‹ L'officier et la crise françaiseChapitre 6 sur 11 · ET AUX INSTITUTKICES DE FRANCE XI · texte numérisé non relu

ET AUX INSTITUTKICES DE FRANCE XI

lune question de vie ou de mort pour la Nation. Le .militarisme, nous le répétons, c’est le cléricalisme déguisé. Si nous succombons encore sous les coups des cohortes noires, nous sommes un peuple fini. Que l’Espagne nous serve d’exemple! j Je sais que ce n’est pas l’intérêt personnel qui vous poussera à faire votre devoir : vous avez l’âme trop haute. Je ne puis pas m’empêcher de remarquer cependant, que dans notre pays, un sousi officier rengagé a plus de considération et de bienêtre qu’un instituteur, qu’un éducateur de nos enfants. Gela donne la mesure de notre intellectualité. A vous de la relever, maitres et maîtresses I Votre situation ne sera ce qu’elle doit être que lorsque vous aurez fondé la vraie République.

L’OFFICIER

INTUOüUCTIOiN

Frappé comme tous les citoyens français de l’étendue du mal révélé par l’alFaire Dreyfus, nous avons cherché à nous rendre compte des causes d’un événement aussi considérable. Ayant la chance de vivre dans le milieu militaire, nous nous trouvions admirablement bien placé pour faire notre étude avec des éléments d’appréciation rpi’un don d’observation, si pénétrant fùt-il, n’eût que très difficilement remplacés chez un observateur étranger. Pour bien connaître une place, pour bien se rendre compte de ses moyens de défense et surtout de ses points faibles, il faut être à l’intérieur. De l’extérieur, quelque habile que l’on soit, on ne peut s’en faire qu’une idée approximative, souvent juste, c’est possible, mais toujours hypothétique.

L’OFFICIER

D’autre part, pour que cette étude fût vraie et profitable, il fallait nous tenir constamment en communication avec le dehors. C’est ce que nous avons fait le plus consciencieusement possible. Pour cela nous avons eu à cœur de nous pénétrer de tout ce qui s’est passé autour de nous, des propos des uns et des autres et surtout des manifestations en sens contraires de la presse et de la rue. Ainsi placé entre l’armée assiégeante et l’armée assiégée, avec la faculté d’aller de l’une à l’autre et de nous rendre compte de tous les événements, nous avons pu en apprécier tous les contre-coups, et en analyser les effets. Aussi avons-nous pu nous faire une juste idée, comme tous les gens éclairés, d’une part : des énergies nouvelles que les triomphes insolents des prétoriens suscitaient dans le camp des défenseurs du Droit, de l’esprit de sacrifice et de dévouement qui animait la plupart de ceux-ci et qui savait se hausser progressivement à la hauteur de toutes les attaques; d’autre part : des fureurs aveugles et de l’exaspération sans cesse croissante des premiers, puis de leur abattement au fur et à mesure des événements.

Il serait puéril de dire aujourd’hui que l’affaire Dreyfus, cette cause désormais historique, n’a été qu’une affaire judiciaire importante, très importante même, mais somme toute une affaire. Elle a été une révolution, tout le monde en convient et elle le sera bien plus encore par ses futurs résultats, Elle marquera une ère nouvelle dont la portée considérable ne pourra être exactement déterminée qu’avec le recul de l’histoire. Il s’agit dès maintenant de la bien comprendre, de bien en saisir la

psychologie. Pour cela il faut remonter à sa cause, et clans un double but qui est le suivant :

1° Tuer le mal dans sa racine.

2° Préparer les voies de l’avenir dans un sens convenable.

Suivant l'expression hardie de Taine, darib le domaine moral comme dans le domaine physique, tout n’est que produit : « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et comme le sucre. »

De quelle matière première l’aflaire Dreyfus at-elle été le produit? Que nous a-t-elle révélé? Elle a été incontestablement une manifestation du militarisme dont la vitalité latente était à peine soupçonnée en France. La question est donc celle-ci.

De quelle matière première le militarisme estnl le produit?

Tout d’abord notre réponse a été celle-ci ; « Du catholicisme ! » Puis, à la réflexion, nous nous sommes aperçu que sans faire fausse route, tout en marchant dans la direction voulue, nous nous écartions sensiblement de la bonne voie.

Expliquons-nous.

Dans ces dernières années, il s’est produit, à notre avis, un phénomène singulier de prime abord et pourtant bien conforme à l’éternelle tradition de Tespri't humain : il s’est fondé une nouvelle religion, celle du drapeau. La genèse de cette opération nous a paru relativement simple, j Le parti catholique français n’est pas sans se I rendre compte depuis longtemps, du discrédit conî tinu du dogme, de l’indifférence sans cesse croissante en matière de religion. Quelle que soit sa puissance et son habileté, il sent très bien qu’il est

L’OFFICIER

devenu désormais impossible de mener les masses au seul nom de la Sainte-Trinité.

Pour tuer le scepticisme et surtout pour conserver sa domination, il s’est décidé à remplacer une idole par une autre : au Christ en croix il a substitué le Drapeau. « Substituer » est inexact, car les catholiques dirigeants, c’est-à-dire ceux qui savent à quoi s’en tenir sur la valeur de leur fétichisme, sont bien trop habiles pour brûler ainsi publiquement ce qu’ils adoraient hier encore : ce serait éveiller la méfiance de la foule qui, en présence de ce spectacle, pourrait bien se dire que ce qu’on propose à son culte d’aujourd’hui ne vaut peut-être pas mieux que ce qu’on vient de détruire sous ses yeux et que jusqu’à ce jour, elle avait cru sacré. Ils ont donc conservé la première idole, se contentant de la masiiuer un peu, sans en avoir l’air, derrière la nouvelle.

Quoi qu’il en soit, pour fonder cette religion, comment a-t-on procédé? Toujours de la même façon et c’est ici que nous rentrons dans la tradition signalée plus haut.

On a choisi une idée noble et élevée, l’idée de patrie. On l’a symbolisée au moyen du drapeau, puis on a créé des dogmes : l’infaillibilité des conseils de guerre, la confiance aveugle en la parole des généraux, le respect absolu d’un honneur spécial, celui de l’armée.

La célébration du nouveau culte a beaucoup d’analogie avec celle du culte catholique. On a créé quelques temples, le Musée de l’armée, par exemple, mais on a surtout édifié des monuments patriotiques et des plaques commémoratives destinés

à remplacer les croix aux carrefours et sur les places publiques. Les processions ont été maintenues. Au lieu de suivre le Saint-Sacrement, on se groupe derrière une bannière tricolore qu’on dépose au besoin chez le marchand de vins du coin. Les médailles du Sacré-Cœur de Jésus, de la Vierge mère et des saints, ont été remplacées par d’autres avec ruban qu’on fixe à la boutonnière. Le bonnet baroque des conscrits a succédé à l’ancien capuchon de la cagoule monacale. On a mêlé habilement les deux cultes dans des messes patriotiques à la mémoire de ceux qui sont tombés glorieusement sur les champs de bataille, soi-disant pour le salut de leurs âmes. En un mot, on a concrété, en la dénaturant, la grande idée du début. On a fait du patriotisme, noble en soi, quoique d’une conception désormais trop étroite, un agent de dissolution sociale. Au lieu de le laisser dans la région sereine de l’Idée et d’élever les cœurs jusqu’à lui, pour les faire rebondir ensuite de plus en plus haut, on l’a rabaissé jusqu’à nos liassions et à nos instincts grossiers ])Our le transformer en un vil instrument de domination. Il se dépense aujourd’hui en cérémonies carnavalesques, en cris d’un autre âge et en clinquant. Des hommes capables de tous les méfaits et de tous les crimes, l’ont saisi au collet et l’exhibent sur des tréteaux de foire.

Est-ce à dire que ce sont les catholiques qui ont fondé la nouvelle religion? Nullement. Belle en ellemême, surtout depuis l’Année Terrible, elle devait rallier derrière elle toute la Erance. Peut-être nous eût-elle conduits à de brillantes destinées. Elle était vraie en somme, puisqu’elle n’était que la

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protestation fière et digne du Droit vaincu par la Force, mais non abattu. Et cette protestation portera ses fruits dans l’avenir, nous en sommes convaincu, quoique matériellement impuissante et malgré l’ignoble confiscation dont elle a été victime de la part du catholicisme. C’est là en effet, le crime de ce dernier. Il n’a pas créé la religion nouvelle, mais il l'a confisquée comme il avait fait pour Jésus et pour Jeanne d’Arc, et comme il fera toujours tant que les hommes ne seront pas suffisamment éclairés. Sa destinée semble être de tout souiller.

C’est donc au pseudo-patriotisme qu’il faut s’attaquer. C’est de lui que le militarisme est le produit et non du catholicisme dont il n’est que l’instrument. Tout en ne négligeant pas celui-ci il faut donc d’abord porter ses coups sur le premier, afin de le démolir avant qu’il ait étendu son œuvre néfaste.

Dans notre modeste étude, nous avons voulu atteindre le pseudo-patrioti.sme par un seul côté, notre prétention n’allant pas, avec nos faibles forces, jusqu’à vouloir l’envelopper complètement. Comme il se propage surtout par l’inüuence exercée sur l’élément civil par l’élément militaire, comme c’est en l’officier surtout qu’il semble s’être concentré, que ce dernier en est incontestablement le signe le plus visible aux yeux de la foule sur laquelle il exerce un prestige d’autant plus grand qu’il est plus brillant extérieurement et moins connu, c’est à l’officier que nous nous sommes attaqué.

Deux chemins s’offraient à nous pour réaliser notre plan. Nous pouvions d’un côté, synthétiser

en une action plus ou moins imaginative, en un roman quelconque, les défauts et les vices plus particulièrement applicables aux militaires, de façon à faire ressortir en un tout complet, les quelques types d’officiers égoïstes, ambitieux et rétrogrades, rétrogrades surtout, qu’on trouve à profusion dans l’armée française.

Nous pouvions, de l’autre, transcrire en quelque sorte sous forme d’articles de revue, nos observations journalières et nos réflexions de tous les instants. Ce procédé nous a paru plus simple et surtout plus sincère. Nous l’avons adopté, d’autant plus qu’il nous a paru olfrir un caractère d’étude impersonnelle beaucoup plus prononcé. C’est moins des personnalités en effet, que tout un système que nous avons ainsi mis en jeu. Aucun de nos camarades ne pourra se reconnaître dans notre ouvrage puisque nous n’avons point fait de portraits, mais discuté « un état d’âme presque général », des idées et des mœurs. Cette dernière considération l’a emporté sur les autres. Peut-être de ce fait, notre humble travail sera-t-il moins agréable à la lecture, peut-être obtiendrons-nous un résultat moindre? Il n’importe : entre la folle imagination dont les écarts sont toujours à craindre et l’observation sincère et réfléchie traduite scrupuleusement, il n’y avait pas à hésiter. Au surplus, nous ne cherchons point un succès de librairie que notre notoriété absolument nulle, ne nous permet pas d’espérer. Nous apportons seulement notre pierre pour la reconstruction de l’édifice social de demain. Puisse-t-elle y trouver sa place et être utilisée par des mains habiles et expérimentées!

l’officier

" En ce qui concerne le catholicisme, nous ne pouvions pas avoir la prétention, après Voltaire, Hugo et Renan, de le vouloir battre en brèche sérieusement. Nous voulions cependant lui porter quelques coups que nous ne jugions pas inutiles. Nousavons remarqué en elfet, que ces géants ne sont guère lus et surtout compris que par les esprits relativement supérieurs. Bien que leurs idées soient répandues un peu partout, qu’elles aient été semées dans une grande quantité de productions littéraires, elles n’ont pas encore suffisamment pénétré les masses, elles ne font pas encore partie de leur atmosphère respirable : elles planent toujours un peu sur les sommets. La foule ne pourra réellement se les assimiler que lorsqu’elles auront complètement acquis droit de cité dans l’enseignement officiel. Que de bacheliers , que de gens ayant une certaine culture intellectuelle , que d’esprits moyens, complètement ignares en matière de philosophie religieuse ! Combien, parmi eux, seraient capables de soutenir une discussion un peu sérieuse avec un théologien, combien seraient capables de réfuter un dogme plus ou moins absurde ? Bien peu.

C’est surtout pour ces esprits moyens, au nombre desquels nous croyons pouvoir nous compter, que nous avons écrit le dernier chapitre de notre livre ; on y trouvera une réfutation sommaire mais suffisante, croyons-nous, des principaux dogmes catholiques. Inutile de dire que les arguments que nous donnons sont loin d’être nouveaux et inédits. En les reproduisant nous avons voulu simplement les vulgariser davantage.

Au surplus, ce dernier chapitre n’a qu’un rapport très éloigné avec le reste de l’ouvrage, et il pourrait presque être négligé par ceux qui n’aiment pas les spéculations philosophiques.

Nous avons, d’autre part, toutes les fois que l’occasion s’est présentée, émis quelques réflexions sur le catholicisme, de façon à contribuer suivant / nos faibles ressources, à le discréditer le plus possible. Nous estimons que c’est là un devoir sacré, qu’il faut combattre en lui l’ennemi de tout progrès, que la lutte à outrance doit continuer jusqu’à son écrasement définitif et même après. On n’est jamais sûr de la victoire avec certains ennemis : quand ils sont morts il faut encore les iiousser pour les faire tomber.

Dans un autre ordre d’idées, quelques-uns de nos lecteurs trouveront peut-être que nous avons un peu abusé des digressions. Tl nous est en effet arrivé assez souvent, de nous écarter volontairement du sujet traité, auquel nous avions cependant soi.n de nous relier constamment. Nous avons voulu en agissant ainsi, envisager plus complètement l’objet de notre étude. Ces digressions portent sur les discussions habituelles aux milieux militaires, et plus particulièrement sur celles de ces deux dernières années, sur la liberté de la presse, par exemiûe. Nous avons cru utile de les reprendre à tête reposée, et pour notre instruction personnelle et pour celle de certains lecteurs qui ne seront peutêtre pas fâchés de trouver chez nous, par écrit, la traduction de leurs propres pensées. Que de fois ne nous est-il pas arrivé en effet, en lisant certains articles ou certains ouvrages, de trouver exprimés

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en termes clairs et précis, méthodiquement, les sentiments qui s’agitaient confusément en notre âme ou les pensées tourbillonnant dans notre esprit. Et nous étions heureux de pouvoir ainsi classer plus facilement dans notre cerveau, ce qui jusqu’alors nous demandait un effort parfois pénible. Toutes ces digressions du reste tendent au même but ; le triomphe du libéralisme, de la cause du progrès sur celle de l’obscurantisme, de la vérité sur le mensonge. Par là elles se rattachent intimement au reste de l’ouvrage.

Il n’en est pas moins vrai cependant que nous avons surtout visé deux adversaires redoutables dont l’alliance intime est évidente : le catholicisme et le pseudo-patriotisme. Ce dernier se maintient surtout par l’officier, lequel exerce un grand prestige sur la foule parce qu’elle le voit en relief à travers un stéréoscope ; nous avons voulu le lui montrer à l’œil nu. Nous nous sommes efforcé de faire comprendre au public par suite de quels faits psychologiques l’officier a pu se solidariser délibérément avec des criminels avérés, comment il y était prédestiné. Il y a là un phénomène de pathologie morale particulier à toute une catégorie d’individus et qu’il s’agissait de bien mettre en lumière. Nos lecteurs jugeront si nous y avons réussi.

L’officier. — Son origine. — Son état d’esprit général.

Les officiers de l’armée française sortent de deux sources de recrutement essentiellement différentes. Les uns sont nommés directement sous-lieutenants, sans passer par les corps de troupes, en sortant d’écoles spéciales où l’on est reçu à la suite de concours. Les autres sont dits « les officiers du rang. » Autrefois ces derniers passaient directement du grade de sous-officier à celui d’officier. La troisième République a institué des écoles d’élèvesofficiers où les sous-officiers, reçus au concours quand ils réunissent certaines conditions déterminées, suivent des cours spéciaux pendant un an.

Les écoles spéciales pour la première catégorie d’officiers sont celle de Saint-Cyr pour l’infanterie et la cavalerie, l’école polytechnique pour l’artillerie et le génie. La durée des cours est de deux ans, et défalcation faite des congés, de dix-huit mois.

l’officier

Les officiers de l’artillerie et du génie passent en outre deux années supplémentaires à l’école d’application de Fontainebleau.

Les écoles secondaires pour les officiers dits du rang sont Saint-Maixent pour l’infanterie, Sauniur pour la cavalerie, Versailles pour l’artillerie, le génie et le train des équipages. Les officiers d’administration sont fournis par l’école de Vincennes qui est recrutée parmi les sous-officiers de tous grades et de toutes armes.

Les quelques renseignements qui précédent ont pour but de mettre le public un peu au courant de cette question du recrutement des officiers plus que jamais à l’ordre du jour. Mais ce n’est pas de l’origine militaire que nous voulons nous occuper. Quoiqu’elle explique bien des choses, elle n’est elle-même qu’une conséquence découlant directement de l’origine sociale. C’est de celle-ci que nous voulons parler, c’est dans celle-ci que nous trouverons l’explication de cette mentalité particulière qui fait du corps d’officiers un organisme rétrograde, un foyer de réaction, un nid de passions violentes et malsaines, indignes de notre âge. C’est surtout chez lui que le virus antisémite a fait le plus de ravages, que le levain démocratique, cette aspiration vers l’idéal, fait le moins de progrès. 11 n'y a pas à se le dissimuler ; l’officier appartient au Passé.

Parfois certains journaux parlent des officiers démocrates et semblent compter sur eux pour arrêter les menées césariennes .toujours à craindre dans notre malheureux pays. Ces derniers sont extrêmement rares, hélas! et on aurait tort de s’abuser;

il ne faut pas compter sur eux. Heureusement la troupe, sur ce point, offre plus de garanties. Nous croyons qu’il serait impossible de retrouver les soudards du Deux-Décembre.

Des deux catégories d’officiers dont nous venons de parler, la iiremière se recrute presque exclusivement dans les classes dirigeantes, noblesse et bourgeoisie. Les fils de la noblesse vont de préférence dans la cavalerie qui conserve toujours son prestige d’ancienne arme des preux. Or, nul n’ignore que tous nosgentilshommesdescendent, à peu d’exceptions près, des anciens preux de Charlemagne. Au reste leur blason ne leur enlève pas leur mérite, après tout.

Les üls de la bourgeoisie, bien que quelques-uns plus audacieux osent se risquer dans la cavalerie, ont encore un reste de pudeur et s’en tiennent modestement à l’infanterie ou aux armes savantes. Celles-ci, par contre, sont presque totalement délaissées par la noblesse. « A déclaré ne pas savoir écrire vu sa qualité de genlilhoinme. » Il en reste toujours quelque chose.

C’est d’un goût très douteux, d’ailleurs, que de savoir trop de mathématiques; ça vous donne un air de savant grotesque et peu compatible avec l’élégance de nos sémillants cavaliers. C’est un fait reconnu et avéré dans l’armée, que les officiers de cavalerie sont ceux qui travaillent le moins, surtout pour leur instruction personnelle.

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Cette invasion du corps d’officiers par la noblesse et la bourgeoisie nous paraît pouvoir être attribuée à deux causes principales.

La première est celle du service militaire obligatoire pour tous. Du jour où ils ont vu qu’il n’y avait pas moyen de se soustraire au dur sacrifice, nos jeunes dirigeants, sans autrement consulter leur vocation, se sont dit qu’il valait mieux être officiers que soldats, et ils ont préparé Saint-Gyr ou Polytechnique. Ils évitaient ainsi la caserne, cette école de moralité et d’honneur pour les autres, mais dont certaines promiscuités sont parfois pénibles. Leur intention était souvent de démissionner, leur dette payée; puis, une fois officiers, trouvant que la vie n’était pas trop mauvaise en somme, que fonctionnaire ici ou fonctionnaire là, cela, en définitive, revenait au même, ils restaient. Après tout, à vingt et un ans, débuter avec deux cents francs par mois, un valet de chambre pour presque rien, une situation très enviée, une foule d’avantages et de privilèges, ce n’est pas à dédaigner. Nous savons bien que les officiers servent pour l’honneur et que l‘esprit de dévouement, d’abnégation et de sacrifice les porte seul à entreprendre une carrière si mal rétribuée; mais enfin, si peu que ce soit, ils consentent tout de même à accepter quelque argent. Nous reviendrons sur cette question. Ajoutez à cela que l’uniforme est très séduisant pour les jeunes gens et même, il faut bien le dire, pour les jeunes femmes, et c’est quelque chose, on peut nous en croire.

D’autre part, notre régime politique actuel n’a pas l’heur de plaire à tout le monde et particulière-

ment aux gens dont nous nous occupons. Sous la monarchie ils trouvaient leurs débouchés naturels dans la diplomatie, dans la magistrature, au Conseil d’Etat, dans les administrations diverses, et particulièrement dans les finances et l’administration préfectorale.

Depuis l’établissement de la République, toutes ces fonctions ayant un caractère politique qui leur déplaît, sont généralement délaissées par eux et ils sont en quelque sorte forcés de se rejeter sur l’armée, corps neutre d’où la politique est bannie, du moins officiellement. Cette dernière réserve nous est inspirée par de récents événements, qui ont prouvé jusqu’à l’évidence que les officiers s’intéressent à la politique, beaucoup plus qu’ils ne le devraient aux termes des règlements existants.

