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DES 16-20 AVRIL

D'après le Journal de marche de V Armée.

« Ordre de bataille : De la droite à la gauche (front) : 2^ corps d'armée colonial ; 20e c. A. ; 6^ C. A. ; 1^^ C. A. colonial.

«En réserve: 11^ C. A.; 18^ C. A. (à la X^ armée) ; 5^ division de cavalerie.

« Front d'attaque : 1° Du sud au nord : Lafïaux à Vauxaillon (1^^ C. A. C). Front passif de Soupir à Lafïaux (2 brigades territoriales);

(( 2° De l'est à l'ouest : Hurtebise à Soupir (2e C. A. C. ; 20e C. A. ; 6^ C. A.).

(( L'attaque, 15 avril. — Continuation de la préparation d'artillerie. Grande activité de

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l'aviation ennemie que la nôtre ne gêne pas suffisamment. Dans la nuit, les troupes prennent leurs emplacements pour l'attaque.

« 16 avril. — L'attaque est déclenchée à 6 heures.

« Le 2^ corps d'armée colonial progresse d'abord normalement, mais, dès 8 heures, les éléments qui avaient été signalés descendant les pentes nord du plateau sont anéantis ou dispersés par les mitrailleuses ennemies. En fin de journée, la crête est atteinte ; l'ennemi tient le bord nord. Progression, environ 500 mètres {àH ^ 3, c'est-à-dire trois heures après r attaque, V avance prévue devait être de 2 500 mètres).

« 20^ corps. Départ normal, mais progression ralentie dès le début par des feux de mitrailleuses. En fin de journée, progression totale de 1 kilomètre environ {à H -h 5, V avance prévue devait être de 3500 à 4000 mètres).

« 6^ corps. Occupation rapide des deux premières lignes, mais au delà la progression est arrêtée par les mitrailleuses ennemies.

« 1er corps colonial. Progression d'abord normale, puis arrêtée. Lalïaux pris et repris (lourdes pertes à la 2® division coloniale). Avance de la journée 500 mètres au nord, 1 000 au sud (r objectif à H -\- 4 lu 30 était à 2ê00 mètres plus à Vest)^

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« Les réserves ne sont pas engagées, sauf 2 bataillons. Prisonniers faits par nous, dénombrés le 16 au soir : 3 500.

(.i Journée du 17 avril. — Au cours de la nuit, peu de changement, sauf au 1*^^ q. a. C. | violemment contre-attaque et ramené presque | complètement dans ses tranchées de départ.?

«Dans la journée, réorganisation des uni-| tés. Attaques et réactions allemandes. Légère J progression à la gauche du 20® C. A. (bois de > Braye et Grelines) et au 6® corps (bois de la| Bovette, ferme des Grinons). Nombre total | des prisonniers le 16 et le 17 avril : 4 000. |

« La 5® division de cavalerie stationnée à ^ Pargnan est ramenée à l'arrière. Ordre est donné au 11® corps de relever le 2® corps colonial. Les avant-trains et caissons poussés sur la rive nord de l'Aisne, en vue des déplacements d'artillerie, repassent sur la rive sud.

« Journée du 18 avril. — Le 6® corps et la gauche du 20® progressent et occupent dans la matinée la Creute, Braye-en-Laonnois et la Cour-Soupir. Dans la journée, la progression continue à la suite de l'ennemi, qui semble \ contraint à la retraite vers le chemin des Dames et brûle les villages de Vailly, Aizy, Sancy et Jouy, qu'il évacue.

«Le 20® corps est monté sur le plateau.

« Le 6® corps occupe Vailly, Rouge-Maison

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et Ostel. Les territoriaux occupent Nanteuilla-Fosse, puis le reperdent. Une reconnaissance du 1er corps colonial traverse le fort de Condé inoccupé.

« Prisonniers faits : 400 environ. Au total depuis le 16 avril : 4 400 et 4 canons.

«Une division (la 166®) est donnée au 6® corps pour exploiter la situation, s'il y a lieu.

« Journée du 19 avril. — Violent bombardement du 2® C. A. C. en cours de relève par le 11® C. A. et du 20® G. A. Légère progression du 6® C. A. et du 1^^" C. A. C, qui occupe Lafïaux. Dans la soirée, la sucrerie de Cerny est perdue et le monument près d'Hurtebise est enlevé.

« Prisonniers : 500 ; 2 canons de 105. »

« Journée du 20 avril. — Violente attaque sur le front du 11® C. A. repoussée. Légère progression du 20® corps. Le 6® s'approche du Chemin des Dames et occupe la ferme Certeaux et la ferme Gerbaux. Le 1®^ C. A. C. repousse de violentes contre-attaques et occupe Nanteuil-la-Fosse, Sancy et la ferme Volvreux.

« 50 canons ont été pris depuis le 18 avril.

(•^ Annexe. — Pertes de la VI® armée du 16 au 20 avril : tués, blessés et disparus : officiers 711, hommes 22 466.

« Le pourcentage est de 6 p. 100 pour les

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officiers et de 5,4 p. 100 pour les hommes, si on compare ces pertes avec l'effectif total de la VJe armée (11725 officiers et 416 151 hommes). Il y a lieu de noter toutefois que seules ont été engagées les 2^ et 3^ divisions de cavalerie (l^r c. A. G.) ; les 127^ et 56^ D. I. (6e C. A.); les 11^ 39^ et 153« D. I. (20e c. A.); les 10^, 15^ et 38^ D. I. (2^ C. A. C), soit un effectif de 90 000 combattants pour 22 000 tués, blessés, disparus. Le pourcen- ^ tageest donc de 25 p. 100 environ. » \

Voilà pour l'ensemble de la VP armée.

Bien que les objectifs réalisés fussent loin d'être atteints, les résultats obtenus grâce à la merveilleuse vaillance de nos troupes ne laissaient pas d'être honorables. Devant les attaques répétées du 20^ et du 6® corps, l'ennemi se repliait sur le Chemin des Dames dans la région de Jouy-Sancy et de Braye-en- Laonnois. Mais ce repli, qui visait à l'abandon d'une bretelle de leur ligne principale, ne signir fiait nullement de leur part un mouvement de retraite. Nous le vîmes bien au cours des combats de mai, où il nous fallut conquérir morceaux par morceaux le plateau qui domine l'Ailette et dont jusqu'à la victoire de la Malmaison la possession nous fut incessamment disputée, A queb obstacles s'étaient heurtés Im

exécutants? Quelles erreurs commises avaient empêché l'avance foudroyante qu'on espérait, c'est ce que vont nous dire les exécutants eux-mêmes.

