‹ L'OgoouéChapitre 5 sur 7 · MALADIES DES EUROPÉENS · texte numérisé non relu

MALADIES DES EUROPÉENS

Les affections paludéennes sont de beaucoup les maladies

dominantes pour les Européens, et y régnent à l’état endémique. Elles sont d’autant plus fréquentes que le pays est plus bas, et sévissent surtout alors que les eaux commencent à baisser, quand les terrains se dessèchent et se découvrent sous l’influence de la chaleur, qu’il s’agisse de marais proprement dits, on de surfaces inondées par le débordement des cours d’eau. Mais c’est surtout en février, pendant la petite saison sèche, qu’elles sévissent avec le plus de force.

. Nous nous trouvions précisément à cette saison, dans la région malsaine du bas Ogooué, située au voisinage des dernières factoreries Européennes. Nous avions définitivement quitté les douceurs de la vie civilisée, et nous commencions à vivre de la vie des indigènes, bananes, manioc, aliments presque exclusivement végétaux, de temps en temps, quelques poules ou du poisson, rarement des viandes de conserve. Il nous fallait, pendant le jour, faire au soleil de longues courses, soit par terre, soit en pirogue dans le fleuve; pénétrer dans toutes les criques et dans tous les marais pour engager les hommes qui devaient nous conduire plus loin; coucher la nuit, quelquefois à l’air libre, toujours directement sur le sol, exposé aux émanations directes du miasme.

Aussi cette vie de privations, de fatigues, d’émotions morales, dans la région la plus insalubre du fleuve, nous amena bientôt les premières atteintes de la fièvre paludéenne.

Nous étions trois Européens ; tous trois nous fûmes pris simultanément ; mais la maladie affecta toujours chez nous des formes diverses, Le quartier-maître Hamon avait le type rémittent, M. de Brazza intermittent quotidien, et moi tierce et plus tard double tierce.

La maladie débutait par un malaise général, de la courbature, un sentiment de tristesse et d’ennui. Une vague sensation de froid se faisait alors sentir, augmentant rapidement, de façon à devenir au bout d’une heure ou deux, un véritable frisson, avec tremblement général et claquement de dents. Ce stade de froid durait environ deux heures. Il était toujours accompagné de vomissements d’abord alimentaires, puis muqueux, enfin formés d’une bile jaunâtre et épaisse, mélangée d’un liquide visqueux. Ces vomissements étaient accompagnés d’efforts considérables et d’horribles douleurs. Ils se prolongeaient pendant toute la période de frisson, mais continuaient rarement après elle. Le frisson cessait, la chaleur revenait progressivement et bientôt avec une grande intensité, 40° environ. La peau était sèche, mordicanle ; le pouls faible, irrégulier, fréquent, battant de 100 à 120 pulsations. Le stade de chaleur amenait de la céphalalgie, de la photophobie, souvent des bourdonnements d’oreille. La langue était sèche, rude, recouverte d’un enduit blanchâtre, quelquefois jaunâtre, et dans les cas plus graves, noirâtre et rouge sur les bords. Quelquefois, douleur splénique ; sentiment de gêne, de pesanteur, dans les deux hypochondres. Cette période de chaleur était de durée variable ainsi que la précédente, généralement de deux à quatre heures, et bientôt suivie d’une réaction. La chaleur commence à diminuer; la peau devient moite, une transpiration abondante s’établit, la soif diminue, l'appétit réparait, et le calme revient progressivement dans tout l’organisme.

Telle était à peu près au début la forme de mes accès. Mais au bout de peu de temps, ma fièvre, qui était d’abord

tierce, c’est-à-dire revenant au bout de 48 heures, se composa de deux accès consécutifs complets. Le premier assez léger comprenait néanmoins le cycle complet de l’accès intermittent. Mais au moment où la sueur venait de s’établir, et où tout paraissait terminé, la sensation de froid revenait, suivie bientôt d’un frisson,violent, et l’accès faisait de nouveau une évolution complète, mais beaucoup plus grave que la première, pour être suivie d’une période d’apyrexie d’une trentaine d’heures.

Chaque accès était toujours précédé d’une période de constipation, sé prolongeant pendant toute sa durée, et même pendant les périodes d’apyrexie. Le retour desselles, toujours diarrhéiques, était généralement le signe que la maladie avait cédé au traitement.

Pour le traitement, j’ai été amené par l’expérience, à des doses d’un gramme de sulfate de quinine en poudre, pris en une seule fois, soit dans du café, soit dans un véhicule quelconque destiné à en masquer la saveur. Celte dose doit être ingérée au début de la période d’apyrexie qui suit l’accès, ou même pendant le stade de sueur. J’ai toujours par ce moyen prévenu le retour de l’accès suivant. Avec une dose unique ou divisée, prise quatre heures avant le moment probable de l’accès, cet accès a été modifié, transformé, quelquefois affaibli, mais jamais entièrement arrêté. C’est d’ailleurs à la fin de l’apyrexie que l’estomac est le mieux disposé à recevoir le médicament. En le prenant quelques heures avant l’accès, il 'est très souvent rejeté par cet organe.

