elle une résistance moindre, puisqu'elle attaquait au moment où l'ennemi aurait massé ses forces entre Yimy et l'Oise. De plus, lancée en direction du nord-est entre Craonne et Reims, elle devait progresser sur un terrain relativement facile. Le plan visait en effet à tourner le massif de Laon par la droite et la gauche sans l'aborder de front. Déclenchée au 1®^ février, l'offensive aurait surpris les Allemands en pleine préparation du mouvement de retraite auquel ils s'étaient résolus. Engagée dans ces conditions, la bataille pouvait aboutir à un désastre irréparable pour nos ennemis.

Par malheur, le général Joffre, sur ces entrefaites, était remplacé par le général Nivelle. Bien qu'il fût l'élu du Gi*and Quartier Général, dont il approuvait les doctrines nouvelles, celui-ci, sous l'influence d'une admiration napoléonienne qui lui sera néfaste, donnera au plan de Joffre une telle ampleur que sa préparation entraînera de grands retards. Alors que Joffre, profitant d'une heureuse configuration de la ligne adverse, tâchait

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d'obtenir la rupture du dispositif ennemi avec les moyens dont il disposait, le général Nivelle recherchera la destruction de la masse principale des armées ennemies sur le théâtre occidental.

Le ton a singulièrement monté, et l'ambition du généralissime des armées françaises ne vise à rien de moins qu'à terminer la guerre d'un seul coup. Pour mettre ses moyens à la hauteur de ses projets, force lui sera d'entreprendre de vastes remaniements. C'est ainsi qu'il va demander, le 2 janvier, au maréchal Douglas Haig d'étendre son front et de rendre ainsi disponibles les troupes françaises échelonnées entre Bouchavesnes et la route d'Amiens à Roye, ces divisions devant constituer une masse de manœuvre destinée à l'exploitation de la rupture, masse qu'il évalue alors à trois armées. Bien entendu, ce n'est pas sans pourparlers qu'il arrivera à ce résultat.

De même, le nouveau généralissime, décidé à maintenir le principe de l'échelonnement des attaques dans le temps, va prévoir deux attaques principales, dont une en Artois, appliquée par les Anglais, l'autre sur l'Aisne, par les troupes françaises, et deux attaques secondaires, l'une britannique sur l'Ancre, l'autre française au nord de l'Oise. Sur l'Aisne, dédaignant les précautions de Jofïre; il ne

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craignait pas d'aborder de front le massif de Laon, et il élargissait son attaque à gauche jusqu'au canal de l'Aisne à l'Oise. Mais, si l'on songe que nos disponibilités en matériel d'artillerie lourde étaient à ce point limitées que le front entre l'Oise et la Somme et celui de l'Aisne ne pouvaient être simultanément équipés et qu'il nous fallait, aprèsuneprépa ration sur le premier front, transporter une partie de notre matériel sur l'autre, l'on se demande si l'extension des secteurs d'attaque, la création d'armées d'exploitation qui absorberaient également du matériel, n'étaient pas en disproportion avec nos ressources et si, pour tenter une aventure aussi grandiose, il n'aurait pas été plus sage d'attendre que nos programmes de fabrication en cours fussent arrivés à échéance?

Quoi qu'il en soit, tandis que le Groupe d'armées du Nord, sous les ordres de Franchet d'Esperey, est chargé de l'attaque entre Somme et Oise, le soin d'attaquer sur le front de l'Aisne est confié au général Miche- 1er, placé à la tête du Groupe d'armées de rupture (G. A. R.) qui occupe ce secteur. Le général Micheler a sous ses ordres deux armées, la VI® (général Mangin) et la V® (général Mazel).

En outre, le général Micheler aura pour réaliser l'exploitation la X® armée (gêné-

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rai Duchêne), qui se concentrera au sud de l'Aisne.

Au moment où le général Nivelle arrive à la direction suprême des armées, des idées audacieuses, vraiment neuves et dont on ne peut méconnaître l'ampleur, sont en train de se faire jour dans l' état-major. L'expérience du 24 octobre à Verdun, au cours de laquelle nos troupes, à la faveur d'un jour de brouillard, ont, en quelques heures, enlevé avec le fort de Douaumont toutes les positions de l'ennemi sur 10 kilomètres d'étendue et 7 ou 8 de profondeur, a démontré qu'on pouvait adopter une conception plus large de la bataille jusque-là strictement limitée à la conquête d'objectifs rapprochés. Dans une « Instruction », datée du 16 décembre 1916, le commandement a codifié les enseignements des derniers combats. Cette « Instruction \ dont l'application à l'offensive prochaine aura des conséquences si graves, s'exprime ainsi dans sa préface ;

« On a constaté, à différentes reprises, au combat comme dans les camps d'instruction, que le commandement et les exécutants avaient parfois une tendance à adopter des procédés tactiques différents de ceux prescrits par V Instruction du 16 janvier 1916 sur le but et les conditions d'une offensive d'ensemble, et par

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r Instruction du 26 janvier 1916 sur le combat offensif des grandes unités.

« Ces procédés défectueux sont caractérisés par :

« La réduction de retendue des fronts d'attaque;

(( La diminution de la profondeur du terrain à conquérir, résultant du choix d'objectifs rapprochés ;

« L'augmentation du temps séparant deux opérations successives.

« L'expérience a prouvé que cette méthode, tout en donnant certains résultats, n'assurait pas le rendement maximum des forces mises en œuvre et limitait souvent l'exploitation possible des résultats obtenus. Elle a toujours laissé à l'ennemi le temps de se ressaisir et d'organiser, au fur et à mesure de notre progression, de nouvelles lignes de défense. »

Par contre, toutes les fois où Von s'est astreint à appliquer les Instructions des 16 et 26 janvier, d'importants succès ont confirmé la valeur de la méthode. Ce sont, en particulier, les opérations du 1^^ C. A. C. au sud de la Somme, au début de juillet; celles du7 ^ C. A. à Bouchavesnes ; du groupement Mangin à Douaumont.

« C'est donc une nécessité absolue de revenir sans retard aux règles rappelées ci-après, règles qui ont fait leurs preuves et qui n'ont été modifiées par aucune Instruction.

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(( Les attaques doivent être effectuées sur un front aussi large que possible afin d'enlever à V ennemi la possibilité de concentrer ses feux et de contrarier le jeu de ses éléments réservés. Cest d'ailleurs à cette seule condition que Von peut espérer atteindre des objectifs éloignés.

« La continuité du front d'attaque doit toujours être réalisée en ce qui concerne la préparation d'artillerie; elle peut ne pas l'être, exceptionnellement, pour l'attaque de l'infanterie, au cours de la progression, quand il y a intérêt à manœuvrer pour faire tomber en les débordant les points d'appui particulièrement solides. Encore est-il presque toujours indispensable d'attaquer partout de front, en dosant soigneusement l'infanterie en fonction des zones d'avance les plus favorables.

« Les attaques visaront à l'enlèvement de la ligne d'artillerie ennemie, afin de désorganiser la défense par la prise de ses canons. A cet effet, r artillerie, contre-batterie et destruction, devra être poussée le plus en avant possible et effectuer la préparation, non pas seulement sur la première position ennemie, mais sur toutes les positions sur lesquelles elle peut agir. Elle sera ainsi en mesure d'assurer, dans les meilleures conditions, l'accompagnement indispensable de l'infanterie par ses feux.

« On observera qu'il n'est pas indispensable de détruire uniformément toutes les tranchées.

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mais surtout certains ouvrages importants: abris de mitrailleuses, ouvrages, réseaux de fils de fer, et de pratiquer des coupures aux points choisis. Une bonne combinaison des feux d'artillerie avec la marche de V infanterie permettra le plus souvent de s'emparer des objectifs assignés, même s'ils n'ont pas été détruits aussi complètement qu'on se le proposait,

(( Les attaques à conduire au cours des opérations se succéderont dans le plus court délai, afin d'exploiter à fond les résultats obtenus et de réduire le plus possible le temps dont l'ennemi peut disposer.

« Il y aura lieu de prévoir et de préparer cette succession rapide des attaques dans un plan détaillé, établi a priori. Comme pour les attaques initiales, l'artillerie sera à chaque fois poussée aussi en avant que possible; des voies d'accès seront créées pour l'arrivée rapide des munitions et du matériel. Les troupes réservées seront constamment maintenues à proximité des troupes d'assaut... »

Telle est la méthode que Nivelle va faire sienne ! L'infanterie reprend son rôle prépondérant ; au lieu de se borner à occuper point par point le terrain que l'artillerie conquiert, selon une formule célèbre et qu'on estime avoir fait son temps, elle doit maintenant

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manœuvrer, s'élancer partout où elle trouve une issue et faire tomber les points résistants en les débordant. Toute position dépassée est conquise, quelle que soit la résistance des éléments qui y demeurent intacts. Avancer le plus vite et le plus loin possible, voilà l'essentiel ; les résistances locales céderont dès qu'elles seront débordées.

A son tour, l'artillerie, pour permettre cette progression accélérée et ces manœuvres, doit battre tout l'ensemble des positions à conquérir. Son action en profondeur s'accroît considérablement. Qu'importe qu'elle laisse des organisations défensives debout, ce qu'on lui demande, c'est de créer des brèches par où l'infanterie s'introduira.

