RUE AUBER
MONSIEUR LUDOVIC HALEVY
« Tu enfanteras dans la douleur. »
Un grand souffle passa, un souffle venu de très loin, sur l'âpre Atlantique, et que la forêt d'Oléron, toute gémissante, avait parfumé. Gela sentait la résine et le goémon, l'odeur aromatique des pins, l'odeur salée de la grève. Au fond du jardin, un figuier craqua. Des feuilles tourbillonnèrent dans un nuage de sable soulevé. Madame Chaumette, retenant d'une main son chapeau de paille, les yeux aveuglés et éblouis, des mèches brunes glissant sur ses tempes, appela son petit garçon :
— Georges 1 l'orage arrive... Rentrons... Dépêche-toi, mon chéri.
Elle prit la main de l'enfant et tous deux coururent vers la maison, dont les volets mal assujettis battaient déjà la diane de la tempête.
Marthe Ghaumette traversa le corridor en criant :
— Alida! montez vitel Fermez les volets, et dites à monsieur qu'il ne peut pas partir... Ah 1 mon Dieu 1 le figuier va casser... Et toutes mes fleurs perdues 1
— Ce n'est rien, Marthe ; un grain seulement, dit le docteur Ghaumette, apparaissant à son tour dans le corridor.
— Mais, Pierre, tu ne peux pas t'en aller ainsi. La jument prendra peur.
— J'irai à pied. J'en ai vu bien d'autres.;. Que diraient les malades qui m'attendent à Ors et à Saint-Trojan ? Tu oublies le devoir professionnel, peureuse.
Paisible, il endossait par-dessus ses vête-^ ments un caban de grosse laine bleu marine ;
il enfonçait sa casquette imperméable sur ses cheveux grisonnants. Un orage ne l'effrayait guère, lui qui avait vu les cyclones des Antilles et les typhons de l'Océan Indien, lorsqu'il était médecin - major sur le cuirassé V Inexorable. Les cataractes du ciel pouvaient s'ouvrir sur l'île, le docteur Chaumette n'en irait pas moins à Ors, à Saint-Trojan, au Grand -Village. Il rentrerait mouillé et las, mais un grog chaud le guérirait vite, lui qui ne s'enrhumait jamais.
Le petit garçon contemplait, dans une terreur respectueuse, ce papa qui n'avait peur de rien. A quarante-deux ans, avec sa haute taille, ses traits romains, le casque gris-fer de ses cheveux, la douceur de ses yeux bleu tendre, Pierre Chaumette réalisait un type accompli de force sereine. C'était le beau et bon géant des contes, le saint Christophe qui traverse des fleuves en portant l'enfant Jésus sur son dos. Depuis qu'il s'était établi au Château-d'Oléron, il avait conquis toutes les sympathies de la petite population mi -bourgeoise, mi-maritimCj
car il était exact, charitable et gai, de cette gaieté affectueuse qui plaît aux malades comme un cordial d'espoir. Parfois même des médecins du continent, établis à Ronce-les-Bains ou à Marennes, l'appelaient en consultation.
— Au revoir, dit-il, que Georges soit sage et qu'il n'aille pas au jardin; le vent l'emporterait.
Il embrassa l'enfant, caressa la joue de sa femme, et s'en alla, courbant le dos sous le vent.
Madame Chaumette monta au premier, tourmentée encore par le souvenir des volets battants. Quand elle entra dans sa chambre, Alida, la servante charentaise, penchée sur l'appui de la fenêtre, achevait de les fixer au mur extérieur.
— Il ne fera pas bon, cette nuit, en mer. J'entends Maumusson qui se fâche.
Marthe prêta l'oreille. Dans le fracas de l'orage, elle reconnut la longue clameur entendue tant de fois pendant les nuits équinoxiales, lorsque les vagues, creusant leur entonnoir de
sable, se précipitent au sud de l'île, dans le terrible pertuis. La jeune femme souleva un coin du rideau. Les douaniers regagnaient leur bureau, en hâte, à l'angle de la place oîi la poussière tournoyait. Les fenêtres des buvettes se fermaient et l'on voyait osciller les mâts des navires entre les ormes de la promenade, derrière les fortifications de Vauban qui donnent à la petite cité le style solennel d'un port du xvii^ siècle. Au delà, dans le bras de mer pareil à un large fleuve, l'embrun bouillait, jetant au fort abandonné qui commande le Chapus, les éclats de sa colère blanche. De nouveau, l'horizon se déchira. Marthe ferma ses yeux blessés par la zébrure d'un éclair livide. Quand elle les rouvrit, l'averse croulait. Le vent soufflait du large, rabattant les nuages sur Marennes, dont le clocher disparaissait à demi.
Le regard de la jeune femme, suivant la courbe de l'île, à droite, chercha la route plate entre les salines, les maisons d'Ors, la campagne semée de blancs monticules de sel et la
forêt de Saint-Trojan , sombre sous le ciel d'étain où passaient le pétrel criard, la mouette et le grand goéland à manteau bleu.
Marthe relevait la guipure dentelée qui frôlait l'épaisse volute de ses cheveux noirs. Petite comme les femmes de son pays — elle était née sur les confins du Béarn — elle paraissait presque grande par l'exquise proportion de ses formes. Le sang ibère dorait ses joues, fleurissait sa bouche. Marthe devait sans doute à ses origines le goût du silence, la fierté, l'instinct religieux et des forces de passion qu'elle ignorait elle-même. Elle ressemblait aux graves héroïnes de Calderon, aux infantes marquées pour des amours tragiques. Ses yeux étaient gris sous des cils très noirs, gris comme les ciels mouillés, comme les perles grises, moins ardents que lumineux. Au soleil, ils s'azuraient à peine; le soir, ils s'agrandissaient pour contenir toute l'ombre crépusculaire. Clairs ou sombres, ils restaient purs.
Marthe songeait à son mari, qui cheminait, tranquille, sous le déchaînement de l'orage. Elle
l'aimait tendrement, et dans sa tendresse il y avait un peu de déférence et beaucoup d'orgueil. Chaumctte l'avait connue à Rocliefort, chez des cousins où elle passait ses vacances. Pour l'épouser, il avait donné sa démission, et sept années avaient passé depuis leur union, heureuses, pareilles, à l'ombre des ormes du Château. La naissance d'un fils avait comblé les vœux du docteur. Avec les joies maternelles, la douce habitude conjugale, les soins domestiques, des livres, un vieux piano, Marthe avait chassé l'ennui, la nostalgie de l'inconnu et ces rêves dangereux qui rôdent comme des mendiants autour des portes de l'âme.