Rapport sur les opérations du 2^ corps colonial du 16 au 18 avril.

Les opérations du 2^ C. A. C. pendant les journées du 16 au 18 avril 1917 feront l'objet d'un rapport complet qui sera établi dès que les comptes rendus et observations des divisions et des services seront parvenus (dans la première semaine de mai).

Conformément aux prescriptions de la note n^ 1822/3 du 22 avril du général commandant la VI® armée, le présent rapport a pour objet de présenter en un exposé succinct la physionomie de l'opération et les premières observations sur l'action des différentes armes et le fonctionnement des services pendant la période de préparation et au cours des attaques.

Préparation. — L'influence des circonstances atmosphériques défavorables a été le trait le plus saillant de la période de préparation. Le vent violent, l'atmosphère brumeuse, la pluie et la neige fréquentes ont amoindri dans une large proportion le rendement dèraviation,gênérobservation aérienne,

contrarié les réglages et l'exécution des tirs, empêché le contrôle photographique des destructions. L'activité de l'artillerie s'est trouvée, de ce fait, décousue, saccadée, incomplète. L'infanterie a également souffert des intempéries qui ont rendu très pénibles les travaux sur la position et le stationnement dans les bivouacs et alourdi les mouvements. Si l'état moral des troupes avant l'attaque était excellent, ainsi qu'en témoignent les extraits de correspondance, leur état physique laissait à désirer.

La veille de l'attaque, des reconnaissances avaient pénétré dans la position allemande. Les première et deuxième tranchées avaient été trouvées complètement bouleversées et inoccupées; plus loin, elles avaient dû se replier sous le feu d'un ennemi vigilant; l'aviation avait rendu compte que les tranchées étaient sérieusement démolies ; par contre,, celles situées plus en arrière, et notamment les travaux bordant le rebord nord du plateau, paraissaient à peu près intacts.

Sur la deuxième position ennemie, aucun renseignement précis ; les tranchées à proximité de l'Ailette semblaient démolies par endroits, mais sur le plateau de la Bove, aucune observation n'avait pu être faite. L'artillerie ennemie paraissait atteinte ; elle réagissait faiblement sans intensité bien soutenue sur les

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divers objectifs : tranchées de départ, batteries, cheminements.

Attaque. — A l'heure H, les troupes abordent en ordre les premières organisations allemandes. La crête géographique est atteinte presque sans pertes; le barrage d'artillerie ennemi est peu nourri et présente des lacunes. Toutefois, notre infanterie s'avance avec une vitesse inférieure aux prévisions. Le barrage roulant se décroche presque immédiatement et s'éloigne progressivement des premières vagues, qu'il cesse bientôt de protéger. Quelques mitrailleuses qui se sont révélées sur le plateau n'arrêtent pas l'élan des fantassins qui peuvent descendre le versant nord du plateau jusqu'au bord des pentes raides dévalant dans la vallée de l'Ailette. Là, ils sont accueillis et cloués sur place par le feu meurtrier de nombreuses mitrailleuses qui, postées sur des pentes, hors d'atteinte de nos projectiles, sont restées indemnes.

Quelques fractions utilisant des cheminements incomplètement battus parviennent à descendre les pentes, mais, d'une manière générale, les vagues subissent en quelques minutes des pertes considérables, particulièrement en cadres, et ne parviennent pas à franchir cette zone meurtrière, s'arrêtent, s'abritent et, sur certains points, refluent sur la dernière tranchée dépassée.

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Elles sont rejointes par les bataillons B, qui, partis à l'heure fixée, viennent se fondre sur la ligne de combat. Les bataillons C, conformément au plan de combat, s'avancent à leur tour ; quelques-uns peuvent toutefois être arrêtés à temps et occupent les premières tranchées allemandes ou nos tranchées de départ. En moins d'une heure, le combat s'est stabilisé ; toutes les tentatives pour reprendre le mouvement en avant échouent dès que l'on arrive sur la ligne battue par les mitrailleuses ennemies. La progression à la grenade par les boyaux et tranchées est seule possible et se heurte à une résistance de plus en plus vive.

Les réserves ennemies sont en effet à peu près intactes. Bien abritées dans les creutes du versant nord ou dans les abris très profonds, elles n'ont pas souffert du bombardement, etla tranchée courant sur le rebord nord du plateau leur constitue une parallèle de départ commode.

Pendant le reste de la journée du 16 et les journées des 17 et 18, le combat revêt la forme d'une série d'attaques partielles, précédées, autant que faire se peut, d'un bombardement des positions ennemies par l'artillerie et exécutées sous la direction du commandement local d'après les disponibilités en munitions et effgrenades.

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Dans ces attaques, et vis-à-vis des contreattaques allemandes, nos fantassins sont desservis par l'état du terrain détrempé, particulièrement de la zone bouleversée immédiatement derrière eux ; boyaux et tranchées sont remplis d'une boue gluante qui retarde l'arrivée des ravitaillements en munitions, ralentit singulièrement les mouvements préparatoires aux attaques et ceux nécessités par la remise en ordre des unités. Toutefois, jusqu'à la relève, et, sauf en quelques points, les fantassins conservent le terrain conquis, repoussent les contre-attaques et marquent çà et là quelques progrès. Le combat pour les unités du C. A. se termine dans la nuit du 18 au 19, où la relève s'effectue sans incidents et sans être gênée par l'ennemi, mais avec une grande lenteur due à l'état du terrain et à la fatigue des troupes.

Premières observations relevées au sujet des opérations.

Infanterie, — a. Le départ à heure fixe des bataillons des deuxième et troisième lignes est à rejeter. Si le 1^^ bataillon est arrêté, les autres viennent se fondre dans la ligne de combat, en augmentent la densité, y créant la confusion.

b. L'impossibilité de franchir une zone

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battue par mitrailleuses intactes et difficilement repérables est une fois de plus démontrée. Afin d'empêcher ou de retarder tout au moins leur entrée en action, il conviendrait, en réduisant la vitesse de déplacement du barrage, d'augmenter par là même sa densité sur certains points.

c. L'emploi des tirailleurs sénégalais a donné de grands mécomptes ; les Sénégalais, profondément atteints par la rigueur de la saison et les intempéries, étaient dans un état de moindre résistance physique, qui donnait des inquiétudes avant l'attaque. On signalait beaucoup d'accidents dus au froid et dans la nuit même de J — 1 à J on a dû en renvoyer beaucoup vers l'arrière, qui étaient incapables de se battre. Les unités sénégalaises constituent une troupe fragile; de fait, elles sont bien parties, mais les pertes en cadres ont eu les plus fâcheuses conséquences. Fatigués et transis, n'ayant plus un encadrement suffisant pour les maintenir au combat, les tirailleurs ont reflué isolément vers l'arrière, et leurs unités ont fondu et sont devenues inutilisables après quelques heures de combat.