Ce sont du reste ces événements qui nous ont permis de nous faire une idée exacte des sentiments rétrogrades que nous avons déjà signalés. A la vérité, nous savions bien qu’ils existaient et nous n’avions pas été sans en constater, m pelto, le danger, mais nous ne le croyions pas si grand, et nous avouons humblement avoir été comme épouvanté par certaines dispositions d’esprit. Nous ne le croirions pas encore si nous ne l’avions pas constaté. Que de fois, en présence de certaines aberrations, ne nous sommes-nous pas demandé si nous ne devenions pas fou? Hélas I c’était bien la triste réalité qui était devant nous, c’étaient bien les âmes dépouillées d’artitice, dans leur nudité féroce. Ah ! que cette crise aura été salutaire ! Que de points de vue nouveaux ne nous a-t-elle pas révélés, que d’hécatombes peut-être, ne nous a-t-elle pas évitées !

Et les sentiments dont nous venons de parler ne sont pas particuliers à certains officiers. A de très rares exceptions près, qu’ils sortent des écoles spéciales ou des écoles secondaires, ils en sont tous animés.

Tout d’abord nous avions fait quelque fonds sur les officiers du rang. Ceux-ci sont, en général, issus des classes populaires. Fils de petits commerçants, de petits industriels, de modestes fonctionnaires, quelquefois d’ouvriers, rarement de paysans, assez souvent d’anciens sons-officiers, nous pensions trouver chez eux moins de préjugés bourgeois, plus de largeur de vues, pas d’esprit de caste, quelques sentiments démocratiques. Hélas! notre déception fut grande.

Comme beaucoup de parvenus, les officiers du rang, en général, n’ont qu’un but : se faire pardonner leur origine « roturière », être tolérés. Aussi sont-ils plus royalistes que le roi. Du jour où ils sont officiers, ils se figurent que c’est arrivé. Du moment où ils sont reçus chez le colonel au même titre que les autres, ils croient être sur le même pied, et mille nuances leur échappent qui devraient cependant les éclairer s’ils étaient tant soit peu observateurs. Aussi étaient-ils les premiers à s’indigner des prétendues attaques contre l’armée. Ils se figuraient être l’armée, les malheureux, eux, qui pour la plupart ne dépasseront pas le grade de capitaine. Ils se solidarisaient avec certains grands chefs, eux, modestes ouvriers, simples instruments dont on se sert mais qu’on ne rétribue pas. Ils proclamaient bien haut l’honneur des grands criminels, eux qui sont témoins tous les jours de tous

les passe-droits qu’on leur fait, de toutes les infamies que l’on commet sous leurs yeux. Pas une fois l’idée ne leur est venue que ceux qui sont continuellement injustes envers eux, avaient bien pu l’être à plus forte raison, envers un « sale Juif. » Victimes d’un favoritisme éhonté qui finira bien par décomposer entièrement l’armée française, écartés systématiquement d’un avancement égal pour tous aux termes de la loi, ils ne tenaient aucun compte de la mentalité particulière qu’un pareil état de choses dénotait, et ils n’avaient pas le moindre doute sur le loyalisme de leurs oppresseurs. En un mot ils constituaient et ils constituent l’éternel troupeau qui de tout temps se laisse mener par les mauvais bergers. Ils n’échappent pas à la loi commune qui veut que la force des oppresseurs soit précisément faite de la faiblesse des opprimés et de leur ignorance.

Mais ici il ne saurait être question d’ignorance. La plupart des officiers du rang, même ceux qui se font le plus d’illusions, ont fait les mêmes réflexions que nous sur l’ostracisme dont ils sont l’objet, surtout en matière d’avancement. Gela ne les empêche pas de se ranger sous la bannière ennemie ; ils consacrent ainsi leur propre déchéance; ils autorisent cette accusation d’infériorité qu’on leur jette à la face et qu’ils semblent justifier, tout au moins par une passivité dégradante, car, qui se soumet à l’injustice manque à sa dignité d’homme quelle que soit sa situation sociale. Bien plus il manque à l’avenir. C’est à la suite des défaillances des uns que s’engendrent les abus qui profitent aux autres; c’est par une tolérance d’autant plus coupa-

l’officier

ble qu’elle est plus longue, que ees abus prennent racine et deviennent la loi. On ]irêpare ainsi à ceux qui suivent une situation insupportable de laquelle ils ne peuvent quelquefois sortir que par la révolution; les générations sont solidaires.

Et qu'on ne vienne pas nous parler de discipline, d’esprit militaire, de camaraderie. En France on se paie trop de mots. 11 suffit qu’un personnage officiel entonne hypocritement le couplet patriotique; qu'il fasse défiler sous les yeux des badauds éblouis, les clichés habituels, « vaillance de nos troupes, traditions de gloire et d’honneur, abnégation sans réserve, dévouement absolu aux institutions, respect des lois, travail en silence, futures destinées, confiance dans les chefs, etc... » pour que tout aussitôt les dits badauds soient transportés et applaudissent. Quant à savoir ce qu’il y a au fond de ces grands mots, cela n’est point nécessaire. « Quand tm mmistre me dit quelque chose, je le crois toujours », a dit certain général. Le peuple français peut prendre cette formule à son actif; elle résume bien son peu de souci du libre examen et du contrôle. Par contre, il devient furieux quand il s’aperçoit qu’il manque, non seulement de boutons de guêtre, mais encore d’armes et de munitions.

On vante toujours les sentiments de l’armée et surtout la camaraderie des officiers.

« Malgré ses détracteurs, la discipline de l’ar- » mée est absolue et elle a confiance dans ses chefs. » Ceux-ci sont unis plus que jamais par les liens

)) de camaraderie et d’affection qui caractérisent la » grande famille militaire. »

C’est la thèse des généraux et des militaires.

Des mots!

Cette camaraderie et cette affection sont loin d’être aussi parfaites qu’on veut Itien le dire. On a bien pu réunir les officiers dans les mêmes haines, ce qui était relativement facile, hélas ! on ne les a pas réunis dans les mêmes aspirations. Des dissentiments existent, profonds, créés par un état de favoritisme et d’injustice qui fait craquer l’édifice de toutes parts. Le bloc se désagrégé, quoi qu’on en dise, et on le verra, pour peu que l’occasion se présente.

Assez de mensonges !

Les gens « de l’ordre » à leur profit, auront beau emboucher le fameux clairon de Dérouléde, nous savons ce que sonner veut dire. Nous sommes quelques-uns dans l’armée, voyant clair depuis longtemps et depuis longtemps décidés à ne pas faire le jeu de toutes les réactions combinées. Nous savons fort bien que la guerre et la revanche sont le moindre souci de tous ces fanfarons du patriotisme qui se rendent coupables du plus grand des crimes en abusant de l’ignorance du peuple. « Leur chère armée » n’est que leur chère gendarmerie, qui les garantit contre la poussée de plus en plus formidable du prolétariat enfin conscient de ses droits et de sa force. Mais nous ne nous prêterons pas à leurs infâmes projets. Notre esprit de discipline ne va pas jusqu’à soutenir l’iniquité. Nous avons trop le sentiment du droit pour entraver des revendications légitimes. Notre épée appartient à la France et non aux partis politiques. L’évolution sociale est la loi

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et nous n’avons pas à la combattre. Au contraire !

« M. Déroulède, si — par une hypothèse invrai- » semblable et dont je m’excuse — le général Roget )) l’avait suivi, croit-il que les autres généraux au- » raient aussi, eux, foulé les lois sous leurs talons? »

Ainsi s’exprimait M. l’avocat général Lombard dans son réquisitoire au procès Dérouléde.

Eh bien ! l’hypothèse n’est pas aussi invraisemblable que M. l’avocat général feignait de le croire. Il ne nous appartient pas de faire de personnalités et nous garderons pour nous l’opinion que nous pouvons avoir à ce sujet sur le général Roget. Ce que nous pouvons affirmer, étant donné l’état d’esprit des officiers, c’est que 90 pour cent au moins d’entre eux, sont disposés par leurs sentiments intimes, à prendre part à un coup de force. Tel poète académicien qui demandait un jour, paraît-il, dans la galerie du Harlay, un capitaine ou même un simple lieutenant, pour faire un coup d’Etat, peut se rassurer ; il en trouvera vingt pour un.

Le coup d’Etat! Mais ils ne rêvent que ça, et soyez persuadés qu’ils sauraient faire fusiller la « crapule » sans aucune hésitation.

Au moment où nous écrivons ces lignes, la situation est très troublée. Nous ignorons ce que l’avenir nous réserve. Peut-être serons-ùous mis demain en demeure de marcher contre le peuple défendant ses droits. Eh bien ! nous le déclarons hautement, suivant en cela l’inspiration de notre conscience : si pareille éventualité devait se produire, notre sabre resterait au fourreau. Nous considérerions comme nuis et non avenus les ordres qui nous seraient donnés à ce sujet.

Nous nous trompons en disant que notre sabre resterait au fonrreau. Nous l’en sortirions au contraire pour marcher contre les ennemis de la liberté. Et nous ne nous contenterions pas de marcher personnellement; nous userions de la légitime inlluence que nous croyons posséder sur les hommes que la Patrie nous a momentanément confiés, pour les entraîner avec nous dans la voie du devoir. Il est temps d’en finir avec les équivoques. Il est temps de faire savoir à la France que l’armée, contrairement à l’affirmation des amis de « l’ordre » n’est faite pour défendre la société contre les ennemis de l’intérieur, que sous certaines réserves. Si on trouve qu’il n’y a pas assez de gendarmes, on n’a qu’à en augmenter le nombre. Nous ne connaissons pas ces « prétendus ennemis de l’intérieur » qui en veulent à la « Société! » Laquelle? — L’Etat, c’est nous. — Possible, mais cela ne veut pas dire que vous le serez indéfiniment. Nous ne voyons pas pourquoi l’armée serait là pour garantir votre pouvoir. Il y a lutte entre deux classes, pourquoi l’armée prendrait-elle parti pour vous? Nous estimons qu’elle doit rester neutre, ou, si elle doit protéger quelqu’un, c’est le faible et non vous.

Les idées que nous venons d’exprimer ne sont pas, nous le reconnaissons, très en faveur parmi les officiers, mais elles gagnent du terrain tous les jours, qu’on le sache bien.

On dirait que les amis « de l’ordre » s’en doutent un peu ; déjà ils ne comptent plus sur nous tout autant qu’autrefois. Il y a quelques jours un gros bourgeois nous parlait des « Sections de Vétérans » qu’on a organisées un peu partout sur le territoire.

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Partout il y a eu des cérémonies avec le concours de l’armée. Il paraît que la bourgeoisie compte beaucoup sur ces vétérans pour contenir ou réprimer les mouvements populaires.

— Ce sont de braves gens, voyez-vous, nous disait notre interlocuteur ; ils marcheraient tous comme un seul homme I

Quelques minutes avant, il venait de nous parler du peuple en regrettant qu’on lui donnât trop d’instruction.

— L’instruction trop répandue, voyez-vous, ça ne fait que des déclassés et des voyous.

Mais les dits voyous devenaient de « braves gens », du moment qu’on voyait en eux des défenseurs éventuels. Et remarquez que ce brave homme était certainement sincère dans ses deux opinions successives et contradictoires. Reste à savoir maintenant si tous les vétérans se prêteraient à ce calcul. Nous sommes sûr du contraire. La plupart d’entre eux ne se doutent même pas que le mobile dont nous venons de parler a uniquement inspiré leurs organisateurs. Poussés par ce besoin instinctif des hommes à se grouper, à faire partie d’une société quelconque, ils ont demandé à entrer dans une section de vétérans comme ils auraient demandé à faire partie de la fanfare municipale ou de la chorale, s’ils avaient été musiciens ou chanteurs. N’ayant qu’un titre, celui d’avoir pris part à la guerre, ils ont voulu l’utiliser. Après tout, être « un vétéran », cela vaut toujours mieux que de n’être rien. Cette manie des titres, des distinctions et des honneurs qui est la caractéristique des hommes en général et des Français en particulier est certainement la

cause principale de cet embrigadement quelque peu puéril en somme, quand on songe que la plus grande partie de ces prétendus vétérans n’ont simplement fait que leur service militaire, comme tout le monde. Mais on a des insignes, des médailles même, et cela fait toujours « bien » en France. Tout le monde ne peut pas être officier d’académie ou chevalier du mérite agricole. On est ce qu’on peut, mais il faut être quelque chose, fût-ce « académicien ». Ouant à essayer d’être queh^u’un, comme c’est affaire entre sa conscience et soi, que généralement cela ne se voit pas du dehors, on ne s’en préoccupe guère.

Quoi qu’il en soit, nous pensons que les réactionnaires ont tort de compter sur les vétérans. Du reste, eussent-ils pour eux l’armée tout entière et toutes les forces sociales coalisées, ils n’arrêteraient pas le progrès parce qu’il est dans la fatalité des choses. Il est vrai qu’ils pourraient nous répondre que telle n’est pas leur intention ; que comme nous ils souhaitent et veulent le progrès, mais que nous différons sur la façon d’en régler la marche. Soit; il y a là matière à une longue discussion qui n’est rien moins que celle de la question sociale et dans laquelle nous n’avons pas à entrer ici. Pour revenir à notre sujet qui est de décrire l’état d’esprit des officiers, nous dirons que cette conception du progrès « fatal », ne semble pas faire partie de leur entendement. Nous nous rappellerons toujours un jeune officier, frais émoulu de Saint-Gyr, nous disant un jour qu’il était impossible de se représenter une société sans « classes nettement tranchées. »

Certes, nous ne sommes pas de ceux qui préconisent une égalité impossible, qui n’existe nulle

part dans la nature et qui ne saurait exister. Aucun esprit sérieux, du reste, si révolutionnaire.fût-il, ne l’a jamais déléndue. Mais de là à admettre des castes sociales, il y a un abîme. Des hiérarchies du mérite, soit, des castes, non. Et encore faut-il que ces hiérarchies s’imposent d’elles-mêmes par une réelle supériorité et qu’elles soient librement acceptées. Il faut qu’elles résultent de mœurs policées et non de la force coercitive de la loi; devant celle-ci l’égalité de tous les citoyens doit être absolue.

Pour prendre un exemple, nous ne voyons pas

pourquoi madame X . . bourgeoise aussi bête que

prétentieuse, croirait devoir, parce qu’elle a une fortune qu’elle n’a même pas eu le mérite de gagner, mépriser madame Z...., sa modiste, femme intelligente, bien élevée et relativement supérieure. Nous ne voyons pas pourquoi la première serait bien reçue dans une cérémonie officielle, alors que la seconde le seraitmal oupasdutout. Qu’on veuille bien remarquer que nous ne parlons pas ici des relations particulières; chacun se les fait à sa façon et dans le monde qui lui plaît, puisque monde il y a. Nous parlons de ce qui a un caractère officiel. Encore une fois nous ne comprenons pas que monsieur A...., petit dandy inutile à lui et aux autres, soit admis là où son tailleur, homme intelligent et correct, ne l’est pas. Entre un honnête ouvrier, modeste et bien élevé comme il y en a tant, (|uoi qu’on en dise, et un « monsieur », faisant la révérence dans les formes et se tenant à table suivant les règles d’un prétendu « savoirvivre )), mais au fond grossier et mal élevé, il n’y a pas d’hésitation possible; la véritable éducation

part dn cœur. Nous pardonnerions plus volontiers à queliiu’un de se déganter chez son hôtesse avant de se mettre à tahle, que de dire du mal de son voisin ou d’être impertinent avec une femme. Il est vrai que cette impertinence s’appelle galanterie. Tel brave homme sera un malotru parce qu’il aura offert le bras droit au lieu du bras gauche à madame Une Telle; au contraire, tel homme élégant n’en sera pas moins « copurchic et galant », bien que dans une valse entraînante il ait affecté de compromettre la même madame Une Telle, sous Iles yeux du mari. A moins qu’il n’ait préféré se retirer avec elle dans un petit salon écarté.

! Et voilà où nous en sommes avec nos usages surannés et ridicules. Tout pour la forme. Pourvu qu’on y mette la forme, on peut se permettre à peu ’ près toutes les petites canailleries coutumières, et pas mal de saletés. Ça ne choque même pas.

Quelle ne fut pas la surprise du jeune officier quand nous lui exposâmes un peu ironiquement ces idées I II nous regarda comme un phénomène et se tut, ayant l’air totalement ahuri. Comparer une femme du monde à sa modiste ! Il n’a pas encore .digéré cela, qu’on nous passe le mot.

Et sur toutes choses il en est ainsi. Les jeunes iofüciers, émanant des sphères bourgeoises, essentiellement conservateurs, arrivent avec des idées toutes faites, ne concevant pas qu’il en puisse être jiut rement. Le mal ne serait pas incurable, si, dans l eur nouveau milieu, ils trouvaient une atmosphère jiouvelle, capable d’agir sur leur esprit et de Toj’ienter peu à peu vers le progrès. Il n’en est mal- Heureusement pas ainsi. Le milieu militaire est , 2

éminemment réfraotoire à tonte étiule sociologique. et à toute spéculation philosophique. Avec sa puissante organisation hiérarchisée, il est en quelque sorte eq fermé dans un moule d'où aucune individualité ne saurait surgir, si ce n'est au point de vue militaire : on n’y pense point. Gomme dans toutes les associations à régies étroites et rigoureuses, il est interdit d'avoir une personnalité. Les opinions ne s’y croisent pas, ne s'y choquent point, pour la bonne raison qu’il n’y en a qu’une ; celle delà communauté, l’opinion officielle. La discussion n’est permise que sur les questions militaires et encore est-elle renfermée dans des limites relativement étroites. Du reste le nombre de galons prime tout.

Il nous revient à la mémoire, à ce sujet, cette appréciation donnée par un grand journal du matin, sur le commandant Hartmann, dont on cherchait à fixer la personnalité, à la suite de sa déposition publiée par le Figaro.

« Cet officier, disait en substance le journal, n’a » rien de particulier et ne saurait avoir une com- » pétence supérieure à celle des officiers de son » grade. »

({ De son grade », résume tout. Pour nous cela évoque toute la hiérarchie à chacun des degrés de laquelle, la phrase légendaire : « Brigadier, vous avez raison », est la formule de rigueur. Un capitaine ne saurait être aussi compétent qu’un chef d’escadrons, celui-ci nesaurait l’être autant qu’un colonel. Ce dernier, du reste, en passant général acquiert ipso fado, une compétence supérieure. De nos jours entre le capitaine Bonaparte du siège de

•| Toulon, et son imbécile de général en chef, on n’héi siterait pas ; on accorderait la supériorité au der-

• nier.

Cependant les officiers venant de Saint-Cyr ou de tj Polytechnique, n’émanent pas tous des classes di- > rigeantes. Ouelques-uns, plus modestes, viennent de ce qu’on est convenu d’appeler la petite bour- )| geoisie, petits commerçants, petits industriels, etc...

. D’autres sont des fils de fonctionnaires de la I tépu- ;i blique et arrivent quelquefois imbus de sentiments i‘ républicains. Ces sentiments ne tardent pas à s’efl| facer. Au bout de quelques années ces officiers, subissant l’influence du milieu, sont aussi réactionnaires, aussi rétrogrades que les autres, sinon plus.

Et comment voudrait-on qu’il en fût autrement ?

'fout le haut commandement appartient à la réaction, surtout dans la cavalerie. 11 n’y a qu’à consulter les noms des généraux et chefs de corps pour s’en

• rendre compte : on dirait l’armée de Condé, comme

le dit si bien M. Cohier. L’armée du second empire était certainement moins aristocratique que celle de la troisième République, nous avons expliqué pourquoi. Ajoutez à cela que dans les régiments, c’est généralement la mar([uise de X... ou la vicomtesse de Z . ou la baronne de T.... qui don¬

nent les soirées ; qu’on y dit beaucoup de mal des républicains en général et de « Loubet » en particulier, et vous vous rendrez compte facilement du phénomène.

— X’êtes-vous pas de cet avis, capitaine? dit la petite comtesse, dans un joli sourire.

— Certainement, madame, répondit l’élégant capitaine, le monocle vissé dans l’œil; tout ça. c’est Canaille et Compagnie.

Le jeune officier écoute et, peu à peu, il est convaincu que « tout ça, en elfet, c’est Canaille et Gie. » Et puis enlin n’a-t-il pas un sabre, et n’est-il pas le successeur de ces gentilshomnies à rapière qui autrefois rossaient le guet et les manants ? Pourquoi voudriez-vous qu’il se considérât comme un simple citoyen, ayant une mission spéciale dans la société, rien de plus? En vérité, il lui faudrait pour cela un désintéressement un peu trop rare encore, malheureusement, et une compréhension de la vie qui n’est pas à la portée de tout le monde. Du reste nous reviendrons sur ce sujet.

Donc le corps d’ofliciers est réactionnaire. Gela est incontestable, il n’y a pas à se le dissimuler. Il l’est plus qu’aucun organisme social, même plus que le clergé. Il est de plus antisémite et antisémite « féroce » ; il n’y a qu’à consulter les « Listes rouges. » Et qu’on ne croie pas que certaines rubriques de souscription ne sont inspirées que par une jactance exagérée. Non pas; les sentiments exprimés sont réels, ils partent du cœur. Une Saint- Barthélemy de Juifs serait accueillie avec plaisir par la presque totalité des officiers ; au besoin on massacrerait volontiers quelques protestants. Si l’on pouvait ÿ ajouter les socialistes, la fête serait complète. Fin somme il ne devrait rester debout que Rome et ses suppôts.

Nous n’exagérons point. Nous avons entendu des discours tellement odieux, on a formulé en notre présence des propositions tellement mons-

trueuses, que nous osons à jjeine y croire nousmème. Franchement nous ne nous croyions pas si près de l’homme des cavernes. Nous en sommes épouvanté.