L'orage s'éloignait. L'averse, sur les vitres, palpitait encore. On ne voyait plus le clocher de Marennes, à travers le rideau de pluie abattu sur le continent. Marthe quitta la fenêtre, prit un ouvrage de broderie et se mit à travailler dans le silence de la vaste chambre meublée d'acajou et de reps bleu.
Soudain, elle entendit la porte du rez-dechaussée s'ouvrir. Des pas retentirent sur les
dalles du corridor et la voix du docteur, inquiète et pressante :
— Marthe 1... Descends... Apporte de l'éther, du vinaigre... J'amène un blessé.
Jean Demarcys à madame Demarcys.
Châleau-d'Oléron, mai 18.
« Chère maman,
» Ne vous tourmentez pas. Je suis mieux, beaucoup mieux , presque guéri , grâce au docteur Chaumette. Il me permet enfin de vous écrire pour vous conter mon stupide accident.
» Vous savez combien je m'ennuie à Rochefort, dans cette ville où il pleut toujours, où la campagne marécageuse souffle la fièvre, où les
femmes, vraies Gharentaises, ont le nez pointu, l'œil pointu et l'accent pointu. Si je me résigne à la pluie, à la fièvre, aux cancres du lycée, aux grâces pointues des dames de Rochefort, c'est que je dois gagner ma vie pour devenir un jour le fils de vos rêves, gloire de l'Université, honneur de la Sorbonne et terreur des candidats au bachot.
» Pour secouer ma mélancolie, j'avais résolu de passer quinze jours dans la grande île et j'étais parti pour Oléron avec ma bicyclette et mon sac bouclé sur mon dos. Après quelques jours de pédalage, je m'étais reposé à Saint- Trojan, — un tout petit village situé entre la forêt et la mer, à l'extrémité sud de l'île, — et là j'avais trouvé des coins de paysages japonais, des pins noirs découpés sur la mer couleur de lapis, au bord de sables orange. Mais, au lieu de samouraïs de laque et de mousmés en porcelaine, parées de soies éclatantes, je trouvais des parqueuses d'huîtres affreusement affublées de culottes courtes et de capelines ou « kichenotes ». Je suppose que la Vénus des
Gharentes fut irritée de mes dédains, car le jour de mon départ, toute l'armée des aquilons se déchaîna contre un pauvre professeur de rhétorique — si bien qu'à l'entrée du Château, la coalition des divines rancunes me jeta sur un tas de cailloux, aux pieds du docteur Chaumette, qui me rapporta chez lui, fort mal en point.
» Je repris mes sens dans le salon du docteur, sur un vénérable canapé de velours vert qui me rappela mon enfance et la chambre de ma mère-grand. Mon genou gauche me faisait mal ; j'avais de la boue jusque sur les cheveux et j'entendis, à travers une demi^syncope, que ma chère bicyclette était en morceaux. Une femme penchée sur moi appliquait sur mon front des compresses d'eau vinaigrée. Le contact de ces , mains, si douces qu'elles me firent penser aux vôtres, me soulagea plus encore que la compresse, et je me réjouis de voir enfin une Charentaise qui n'eût pas le nez pointu.
» Dès que je pus parler, un peu confus de l'aventure, je remerciai mon sauveur et nous
déclinâmes nos noms et qualités. J'appris que je m'étais luxé le genou et que cet accident me condamnait au repos absolu, pendant trois semaines, sous peine d'inflammation, abcès, ankylose et autres châtiments variés déterminés par la médecine.
» Un naturel du pays — le môme qui avait aidé à mon transport — arriva sur ces entrefaites et prévint le docteur que toutes les chambres de l'hôtel de France étaient occupées par des officiers venus pour les manœuvres. J'exprimai le désir de partir par le prochain bateau, mais le docteur affirma que c'était tout à fait impossible.
» — Je vais télégraphier à votre lycée, me dit-il, et puisque les hôtels sont pleins, je mettrai à votre disposition la chambre que je réserve pour les amis de passage. J'aurai ainsi le plaisir de faire votre connaissance. D'ailleurs , j'ai entendu parler de vous par M. Moriceau, de Rochefort, qui a deux fils en rhétorique.
» Convaincue que je n'étais ni un commis
voyageur ni un cycliste de profession, madame Chaumette ajouta quelques paroles encourageantes, et j'acceptai, me réservant d'offrir un joli cadeau à mes hôtes, le prix de ma présence n'acquittant ma dette qu'à moitié.
» Voilà ma dernière aventure. Je suis donc au Ghâteau-d'Oléron, une curieuse petite ville qui possède une prison militaire, des promenades plantées d'ormes, d'antiques fortifications. J'ai quitté mon lit pour une chaise longue dans la chambre que j'occupe au rez-de-chaussée de la maison, une chambre si blanche et si bleue que je me sens, en la contemplant, une âme de demoiselle. 11 y a des coquillages roses sur la cheminée, et, dans l'alcôve, un crucifix à bénitier. Pendant que le docteur fait sa tournée quotidienne, je regarde le petit Georges Chaumette jouer dans le jardin, je lis des livres que j'ai fait venir de Rochefort, je cause avec madame Chaumette. C'est une jeune femme assez jolie, sérieuse, pas sotte et pleine de préjugés religieux et provinciaux fort rassurants pour votre maternelle sollicitude.
» Le docteur est un excellent homme qui a beaucoup voyagé et ne s'en autorise pas pour assommer les gens avec des histoires de sauvages. Nous sommes devenus grands amis et il est bien entendu que je reviendrai souvent au Château après ma guérison. Si j'en croyais Chaumetle, je prendrais le train tous les samedis pour le Ghapus, quai d'embarquement.
Sans abuser de mes aimables hôtes, je serai heureux d'oublier Rochefort dans cet intérieur balsacien. Là, seulement, je comprends la poésie de la province.
» Écrivez-moi vite, chère maman. Je vous embrasse. Toutes mes tendresses à mes sœurs.
» JEAN DEMARCYS. »
Jean Demarcys était assis dans un fauteuil d'osier garni de rabanes, sa jambe malade demeurant étendue sur un tabouret. Devant lui, une table basse supportait des livres et dos journaux. Sur les coussins rayés du fauteuil, sa tête se renversait avec une paresse heureuse. La délicatesse de son teint, la jolie nuance de ses cheveux châtain noisette, sa légère barbe presque rousse, le faisaient paraître plus jeune qu'il ne l'était réellement. Il y avait sur cette bouche, dans ces yeux bruns, de l'intelligence, de l'ironie, et cette grâce toute physique qui trompe par-
fois l'instinct des chercheuses de tendresse. Le charme tout-puissant de ce jeune homme, étaitce la magie d'une adolescence prolongée dans l'âge viril ou la précoce virilité d'un adolescent trop sagace ? Demarcys avait vingt-six ans. Son esprit présentait les mêmes caractères que sa physionomie. Il ressemblait à ces fruits exposés au soleil d'un seul côté, et qui mûrissent inégalement, verts encore, d'une acide saveur et déjà flétris par places. Dix ans de lectures et d'observation dans l'atmosphère ardente de Paris lui avaient enlevé le donquichottisme de la première jeunesse, en même temps que le travail, l'ambition, les dures habitudes de la vie pauvre, l'avaient défendu contre les mélancoliques expériences du libertinage à bon marché, et les cérébrales amours avec les bourgeoises qui ont de la lecture.
