‹ L'OgoouéChapitre 6 sur 7 · MALADIES DES INDIGÈNES · texte numérisé non relu

MALADIES DES INDIGÈNES

Les maladies prédominantes pour les indigènes, sont celles dont l’Européen est le plus indemne dans ces régions. Ce sont les maladies des organes de la respiration.

L'état de nudité dans lequel ils vivent les expose davantage au refroidissement. Ils passen| souvent des nuits entières à danser et à jouer du tam-tam, sans prendre un moment de repos. Ils ne s’arrêtent qu’au jour, épuisés et couverts de sueur, pour s’endormir sans être couverts dans une case ouverte à tous les vents. Aussi la fréquence chez eux des affections pulmonaires n’a-t-elle rien qui'doive surprendre. Ori rencontre toutes les variétés de ces maladies: pneumonie, bronchite, pleurésie surtout, et plus encore phtisie.

Ces maladies ne présentant chez eux aucun caractère particulier, je ne'lés décrirai point.

Les maladies des voies digestives se montrent également assez souvent. Elles sont amenées par l'alimentation défectueuse de ces populations. Ils se plaignent souvent de vor missèments, de diarrhée, qu’ils traitent par des médicaments spéciaux. Presque tous ont de l’embarras gastrique, la langue blanchâtre, et aulour des dents un liseré grisâtre de gingivite.

Bien qu’ils soient moins sujets que les Européens à la fièvre paludéenne, ils en ressentent cependant les atteintes. Elle se manifeste surtout quand ils quittent leurs pays pour aller dans des régions de climat un peu différent. Elle se présente toujours sous la forme rémittente.

La scrofule est très répandue ; j’ai souvent eu l’occasion de voir des gens atteints de ganglions engorgés et d’ulcères. D’autres ont des cicatrices, ou portent encore sur le peau des traces d’exanthème scrofuleux.

La syphilis se renco’ntre très fréquente et très grave, avec ses accidents secondaires ou tertiaires, se développant souvent au bout d’un temps très-long. On la soigne avec des tisanes et des infusions de végétaux indigènes. Elle est d’ailleurs de plus en plus rare, à mesure qu’on avance dans l’intérieur, ce qui semble indiquer qu’elle est d’importation européenne.

C’est probablement à la syphilis qu’il faut rattacher une éruption de nature particulière, la bocoué, de son nom indigène, bien que je n’aie obtenu aucun résultat par le traitement spécifique donné à un homme atteint de cette maladie. Elle est caractérisée par une éruption générale de pus-

tules ecthymateuses, qui se dessèchent et s’agrandissent en formant des écailles comme celles du ropia. Quand on arrache ces écailles, on trouve au-dessous un tissu sphacèlè mélangé d’un pus grisâtre et épais. Ils savent que cette maladie est contagieuse ; le mari et la femme sont très souvent atteints ensemble. L’éruption est accompagnée de fièvre et cette éruption se produit par poussées successives. La maladie se prolonge souvent pendant plusieurs mois et il peut arriver que le malade qui en est atteint s’affaiblissant progressivement, .meure. Mais le pliis souvent il guérit lentement, après plusieurs rechutes successives de moins en.. moins graves. D’après leurs renseignements, il n’y aurait jamais de récidive de cette maladie. Cette maladie étant considérée comme une maladie honteuse, ceux qui en sont atteints sont expulsés des villages, et il devient impossible de l’étudier.

La blennorrhagie est très répandue ; elle existait partout où nous sommes passés.

On rencontre un très grand nombre de lépreux, et particulièrement des lépreux guéris. La lèpre se présente sous la forme connue. Plaques de couleur blanchâtre chez le nègre, de forme irrégulière, anesthésie des extrémités, rarement des tubercules, chute des phalanges. Il en est qui, après avoir perdu toutes les phalanges des mains et des pieds, réduits à des moignons, n’ont plus aucune manifestation de la maladie depuis un certain nombre d’années, et qu’on considère comme guéris. le n’ai pu me procurer le médicament avec lequel ils traitent cette affection.

Quelques-uns sont atteints d’éléphantiasis siégeant surtout aux membres inférieurs, et au scrotum, et atteignant

parfois un volume considérable. Un de ces èlèphantiasis du serolum recouvrait les deux cuisses du malade et descendait jusqu’aux genoux.

Les noirs de TOgoouè sont atteints également de maladies nerveuses ; chez les Juengas, un enfant du chef était atteint de chorée. Dans le même village, à la suite d’une nuit de danse, deux femmes furent atteintes d’hystérie, sans étonnement de la part des autres. Chez les Adoumas, un homme jeune encore était atteint d’aliénation ; on se contentait de lui mettre une bûche au pied, pour l’empêcher de nuire. D’après les renseignements, la folie se rencontrerait assez souvent.

L’épilepsie <loit exister. Je n’en ai jamais vu de cas authentique ; mais j’en ai vu quatre cas de simulation.