Ce qu'on lui demande également et pardessus tout, dès que le combat est engagé, c'est de balayer en avant le terrain que doit parcourir l'infanterie, au fur et à mesure que celle-ci avance. Protégée par ce rideau de feu, par ce barrage roulant qui se déplace en même temps qu'elle, l'infanterie n'a rien à redouter des défenseurs tapis dans les abris, qui n'osent sortir et qui, s'ils essayent de mettre en action leurs mitrailleuses, sont fauchés par les obus. Mais cette opération est très délicate, et, comme le dit le Règlement du 16 décembre : « Il faut éviter, avant tout, qu'il y ait discordance entre le tir de l'artil-

lerie et la marche de l'infanterie; car, s'il est facile de faire allonger le tir ou de le fixer, il est délicat de le faire revenir en arrière, d'abord parce qu'on n'en a pas toujours le moyen, ensuite parce que ce mouvement régressif comporte quelque danger pour les troupes. Mieux vaut donc régler le déplacement des barrages trop lentement que de les faire progresser trop vite, en risquant d' abandonner r infanterie. Chaque fois que, dans les attaques, cette concordance des actions d'artillerie et d'infanterie a été réalisée exactement, les positions ennemies ont été conquises facilement, l'ennemi n'a pas eu le temps de sortir de ses abris et d'amener des mitrailleuses. Chaque fois, au contraire, qu'il y a eu désaccord entre la progression du feu de l'artillerie et celle de l'infanterie, les attaques ont été rapidement arrêtées par le feu de l'infanterie ennemie. Celle-ci avait eu le temps de quitter ses abris et d'installer ses mitrailleuses. »

C'est appuyé sur ces principes que le général Nivelle, dans ses Instructions du 28 et du 30 décembre, donnera les directives générales, en vue de l'offensive qui se prépare.

Comment le général en chef concevait-il la

rupture? Il le dit lui-même dans ses Instructions : « La rupture doit être effectuée par une attaque violente^ visant du premier coup la conquête des positions de l'ennemi et de toute la zone occupée par son artillerie. » La note du 28 décembre spécifie que « cette rupture du front ennemi, c'est-à-dire la pénétration jusqu'en arrière du gros des batteries lourdes de l'ennemi, est possible, à condition de se faire d'un seul coup, par attaque brusquée en vingt-quatre ou quarante-huit heures. »

Et de fait, dans l'état actuel, cette conquête est possible. A cette date, sur le front assigné au G. A. R., les batteries lourdes ennemies sont toutes sur la deuxième position ou immédiatement en arrière de celle-ci, c'est-à-dire à 3 ou 4 kilomètres en moyenne en arrière des premières lignes. Les Allemands n'ont effectivement que deux positions éloignées l'une de l'autre de 2 kilomètres en moyenne. La troisième position est presque partout incomplète, et il n'existe pas de quatrième position. Chacune de ces positions n'a qu'une épaisseur relativement faible. De plus, ces positions ne sont défendues que par un total de cinq divisions sur un front de 40 kilomètres, alors que nous allons présenter dixsept divisions en première ligne. En outre, les Allemands n'ont que de très faibles ressources

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générales dans la région (deux divisions vers Laon),et, d'ailleurs, ils ne disposent que d'une vingtaine de divisions de réserve sur l'ensemble du front. Il est logique que ces réserves seront absorbées du premier coup par les attaques du Groupe d'armées du Nord au nord de l'Oise et des armées britanniques.

Enfin, pour être complet, il faut ajouter que la Conférence interalliée de novembre 1916 avait en même temps prévu l'entrée en jeu des armées russe et italienne. L'unité de front devait être cette fois entièrement réalisée.

C'est sur ces bases que l'offensive qui doit commencer le 15 février se présente à ce moment. L'on comprend que ce plan bien étudié, cohérent, logique et parfaitement réalisable, malgré la grande éloquence un peu excessive des mots sous lesquels on le présente, ait recueilli l'approbation de tous.

Lenteurs et retards. Ambition croissante.

Malheureusement, la lenteur apportée à la mise en train des grands travaux nécessités par la préparation de Tofîensive, le manque de main-d'œuvre, la pénurie de matériel, font bientôt prévoir que l'opération ne pourra avoir lieu le 15 février. Dans l'Instruction du 25 janvier 1917, le général en chef en reculera la date : il annonce que le déclenchement aura lieu en mars seulement.

On pense bien que l'ennemi, en présence du danger immense qui s'accumule contre lui, n'est pas resté inactif. Le front franco-anglais, sur une étendue de 200 kilomètres, est transformé en un vaste chantier. Il est facile, pour un adversaire vigilant, de se rendre compte de ce qui se prépare. A cette époque, le facteur surprise n'entre pas en jeu. Partout des équipes de travailleurs construisent à ciel

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ouvert et en plein jour des hangars, des dépôts de munitions, des chemins d'accès, des voies de 0,60, des hôpitaux, des emplacements de batterie que l'on ne se donne même pas la peine de camoufler.

D'ailleurs, l'ennemi n'a pas perdu la leçon de la bataille de la Somme. Il sait qu'il offre aux prises de son adversaire un saillant essentiellement vulnérable, et qu'il est établi sur des positions précaires. Son but pendant la Somme a été de tenir, d'empêcher la rupture à tout prix, mais il a compris dès les premiers jours qu'il lui fallait reporter plus loin sa défense. Depuis des mois, il construit à force la ligne Hindenburg à 40 kilomètres au delà de la ligne qu'il occupe. Au moment voulu, il se réserve d'échapper à notre étreinte, en se repliant derrière ce réseau de fortifications où il sera à l'abri, ayant supprimé de lui-même ce saillant qui le met à notre merci. Le prestige d' Hindenburg est tel qu'avec une campagne de presse bien menée on pourra persuader au pays que cette retraite est une victoire.

Ces projets, malheureusement, nous ne les soupçonnons pas. Mais alors que Joffre, plus prudent, avait mis au premier plan la nécessité de se hâter, par crainte de voir l'ennemi se consolider, le général Nivelle, dans son désir de parachever son œuvre, d'en faire la

manœuvre décisive de la campagne, convaincu d'ailleurs que rien ne pourrait résister à son attaque, la remet de jour en jour. Littéralement, il oublie qu'on est deux à la guerre et qu'il faut tout de même tenir compte de son adversaire. Nous assistons à une sorte de surenchère générale. La conception initiale de la bataille se déforme. On évolue vers une action de plus en plus brutale, de plus en plus rapide et vaste. Ce n'est plus 7 à 8 kilomètres qu'il faut enlever le premier jour, c'est 12 ou 15. Le général Mangin, n'écoutant que son ardeur, voit sa cavalerie débouchant dès le matin du jour J + 1, c'est-à-dire au lendemain de l'attaque, dans la plaine de Laon et son infanterie couronnant dès le soir du jour J l'ensemble des plateaux de Montberault.

Même aujourd'hui, après la marche triomphale de nos troupes dans la campagne de 1918, qui nous a habitués, cependant, à l'offensive accélérée, on ne peut s'empêcher de rester confondu devant le plan d'engagement de la VI^ armée, qui reçoit toute l'approbation du général Nivelle.

« L'intention du général commandant l'armée est de rompre les lignes ennemies entre

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Hurtebise et le canal de l'Aisne à TOise. Cette rupture impose V enlèvement d'un bond de toutes les organisations défensives de V ennemi et de toute la zone occupée par son artillerie, puis la progression le même jour des troupes d'attaque jusqu'au sommet des hauteurs qui dominent la plaine de Laon. Cette attaque sera dévolue à deux corps d'armée.

« U aurore du lendemain doit voir le débouché de la cavalerie dans la plaine de Laon et V occupation par V infanterie de la ligne Laon- Lan iscourt-A n izy-le- Château .

« Pour cette première phase, la couverture du flanc gauche de l'armée sera assurée par un corps d'armée qui, opérant à l'ouest et au sud du canal de l'Oise, s'emparera des hauteurs de la Malmaison et fera tomber en les tournant par le nord les organisations défensives de la région Ostel-Vailly.

« Sur le flanc droit de l'armée, les corps de gauche de la V^ armée, marchant sur le château de la Bove et le plateau du Vieux- Laon, coopéreront à la rupture du front ennemi vers le nord.

« L'exploitation du succès suivra immédiatement la rupture; elle conduira la VP armée avec le gros de ses forces sur Saint-Quentin, en contournant le massif de Saint-Gobain par le nord, tandis que le corps tenant le secteur passif de TAisne, débouchant de

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Soissons, poussera en direction de Coucy-le- Château. »

Et quand on songe au terrain sur lequel va se dérouler cette marche intensive, ce plateau qui descend en pentes raides vers l'Aisne, ces éperons abrupts, ces vallons étroits, ces creutes profondes capables d'abriter un bataillon, cette forteresse naturelle garnie de troupes que l'ennemi renforcera peu à peu, à mesure que l'offensive se fait attendre et qui prend l'aspect d'un vaste camp retranché, l'on ne peut s'empêcher de frémir en voyant quels objectifs on assigne à nos divisions.

Premier objectif (de droite à gauche). — Peates nord du plateau du Chemin-des- Dames, y compris les villages d'Aillés et de Cerny-en-Laonnois, en occupant les têtes des vallées qui descendent sur l'Ailette.

Éperon est de Courtecon, Courtecon.

Braye-en-Laonnois, Croix-sans-Tête, Pierred'Ostel, Chavoune.

Deuxième objectif. — Revers nord de la hauteur du château de la Bove, Chamonille, Pancy, Colligis, hauteur entre CoUigis et Trucy, Trucy-Grand-Pont.