Depuis son arrivée à Rochefort, il avait bu jusqu'à la lie le fade ennui de la province. Au lycée, le proviseur, vieil universitaire alourdi sous le bât, le tenait en suspicion à cause de ses opinions littéraires. Les élèves le respec-
talent peu. La société qui le recevait était tout occupée de querelles et de commérages. Après un morne hiver où l'exilé avait presque pleuré de nostalgie, c'était un intermède délicieux dans son existence, ces trois semaines vécues à Oléron devant la mer bleue, les grands ormes, le petit port. Le docteur avait déclaré que le patient pourrait faire ses premiers pas le soir même — et ce moment, attendu d'abord avec impatience, Jean s'étonnait, non sans tristesse, qu'il fût arrivé si tôt.
Par la fenêtre ouverte, il regardait Alida qui étendait du linge sur les ficelles accrochées aux basses branches des pommiers. Des constellations d'étoiles roses tremblaient sur les rameaux noirs, et parfois, des pétales, se détachant, fleurissaient la toile humide. Le vieux figuier montrait ses jeunes feuilles veloutées d'un duvet d'argent, et sur le bois sec des tonnelles, le blond caprice des pampres cachait les petites grappes acides du verjus. C'était un de ces jours blancs comme des chapelles, où tombe une lumière blanche sur la blancheur des rosiers.
des juliennes, des grandes marguerites épanouies d'hier. C'était Mai, le mois d'amour, le mois des orages.
— Monsieur Demarcys! dit une voix.
Jean se redressa pour saluer madame Ghaumette, qui était venue s'appuyer au rebord extérieur de la fenêtre. Elle était nu-tète. Son peignoir blanc formait une harmonie douce avec le fond du verger fleuri, de linges pâles, de ciel voilé.
— Je vous rapporte votre livre, dit-elle en tendant au jeune homme un volume qu'elle tenait. Quelle singulière littérature !
Jean feuilleta le roman, qui portait ce titre : Un double Amour, puis il le posa sur la table.
— Vraiment, cet innocent badinage vous a scandalisée, chère madame ?
— Innocent badinage ! Vous êtes indulgent. Je trouve ce livre très immoral et... très faux.
— Pourquoi ?
— Parce que... — elle hésitait, n'osant dire sa pensée tout entière — parce qu'une femme
qui a du cœur ne peut aimer deux hommes à la fois, et les aimerait-elle, ce qui me semble impossible — elle préférerait renoncer à tous deux que de les tromper réciproquement... Non, je n'aime pas ce livre, monsieur Demarcys. C'est un mauvais livre, qui trouble et qui attriste.
— Dame ! la vérité n'est pas toujours belle et réconfortante.
Elle secoua la tête.
— Non, monsieur Demarcys, non, ces sentiments abominables n'existent qu'à l'état d'exception. Quand on a le cœur droit, on aime ou l'on hait, franchement, et si l'on aime, c'est pour toujours. Vous comprendrez cela quand vous serez marié.
Jean se prit à rire :
— Si je me marie, je tâcherai d'épouser une femme qui ait les mêmes principes que vous ou les mêmes illusions. Allons, je vous prêterai dorénavant les chefs-d'œuvre de la littérature aimable, car il serait fort vilain de troubler par des billevesées une âme convaincue de l'excellence de sa foi.
— Vous êtes railleur. C'est vrai que je suis une pauvre provinciale ignorante.
— Et romanesque ?
— Oui, je l'avoue. J'aime les romans, mais pas ceux qui ressemblent à votre affreux Double Amour. J'aime les romans qui font penser, rêver, pleurer. Je suis très arriérée.
— Parce que vous avez une nature sentimentale.
— C'est un ridicule, aujourd'hui.
Il pensa : « C'est un danger », mais il répondit avec grâce :
— Un ridicule, non, madame. C'est un charme et même une originalité. Je ne savais pas retrouver au Château-d'Oléron une femme capable de relire Graziella.
— C'est un beau livre, si touchant !
Demarcys ne formula aucune opinion. Marthe
l'intéressait par sa sincérité, par sa fraîcheur d'âme. Il était fier de l'avoir apprivoisée peu à peu, et sa curiosité de connaître à fond « la provinciale » lui suggérait cent petites ruses que madame Chaumette ne devinait pas.
D'abord, en lui prêianl des livres faits pour l'étonner, il excitait ces enthousiasmes et ces indignations qui révèlent un caractère mieux que toutes les confidences. « C'est une aimable femme, pensait-il, honnête, mais romanesque, fort ignorante d'elle-même et que l'apathie de la vie de province conserve presque ingénue. Elle aime bien son grand et brave mari d'un amour paisible. Pourtant il y a en elle une énergie espagnole, une incroyable force nerveuse, tous les éléments de la passion que le hasard ne combinera sans doute jamais. »
Gomme il arrive à tous les psychologues de vmgt-six ans, quand le sujet de leurs expériences est une femme jeune et jolie, Demarcys apporta bientôt dans ses recherches une ardeur fort peu méthodique. La sympathie qu'il ressentait, désintéressée encore, submergea le pédantisme et l'enfantillage. Le jeune homme remplaça l'homme de lettres, et les sentiments de Jean se mêlèrent de rouerie et de naïveté. Marthe avait été trop longtemps privée du plaisir qu'elle ressentait à leurs entretiens, pour
ne pas se départir de sa réserve coutumière quand Demarcys, habile, lui faisait raconter son enfance, ses années de couvent, ses habitudes de vie au Château. Rien n'était plus innocent que ces causeries. Les soins mêmes que Marthe avait donnés à Jean autorisaient l'expression plus familière d'une reconnaissance qui, déjà, prenait le titre et les privilèges de l'amitié. La jeune femme n'était pas coquette. Sa vie tout unie dans un décor toujours pareil, parmi les mêmes personnages, excluait les occasions d'apprendre la prudence défensive et sceptique dont beaucoup de femmes font une cuirasse à leur vertu. Marthe savait que l'homme est exigeant et égoïste, mais elle ne l'avait jamais éprouvé. Elle savait qu'il est des baisers impurs et menteurs, mais ceux qu'elle recevait étaient chastes et sincères. Les passions existaient pour elle comme des Amériques lointaines, aux confins de la littérature et de la vie, et elle était bien sûre de n'y jamais aborder, tant la petite barque familiale semblait solide, ancrée en un paisible port.