Et c’est là, peuple français, une partie de l’élite de la société, c’est là ce qu’on appelle les classes dirigeantes. Ces brillants ofliciers que tu vois de loin, dorés, chamarrés, reluisants, sont bien sombres quand on les voit de près. Leur âme est noire, vois-tu, aussi noire que la robe de leurs anciens professeurs. Tu crois qu’ils ne vivent que pour l’honneur et pour la patrie, comme on te Ta dit? Mensonge ! Ose regarder de près, n’aie pas peur, approche-toi, tu verras (|ue tout cet or n’est (jue du clinquant. Ah ! encore une fois, ne te laisse pas éternellement berner par des mots ! Discute, va au fond des choses, rends-toi compte, contrôle. Souviens-toi que les affirmations, d’où qu’elles viennent, ne doivent jamais être acceptées . sans examen, sans libre discussion. Perds une fois pour toutes cette confiance aveugle en les personnalités ofücielles, en les savants officiels, en les critiques officiels, en tout ce qui a le caractère officiel, Rappelle-toi les cin({ ministres de la guerre et tous les corps sociaux mentant à l’envi I Oui, souvienstoi de la leçon et qu’elle te soit profitable. ITus de dogmes, ni religieux, ni politiques, ni sociaux, ni philosophiques, ni scientifiques, ni littéraires! Partout le libre examen, la lumière, la vie avec son imprévu. A bas la mode, le banal, le convenu, le déjà vu! \'ivent la nouveauté hardie, l’originalité rationnelle, le vécu, le sincère et le vrai ! Vivent le Beau et le Bien, en un mot !

Rapports de l’officier avec ses inférieurs, ses égaux et ses supérieurs. — Quelques mots sur les « postards ». — Relations mondaines dans rélément militaire et dans l’élément civil. — Femmes d’officiers. — Nostalgie des officiers retraités.

Pour l’officier, il y a deux sortes d’inférieurs ;

1“ Les hommes de troui^e, c’est-à-dire les soldats, les brigadiers ou caporaux et les sous-ofliciers de tous grades.

2“ Les officiers d’un grade inférieur ; ceux-ci, à proprement parler, s’appellent plutôt des subordonnés, « de précieux auxiliaires », disent les grands chefs.

Nous voulons parler ici des hommes de troupe.

Tout officier qui se respecte, si peu entiché de son grade soit-il, part de ce principe que ses hommes lui sont réellement « inférieurs », même en dehors de toute hiérarchie.

D’une façon générale, nous avouons que cette

L’OFFICIER

conception nous paraît être juste, mais entendonsnous. Pour nous, il ne s’agit ici que d’une infériorité d’instruction, d’intelligence même, d’un défaut de culture intellectuelle, dirons-nous. Nous pensons que ces hommes, vis-à-vis de Dieu et de la Société ont absolument les mêmes droits que nous, que nous ne sommes pas d’une essence,^upérieure à la leur, qu’ils sont nos frères et qu’il nous appartient, chacun dans notre petite sphère, de les élever peu à peu jusqu’à nous. Nous nous considérons comme des aînés dont la mission est de conduire les petits.

C’est là une vérité banale, dira-t-on, presque toutes les religions l’ont ressassée, le catholicisme aussi bien que les autres. Soit. Il n'en est pas moins vrai qu’elle a peu pénétré dans les masses en général et dans le corps d’officiers en particulier, bien qu’une grande partie de ceux-ci aient été élevés par des religieux, ou peut-être à cause de cela.

Pour l’officier, sauf de rares exceptions, l’homme est une brute. C’est presque un axiome. Parlez-lui du cheval, à la bonne heure; il lui reconnaît quelque intelligence. Aussi ce dernier est-il traité avec tous les ménagements possibles, — nous allions dire tous les égards. Il est caressé, choyé, astiqué, bien nourri, bien entretenu, soigné on ne peut mieux. On n'ignore rien de ses particularités, on connaît ses plus petites tares, ses origines, ses performances, ses dispositions aux diverses allures, à l’obstacle, etc...

De rhoinme on ignore souvent jusqu’à son nom.

Faut-il considérer cet attachement pour le cheval comme un besoin d’affection? Ne riez pas. Nous

connaissons des ofliciers iiour qui le mot est loin d’ètre exagéré. Bien entendu, il ne faut voir là qu’un I sentiment d’égoïsme d’un genre tout imrticulier. i C’est encore soi qu’on aime dans le cheval, c’est le I plaisir qu’il procure, la satisfaction éprouvée, qui i nous portent à aimer la bête. On s’attache de même à tout objet de luxe ou de simple utilité.

; Donc, en principe, pour l’officier l’homme est j une brute.

I Est-il au moins capable de progresser? Question 1 difficile.

I Et d’abord, qu’entendons-nous par là ? Pour nous,

1 l’idée de progrès est le mobile qui, consciemment ou inconsciemment, pousse les hommes en avant. Nous croyons fermement au développement progressif des individus et des sociétés; nous pensons que ceux-là marchent tous vers les mêmes destinées et que l’égalité, si mal comprise ici-bas, sera certainement réalisée quelque part. Oii et comment? Nous n’en savons tro[) rien. Mais nous ne comprendrions pas qu’il en fût autrement. Si l’inégalité détinitive des créatures devait être un article de foi, Dieu nous serait incompris. Cette inégalité ne peut être que momentanée, car elle nous paraît incompatible avec l’idée que nous nous faisons de sa justice.

Cette idée de progrès est loin d’être acceptée par tout le monde. Pour beaucoup, l'humanité n’a guère changé, le mal alfecte des formes variables, voilà tout.. Quant à croire à sa disparition, utopie.

« Il en a toujours été ainsi, nous dit-on couram- )) ment, et il en sera toujours de même; c’est hu- » main ».

Et voilà le grand mot lâché.

l’officier

« C'est humain », justifie toutes les platitudes, toutes les lâchetés ; « c’est humain », justifie le favoritisme des uns et l’insolence des autres, la paresse des muscadins et le surmenage des pauvres diables; « c’est humain » justifie l’écrasement du faible par le fort, «c’est humain «justifie toutes les monstruosités. Que si par hasard vous intervenez au nom de la conscience, au nom du droit, on vous regarde comme un pauvre hère, comme un toque. C’est le struggle for life des espèces animales que guide seul l’instinct, prétendant régir les attributions de l’intelligence humaine, prétendant soumettre le libre arbitre à l’empire de la force. A quoi donc nous servirait alors la connaissance du bien et du mal ? Lutte pour la vie, soit, mais par le droit. Transformisme tant qu’on voudra, mais par l’équité. Où a-t-on vu que la force fût le plus puissant levier de transformation sociale ? S’il en est ainsi, nous nions Dieu.

Certes le mal a toujours existé et il est loin d’avoir disparu. Mais nous prétendons qu’il s’est considérablement atténué. Sans vouloir entrer dans des développements peu en rapport avec le cadre de cette étude, nous n’avons qu’à considérer notre société et celle du siècle de Louis XIV, par exemple, pour constateiTes immenses progrès réalisés, même au point de vue moral, car ce sont ceux-là surtout qu’on nie. On ne se permettrait pas aujourd’hui ce qu’on se permettait en ce temps-là. Chacun de nous a maintenant sa personnalité reconnue et nul ne s’aviserait d’y porter impunément atteinte. Quoiqu’il reste encore beaucoup à faire, nous pouvons dire que nous possédons désormais, sinon en

ET LA CUISE FRA.\(;AISE

fait, du moins en droit, la liberté et l’égalité, et ces deux grandes choses-là, voyez-vous, procèdent d’une morale supérieure.

Quant au progrès matériel, nul ne le conteste.

Or, s’il y a progrès, si faible soit-il, il y a atténuation du mal, et l’atténuation indéfinie conduit fatalement à ce qu’on peut considérer comme la disparition.

Les officiers, eux, comme tous les gens rétrogrades, sont en général partisans du « struggle for life ». Blncore une fois, l’homme est une brute, et ils le traitent en conséquence.

Il faut cependant faire une classification. Parmi eux, comme dans tous les milieux, il y en a de bons et de mauvais, ceux-ci en grande majorité. Les premiers traitent les hommes avec bienveillance, sont polis avec eux et se préoccupent constamment de leur bien-être. Souvent ils s’enquièrent de leurs besoins et provoquent leurs confidences. En un mot ils leur font le plus de bien possible.

Mais ici encore le sentiment qui les fait agir est celui de la bonté et non celui de la justice. Etre bon, c’est très beau, être juste, c’est sublime. Il ne faut pas confondre la charité avec la justice. La première, si grande et si délicate soit-elle, n’en conserve pas moins toujours un certain caractère dégradant. On nous parle souvent des anciens seigneurs et du bien que quelques-uns faisaient autour d’eux. Nous n’en disconvenons pas. Mais ce bien, à leurs yeux n’avait pas le caractère obligatoire que nous lui désirerions et qu’il doit avoir selon nous. {Oblifjatoû'e en conscience, bien en. tendu; il ne saurait être question de faire interve-

iiir la loi en pareille matière.) A notre avis, la fortune, le talent, tontes les richesses de la terre, n’appartiennent pas. à celui qui les détient; elles ne sont entre ses mains qu’un dépôt ({u’il est tenu d’employer au mieux des intérêts du prochain et du sien propre, et dont il rendra compte. En thèse générale, le pauvre n’a pas seulement droit à l’aumône du riche, il a droit à une juste part. C’est là le principe fondamental du socialisme. C’est un devoir élémentaire pour le riche, de faire du bien avec sa fortune, et cela le plus intelligemment possible, sans qu’il ait droit, de ce fait, à aucune reconnaissance. C’estdûl Récompense-t-on le devoir?

Les officiers de la deuxième catégorie, les mauvais, traitent les hommes avec un mépris et une brutalité révoltants et emploient, pour les leur appliquer, les expressions les plus grossières. Quelques-uns se laissent aller jusqu’aux voies de fait, tout au moins aux bousculades. Tous regrettent que les châtiments corporels ne soient pluS' autorisés.

— Ah! si on pouvait leur f... des coups de trique à ces c.... là, vous verriez comme ils marcheraient 1

Et ils parlent du bon vieux temps, où la bastonnade était une punition réglementaire. Quand ils donnent un ordre, c’est sur un ton sec, hautain, insolent, ou en g..., suivant les tempéraments. Leurs observations sont toujours excessives. Aussi les pauvres diables de soldats tremblent-ils constamment.

! Plutôt que de s’adresser à leurs officiers, ils aiment 5 mieux tout souffrir; la seule pensée d'aller parler ;i au capitaine, les terrorise.

Le règlement est cependant bien explicite au sujet de la discipline ; voici ce qu’il dit textuellement :

« Si l’intérêt du service demande que la disci- » pline soit ferme, il veut en même temps qu’elle » soit paternelle. Toute rigueur qui n’est pas de . » nécessité, toute punition qui n’est pas déterminée » par le règlement, ou que ferait prononcer un sen- » timent autre que celui du devoir, tout acte, tout » geste, tout propos outrageant d’un supérieur en- » vers son subordonné, sont sévèrement interdits. » Les membres de la hiérarchie militaire, à quel- ; » que degré qu’ils y soient placés, doivent traiter » leurs inférieurs avec bonté, être pour eux des rjui- ' » des bienveillants, leur porter tout l'intérêt et avoir )) envers eux tous les égards dus à des hommes dont , » la valeur et le dévouement procurent leurs suc- » cès et préparent leur gloire. »

Cette page est tout simplement sublime. Elle est ■ inscrite dans notre règlement depuis 1833, et on I dirait qu elle se lessent du souille révolutionnaire.

I Malheureusement on en tient peu compte. Et cependant c’est bien là la définition de la vraie discipline pour les chefs, c’est bien ainsi que doit être compris le rôle du supérieur. Quand donc ne verra- Lon plus en lui qu'un appui ferme et sûr, qu’un i juge bienveillant mais impartial, au lieu d’un oppresseur, presque un bourreau? Quand donc, les supérieurs se décideront-ils à être tout au moins polis?.Iusquesà quand conserveront-ils ces inmurs de soudards (jui détonnent dans notre civilisation?

L’OFFICIER

Et jusques à quand, osons-le dire, les inférieurs se laisseront’ils traiter comme des bêtes?

Qu’on y songe bien! malgré la mauvaise application de la loi sur l’instruction obligatoire, les esprits s’élèvent peu à peu, et, peu à peu ils prennent conscience de leurs droits. Comme des courants intellectuels semblent sillonner l’air, chassant devant eux les miasmes pestilentiels de l’ignorance; balayant les bas-fonds. De l’ombre, lésinasses surgissent. Encore éblouies par cette lumière du jour, aveuglante pour qui sort de la nuit, elles hésitent, la vue trouble, sur le choix des nouveaux points de direction ; elles cherchent à se reconnaître. Mais cette incertitude ne durera pas éternellement. Malgré les obstacles, malgré les mirages, malgré les faux- jours, la marche décisive en avant aura lieu, car elle est dans la fatalité des choses, et tout fait prévoir qu’elle n’est pas éloignée. Nous sommes à un tournant de l’histoire, suivant l’expression courante. Evolution ou révolution, quelque chose est dans l’air, cela se sent. Il dépendra du plus ou du moins de résistance des forces de réaction de déterminer l’une ou l’autre. L’esprit humain n’est pas compressible à l’infini ; à partir d’une certaine limite, il y a explosion.

Ouvrons donc les yeux et cessons de croire à l’infériorité définitive des races ou des castes. Que les officiers abandonnent ces airs hautains et insolents qui leur aliènent la sympathie de leurs hommes, braves gens tout disposés à s’attacher, qu’un simple regard, un peu plus doux, qu’un mot d’encouragement, attireraient à jamais. Camarades, observez-les 1 Ne les voyez-vous pas prêts à tous

les dévouements, à tous les sacrifices, s'ils sentent tant soit peu que vous les aimez? Ah ! prouvez-leur une sincère affection, très paternelle, mais n’ayant rien de « protecteur » et vous les verrez.

Souvent des officiers que nous classerions plutôt dans la catégorie des bons, mais ayant de leur supériorité une idée encore un peu fausse à notre avis, s’adressant à un homme lui disent, par exemple : « Eh bien I que désirez-vous, mon ami ? Qu’estce qu’il y a, mon garçon? etc., et leur ton, pour être bienveillant, n’en a pas moins un caractère de protection, un air grand seigneur qui choque. Cela consacre en quelque sorte l’infériorité de l’homme, cela semble s’adresser à un domestique, cela a quelque chose de féodal. Il est évident qu’on ne parlerait pas ainsi à des égaux. Or, l’infériorité ainsi comprise, n’a pas de raison d'être, nous nous sommes déjà expliqué à ce sujet.

Nous, nous considérons nos soldats comme des égaux, ayant à remplir un rôle plus modeste que le nôtre, voilà tout. Le titre de collaborateur, de précieux auxiliaire que les grands chefs appliquent aux officiers sous leurs ordres, nous l’étendons à nos hommes. Nous sommes tous associés pour une œuvre commune, préparer la défense éventuelle de la patrie. Chacun d’eux, si modeste que soit sa situation sociale, a sa dignité qui vaut la nôtre. Si les règlements militaires ne s’y opposaient jias, nous dirions « monsieur » à chacun de nos hommes, au lieu de dire « Un tel » tout court, ou d’écrire (( le sieur X..., le nommé Z..., jusqu’au grade d’adjudant inclusivement, en réservant le titre de « monsieur » pour les officiers. Nous sommes déjà

l’officier

loin du temps où celui de « madame » était réservé aux seules prétendues grandes dames. Aussi admirâmes-nous fort cette spirituelle réponse d'un homme politique assez connu, qu’un juge d’instruction avait cité à comparaître à son cabinet, en employant la formule :

« Le sieur X... est invité, etc... »

Il répondit au juge que

« Le sieur X... faisait connaître au sieur Z..., juge » d’instruction, etc... »

Dans les citations suivantes le magistrat employa le terme de « monsieur ». La leçon avait porté. Il est temps, en etfet, d’en ünir avec ces restes de l’ancienne société.

Nous avons examiné jusqu’ici les relations de l’officier avec les simples soldats. On pourrait les résumer en quelques mots. Le premier n’a pour les seconds, à de rares exceptions près, qu'un mépris injustifié. Il ne s’occupe guère d’eux, si ce n’est pour s’en servir comme d’instruments dociles. Le soldat est un outil, rien de plus. On oublie que c’est un outil intelligent et que comme tel il ne doit être employé qu’avec tact et discernement.

La mission de l’ofücier serait cependant fort belle s’il savait la comprendre ou s’il ne la jugeait pas indigne de lui. Comme tous les hommes exerçant une certaine action sur une partie de leurs concitoyens, il devrait être un éducateur social. C’est ainsi que, personnellement, nous comprenons notre rôle. Et qu’on ne croie pas que ce soit par

î dilettantisme! Même si noL’e goût ne nous y por- I tait pas, nous considérerions cela comme un devoir absolu. Nul de nous n’est assez grand pour dédaigner les petits. Dieu s’occupe des insectes les plus microscopiques, d’infiniment petits que nous ne soupçonnons même pas. La vraie grandeur ne consiste pas à (( planer. » Les gens qui, par un orgueil déplacé, par un esprit de caste ridicule et grotesque, ne daignent même pas adresser la parole à ceux qui ne sont pas de « leur monde », sont de pauvres hères, de pauvres diables, bien au-dessous incontestablement de leurs prétendus inférieurs. Ils excitent d’abord une certaine colère, puis, à la

I réflexion, ils n’inspirent plus qu’une immense pitié. Ce sont des frères arriérés que des conventions sociales aussi fausses qu’arbitraires semblent avoir placés au premier plan, mais qui n’en croupissent pas moins dans les bas-fonds de l’esprit. A nous de les en tirer, à nous de les aider! Il y a en effet une solidarité fatale entre les individus d’une génération, comme entre les générations ellesi mêmes. Le devoir ne consiste pas seulement à s’élever soi-même, mais aussi et surtout à aider les autres. Sans cela à quoi serviraient les bons? La Providence les a heureusement mêlés aux méchants et aux ignorants pour les améliorer et les instruire, pour faciliter leur ascension. Tant que nous ne nous occupons que de nous, quelque méritoires que soient nos efforts, quelque scrupuleuse que soit notre conscience, quelque sévérité que nous ayons pour nous-même, nous n’avons fait que la moitié du chemin. Pour parcourir l’autre moitié, il faut tendre la main au voisin (|ui en a besoin, en

rengageant à s’appuyer sur nous. Et ce n’est qu’à ce prix-là que nous monterons, sachez-le bien. Le mal est un boulet que l’humanité traîne au talon; il ne pourra disparaître que grâce aux efforts combinés et soutenus de tous. Il n’est pas fatal, répétons-le. Laissons aux esprits simples et au catholicisme qui vit à leurs dépens, cette croyance absurde et manifestement anti-divine, à un esprit des ténèbres, qu’il s’appelle Ahriman ou Satan. Nous, nous ne croyons qu’au Dieu de bonté infinie et au progrès indéfini.

Donc, tant qu’il y aura des méchants sur la terre, les bons ne seront pas complètement affranchis du mal et ils en souffriront plus ou moins. Cela se comprend.

Vous possédez une bonne terre et d’excellents instruments de travail; vous y semez une bonne plante. Celle-ci, grâce à vos soins quotidiens, devient belle et prospère, mais une autre plante, parasite et mauvaise, vient la paralyser dans son développement. Il faut l’extirper, sinon la première en souffrira jusqu’à en mourir, bien que ce ne soit pas de sa faute. Ainsi pour nos esprits; nous aurons beau les cultiver : si nous ne les débarrassons du voisinage des mauvais, nos efforts seront presque vains.

Cette comparaison, comme toutes les comparaisons, est incomplète. On pourrait même en tirer des conséquences absolument contraires à nos idées. Il ne faut y voir que le principe que nous avons voulu poser, à savoir que le Bien ne peut acquérir son maximum de puissance qu’autant qu’il est débarrassé du voisinage du Mal. Notre ascension n’est possible qu’à condition d’entraîner celle de

ET LA CIUSE FRANÇAtSE

ceux qui sont au-dessous de no^ls. Prétendre monter en les laissant dans les bas-fonds est contraire à la loi du progrès et impossible. Il faut donc en i prendre son parti : que ceux auxquels la satisfaction du devoir accompli ne suffit pas, pensent au moins à leur intérêt.

Examinons maintenant les rapports des officiers , avec les sous-officiers.

' Ici quelques nuances apparaissent que nous vou- I drions définir. Vis-à-vis de ces derniers on se montre I déjà plus poli; à de nombreuses exceptions près, on 1 leur fait des observations plus fréquentes peutêtre, mais moins grossières. Beaucoup d’officiers évitent autant que possible de les faire en présence des hommes. Sans être familier, et en cela on a I raison, on a plus de bienveillance; on se laisse |i aller quelquefois jusqu’à parler de choses qui ne ! concernent pas le service.

! Mais ces bons rapports cessent vite, dès que le I sous-officier fait mine de vouloir s’élever, dès qu’il 1 aspire à devenir officier, j Expliquons-nous.

j Tant (lue le sous-officier reste dans son rôle de subordonné, l’officier a pour lui la bienveillance que I l’on accorde à un serviteur zélé, à un l)on contre- ' maître ou à un bon commis, à n’importe quel em- I ployé subalterne qui sert bien. C’est qu’alors il n’a rien à craindre pour son prestige ou son intérêt;

I aucune difficulté ne saurait surgir, il est le maître I incontestable et incontesté. La distance hiérarchique

l’officier

011 sociale qui les sépare est telle qu’aucune compétiiiou n’est possible. Il n'en va plus de même dès que le sous-oflicier aspire à se placer sur le même plan que l’olTicier. Oh! alors, c’est Uni du a brave homme »; le « bon serviteur » d’autan n’est plus qu’un monsieur outrecuidant et prétentieux, n’ayant aucune conscience de son infériorité.