On peut donc conclure ;

l*' Que l'utilisation des Sénégalais implique le beau temps et la saison chaude ;

2° La fusion de ces contingents avec les troupes blanches s'impose. Dans le C. A., ^

cette fusion doit se faire dans une proportion voisine de l'égalité : 2 compagnies blanches et 2 noires par bataillon de 4 compagnies.

d. Le calcul de la marche de l'infanterie, à raison de 100 mètres en trois minutes, s*est révélé trop rapide. Il n'est pas encore possible de donner des prévisions, mais la vitesse n'a pas dû dépasser 100 mètres en cinq minutes. Il semble que, dans l'avenir, il sera prudent de calculer la vitesse de déplacement du barrage roulant de manière à éviter tout décrochage en faisant, s'il le faut, quelque peu piétiner les vagues sur place.

e. On n'a encore aucun compte rendu sur l'emploi du canon de 37; mais la lourdeur du terrain a été un gros obstacle au déplacement de ces pièces et à leur ravitaillement eh munitions.

Artillerie. — a. L'observation du tir d'artillerie a été difficile. Le secteur ne possédait pas d'observatoire terrestre permettant de voir sensiblement au delà de la première tranchée ; aussi a-t-il fallu avoir recours à l'observatoin aérienne. Celle-ci a été entrecoupée, fragmentaire (mauvais temps). On a dû utiliser les ballons, qui donnent moins de certitude sur la précision des réglages.

b. L'artillerie de tranchée a donné de bons résultats, mais avec une grande consommation ; le vent violent a été cause d'une dis-

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persion exagérée du tir et, d'autre part, beaucoup de bombes n'éclataient pas.

c. Les tirs de 75 bons et aucune observation fâcheuse.

d. Les destructions par A. L. courte n'ont pas donné bons résultats : dispersion du tir trop forte. La cause en est l'emploi d'un matériel court à T. R. insuffisamment connu, et aussi la déviation du vent et également défectuosité des projectiles et des charges.

e. La faiblesse de la réaction ennemie attribuable peut-être à l'emploi d'obus spéciaux : l'artillerie ennemie, dans les premières heures qui ont suivi l'attaque, est restée presque silencieuse. Plus tard, elle s'est ressaisie et nous a violemment bombardés dans la soirée du 17, notamment.

Liaisons. — a. Liaison téléphonique. — Bonne.

b. T. P. S. Fonctionnement inégal. Inexpérience du personnel.

1^ Réglages. — Inexpérience du personnel. Défaut de connaissances mutuelles des différents organes chargés de travailler ensemble.

2° Aviation de surveillance et de commandement. — Manque d'exercice des observateurs en avions. Personnel peu spécialisé. Les messages du 16 avril, inintelligibles ; transmission meilleure les jours suivants.

Aéronautique. — N'a pas rendu les services espérés malgré le dévoûment du personnel : 10 condition atmosphérique difficile ; 2° activité de l'aviation ennemie.

a. La violence du vent n'a pas empêché les vols, mais beaucoup d'accidents d'atterrissage ; visibilité faible ; brume.

b. L'aviation de chasse ennemie a été très nombreuse ; nos avions n'ont pu observer au delà de l'Ailette.

c. L'infanterie ennemie a tiré sur nos avions criblés de balles.

d. L'arrivée tardive des escadrilles n'a pas permis le contact entre les observateurs et l'artillerie, d'où mauvais travail et malentendus.

Signé: Blondlvt.

Mais pour avoir une notion de plus en plus juste de la bataille, il faut continuer à descendre les échelons de la hiérarchie. Après l'armée le corps d'armée, après le corps d'armée la division. Celle dont nous présentons le rapport était commandée par le général Marchand, qui n'a jamais passé pour manquer de cran.

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Rapport sur les opérations de la 10^ D. I. C. DU 16 avril 1917.

La 10^ D. I. C. (2e C. A. C.) avait pour mission l'enlèvement des lignes allemandes de la région de la ferme Hurtèbise et la marche en avant après rupture du front, conformément aux ordres généraux de la VI^ armée. Sa tâche était particulièrement difficile, en raison du terrain de l'attaque dont les caractéristiques sont :

1" Absence presque complète d'observatoires terrestres sur les deuxièmes lignes ennemies ;

2^ Présence d'abris-cavernes (creutes) impossibles à détruire ;

3° Emplacements limités pour les positions de batterie à deux ravins connus et repérés par l'ennemi.

En outre, en cas de réussite, impossibilité de traverser la vallée de l'Ailette, que les marécages rendaient pratiquement infranchissables en cette saison.

L'attaque échoue ; une légère avance de quelques centaines de mètres est seulement acquise avec des pertes considérables (50p. 100 de l'effectif de la D. I.).

Des renseignements fournis par les exécutants, les causes en sont les suivantes :

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1° Densité des troupes de la défense égale à celle des troupes d'attaque.

2^ Préparation absolument insuffisante du terrain d'attaque. Routes impraticables, pas ou peu de voie de 0,60. Partant, amoncellement des munitions à proximité immédiate du front. Nombreuses explosions du fait du feu de l'ennemi.

3^ Préparation de V artillerie. — Ne pouvait être exécutée en raison du manque d'observation terrestre qu'en liaison avec aviation. Or, sur neuf jours de préparation, il n'y a eu que vingt et une heures de tir réglé, à cause du mauvais temps. Tir sur zone et en conséquence dépense exagérée de munitions, destruction médiocre. L'artillerie ennemie réagit peu, mais à coup sûr, sur les batteries françaises littéralement entassées dans les ravins de Paissy et de Vassogne. Les batteries de barrage ennemies ne se dévoilent pas.

40 Le temps. — Abominable, pendant préparation et surtout au jour de l'attaque : neige, vent, pluie. Hommes dans l'eau jusqu'à la ceinture. Sénégalais engourdis.

50 Attaque. — Progression de l'infanterie, 100 mètres en trois minutes.

Le tir de barrage de notre artillerie devait précéder à la même vitesse l'infanterie qui, progressant « la canne à la main », devait pouvoir coller sans difficulté.