Aussi nul souvenir, nul avertissement de l'instinct endormi et de la mémoire vide, ne troublaient cette femme de vingt-huit ans, devant le jeune homme dont elle avait soutenu la tête et essuyé les cheveux. Elle subissait la séduction qu'exercent un charmant visage, un esprit fin et une galanterie exquise qui tire de toutes choses des occasions de délicate louange. Jean possédait cet art que les femmes afTectent de mépriser et qu'elles préfèrent toujours aux plus solides qualités des gens taciturnes. Il savait dire le mot qu'elles attendent au moment précis où elles désirent l'entendre. Il n'avait pas encore éprouvé sa force et l'absence de toute fatuité la rendait plus redoutable. Son air d'extrême jeunesse, qui nuisait tant à sa carrière, lui servait à désarmer la méfiance. Que craindre d'un adolescent, quand on est mariée, mère, solidement établie dans la vie ? Mais l'adolescent était un homme qui gardait les désirs et les exigences de son âge réel.
Jean contemplait Marthe, tout en causant de choses insignifiantes. 11 avait aimé sa gravité
d'infante espagnole, puis sa modestie de provinciale échappée d'un roman de Balzac. Par ce jour orageux qui la pâlissait de vague migraine, elle avait une grâce plus molle, plus aisée, qu'il ne lui connaissait pas. Ses cheveux noirs semblaient mal noués sur la nuque et leur négligence révélait leur richesse; ses yeux étaient las, mais plus beaux. Demarcys songea à ses anciennes amies du Quartier Latin, si vulgaires, si débraillées dans l'intimité, abîmant de poudre de riz ce qui leur restait de jeunesse vraie.. - Jamais encore — et il en était humilié — Jean n'avait tenu dans ses bras une femme par lui conquise, une femme de sa race, de son monde, obligée de lui sacrifier une pudeur, des remords, des appréhensions qui ne fussent pas une comédie. Il ignorait l'ivresse de la poursuite et de la victoire et il était certain de ne pas la trouver à Rochefort.
Rochefort... Ce mot évoquait pour lui un triste appartement meublé, des élèves malveillants, des salons qui sentaient le moisi. Il ne fréquentait ni les riches officiers de marine, ni
les jeunes bourgeois du commerce, retenu par sa dignité de fonctionnaire et sa pauvreté. II soupirait vers Paris où les portes s'ouvrent si vite à quiconque sait plaire, intéresser, amuser... Là, tout homme peut quêter sa part de succès et d'amour. Mais la sainte Province surveille de ses milliers d'yeux la vertu des femmes mariées ; les grisettes ont derrière elles des frères incommodes et de terribles papas; la femme libre y est encore inconnue. Entre le mariage bourgeois et la basse prostitution, entre l'ennui et le dégoût, Demarcys avait héroïquement choisi l'abstinence. Pourtant sa vertu lui pesait. L'oisiveté de la convalescence, la saison complice, la société continuelle d'une femme désirable réveillaient sa jeunesse sevrée d'amour. Il ne sentait pas encore la convoitise, mais cette tristesse qui la précède et l'insinue dans l'âme, sous un masque sentimental.
— Est-ce que je deviendrais amoureux? se dit-il tout à coup. Chaumette est un brave garçon. Il m'a soigné. Je l'aime déjà comme un vieil ami. Sa femme, entre toutes, m'est sacrée...
Amoureux, moi, de cette petite Marthe?... Allons donc!... Si elle n'était pas la femme de Ghaumette, assurément...
Et tout en se moquant de lui-même, Demarcys prenait un plaisir croissant à s'imaginer les délices que Marthe lui donnerait si elle n'était pas la femme de Ghaumette.
Pendant que Demarcys poursuivait son muet monologue, le docteur entra, la main tendue, le sourire aux lèvres. Las et joyeux, il essuyait son front couvert de sueur.
— Je suis mieux ici que sur la route, dit-il en s'asseyant près de Jean. Ces temps orageux sont pénibles. Et vous, qu'avez-vous fait?... Vous n'avez pas mis le pied par terre?... C'est défendu.
— J'ai été parfaitement sage. Il est vrai que madame Chaumette a eu pitié de moi. Nous avons causé, longtemps, à propos d'un livre...
Il s'embarrassait dans ses phrases, un peu gêné par la cordialité du mari, car ce pauvre Ghaumette n'était plus à ses yeux que le « mari », personnage non moins gênant que ridicule.
Marthe avait disparu. Elle rentra bientôt dans la chambre, portant un plateau chargé de verres et de carafons.
— Un grog, monsieur Demarcys ?
— Volontiers, madame.
Elle versa l'eau fraîche sur le sucre, puis le rhum parfumé. Le docteur la regardait avec complaisance. Comme elle passait près de lui, il lui prit la main :
— Tu es fiévreuse, mon amie... Est-ce la discussion ?
— Peut-être. J'ai la migraine depuis ce matin.
— Tu lis trop.
— Cela m'amuse.
— Je ne te fais pas de reproche. Tu as si peu de distractions ! Votre séjour aura été une bonne fortune pour nous, mon cher Demarcys. Il y a
de très braves gens au Château, mais leur conversation manque d'imprévu; leur esprit somnole et ne se réveille que pour les affaires... Marthe ne voit presque personne, elle qui a été bien élevée et sait s'intéresser à tout. N'est-ce pas, Marthe, tu aurais voulu vivre à Paris?
— Je suis très heureuse ici.
— Parce que tu es bonne et sérieuse.
Ghaumette retenait entre les siennes la petite
main qu'il avait prise et Jean était agacé de cette caresse qui affirmait, en sa présence, le droit du légitime possesseur. D'abord, il avait franchement admiré Ghaumette, enviant un peu cette beauté de la force qui fait paraître presque malingre l'élégance des adolescents. Pourquoi le docteur lui semblait- il maintenant épais, bonasse, déjà trop vieux pour la jeunesse à peine épanouie de sa femme?
— Eh bien, Demarcys, nous allons voir si vous tenez sur pied ? dit Ghaumette.
Jean se sentit rougir. Une honte l'envahit, malgré le scepticisme qu'il affectait, devant luimême.
— J'espère pouvoir marcher, dit-il. Vous m'avez si bien soigné...