Beaucoup d’individus de ces peuplades ont des vers intestinaux.

Dans le bas Oogooué, on rencontre assez souvent une Claire de la conjonctive. Cette Claire est habilement enlevée avec une pointe de- bambou, par de vieilles femmes qui ont cette spécialité.

La chique, d’importation récente, paraît avoir remonté à la fois l’Ogooué et le Congo. Elle attaque de préférence l’Européen, mais celui-ci portant des chaussures, et ayant soin de lui, c’est surtout sur les noirs qu’on la voit produire de terribles ravages. La femelle fécondée s’introduit sous l’épiderme, et s’y creuse une loge dans l’épaisseur de la peau. Les pieds et en particulier les orteils dans le voisinage des ongles, le talon et la plante du pied sont le siège de prédilection, mais on en trouve quelquefois sur les jambes, sur les mains, et jusque sur l’anus et la verge. On est

averti de là présence de l’insecte par de légères démangeai* sons. Il faut alors le chercher, ce qui est quelquefois assez difficile, et l’extraire, sans le déchirer. Si bn laissé dans la plaie un fragment ou des larves, il y. joue le rôle d’un corps étranger; la plaie s’enflamme, s’agrandit, devient fongueuse et inguérissable. J’ai, vu des hommes dont le pied ne formait plus qu’une immense plaie de cette naiure, et qui s’épuisaient rapidement jusqu’à la mort.

Variole. — Enfin, il m’a été donné dans le pays des Adoumas, d’assister à une épidémie heureusement assez rare dans ces régions, la variole. Elle se montra d’abord chez des hommes qui avaient accompagné une partie de notre colonne. Aussi fûmes-nous immédiatement accusés d’avoir volontairement apporté ce fléau, accusation fondée sans doute, quoiqu’aucun cas ne se fût manifesté parmi nous ; mais peut-être ceux de nos hommes qui arrivaient de la côte s’étaient-ils trouvés sans le savoir en contact avec quelque varioleux.

La maladie n’était pas d’ailleurs inconnue des Adoumas. Ils savaient qu’elle avait exercé de grands ravages à la côte; et déjà même, une dizaine d’années auparavant, elle avait fait apparition dans cette 'tribu, emportant un grand nombre d’hommes, en épargnant d’autres, qu’on montrait portant toujours les tracés ineffaçables.

De proche en proche, tous les villages furent bientôt atteints. On apprenait chaque jour de nombreuses morts survenues surtout parmi les chefs. On vint en suppliant nous demander la guérison. Je partis aussitôt, passant les journées à courir de village en village, de case en case, pour visiter ces malheureux. LeS uns étaient toujours dans

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Le traitement queje leur imposai consistaàsupprimer les bains, à rester enfermés dans une case bien close, à l’abri de l’air extérieur, et dans laquelle l’atmosphère est entretenue à une température égale par un feu constant. La constipation fut combattue par une purgation avec le sulfate de soude, et pour provoquer la sueur, une décoction de canne à sucre additionnée de quelques gouttes d'alcool.

Tous ceux qui suivirent ce simple traitement, commencèrent à guérir, et la mortalité s’arrêta autour de moi, tandis qu’elle continuait dans les villages les plus éloignés, jusqu’à ce que ceux-ci renseignés par les voisins vinssent à faire de même. De nouveaux cas surgissaient tous les jours; mais l’évolution de la maladie suivait un cours normal, et la guérison arrivaitrapidement. Sur environjdeux cents malades soignés, quatre|seulement moururent, et tous quatrejde la même façon, quand je les avais crus guéris, duquarantième au cinquantième jour de la maladie. A partir du troisième septénaire, quand les pustules commençaient, à sécher, les croûtes prenaient la forme de croûtes d’ecthyma, et principalement aux épaules et aux reins, à cause du mode de couchage défectueux, quelquefois sur la poitrine, se détachaient, enlevant l’épiderme, et laissant à nu un derme blanchâtre, plus ou moins ulcéré, dans une étendue souvent plus large que les deux mains. Ces croûtes se détachaient pour se reproduire .de nouveau, persistant alors que les membres et la tête étaient complètement guéris. Une suppuration abondante s’établissait. Le frisson et les accidents fébriles qui avaient disparu , revenaient plus intenses, et l’individu épuisé, succombait bientôt.

Malgré les morts nombreuses, une épidémie qui cédait

aussi facilement était évidemment une épidémie légère et bénigne. Mais cela montre combien la mortalité pourrait diminuer chez ces malheureuses tribus, et quels services on peut leur rendre, en leur enseignant les notions les plus élémentaires de l’hygiène.

Maladie du sommeil. — J’avais souvent entendu parler dans tout l’Ogooué de la maladie du sommeil, mais sans jamais la rencontrer.