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Résultat : Tinfanterie est arrêtée, les barrages mobiles de l'artillerie vont se promener à quelques kilomètres au delà. L'ennemi, les laissant passer, sort des creutes et arrête à loisir l'infanterie sans subir de pertes.

6^ Liaisons. — Fonctionnent pas ou peu. La T. S. F., la T. P. S. ne donnent pas un résultat satisfaisant : les avions ne peuvent voler. Le commandement, ignorant la situation exacte de l'avance, hésite à ramener en arrière les barrages mobiles, d'ailleurs soudés à ceux des unités voisines.

7° Infanterie. — Pesamment chargée :

trois jours de vivres, en vue d'une avance « certaine », deux ou trois grenades seulement. Les hommes se débarrassent en quelques minutes de leurs vivres et des grenades qui éclatent dans la musette. Fusils mitrailleurs inutilisables par l'enrayage et encrassement sont jetés. Les Sénégalais perdent leurs cadres, se groupent et .sont décimés.

Enfin, l'ennemi fait usage d'une nouvelle arme : mitrailleuse légère, un peu plus lourde que notre fusil mitrailleur, mais moins délicate et plus meurtrière.

8° Usure de Vennemi. — Infiniment inférieure à celle de nos troupes. Très peu de cadavres allemands dans les tranchées. 500 prisonniers environ. Pertes totales de l'ennemi évaluées à 2 000 ou 3 000 sur le front delà division.

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Conséquences, — Avant cette opération, le moral de la troupe était plus élevé que jamais. Jusqu'à l'échelon de régiment, confiance absolue dans la réussite. Au-dessus un certain malaise régnait, mais la foi existait. On pensait que le commandement supérieur possédait des éléments d'appréciation tels que l'opération était nécessaire et le succès certain. Et cependant les défauts de préparation apparaissaient à ce point que l'on regrettait là méthode infiniment supérieure et les moyens mis en œuvre en septembre 1915 en Champagne.

Aujourd'hui, on n'a plus confiance. Certains officiers au moral admirablement trempé jusqu'à ce jour ne voient plus la fin. On parle de la paix.

La troupe est abattue ; phénomène normal après une telle secousse. Elle se reprendra certainement, après quelques semaines de repos, mais comment recompléter les effectifs et surtout les cadres ?

Quittons la VI® armée et passons à la V®, qui s*est trouvée aux prises avec les mêmes difficultés et les mêmes vices d'organisation.

Note du général Guignabaudet, commandant la 2^ division.

Le front ennemi tenu par trois régiments : 15e Res. B. — 28^ Ersatz Bav. — 11^ Res. Bav.

Front 2 500 mètres. — Trois lignes d'ouvrages, dont la première très solide, Chevreux; la deuxième Tr. du Marteau-Enclume ; la troisième, Corbeny et tranchées, route 44.

Notre attaque est prise d'enfilade par les mitrailleuses du saillant du Tyrol et de la Californie, qui sont intactes.

Le plan d'action de l'artillerie fourni le 8 mars comportait :

2 batteries de 155 Schneider, 2 batteries de Filiaux, 2 batteries de 220, 1 batterie de 270, 2 artilleries divisionnaires.

Le 7 avril seulement, je sais que je n'aurai qu'une batterie Schneider. Je réclame au moins les coups de canon promis. On ne me les donne pas.

La préparation est allongée de deux jours, sans allocation de munitions supplémentaires.

Pour le transport des munitions aux batteries, pas de voie ferrée, et Ton est obligé de les transporter à bras.

Nos mortiers de 58 sont constamment survolés et marmites.

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Les réglages ont été difficiles à cause du temps et du manque d'observation, les avions volant peu et les observateurs étant inexpérimentés. Supériorité de l'aviation boche.

Les officiers du 155 sont inexpérimentés et ne savent pas régler ; je le constate par l'examen de leurs carnets de tir. Les officiers du 220 encore plus.

Je rends compte les 12, 13 et 14 que les démolitions et destructions sont insuffisantes faute de moyens.

Ce n'est que le 14 que j'ai les premières photos des destructions qui confirment l'insuffisance. Le nombre des canons a diminué.

Il manque 2 canons de 155, 2 canons de 220, soit un quart des J — 5 ; 10 canons de 75, soit un huitième.

Et ce sera ainsi pendant toute la préparation; au fur et à mesure qu'on remplace quelques 75, il y en a d'autres mis hors de service.

Chaque jour, par un marmitage bien réglé par les avions boches, les batteries de 58 sont retournées et mises dans l'impossibilité de tirer convenablement. Il en est de même de 2 ou 3 batteries de 75 au minimum.

Les avions boches ont tout repéré, et l'artillerie ennemie tire comme à la cible sur les P. C, les batteries, les tranchées.

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Il y a 38 batteries en action dans le secteur de la division dont les deux tiers des calibres de 105, 150 et 210. Viennent s'y ajouter des batteries d'Amifontaine, que je suis obligé de demander au 5® corps de contre-battre.

Il n'y a à leur opposer que 24 batteries de 75 et 6 batteries lourdes.

Les munitions sont mesurées au comptegouttes et arrivent difficilement. Le 17 au soir, il restait 9 coups de 155. Pour les batteries lourdes, on a des obus, mais pas avec les charges correspondantes ou inversement.

Le ravitaillement en munitions de 75 est rendu très difficile. Les échelons de l'A. D. 2 et de l'A. D. 60 ont perdu 562 chevaux, dont 270 morts par intoxication de gaz ou éclats d'obus et aussi par insuffisance de nourriture. Depuis quinze jours ils touchent 500 grammes ou 1 kilo de foin. J'ai plusieurs fois attiré l'attention sur ce point.

Le plan d'engagement a été fourni le 18 mars. S'il était mal fait, on avait tout le temps de le rectifier ou de me le faire refaire.

J'avais avec insistance demandé un quatrième régiment, en raison de la largeur du front et de la profondeur du terrain à conquérir (11 kilomètres, onze). On n'a pu me le donner.

Le matin de l'attaque, les avions boches

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAIRE NIVELLE 97

survolent les lignes très bas. L'artillerie allemande commence à 5 heures un tir violent sur les tranchées.

Malgré ce tir continu, l'attaque part comme un seul homme d'une façon merveilleuse et arrive dans les tranchées boches.

C'est alors que le drame commence et qu'on découvre Tes mitrailleuses sous coupoles bétonnées.