Et avec une émotion accrue par un petit remords, il ajouta :
— Je vous suis très reconnaissant, docteur, et mon amitié vous est acquise.
— Bah ! vous vous exagérez l'importance de cette petite cure. Dans trois jours, vous marcherez tout seul.
Le jeune homme resta pensif.
— Dans trois jours...
Il regardait Marthe.
— Docteur, vous me permettrez de partir mercredi ?
— Vous voulez partir mercredi. Je croyais que votre congé expirait à la fin de la semaine?
— J'ai quelques affaires à régler.
— Ne craignez- vous pas de vous surmener? demanda Marthe.
Ghaumette déclara :
— Demarcys est guéri. S'il a besoin d'aller à Rochefort, nous ne devons pas le retenir... à condition qu'il nous revienne.
— Certes, je n'oublierai pas votre bonne hospitalité. Madame Chaumette me permettra de lui envoyer des livres.
Le docteur remercia.
— Marthe doit s'ennuyer quelquefois. Je suis obligé de la quitter tous les jours et je ne prétends pas que la lessive et les confitures suffisent à l'amuser. Prêtez-lui des livres. Le soir elle me parlera de ses lectures. Cela fait causer. Dame ! après les faits et gestes de mes malades, je ne puis lui raconter que des histoires de voyage... et elle les sait toutes par cœur.
— Je m'en irai mercredi, pensa Jean, et je ne reviendrai pas avant six mois... Ce serait trop dangereux et ce pauvre Chaumette est un si brave homme!... Non, je ne dois pas revoir Marthe. J'ai peur de l'aimer.
C'était quelques jours après le départ de Jean. Marthe entra dans la chambre du rez-dechaussée.
Les grands rideaux de mousseline, croisés sur un store pareil, tamisaient un jour pâle et paisible. Une. poudre fme s'était répandue sur les gros coquillages roses, sur le lambrequin de perse à fleurs, sur le faux ivoire du bénitier. Marthe rangeait dans l'armoire les piles de torchons et de serviettes; et dans l'odeur du linge frais, des fleurs sèches, de la chambre close, il lui semblait respirer le souvenir de l'absent.
Elle était seule, comme toujours, depuis midi. Pourquoi supportait -elle mal sa solitude? N'était-ce pas le lien secret d'une habitude qui tiraillait son âme, doucement? Ce qui lui manquait, c'était sans doute les causeries, les lectures, l'élément nouveau introduit dans son existence ; ce n'était pas, ce ne pouvait être ce jeune homme, un étranger, presque un inconnu.
Elle se rappelait les livres que Jean lui avait prêtés. Que de fois elle s'était moquée des pâles héroïnes qui fléchissent sous le poids d'un ennui sans nom! Pourquoi, depuis quelques jours, penchée sur ces visions de roman, y retrouvait-elle, en traits épars, l'image voilée de son âme? Elle connaissait donc l'ennui — non pas l'énervement physique de l'oisiveté, car ses mains de bonne ménagère restaient actives — mais cette langueur de l'âme, cette nostalgie sans cause et sans but que le travail ne dissipe pas et qui subsiste jusque dans le sommeil. Sur elle, sur sa maison, sur le gai paysage insulaire, une ombre grise descendait.
Elle ne s'alarmait pas encore. Personne ne lui avait appris à discerner ces rapides désorganisations de l'âme, ces premiers troubles de la passion, bien différents de l'épanouissement joyeux qui est l'amour. Marthe aimait profondément son mari ; elle ne soupçonnait pas qu'on pût aimer autrement, et, pour elle, l'amour et la passion n'étaient que des aspects de la tendresse conjugale.
Elle avait disposé le linge blanc par piles régulières... Pourquoi restait-elle debout entre les vantaux de l'armoire quand nul soin ne la retenait là? Son âme contractée se détendait dans ce jour égal, dans ce silence. La chambre lui plaisait, avec ses solives peintes en gris clair, ses mousselines un peu usées, ses vieux meubles. Pourtant, elle ne l'aimait guère, autrefois.
Elle songeait que le temps s'éclaircissait après la série des jours orageux ; que M. Demarcys arriverait sans doute dès le samedi soir et que, par un clair dimanche, à travers l'île plate qui verdoie entre la mer et le ciel, ils s'en
iraient tous vers Maumusson, au trot de la jument pommelée.
Ainsi rêvait Marthe, et jusqu'au samedi soir elle vécut le môme rêve. Mais au lieu de Jean Demarcys, ce fut une lettre qui arriva.
Jean Demarcys avait eu peur.
Malgré la comédie de scepticisme qu'il se jouait à lui-même, ce jeune homme n'avait rien du Sorel de Stendhal. C'était une âme sèche et légère, incapable des fortes passions qu'elle s'attribuait et qui hésitait également devant l'héroïsme et la scélératesse. Jean s'amusait, comme un gamin, à jeter des cailloux dans une eau claire, content de la troubler, affirmant ne point la salir. Pendant que Marthe l'attendait, il constatait, non sans plaisir, la révolte de sa dignité devant une trahison pos-
sible, et il se rendait naïvement l'hommage du Pharisien.
Pour lui, comme pour la jeune femme, l'absence avait été la révélatrice de l'amour. Le souvenir de Marthe l'obsédait. En voulant scruter ce cœur innocent, il s'était pris à son propre piège, et le désir, l'imagination, la curiosité en éveil, lui donnaient l'illusion de la passion définitive.
Il convint avec mélancolie qu'il vaut mieux paraître un ingrat qu'être un misérable, et il écrivit la lettre qui causa au docteur et à sa femme la plus vive déception.
Mais une semaine ne s'était pas écoulée que Jean se traitait d'imbécile. Il était bien de taille, après tout, à lutter contre un amour tout jeune, que Marthe n'encouragerait pas... Ah I si elle avait dû l'encourager, Jean ne fût jamais revenu près d'elle. Mais elle était calme, chaste, heureuse. Les désirs de Jean étaient condamnés à tomber d'eux-mêmes, l'occasion de la tentation ne se présentant même pas... A quoi bon passer pour un homme
incivil et discourtois? Quel puéril excès de scrupule 1
Jean n'y tenait plus. Le samedi suivant, il débarquait au Château. Cette fois, il n'avait prévenu personne — et pourtant Marthe l'attendait.
lis avaient dîné gaiement. Au dessert, le docteur proposa une courte promenade. Tous les soirs, il sortait ainsi, par hygiène, et souvent il emmenait son petit garçon. Marthe accepta, toute joyeuse.
— Alida, dit-elle, nous sortons. Vous préparerez la chambre de M. Demarcys. Je vais vous ouvrir l'armoire.