11 voudrait être « maître » à son tour, pensez donc! Gomme s’il était né pour cette situation, comme si les hautes conceptions pouvaient être son alî'aire, à lui, l’homme du détail, à lui qui ne saurait jamais être qu’un instrument!

Et cela est tellement vrai que la bienveillance dont nous parlions n’existe plus, d’une façon générale, vis-à-vis des adjudants, qui ne sont cependant que des sous-ofticiers ayant leur bâton de maréchal. Pourquoi? Parce qu’ils ont un costume, sauf les galons, exactement semblable à celui des officiers; quelquefois on les prend pour tels. C’en est assez pour que ces derniers les voient d’un mauvais œil. 11 est vrai que ce sentiment n’est guère commun qu’aux jeunes ofüciers et surtout aux sous-lieutènants. Se sentant trop près de l’adjudant à l’égard des droits et de l’autorité, ils essaient de s’en éloigner le plus possible, en le tenant à distance. A partir du grade de capitaine, cette distance est tellement grande qu’on n’y pense plus; on retombe alors dans les conditions premières de l’officier .vis-à-vis du simple sous-officier.

Nous nous rappellerons toujours les interminables et fréquentes discussions sur les adjudants, aux tables des jeunes officiers. C’était à qui leur enlèverait quelque chose. Ou’on leur donne la

même tenue qu’aux autres sou^-officiers, avec tous les galons qu’on voudra, <{u’on les dore sur toutes les coutures, si l’on veut, mais qu’ils aient un costume différent du nôtre. Dejiuis qu’on leur a donné la tenue d’officier, ils sont insupportables; « ils se croient quelque chose, alors qu’après tout ce ne sont que des « bas-off. ».

Il faut dire, en effet que cette expression de basof... dont les gentilshommes se servaient autrefois vis-à-vis des roturiers, a été reprise par nos aristocrates modernes, par ces bourgeois de tout poil ayant hérité, avec les biens nationaux et autres titres de propriété plus ou moins volés, des privilèges de l’ancienne nolilesse et surtout de ses défauts et de ses tares.

Après tout, descendre d’un épicier enrichi ou d’un marchand de vins en gros, vaut au moins autant (jue d’être le descendant d’un baron de grand chemin, d’un mignon de Henri III, voire même d’un liàtard de grand seigneur. Toutes ces noblesses-Ià se valent : hier, c’était la spoliation près du manoir, aujourd’hui c’est le vol dans la boutique et l’officine ou sous le péristyle de la Bourse. Question de temps et de mœurs, voilà tout.

Le sentiment que nous avons essayé de définir se rencontre d’ailleurs dans toutes les classes sociales. Partout celui qui commande aime pou voir son subordonné s’élever jusqu’à lui ; s’il consent parfois à être aimable et bon envers lui, c’est à condition qu’il reste dans son rôle secondaire. Ainsi s’explicpient l’aumône, le bien que beaucoup de gens font autour d’eux. Ils sont charitables mais ils ne consentiraient pas à être justes. La charité

L’OFFICIER

et la justice ne procèdent pas du même principe; la première est l'apanage de toutes les natures un peu sensibles ou vaniteuses, quelque vulgaires qu’elles soient, la seconde n’est accessible qu’aux esprits relativement supérieurs. Nous parlons ici de la justice dans la plus noble acception du mot. Voyez ce qui se passe pour les races dites inférieures, pour les nègres, par exemple.

Tant qu’ils consentent à être des bêtes de somme, ils sont « les bons nègres », les braves gens simples et naïfs, les grands enfants. Dès qu’ils font mine de se révolter un peu, de demander un peu plus de justice, ils ne sont plus que « de sales moricauds » qu’il faut exterminer. Demandez un peu à monsieur Légitimus, député de la Guadeloupe.

Que de gens, en France, trouvent extraordinaire que ce moricaud vienne nous faire des lois? Entre nous, je crois qu’il s’en tire aussi bien que beaucoup d’autres, sinon mieux.

Nous voudrions considérer maintenant les rapports des officiers entre eux.

On croit communément dans le public que les officiers sont tous unis comme les cinq doigts de la main et qu’ils sont tous des camarades.

Entendons-nous.

Qu’il y ait entre eux une forte solidarité, cela n’est pas contestable, malheureusement, car si elle n’avait pas existé, la réparation d’une erreur judiciaire n’aurait pas pris les proportions d’une véritable révolution qui a failli conduire le pays à sa pèrte.

Mais cette solidarité n’est pas la camaraderie et la raison en est qu’elle n’est pas absolument volontaire.

Parmi les officiers, comme partout, il y a d’un côté la masse, et de l’autre quelques dirigeants. Cette masse se compose naturellement d’individualités de second ordre, incapables pour la plupart de se rendre compte de la psychologie de leur milieu et surtout de celle de leurs maîtres. Ceux-ci n’ont qu’à faire appel de temps à autre à l’esprit de corps, aux traditions des champs de bataille qui n’ont que faire en notre état de paix prolongée, aux devoirs nobles et élevés qu’impose l’épaulette, en un mot à tous les clichés connus, pour être sûrs de garder leur empire sur des esprits habitués depuis longtemps à subir leur impulsion. Qu’un colonel donne « du cher camarade » à un simple souslieutenant, et celui-ci se figure que c’est vrai, qu’en dehors du service, il n’y a presque plus de hiérarchie ; « Tous hommes du monde », est une phrase qu’on nous sert à chaque instant.

Oui et non, répondons-nous.

Oui, s’il s’agit d’officiers appartenant à la même caste sociale et instruits à la même école; non, dans le cas contraire.

Les différences de classes caractéristiques de la société civile, se retrouvent à peu de chose près dans le milieu militaire, mais la lutte n’y est qu’à l’état latent. Gela provient de ce qu’elle est à peine possible, toutes les hautes situations de Tannée étant occupées par les gens du même bord, et la libre discussion étant interdite. A la vérité, quelques subalternes*, quelques modestes se rendent bien

I/OI- F ICIER

compte qu’ils sont exploités et que cette solidarité dont ou leur rebat les oreilles ue profite qu’à quel- (pies-un.s, toujours les mêmes. Ils voient bien qu’on n’y fait appel que lorsqu’il s’agit de faire bloc contre un ennemi extérieur, dans les moments de crise, par exemple, comme ceux que nous venons de traverser. Ils Unissent par comprendre que lorsqu’il s’agit de distribuer dés faveurs ou simplement d’être justes, elle se réduit aux proportions d’une solidarité de coterie. Oui, ils voient tout cela, mais ils n’osent pas protester. L’autorité et la tradition pèsent sur eux avec une force si grande que la réaction leur est presque impossible. Aussi restent-ils écrasés, comprimés à jamais, jusqu’au moment de l’explosion, inévitable, nous en sommes persuadé. En attendant, la haute armée, ■sachant grouper habilement autour d’elle, avec des mots trompeurs et dans une feinte camaraderie, ■tous les simples et tous les naïfs, constitue le plus formidable instrument de réaction que la République ait à combattre. Si on la laisse faire, elle est capable, pour un temps, d’arrêter la marche en avant. Qu’on y songe, les congrégrations, par un travail souterrain qui dure depuis des années et des années, sont arrivés à l’avoir presque tout entière entre leurs mains ; c’est dire à quels périls nous sommes exposés.

C’est qu’ils sont nombreux, les « postards. » C’est ainsi qu’on a2)pelle dans l’armée tous les anciens élèves des congrégations, qu’ils aient passé par la rue des Postes ou non. Dans les hauts grades ils soi'it la majorité. C’est parmi eux que la vraie camaraderie existe. Là, c’est le cas de le

dire, la hiérarchie disparaît; la fraternité des francs-maçons n’est rien à côté de la leur. Il faut j reconnaître qu’ils sont habiles dans leurs rela- I tions.

' Tout en gardant les uns envers les autres des i préférences marquées, ils ne les laissent pas percer 1 sans nécessité; ils savent se mettre « bien » avec tout le monde, grâce à une correction et à une po- £ litesse auxquelles il faut rendre hommage. Beaucoup se laissent prendre à leurs manières affables mais hypocrites et à leurs prévenances. Souvent ü ils ne se doutent même pas à qui ils ont à faire. Un jour nous avons étonné beaucoup un de nos camarades, en lui nommant trois officiers du régiment, U postards ».

— J’aurais dû m’en douter, nous répondit-il, ils ne sont pas comme tout le monde. Trop polis pour être honnêtes, comme dit le proverbe. Maintenant que je le sais, je trouve en etfet qu’ils sentent le Jésuite.

En dehors des postards, la camaraderie existe également entre les Saint-Gyriens et entre les Polytechniciens, mais avec des nuances. Si la même origine d’école leur donne une grande cohésion, elle est elle-même subordonnée à l’origine sociale.

C’est ainsi que, dans tous les régiments, on a d’abord le clan de la noblesse qui, sans être aussi fermé que celui du noble faubourg, n’en est pas moins nettement délimité. On y reçoit bien tous les ofliciers, parce que cela est obligatoire dans le monde militaire, mais les relations conservent un caractère en quelque sorte officiel qui est loin

l’officier

d’être celui de la franche camaraderie; celle-ci n’existe que pour les officiers du même monde.

Vient ensuite le clan bourgeois qui est la masse et où la dilférence d’école ou de fortune est la base des relations. Le phénomène se manifeste surtout dans les groupes de jeunes officiers; bien qu’ils prennent leurs repas en commun, il se forme parmi eux des petites coteries qu’on ne dissimule même pas. En sortant du mess ou de la pension, des groupes sympathiques se constituent; il en est de même au cercle. Presque toujours, à de rares exceptions près, on voit d’un côté les officiers des écoles spéciales, de l’autre, ceux du rang. Dans l’artillerie surtout, on peut dire qu’il n’y a aucune camaraderie entre les anciens élèves de Polytechnique et ceux de Versailles.

Gomme on le voit, d’après notre rapide examen, cette camaraderie tant prônée à tout moment par les grands chefs et les militaristes, n’est qu’apparente parmi les officiers. L’hypocrisie des uns et la lâche complaisance des autres, en sont les liens uniques et factices. Que le peuple ne s’y laisse donc pas prendre plus longtemps. Sur ce point, comme sur tant d’autres, on ne lui montre que la façade.

Les rapports des officiers avec leurs supérieurs sont de deux sortes : les rapports de service et les rapports mondains.

Pour les premiers, la formule générale en est bien simple et peut se résumer ainsi ; le supérieur ordonne et l’inférieur obéit.

Comment?

Nous avons déjà dit plus haut de quelle façon la discipline devait être comprise par le supérieur. Nous avons montré, règlement en mains, qu’elle devait être paternelle et bienveillante. C’est dire que les ordres, quelque fermes et quelque précis qu’ils soient, doivent être donnés dans des termes' et sur un ton convenables. Ces allures dites u militaires », affectées par certains officiers, c’est-à-dire raides, cassantes, brusques, hautaines, souvent grossières, ne sont donc nullement obligatoires; depuis longtemps, elles devraient être reléguées aux Invalides parmi les vieux débris et avec les vieilles coutumes de l’ancienne armée. Dans notre société de plus en plus policée, elles sont déplacées.

D’autre part, comment doit s’exercer l’obéissance de l’inférieur? Doit-elle être passive et absolue? Ouvrons le règlement.

Voici ce que nous y lisons ;

« La discipline faisant la force principale des ar- » mées, il importe que tout supérieur obtienne de » ses subordonnés une obéissance entière et une » soumission de tous les instants, que les ordres )) soient exécutés littéralement, sans hésitation ni » murmure; l’autorité qui les donne en est respon- » sable et la réclamation n’est permise à l’infé- » rieur que lorsqu’il a obéi. »

Donc pas de doute. « Littéralement, sans hésitation ni murmure, » telle est la formule et il n’y a pas de place pour l’équivoque. On peut en penser ce qu’on voudra, mais c’est formel : l’obéissance doit être passive.

Pour notre part, nous l’admettons assez volontiers dans le principe. Dans la pratique du reste, il y a assez souvent place à la discussion, à moins qu’on n’ait affaire à des brutes. Dans ce cas on obéit purement et simplement, pourvu que l’ordre soit donné en des termes convenables. « L’autorité qui les donne {les ordres) en est responsable. » Tant qu’on n’engage que la responsabilité du chef, on n’a donc pas à discuter. Il n’en va plus de même quand on engage la sienne propre. Ouvrons encore le réglement.

« La subordination doit avoir lieu rigoureuse- )) ment de grade à grade : l’exacte observation des » règles qui la garantissent, « en écartant l’arbi- » traire », doit maintenir chacun dans ses droits » comme dans ses devoirs. »

Par conséquent le subordonné peut avoir des droits intangibles qu’aucun supérieur ne saurait atteindre. C’est ainsi qu’un officier comptable, par exemple, responsable pécuniairement, peut refuser d’exécuter certains ordres engageant des dépenses non réglementaires ; qu’un officier, juge dans un conseil de guerre, n’a d'ordres à recevoir que de sa conscience.

D’ailleurs l’obéissance, toute passive qu’elle soit, a des limites.

Quand un officier arrive dans un corps, il doit être reçu par un officier d’un grade supérieur au sien, devant la troupe qu’il est destiné à commander.

Supposons qu’il s’agisse d’un colonel. Le régiment est réuni en grande tenue avec le drapeau ou l’étendard et le général de brigade procède à la réception en ces termes :

« De par le Président de la République, officiers, » sous-ofliciers, caporaux (ou brigadiers) et sol- » dats, vous reconnaîtrez pour votre colonel, mon- » sieur X... et vous lui obéirez en tout ce qu’il vous » commandera pour le bien du service et pour Vexé- )) cution des règlements militaires. »

C’est clair ! on ne doit obéissance que pour « le bien du service et l’exécution des règlements militaires. »

Cette obéissance a donc des limites et on ne'‘saurait qu’approuver, aux termes du règlement, le maj jor Labordère de ne pas avoir obéi. Le devoir de tout officier, en pareille circonstance, est de l’imiter. On ne voit pas trop, en effet, ce que « le bien du service et l’exécution des règlements militaires »,

[ ont à faire dans la perpétration d’un coup d’Etat.

On ne voit même pas très bien ce qu’ils ont à faire ' dans certaines grèves ; cela pourrait se discuter.

Sous ces réserves, l’obéissance doit être entière j et absolue, nous venons de le voir. Et elle l’est, en effet. Si on avait un reproche à faire aux officiers, ce ne serait certes pas celui de l’insubordination. Sans de rares, de trop rares exceptions, ils ont pliii tôt une tendance à trop obéir que pas assez. C’est au point que la plupart d’entre eux en perdent toute initiative et toute personnalité. Au bout de quelques années de métier, on peut dire que les militaires ne sont plus que des machines, des instruments, sinon inconscients, du moins prêts à toutes les besognes, pourvu que l’ordre en soit donné. Dans beaucoup de corps, le règlement n’existe l'resque plus. Chacpie colonel, chaque général a le sien. Si (pielques esprits indépendants protestent,

l’officier

les autres, les disciplinés, leur répondent en plaisautant :

« Le règlement est comme les jolies femmes, il >) est fait pour être violé. » Cette grossière banalité court toutes les casernes.

Quelques-uns vont plus loin et disent ; « A quoi » servirait l’autorité, si on n’en abusait pas ? » Ils ont l’air de plaisanter, mais au fond c’est leur règle de conduite.

Etonnez-vous après cela que tout ce monde ne fasse aucun cas des lois et des droits les plus sacrés des individus. En dehors de l’armée, pour eux il n’y a rien. Qu’on se rappelle les protestations de quelques maires, anciens officiers, lors de l’affichage de l’arrêt de la Cour de cassation. Du moment qu’ils avaient eu l’honneur de « porter l’épaulette», ils ne croyaient pas devoir obéir aux ordres de la Chambre et du gouvernement, sous prétexte que cet affichage était une insulte à l’armée nationale. On croit rêver en entendant de pareils propos. Ainsi pour ces gens-là le Tribunal suprême de France n’est rien, la loi n’est rien, la justice n’est rien ! Pour ces individus, retirer du bagne un innocent, dont le martyre horrible a duré près de cinq ans, est un crime, du moment qu’ils jugent défavorable à l’armée cet acte de réparation.

Quelle armée 1

La réunion de quelques jésuites et réactionnaires de tout poil ?

Allons donc! Ce n’est point là l’armée de ce paysci. Cette dernière n’est rien moins que la nation elle-même qui ne saurait se passer de justice, sous peine de mort. Il n’y a que les misérables ayant

i intérêt à donner le change, les éternels ennemis du peuple, qui ont pu répandre de pareilles idées. Malheureusement beaucoup d’imbéciles, d’igno- I rants devrions-nous dire, les ont adoptées et défenj dues.

! C’est rhistoire.

N’avons-nous pas vu la Vendée et la Bretagne, se soulever en faveur de leurs oppresseurs contre ceux qui voulaient les émanciper?

— Vive le roi ! vive le curé ! criaient ces malheureux chouans.

— Vive l’armée t crient aujourd’hui leurs descendants.

Ehl oui, vive l’armée, mais la vraie, l’armée nationale, celle qui aura pour mission de défendre la frontière et non de protéger ceux qui nous exploitent en se disant nos bienfaiteurs. Ah ! , pauvres gens, c’est toujours la même chose : il faut faire votre bonheur malgré vous.

Grâce aux entorses données au règlement, les grands chefs finissent par être omnipotents. Et ils ne se font pas faute d’user de leur pouvoir. Malgré les relations mondaines plus ou moins cordiales, malgré les apparences, le suliordonné n’est en définitive « qu'un marchepied » pour le supérieur. Pour satisfaire son ambition, celui-ci ne recule généralement devant aucune exigence, même extraréglementaire. Un officier ambitieux, surtout lorsqu’il est dans les conditions de services et d’ancienneté voulues pour être proposahle au grade supérieur,

est tout simplement féroce. S'il le fallait, pour monter d’un échelon, il ferait « crever » sa troupe et ses ofliciers. Il n’hésiterait pas à sacrifier les amitiés les plus chères, à briser un ou plusieurs subordonnés, à faire toutes les démarches possibles, quelquefois à commettre toutes les platitudes, voire même quelques bassesses, ou pis encore, pour atteindre son but. C’est ce qu’on appelle être mû par l’intêrêt du service et le bien de la Patrie. Ah! que de beaux zèles s’éteindraient s’il fallait travailler par pur désintéressement !

Et les femmes sont plus ambitieuses que les hommes. Telle jeune commandante n’a qu’un rêve : être la générale une telle; telle « colonelle » ne rêve que de corps d’armée, de gouvernements militaires de Paris ou de Lyon, de maréchalat peut-être. Aussi faut-il les voir à l’œuvre. Il est toujours curieux pour l’observateur froid, d’étudier leurs petites manœuvres de salon, leurs petites coteries, leurs petites mesquineries, leurs petits sentiments, un tas de petites choses, en un mot, — il est vrai que les infiniment petits mènent le monde, — , si nous osions, nous ajouterions, pour faire contraste : et leur grande bêtise.

Il est rare en effet, de trouver un milieu féminin plus nul, plus creux, plus insignifiant, que celui des femmes d’officiers. On dirait qu’elles sont taillées sur un patron spécial. Il y a bien quelques exceptions, nous en connaissons, mais elles sont rares.

A quoi cela tient-il ?

A la hiérarchie.

Les femmes d’officiers se recrutent dans la noblesse et dans la bourgeoisie. Il n’y a donc déprimé

'■ abord, aucune raison de croire qu’elles vaillent ^ moins que leurs compagnes mariées avec des civils. ^ Même origine, même éducation. Mais leur menta- ' lité se transforme dès ([u’elle pénètrent dans le ^1 monde militaire : pas à leur avantage, hélas I En effet, à tous les préjugés caractérisant déjà l’éducation bourgeoise, viennent s’en joindre quelques autres, spéciaux au milieu. Aux dilférences de fortune et de monde, s’ajoute celle, aussi considérable, du grade. Les femmes d’ofliciers tiennent compte de la biérarchie, autant, sinon plus, que leurs maris. Leur pauvre csjjrit étroit, leur désir de « briller » au premier rang, peuvent se donner libre carrière quand elles ont le bonheur de posséder des maris très galonnés. Aussi ne voit-on pas, en jirinçipe, la femme du colonel, par exemple, frayer avec celle d’un simple capitaine. Quant aux femmes de lieutenants, c’est à peine si elles comptent.

Rien n’est plus curieux (pie d’observer ces dames prendre jilace dans une cérémonie militaire, la fête du régiment, par exemple. C’est tout juste si elles n’appliquent pas les prescriptions réglementaires

[en ce qui concerne les ofticiers : le colonel en première ligne, les officiers supérieurs en deuxième j ligne; derrière eux, les officiers subalternes, par ! grade, sur trois lignes. Ce serait amusant si ce ! n’était profondément bête.

Dans leurs salons, les visiteurs ne sont pas re(:us f simplement en « hommes du monde », sans dis- ' tinction de grade. Une commandante, par exemple,

; recevra les capitaines et les lieutenants, ainsi que ' leurs dames, avec un certain air de protection à peine déguisé. En revanche elle sera très aimable

58 L’OFFICIER

et très prévenante à l’égard du lieutenant-colonel et du colonel.

Et voilà comment ces pauvres femmes perdent jusqu’aux avantages de leur sexe. Leurs grâces et leurs charmes finissent par prendre une raideur toute militaire. On ne voit plus en elles cet être divin et exquis qu’est la femme, mais quelque chose d’hybride qui n’est plus ni homme ni femme et qui porte un jupon sous lequel percent des bottes et des éperons.