L'attaque est, en même temps, prise de flanc par les mitrailleuses et les canons-revolvers du saillant du Tyrol, de la Californie, du boiis de Chevreux, de l'Enclume et de la route 44.

Il est inutile de pousser l'enquête plus avant. Mais il reste à montrer comment le général en chef, en présence du résultat obtenu, modifia d'abord ses directives et finit par mettre fin lui-même à son offensive en lui donnant une forme totalement différente de celle qu'il avait primitivement conçue.

Le lendemain de TOffensive.

Le jour même de l'attaque, quelques heures après le départ des vagues d'assaut, nos troupes, sur tout le front de bataille et jusqu'à l'arrière, avaient la conviction que l'affaire était manquée. Elles avaient trop l'expérience de la guerre pour ne pas savoir que, lorsque l'horaire d'une opération n'est plus appliqué, c'est que des résistances ont surgi qu'on ne peut réduire. L'horaire périmé apporte la certitude que toute la machine se détraque. D'heure en heure, le malaise s'accroît. Les ordres successifs donnés continuent à recevoir un semblant d'exécution, car il est impossible de lancer à temps des contreordres. L'artillerie poursuit implacablement son thème de tirs, les barrages se déclenchent, les feux d'interdiction jouent, mais l'infanterie, accroupie devant les obstacles, ne peu

suivre. Chaque rouage travaille à vide, là concordance des mouvements est rompue.

De même, les vagues d'assaut, qui doivent prendre le départ à heure fixe, s'ébranlent et se heurtent aux vagues précédentes. Il en résulte une effroyable accumulation d'unités que l'artillerie ennemie bombarde à loisir. Tout le matériel prêt à suivre arrive à son tour et embouteille les voies de communications. La confusion se communique ainsi jusqu'à l'arrière : les chefs, en présence d'une situation changée, ne savent à quelles résolutions s'arrêter et sollicitent fiévreusement par tous les moyens en leur pouvoir des directives nouvelles. Les uns, plus lucides, suspendent toute manœuvre ; mais d'autres, plus craintifs, essayent de mettre à exécution les ordres reçus ; il en résulte des décrochages dangereux : telle unité part, n'étant plus appuyée à droite ou à gauche, et se trouve isolée ; telle autre, n'étant plus soutenue danssonélan, reste coupée de l'arrière. Le découragement gagne les troupes sur lesquelles s'acharne le feu de l'ennemi, et si la vaillance individuelle du soldat français n'intervenait pas dans de pareils moments, l'on verrait surgir au milieu des troupes épuisées le spectre de la panique.

Qu'on imagine ce spectacle dans la matinée du 16 avril, répété sur un front de 40 kilomètres. Partout l'ennemi résiste avec fureur,

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des mitrailleuses se démasquent, barrant le passage. Nulle part le front n'a été suffisamment enfoncé pour permettre ces débordements, dont le règlement du 15 décembre 1916 faisait un si grand état.

Tandis que l'on piétine sur place, l'artillerie allemande se ressaisit et déclenche un feu meurtrier. Les blessés affluent à l'arrière, le service d'ordre est insuffisant à maintenir les petits blessés et les éclopés qui arrivent en nombre considérable et encombrent les formations d'ambulance. Tous ces hommes, en chemin, croisent les troupes qui montent à la bataille, et leurs récits amplifiés sèment le trouble dans tous les cœurs. Voici comment un officier de la Section d'informations du G. Q. G., détaché aux armées de poursuite, raconte le spectacle auquel il a assisté le 16 avril et les jours suivants :

« La I^^ et la X^ armée recueillaient directement les nouvelles du front par les conversations de ceux qui sillonnaient les routes. La veille, elles partageaient les espérances de l'avant, qui était dans un grand enthousiasme.

« Mais le jour de l'attaque déjà l'espérance est en décroissance. Le bruit court de notre infériorité en aviation et que les destructions n'ont pas été faites.

« L'arrière des V® et VP armées donne

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAIRE NIVELLE 101

le spectacle d'un désordre et d'une inorganisation absolus. Ceux qui ont vu la Somme et Verdun comparent.

« Dès le 17, de l'avant à l'arrière, arrivent des rumeurs graves. Les armées de poursuite, toutes prêtes à marcher, restent immobiles, donnent une à une leurs unités et se bornent à recueillir les divisions éprouvées.

« Les jours suivants, les troupes relevées du 1er c. A. et du 2^ C. A. C. traversent en convois automobiles la région d'Épernay et de Château-Thierry et mettent au courant de la situation les troupes qu'elles rencontrent.

« A Château-Thierry, des cris de Vive la paix! se font entendre. Les hommes disent couramment : « On nous a fait assassiner ! » Toutefois, il ne se produit aucune scène de désordre. Les troupes sont en proie à la tristesse ; quelques-unes manifestent leur fureur de l'échec ; mais aucune insubordination.

« Dans les hôpitaux, les blessés sont tous dans un morne découragement. Ils disent qu'on s'est heurté à des défenses non détruites.

«Les soldats du 1^^ C. A. racontent que devant les plateaux de Craonne les troupes ont été fauchées par des mitrailleuses placées dans des abris bétonnés. On parle de pertes terribles qui en ont résulté; une division, la 2®,

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aurait perdu pour ses trois régiments 100 officiers et 3 200 hommes.

« L'impression générale est que notre artillerie a été moins bien réglée qu'aux attaques précédentes, qu'elle tirait trop loin sans s'occuper des premières lignes (1).

« Le 2® C. A. C. aurait subi des pertes considérables. On disait que le 7^ corps avait perdu la moitié de ses effectifs.

« Un train chargé de troupes fraîches portait sur ses wagons ces inscriptions à la craie : Vive la paix! A la boucherie!

« Le lieutenant-colonel Nieger, amené gravement blessé à Château-Thierry, disait à l'hôpital : « C'est à en pleurer. Notre attaque, « une boucherie plus exactement, m'a laissé « un souvenir épouvantable. Nous sommes « revenus aux plus mauvais jours de 1914 et « 1915.Je n'ai jamais vu affaire aussi mal mon- « tée, aussi mal préparée. Quoi qu'il puisse i( m'en coûter, je veux le dire et le répéter... »

Au G. Q. G., dès les premières nouvelles, les personnes sensées s'étaient rendu compte que l'échec était total. Le 3^ bureau, au reste,

(1) On trouve la confirmation de ces impressions pénibles dans mi article fort intéressant publié dans la Revue de Paris par M. René Maublang. M. Maublanc, professeur au lycée. d'Épernay, à l'époque où ces événements se sont passés, eut l'idée de demander un an après comme composition française à ses élèves de raconter leurs impressions du 16 avril. On trouve dans la copie des élèves tous les bruits rapportés ci-dessus et la preuve de l'immense découragement qui s'empara de l'armée au lendemain de l'écliec.