Elle entra dans la chambre, poussa les per* siennes, fit pénétrer l'air frais du soir. Il était neuf heures à peine. Le reflet du jour expirant rosait le ciel.
Jean avait suivi la jeune femme. Pendant qu'elle cherchait une clé dans son trousseau, il murmura :
— Je suis heureux de me retrouver ici.
— Pourquoi n'êtes- vous pas revenu plus tôt? dit-elle.
— Parce que...
Il s'interrompit. Allait-il manquer à la promesse qu'il s'était faite?... Marthe, dans la pénombre des grandes portes de l'armoire, levait les bras, choisissait deux draps blancs, les draps où dormirait l'hôte. Un parfum de lavande flottait autour d'elle, émané du linge et du vieux meuble patriarcal. Elle déposa les draps sur le lit. La toile n'était pas très fine ; on ne l'avait point ouvrée ni brodée avec art, mais elle gardait l'odeur du pré et de la haie, l'odeur pure qui ne trouble point le sommeil. C'était une toile un peu ancienne, usée par les lessives, léguée de mère en fille depuis trois générations avec le trésor accumulé du lin et du chanvre, luxe provincial dont Marthe conservait l'orgueil. Tissée pour les noces d'une
aïeule, cette toile avait paré d'honnêtes lits. Un jour, ses morceaux, divisés par des mains soigneuses, feraient des langes pour les nouveaunés, ou des linceuls pour les morts.
Mais Demarcys, au geste de Marthe, avait frémi. Près de ce lit, dans la solitude de cette chambre, il sentit qu'il aimait avec violence et qu'il n'aimait pas d'un cœur pur. Et quand la jeune femme se tourna vers lui, répétant la question restée sans réponse, il balbutia des paroles vagues, n'osant plus la regarder.
Dehors, l'air marin, l'air salubre, l'eau mobile, le grand ciel. Jean secoua le charme morbide du désir mué tout à coup en ivresse sentimentale. Il tenait la main du petit Georges ; Marthe marchait à sa gauche. Le docteur les précédait.
Le crépuscule prolongeait à l'infini les courbes lointaines des plages. Entre l'Ile et la côte, la mer montait, et l'on entendait, au pied des barrages, au flanc des bateaux, son clapotement aux milles petites voix plaintives. Là-bas, sur la rive de France, les villages se noyaient
dans un bleu violacé et uniforme comme une teinte de lavis. On ne voyait pas encore les étoiles.
Les promeneurs descendaient vers le port. A peine, en s'embarquant, Jean avait-il pu admirer la rade étroite, dominée par les talus et les contreforts des fortiflcations. Presque intactes, depuis trois cents ans, elles protégaient la petite cité guerrière, braquant leurs vieux canons sur le détroit, guettant encore les pirates des côtes et les vaisseaux anglais. Leur vieillesse, que le jour dorait de gloire, s'enfonçait dans la nuit avec tristesse et majesté. Inutiles désormais , à la merci d'un obus moderne , elles continuaient la garde ordonnée par le Roy, et Jean rêvait aux officiers rouges qui, la canne à la main, le feutre à plumes sur la tête, aA^aient foulé les pierres neuves, entre les barils de poudre et les tas de boulets.
Il acheva tout haut son rêve, évoquant deux siècles de bravoure fringante, la France amoureuse et guerrière d'autrefois. Et Marthe surprise apprenait h voir ce qu'elle avait regardé
seulement, l'âme ouverte aux conseils des choses très anciennes qui exaltent si fortement dans les jeunes amours la volonté de sentir la vie.
— J'aimerais à vivre ici, disait Jean, en face de ce port, dans une maison pareille à la vôtre, savourant la chaleur et le silence des longs étés.
— Eh bien, fit Chaumette, vous n'avez qu'à venir passer les vacances chez nous.
Marthe leva la tête. Demarcys répondit en l'observant :
— J'en serais heureux, mais j'ai ma famille qui me réclamera dès les premiers jours d'août.
— C'est naturel, dit le médecin... Et puis, n'est-ce pas, Paris vous attire?... Quand on a votre âge, on supporte mal la tyrannie des mœurs provinciales, tandis qu'à Paris. . . dame! . . c'est la liberté...
II riait. Marthe regarda très loin, vers la côte, dans la direction de ce Paris qu'elle ne connaissait pas. Des images erraient dans sa mémoire pleine de souvenirs de romans.
Paris I les rues ])ruyantes, les cafés lumineux,
les femmes faciles et tentatrices... Ah 1 que l'ombre du passé tombait funèbre sur la forteresse du Château ! La beauté de ce pays était une beauté morte. Paris, c'était toutes les gloires, tous les amours , la vie !
Un homme passa, saluant Chaumetlc. Le docteur s'écria :
— Tiens, c'est le patron de l'hôtel de France. Excusez-moi, Demarcys. Il faut que je lui dise un mot.
Il s'éloigna sous les ormes. Marthe et Jean continuèrent leur chemin.
Ils touchaient au bord du quai. A leurs pieds, un barrage de bois traversait une sorte de bassin où les bateaux couverts de bâches, amarrés côte à côte, bougeaient vaguement, Ijercés par le flux. Une odeur de coquillages et de goudron sortait des coques peintes en noir et des voiles rouges affaissées.
Marthe dit presque malgré elle :
— Il vous tarde de revoir Paris ?
— Mais... pas trop...
— Je supposais...
— Quoi?
— Que, là-bas, on vous attendait.
— Qui... a on »?
Elle s'efforça de sourire, effraj^ée de sa hardiesse et la regrettant déjà.
— Mais... votre mère, vos sœurs, vos amis... d'autres personnes encore.
Il fut envahi d'un soupçon qui dilata orgueilleusement son âme.
— Je devine ce que vous pensez, dit-il avec les plus douces inflexions de sa voix qu'il savait faire si douce. Vous croyez que j'ai laissé làbas une affection... un amour...
— Oh! je ne dis pas...
— Si, vous avez pensé cela.
— Et quand bien môme je l'aurais pensé, quel mal?...
— Soyez franche, madame, vous avez cru que cette... affection possible, me rendait indifférent aux nouvelles amitiés.
Elle était au supplice, confuse de cette conversation, un peu amère aussi et curieuse et jalouse.
Il continua :
— Si vous saviez ... Si vous connaissiez ma vie... Ah! je ne ressemble guère aux jeunes gens dont on vous a parlé, qui perdent dans la basse brutalité des mœurs d'étudiants le respect délicat de la femme. J'ai été non plus héroïque, mais plus difficile et plus exigeant que mes camarades. Le beau rêve que j'avais au cœur me protégeait.