Aussi leur fait-on peu la cour. Les assidus de leurs salons sont généralement des ambitieux qui prisent fort peu leurs charmes et beaucoup l’influence du mari. Les visites, dans ce cas, sont une de ces corvées indispensables que s’imposent les gens décidés à arriver. Les autres, les indépendants, s’en abstiennent le plus possible. Il faut avouer que les sujets de conversation ne les incitent guère à se déranger. Nous avons rarement entendu une causerie intéressante dans un salon militaire. On se traîne de banalités en banalités jusqu’au moment de prendre congé — jusqu’à la délivrance. Ah! ce n’est point dans ce milieu qu’on discutera quelque idée neuve ou généreuse, qu’on trouvera des aperçus hardis, qu’on entreverra des horizons plus vastes. C’est désespérant de nullité.

C’est surtout dans les visites à ces dames et dans les papotages de salon, que se nouent les relations des officiers de différents grades en dehors du service. Il faut y ajouter quelques soirées au cours de l’hiver et surtout quelques « thés » suivis d’une petite sauterie le plus souvent. De cela, on ne saurait faire un grief. A vrai dire cependant nous

aimerions mieux voir moins d’amusements, lorsqu’à côté du salon brillamment illuminé, des êtres humains souffrent de la faim ; le râle des miséreux nous fait trouver bien tristes les accents joyeux de l’orchestre.

Les relations mondaines des officiers s’étendent à l’élément civil dans la plupart des garnisons. Elles comprennent généralement la magistrature, quelques fonctionnaires u bien pensants » de l’ordre administratif et certaines notabilités.

On entend par notabilités des gens qui ont de l’argent ou qui sont censés en avoir.

Ces relations avec les « pékins » sont certainement très profitables aux militaires qui perdraient sans cela tout contact avec le monde extérieur; dans la société civile, ils se retrempent à la vie commune. Et bien que cette société soit loin d’être ce que nous voudrions, malgré ses préjugés de caste et son éducation bourgeoise, il faut avouer qu’elle est de beaucoup supérieure à la société militaire. De temps en temps il arrive qu’on y découvre tout de même une idée orientée vers l’avenir. Nous ne saurions à ce propos, trop faire l’éloge des membres de l’université. C’est incontestablement le milieu le plus libéral dans ce qu’on est convenu d’appeler la « bonne société. » Quant aux femmes « civiles », elles ont une supériorité réelle sur les femmes militaires : elles sont moins hiérarchiques, plus aimables et s’habillent beaucoup

60 l’officier

mieux. Elles ont aussi une conversation plus intéressante.

Tout ceci, bien entendu, en thèse générale. Nous connaissons des femmes d’officiers qui n’ont rien à envier à personne. 11 est vrai qu’elles sont si peu militaires 1

Mais si les relations avec le monde civil sont très profitables, elles ne sont malheureusement pas pratiquées par tous les officiers. La plupart d’entre eux ne sortent pas de la visite obligatoire à l'occasion du 1" janvier et se confinent dans l’élément militaire. Ce sont ceux-là surtout (|ui réalisent à la longue ce type universellement connu sous le nom de « vieille culotte de peau, » ou de « vieux pompon. » Pauvres gens pas mauvais au fond, mais (|ui ne soupçonnent presque pas la vie en dehors de leur étroite sphère. Habitués depuis longtemps à ne jamais penser par eux mêmes, l’esprit comprimé par l’absolutisme militaire, ne connaissant que l’ordre et la consigne, ce sont par excellence des instruments inconscients entre les mains de l’autorité. Qu’ils soient généraux ou simples capitaines, la différence n’est guère sensible; jamais ils ne sont quelqu’un. Malheureusement pour l’armée et pour la patrie, ils sont nombreux et joignent à leur incapacité civique, une « morgue » militariste qui rejaillit sur tout le corps d’officiers. Le pékin pour eux est encore l’ennemi comme en 1815, du temps des demi-soldes; ils ont pour lui le plus parfait dédain. Même (piand ils quittent l’armée, ils le fréquentent peu. Leur seul désir est de prendre leur retraite dans une ville de garnison, où ils se font inscrire au cercle militaire. A partir, du moment

OÙ ils se retirent, on pourrait croire que leur vie intellectuelle va changer un peu. Il n’en est rien.

Du reste cela est commun à la plupart des ofliciers retraités, vieux pompons ou non ; ils ne peuvent pas sortir du milieu militaire, et cela se comprend ; partout ailleurs ils seraient dépaysés.

Quelques-uns cependant entrent dans la politique; ils deviennent conseillers municipaux, maires, députés, sénateurs. Leurs idées se modifient alors parfois, pas toujours. Quoi qu’il en soit, dès qu’on les remet en présence d’un chef, ils redeviennent les humbles subordonnés d’autrefois. Non que nous critiquions une déférence très compréhensible, mais ils ne s’en tiennent pas à cela : ils sont aussi timides, aussi craintifs, quelquefois aussi plats, hélas ! qu’au temps où ils étaient en activité ; 'jamais ils n’ont le courage de soutenir jusqu’au bout une opinion contraire à celle de leur « supérieur. » Il n’est même pas rare de voir celui-ci les bousculer tant soit peu, comme autrefois; eux trouvent cela tout naturel, et l’idée de protester ne leur vient même pas ; pour eux c’est dans l’ordre.

Ah I on ne subit pas impunément, pendant trente lans et plus, la loi de l’autoritarisme absolu, ({u’il soit militaire ou religieux; quand l’esprit en a subi [l’étreinte mortelle une fois, c’est pour toujours qu’il 'devient inconscient.

: Il faut les voir, ces pauvres vieux, dans les cérémonies militaires, dans les réceptions, quand ils .peuvent revêtir l’uniforme. Ils se remuent, ils vont ! le l’un à l’autre, ils (juémandent l’attention des phefs et, se plaçant sur leur passage, ils attendent, i heureux et fiers, que le général ou le colonel dai- : ^

L’OI’nClER

gne leur serrer la main et leur dire un mot. Leur grande peur est d’êlre oubliés I On leur a répété pendant toute leur vie que l’armée, c’est la grande famille et ils l’ont cru. Non qu’ils aient tort à un certain point de vue; il est seulement regrettable qu’ils se soient donnés ainsi tout entiers à cette vie étroite du militaire, la(j[uelle a encore pour le moment son utilité, mais qu’on ne saurait mettre en parallèle avec celle du citoyen qui comprend et pratique ses devoirs envers la patrie et plus encore envers l’Humanité. On leur a appris à défendre la frontière, et c’est tout ce qu’ils savent. C’est beau mais c’est insuffisant. Tout en étant prêts à la défense de cette frontière, nous voudrions que par un grand bond vers l’avenir, ils apprissent à la franchir et à la supprimer. Nous voudrions surtout les voir se préoccuper d’autre chose que de la marche en bataille qui n’est plus leur affaire, ou de la tactique nouvelle de l’artillerie. Bien des questions sociales et philanthropiques sollicitent leur esprit et leur cœur, pour qu’ils aient de quoi s’occuper.. Après avoir été presque inutiles pendant plus de trente ans, par suite de la fatalité des choses, il est vrai, ils devraient enfin penser à rendre quelques services. Au lieu d’organiser une foule de sociétés d’anciens militaires qui n’ont aucune raison d’être et ne servent qu’à entretenir un chauvinisme nuisible et atrophiant toute intellectualité, ils devraient songer à d’autres associations, à d’autres mutualités ayant un but plus noble et plus élevé.

Guérissez-vous donc enfin de cette nostalgie du sabre, et soyez des hommes et des citoyens, ô invalides de l’armée! Le sabre, croyez-nous, n’a ja-

mais rien résolu. Il a bien tranché le nœud gordien, mais il ne l’a pas dénoué. Toujours après lui les difficultés renaissent, et ses victoires ne peuvent être que passagères, malgré les apparences.

La table. — Du compte-rendu mensuel et de son caractère dégradant. — Des attributions du Président de Table. — Conversation ; thèmes préférés. — Quelques mots sur l’antisémitisme et sur Edouard Drumont.

La table est d’une importance capitale dans la vie intellectuelle de l’oflicier. C’est là qu’il apprend le mieux à connaître ses camarades, c’est la qu’il peut faire le plus d’observations utile.3 sur chacun d’eux, c’est là qu’il contracte lui-même une tournure d’esprit dont l’empreinte ne s’effacera que bien rarement par la suite. Pour l’officier sagace et indépendant, la table peut être un sujet presque inépuisalile d’études psychologiques, bien qu’à vrai dire, on en puisse ramener les diverses individualités à quelques types bien caractérisés.

Pour l’officier ordinaire elle n’est qu’un des nombreux moules de l’organisme militaire, contribuant pour une large part à la formation de ces personnalités anonymes que nous sommes généralement.

Voici ce que dit le service intérieur des troui^es au sujet des tables d’officiers :

« Le lieutenant-colonel est spécialement chargé » de la surveillance des tables des officiers ; il s’as- )) sure que les officiers payent leurs dépenses régu- )) lièrement tous les mois. »

» Les officiers supérieurs et le médecin-major de » classe vivent ensemble.

» Les capitaines, le médecin-major de 2® classe » forment une ou plusieurs tables; les lieutenants, )) les sous-lieutenants, le médecin aide-major et le » chef de musique en forment une ou plusieurs au- » très. »

Et plus loin :

« L’officier le plus élevé en grade, ou le plus an- » cien dans le grade le plus élevé, est le président » de la table ; il use de son autorité pour y mainte- » nir l’ordre et la bonne harmonie. »

Nous appelons particuliérement l’attention du lecteur sur les premier et dernier paragraphes de notre citation. Pour s’assurer que les officiers payent régulièrement leurs dépenses tous les mois, le lieutenant-colonel se fait généralement adresser à la fin du mois, un état de pensions signé du président de table et certifiant que tous les officiersont payé. Cet état est également signé par le restaurateur.

Ainsi donc, voilà des hommes investis d’une haute et noble mission, à ce qu’il paraît; ayant des fonctions importantes, puisqu’ils seront chargés de mener des escadrons, des batteries ou des compagrtles à l’ennemi; des hommes qu’une éducation soignée et une instruction ^étendue placent parmi

l’élite de la nation ; auxquels on confie la tâche grandiose de conduire les autres et de leur servir d’exemple, des dirigeants, pour tout dire.

Eh bien ! ces hommes n’inspirent même pas la I confiance qu’on accorde au dernier des commis de 'bureau, au plus modeste des employés de l’Etat, j Tous les mois un de leurs chefs est chargé de I s’assurer qu’ils payent leur hôtelier. On n’hésite ,pas, le cas échéant, à leur confier la vie de leurs semblables, mais on n’ose pas leur confier leur solde sans contrôle; on veut savoir ce qu’ils font de leur argent.

Comment voulez-vous, après cela, que ces hommes aient une conception nette du libre arbitre, de la liberté et de la responsabilité? Tenus en laisse pendant toute leur vie, n’ayant même pas, nous le répétons, la libre disposition de leur bourse, ils ne peuvent que toujours se retrancher derrière l’autorité et invoquer Tordre reçu, la tradition admise, N’étant pas habitués à se conduire euxmêmes, ils ne sauraient faire acte de citoyens.

Nous en avons eu la preuve manifeste dans cette .malheureuse afi’aire Dreyfus. Après l’arrêt de la 'Gourde Cassation et avant le jugement du Conseil de guerre, l’opinion des officiers ne s’était nullement modifiée : pour eux Dreyfus était plus coupable que jamais.

La preuve?

L’affirmation des cinq ministres.

« — Et Tenquête de la chambre criminelle, disions-nous?

, — Que nous importe? répondaient-ils; les juges sont des « crapules » achetées par les -Juifs.

l’officier

— Mais les dépositions des témoins, signées par eux-mêmes, les avez-vous lues? Essayez donc de les lire dans les journaux qui les donnent m-ex/enso, et tâchez, pour une fois, de vous faire une opinion par vous-mêmes.

— Ce n’est pas la peine, notre opinion est faite ; vous comprenez que du moment que cinq ministres affirment, il n’y a pas à douter.

— Pardon, mais parmi ces ministres, Billot a avoué lui-même n’avoir pris qu’une connaissance superficielle du dossier. Chanoine ne l’a même pas entr’ouvert. Mercier non plus, puisque de son temps il n’existait que le bordereau, Cavaignac...

— Des blagues. C’est V Aurore qui dit ça.

— Non pas, ce sont les témoins eux-mêmes dans leurs dépositions...

— Tarare ! ce que disent les journaux ou rien... »

Et voilà !

Quelles ressources peut-on espérer trouver chez ces aveugles?

Il est vrai aussi qu’on leur demandait trop tout d’un coup ; l’éducation a besoin d’être graduée. Voilà des hommes qu’on a habitués à ne pas penser pendant toute leur vie. Craignant une chute possible pour quelques-uns d’entre eux, on les a rigoureusement maintenus dans une voie étroite et uniforme pendant toute leur carrière. On a mis tous les soins possibles à leur éviter les obstacles ou les fondrières dangereuses. Ils ignorent les périls courus parfois par les âmes, n’ayant jamais été mis en présence du précipice. Tels des moutons, au parc comme en route, ils ont toujours été flanqués de chiens vigilants. Tout allait bien tant que la

I situation restait normale, tant que la route était bonne. Mais voici que soudain on s'est trouvé devant l’abîme. Alors, n’ayant pas l’habitude de se I mouvoir par eux-mêmes, de se diriger suivant leur t' volonté propre, ils ont perdu toute mesure ; le premier d’entre eux, celui de tête, s’étant jeté à la mer,

; tous les autres ont suivi pêle-mêle, malgré Panurge,

; malgré les chiens de garde, malgré tout. En vain i leur criait-on casse-cou, ils bêlaient !

C’est ainsi que cela se passe dans les tourmentes, quand les hommes n’ont pas été suffisamment tremil pés par les événements antérieurs. Accoutumés à ne pas voir par leurs propres yeux et à se laisser îi conduire au lieu de se conduire eux-mêmes, ils j perdent la tête et dépassent toutes les limites : de ' là les excès des révolutions. Eduquez-les, faites-en ' des hommes libres et vous n’aurez plus que l’évolu- : tion naturelle et légitime.

Gela se conçoit.

L’être humain, qu’il soit militaire ou civil, moine ; ou laïque, est soumis à la loi du libre arbitre; il ne i| peut se développer que par lui-même. La société doit l’y aider en mettant à sa disposition toutes I, les ressources dont elle dispose, mais non l’y contraindre. Le principe vivitie, la règle tue. Chargez l’homme de telle ou telle fonction, peu importe,

, mais laissez-lui son indépendance; une fois le but ' nettement fixé, laissez-lui le choix des moyens.

|j Sinon, vous étoulfez son initiative.

En agissant autrement vous pourrez en faire un bon sous-ordre, un excellent instrument, vous n’en Il ferez jamais un homme.

Vous voulez que je prépare mes semblables à la

L’OFFICIER

défense de la frontière? Soit. Assurez-vous que je remplis consciencieusement mon métier, que je suis capable de le remplir, c’est votre devoir, mais laissez-moi tranquille en dehors de cela. De quel droit venez-vous contrôler ma bourse, de quel droit vous occupez-vous de la direction de ma vie privée? Car vous intervenez jusque dans le mariage (nom en rejoar/eî'ons) vous me forcez à me marier selon votre goût? Mais c’est dans votre intérêt, me répondezvous; nous vous évitons ainsi des difficultés pour l’avenir, nous vous empêchons de faire des dettes et de tomber peut-être dans des compromissions fâcheuses; ce que nous en faisons, croyez-le, c’est pour votre bien.

Pour mon bien? Je proteste.

Mon bien veut que je sois libre, que je sois aux prises avec les difficultés de la vie afin d’apprendre à les surmonter; mon bien veut que j’acquière de l’initiative, de la volonté, de l’énergie, du caractère. Si vous vous substituez constamment à moi, je ne le pourrai, car seule l’épreuve trempe, seule elle forge les âmes.

Mais si vous sombriez, dites-vous, si cette épreuve, au lieu de vous grandir, vous précipite dans l’abîme?

Qu’importe 1 C’est dans la chute parfois qu’est le salut. C’est quand on est tombé qu’on apprend à se relever, et souvent à s’élever bien haut, plus haut que celui qui jamais ne tomba parce que jamais il ne s’éleva : l’aigle peut choir, le ver de terre, non! Mais j’admets votre thèse. Je suppose que la chute soit toujours l’écroulement.

Eh bien 1 après?

Avec votre système, vous aurez peut-être sauvé un individu, mais vous en aurez annulé cent.

, Croyez-vous qu’il y ait compensation pour la so- ! ciété et pour Dieu? J’invoque Dieu parce que je crois qu’il a toujours eu l’intention de créer des âmes libres et agissantes et non des instruments inconscients.

Ah ! ce n’est pas ainsi que vous formerez des hommes, et surtout des guerriers dont les princi- ; pales qualités doivent être précisément celles que nous venons d’énumérer plus haut. Pour avoir des vaillants et des forts, des gens qui voient vite et , juste, sachant prendre un parti avec décision et l’exécuter avec énergie et rapidité, des gens ne désespérant jamais, habitués qu’ils sont à la lutte; capables de tous les dévouements et de tous les sacrifices; sachant endurer et faire endurer aux autres toutes les fatigues et toutes les épreuves, des hommes enfin, encore une fois, il faut renoncer à votre système d’éducation et de dressage.

Brisez vos moules uniformes et vos cadres rigides. Etayez simplement pendant les premières années, puis laissez pousser librement. Cultivez avec soin, mais pas de serres. De l’air ! de l’air ! on étouffe dans votre atmosphère artificielle.

' Que nous importe l’érudition de vos officiers si leur âme est comprimée? L’instruction a pour but de développer l’esprit, d’agrandir l’horizon intellectuel, mais elle ne le peut qu’à condition de lui l: fournir un terrain favorable; si celui-ci est épuisé i par votre semence nuisible, la bonne graine ne I pourra pas y germer, et vous aurez fait de l’instruc- I tion un art d’agrément, simplement. Et à un moment

l’ofkicier

donné elle pourra devenir dangereuse pour le pays el pour vous, parce que vous l’emploierez mal.

Tout cela est bel et bon, me répondrez-vous, mais si on vous laissait faire, certains officiers tomberaient dans la boue et éclabousseraient tous les autres. Il ne le faut pas, l'armée devant être immaculée. Nous sommes tous solidaires.

La solidarité! Nous y voilà.

Mot sublime, mot monstrueux.

Telle qu’elle a été toujours comprise dans le monde catholique, nous estimons que la solidarité a fait plus de mal à l’Humanité que toutes les guerres réunies dont la vieille Europe a été le théâtre depuis l’invasion des Barbares jusqu’à nos jours.

Ce peut être effrayant un mot, voyez-vous?

Ainsi tenez, ce mauvais calembour :

« Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon )) église )). Sous prétexte que cette pierre ne doit pas être ébranlée, que le catholicisme est dur comme un roc, on a voulu le rendre aussi immuable que Dieu : défense d’en rien modifier. De là les hérésies sanglantes, les schismes, l’Inquisition, les guerres de religion, et cette résistance acharnée au Progrès qui depuis si longtemps paralyse l’esprit humain! De là le pape de Home et les Jésuites, ces hommes noirs et sinistres, cette incarnation moderne de TElsprit du mal, si tant est qu’il y en a un.

Il paraît qu’en l’an de grâce 1481, Ahriman s’enveloppa d’un corps humain et naquit en Espagne sous le nom de Loyola. L’Eglise en a fait un saint, c’est logique.

La solidarité mal interprétée a donné naissance à ce dogme effrayant du péché originel qui depuis

plus de six mille ans fait douter de Dieu; depuis dix-neuf siècles elle fait persécuter et massacrer les Juifs parce que quelques-uns d’entre eux crucifièrent un des leurs, prophète, ce que nous avons fait mille et mille fois, nous tous, chrétiens, et pour les mêmes causes, et ce que nous serions prêts à recommencer : on l’a bien vu pour Zola.

La solidarité existe, c’est incontestable, mais non comme on l’entend généralement. De quel droit voulez-vous nous imposer le contact répugnant, l’association honteuse d’un Esterhazy et des quelques menteurs, faussaires, traîtres et peut-être assassins qui, pendant un temps, gravitaient autour de lui? Pour notre part nous protestons énergiquement. Et si tous nos camarades de l’armée avaient protesté, nous n’en serions pas où nous en sommes.

Cela leur était d’autant plus facile (ju’ils n’avaient qu à garder le silence, conformément au règlement. Hélas! la fâcheuse solidarité les a entraînés: voyez les Listes rouges. Lisez d’autre part, les discours ou ordres du jour que quelques-uns ont prononcés; ce n’était certes pas pour se dégager des mauvaises compromissions. Et ceux ({ui ne parlaient |ipas les approuvaient hautement, nous en savons ■^quelque chose, nous qui vivons parmi eux. Alors | pourquoi se plaint-on des généralisations ? Ceux i‘qui attaquent le corj^s d’officiers en bloc sont absolument dans le vrai; à part de très rares exceptions, d’honneur de la Erance, son salut peut-être, exigent un remaniement complet de l’organisation militaire et surtout du corps d’officiers. Il faut en finir avec icette jésuitière qui ne saurait s adapter à l’esprit .moderne.

L’OFFICIER

Nous parlons de l'honneur de la France et non de celui de l’année; ce dernier est vraiment en mauvaise posture depuis les récents événements. ! Après toutes les infamies commises en son nom, ! jusques et y compris l’autorisation légale pour les! officiers de tenir des maisons de passe, {Décision du î Conseil d'enquête d' Estarhazy et Icllre du général Zur- ! linden au ministre), nous pensons qu’il vaut mieux ne plus en parler à l’avenir. !