Filain, les Bovettes, plateau 0 de la ferme des Certeaux, Rouge-Maison, groupe entre Vailly et Chavoune.

U attaque du deuxième objectif sera déclenchée à H A- 2 heures.

Troisième objectif. — Croupe 186 (nordouest de Festieux), hauteur de la ferme Moulin, hauteur au nord de Chéri et du fort de Montberault.

Hauteur du château de Presles, hauteur 193 (1 500 mètres au sud-ouest de Laval), Monampteuil, Le Moulinet.

Orme de Chavignon, ferme de la Malmaison, ferme de l'Ange-Gardien et de Colombe, croupe entre les ravins de Jouy et de Sancy.

L'attaque du troisième objectif sera déclenchée à H -\- ô heures.

Voilà pour la VI^ armée la tâche d'un jour!

Quant à la V^ armée à droite, elle doit atteindre le jour H la ligne Saint-Erme, Prouvais, Neuf châtel, Bourgogne, Brimont, et se trouver le lendemain sur la ligne Sissonne, Nizy-le-Comte, Asfeld, Warmerwille.

Le général Micheler, bien qu'il subisse la fascination de ce projet grandiose, essaye pourtant de ramener le général Mangin à une appréciation plus juste des difficultés de sa tâche. De là un désaccord entre les deux généraux qui ira en s'accentuant.

On trouve dans la correspondance échangée entre les deux chefs une discussion qui

jette un jour singulier sur cette surenchère d'audace et sur Tétat d'esprit de plus en plus téméraire qu'elle révèle.

A la date du 19 janvier, le général Micheler écrit en substance au général Mangin : « J'approuve les dispositions générales que vous avez données à la VI® armée, mais j'appelle votre attention sur les points suivants : il me paraît difficile que vous puissiez escompter une moyenne uniforme d'allure atteignant pour l'infanterie 100 mètres en trois minutes pendant tout le cours de la journée. Elle est assurément acceptable pour votre premier objectif, puisque le parcours varie de 2 à 3 kilomètres suivant les secteurs... Entre le premier et le deuxième objectif, la moyenne de parcours atteint 3 et même 4 kilomètres en certains endroits. Le terrain est très difficile devant le 6® corps d'armée et le 2® corps colonial, qui ont en outre à aborder une série d'organisations défensives nouvelles. Il est prudent de prévoir une allure moyenne moindre que pour la première attaque, surtout si vous tenez compte des pertes subies et de la fatigue. » Le général Micheler ajoute que les déplacements d'artillerie entraîneront un certain temps, car ces déplacements doivent se faire en colonne, à cause de la rareté des chemins qui donnent accès aux plateaux. Enfin il déconseille de vouloir

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atteindre dans la journée un troisième objectif, ce qui exige un nouveau déplacement d'artillerie, à cause du jour limité dont on dispose (huit à neuf heures de clarté utile).

« Évidemment, dit-il, si l'ennemi est en déroute, s'il n'a pas été renforcé, si par hasard le champ vous est ouvert sur le massif des collines de Montberault, tout cela est possible. Mais ce sont de pures hypothèses qui pourraient vous donner de cruelles surprises. »

Le général en chef intervient dans le conflit. Il essaye d'apaiser les esprits, mais visiblement il subit l'influence du général Mangin et, sans donner tort au général Micheler, lui fait remarquer « que le plan d'exploitation de la Vl^ armée dénote chez le général Mangin un esprit d'offensive et d'audace » auquel il se plaît à rendre hommage.

En même temps, il insiste auprès de Micheler sur « le caractère de violence, de brutalité et de rapidité que doit revêtir cette offensive et en particulierla rupture ». Il indique notamment comme objectif pour J, au centre, la conquête des hauteurs au nord d'Arrancy et d'Aubigny, ce qui représente une progression minima de 8 à 10 kilomètres dans un terrain très difficile et entraîne par voie de conséquence une avance parallèle sur le reste du front. Il faut marcher le plus loin possible le jour J avec les forces de première

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAIRE NIVELLE 33

ligne qui iront jusqu'au bout de leur capacité offensive, les divisions de deuxième ligne étant réservées à l'exploitation tactique.

Remarquez qu'il y a là d'excellentes indications dont les Allemands vont se servir avec fruit plus tard. Toute la méthode employée par Ludendorfï au 21 mars est contenue dans ces instructions du général Nivelle. Mais l'ennemi y ajoutera l'élément surprise^ qui permet d'obtenir la supériorité écrasante des forces en un point choisi ; de plus, il emploiera un procédé nouveau pour réaliser sûrement la rupture. Car ce sont deux problèmes différents et qu'il s'agit bien de ne pas mêler qu'on a à résoudre : d'une part la rupture, d'autre part l'exploitation. Et quelque rapidité que l'on mette à les faire se succéder dans le temps, il importe de ne pas perdre de vue que le second est fonction du premier. De plus en plus, il semble que les esprits vont s'orienter vers l'exploitation. Alors que dans les offensives précédentes on se laissait trop hypnotiser par la rupture, cette fois la rupture paraît aller de soi et ne faire aucun doute. Et parce qu'il s'efforce de les ramener à ce point de vue, le général Micheler est soupçonné de manquer de « cran ».

La surenchère est plus visible encore dans la question de l'entrée en ligne de la X^ armée. Micheler prévoit que les têtes de

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la X^ armée seront sur l'Aisne à J + 1. Le général Mangin demande que ce mouvement soit accentué en portant au jour J les divisions de tête entre Vesle et Aisne. Ensuite, il désire qu'au jour J, avant l'heure H, ces divisions soient portées au nord de l'Aisne et relèveiil par dépassement ses corps de droite, au cours même de ta rupture. Finalement, le général en chef décide que dès J — 1, c'està-dire la veille de l'attaque, ces divisions seront portées entre Vesle et Aisne.

Il est curieux de suivre pas à pas cette griserie qui s'empare du général en chef, sous l'influence du général Mangin et de son entourage immédiat au G. Q. G.

On en arrive ainsi progressivement à une offensive violente, sans manœuvre, visant dès le jour J la conquête de tous les plateaux dominant au sud la plaine de Laon, du Vieux- Laon et de Prouvais, la X® armée et toute la cavalerie entrant immédiatement en action. Cette conception entraînait un entassement sur la première ligne de toutes les unités réservées, d'où allait résulter un terrible embouteillage qui devait se traduire par un accroissement de pertes.

Par contre, le temps s'écoulant, l'ennemi augmente ses organisations, crée partout une troisième position et même une quatrième et renforce progressivement son front,

à tel point que, le 16 avril, nous trouverons devant nous, sur le front de l'Aisne, 14 divisions en ligne et 10 en réserve immédiate, prêtes à entrer dans la bataille.

Fait plus grave encore, le général Nivelle a laissé entendre que, si des divergences nouvelles éclataient entre Micheler et Mangin, il se chargeait, lui Nivelle, de les départager. Ce qui est absolument contraire à la hiérarchie, Mangin étant sous les ordres directs de Micheler.

Cependant les conditions de la bataille vont changer du fait de l'ennemi dans des proportions telles qu'elles devaient provoquer chez des esprits plus libres un remaniement complet du plan initial.

Le repli allemand.

^Pendant que le G. Q. G. agite ses plans ambitieux, les Allemands, dans le plus grand secret, achèvent leur repli d'Arras à Soissons. L'artillerie lourde, l'artillerie de campagne, les canons de tranchées, les approvisionnements de toute sorte, sont progressivement retirés à l'abri de la ligne Hindenburg.^ Dès le mois de février, les bureaux de renseignements signalent des incendies, l'enlèvement des rails sur certaines voies ferrées, de fréquentes explosions. Les émissaires venus des pays occupés parlent de travaux gigantesques entrepris en arrière du front ennemi, auxquels des milliers de civils sont employés.

Emus par ces indices, les Anglais ne vont pas tarder à presser l'ennemi. A partir du 17 tevrier,^ leurs attaques ne rencontrent

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAIRE NIVELLE 37

qu'une faible résistance, et ils marquent au nord et au sud de l'Ancre une sérieuse progression.

Cependant, le commandement français ne semble nullement s'inquiéter de ces symptômes. L'auteur de ces lignes a assisté à cette époque à ce spectacle inouï d'un G. Q. G. persuadé que le repli des Allemands était imminent et stupéfait de voir le bureau des opérations et le général en chef se refuser à y croire. Dans chaque bureau, l'on pouvait voir des officiers penchés sur des cartes, consultant les bulletins de renseignements qui se faisaient tous les jours plus précis, s'indigner de cette inaction.

«Qu'attendons-nous pour attaquer? disait-on. Est-ce qu'on va les laisser déménager sans les inquiéter ? » Mais ces doléances ne trouvaient que railleries dans l'entourage du général. Du G. A. N. arrivaient des détails qui auraient dû changer ces soupçons en certitude. Un ou deux coups de main lancés mollement sur les premières lignes ennemies ayant été accueillis par des feux de mitrailleuses, on en conclut que le pseudo-repli ne reposait sur aucun fondement sérieux.

Pourtant, le 4 mars, une lettre officielle du général Franchet d'Esperey mit le commandement en demeure de prendre une résolution. Signalant les innombrables indices recueillis.

38 l'offensive du 16 avril

celui-ci demandait si le repli des Allemands n'était pas de nature à modifier le plan d'attaque du G. A. N. On lui répondit que, jusqu'à présent, en face d'hypothèses que rien ne confirmait, il n'y avait lieu d'envisager aucun changement.