Beaucoup de personnes habitant les pays intertropicaux soumis à l’impaludisme, ont l’habitude de prendre le sulfate de quinine en poudre, en l’enveloppant dans une feuille de

papier à cigarettes. Des médecins de marine emploienlègalement ce procédé. J’ai été amené à le rejeter complètement. Il est impossible avec ce moyen de savoir au bout de combien de temps, les liquides de l’estoihac, et les mouvements - de cet organe, auront forcé le papier à s’ouvrir, et quand le médicament sera absorbé, Il m’est arrivé au milieu des vomissements bilieux de l’accès froid, de rendre une boulette de quinine comprimée, toujours enveloppée de son papier, que j’avais avalée six ou sept heures auparavant. Je répudie donc absolument ce moyen, malgré la facilité qu’il présenterait en voyage.

L’accès intermittent coupé, la fièvre paludéenne n’est cependant pas guérie; on la voit reparaître au bout de deux ou trois septénaires, rarement quatre. Au bout d’un certain nombre d’accès, la fièvre prend un caractère bilieux. Les phénomènes généraux sont plus accusés ; l'urine devient rare et prend la couleur du vin de Malaga. Si l’accès était intermittent, dès qu’il est terminé, tous les symptômes disparaissent, et les urines reprennent leur couleur normale. Dans la fièvre rémittente, la coloration des urines persiste quelque lomps, après la suppression de là fièvre.

Chez le quartier-maître Hamon, les urines devenaient noires dès qu’il avait pris du sulfate de quinine. Si je tardais à lui administrer le médicament, les urines gardaient leur couleur normale jusqu’à son absorption, pour devenir bilieuses, seulement à partir de ce moment.

Cette formfe de fièvre est décrite comme très grave par tous les auteurs. Chez nous elle n’a jamais été plus maligne que la fièvre simple, intermittente ou rémittente.

Puis l’anémie survint bientôt de plus en plus profonde,

suivie d’une cachexie avec teinte bistre et terreuse de la peau, décoloration des muqueuses, bouffissure du visage, œdème des oxtrémités, trouble des fonctions digestives, débilité générale, irrégularité dans la durée et le nombre des accès, et dans la succession des périodes. L’œdème des membres se montrait sous une forme assez particulière surtout aux mains. Il débutait dans une région très circonscrite, parraissant correspondre à un muscle, ou à un paquet de muscles, et s’avançait progressivement, diminuant d’un côté à mesure qu’il augmentait de l’autre, sans occuper jamais le membre entier.

Pneumonie. — Bien que la pneumonie soit excessivement rare chez l’Européen dans ces contrées, M. de Brazza en fut atteint. Cette pneumonie, quoiqu’un peu voilée par la fièvre paludéenne, suivit néanmoins une marche régulière et nette et présenta des symptômes précis ; râles crépitants, crachats couleur tabac. Ce n’était pas d’ailleurs, la forme pneumonique de la fièvre paludéenne ; car jamais la fièvre chez lui ne fut accompagnée d’accidents semblables. J’étais moi-même, au moment de sa maladie, dans un tel état de faiblesse et d'épuisement, qu’il me fut impossible de suivre attentivement la marche de sa maladie.

Dyssenlerie. — Dans toute la campagne, un seul cas de dysenterie se produisit parmi nous, C’est moi qui en fus atteint. Depuis quelque temps, j’étais installé dans un endroit humide, sur le bord d’un marécage en communication avec le fleuve. C’était l’époque des premières pluies, nos abris étaient insuffisants, et presque chaque nuit, j’étais entièrement inondé par la pluie. J’avais été atteint précé-

demment de nombreux accès de fièvre, quand cette affection, légère d’ailleurs, se déclara.

Je copie ici textuellement les notes do mon journal.

Jeudi 23 août 1877. — Cette nuit,'et c’est la troisième que le fait se reproduit, j’ai été pris de coliques violentes avec diarrhée. Je prends ce matin un gramme de calomel.

24 août. — La diarrhée a continué depuis hier s’accentuant de plus en plus. Ce malin, elle paraît même prendre une forme dysentérique.

25 août. — Toujours même état de santé; coliques hypogastriques. Selles peu nombreuses avec mucosités sanguinolentes. Pris 10 gouttes de laudanum.

