PENSEE VERS CEUX QUI SONT MORTS
Hélas, Seigneur, combien de jeunesses fauchées Durant ces mois entiers dans ces dures tranchées, Où nous avons tous affirmé d'un cœur certain, O ma France, notre croyance en ton destin !
Nous a^ 3ns tous été là sans désir de gloire, Nous n'avons pas cherché le renom de rhistoire Ni le geste d'orgueil des dominations.
Nous avons, ô Seigneur, défendu nos sillons. Nos chaumières, nos bois profonds et nos villages. Et nous avons été des héros et des sages.
Héros sachant mourir, sages en défendant Les tombes de nos morts et le sol des vivants. Et tout ce que l'on aime, et ce que rien n'efface,
L'avenir de la France et les vœux de la race, Et tout ce cher passé qu*on vénère à genoux Et dont les souvenirs vivent au fond de nous.
Mais aussi, ô Seigneur, combien, combien des nôtres 3nt lutté en héros et sont morts en apôtres !
fe les revois encore, ils étaient là, couchés,
Pareils à des épis innombrables fauchés.
Hâves, silencieux, leur pauvre chair meurtrie
Mais belle du baiser sanglant de la patrie.
La Bête d'épouvante avait lancé sur eux
La mitraille de ses obusiers monstrueux.
Et je la haïssais, la rouge, la sauvage,
En contemplant partout ses maux et ses ravages.
La Bête, c'était elle ici, dans son orgueil D'écraser l'univers, qui déchaînait les deuils, Les fléaux, les effrois, les sanglots et les larmes. Elle avait dans sa nuit longtemps fourbi ses armes
Et fondu ses engins de meurtre et de combats. Des ans et puis des ans, sourdement, pas à pas, Elle avait travaillé dans l'ombre sans relâche, Acharnée à mener à bien sa fauve tâche, Sa besogne de crime et de destruction.
Elle avait ajouté les canons aux canons, Les régiments aux régiments, les corps d'armée, Devant la France confiante et désarmée.
* il
Et vous êtes tous morts, mes compagnons de guerre, Pour que meure la Bête immonde et meurtrière, Pour qu'elle cesse son ravage et son effroi. Pour que renaisse au ciel de Dieu le jour du droit.
Vous avez succombé afin que sa doctrine
Périsse et que renaisse ici la loi divine,
L'évangile éternel de bonté et d'amour.
Vous avez succombé devant elle, au grand jour.
Bravant tous ses engins de crime et de carnage,
Afin que la justice éclatante surnage
Et vogue vers le port sacré qui s'ouvre à Dieu.
Vous avez succombé sous le fer et le feu
Pour rétablir sur terre un plus juste équilibre,
Pour que votre pays bien aimé vive libre,
Et marche vers son but et ses nobles desseins,
Délivré pour toujours des pièges assassins
Où voulaient l'enfermer ceux qui rêvaient sa perte,
Ses fils en esclavage et sa plaine déserte.
Ses temples effondrés, ses autels sans flambeaux,
Et profané son sol où dorment les tombeaux
De vos aïeux, de vos amis et de vos frères.
Vous avez succombé dans la plus juste guerre.
Celle qui devant Dieu, sous un beau ciel d'été.
Sert la cause du droit et de la liberté.
Je pense à vous, je vous retrouve et vous regarde, O braves paysans de nos terres picardes. Vous laboureurs d'Artois et vous les vignerons De la Champagne et vous aussi les Beaucerons, Moissonneurs au dos large, servants des causes justes, Et vous les montagnards d'Auvergne au corps robuste. Vous les Lorrains hardis qui chantiez au combat Tandis que les Bretons qui combattaient là-bas.
Près de Dixmude, au bord de TYser aux eaux rouges, Revoyaient en mourant dans l'horizon qui bouge, L'église et le hameau parmi les fleurs d'ajoncs.
Je pense à vous, petits paysans, sauvageons De la terre de France, ô soldats héroïques ! Je pense à vous, ô Vendéens aux yeux épiques. Gars de Provence, du Ouercy, gars du Morvan, De Touraine ou du Roussillon, fils bien vivants De la province où vit la vieille âme française. Et je vous ai tous vus bondir dans la fournaise, Et je vous ai tous vus vous lancer en avant. Gars de Provence, du Quercy et du Morvan. Et je vous revois tous avec dans vos prunelles Le resplendissement de la France éternelle. Et vous mouriez pour qu'elle rayonne au grand jour. Et qu'au règne du mal succède un peu d'amour.
Hélas ! Et vous aussi vous avez cessé d'être, Poètes saints, ô mes amis des pures lettres. Compagnons de travail, vous qui sûtes si bien Nous montrer par quels doux et quels subtils liens^
O France, cher foyer auréolé de flammes, Sont unis tous les cœurs, les esprits et les âmes De tes fils bienheureux qui n'espèrent qu'en toi Et vivent d'une même ardeur et même foi.
Je pense à vous, Charles Péguy, 6 chantre d'Eve
Et de Jeanne qu'un souffle ardent brûle et soulève;
A vous, ô petit-fils de Renan, Psichari,
A qui Jésus, du haut de son ciel, a souri.
Je pense à vous, tendres poètes du mystère,
Perrot, Lafon, Drouet, à vous, ô mousquetaire,
O Guy de Cassagnac, mâle et noble héros;
A vous Gilbert, à vous des Rieux et Drouot,
A vous Nayral, à vous Gounelle, à vous Hourcade,
A vous Robert Prunier, Tautain, doux camarades
Qui récitiez mes vers et que j'aimais aussi.
O mes morts, je voudrais tous vous nommer ici,
Dire votre ferveur et votre voix divine,
Et pourquoi, ô Despax, ta maison des glycines
A tant de fois trouvé des échos dans mon cœur.
Oh ! vous êtes tous morts, les plus doux, les meilleurs,
Vous avez répandu votre sang sans mesure,
Mais votre jeune nom qui flamboie et s'azure
8o l'offrande héroïque
Brillera d*un éclat inaltérable et prompt, France, comme une étoile neuve sur ton front.
Je pense à vous, je pense à vous, chères victimes. Et la Bête a tué vos jeunes voix sublimes; Elle voulait, ô France, étouffer ton destin. Héritière du rêve et du verbe latin.
Elle voulait détruire en vous tous ses poètes, Pour que la France soit bâillonnée et muette. Pour qu'après ses meurtres sans nombre et ses péchés II n'y ait plus de voix pour les lui reprocher.
Sache, d'autres encore, ô Bête de torture. Viendront dire tes maux et ta sombre imposture, Ton guet-apens dressé pour tenir l'univers Sous ton joug détesté de mensonge et de fer. Des voix éclateront en fracas de tempête. Sache-le, on criera partout, mort à la Bête! Mort à la Bête, insulte fauve au Dieu d'amour. Et sous l'ombre des soirs et le soleil du jour, Tu entendras monter vers ta pensée immonde La protestation étemelle du monde.