Visiblement, le général en chef répugnait à croire que l'ennemi pût se dérober.

Le 15 mars, il fallut bien se rendre à l'évidence. Une forte reconnaissance dirigée, enfin, j sur le bois de Crapeaumesnil, montra que le vide était devant nous. Des groupes d'hommes, munis de mitrailleuses et de canons de tranchées, dont la mission consistait à ouvrir le feu par intervalles, tout en se déplaçant fréquemment, avaient suffi à nous abuser.

L'ordre de poursuite fut alors lancé et près- , crites les précautions d'usage. Mais à quoi bon tant de précautions, il ne restait rien de- j vaut nous. Cette poursuite fut une galopade ' effrénée qui ne nous rapporta ni canons, ni prisonniers, jusqu'à la limite où l'ennemi avait décidé de résister. Aussi ne peut-on s'empêcher de trouver à l'Instruction du 18 mars, étant données les circonstances, ce caractère de puérilité grandiloquente que l'on distingue malheureusement dans la plupart des instructions du général Nivelle, que hantait jusqu'à l'hallucination l'image de la guerre napoléonienne.

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NIVELLE 39

Qu'on en juge par ces quelques lignes :

« La poussée de l'ennemi en retraite doit être accentuée par tous les moyens et par l'emploi combiné de toutes les armes. Le moment est venu pour la cavalerie de reprendre le rôle qui lui incombe dans la guerre de mouvement et de profiter des difficultés inhérentes à toute retraite pour ramasser des prisonniers et du matériel. Elle opérera par petites fractions (escadrons), en s'éclairant avec le plus grand soin ; elle évitera de se laisser amorcer par la cavalerie ennemie qui tenterait de l'entraîner sous le feu des mitrailleuses et des fusils d'infanterie... »

Il était un peu excessif de parler des difficultés inhérentes à toute retraite, quand on songe qu'en l'espèce l'ennemi avait eu le temps de retirer non seulement tout son matériel, mais de ravager de fond en comble le pays où nous nous engagions. Il eût été plus loyal de parler des difficultés que nos troupes allaient rencontrer. De même les communiqués de l'époque s'ingénient à nous montrer l'ennemi poursuivi l'épée dans les- reins et refoulé par notre avance, alors qu'il fallut plusieurs jours pour trouver le contact avec des unités dignes de ce nom.

Bref, la surprise avait été totale, et si pépible qu'en soit l'aveu, il faut reconnaître que les Nauens n'exagéraient pas en déclarant

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que les Allemands avaient exécuté leur re. traite sans être le moins du monde inquiétés

Qu'on imagine l'état d'esprit de ce chef qui se sent humilié de son manque de perspicacité, qui voit le fruit de son travail de plusieurs mois anéanti par une manœuvre de l'ennemi. Il se cabre dans son orgueil. Il veut rattraper à tout prix le prestige qu'il sent 8ur le point de lui échapper et dont il a particulièrement besoin, car il se sait un homme nouveau, par comparaison avec Foch, Castelnau, Pétain, auxquels on l'a préféré pour des raisons qui n'ont pas été toutes d'ordre militaire. Il lui faut sa bataille, il n'a pas le temps d'attendre. Erreur d'optique qu'il n'aurait pas commise si sa personnalité avait été moins tyrannique, car le pays, plein d'enthousiasme, ravi de voir enfin reculer la barrière ennemie et jugeant sainement ce repli comme un aveu d'infériorité, ne demandait qu'à patienter.

Et pourtant les subordonnés du général en chef n'avaient pas manqué d'attirer son attention sur le changement radical de la situation. Dès le 22 mars, le général Micheler lui faisait remarquer que le renforcement dé l'adversaire sur son front pouvait entraîner des conséquences fâcheuses pour la rupture. Il disait : « L'ensemble des opérations prévues dans votre Instruction du 30 décembre

1916 spécifiait qu'il s'agissait de diviser les forces ennemies au moyen de plusieurs attaques, et l'action du G. A. R., nettement décalée par rapport aux autres, me donnait, en effet, toutes chances d'une exploitation rapide et profitable en présence d'un adversaire à qui je pouvais opposer plus de divisions fraîches qu'il n'en pouvait amener. Actuellement, tout cela est changé. » Était-il sage, dès lors, étant donné qu'on risquait de trouver l'ennemi en force,'de compter sur une exploitation ayant le caractère rapide d'une marche en avant?

Mais le haut commandement ne se rangea pas à ces vues. Par une note du 1®^ avril, le général Nivelle confirme ses ordres primitifs : « Il faut maintenir, écrit-il, le caractère de violence, de brutalité et de rapidité. C'est dans la vitesse et dans la surprise, causée par l'irruption rapide et soudaine de notre infanterie sur les troisième et quatrième positions, que réside le succès de la rupture. Aucune considération ne doit intervenir qui soit de nature à entraver l'élan de l'attaque. Il faut que la X® armée talonne au plus près les corps qu'elle est appelée à dépasser, qu'elle les dépasse sans arrêt et qu'elle entame sa progression au delà de leur front, audacieusement et sans hésitation. » Le général commandantj'en ^chef^conclut : « Dans cet

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ordre d'idées, tout malentendu, toute divergence doivent être écartés, et je vous prie de reprendre dans le sens que je viens de vous exposer la rédaction du paragraphe 1 de votre Instruction du 26 mars, » Ainsi le général Nivelle se refuse à voir les conséquences de la manœuvre allemande. Il a perdu le sens des réalités, aussi bien matérielles que morales. Sinon aurait-il écrit dans cette fameuse No/e du 5 avril aux généraux : « Quels sont les risques, quand on part avec cinquante divisions, si on s'engage convenablement avec, derrière soi, ses fils de fer et sa position intacte, et des fronts passifs suffisamment commandés et tenus ? »

Les risques, mon général, c'est l'affreuse déception des soldats qui sont arrachés brutalement aux espérances que vous leur inculquez, c'est le découragement, la défiance envers les chefs, c'est la colère, la mutinerie.

Et il ne craindra pas d'écrire, dans sa directive aux armées britanniques du 4 avril, cette phrase dont la légèreté nous confond :

« Les missions des différents groupements de forces participant aux offensives d'ensemble ayant été quelque peu modifiées, par suite du repli de l'ennemi et de F augmentation de ses réserves, il m'a paru nécessaire de résumer dans une directive générale les instruc-

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NIVELLE 43

tions particulières données à chacun de ces groupements. »

Or, le vaste saillant sur lequel devaiciit s'appliquer les attaques convergentes des Britanniques et du G. A. N. a disparu. D'Arras à l'Aisne, l'ennemi s'est retiré le long d'une ligne droite, faite d'une succession de retranchements puissants défendus par une nombreuse artillerie dont le champ d'action a pu être repéré à loisir. Les alliés sont enlisés dans une région ravagée, privée de ressources, exposés au feu de l'ennemi, sans abris, sans cantonnements, sans autres défenses que celles qu'on improvise hâtivement. Ne demeurent intacts de l'offensive projetée que les préparatifs faits au nord de l'Aisne, devant le Chemin des Dames. Sur le front britannique et sur celui du G. A. N., tous les travaux : voies d'accès, approvisionnements, emplacements de batteries, camps d'aviation, ambulances, gares de ravitaillement, édifiés sur 80 kilomètres, gisent à présent, inutiles, à 40 kilomètres plus au Sud. Des trois attaques échelonnées dans le temps, de manière à attirer les réserves ennemies pour permettre à la quatrième offensive survenant entre Soissons et Reims vingt jours après

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de donner tous ses fruits, une seule demeure debout.

Et c'est en présence de cette situation que le général Nivelle écrit avec sérénité : « Les missions des différents groupements de forces ayant été quelque peu modifiées!! !... » Il va se satisfaire d'un fantôme de manœuvre, d'une ombre d'offensive générale : si en apparence le plan n'a pas changé, il ne correspond plus à la réalité. Le 4 avril, dans sa directive aux armées britanniques, il s'exprimera en ces termes :

« Le but à atteindre reste la destruction de la masse principale des forces ennemies sur le front occidental. Les opérations engagées comporteront donc nécessairement :

« 1*^ Une bataille prolongée, dans laquelle nos armées d'attaque devront rompre le front adverse, puis battre les disponibilités ennemies ;

« 2^ Une phase d'exploitation intensive à laquelle participeront toutes les forces disponibles des alliés.

« Les offensives initiales des armées d' attaque seront convergentes, de manière à porter l'effort combiné des armées britanniques, du G. A. N. et du G* A. R., dans une région particulièrement importante au point de vue des communications de l'ennemi... »

Armées britanniques et G. A. N., en dépit

de la situation précaire dans laquelle ils se trouvent sur ce terrain neuf, non équipé, gardent donc la mission de rompre le front ennemi devenu plus solide encore. Or, le G. A. N., d'après une note du 17 mars, a été réduit à une armée de trois corps avec l'artillerie correspondante : ses autres unités étant destinées à former en arriére de la X® armée une armée de réserve. Notez en passant ce sophisme qui consiste à parler d'attaques convergentes alors que le saillant de Noyon a complètement disparu. Ajoutez-y ce changement de doctrine qui renverse les principes posés par le général en chef lui-même le 28 décembre, à savoir : « Une bataille prolongée dans laquelle nos armées devront rompre le front adverse... », au lieu de: «/a rupture du front ennemi est possible à condition de se faire d'un seul coup, en vingt-quatre ou quarante-huit heures ». Et pourtant, ce changement de conception de la bataille de rupture, s'il est valable pour le front entre Arras et l'Aisne, ne sera pas applicable à l'attaque du G. A. R., qui continuera à se dérouler avec la même rapidité que précédemment. Un tissu de contradictions et d'invraisemblances, voilà ce qu'est devenu le plan grandiose.