Dans une des cases, où j’allais visiter un malade atteint de variole, j’aperçus un jour couchés, immobiles dans l’ombre, deux êtres réduits à une maigreur squelettique. On m’apprit qu’ils étaient atteints de cette maladie étrange que j’avais vainement cherchée jusque là. L’un était un jeune garçon d’une quinzaine d’années, l’autre une jeune fille de dix-huit ans. Celle-ci était dans une période plus avancée et paraissait n’avoir plus que quelques heures à vivre. Ils étaient malades tous deux de plusieurs mois. J’essayai vainement de leur parler et d’obtenir d’eux quelques renseignements, je ne pus obtenir que des regards effarés, et un murmure inintelligible, après quoi ils retombèrent dans le coma. Ce n’est qu’en les secouant violemment, qu’on arrivait à leur faire prendre une très petite quantité d’aliments, sur lesquels ils s’endormaient de nouveau. L’intérêt que j’avais paru porter à ces deux enfants avait inquiété les parents, il me fut impossible de les revoir.

Le hasard me mit cependant bientôt en présence d’un autre cas au début, mais sans pouvoir l’étudier, chez un homme du même village que les deux autres. C’était le jour où nous quittions ce pays pour marcher en avant. Un homme se présenta pour embarquer dans ma pirogue. Il

avait de la bouffissure de la face, et particulièrement des paupières, un air d’abrutissement complet. Tout en pagayant, ses yeux se fermaient, sa tête se baissait, ses jambes fléchissaient. Les cris de ses camarades, les coups de pagaie qu’ils lui donnaient, le réveillaient un peu, mais il retombait presque immédiatement dans le même état. Il nous fallut le déposer en route dans un village ami. Ainsi, cette maladie est assez fréquente dans TOgooué ; dans un même village qui ne comptait pas trente habitants, j’en ai rencontré trois cas, chez des gens qui buvaient l’eau du fleuve et se nourrissaient presque 1 exclusivement de manioc, de bananes et de poisson, ne buvant jamais de boissons alcooliques. La maladie était absolument inconnue en dehors des rives de TOgoouè. Quelle peut être cette étrange affection? D’autres plus compétents que moi, l’ont cherché et discuté, sans pouvoir résoudre la question.

Chirurgie. — Les nègres pratiquent volontiers la chirurgie sur eux-mêmes. Avec de mauvais couteaux, ils se font souvent les uns aux autres, de larges incisions, soit pour ouvrir une issue à une collection purulente, soit pour extraire des corps étrangers, soit encore et c’est le cas le plus fréquents, pour se faire des simples scarifications, dans le cas de douleurs musculaires. Ils présentent au traumatisme, une résistance surprenante.

On m’amena un jour un homme qui avait reçu un mois environ auparavant un coup de fusil d’un de ses ennemis. Les projectiles l’avaient atteint au genou et à la jambe. Le genou était gonflé, énorme. Les mouvements de l’articulation étaient devenus impossibles. Une tuméfaction considérable empêchait de sentir dans quel point pouvait se trou-

ver le corps qu’on me demandait d’extraire. Il y avait manifestement du pus à la région externe. Presque sans instruments, sans aide, sans moyens de. pansement, sachant que je ne pourrais surveiller le malade, sans aucune indication sur la position du projectile, j’hésitais à tenter cette operation. Devant leurs instances, il fallut cependant agir. Couché par terre à côté du patient, je fis incision vers la région externe, du côté où j’avais perçu de la fluctuation, et j’arrivai, non sans peine, à sentir le morceau de fer avec un stylet. C’était un pied de marmite ayant la forme d’une pyramide quadrangulaire. Il avait brisé une partie du condyle externe de l’extrémité inférieure du fémur, et s’était placé dans l’articulation même, entrouverte entre le fémur et le tibia. N’ayant pas de pince assez forte pour l’arracher il me fallut élargir la plaie pour le prendre avec les doigts, et faire une horrible chirurgie dans l’intérieur de cette articulation. Après un pansement simple, le malade fut remporté dans son village. Trois jours après, j’allai le voir, et le trouvai couché, mais n’ayant ni douleur ni fièvre et mangeant avec appétit. Quant je voulus le voir quinze jours plus tard, je le rencontrai, se promenant, et n’ayant plus que de la raideur dans l’articulation. Il demandait même que je fisse une nouvelle recherche dans la jambe, entre le tibia et le péroné, où devait se trouver un autre projectile.

Une autre fois je vis enlever par M. le docteur Bestion, au Gabon, une énorme tumeur éléphanliasique du scrotum plus grosse que la tête d’un homme ; et le malade guérit rapidement, sans avoir eu le moindre accident fébrile.

Pendant ces trois années, l’occasion se présenta souvent d’employer lé bistouri, pour des abcès de l’aisselle, des

phlegmons, etc. ; et jamais je ne vis survenir le moindre accident fébrile, malgré les conditions déplorables dans lesquelles j’opérai toujours, malgré l’absence de pansements et le manque de soins.

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