D’ailleurs en ce qui nous concerne, nous ne nous étions jamais douté qu’il y eût deux honneurs ; celui de l’armée et l’autre, pas plus que deux justices, du reste. Il est vrai que pour les élèves du père Du Lac il y a bien deux morales.

Ce qui est arrivé était fatal.

Pour éviter (soi-disant), quelques chutes, vous avez eu une catastrophe. Et comment en pouvait-il être autrement ? En proclamant votre fausse solidarité, vous vous liez les bras d’avance, vous vous engagez à soutenir les coupables, car nous ne vous supposons pas assez naïfs pour penser que vous vous flattiez, avec votre système d’éducation, de ne pas en avoir parmi vous. Vous n’ignorez donc pas que vous pourrez avoir, que vous aurez des brebis ; galeuses. A moins que vous ne croyiez à l’infailli- : bilité des hommes, après celle du pape? Toutes les , aberrations sont possibles, après tout. Un de nos ; grands chefs a cependant dit que l’armée, comme le soleil, a des taches. Faisons donc comme lui, avouons-les. N’essayons pas de les cacher mais tâchons, au contraire, de les effacer en nous servant de réactifs énergiques. Surtout plus de pratiques dans l’ombre ; laissons-en le monopole aux tristes

disciples de saint Ignace. Séparons-nous des gens tarés, répudions-les hautement. Garder le silence, c’est devenir complice.

Reprenons maintenant le texte de l’article du réglement, cité au commencement de ce chapitre. (( L’officier le plus élevé en grade ou le plus ancien » dans le grade le plus élevé, est le président de » la table ; il use de son autorilé pour y mainlenir l'urn dre el la bonne harmonie. »

En vérité, c’est trop.

« L’autorité » nous poursuit jusqu’à table. On revient de la manœuvre, on quitte le quartier momentanément, on est heureux de se délasser un peu l’esprit, de s’étirer les fibres intellectuelles, d’échapper un instant à l’énorme pression du cerveau et on retombe, dans quoi? Où? Dans la même ornière, celle de la contrainte. Même à table, il vous sera interdit d’être votre maître, de ne dépendre que de votre conscience et de votre éducation. Il faudra vous soumettre à une censure rigoureuse dans vos paroles, à des exigences parfois stupides, à un autoritarisme d’autant plus bête qu’il est plus inutile.

■Vraiment, il n’y a pas de quoi être fiers.

Ainsi voilà une table de capitaines, comprenant en moyenne des hommes de trente-cinq à quarantecinq ans, et quels hommes? Une élite, à ce qu’il paraît. Eh bien! il leur est interdit d’être libres à table, pendant leurs repas, même pas entre la poire et le fromage. On n’a pas confiance en eux. Les règles du savoir-vivre qui suffisent à régir les rap-

ports des convives de table d’hôte, sont insuffisan tes à régir les leurs. Des avocats, des juges, de prol'esseurs, des l'onctioiiuaires de tous ordres S( réunissent à des tables communes et vivent ei bonne intelligence, grâce à leur éducation et à lem tolérance réciproque. Des ofliciers ne sauraient h faire, et il leur faut un pion comme à des potaches Vraiment, encore une ,fois, c’est peu flatteur poui nous. Alors à quoi nous servent notre éducation e1 notre instruction, si elles ne nous rendent même pas capables d’être sages à table?

Si encore le président de table se bornait « maintenir l’ordre et la bonne harmonie '» en in terprétant ces mots dans leur esprit le plus large Mais pas du tout; on a soif d’autorité dans l’ar niée. Même quand on n’a que la supériorité de l’an cienneté, on en proiite pour ennuyer les autres Nous avons connu des présidents de table, surtout parmi les lieutenants, absolument grotesques Pour prévenir tout incident, ils en arrivaient à in terdire toute discussion sur les sujets passion nants, tels que la religion et la politique. Gela donne l’étiage intellectuel des milieux militaires les officiers sont incapables de s’occuper de ces (questions parce qu’ils ne sauraient garder la juste mesure ni le sang-froid, parce qu’ils se froisse raient constamment. Gomme c’est édifiant !

Mais alors, nous ne cesserons de le répéter, à quoi leur servent cette éducation et cette instruc tion tant prônées, destinées à en faire des hommes supérieurs?

Se réfugient-ils au moins, pour éviter ces sujets scabreux, dans des conversations intéressantes

en

sur l’art, sur la littérature, sur la philosophie, sur lia sociologie, sur une foule de questions, en un inot, sortant un peu de la banalité courante? C’est encore une illusion qu’il nous faut perdre.

Avant de pénétrer dans le milieu « officiers », mous croyions, comme beaucoup d’autres, que nous allions nous trouver en présence d’individualités relativement supérieures, dans un monde un peu relevé. Nous avons été bien déçu.

On parle souvent des conversations de corps de garde. Celles des tables d’officiers n’ont rien à leur envier et les dépassent même.

Quand, par exemple, on cause « femmes » aux tables des lieutenants, et Dieu sait si on en parle souvent, on tient des propos absolument dégoûtants; les limites de l’ignoble sont vite franchies. On s’étend complaisamment sur tous les détails obscènes de l’amour, sur les scènes les plus intimes et les pratiques les plus inavouables. Le sadisme de ces jeunes gens dépasse celui, tant flétri, de ces vieillards impuissants qu’on trouve dans les classes aisées, où l’inaction du corps et souvent la médiocrité de l’esprit, ajoutées parfois à une certaine hystérie héréditaire, caractéristique de la dégénérescence de la race, leur font des loisirs qu’il leur faut l)ien occuper; incapables de se réfugier dans la vie intellectuelle à laquelle toute une existence de jouisseurs les a peu préparés, ils continuent à se vautrer, sous des formes plus honteuses dans la débauche et dans la boue. Triste condition que la leur ! Beaucoup de nos officiers sont, à cet égard, de jeunes vieillards. La femme n’est pour eux qu’un instrument. Si elle savait combien peu

elle compte, en dehors de la bestialité sexuelle, pour la culotte rouge, combien peu on est réservé à son sujet, comment on la considère, elle reviendrait souvent de la confiance exagérée qu’elle nous accorde et de son engouement. Car, — et il est triste d’avoir à constater ce fait;, — l’officier manque généralement de discrétion à son sujet. On livre le nom d’une femme en pâture à la curiosité des camarades avec une facilité étonnante. On révèle les secrets les plus intimes de l’alcôve, on sait qu'une telle a un grain de beauté caché, que telle autre est plus ou moins habile dans les jeux de l’amour, que celle-ci est très vaillante et celle-là peu lascive. Quelquefois, quand on a à faire à de pauvres filles comme il y en a toujours dans les garnisons, on se les passe de l’un à l’autre avec le détail des « performances », comme s’il s’agissait de bêtes. On se rit de ceux qui font « du sentiment », de ceux qui, même dans les amours passagères, essaient de mettre un grain d’idéal. Jobards! dit-on derrière eux. Pour ces esprits forts, subir la loi du coeur est le dernier degré du crétinisme. Aussi ne la subissent-ils jamais. Nous verrons plus loin comment ils se marient, comliien peu une telle loi influe sur leurs combinaisons matrimoniales.

Mais disons un mot de ces femmes d’officiers (( irrégulières ». Où se recrutent-elles? D’abord dans la classe ouvrière et parmi les demoiselles de magasin. Il est admis que les pauvres filles des prolétaires doivent servir de passe-temps aux jeu-

I nés bourgeois, officiers ou non. On ne se préoccupe ; nullement des conséquences possibles ; quand une i de ces malheureuses est assez bête pour ne pas sa- ; voir éviter certaines « complications », on la laisse , tout bonnement se « débrouiller », suivant le mot I consacré ; il est rare qu’on songe à se préoccuper 1 de son sort et de celui de l’enfant. Tant pis pour ' elle! On ne Ta pas prise de force après tout, et per- : sonne ne la plaint. Si par hasard il s’agit d’une j petite bourgeoise, car le cas se produit tout de I même quelquefois, l’ofücier est obligé de réparer I la faute, sous peine d’être honni par tout le monde.

I D’ailleurs, ses chefs Ty forcent généralement. Nous ajouterons que c’est justice, mais pourquoi cette différence suivant qu’il s’agit d’une ouvrière ou d’une bourgeoise ?

Nous touchons là à une question délicate que nous nous proposons d’étudier dans un chapitre I spécial, celle du mariage des officiers. En atten- ' dant nous ferons remarquer que si les liaisons j passagères sont coupables dans tous les cas, elles le sont d’autant plus avec de jeunes ouvrières, que ces malheureuses n’ont que leur honneur pour dot et qu’elles ont déjà bien de la peine à vivre toutes . seules ; les rendre mères puis les délaisser ensuite I est donc une action infâme. S’il s’agit de jeunes I filles « de bonne famille », au contraire, la faute ! est grave incontestablement, mais le mal est moins j grand, car elles ont, en cas d’accident, les ressour- I' ces matérielles nécessaires pour subvenir à tous ' les besoins. Et c’est beaucoup, voyez-vous, que de 1 pouvoir donner à manger à son enfant. Ni honneur 1 ni pain, les insultes des uns et le mépris des au-

très, l’avenir fermé à tout jamais, c’est trop pour une pauvre fille. D’autant plus qu’elle manque généralement de la grandeur d’âme qu’une éducation soignée et une instruction relativement supérieure, sont censées donner à la jeune bourgeoise. Théoriquement celle-ci doit savoir supporter l’infortune beaucoup mieux que celle-là.

Ob ! nous savons bien qu’il y a les préjugés, mais comme nous ne les reconnaissons que pour les combattre, nous ne saurions les admettre dans notre discussion. S’il est déshonorant d'être flllemére, cela Test tout aussi bien pour la bourgeoise que pour l’ouvrière.

On nous dira aussi, et ce ne sera pas la première fois, que vraiment nous nous exagérons le malheur de ces filles de prolétaires, que nous leur supposons des délicatesses qu’elles n’ont pas, qu’une vie plus ou moins régulière ne les empêche nullement de trouver un mari dans leur milieu, qu’au surplus les jeunes gens de leur monde ne les respectent guère et que nous aurions bien tort de nous gêner. Oui, voilà l’argument qu’on nous a servi maintes et maintes fois. Voilà comment les dirigeants entendent l’éducation du peuple. Au lieu de réagir contre des mœurs un peu primitives, nous le reconnaissons, mais simplement dues à l’ignorance, au lieu de donner le bon exemple, ces oisifs ne pénètrent dans les masses que pour y répandre la corruption et y encourager la débauche. C’est ainsi qu’ils comprennent leur rôle, c’est ainsi qu’ils appliquent leur morale dite supérieure.

En dehors de l’ouvrière et de la demoiselle de magasin, fournissant le gros contingent des bataillons de Vénus, il faut noter aussi la jeune femme. C’est généralement une petite commerçante ayant fait des rêves autrefois, mais que les nécessités de l’existence ont forcée à épouser un calicot ou un tailleur, voire un petit fonctionnaire, et c|ui a une envie folle de savoir ce que c’est qu’un « homme du monde ». Naturellement, l’officier attire son attention. C’est si beau d’avoir un sabre et un cheval, de passer en tête d’un escadron ou d’une compagnie, ou mieux encore, d’un peloton ; d’avoir une culotte rouge et des galons, des bottes et des éperons! Et puis l’officier n’est-il pas renommé pour sa galanterie et pour ses promesses amoureuses ? Les malheureuses se grisent ainsi avec des légendes et des apparences et finissent souvent par commettre toutes les imprudences. Ah ! que ne se rappellent-elles toujours ce propos connu du colonel Ramollot, à savoir que l’officier se recrute dans le civil !

Notons aussi la femme de théâtre et surtout la chanteuse de concert qu’on se dispute généralement avec les sous-officiers « chic », ou les jeunes liourgeois oisifs. Ce genre de femmes coûtant généralement de l’argent, n’est guère abordable qu’aux officiers ayant un peu de fortune ou aux jeunes sous-lieutenants imprévoyants, qui se laissent aller ainsi à faire des dettes.

Nous ne parlerons que pour mémoire de la femme du monde.

On se figure assez aisément dans le « civil » que l’officier n’a qu’à se baisser pour en prendre. Tout

l’officier

sous-lieutenant, avant d’arriver au régiment, est convaincu que les marquises et les duchesses tomberont pâmées dans ses bras dès qu’elles l’auront vu. Dès sa première sortie, il « plastronne »; dès ses premières visites, il attend. Ce n’est qu’au bout de quelque temps que ne voyant pas venir la montagne à lui, il fait comme Mahomet. Pour la circonstance, ladite montagne se présente généralement sous la forme d’une petite modiste ou d’une ouvrière quelconque qui le console vite de la marquise rêvée.

Non, la femme du monde-ne « fournit pas beaucoup. » Est-ce par vertu? Nous ne le pensons pas. Nous croyons plutôt que c’est à cause des difficultés « d’exécution », à moins qu’elle n’habite une grande ville. Ces difficultés ne sont cependant pas si rigoureuses qu’on ne puisse les surmonter quelquefois. Aussi pourrait-on trouver dans presque tous les régiments quelques heureux « veinards », c’est ainsi qu’on les nomme. Ils sont généralement bien vus des femmes d’officiers supérieurs quand ceuxci sont beaucoup plus âgés qu’elles, ce qui est assez fréquent.

Mais n’insistons pas sur ce sujet qui est un peu en dehors de notre étude et continuons nos observations sur la conversation des officiers à table.

Après les femmes, viennent les chevaux dans les régiments des armes à cheval, à moins qu’ils ne viennent avant. Pour les officiers de ces régiments, le cheval est tout. Sortez-les de l’écurie, rien ne les intéresse plus. Savoir comment Bradamante ou Pégase se sont comportés le matin à l’obstacle est d’une importance considérable; raconter comment

Béatrix a fait « panache » à la haie est d’un inté* rôt palpitant. Nous n’insisterons pas par pitié pour l’intellect de nos lecteurs.

Autre grand sujet de conversation : casser du sucre sur le dos des supérieurs. Peu d’ofliciers y échappent malgré la rigoureuse discipline. Il faut avouer que les chefs prêtent souvent le flanc à la critique, mais cela se conçoit, ce sont des hommes. Notre critique porte surtout sur des questions de service et presque toujours sur de fausses interprétations du règlement, ou sur des prescriptions extra-réglementaires, car, nous l'avons déjà dit, chaque chef de corps veut faire son petit potentat.

Les récriminations et les plaintes à table, deviennent plus vives et plus fréquentes aux approches de l’Inspection générale. Il est peu d’officiers, en effet, et surtout de chefs de corps qui sachent se soustraire, à ce moment, à ce qu’on appelle « l’alfolement. » Dès que la désignation du général inspecteur est faite par l’autorité supérieure, on ne se préoccupe plus que d’une chose : se préparer à satisfaire ses niarollcs si on les connaît, se renseigner auprès des autres régiménts si on ne les connaît pas. Avec tel général il faut manœuvrer de telle façon, avec tel autre il faut s’y prendre autrement; le premier est très « coulant » sur la tenue du casernement, mais en revanche très exigeant sur l'habillement et le harnachement. Le second, très cocardier, sacrifie la tenue de campagne à la tenue de parade : se préparer en conséquente. Oue

L’OFFICIER

deviennent le règlement, l’intérêt du service, le liien du pays? Evanouis, disparus!

Ce qui importe, c’est de plaire, c’est de flatter les manies du général inspecteur, lequel se ligure, très sincèrement du reste, que sa méthode est la seule bonne, la seule rationnelle. Aussi faut-il voir avec quelle attention on guette ses moindres désirs, avec quel empressement on transforme en ordres ses moindres observations, souvent superficielles et irréfléchies. Ceci d’ailleurs est commun du haut en bas de l’échélle hiérarchique ; dès qu’un supérieur quelconque fait une observation, une simple remarque même, souvent en passant et sans autrement y penser, tous les subordonnés s’en exagèrent l’importance et la transforment en ordre, le règlement dùt-il être foulé aux pieds c'eut fois. C’est à qui montrera le plus de complaisance. On récrimine à part soi, mais nul n’ose faire remarquer au supérieur qu’il s’est trompé, et celui-ci est loin de se douter que « son mot en l’air », est devenu une consigne rigoureuse ; informé, il remettrait certainement toutes chose :.u point.

S’il en est ainsi des moindres observations faites par l’autorité, on peut se figurer aisément avec quel respect religieux sont accueillis ses ordres. Nous ne voulons certes pas en discuter la nécessité d’exécution rigoureuse et absolue, et nous nous sommes déjà expliqué à ce sujet, mais encore faut-il qu’ils soient donnés « pour le bien du service et l’exécution des règlements militaires. » Or, ils sont souvent en contradiction avec ces règlements. En ce cas, pour nous, l’obéissance est discutable. On se trouve, en effet, en présence : d’un

côté, d’une prescription émanant d’un colonel ou d’un général, par exemple, de l’autre, d’une prescription émanant du règlement, c’est-à-dire du Ministre de la guerre, ou du Chef de l’Etat. Pour nous il n’y a pas de doute, c’est la dernière qui doit être exécutée. Il convient donc, dans ce cas, de protester respectueusement, mais énergi<|uenient.

Protester !

Commenni, vous, officier, vous avez osé prononcer ce mot? Et l’avancement, et les faveurs?

En, effet, on aime peu les mauvaises têtes dans l’armée.

On entend par mauvaises têtes ceux qui ignorent les courbettes et les platitudes, ceux qui ont le courage moral de leurs opinions, et cela est très rare, excessivement rare, chez les officiers qui sont pourtant tous, paraît-il, des tranche-montagnes à la guerre. « Nos braves officiers d, dit-on couramment. Certes nous ne doutons nullement du courage de nos camarades et nous sommes convaincu qu’au jour du danger, la plupart d’entre eux feront leur devoir, mais d’autre part nous n’ai- I mons pas beaucoup les mots, les affirmations sans preuves. Or nous voudrions savoir sur quoi on se , fonde pour décerner un brevet de bravoure à des I gens qui, en très grande majorité, n’ont jamais couru aucun danger et n’ont pas pu, par conséquent, donner la mesure de leur courage. Peutêtre seront-ils des lions au feu? Mais on n’en sait .rien. Et nous avouons, au risque d’attirer sur nous ‘toutes les foudres des chauvins de parade, (jue le iiSpectacle que nous avons sous les yeux nous laisse un peu sceptique. Quand on manque de courage

L’OFFICIER

moral, on risque fort d’en manquer autrement.

Après tout l’exaltation en face du danger, l’entraînement de la masse peuvent peut-être suppléer à cette force calme et réllécMe que donne la conscience sûre d’elle-même, à cette capacité de sacrifice que seuls les nobles esprits possèdent. Et le patriotisme, nous dira-t-on"? Oui, le patriotismepousserait tout le monde en avant, espérons-le, mais en attendant il fausse complètement les idées. Tel qu’il est prêché par certains faux prêtres, c’est un fléau redoutable qu’on ne saurait trop combattre. Beaucoup de gens, par ce mot, n’entendent que la haine de l’étranger. Pour eux, un bon patriote est celui qui déteste cordialement l’Allemand et hait l’Anglais, qui le dit tout au moins, et qui fait partie de toutes les sociétés possibles ayant pour but d’en « parler toujours et de n’y penser jamais. » Ce patriote-là, comme l’a dit fort spirituellement quelqu’un, prend Strasbourg, tous les dimanches, sur la place de la Concorde. |

Pour nous, ce mot évoque un plus noble idéal. Etre tout simplement un honnête homme, vouloir la justice en tout et pour tous, dénoncer les abus où qu’ils se produisent, ne s’incliner que devant le Droit, même quand on est officier ; ne pas supporter les caprices ni les excès de pouvoir d’où qu’ils viennent, repousser certaines solidarités, ne se mettre à plat ventre devant personne, tout en étant déférent pour tout le monde et plus particulièrement envers les femmes, les vieillards et les chefs; aimer son pays, le vouloir grand et fort à condition qu’il soit juste; répudier toutes les violences, toutes les agressions et toutes les spoliations;

même quand elles doivent s'exercer à son profit, rien n’étant au-dessus de la Justice, pas même la Patrie, pas même Dieu; vouloir dans la politique des nations autant de morale et de lumière que i chez les individus, et la même morale, car il n’y en a pas deux, quoi qu’on en dise; voilà, entre autres qualités, celles qui nous paraissent caractéri- ; ser plus particulièrement le vrai patriote. Ce i patriote-là, croyez-le bien, saura défendre la frontière, si elle est attaquée, au moins tout aussi bien que les membres de là' Ligue des patriotes, et même que ceux de la Patrie française. Peut-être sera-t-il « presque aussi brave » que M. Déroulède.

Nous avons réservé pour la fin du chapitre le thème préféré de conversation depuis que l’affaire iDreyfus est revenue sur le tapis. Gomme bien on pense, on en a parlé beaucoup aux tables d’offijciers et si elle n’a donné lieu à aucun incident grave, c’est que tout le monde était d’accord. Les (rares « dreyfusards », s’il y en avait, se taisaient, me voulant pas se compromettre ou même risquer de se faire mettre en quarantaine.

!' Nous en connaissons cependant, qui ne se sont point tus et (|ui se sont attiré ainsi bien des aniimosités. Ils en ont souffert, mais comme ils nietitaient leur conscience au-dessus de tout, ils n’ont pas cru devoir modifier leur façon d’être. Aussi ;ont-ils fait part, suivant les étapes du procès, d’abord de leurs doutes sur le bien fondé du jugement ■de 1894, ensuite, après la publication du Figaro,

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de la certitude où ils étaient qu'une erreur avait été commise. Et ils ont manifesté leurs sentiments à haute voix et dans tous les milieux, en présence des chefs aussi bien que des camarades, toutes les fois qu’ils en ont eu l’occasion. Quelques amis demeurés lidéles les ont l)ien engagés parfois à ne pas se compromettre, sous prétexte qu’ils n’étaient pas des apôtres après tout, jamais ils n’ont cru devoir se rendre à ces conseils inspirés par une prudence qu’ils qualifiaient de faiblesse et même, tranchons le mot, de lâcheté.