Autre preuve. Le général en chef, pour obvier, dans une certaine mesure, au dom-

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mage que lui a causé le repli allemand, décide d'élargir son offensive à l'est de Reims. La IV^ armée entre dans la bataille. Dès lors, pour raccorder son action au plan général, le G. A. R. a pour mission d'exploiter à la fois le succès vers le Nord pour faire tomber Laon et menacer Guise, Vervins, Hirson, en accord avec les Anglais, et le G. A. N., et vers le Nord-Est, pour donner la main au G. A. C, en direction de Rethel. A mesure que les conditions deviennent plus difficiles, l'ambition du généralissime s'accroît, et il aggrave la tâche de nos armées.

• Il était visible pour tout esprit perspicace que désormais l'opération était réduite en dernière analyse à une attaque frontale sur les positions terriblement difficiles du Chemin des Dames, sur lesquelles l'ennemi nous avait attiré, du fait même de son repli, et qu'il avait garnies en conséquence. Nous perdions le bénéfice des attaques successives, échelonnées dans le temps, lesquelles, dans les conditions actuelles, apparaissaient impraticables et vaines. L'attaque du G. A. C, qui va se dérouler sur 15 kilomètres et se déclencher le 17 avril, ne pouvait constituer qu'une diversion insuffisante, peu propre à créer le trouble chez l'ennemi et à le faire hésiter sur le point d'application de l'attaque principale.

Outre ces changements dans la situation

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NIVELLE 47

stratégique, il faut tenir compte des modifications profondes, survenues chez nos alliés. La révolution bat son plein en Russie. Les Italiens, hypnotisés par la crainte d'une agression ennemie, manifestent le désir de rester sur la défensive. Vainement le général Nivelle fait-il appel au général Alexeief et au général Cadorna pour les décider à déclencher leurs offensives en même temps que lui, il n'obtient que des demandes de retard. Le 6 avril, par contre, l'entrée de l'Amérique en guerre nous apporte la certitude que l'Entente n'a plus à craindre de voir diminuer ses ressources. Toutes ces raisons ne parviennent pas à convaincre le général Nivelle qu'il est imprudent de jouer la fortune de la France sur une seule carte, et qu'il vaut mieux étudier désormais un autre plan, puisque tout contribue à rendre celui-ci impraticable.

Quel est donc le secret de cette impatience, en dehors des raisons personnelles examinées plus haut? Une note établie le 5 avril, à l'usage des généraux, et destinée à les convaincre de la nécessité d'engager la bataille immédiatement, nous le livre en partie.

(( A la veille de l'offensive, dit-il, le commandement à certains échelons montre la petite hésitation de rigueur : « il manque un détail », ou « la situation a changé », ou « que le voisin commence 1 ». Est-il admissible dç

48 l'offensive du 16 avril

perdre pour ces excellentes raisons l'initiative des opérations que nous avons encore aujourd'hui et que nous n'aurons peut-être plus demain? Ou si le plan du Boche est de refuser décidément la bataille, n'est-il pas indispensable de s'en assurer aussitôt, et peut-on s'en assurer autrement qu'en l'attaquant sur un front où nous sommes prêts et où il n'est pas encore en retraite ?...

« Nous sommes assurés le 10 avril sur l'Aisne d'éclaircir la situation et de remporter tout au moins un succès honorable. Espérons que Vennemi voudra bien attendre jusque-là, mais ne prolongeons pas au delà, de notre part, une période d'incertitude... »

Étrange production que cette note écrite sur un ton conciliant d'avoué qui veut s'attirer la bienveillance de la partie adverse et dans laquelle ce généralissime, qui aspire à diriger la coalition, ne craint pas d'écrire; « La peur italienne durera jusqu'à ce que les événements aient pris tournure sur le front occidental. »

Mais sans insister en outre sur la modestie des désirs formulés à cette heure par le commandant en chef, modestie qui contraste singulièrement avec l'ampleur des espérances qu'il n'a cessé de faire luire aux yeux de tous jusqu'à ce jour et qu'il maintiendra ouvertement, le lendemain 6 avril, au Conseil

de guerre de Compiègne, dégageons de ce texte ce qui peut nous éclairer sur la pensée du chef.

Alors que le général Nivelle, avant le 15 mars, n'a pu se décider à croire autrement que devant l'évidence que l'ennemi allait se replier, le voici, maintenant, persuadé que le recul va continuer, peut-être jusqu'à la Meuse. L'opération qu'il a manquée, en ne le surprenant pas en pleine retraite, il espère la réussir cette fois sur l'Aisne. Au premier choc, surtout s'il est violent, les Allemands plieront bagage, et comme toutes les dispositions du général, pour la poursuite et l'exploitation sont bien prises, il changera cette retraite en désastre. Et de fait auG. Q.G. on continue à voir partout des indices de repli ; on signale des incendies dans la région de Laon et de Saint-Quentin, on parle d'inondations tendues au nord de la Suippe; on annonce que les civils de ces régions sont évacués. Il n'y a donc pas une minute à perdre.

Et ce qui démontre péremptoirement que cette croyance s'est maintenant implantée dans l'esprit du général Nivelle, c'est ce fait : qu'il donnera au général Humbert l'ordre d'attaquer Saint-Quentin avec des moyens dérisoires, le 14 avril, persuadé que cette ville allait être évacuée. Au G. Q. G., on la

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donnait d'avance eoitime prise, et là stupeur fut grande quand oii vit l'ennemi résister avec acharnement et même contre-attaquer par la suite, dans la région de Grugies. Au fond, on est encore très mal renseigné sur la ligiie Hindehburg; on ignore son tracé exact et sa puissance. On ne saura à quoi s'en tenir que plus tard, lorsque les admirables travaux du Service de renseignements de la IIP armée, diHgé par lé commandant Ganonge, auront fourni au G. Q. G. lés éléments d'iftformatioh.

Or^ justement (1), il àe trouve que les Allemands veulent maintenant accepter la bataille} ils l'attendent spécialement sur le secteur prépât-é pat eux^ qu'ils ont rénfôteé^ dont le terrain difficile a été organisé dans les plUiS hiinutieUx détails. Toute la région des créutes et dés carrières dû Chemin des Dames forme une aorte de camp retranché; Non seulement ils ne Veulent pas s'en aller^ mais leurs trbUpés ont l'ordre de résister dans les premières lignes, et Ludendorfï va faire ici rexpêrience dé la défensive nouvelle qu'il a inventée. Cette défensive, nous en ignorons

(1) Et si l'on veut eritore une noiiVehe preuve de cette croyance persistante en la continuation de la retraite allemande, on la trouve dans là i)irëctive du 17 avril, 10 h. 30, où le général NiVêllé avoue sa surprise dé la résistance qd'il à rencontrée. « La bataille engagée hier a nettement montré l'intention qu'a Vknnenii de tenir ferme sUr te front dé la VI^ arihée et de rèhdre par suite difticiles et coûteux les progrès de votre groupe d'armées tèk ié NôM. »

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NtVELLE 51

encore les modalités. Elle est le fruit des enseignements de la bataille de la Somme que le général von BeloW a étudiée en vue d'un règlement nduveaU.

Elle consiste à diviser le terrain en larges zones de combat, échelonnées en profondeur ; et surtout, à lancer des contre-attaques partant de 7 ou 8 kilomètres en arrière avec des troupes fraîches mises hors de portée de là préparation d'artillerie, au moment où l'assaillant arrive, désorganisé par l'assaut, à l'extrême limite dé soft effort. De plus, le repli a donné à Ludendorff des disponibilités importantes. Ces disponibilités, il va en partie les masser dans la région de Laon, parce qu'il sait bien que les Français peuvent attaquer là et pas ailleurs. En nous enlevant la possibilité de diriger contre lui une série d'attaques échelonnées dans le temps, il a supprimé toute incertitude sur le point d'application de notre offensive.

De quelles forces disposaient donc les Allemands à bette époque? Les travaux officiels du 2^ bureau du G. Q. G. nous renseignent à ce sujet : « Les Allemands, dit la Notice historique rédigée à la date du 1^^ juin 1917 par ce bureau, dans leur projet de repli sur la ligné d'Hindenburg, avaient jugé indispensable d'en tenir fortement les charnières dans la région àU nord d'Arras et à l'est de Vailly;

52 l'offensive du 16 avrti

Il est donc naturel qu'au cours de l'hiver on ait déjà vu s'effectuer un certain renforcement de ces régions.

«Le 1^^ janvier 1917, il y avait au nord d'Arras 5 divisions et à l'est de Vailly 6 divisions. Le 15 mars 1917, il y avait au nord d'Arras 7 divisions et à l'est de Vailly 9 divisions.

« Mais, en raison de la longue préparation de l'offensive, les Allemands ont eu connaissance des projets franco-anglais assez longtemps avant leur exécution. La décision prise par le haut commandement ennemi semble avoir été alors de déjouer les attaques anglaises par un repli au nord d'Arras et au contraire de résister opiniâtrement aux attaques françaises entre Vailly et Reims.