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAIRE NIVELLE 103

semblait avoir perdu la foi depuis longtemps. Le chef éminent de ce bureau, le colonel Renouard, avait écrit peu de jours auparavant, au général Nivelle, une lettre par laquelle il dégageait sa responsabilité. Bien que cet officier soit mort, plusieurs officiers du 3^ bureau restent, qui ont eu connaissance de cette lettre à laquelle le général Nivelle n'a jamais donné de réponse et qui ne figure pas aux Archives. Ces désaccords, ajoutés à tant d'autres, n'ont rien de surprenant, pour peu que l'on sache les dessous des choses.

En effet, le général Nivelle avait placé toute sa confiance dans son chef de cabinet, le colonel d'Alenson, de qui émanaient la plupart des directives et des ordres, et ce, contrairement au règlement, qui interdit justement cette ingérence d'un chef de cabinet, irresponsable en matière d'opérations. D'un tempérament autoritaire, le chef de cabinet se substituait volontiers au général en chef et s'interposait entre lui et le bureau des opérations. L'offensive était devenue non plus la chose de l' État-Major, mais une affaire personnelle au généralissime et à son cabinet.

Parmi les impressions recueillies à ce moment au G. Q. G. par l'auteur de ces lignes, l'une d'elles demeure des plus vivaces, à savoir l'étonnement douloureux que provoqua le succès des contre-attaques ennemies.

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On apprenait successivement que nos meilleures troupes, celles du 1^^ q x C, du 6^ et du 7^ corps, après une première avance, très inférieure, d'ailleurs, à celle qui avait été prévue, étaient ramenées à leur point de départ.

11 se passait là un phénomène inexplicable. Certains accusaient nos troupes de n'avoir plus la même valeur qu'en 1916 pendant la Somme et incriminaient leur faculté de résistance et leur moral. En fait, l' État-Major se trouvait en face d'une tactique défensive qu'il ne soupçonnait pas. La contre-attaque de profondeur avait surpris le commandement français, et ce n'était pas une des moindres raisons de notre échec que ce renouvellement total des méthodes de combat allemandes en ce moment. 11 n'a cessé d'en être ainsi pendant toute cette guerre : chacun des adversaires s'est ingénié tour à tour à découvrir un procédé pour arriver à dominer son ennemi. Certes, aucun des procédés en jeu ne supprimait les grands principes de la guerre, mais toutefois c'était commettre une grave erreur que de ne pas voir combien ils apportaient de variété dans l'application des principes.

De son côté, le général Nivelle n'avait pu s'empêcher, malgré la foi qu'il avait en son

étoile, de constater, le matin même du 16 avri], que le plan grandiose était par terre. L'homme qui avait eu la conception de l'offensive, qui avait réglé la marche des troupes et l'horaire qu'elles devaient suivre, ne pouvait se faire illusion.

11 s'agit d'être sincère et logique avec soi-même. Ou bien le général Nivelle avait eu pour but, comme il l'a répété vingt fois dans ses instructions, « de rechercher la destruction de la masse principale des armées ennemies sur le théâtre occidental », but qui ne peut être atteint que par une bataille décisive livrée à toutes les forces disponibles de l'ennemi et suivie d'une exploitation intensive, et cela dans un délai très court ; ou bien il voulait uniquement engager une bataille d'usure à longue haleine, et soumettre l'ennemi à des attaques qui l'obligeraient à tenir ses forces sur notre front. Mais ses propres paroles et son souci de prévoir une masse de manœuvre destinée à faire irruption par la brèche afin d'exploiter la situation sans laisser à l'ennemi le temps de se ressaisir, prouvent que son dessein était bien le premier que je viens d'énoncer. Dans ce cas, l'arrêt de ses troupes devant des obstacles non détruits anéantissait son projet. Toute l'économie du plan, la brutalité, la rapidité de l'offensive ne tendaient-elles pas à créer chez l'ennemi

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le désarroi qui nous perrnettrait seul d'enlever les troisième et quatrième positions? Le général Nivelle est revenu sans cesse là-dessus. Dès lors, que devient-il ce facteur de rapidité si la journée se passe et le lendemain, sans que l'assaillant se soit rendu maître de la deuxième position? « Mais depuis quand, s'écrie le panégyriste du général Nivelle, une bataille peut-elle êtr^ considérée comme une manœuvre de développement horaire, regardée comme perdue parce que, dès le premier choc, les résultats escomptés n'ont pas été atteints? » Malheureusement, il ne sert de rien ici d'invoquer Bonaparte et Marengp. La fatalité de la bataille moderne, telle que nous l'a faite la nécessité de surgir hors d'une zone fortifiée avant d'imposer la manœuvre à l'adversaire, exige que l'on soit astreint à un horaire tyrannique. Il faut tout ignorer de la guerre actuelle, pour prétendre le contraire, alors qu'on a lu les prescriptions minutieuses des chefs, de Nivelle lui-même, en vue de régler, montre en main et minute par minute, le départ et la marche des vagues d'assaut, le déclenchement de l'artillerie, l'entrée enaction des troupes de deuxième ligne, la mise en branle des réserves, des ravitaillements, et que seule la stricte application de l'horaire permet à tous ces éléments de concorder entre eux.

LA VERITE SUR l'aFFAIRE NIVELLE 107

La rupture brusquée permettait l'exploitation. Celle-là étant manquée, il fallait recommencer l'opération avec des chances moins grandes de la réussir, puisque, si peu surpris qu'ait été l'ennemi, il le serait moins encore et que nous aurions le même matériel insuffisant à notre disposition.

Mais le général Nivelle va essayer de tirer parti de sa situation. Il va essayer de remporter une demi-victoire stratégique, avec les atouts qu'il a encore en mains.

La IV^ armée, en effet, s'est déclenchée le 17 au matin, à l'est de Reims, avec un certain bonheur ; elle a mordu sur les hauteurs au sud de Moronvilliers. Il y a encore un espoir de ce côté. Le général en chef va mettre un corps nouveau à la disposition du général Anthoine, et il lui ordonnera non seulement de maintenir le terrain conquis, mais de poursuivre son offensive dans le cadre où elle a débuté.