C’est là tout ce que nous nous permettrons de dire pour leur défense, notre but n’étant pas de faire un plaidoyer en leur faveur, mais de nous livrer à une étude. Continuons donc nos observations au sujet de la question antisémitique puisqu’aussi bien c’est elle, en grande partie, qui s’est débattue sous l’étiquette de l’affaire Dreyfus.

Les théories absurdes et sauvages, inspirées d’un pseudo-patriotisme dont l’apparence a pu tromper les naïfs et ceux qui ont intérêt à se laisser tromper, que M. Drumont a mises en honneur à la honte de notre époque, ont trouvé un terrain éminemment favorable dans le corps des officiers, ce foyer de réaction et de cléricalisme, avons-nous déjà dit. L’influence de la compagnie de Jésus avait suffisamment pénétré les milieux militaires, pour qu’on pût être certain du résultat. Aussi, il serait puéril de le nier, le mal est grand, très grand, et il faudra sans doute bien des années et bien des efforts pour l’extirper.

Pour les officiers, le juif est au-dessous de tout. Nous en avons entendu qui, sérieusement, le cata-

loguaient après le... cochon. Contre le Juif tons les moyens sont bons, telle est la formule. Gomme on le voit, M. Drumont n’a pas perdu son temps.

Il fut un teijips où, nous-même, sans partager en aucune façon la manière de voir du leader antisémite, admirions sa crânerie et son courage à s’attaquer aux gros et aux puissants. Nous regrettions évidemment qu’il se montrât trop exclusif, en n’ayant pas un mot contre les exploiteurs catholiques ou autres, mais nous mettions cela sur le compte de l’idée fixe et nous ne lui en gardions pas trop rancune. A dire vrai, il nous était même assez sympathique, d’autant plus qu’il se posait en démocrate, disant indistinctement leur fait aux républicains et aux réactionnaires, voire même aux princes des familles ayant régné sur la France.

Une seule chose nous inquiétait, c’était sa religion.

Nul, plus que nous, n’a le sentiment religieux et nous croyons fermement que ce sentiment ne saurait périr dans le cœur de l’homme, parce qu’il y a été déposé par Dieu. Nous sommes déiste et spiritualiste. Nous comprenons toutes les religions, mais nous nous méfions de ceux qui se disent ca- Iholiques « pratiquants. »

A notre avis, en effet, il n’y a que deux alternatives : ou ces gens-là pratiquent, comme on dit, pour l’exemple, sans être croyants, et dans ce cas ce sont généralement des hypocrites ; ou ils croient sincèrement aux dogmes absurdes du catholicisme, et alors ils sont inintelligents ou faibles d’esprit.

Développons notre pensée.

Il y a beaucoup d’hommes de valeur qui pensent que les masses ne sauraient se passer d’une religion, tangible en quelque sorte, à cause de leur intellectualité relativement rudimentaire. Ces hommes, croyant donner ainsi le bon exemple, vont à l’église assez régulièrement et pratiquent réellement ; ils ont la foi, mais ne se font aucune illusion sur tous les accessoires de leur religion. S’ils ne cherchent pas à l’en débarrasser, c’est qu’ils ont peur d’être mal compris; ils craignent qu’on ne puisse mal interpréter leur pensée et qu’en voulant détruire quelques abus, ils ne jettent à bas tout l’édiüce. A notre avis, ils ont tort, car malgré les meilleures intentions du monde, bâtir sur l’erreur et le mensonge, c’est bâtir sur le sable: tôt ou tard cela s’écroulera. On n’a jamais le droit, même pour' faire le bien, de choisir de mauvais moyens. Admettre le contraire, c’est justifier, sans s’en douter, toutes les forfaitures, c’est donner droit de cité à l’horrible raison d’état, c’est même faire l’apothéose du crime. Que de braves gens, en effet, n’iraient-ils pas jusque-là? N’avons-nous pas vu de grands chefs de l’armée dire publiquement qu’on avait eu tort de traduire le capitaine Dreyfus devant un conseil de guerre? Il eût mieux valu, d’après eux, l’expédier au Soudan ou au Tonkin et le faire exécuter, comme par hasard, dans la brousse. N’y a-t-il pas de quoi frémir, maintenant qu’on connaît l’innocence de cet officier ? Lesdits chefs cependant étaient convaincus que si on avait agi comme ils disaient, on aurait fait le bien du pays.

Quoi qu’il en soit, les catholiques dont nous venons de parler sont estimables ; on peut déplorer

' leur erreur, mais non les mépriser. Nous les met- ■ tons donc en dehors de notre dilemme.

D’autres, au contraire, sont pratiquants parce qu’ils appartiennent àtel monde plutôt qu’àtelautre. Pour eux la religion est un frein nécessaire destiné à les garantir de l’appétit des masses qui, moins occupées du ciel, pourraient bien s’enquérir un peu plus des conditions de la vie sur la terre. En leur prêchant la résignation et en leur promettant le paradis, on a quelques chances de jouir en paix des biens temporels, cependant bien méprisables, au dire des bons apôtres.

D’autres, parvenus prétentieux et ignorants, vont à l’église parce que c’est bien reçu dans la bonne société, Plpiciers enrichis ou marchands de vins re- [ tirés des affaires, il leur tarde de gagner leurs let- I très de grande naturalisation dans la liourgeoisie. j Ne pouvant s’élever dans le domaine de l’intelligence, ils s’enfoncent dans celui du crétinisme et I de l’hypocrisie : à chacun suivant ses aiititudes. 1 Nous disons « crétinisme » parce qu’au fond, beau- 1 coup de ces gens-là ne sont pas très rassurés sur

Ice que leur réserve l’autre monde. Ayant fait pas mal de vilaines choses dans leur vie, le remords les J talonne sur le tard et souvent ils s’affolent ; alors ! ils se jettent dans le bigotisme et la superstition.

Ces deux dernières catégories, gens du monde ou parvenus, n’ayant pas la foi, ne peuvent inspii rer qu’un profond dégoût à tous les honnêtes gens, I à quelque religion qu’ils appartiennent.

' Enfin restent les ignorants et les simples qui ! croient à tout ce que leur enseigne la religion ca-

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tholique : ceux-là sont à plaindre et notre devoir est de les éclairer peu à peu.

Il paraît qu’il faut encore mentionner une nouvelle catégorie de croyants. Elle comprendrait quelques hommes instruits, de grands lettrés même, voire des écrivains célèbres, réellement convaincus, acceptant toutes les absurdités, depuis le péché originel jusqu’à l’infaillibilité papale, mais semblant, en revanche avoir oublié presque totalement l’Evangile. Nous pensons, malgré toutes les affirmations, que ces gens-là ne sont que des cabotins. Cependant, si leur conviction est sincère, nous ne pouvons l’attribuer qu’à une dépression intellectuelle et morale dont l’origine pourrait être utilement cherchée, croyons-nous, dans une grave maladie, dans une espèce d’auto-suggestion dont la souffrance, même « bonne », pourrait être la cause. Car, nous le répétons énergiquement, croire en Dieu, c’est naturel, être mystique même, c’est admissible , mais accepter les dogmes catholiques « quand on est instruit, » c’est faire preuve de faiblesse d’esprit ou d’hypocrisie.

Pour toutes les considérations qui précèdent, M. Drumont nous était suspect. Cet homme qui attaquait tout le monde, excepté le prêtre, excepté surtout la Congrégation, cette grande, accapareuse, excepté Rome, nous inquiétait. S’il s’était dit monarchiste sa tactique nous eût paru toute naturelle, la réaction royaliste ou impérialiste prenant son point d’appui dans le clergé. Mais il se disait

républicain, quelquefois même, socialiste. Socialiste et catholique pratiquant, cela nous paraissait tellement contradictoire, que nous soupçonnions un piège, d’autant plus que le socialisme chrétien (encore un bloc enfariné (jid ne nous dit rien qui vaille) n’avait pas encore été inventé.

Le mystère est maintenant éclairci.

Même en ne tenant aucun compte d’Odelin et des renseignements matériels connus sur la fondation de la Libre Parole, il est facile de voir, par simple induction, que c’est le journal des jésuites. Les jésuites seuls, en eflet, ont un intérêt primant tout et supérieur à toutes les considérations d’ordre politique et d’ordre social, à savoir celui de la religion et du pape, c’est-à-dire le leur. Peu leur importe la forme du gouvernement des Etats, pourvu qu’ils l’aient entre les mains et qu’ils soient toutpuissants. Peut-être même ont-ils une secréte préférence pour une république, gouvernement anonyme qui semble se prêter plus facilement qu’une monarchie au règne d’une théocratie souterraine. La monarchie, du reste, n’a pas toujours été tendre pour eux, tant s’en faut.

Ce que nous venons de dire semble d’autant plus vrai (|ue Léon XIII, ancien jésuite, a conseillé depuis longtemps aux catlioliques français de se rallier à la République. C’est qu’apparemment il la croit solide et qu’il n’entend nullement compromettre l’Eglise, dans une fidélité inopportune et inutile à la monarchie, inutile surtout.

Qu’on veuille bien ol)server son rôle dans l’affaire Dreyfus. Jamais, quels que fussent ses sentiments intimes, il n’a élevé la voix en faveur de l’innocent.

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lui, le prétendu représentant du Christ sur la terre, et cela malgré une lettre de la malheureuse femme du capitaine. Il a attendu les événements. i

A un moment donné, il a dû douter de l’avenir de la République. C’était lors du vote de la loi de dessaisissement. A ce moment-là, en effet, la Réaction a mené le combat avec une telle vigueur et un tel succès qu’elle a pu légitimement compter sur la victoire finale, d’autant plus que les pointages sur les Chambres réunies de la Cour de Cassation, semblaient donner bon espoir. Or, la révision rejetée, c’était incontestablement un triomphe pour la Réaction et les Jésuites. Qui sait où nous en serions à l’heure actuelle? Le pape, prudent, gardait l'expectative.

Mais quand décidément, malgré les pointages, les Chambres réunies, vaincues par l’évidence, se rangèrent du côté de la Vérité- et de la Justice, le pape n’hésita pas. Immédiatement il envoyait une lettre à l’archevêque de Rourges, puis une autre au cardinal Richard, recommandant de nouveau aux catholiques français le ralliement à la République.

« Mettez-vous du côté du plus fort et vous l’asservissez », telle est la politique des jésuites.

Pour M. Drumont l’arrêt de la Cour de Cassation a été un coup mortel. Tout le travail de sa vie a été annulé d’un coup, et le monument qu’il avait édifié si péniblement s’est écroulé subitement comme un château de cartes. L’intérieur malpropre, dissimulé soigneusement derrière une façade qui avait pu faire illusion à quelques esprits rétrogrades, est apparu aux yeux les moins prévenus. Quelques personnes relativement sérieuses et intelligentes,

quoique antisémites, en présence de la campagne acharnée, menée par la Libre Parole en 1894 d’abord, pour faire condamner un homme, en 1898-99, pour empêcher l’innocence évidente de cet homme d’être reconnue, se sont arrêtées épouvantées devant les (( attendus » de la Cour Suprême. Comme un jet de lumière a pénétré brusquement dans certaines cavités de leur cerveau où l’atavisme mauvais de la race, persécutrice de par Rome et pour Rome, semblait s’être concentré. Elles ont eu peur d’ellesmêmes et, tremblantes, se sont demandé avec etfroi d’où pouvaient leur venir ces instincts barbares dont l’étude ne leur paraissait plus offrir qu’un intérêt historique. De se reconnaître, elles, comme des spécimens vivants de ces générations qui firent les guerres de religion, cela leur parut monstrueux.

I Et c’est alors seulement que malgré leurs sympa- I thies d’antan, elles virent M. Drumont dans son : véritable rôle, d’autant plus que l’homme, après ) avoir été ignoble, devenait odieux.

On peut admettre, en effet, jusqu’à un certain ' point, sa campagne de d894. R a pu être trompé par Henry ou du Paty de Clam, et cela justifierait en ,j quelque sorte son acharnement. En 1897-98 même, la nécessité politique put l’excuser un peu. Mais ' en 1899, après la publication de l’enquête de la Cliambre criminelle, aucune circonstance atténuante j ne saurait lui êtré accordée. A partir de ce moment, nous le répétons, l’homme devient odieux. C’est I alors que sa mauvaise foi apparaît en pleine lumière, c’est alors que la férocité de Loyola et son ignominie éclatent, que son but se dessine nettement. Car Drumont, ne fùt-ce que par devoir pro-

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fessionnel, a lu les documents de l’enquête et est par conséquent certain, comme tons ceux qui les ont lus, de l’innocence du capitaine Dreyfus. Or que dire d’un individu qui, sachant qu’un homme est innocent, cherche à le faire condamner pour le^ besoins de sa cause !

« Tout ça, c’est de la politique », a répondu Arthur Meyer à Octave Mirbeau, quand ce dernier le chassa de Rennes.

Peut-on trouver dans le langage humain d’expressions assez fortes pour flétrir ces immondes, pour les marquer à jamais du sceau de l’infamie? Non, il n’y en a pas, et notre indignation ne peut s’épancher faute de mots.

Décidément, le Jésuite démasqué perd toute prudence et toute pudeur : il est capable de tout. Le Juif renégat est son digne acolyte.

Si encore il avait été le seul! Hélas, il faut l’avouer à la honte de la France et de l’humanité, sans compter Arthur et M. Rochefort que nous ne sommes point étonné de trouver à ses côtés en semblable occurrence, et tant d’autres, un renfort inattendu lui est venu ; l’ignoble Quesnay de Beaurepaire, ancien magistrat félon, parlant à chaque instant de Dieu et de la conscience auxquels il ne croit guère, s’est adjoint à lui. A eux deux, il ont cherché à créer des preuves à côté pour faire condamner de nouveau l’innocent. C’est le cas de leur adresser la foudroyante apostrophe de Victor Hugo à Napoléon III, dans sa fameuse lettre du 8 avril 1855, lors du voyage de ce souverain en Angleterre. A chacun d’eux on peut dire ceci ;

« Ah! la malédiction de l’avenir est une mer

» aussi, et votre mémoire, cadavre horrible, rou- » lera à jamais dans ses vagues sombres !

» Ah! malheureux! avez-vous quelque idée de la » responsabilité des âmes? Quel est votre lendemain? » votre lendemain sur la terre? votre lendemain » dans le tombeau? Qu’est-ce (|ui vous attend ?

M Croyez-vous en Dieu? Qui êtes-vous? .

et plus loin ; ,

» Je regarde l’éternel lirmanient, visage de la » justice éternelle, je fais des questions à l’ombre » sur vous, je demande aux ténèbres de Dieu ce )) qu’elles pensent des vôtres, et je vous plains, >■> monsieur, en présence du silence formidable de )) l’infini. »

Que si on vient nous dire que nous haussons ainsi Drumont et Quesnay à la hauteur d’un empereur, nous répondrons qu’à quelques degrés d’ignominie près, tous les bandits sont de la même taille, que Cartouche et Mandrin valent l’homme du Deux-Décembre; les uns opèrent sur le trône, d’autres dans la haute société et dans la presse, quelques-uns dans le prétoire, beaucoup sur l’autel, d’autres enfin au coin des rues et des bois : toute la différence est dans le milieu.

Ihi mot à ces deux hommes pour finir. Quoi (^ue vous en disiez, malgré vos grands gestes et vos airs inspirés, vous ne croyez à rien après cette vie. Le Père Dulac vous a sans doute dit que la religion, c’est de la blague, qu’elle est faite pour exploiter le peuple, mais qu’au fond il n’y a rien, ou bien qu’il répondait de vous. Erreur! Dieu existe, soyezen certains. Il ne punit pas, mais il traite chacun

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suivant ses actes. Si le Jésuite a dit qu’il se chargeait de « vos âmes », il vous a trompés; Dieu ne connaît pas ces trafics honteux : chacun est directement responsable. Tenez-vous le pour dit. Soyez assurés aussi que toutes les palinodies de la dernière heure, toutes les pompes de l’Eglise et toutes ses prières tarifées et hypocrites, ne vous serviront à rien; que toutes les messes qu’on pourra faire dire pour vous ne sauveront pas vos âmes de l’abîme, que vous êtes marqués par la Némésis vengeresse et qu’elle vous frappera ! Déjà, sur votre épaule, je vois la chair fumer!

Amen 1 car le crime doit être puni.

Du militarisme. — L’armée républicaine d’aujourd’hui est moins démocraticiue que l’armée impériale. — Du « pékin » en général. — En pays conquis. — Sentiments des offi- 1 ciers vis-à-vis de l’ouvrier, du paysan, du répu])licain, du socialiste, du journaliste, de la presse. — Le commandant Marcliaml et le socialisme. — Comment ils choisissent leurs journaux.

I Le militarisme, voilà l’ennemi!

Tel devrait être, à notre avis, le cri de ralliement i do tous les esprits vraiment libéraux de notre époque. Non que la fameuse apostrophe de Gambetta cesse d’être vraie et que le cléricalisme ne soit plus un danger. Au contraire, c’est toujours lui qui est la cause, c’est là qu’il faut chercher l’origine du 'formidable mouvement de réaction, auquel nous assistons depuis deux ans. Mais un phénomène I singulier s’est produit qui a totalement changé la I physionomie du combat. L’axe de la lutte s’est en I quelque sorte déplacé pour se transporter du terrain

du dogme religieux sur celui du pseudo-patriotisme; il en avait déjà été ainsi du temps de la Boulange. La Congrégation a décidément jugé ce premier terrain intenable, et, sans perdre son temps en faux mouvements, avec cet esprit de décision et cet àpropos qui la caractérisent, il faut le dire à son honneur, elle a choisi le second, en ayant soin, pour plus de précautions, de masquer ses batteries.

Kllea compris en elîet, malgré l’ignorance encore formidable des masses, qu’elles étaient déjà trop éclairées cependant pour se laisser mener au combat avec le seul cri d’autrefois ; « Dieu et le roi t »

Du reste, nous l’avons dit, elle a supprimé carrément le roi.

Elle a donc effacé la croix sur sa bannière, et par deux fois, en dix ans, elle l’a remplacée par le sobre (( revanchard », se souciant fort peu, au fond, qu’il y ait revanche ou non, pourvu qu’elle atteigne son but. L’Alsace-Lorraine, en effet, est le moindre de ses soucis.

Cette manœuvre a été très habile et par deux fois elle a failli être couronnée de succès. Il faut un drapeau visible à la foule, un symbole concret, son intellect ne se prêtant encore que-très difficilement à l’idée abstraite. Celle-ci conduira toujours les esprits ayant une certaine culture, jamais les autres.

Que venez-vous parler à la masse de Justice éternelle, de Droit, de Vérité qui ne saurait périr? Elle en sera ahurie et ne comprendra pas. Bien mieux, elle vous regardera de travers. Du moment cjue vous lui tenez un langage incompréhensible, c’est que vous avez une idée de derrière la tête.

que vous cherchez à la tromper avec de jolies phra ses. Le paysan prend facilement le missionnaire pour un charlatan ; il se méfiera donc de vous. Vienne à ce moment-là quelqu’un qui lui parlera un langage plus à sa portée en dénaturant le vôtre, et le soupçon se confirmera dans son esprit, vous serez un ennemi.

Vive l’armée ! lui dira le nouveau venu, et du coup il gagnera sa sympathie. Celui qui vient de vous parler, ajoutera-t-il, vous a entretenu de « Justice éternelle, de Droit, de Vérité »; ne le croyez pas, son but est de détruire l’armée que nous avons eu tant de peine à réorganiser depuis nos désastres, afin de livrer la France à l’étranger. Cet homme est un « sans-patrie » qui a touché un million de l’Allemagne ou d’un syndicat de trahison pour mener à bien son œuvre infâme ; il veut que nous devenions tous Allemands, Italiens ou Anglais.

Le prolétaire crédule, lui, ne remarquera pas la contradiction évidente de ces paroles. Il ne se dira pas que du moment que celui qu’on lui dénonce est un sans-patrie, il n’y a aucune raison pour qu’il veuille cesser d’être Français et devenir Allemand, par exemple. Non, il ne verra que la justification de son premier soupçon.