« Cette décision était basée vraisemblablement sur la force des positions allemandes en face des attaques françaises.

« Le renforcement du front allemand a été précipité pendant le mois d'avril.

«Entre le l^^et le 9 avril, le front anglais s'augmente de 3 divisions.

«Entre le 9 et le 16 août, le front français s'augmente de 4 divisions.

«L'augmentation de l'artillerie suit parallèlement cet accroissement du nombre de divisions. Considérant le front oriental comme le seul théâtre de grosses opérations au prin-

LA VÉRITÉ SUR L'aFFAIRE MIVELLE 53

temps et décidé à y accepter la bataille défensivement, ils avaient ramené sur ce front les divisions qu'on avait pu retirer du front oriental et la majorité des divisions qu'on venait de créer en Allemagne.

« C'est ainsi qu'à la date du 1^^ avril on connaissait la présence en arrière du front de 43 divisions reposées, et, de plus, 9 divisions étaient en route vers le front français.

« Du l^i" au 16 avril, une partie de ces disponibilités était employée à renforcer le front. A la date du 16, il y avait encore 38 divisions dispojtiibles, prêtes à pied d'œuvre derrière les fronts d'attaque : 18 derrière le front opposé aux Anglais, 12 derrière le front d'attaque français, 9 échelonnées en Woëvre, Lorraine et Alsace. »

La situation de l'ennemi ne peut être meilleure. Le mauvais temps, nos erreurs de préparation, la légèreté avec laquelle ce scénario a été mis en scène, redoubleront ses chances de succès.

La préparation.

Comment, en effet, avions-nous préparé l'offensive sur le Chemin des Dames? Le panégyriste le plus fougueux du général Nivelle (1), dont le livre pour qui sait lire est le plus terrible réquisitoire qu'on ait écrit jusqu'à ce jour sur cet infortuné général, va nous le dire lui-même :

« Une seule voie normale d' avant-guerre, celle de Reims à Braisne, desservait le front des opérations. Complétée en principe par plusieurs raccordements et de nombreuses voies ferrées de 0,60, poussées elles-mêmes jusqu'aux lignes de feu, elle ne fut pas équipée avec l'ampleur utile. De même les deux nouvelles voies normales Fismes-Bouleuse et Fismes-Reims, non achevées à temps, ne furent

(1) Commandant de Civrieux : Page de vérité. Uofjensive de

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIR^I NIVELLE 55

pas aménagées en vn^ de débarquements rapides des trqupes et des munitions. Bien mieux, la grande gare régulatrice fixée à Conantre, entre Sézanne et Fère-Chanipenoise, ne sera pas utilisée en dernière heure par suite de rivalités bureaucratiques entre les gares régulatrices de Trqyes et de Noisyr le-Sec.

« D'autre part, si 250 kilomètres de voies étroites sillonnèrent l'arrière du champ de bataille, le débit de ces voies resta au-dessous de ces prévisions, par suite de la mauvaise qualité du ballast, de l'insuffisance du personnel, du déficit en machines et en matériel roulant. Enfin le dégel de l'équinoxe, survenant après les grands froids de l'hiver, transforma en bourbiers crevés d'ornières les routes construites en vue de l'offensive ; en conséquence, les transports automobiles §e heurtèrent à des difficultés insuffisamment prévues.

«C'est ainsi que, sans doute, les munitions accumulées dans les parqs parvinrent avec retards et par à-coups jusqu'aux unités engagées, et celles-ci purent avoir le sentiment que subitement les munitions pouvaient faire défaut. »

« L'énorme machine, ajoute le rapport Bérenger, était bien là préparée et Guti)lée ; mais ses transmissions, trop hâtives et trqp

56 l'offensive du 16 avril

faibles pour une aussi lourde masse, n'ont que faiblement fonctionné. Et cette faiblesse a pesé sur toute Toffensive : on peut même dire que c'est elle qui a rendu illusoire la seconde partie du programme de rupture. »

Mais à ce défaut d'organisation pourtant si grave dans une offensive qui devait se dérouler à un rythme accéléré, s'ajoutaient bien d'autres erreurs.

Le matériel d'artillerie destiné à pulvériser les puissantes fortifications ennemies sur toute leur profondeur était en nombre insuffisant. Le programme de fabrication en cours n'arrivait à échéance que dans plusieurs mois, et bien qu'on eût ramassé en vue de l'attaque tous les calibres, tous les modèles disponibles, on ne disposait pas du nombre voulu pour une opération de cette envergure. Nous aurions pu attaquer efficacement avec nos moyens sur 35 kilomètres au plus ; or, on se proposait de battre un front de 53 kilomètres. Nous disposions (artillerie de campagne, artillerie lourde, artillerie à longue portée) de 3 600 pièces environ pour la VI® et la V<^ armée, à qui incombaient la rupture. Ce chiffre, qui peut paraître très élevé, est en réalité très inférieur à celui que le règlement d'octobre 1917 prescrira à la suite d'expériences probantes. La dotation moyenne d'artillerie à cette époque rien qu'en A. C, A. L.,

et A. L. G. P., non compris les canons de tranchée, est fixée à 108 pièces au kilomètre et la dotation forte à 150. Pour une attaque comparable à celle-ci, la V® et la VI^ armée auraient dû disposer pour un front de 40 kilomètres de 4 320 pièces dotation moyenne, de 6 000 pièces dotation forte. Et pour battre quatre positions ennemies à la fois, la dotation forte s'imposait évidemment. Quant à la qualité, notre matériel d'artillerie lourde se composait en majeure partie de pièces à tir lent, d'où longueur de la préparation. Nous avions fort peu de projectiles à gaz, d'où nécessité d'user surtout de tirs de destruction observée.

Mais l'observation à cause de notre position en contre-bas était impossible, par manque d'observatoires terrestres ; l'aviation seule nous permettait d'exécuter les réglages indispensables. Par suite du mauvais temps continu, les vols furent réduits à rien : 70 p. 100 des réglages ne purent être effectués. Néanmoins, l'artillerie se mit à tirer avec une prodigalité inouïe au petit bonheur : certains jours, on utilisa 1 200 000 projectiles de tous calibres. En dépit de ce déluge de mitraille, les photos aériennes montraient que la plupart des organisations ennemies restaient intactes.

Pour l'infanteFie, même insuffisance. Le front d'attaque de la ¥P armée, par exemple, d'environ 20 kilomètres, comprenait 13 kilomètres de secteur actif. Sur ces 13 kilomètres, le général Mangin disposait de 6 divisions en première ligne, 4 divisions en réserve de corps d'armée et 1 division en réserve de général en chef, soit un total de 11 divisions ; ce qui donnait aux 6 divisions de preinière ligne un front de plus de 2 kilomètres à tenir.

L'Instruction du 31 octobre 1917, qui marque l'apogée de la méthode offensive française et met en œuvre notre expérience de trois ans de guerre, prévoit des disponibilités autrement fortes. Elle établit trois types de dotations : dotation maxima, dotation moyenne, dotation minima, chacune d'elles correspondant à une situation particulière de l'ennemi. C'est ainsi que la dotation maxima « correspond à la situation d'un ennemi en garde, c'est-àdire renforcé et puissamment outillé sur des positions complètement organisées. Elle a pour but de permettre une succession rapide d' efforts puissants ». Cette situation s'applique exactement à celle de l'armée Mangin sur le front de l'Aisne. Or,, dans ce cas, le règlement du 31 octobre prévoit que sur toute l'étendue du front actif les divisions d'infanterie de première ligne seront engagées chacune sur un front de 1 200 mètres seulement, et qu'il y

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAîRP NIVELLE 59

aura autant de divisions de deuxième ligp^ que de divisions de prenaière ; soit, powr 13 kilomètres, 10 divisions de première ligne et 10 divisions de deuxième ligne.

On voit quel écart sépare la n^éthpde de calcul des forces employées par le général Nivelle de la méthode préconisée par le général Pétain en octobre 1917.

L'attaque fixée, après des retards successifs, au 10 ^vril, fut reculée au 14, puis au 16. Le général Mangin. s' avisant le 4 avril que « ses observatoires terrestres n'apercevaient que les premières lignes allemandes », réclama le premier un délai de deux jours. Ensuite, le général Micheler obtint deux nouveaux jours de préparation. Enfm le général Mangin, revenant à la charge, estime que quarantehuit heures de plus lui étaient indispensables. Ce ne fut, paraît-il, que lorsque les exécutants eurent déclaré par téléphone « que la préparation d'artillerie était parvenue aux résultats utiles )) que le général en chef donna le signal de l'attaque. Mais quoi, pouvait-on reculer encore? A quoi aurait servi de retarder d'un jour ou même de huit, désormais, cette offensive si mal préparée, si inopportune, que l'ennemi, renseigné de longue date, en possession depuis l'affaire de Sapigneul, où il avait fait 800 prisonniers dont un commandant, de tous les croquis, attendait à coup §ûr? C'est

60 l'offensive du 16 avril

plus tôt qu'il eût fallu prendre les résolutions sages. Et d'ailleurs, depuis le 9 avril, les Britanniques étaient entrés en action. Le fossé était là, il fallait le franchir.