Il avait frappé juste. S'il est des femmes qu'attirent les dons Juans, les grands-maîtres de la débauche, Marthe n'était pas de celles-là. Il était sûr de l'intéresser et de lui plaire en exagérant ses scrupules de délicatesse et la mélancolie de sa jeunesse sans amour.
Instinctivement, elle avait pris la main de son enfant, témoin candide qui n'écoutait pas leur dialogue. Elle n'avait plus de paroles. Ses yeux éperdus fixaient le barrage, l'abîme d'ombre où les bateaux noirs heurtaient leurs chaînes, en gémissant comme des prisonniers.
Il reprit :
— Je n'ai jamais aimé... que ce rêve, jus-
qu'au jour où je l'ai rencontré plus beau sous sa forme vivante... L'honneur me commandaitil de fuir? Je l'ai cru, d'abord. Maintenant...
Elle fit un mouvement pour s'éloigner. Il l'arrêta :
— Madame, ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles... J'ai trop parlé, peutêtre. C'est une raison pour tout dire... Je suis le plus dévoué, le plus tendre, le plus respectueux de vos amis. Je n'attends rien, je n'espère rien, je ne veux rien, — mais je vous aime. Je n'ai aimé que vous. Pardonnez-moi cet aveu. Je ne le renouvellerai plus. Ayez pitié de moi, ne m'éloignez pas de vous... Si vous saviez...
— Taisez-vous, dit-elle, au nom du ciel, taisez-vous.
— Encore un mot... Je tairai mon amour, mais accepterez-vous mon amitié?... Ahl ne me répondez pas tout de suite. Ne prononcez pas une parole qui me ferait un mal inutile... Le sentiment que je vous ai voué est si humble, si pur, si fervent... Ce que j'ai de meilleur dans l'âme mourrait de sa mort. Je vous en supplie...
Elle le considéra en silence. L'enfant jetait des cailloux sur les bateaux et ces petits chocs sonores, Marthe et Jean les sentaient retentir en eux. Avec la nuit, avec la mer, l'amour montait, comblant leurs âmes. Le ciel crépusculaire s'étoilait.
Elle dit :
— Je me confie à votre honneur.
Il fit un geste de joie. Sous les ormes, le docteur revenait vers eux. L'enfant jouait toujours. Un train siflla, derrière le Chapus, sur la côte. Tout sombrait dans un violet profond et les phares qu'on ne distinguait plus, très loin, semblaient s'allumer aux étoiles.
La charrette anglaise filait sur la route, enlre les salines qui reflétaient l'azur morcelé dans leurs cadres verts. Elle traversait des villages blancs comme des cités orientales, sans arbres, sous le ciel flambant. La mer basse n'était plus qu'une étroite et longue bande bleue et il semblait qu'on pût aisément franchir le détroit, sur l'immensité des sables.
Marthe, assise à la gauche du docteur qui conduisait, se tournait à demi vers Demarcys. Il occupait la banquette d'arrière, dos à dos avec Chaumette. Tous trois causaient, abrités
t)0 L OISEAU D ORAGE
par la vaste ombrelle rouge de la jeune femme.
Ils devaient s'arrêter à Saint-Trojan, puis repartir à travers la forêt, jusqu'à la côte sauvage.
Bientôt, sur le bord de la route, Jean reconnut les premiers pins espacés, rabougris, mêlés de chênes-verts et de ces tamaris dont le feuillage léger frissonne comme un bouquet de plumes et se pare de panaches rosâtres et odorants. Un rang de peupliers signala le petit port. La route tourna et la voiture roula entre deux files de maisons ceintes de grenadiers et de rosiers pâles. Elle dépassa l'église et s'arrêta devant une grille oii s'appuyaient d'énormes lauriers. Entre les rameaux, on apercevait un bâtiment à un seul étage.
La porte s'ouvrit; une religieuse s'avança, une religieuse d'âge mûr qui portait la coiffe rustique et le vêtement gris des Sœurs de la Sagesse.
-^ Comme vous arrivez tard, docteur, dit-elle pendant que Chaumette sautait à terre.
— J'espérais qu'il n'y aurait pas de malades, aujourd'hui.
— La femme de Mareau, Chérie, est sur le point d'accoucher. On craint des complications. Gomme vous deviez venir cet après-midi, la sage-femme n'a pas envoyé un télégramme; mais elle vous attend impatiemment.
— Ma trousse est dans le coffre de la voiture... Mais, vraiment, je n'ai pas de chance. Moi qui espérais me promener aujourd'hui ! Enfin, j'y vais.
— Madame Ghaumette se reposera chez nous, dit la religieuse. Et vous, monsieur, vous n'allez pas rester là, au soleil.
Elle parlait avec l'avenante simplicité des Hospitalières, habituées au contact des malades de tout sexe et de tout rang. Son accent d'autorité, son front grave plurent à Demarcys.
— Nous acceptons, mère Marie, dit madame Ghaumette.
Elle descendit de voiture. Jean la suivit. Gomme ils pénétraient dans le parloir sombre
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qui sentait l'eau bénite et la pharmacie, un cri aigu déchira l'air.
— Ah I la pauvre Chérie Mareau I dit Marthe.
Chaumette avait tiré du coffre de la voiture une trousse de cuir et une grande boîte noire dont la vue impressionna Demarcys. A grands pas, il repartit, suivant la rue, vers la petite maison des Mareau, où les cris de la femme en travail semblaient l'appeler à l'aide.
Jean regardait la religieuse, la coiffe blanche, la guimpe, le visage un peu jauni, les mains surtout, croisées sur la ceinture d'un tablier noir, au-dessous du petit Christ de cuivre. Il songeait à toutes les choses souffrantes et répugnantes que ces mains avaient touchées. Un autre cri vibra. Demarcys pâlit. La religieuse lut sa pensée dans ses yeux.
— Cela vous fait mal à entendre? dit-elle paisiblement.
Il remarqua qu'elle n'était pas très émue. Son austère virginité s'apitoyait à peine sur la femme qui payait, dans les souffrances, la ran-
l'oiseau d'orage o3
çon du péché d'Eve et des joies d'amour. Les yeux de Marthe, au contraire, étaient humides de compassion.
— C'est navrant et effrayant, dit-il... Cela ne finira donc pas 1
— Pas avant deux heures, peut-être.
Il repoussa le cassis que mère Marie lui offrait. Ces clameurs exaspéraient sa susceptibilité nerveuse. Au même instant, un gamin entr'ouvrit la porte, timidement.
— C'est toi. Désir, dit la Sœur. Que veux-tu?
— Le médecin fait dire qu'il va rester toute la journée chez Mareau et que sa dame peut aller se promener avec le monsieur, dans la foret... Y regrette beaucoup. Y dit que sa dame aille jusqu'à la côte.