26 août. — Réveillé ce matin de bonne heure par des coliques violentes, après une nuit tranquille. Selles suivies de mucosités visqueuses légèrement sanglantes. Cinq selles mucoso-sanguinolentes dans la matinée. Pas de selles dans l’après-midi ; mais commencement de douleurs dans la région anale. Dans la nuit, coliques violentes avec diarrhée accompagnée de ténesme ; sensation d’ardente cuisson à l’anus au moment du passage des malières.

27 août. — Deux selles douloureuses dans la matinée-. Dans l’après-midi, pas de coliques, mais le ténesme continue, affaiblissement considérable. 11 me vient par instants comme les jours précédents des sueurs froides.

28 août. — Hier soir, arpès avoir un peu mangé j’ai été pris sans raison de vomissements abondants contenant des matières alimentaires et ayant un goût d’encre. La nuit a été bonne, les coliques n’ont pas reparu ; les douleurs de l’anus diminuent. Ce matin, selle avec mucosités d’as-

pect purulent. Dans la journée, trois selles, dont deux composées d’une boulette du volume d’une noix, de mucosités épaisses, grisâtres et légèrement sanguinolentes. Toutes ces selles ont une odeur infecté, pas de coliques, mais la pesanteur à la région anale continue. Le soir, accès de fièvre. Période de froid courte et peu intense. Période de chaleur courte, mais chaleur vive. Ensuite sueurs extrêmement abondantes.

29 août. — La nuit a été bonne, mais je ressens ce matin quelques coliques. Deux selles, Tune de matières solides, accompagnées d’un liquide contenant des mucosités sanglantes comme les jours précédents : la seconde, exclusivement composée de mucosités. Le ténesme diminue un peu le malin, mais reparaît au bout de'quelques heures. Dans la journée, cinq selles mucoso-sanguines.

30 août. — La nuit a été mauvaise. Pas de sommeil. Des coliques, une seule selle. Au lever une autre selle composée de matières fécales accompagnées de mucosités. C’est tous les matins la omêm chose. L’état général n’est pas mauvais, quoique je sois affaibli. J’ai cependant suivi un régime sévère. Nourriture légère et peu abondante ; riz, tisane de riz, bouillon, œufs, etc. Mais aucun changement ne s’est produit. Dans la journée, deux selles contenant plus de sang que'les précédentes. Fort accès de fièvre ; vomissements. Sueurs extrêmement abondantes. Pris du sulfate de quinine.

31 août. — La nuit a été un peu agitée. Ce matin, selle solide suivie d’une diarrhée peu abondante, grisâtre, et contenant peu de sang. Quinine, 0,50 centig.

Dans la journée plusieurs selles abondantes composées

surtout de bile, et contenant peu de mucosités et de sang. 1 La pesanteur anale a disparu ce matin. Néanmoins, malaise général toute la journée.

1 "septembre. — La nuit a été fort agitée; je me trouve mieux cependant. Bonne selle dès le matin, suivie de deux autres diarrhéiques bilieuses;

2 septembre. — Le mieux continue.

C’est encore le sulfate de quinine qui arrête cette attaque légère de dysenterie, de nature paludéenne.

Ulcères. — Il faut signaler la tendance que les moindres plaies, piqûres, excoriations, égratignures, présentent à prendre une forme ulcéreuse et phagédéniqùe. La moindre eeorchure est suivis d’une fistule remplie de liquide séreux louche ; et cette pustule, à mesure qu’elle sèche d’un côté s’étend de l’autre.

Vers la fin de la troisième année, nos pieds et nos jambes, constamment excçriés par les branchés, se couvrent d’ulcères atoniques.

L’ulcère atonique débute par une petite élevure insignifiante, ecthyma, par exemple, accompagnée de prurit que le malade écorche. Le sommet de cette élevure se ramollit, devient noirâtre, se déchire et donne issue à un peu sanieux. Une excavation se forme, l’ulcère s’établit et gagne bientôt en surface et en profondeur. 11 se limite généralement en surface, et présente d’abord un détritus sanguin, puis des couches pultacées successives, résultant de la mortification des tissus. Le liquide qui en découle est putride et répand une odeur fétide. Les bords sont enflammés, déchiquetés, entourés d’une auréole rouge sombre. Les parties voisines sont œdématiées et souvent très douloureuses.

Cette affection a une marche des plus irrégulières, présentant tour à tour des périodes de réparation et de destruction, suivant l’état de santé relative de celui qui en est atteint. L’ulcère atonique n’est pas unique ; il y en a souvent un assez grand nombre sur le même membre. Quand, à force de soins, on a réussi à en faire fermer un, on en voit d’autres apparaître dans le voisinage. Il guérit en laissant une cicatrice noirâtre indélébile.

La cachexie est également accompagnée de bulles de pemphigus qui siègent sur les mains et sur les pieds. Ces bulles, quelquefois énormes, siègent indistinctement sur tontes les parties de la main et du pied. A mesure qu’une guérit, une nouvelle reparaît.

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