Tous ces retards infligeaient par surcroît aux soldats des souffrances qui affaiblissaient leur état physique. Cette énorme masse de troupes rassemblée dans un espace aussi restreint manquait de cantonnements. Combien d'unités campèrent dans la boue, pendant plusieurs jours, sous la pluie battante, dans le froid glacial? Les régiments noirs, entre autres, avant d'être engagés, perdirent en malades le quart de leur effectif. Admirables soldats, dont l'enthousiasme persistait en dépit du temps affreux et qui montraient une confiance digne d'un meilleur sort. On leur avait dit que l'ennemi ne résisterait pas à un choc pareil. La vue de tant de canons, de tant de matériel, de tant de régiments, redoublait leur confiance. Mais, s'ils avaient pu interroger leurs colonels ou leurs généraux, ils auraient été épouvantés du souci qui rongeait leur cœur.

En effet, à ces hommes qui avaient acquis sur le champ de bataille une dure expérience, les fautes commises n'échappaient pas. Beaucoup d'entre eux, n'écoutant que leur conscience, avaient fait part à l'autorité supérieure de leurs craintes. Le gouvernement

[.A VÉRITÉ SUR l'affaire NIVELLE 61

chaque jour, recevait lettres et rapports, la plupart signés de noms connus, qui criaient qu'on s'engageait dans une aventure folle et que l'armée française courait au désastre. Des parlementaires, saisis de plaintes semblables, affluaient au cabinet du ministre. Toutes ces réclamations concordaient étrangement, montraient les lacunes et les fautes avec une précision troublante. Il suffit de citer un de ces documents pour comprendre quelle inquiétude devait s'emparer du ministre qui les recevait.

Secteur postal 184, le 4 avril 1917,

Note sur la prochaine offensive.

A. — Situation des armées françaises sur le front nord-est à la fin de février 1917 (avant le recul allemand) .

Les lignes allemandes d'Arras à Soissons forment un saillant accentué très garni de troupes ; nous nous proposons de réduire ce saillant et de faire ces troupes prisonnières. Dans ce but, quatre attaques principales franco-anglaises sont prévues s'échelonnant d'Arras à Reims, chacune de ces attaques décalée de cinq jours environ par rapport à la précédente. Les attaques s'échelonnent donc sur une période de vingt jours et sur un

62 l'offensive du 16 avril

fîTont ttès considérable; rehnemi ne pourra discerner clairement quel eàt le point ou l'attaque sera décisive.

Les résultats à attendre de cette gràtidé opération sont les suivants : en échange de sacrifices probablement lourds, on peut espérer gagner 40 ou 50 kilomètres, faire prison-, niers 100 000 à 150 000 hommes, peut-être même rompre complètement les lignes allemandes.

B. — Situation au commencement d'avril.

Le saillant d'Arras à Reims a à peu près complètement disparu ; la nasse dans laquelle on pouvait espérer pretidre 100 000 Allemands a disparu du même coup ; la situation sur laquelle était basée la précédente manœuvre stratégique est entièrement bouleversée.

Ce n'est plus du reste quatre attaques qu'il s'agit de déclencher, c'est seulement deux avec décalage de cinq jours entre elles. Le doute sur le point d'application n'existe plus pour l'ennemi.

Le G. Q. G;^ en face d'Une situation entièrement nouvelle, n'a modifié son plan initial que dans les limites minima ; il se flatte d'obtënit* avec des modifications de détail un résultat analogue à celui qu'il espérait précédemment avec raison. Gomme toujours, ~ le

passé eât là pour le preuver^ — il montre un illusionisme et un optimisme absolus.

Il commet là une faute grave qui peut avoir pour la France des coUséqUenCîes irréparables. De l'aveu d'un grand nombre d'exécutants, de l'aviis surtout de leurs chefs eux-mêmes^ la manœuvre ne peut plus avoir qu'une portée tactique et restreinte. Certes nous ferons des prisonniers, nous prendrons des canons, mais au prix des plus lourds sacrifices, et nous n'obtiendrons aucun résultat stratégique.

Nos gains se borneront forcément à une étroite bande de 10 à 20 kilomètres ; les Allemands amenant leurs réserves nous arrêteront net.

Les événements de Russie d'une part, lé raccourcissement des lignes allemandes de l'autre, ont permis à nos ennemis d'augmenter sérieusement leurs disponibilités : elles se chiffrent au moins par 60 divisions, dont 45 sur le front français.

En somme il apparaît clairement :

a. Que la prochaine offensive française se déclenchant en ce moment n'obtiendra que des résultats fort minces, mais nous coûtera, si elle est poussée à fond, comme il en est dans l'intention du G; Q. G., des pertes extrêmementlourdes: et le pays n'a plus d'hommes^ api-ès ceux-ci qui lui constituent sa dernière et magnifique àrnîée;

64 l'offensive du 16 avril

b. Que les illusionnistes du G. Q. G., s'appuyant sur l'autorité de quelques chefs énergiques, mais à vues courtes, ne veulent pas voir que les effectifs des réserves allemandes sont tels que toute manœuvre stratégique vraiment payante est impossible sur le front d'attaque choisi ;

c. Qu'en déclenchant cette offensive en ce début de printemps, pluvieux et froid, nos pertes par le feu s'accroîtront du quart, du tiers, peut-être plus encore ; les masses mises en mouvement dans le G. A. R. sont telles en effet (1 200 000 hommes) qu'une grande partie des troupes devront coucher en plein air de façon constante, et il n'est pas nécessaire d'en dire plus ;

d. Que nous allons dès avril, sans avoir derrière nous aucune réserve, engager toute l'armée française dans une opération formidable et probablement sans issue, et que faute d'hommes, lorsque la belle saison reviendra, nous ne pourrons pas poursuivre nos efforts.

/. Enfin, il saute aux yeux de tous les gens qui réfléchissent que la direction générale de la guerre est actuellement livrée au hasard et n'est assurée par personne.

Je résume ici l'opinion des chefs les plus réputés de notre armée et notamment du

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NIVELLE 65

chef même qui doit diriger la prochaine offensive, le général Micheler.

Pour ma part, je suis si profondément ému de voir qu'à une situation entièrement nouvelle le G. Q. G. n'a pas trouvé moyen de faire face autrement que par un rafistolage d'un projet désormais sans bases sérieuses, que je crois de mon devoir d'adresser au gouvernement de la façon la plus pressante et la plus formelle la demande suivante : comme député, comme ancien ministre de la Guerre, et enfin comme chef responsable de la vie de 10 000 hommes, je demande que le gouvernement, avant que s'engagent les opérations, convoque, consulte et entende tous les commandants de groupes d'armée, soit ensemble, soit séparément, en commençant par celui qui demain va conduire les armées françaises à l'attaque : le général Micheler.

Signé ; Messimy.

Un cri d'alarme poussé avec cette vigueur ne pouvait rester sans écho. Le 6 avril, la réunion demandée eut lieu, et nul doute qu'elle eût abouti si le courage civique des hommes de valeur qui y prirent part avait pu être à la hauteur de leur courage n^ilitairei

Le Conseil de Guerre du 6 Avril.

L'intervention du colonel Messimy décida donc le gouvernement à mettre en présence une bonne fois pour toutes le généralissime et les généraux commandants de groupes d'armées, dont plusieurs manifestaient ouvertement leurs' appréhensions. L'explication qui devait en résulter, dans l'esprit de nos dirigeants, ne pouvait avoir que des avantages. C'est là un point de vue de parlementaires. La discussion, dans une démocratie, aboutit à la conciliation ou à l'adoption de l'opinion de la majorité. Mais, dans une organisation comme celle de l'armée, cette méthode ne pouvait qu'être inopérante. Discuter la volonté du chef, c'est déjà faire acte d'indiscipline. L'esprit critique ici se confond avec le mauvais esprit. L'armée a adopté quelques axiomes dont le bien-fondé, paraît-il, est

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAIRE NIVELLE 67

confirmé par l'expérience. Un des plus solidement implantés en tout cas est celui qui veut que toute discussion autour d'un ordre affaiblisse l'autorité du chef. Et, s'appuyant là-dessus, le général Nivelle pouvait affirmer a priori que le simple fait de solliciter l'avis de ses subordonnés aboutissait à la diminution de son prestige. Il n'y a pas manqué.

Mais c'est une apparence dont il ne faut pas être dupe.

En l'espèce, l'obligation dans laquelle se trouva le nouveau gouvernement d'en venir à une consultation générale pour éclairer le débat et faire cesser un désaccord qui existait depuis le mois de janvier fournit la preuve même que le généralissime manquait d'autorité.

Sur le conseil de guerre qui se tint à Compiègne le 6 avril, il existe plusieurs versions. Mais, en dépit des divergences de détail, il ressort de tous les récits qu'on nous en a fait:

1° Que les généraux commandant les groupes d'armées intéressés dans l'opération et le général en chef n'avaient pas la même confiance dans le succès. Les premiers déclaraient que la rupture totale était impossible étant donnéeslescirconstances, et quel'attaque nous permettrait d'enlever une ou deux positions ennemies, ce qui ne laissait pas d'être

68 l'offensive du 16 AVRIt

avantageux ; le second affirmait sa foi entière dans la réussite de son plan de rupture et de poursuite ;

2° Que tous se trouvaient d'accord pour ne pas renouveler l'aventure de la Somme : c'est-àdire qu'ils comprenaient V inutilité de poursuivre une bataille d'usure si la rupture ne donnait pas les résultats voulus dans les trois jours. L'unanimité, sur ce point capital, aurait dû satisfaire tout le monde. Elle résolvait les divergences de vues et laissait à la bataille le soin de prouver qui avait tort ou raison.