En même temps, le 17, à 10 h. 30, il donnera au général Micheler les instructions suivantes :

(( 1° La bataille engagée hier a nettement montré l'intention qu'a l'ennemi de tenir ferme sur le front de la VI^ armée et de rendre

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par suite coûteux et difficiles les progrès de votre groupe -d'armées vers le Nord.

« 20 C'est donc actuellement vers le nord-est que doit s'axer votre effort en partant de la base qui vous est assurée par les progrès de la V^ armée...

« 3° Sur le front de la VI^ armée, bornezvous à faire terminer et consolider la conquête des hauteurs sud de l'Ailette, afin d'assurer définitivement notre établissement au nord de l'Aisne. »

On voit à quoi tendent ces ordres. Le généralissime renonce à s'ouvrir un chemin vers le nord, donc il renonce à faire converger son attaque avec celles des armées anglaises et de la III^ armée française ; il n'espère plus se porter sur les communications ennemies dans l'axe Laon-Vervins-Hirson ; sur sa gauche, il abandonne la victoire stratégique et n'essaye plus que d'obtenir un succès tactique. Néanmoins, sur sa droite, il tente encore de poursuivre l'enveloppement de la région au nord de Reims (Mont-Spin-Mont-Sapigneul, Brimont, Nogent-l'Abbesse) et peut-être l'exploitation en direction de Vouziers par la convergence des attaques de la V^ et de la IV^ armée.

Au fond, son espoir n'est guère justifié.

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NIVELLE 109

De ce côté également, la rupture devait être brusquée, rapide, pour avoir des chances de réussir. La V® armée, bien qu'elle se soit emparée de Loivre, Courcy et Bermericourt et qu'elle ait pénétré entre l'Aisne et la Miette dans la deuxième position ennemie, n'a pas atteint ses objectifs. Les atteindra-t-elle le lendemain? Et si elle les atteint, n'est-il pas dangereux de la lancer sur les deux rives de l'Aisne en direction du nord-est, alors qu'on n'est pas maître des hauteurs du Vieux-Laon, qui commandent la plaine où elle va s'engager? Justement le général Nivelle — et Micheler après lui — insistaient particulièrement dans le plan primitif sur la nécessité d'être en possession de ces hauteurs avant d'exploiter vers le nord-est, et c'est à cette nécessité qu'on obéissait .en exigeant de la VI^ armée la vitesse suffisante, afin de s'en rendre maîtres le premier jour. Quoi qu'il en soit, on va faire effort de ce côté.

Malheureusement, la IV^ armée, après avoir enlevé dans la matinée du 17 les sommets du Cornillet et du Mont-Blond et réalisé une progression de 2 kilomètres à droite, qui lui donne le Mont-Sans-Nom, ne continue pas ses succès. Maintenue sur ses deux ailes par les contre-attaques ennemies, son mouvement est enrayé. Quant à la V^, elle a perdu Bermericourt et a dû reculer dans la région

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de Juvincourt. De plus, elle a essayé, sans résultats, de s'emparer du plateau de Craonne. Tout semble donc fini de ce côté.

Mais un coup de théâtre se produit à ce moment sur la gauche qui va redonner un instant d'espérance et permettra par la suite d'équivoquer sur le succès possible. Le 18, la VI^ armée, qui a énergiquement combattu pour achever la conquête du plateau, voit sa vaillance couronnée de succès. L'ennemi se replie devant elle jusqu'à la ligne Siegfried en abandonnant des canons et du matériel. Il ne faut pas songer, toutefois, à espérer c'e ce côté une reprise de rupture. L'ennemi sur ses nouvelles positions s'affirmera inexpugnable.

En revanche, la journée du 18 n'amènera aucun progrès à la V^ armée, pas plus qu'à la IV®. Les jours suivants, nous parvenons à grand'peine à nous accrocher au rebord sud du plateau de Californie et à réaliser quelques gains sur les hauteurs de Môronvilliers.

L'Offensive s'arrête,

Dans ces conditions, le général Micheler adresse, le 21 avril, au général Nivelle, aux fins de solliciter des ordres nouveaux, la lettre suivante :

(( Q. G., 21 avril 1917.

« Général Micheler à général commandant en chef, S^ Bureau.

« La directive donnée au G. A. R. au lendemain de l'attaque générale définit sa mission ainsi :

«Faire effort vers le nord-est en partant de la base assurée par le progrès de la V^ armée, dans le but de poursuivre la rupture et d'arriver à V exploitation en profitant du désarroi initial consécutif à V attaque.

« En même temps « achever et consolider

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la conquête des hauteurs au sud de l'Ailette, afin de couvrir l'offensive sur l'aile gauche ».

« Depuis, sont intervenus divers faits qui modifient la situation :

« 1^ L'ennemi, qui paraissait décidé à tenir ferme sur le front de la VP armée, s'est complètement replié sur la ligne Siegfried ; notre situation en est par suite consolidée.

« 2° Les attaques tentées pour s'emparer des hauteurs au nord de Craonne et de la ligne crête Mont-Sapigneul-Mont-Spin n'ont pas donné de résultats : notre progression vers le nordest risque de ce fait d'être exposée sur les flancs.

« 3^ Indépendamment des pertes sensibles subies, l'état de fatigue des troupes, aggravé par les conditions atmosphériques défavorables, a obligé de relever en majeure partie les grandes unités engagées. A la suite de leurs relèves, les unités françaises disponibles au G. A. R. se bornent à quatre divisions (en tenant compte des deux divisions affectées récemment au G. A. R.).

« 4° Les ressources en munitions dont dispose actuellement le G. A. R. et les allocations journalières qui lui sont actuellement consenties ne permettent pas de mener les attaques projetées. Il sera nécessaire de prévoir de plus fortes dotations supplémentaires qu'il n'a été envisagé dans les dernières instructions télégraphiques reçues.

« Dès lors, la question se pose de poursuivre ou non l'exécution intégrale du plan établi par mon instruction n^ 7391 du 17 avril, en conformité avec la directive du 17 avril.

« L'exploitation projetée au nord de V Aisne ne peut se concevoir sans une reprise d'offensive sur tout le fronts étant donnée la nécessité de la couvrir sur ses flancs. Le G. A, R. ne dispose pas des moyens pour la mener à bien, car elle exigera certainement des forces supplémentaires soit pour nourrir l'attaque, soit pour faire des relèves. En outre, il y a lieu de se demander si dans la situation actuelle le front d'attaque du G. A. R. se prête à une exploitation possible devant un ennemi averti et qui a eu le temps de se ressaisir. L'expérience du passé est de nature à nous mettre en garde contre toute illusion à cet égard.