(( Je ne m’étais pas trompé », se dira- 1- il, et sur cette intime satisfaction d’amour-propre, il sera à jamais gagné à la cause qu’il croit bonne et qui n’est que celle de la Réaction et du mensonge. Car on se garde bien, comme vous pensez, de l’initier à la vraie doctrine. On se gardera bien de lui dire, par exemple, que « Vive l’armée! » cri idiot s’il est sincère, c’est-à-dire s’il vise réellement toute l’ar-

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niée, autrement dit nous tous, signifie : Vivent ceux qui possèdent et jouissent et n’entendent pas sacrilier une partie de leur bien-être ou de leur superllu à faire la part du pauvre. Non, on vivra sur une éipiivoque. Dans la grande masse qui est l’armée, on ne verra que quelques prétoriens, dernier vestige d'un état social disparu, et l’on s’accrochera à eux comme à une dernière branche de salut, dans cette tourmente révolutionnaire qui, depuis plus d’un siècle, tantôt violemment, tantôt lentement, mais toujours sûrement, emporte un à un tous les remparts de l’autorité malsaine fondée sur la Force. Et c’est ceux-là qu’on acclame en criant : Vive l’armée ! c’est ceux-là qu’on invoque avec ces grands gestes héroï-comiques ou ces airs pleurnichards, qui distinguent tous les clowns de la politique ou de la sacristie, vieux chevaux de retour ou néophytes stupides, quoique célèbres, abêtis par le confessionnal. Seulement, on se garde bien de le dire au peuple. Pour celui ci « vive l’armée! » c’est toujours le noble cri d’antan avec lequel on célébrait nos gloires guerrières le cri destiné un jour à nous mener de nouveau à la victoire. Cette conception est encore acceptable en somme et l’on comprend qu’elle puisse constituer un idéal, bien qu’à la vérité l’esprit humain ait singulièrement avancé depuis quelques années. Le temps n’est pas éloigné où la colonne Vendôme et l’Arc de Triomphe de l’Etoile apparaîtront comme les signes visibles de la barbarie et n’auront plus qu’un intérêt historique. Tous les esprits de valeur sont de cet avis et lïe sont plus guère divisés anjourd’hûi (nows parlons de beûx qui s'ônl sincères et qili le disent) que par une

question d’opportunité que nous avouons ne pas comprendre pour notre part. En effet, sous prétexte que le moment n’est pas encore venu, que les esprits ne sont pas encore mûrs pour l’internationalisme, on continue à leur inculquer des principes faux, et à exciter les citoyens d’un pays contre ceux du pays voisin. Il n’y a point de raison pour que cela finisse. Jamais les esprits ne seront mûrs si jamais vous ne les instruisez, si toujours vous leur enseignez une fausse morale. Un changement social ne se fait pas comme un changement de décors. Il faut s’y prendre longtemps à l’avance et former les esprits dans un sens convenable. De cette façon, l’évolution, quelque profonde qu'elle soit, s’accomplira d’elle-même un beau jour, presque insensiblement. Sinon vous aurez une révolution, à un moment donné, car il est des événements fatals qui doivent s’accomplir d’une manière ou d’une autre. Cessez donc de fausser l’esprit humain et de garder le silence sur certains faits dont il doit être instruit, sur certaines idées qu’il doit s’approprier; il faut lui en parler pour qu’il sache et qu’il ne soit pas trop ébloui ensuite par la pleine lumière. Habituez-le peu à peu au jour ; que l’aurore précède le grand soleil. C’est la seule façon d’éviter le brusque déi'hirement de la nuée et le coup de tonnerre.

Vraiment nous avons peine à comprendre le raisonnement suivant que bien des gens très sincères et très intelligents nous tiennent parfois.

Oui, disent-ils, l’internationalisme est désirable, oui, l’internationalisme est l’état social de l’avenir. Mais en attendant il n’est qu’une utopie. Il

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faut être de son temps et ne pas se laisser aller à des réformes prématurées dont nous serions les premières victimes. Pendant que nous affaiblissons le patriotisme chez nous, les Allemands le développent chez eux par tous les moyens; nous serions infailliblement leur proie si on vous écoutait. Chaque chose à son heure.

Nous écartons d’abord cette prétendue contradiction entre les Allemands et nous, et nous disons . que l’internationalisme fait plus de progrès chez eux que partout ailleurs; mais ceci n’est qu’une question d’espèce. Discutons le principe.

Eh bien! nous basant nous-même sur le côté pratique de la vie, sur les lois de l’évolution sociale, nous croyons que vous avez tort.

En effet, de ce que vous vous ralliez à une opinion qui vous paraît très avancée pour votre temps, de ce que vous la défendez énergiquement, selon votre conscience, il ne s’ensuit nullement que vous la ferez triompher. Avant d’en arriver là, il faudra pénétrer les masses, il faudra que la lumière qui vous éclaire, éclaire aussi les autres, et ce n’est que lorsque les illuminés seront en majorité que l’utopie d'hier sera la vérité d’aujourd’hui.

Oui, il y a un moment « opportun » pour toutes choses, parce que toujours il faut compter avec, l’homme, son ignorance et ses préjugés, parce que pour les choses, même les plus simples, on se heurte toujours à certains obstacles qui sont dans la fatalité. Mais il dépendra de vous d’avancer ou de reculer ce moment; il ne vous appartient pas d’en escompter la date, elle est dans les secrets de Dieu. Pour vous, il n’y a qu’une façon d’agir, une

I seule, celle de mettre vos actes et vos paroles en |l harmonie avec vos pensées. Vous pensez que l'inif ternationalisme est juste? Vous devez le dire et - vous devez faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que son règne arrive le plus tôt possible. Ne ‘ craignez pas d’aller trop vite; des obstacles fatals, !| nous le répétons, dus à l’ignorance et à la routine, ij sont là qui paralyseront votre effort. Toute idée J neuve, vous le savez bien, conquiert rarement la \ majorité des esprits du premier coup ; elle ne fait j son chemin que peu à peu. Voilà pourquoi on peut dire d’elle que le moment opportun de la mettre en pratique n’est pas encore venu. Mais ceci ne vise ([ue le retard fatal propre à toute évolution, nous y insistons; cela ne veut dire nullement que ceux qui trouvent cette idée bonne, sont autorisés à la reléguer momentanément dans le domaine du rêve. S’il en était ainsi, si tout le monde raisonnait comme vous, elle resterait éternellement dans ce domaine. Il est facile de comprendre en effet, qu’elle ne pourra pénétrer dans la réalité de la vie qu’autant qu’elle fera le plus d'adeptes possible, nombreux et sin- I cères. Cela ne se peut que par la libre discussion, I par les efforts de ceux qui savent auprès de ceux I qui ne savent pas. Si vous ne parlez jamais de votre ! conviction, si tous ceux qui pensent comme vous i en font autant, bien plus, si vous l’attaquez chez les rares rpü osent la formuler, sous un prétexte erroné d’opportunité, il est évident que jamais cette idée ne triomphera.

Non, non, il n’y a pas vingt façons de concevoir ce qu’on croit être le progrès. Du moment où une réforme vous paraît juste, vous devez chercher à

L’OFFICIER

la réaliser. Si elle n’est pas encore mûre, vous pouvez être tranquille, vous ne réussirez pas et n’aurez pas à déplorer de mauvais résultats. Et quelque modeste que vous soyez, quelque petite que soit la sphère dans laquelle vous vous mouvez, ne eraignez pas de faire des efforts inutiles, ne vous retranchez pas derrière ce commode et désolant : à quoi bon? qui est la formule de tous les sceptiques et aussi celle des égoïstes d’un certain genre. Vous ne savez pas ce que sera l’avenir. Les idées sont comme les germes de certaines fleurs et de certaines plantes : quand elles sont dans l’air, elles sont emportées par le vent et vont parfois féconder des terrains auxquels on ne pensait guère. Défendez donc toujours votre opinion, ou mieux cherchez toujours à la faire partager aux autres, si vous la croyez bonne, tout en évitant d’être importun naturellement.

Tont ceci bien entendu doit être fondé sur la libre discussion, ainsi que nous le disions plus haut. Autant il est légitime de chercher à convaincre, autant il est odieux d’imposer, même ce que l’on croit être le vrai. Si certaines réformes, justes en elles-mêmes, ont fait parfois du mal, c’est qu’elles ont été toujours imposées par les gouvernements ou par des minorités, avant d’être à la portée des masses. Dans le domaine de la pensée il ne doit y avoir aucune contrainte. La liberté y doit être absolue, cela est évident.

Nous ne saurions mieux clore ces courtes réflexions que par la citation de cette page admirable de Jules Simon, dans la Religion naturelle :

« Il y a donc aussi un apostolat de la science, et

I )) il n'est pas nécessaire, pour l’exercer, d’être un I » homme de génie. Tout ce qui se fait en ce monde » pour déraciner les préjugés, pour répandre Tinsjl » truction, pour donner aux hommes le goût et i » l’intelligence de la liberté, profite à la philosophie , )) C’est un deAmir, quand on croit posséder une portion )) de la vérité, d’essayer de la répandre, de se con- 1 » sacrer à son service, de tenir pour rien les intéi| )) rêts personnels, l’ambition, la vanité; de persé- , )) vérer sans jamais faiblir, sans jamais reculer; I )) d’honorer soi-même sa doctrine, de lui rendre )) témoignage par sa conduite, de s’identifier avec » la cause qu’on a embrassée, et de se tenir tou- )) jours prêt à la soutenir, à la défendre, à se sacri- » fier pour elle. A défaut d’autre consécration, que )) la noblesse morale soit le sceau de l’apostolat j » philosophique. Un cœur droit est le premier or- » gané de la vérité. C’est descendre au rang de )) sophiste, que de disputer sur le vrai et le bien ■ » sans croyance véritable ; mais les chercher avec » passion, les enseigner avec respect et tremble- » ment, c’est faire l’œuvre d’un homme et d’un phi- )) losophe. Quelle que soit la faiblesse d'une intelli- )) gence, Dieu doit bénir et féconder des elforts qui • » n’ont que la vérité pour objet et ne cherchent pas » d’autre récompense. »

Avant « l’Affaire », on était assez mal venu en France à parler de militarisme. Les rares esprits hardis et perspicaces qui deiiuis longtemps voyaient clair dans la situation et ne cachaient pas leurs

appréhensions, étaient presque universellement.' désapprouvés, sinon blâmés. On ne voyait en. eux que des sectaires ou des gens aigris et vindicatifs cherchant à se tailler une réclame en semant la haine parmi les citoyens. La plupart de nos grands républicains dirigeants, se croyant complètement sûrs du lendemain, ayant une foi absolue dans la stabilité de la République, digéraient; au comble de leurs désirs et jouissant de toutes les satisfactions rêvées, ils trouvaient que tout allait pour le mieux dans la pire des républiques possibles; ils étaient loin de se douter du formidable travailsouterrain qui minait peu à peu le sol sous leurs pieds. Aujourd’hui encore, quelques-uns d’entre eux, repus incorrigibles, n’ouvrant généralement les yeux que devant la catastrophe inévitable, persistent à nier le danger et à se moquer agréablement, mais pas toujours spirituellement, des pessimistes qui voient toujours les choses en noir. En è, sommes-nous là vraiment, chantent en chœur ces Jocrisses, à moins que ce ne soient des Tartufes prêts à toutes les capitulations? Hé! oui, nous en sommes là. Et ils le verraient bien, si comme nous, ils vivaient au sein de l’armée assiégeante, si, comme nous, ils pouvaient étudier de près l’instrument de réaction.

Dans un chapitre précédent, nous croyons avoir fait ressortir suffisamment par suite de quel étrange phénomène, l’armée de la troisième république est' infiniment moins démocratique que celle de l’Empire. Gela n’est point un paradoxe.

Certes, les officiers de la seconde armée impériale aimaient l’empereur et lui étaient attachés;

'i môme après Sedan, ils lui sont généralement restés il lidèles. Mais ils l’aimaient par tradition, en souvenir de l’Autre, personnellement, surtout parce i| qu’il portait le glorieux nom de Napoléon. Ils ne ji se seraient j^as attachés à un monarcfue quelconque, i à un d’Orléans inconnu, au premier venu couronné.

D’origine populaire, ils avaient dans les veines le ' vrai sang de la Révolution et étaient en grande partie des démocrates, bien que le mot république j .leur écorchât généralement les oreilles. Ils mépriji salent les « pékiiis en bloc » et formaient bien une j caste à part, mais on ne s’en inipiiétait pas outre ' mesure. On voyait en eux, en principe, de braves ,| gens ayant des habitudes spéciales, pas toujours

II très corrects, et on était indulgent comme on l'est envers de grands enfants. Leur intluence politique était en ellet à j)eu près nulle. Ils n’étaient un danger que dans les crises possibles, comme instru-

I • ments entre des mains sans scrupules; on l’a bien 1 vu au Deux-Décembre. En temps normal ils comptaient peu ou point dans l’évolution sociale de la I nation.

Il n’en va plus de même aujourd’hui.

L’officier de notre temps, nous l’avons déjà dit, i surtout celui i^s hautes sphères militaires, se re- I crute de plus en plus dans les classes dirigeantes.

: Il n’est pas seulement antirépublicain, il est anti- I démocrate; il ne se contente jias d’être impérialiste I ou royaliste par tradition ou par conviction, il est « monarcliiste » par instinct de milieu, par éducation et surtout par haine du peuple. Peu lui im])orte i que ce soit Victor ou Philippe; mettez n’importe I qui, nous disons bien n' importe qui, pourvu que ce

qu’il appelle la canaille ne règne pas. Les jeunes générations, sur ce point, sont plus réactionnaires que les précédentes. Si l'on trouve quelques rares officiers républicains, c’est encore parmi ceux qui sont actuellement capitaines ou officiers supérieurs. Mais (( rares », nous le répétons, car c’est une amère plaisanterie de dire que le corps d’officiers est républicain. Les mensonges officiels des uns et les déclarations intéressées des autres peuvent abuser quelques naïfs, mais ils ne sauraient prévaloir contre la vérité.

Cet esprit de réaction qui souffle de plus en plus violemment s’explique par les efforts sans cesse croissants des congrégations qui ont mis en l’armée leur dernier espoir. Aussi cherchent-elles, par tous les moyens, à l’avoir entre les mains. Et cela est d’autant plus dangereux qu’actuellement l’officier ne s’isole plus aussi complètement qu’autrefois. Un certain mépris du pékin existe encore, comme un dernier vestige du passé, mais il n’a plus du tout le même caractère. Autrefois l’officier dédaignait le civil « en bloc », comme nous l’avons déjà dit. Aujourd’hui un « distinguo » important s’impose.

Expliquons-nous.

Il y a deux espèces de példns ;

1“ Le pékin « bien », l’homme du monde, celui qu’on rencontre en visite et en soirée, celui qui, en un mot, appartient à la classe sociale dont on fait soi-même partie, généralement;

2° L’autre, c’est-à-dire le commerçant, le paysan, l’ouvrier, le prolétaire, celui avec lequel on n’est pas en relations mondaines.

Le premier est un compagnon, un camarade,

ayant les mêmes idées et les mêmes aspirations que celles qu’on a soi-même ; c’est pour lui qu’on a un sabre au côté, c’est pour défendre des intérêts communs qu’on est tout disposé à s'en servir contre le peuple, c’est lui qui constitue « la société », au maintien de laquelle on est préposé. Qu’on veuille ! bien remarquer l’importance du point suivant.

Au temps de l’empire, gouvernement personnel, on pouvait craindre qu’à un moment donné, l’armée 1 ne devînt un instrument servile entre les mains de j l’empereur, mais enfin ce dernier n’était qu’un I homme, et pour peu que les intérêts de la politique l’obligeassent un jour à s’appuyer sur le peuple, l’année devenait du coup le soutien de ce dernier. Il J est vrai qu’il s’appuyait comme le gouvernement actuel, sur les classes dirigeantes et que par suite l’armée était un soutien de celles-ci, mais enfin, théoriquement du moins, il peut se faire qu’on ait affaire à un monarque très libéral et très philanthropique, cherchant son point d’appui dans le peuple; dans ce cas l’armée « étant en dehors de la nation » suit le maître.

Aujourd’hui le corps d’officiers n’est peut-être pas aussi servile qu’autrefois, mais ses intérêts se confondent avec ceux d’une classe sociale séparée du reste de la nation par un fossé de plus en plus profond. Tout la porte à faire cause commune avec un gouvernement anonyme qui ne saurait changer profondément sa politique sans périr, et qui défendra par consé(iuent ses positions actuelles jusqu’à la défaite irrémédiable ’. Cette défaite est fatale

1. Il est clair que le gouvernement que nous entendons viser ici, est celui de la bourgeoisie qui n’a guère changé.

l’officier

sans doute, mais il y aura lutte, et dans cette lutte longue et pénible, les officiers seront contre le peuple, d’où une difficulté beaucoup plus grande pour vaincre.

A notre avis, on peut poser ceci comme une vérité : l’armée actuelle, telle qu’elle est organisée, est un danger, parce (ju’elle ne se confond pas, comme- on le croit à tort, avec la nation, mais avec une classe de cette nation, ce qui est tout différent. Elle n’est plus ni en dehors, ni en dedans. Le gouvernement personnel d’un homme qui combattrait les classes dirigeantes, aurait contre lui cette armée qui en fait partie intégrante, tandis que quel qu’il pût être, il aurait eu pour lui, celle de l’empire. Aussi serions-nous plus qu’inquiets, si nous ne comptions sur la troupe en cas de contlit.

Voyons maintenant quelles sont les idées des officiers sur les pékins de la deuxième catégorie, puisqu’aussi bien c’est surtout à ce point de vue que nous voulons traiter la question.

L’officier a une opinion du pékin qui pourrait, toutes proportions gardées, se résumer dans l’ancienne formule .• laillable et corvéable à merci. Nous n’en sommes évidemment plus au temps où l’on bâtonnait les manants, y compris Voltaire et où les nobles gentilshommes rossaient le guet. Mais il y a encore « de ça » dans beaucoup d’esprits, et surtout chez les militaires. Les officiers d’aujourd’hui se

malgré la forme républicaine, et iio-u le gouvernement proprement dit.

considèrent un peu comme les héritiers des mousquetaires du roi ou des capitaines aux gardes. Au cas où ils l’oublieraient, l’épée n’est-elle point là pour le leur rappeler à chaque instant? Songez donc qu’ils ont le droit, en pleine paix, de se promener avec un sabre, en dehors du-service, au milieu d’une population désarmée et paisible. Gomment voulezvous qu’ils ne se croient pas supérieurs à elle ? ce serait leur supposer une élévation d’esprit qu’ils n’ont malheureusement pas, quelles que soient leurs prétentions. Aussi est-il intéressant de les étudier de près dans leurs rapports avec le civil.

Tel officier s’est croisé sur le trottoir avec un pékin qui ne lui a point cédé le pas :

« Ce que je l’ai bousculé! Il a eu l’air de mar- » motter mais c’était en s’éloignant, sinon il aurait » trouvé à qui parler. Ce que je lui aurais cassé la » g... Ah ! mais !... on n’a pas idée de ça ; il faudra » bientôt céder le pas au dernier des voyous ! »

Voilà leurs propos.

On n’est pas forcément un voyou parce qu’on est habillé « en civil » et qu’on n’a pas une redingote et un tube à dix-huit reflets. On peut être un fort honnête homme même quand on n’a qu’une blouse et une casquette ; celles-ci ne sont pas toutes à « trois ponts », comme celles des boulevards extérieurs. Du reste, à moins de preuves du contraire, on doit considérer tous les hommes comme d’honnêtes gens. Et alors nous ne voyons pas pourquoi un pékin de cinquante ans, par exemple, serait obligé de céder de pas à un jeune officier de vingt ans (jui n’est encore à proprement parler qu’un gamin, même si le dit pékin n’est pas habillé à la der-

nière mode. Nous avouons humblement ne pas comprendre cette prétention. Nous irons même jusqu’à dire que le contraire nous a toujours paru plus naturel.

Après tout, nous ne sommes peut-être pas bâti comme tout le monde.

Tel autre se plaindra qu’un groupe d’ouvriers, de « sales voyous » toujours, l’aient regardé d’un air narquois quand il passait dans la rue.

Eh ! nous ne nions pas que parmi les ouvriers il y en ait de mal élevés, comme partout, quoiqu’à tout prendre ils aient droit à bien des circonstances atténuantes, ces pauvres gens, auxquels tout a toujours manqué, qui mènent une vie de privations continuelles et de misère, auxquels on n’a jamais enseigné les principes d’une saine éducation, qui ont grandi la plupart du temps dans des milieux malsains moralement et physiquement, et qui n’ont eu généralement que de mauvais exemples sous les yeux. Nous voudrions bien voir nos gommeux à leur place. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas trop nous plaindre, s’ils n’éprouvent pas pour nous une grande sympathie. Nous les y encourageons si peu qu’il leur faudrait vraiment des qualités surhumaines pour nous aimer.

S’ils nous regardent d’un air narquois, c’est parce que nous les regardons d’un air méprisant. Toutes les fois que nous avons alïaire à eux, nous leur parlons sur un ton arrogant, comme à des valets. Quelques-uns se révoltent (le nombre en devient de plus en plus considérable) et nous répondent parfois : « -h ne suis pas un soldat, moi! » Ces mots traduisent bien leur pensée et sont la condamnation

formelle et juste des procédés que nous employons vis-à-vis de nos hommes. Mais malgré tout, ces pauvres gens, quelque hardis ou insolents qu’ils veuillent paraître, gardent une certaine humilité presque atavique vis-à-vis de nous : la tradition de ; respect est si forte qu’ils ne l’ont pas encore comj plètement secouée. Le temps est proche où ce sera i -un fait accompli. Et nous l’aurons mérité, car nos manières sont vraiment insupportables dans une société comme la nôtre où les hommes sont des citoyens, et où nous ne sommes nous-mêmes après tout, que les serviteurs du peuple, ni plus ni moins,

! et non ses maîtres.

I II est grand temps de changer nos conceptions.

I Cet ouvrier qui passe et que nous regardons dé- I daigneusement, a le droit absolu de s’enquérir de ! notre vie publique, de nous demander compte, par les voies légales, de l'emploi de notre temps. Il a le droit et le devoir, comme tout citoyen, de nous surveiller et de dénoncer nos actes au pays, s’ils lui paraissent répréhensibles. Puisqu’il nous paie pour un travail déterminé, il doit pouvoir nous contrôi 1er. Nous sommes chargés d’assurer sa sécurité; ne trouvons donc pas mauvais qu’il s’assure de la bonté de nos dispositions. Gela peut paraître bizarre, mais c’est pourtant ainsi. Oui, nous sommes les I serviteurs de cet ouvrier, parce que cet ouvrier rei présente la souveraineté nationale. Tout fonction- , ( naire public, officier ou civil, relève du contrôle de I chaque citoyen. De ‘même que nous avons le droit, i nous, officiers, d’exiger d’un employé quelconque, i des postes ou des finances, par exemple, un ser- ' vice exact et scrupuleux, et de la politesse, de

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