A aucun moment, il ne s'est agi de retirer ni un canon, ni un homme au général Nivelle, ni d'entraver en quoi que ce soit son action. La vivacité de la discussion, dès lors, est inexplicable. Elle rappelle la scène ridicule du sonnet d'Oronte : « Je vous dis, monsieur, que mon plan est excellent. »

Elle ne s'explique que par le jeu d'une susceptibilité froissée, et l'on ne voit pas pourquoi les panégyristes du général Nivelle crient au sacrilège en évoquant le conseil de guerre du 6 avril, qu'ils feignent de considérer comme néfaste.

Si le commandement ne s'était pas entêté par orgueil à présenter cette offensive comme la suprême opération de la guerre, celle qui devait amener la décision, on evlt fêté îa vIg»

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NIVELLE 69

toire du 16 avril comme, précédemment, la victoire de Champagne. Les Allemands, eux aussi, ont commis de ces erreurs. A Verdun, le Kronprinz fit les mêmes prophéties : comme il en arriva pour nous, ses succès réels se changèrent en défaite. La leçon aurait dû nous servir. Il n'est pas sûr que ce procédé de surenchère soit bien utile pour susciter l'enthousiasme des troupes. C'est à coup sûr, en cas d'échec, le meilleur moyen de provoquer des déceptions. Admirez, en revanche, comment, pendant la campagne de 1918, le maréchal Foch sut s'abstenir de mots imprudents.

Le général Nivelle, qui ne fera qu'appliquer au cours des événements les engagements qu'il avait pris devant le conseil du 6 avril, va se trouver prisonnier de ses paroles et, pour expliquer son échec, sera amené à invoquer une prétendue intervention des pouvoirs publics.

Le lô avril, à six heures du matin, après une préparation d'artillerie de neuf jours, les troupes françaises, avec un élan magnifique, partirent à l'assaut sur le front de l'Aisne. En dépit des attaques anglaises qui avaient commencé le 9 avril et avaient valu à nos alliés le beau succès de Vimy, en dépit de la tentative piteusement avortée de la III^ armée devant Saint-Quentin le 14, les Allemands, dûment avertis de ce qui les attendait, n'avaient pas un instant perdu de vue qu'ils avaient à faire face sur l'Aisne à l'attaque principale.

Ce qui s'est passé ce 16 avril et les jours suivants, il est inutile d'en faire une description imagée et vivante. Dans une circonstance aussi tragique, le narrateur n'éprouve pas le désir de combiner des phrases à effet,

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NIVELLE 71

ni d'essayer d'impressionner le lecteur par le mouvement et la couleur de son style. Les documents officiels, dans leur brièveté saisissante, montrent suffisamment à quel résultat venait d'aboutir le plan magnifique du général Nivelle, qui comportait le débouché de la cavalerie dans la plaine de Laon, le matin du 17 avril.

Voici d'abord un historique général de la bataille qui montrera l'ensemble des combats. Il émane du 3® bureau du G. Q. G. et ne peut être suspecté de déformer la vérité.

21 juin 1917.

Historique sommaire de la bataille DES 16, 17 avril.

(G. A. R. et G. A. C.)

Le 16 avril à 6 heures, par un temps couvert et brumeux, les VI^ (6^ 20^ C. A., 2^ C. C.) et Ve armée (l^r, 5^, 32^, 7e C. A., 1 division du 38^ G. A.) partent à l'attaque depuis Soupir jusqu'à Courcy (nord de Reims) : plus à l'ouest, le 1^® C. A. attaquera à neuf heures le plateau de Lafîaux.

Le débouché de l'attaque s'effectue presque partout facilement ; le barrage allemand est en effet ou tardif ou peu dense. Par contre,

72 l'offensive du 16 avril

dès le début de la progression à travers les organisations ennemies, notre infanterie se trouve battue par de nombreuses mitrailleuses établies soit en plein champ, soit sous des abris qui ont échappé à notre artillerie; une infanterie allemande très nombreuse garnit la première position, sur laquelle il est visible que l'ennemi entend résister avec acharnement.

A la fin de la matinée, au cours de combats très durs, la V^ armée a marqué deux succès importants ; à droite (7^ C. A.), elle s'est emparée de Courcy, Loivre, Bermericourt ; au centre (32^ C. A.), elle a pénétré dans la deuxième position ennemie entre l'Aisne et la petite rivière de la Miette. Partout ailleurs, elle n'a pu que prendre pied dans la première position ennemie; devant le plateau de Craonne,le 5^ C. A. a échoué presque complètement.

Du côté de la VI^ armée, les C. A. (2^ C. A., 20^ C. A.) réussissent à s'installer sur la crête du Chemin des Dames, mais ne peuvent réussir à la dépasser ; des îlots de résistance allemands (monument d'Hurtebise, sucrerie de Cerny) y rendent même précaire leur situation. Plus au sud, les éléments de gauche du 20^ C. A. et le 6^ C. A. ont été entraînés immédiatement dans un combat acharné autour de creutes, d'abris-cavernes, à l'in-

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térieur des bois ; ils ne peuvent progresser que très lentement et n'ont pas dépassé les première et deuxième lignes allemandes. A l'ouest, le 1er c. A. C. a enlevé Lafîaux et la ferme Moisy.

Ces combats très durs, les pertes qu'ils ont causées ont fatigué et désuni l'infanterie ; à partir de midi, elle est hors d'état d'un effort sérieux; aussi quand à 13 heures les tanks déboucheront sur Juvincourt, ils n'entraîneront plus avec eux que quelques fractions et arriveront sans soutien vers la deuxième position allemande. Dès lors, l'ennemi s'efforce à son tour de reprendre l'ofïensive.

Pendant toute la matinée, il a déjà exécuté une série de contre-attaques partielles extrêmement énergiques; il procède maintenant à des contre-attaques d'ensemble, menées avec de gros effectifs. Vers 14 h. 30, le 32^ C. A. arrête une violente contre-attaque venant de la région de Prouvais ; prise sous le feu de notre artillerie lourde, elle subit des pertes considérables. Par contre, les contre-attaques allemandes réussissent mieux dans la région de Juvincourt et sur la droite de l'armée, où nous perdons Bermericourt.

A la VI^ armée, le P^ C. A. C. est revenu sur ses tranchées de départ, à la suite de contre-attaques ennemies qui l'ont sévèrement éprouvé.

74 l'offensive du 16 avril

Aux termes des ordres donnés dans la soirée du 16, les VI® et V® armées doivent continuer le 17 l'offensive entamée le 16. Le temps devient tout à fait mauvais dans la nuit ; le 17, il pleut à verse et il est impossible d'effectuer une préparation d'artillerie tant soit peu précise. Au cours de la journée, la VI® armée ne réalisera de progrès sérieux que dans la région de Braye-en-Laonnois, où le 20® C. A. s'empare des Grelines, tandis que le 6^ C. A. s'installe à la ferme des Gririons. A la V® armée, la journée n'est marquée que par une attaque du 1®^ C. A., qui tente sans succès de prendre pied sur le plateau de Craonne ; notre artillerie suffît à disperser les rassemblements que l'ennemi s'efforce de constituer dans la région d'Amifontaine, dans le but de continuer ses contre-attaques delà veille. En fait, tout l'intérêt de la journée est au G. A. C, où la IV® armée est passée à son tour à l'attaque.

L'opération de la IV® armée a pour objet essentiel l'enlèvement du massif de Moronvilliers, avec les sommets du Cornillet, du Mont-Blond, Mont-Haut, Casque, Téton ; elle est menée par le 8® C. A. (16® et 34® divisions et le 17® C. A. (24®, 33®, 43® divisions et division marocaine), que doivent appuyer en deuxième ligne les 128® et 169® divisions.

L'attaque s'effectue sur tout le front à

4 h. 45 par une violente bourrasque de pluie. A gauche, le 8® C. A. enlève rapidement les sommets du Cornillet et du Mont-Blond.

A droite, le 17® C. A. exécute une progression d'environ 2000 mètres qui lui donne le Mont- Sans-Nom. Par contre, aux deux ailes de l'armée, le mouvement en ayant est rendu très pénible et bientôt enrayé par des mitrailleuses intactes. Ici encore, on s'est heurté à un adversaire qui a garni en forces sa première position et entend la défense avec acharnement.

La situation ci-dessus, acquise dès 10 heures, ne se modifiera plus au cours de l'aprèsmidi ; nous ne progressons plus, nous maintenons la majorité de nos gains de terrain, malgré les contre-attaques très violentes que l'ennemi exécute en particulier sur le 17® C. A.

Les résultats obtenus dans la journée du

16 avril aux V® et VI® armées, puis du

17 avril à la IV® armée, provoquent de la part du général commandant en chef de nouvelles directives. Le 17, à 10 h. 30, il donne ordre au général commandant le G. A. R. de se borner à consolider l'occupation de la crête du Chemin des Dames avec la VI® armée, tandis que la V® continuera à faire effort dans la direction du nord-est : dans la soirée, il prescrit au général commandant le G. A. C. de maintenir le terrain conquis par la IV® ar-

76 l'offensive du 16 avril

mée et « de poursuivre son offensive dans le cadre où elle a débuté ».

Tel est le récit scrupuleusement exact, sans lyrisme et ramené à ses vraies proportions, de l'ofîensive qui vient de s'engager.

Mais allons plus avant dans le détail. Le rapport suivant sur les opérations de la VI^ armée nous éclaire mieux encore sur les phases successives de la bataille.

Opérations de la VI^ armée

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