« On doit, dès lors, envisager, en ce qui concerne le front du G. D. R., la nécessité de se contenter des opérations qui, tout en continuant à fixer et à user l'ennemi, auraient pôiir résultat d'améliorer notre situation actuelle.

« Dans cet ordre d'idées, une avance sur le front Corbeny-Juvincourt-Guignicourt serait loin de nous placer dans des conditions plils favorables^ puisqu'elle nous amènerait dans la plaine sous le canon de la Bove, du Vieiix- Laon et de Prouvais.

114 l'offensive du 16 avril

« Il y aurait au contraire nettement intérêt à consolider notre situation sur la crête du Chemin des Dames, en poussant jusqu'aux pentes nord et à occuper tout le massif entre Craonne et la région de la ferme Froidmont. Ce serait enlever les observatoires de l'ennemi, en conquérir pour nous et nous assurer contre ses velléités de retour offensif. Ce serait ainsi mettre en mauvaise posture l'ennemi entre le Moulin de Lafîaux et l'Épine de Chevregny avec l'Ailette à dos.

« De même, la conquête de la crête Mont- Spin-Mont-Sapigneul s'impose pour couvrir le flanc droit des troupes qui occupent le camp de César.

« Ces deux opérations seront les premières à mener par des actions d'ensemble, si possible simultanées, car nous ne devons pas nous user dans des attaques de détail dont les inconvénients ne sont plus à démontrer.

« Enfin, une offensive ultérieure sur Brimont enlèverait à l'ennemi un important observatoire et préparerait les opérations ultérieures engagées avec la IV^ armée contre le massif de Béru.

« La solution à apporter à ces questions dépend évidemment de vos intentions générales actuelles et des ressources dont vous disposez tant en divisions qu'en munitions.

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAIRE NIVELLE 115

« Je VOUS serai doue reconnaissant de me faire savoir si la physionomie prise par l'action depuis le 17 avril ne vous a pas amené à modifier les instructions contenues dans votre dernière directive.

« MiGHELER. »

Le tableau tracé par le général Micheler au 21 avril est d'une clarté saisissante. Il n'y a pas une ombre d'équivoque. L'ofîensive du 17 avril, qui devait détruire les forces de l'ennemi sur le front occidental, a échoué. Il ne faut pas songer à la recommencer : ni les troupes, ni les munitions suffisantes ne sont en notre possession. D'ailleurs, l'ennemi est sur ses gardes, bien qu'il soit assez vain de prétendre qu'il l'est, alors qu'il l'était déjà la veille de l'ofîensive. Nos armées de poursuite, elles ont déjà servi à relever nos unités éprouvées ; la X^ est intercalée sur le front îiitre la VP et la V^ armée.

Il ne nous reste plus qu'à tenter des séries l'attaques partielles pour améliorer nos positions, fixer et user l'ennemi. Et l'on sait que :e genre d'opérations ne peut durer indéfiniment. Ce n'est pas encore en 1917 que le sol lational sera délivré. Et si le général Nivelle \ monté avec une telle ampleur son offensive, i'est qu'il voulait trouver la décision. Est-ce ïue l'État-Major, en effet, n'a pas reconnu

116 l'offensive du 16 avril

l'inutilité de ces attaques qui ne réussissent, au prix de pertes sanglantes, qu'à nous donner des gains de terrain sans provoquer aucune solution de la guerre? Or, les opérations que propose le général Micheler, et que va accepter le général en chef, en quoi nous donneront-elles la décision?

J'admets que l'on continue la guerre comme on l'a faite jusqu'ici, qu'on revienne aux conceptions de la Somme, puisqu'on n'a pu faire mieux, mais justement, c'est cela qu'on ne voulait pas, et Nivelle plus qu'aucun autre. Dès lors, pourquoi va-t-on laisser poursuivre dans ce sens un général qui a promis plus que JofTre et qui a su obtenir moins que lui ? Son élévation ne se justifiait que par la réalisation de ses espérances. On n'a plus confiance en lui. La façon dont il a monté son ofYensive, la façon dont elle a avorté, montrent qu'il n'était pas à la hauteur de sa tâche. D'ailleurs tout a prouvé jusqu'ici qu'il n'avait pas l'autorité suffisante pour le commandement suprême. De plus, l'armée est ébranlée, découragée.

Il est assez naturel que le gouvernement songe à changer de chef, dans ces conditions. Mais le gouvernement hésite à brusquer les choses, parce qu'il craint qu'une mutation immédiate constitue pour l'ennemi l'aveu de notre échec. Il attendra donc que le général

LA VÉRITÉ SUR l'AFFAIRE NIVELLE 117

Nivelle ait remporté un honorable succès, qu'il ait conquis la crête du Chemin des Dames, pour donner un autre chef à l'armée. Et là se place une période de tâtonnements, de discussions, d'entrevues, qu'il eût mieux valu éviter en brusquant le dénoûment. Mais on nous abuse de singulière façon quand on veut nous persuader que, du jour où l'on appelle à Paris le général en chef pour lui demander des explications, et le ramener à la juste appréciation de l'événement qu'il a créé, alors que son offensive a déjà échoué, il perd l'occasion de gagner une grande victoire.

Où voit-on dans tout cela que les Allemands ébranlés par nos attaques sont sur le point de plier bagage? La lettre de Miche- 1er du 21 avril dit tout le contraire. La question se réduit à ceci : un général limogé proteste. A-t-on eu raison ? A-t-on eu tort ? L'examen des intentions que nourrissait Nivelle à cette date va nous prouver qu'on a eu raison.

La reprise de la guerre d'usure.

Le général Nivelle, en efïet, va se placer, au lendemain de son échec, sur un autre terrain. Au mépris de ses Instructions précédentes et de la doctrine qu'il y exposait, il espère arriver maintenant à une solution en continuant la bataille sur tout le front. Il croit, à présent, à la guerre d'usure, qu'il condamnait quand elle s'appelait la Somme.

Il escomptera l'épuisement des réserves ennemies et pense qu'un jour viendra où l'adversaire n'aura plus assez de forces pour l'arrêter, dans son élan. Et qu'on ne nous accuse pas de préjuger des intentions du général Nivelle. C'est bien là son plan. Il l'a exposé tout entier dans une Note qu'il a lue le 25 avril à l'Elysée, devant le chef de l'État, le président du Conseil et les ministres, et dont voici le texte exact :

LA VÉRITÉ SUR l'aFFAIRE NIVELLE 119

Note du général Nivelle sur l'offensive

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