— Quel contre-temps I dit Jean.
Et se tournant vers Marthe :
— Préférez-vous que nous retournions au Château ?
Elle réfléchit :
— Pierre a besoin de la voiture, car il sera trop fatigué pour rentrer à pied... Allons plu-
tôt à l'Océan. Il nous rejoindra si la Chérie est délivrée avant deux heures.
Il frémit de joie, ne comprenant pas qu'elle préférait le tête-à-tête sous la menace du retour de Chaumette, au tête-à-tête dans la voiture et dans la maison.
— Partons-nous? L'heure avance.
— Partons... En revenant, nous passerons chez Mareau. Au revoir, ma sœur. Mes respects à M. le curé.
— Au revoir, monsieur et madame.
Us revinrent sur leurs pas, côte à côte. Dos gens saluaient Marthe, des gens bruns, secs, qui sentaient la mer. Ils revenaient des parcs, où, depuis la pointe du jour, ils avaient travaillé à trier les huîtres. Les femmes portaient la « kichenotte » et la culotte de toile bleue. Presque toutes étaient sans beauté.
Jean admirait Marthe, s'étonnant qu'elle fût de la même espèce que ces femmes. Sous l'ardent reflet de l'ombrelle, ses dents paraissaient plus blanches, ses cheveux plus noirs. Un fluide vermeil circulait h fleur d'épidcrme sur la chair
de son visage et de son cou. Elle était éclatante et fragile comme un pavot dans les blés.
Depuis qu'il avait osé lui avouer son amour, il ne s'était jamais trouvé seul avec elle, et sa réserve respectueuse avait rassuré la jeune femme. Il devinait qu'elle tenait à cette amitié qu'il avait offerte, qu'elle, ne l'éloignerait pas s'il ne commettait aucune imprudence. Elle avait pensé :
— Il est sage et bon. Il oubliera cette folie. D'ailleurs, je lui ai parlé nettement. Il sait que j'aime mon mari.
Jean n'avait point douté qu'elle aimât Chaumette; mais il savait ce que Marthe ignorait encore. Il savait que l'amour est multiple et divers comme les âmes ; que les âmes se transforment sans cesse pour des sentiments nouveaux ; que, dans leur mystérieux domaine, la volonté ne gouverne pas; que l'instinct et, la raison s'y contredisent et s'y concilient contre toute vraisemblance. Marthe savait, malgré son trouble, que Chaumette lui restait cher et elle n'essayait même pas de lutter contre cette ma-
rée de la passion qui l'envahissait, par petites vagues insensibles, ébranlant peu à peu la barque qui portait sa vertu, son bonheur, sa foi conjugale et maternelle, la berçant avant de la submerger.
Le soleil commençait à descendre, mais le sol de sable réverbérait une chaleur si intense qu'elle brûlait la semelle des souliers. Les jeunes gens suivaient la route qui mène à la grève sauvage, sans lacets, sans détours, escaladant les dunes à travers les pins. Ils marchaient poussant du pied les fruits coniques et écailleux semés çà et là sur leur passage, dans les ornières parallèles laissées par les chariots. Parfois, ils longeaient une vigne dont les ceps très bas semblaient ramper, ou un petit marécage desséché qui n'était plus qu'une verte moisissure entre les sveltes fougères et les grosses mousses spongieuses nuancées d'émeraude et d'or.
Les pins s'espacèrent. Ce fut un coin de désert, un lambeau d'Afrique entre la forêt et la haute muraille des dunes barrant l'horizon.
Des immortelles y fleurissaient, des œillets mauves au parfum délicieux, d'étranges plantes grasses qui portaient des calices bleuâtres de liserons.
— Écoutez, dit Marthe.
Un souffle profond, infini, continu, montait derrière la blancheur à pic des dunes. Ils demeurèrent un instant immobiles, attentifs au gémissement de la mer.
— Suivez-moi, reprit madame Chaumette.
Je vous montrerai le chemin le plus court.
Leste, elle gravit la plus proche éminence. Demarcys se trouva près d'elle, les pieds enfoncés dans le sable ai'dent. Ils avaient peine à maintenir leur équilibre. La robe maïs de la jeune femme s'accrochait aux chardons d'azur ; elle fermait ses grands yeux, éblouie, sous l'auvent du chapeau de paille où, dans un nuage de gaze, se déployait un oiseau noir.
La courbe insensible de la plage s'étendait de la pointe du Vert-Bois au pertuis de Maumusson, les crêtes sombres des pins couronnant un chaque de dunes. Sous le ciel strié de nuages
L OISEAU D ORAGE o'J
blancs, l'Atlantique étalait ses fonds bleus, traversés de bandes violacées.
Vers le rivage, en deçà de la barrière écumeusc du ressac, c'était un beau vert glauque et changeant, fleuri de neiges éphémères. Et, d'un bout à l'autre de la plage, deux vagues parallèles, sans cesse écroulées et reformées, dressaient une double ligne de Chimères aux gueules baveuses, aux gorges d'émeraude, aux flancs bombés et bondissants.
— J'aime la mer, dit Marthe.
Elle respirait, la poitrine dilatée par l'air salin, ses grands yeux reflétant la couleur des eaux sonores.
Jean lui prit la main pour descendre la dune et, sur l'arène lisse et solide, ils coururent comme des enfants.
Un peu plus tard, fatigués, ils s'assirent sur im fragment de mât à demi ensablé, épave rejetée par le flot à la grève dévoratrice qui absorbe, lentement, en ses mouvantes profondeurs, les barques brisées, les squelettes des oiseaux et des marsouins. Une puérile envie de
rire, de chanter, ouvrait leurs lèvres ; leur jeunesse les envahissait comme un flux et, encore enivrés de leur course, enivrés d'espace, ils se sentaient non point amoureux, mais fraternels. L'Océan, le vent du large, le sable aride n'amollissent point les âmes par des suggestions de volupté. Une âpre vie est en eux, qui dilate les poumons, surexcite les énergies, chasse la fièvre vaine des rêves. Marthe et Jean se regardaient en face, sans trouble, les yeux brillants, et leurs cœurs semblaient s'élargir, comme le ciel sur l'Atlantique.
— La belle journée I dit-il.
— N'est-ce pas ? 11 fait bon vivre.
— Vous êtes heureuse aussi ?
— Infiniment.
Il était presque étendu sur le sable, contre la jupe maïs. Ses yeux, entre ses cils, chatoyaient doucement, et Marthe, tandis qu'il parlait, voyait luire ses dents pures. Il était charmant, avec son teint de fille, l'or sombre de ses prunelles, l'or roux de sa barbe légère, les courtes boucles châtain de ses tempes.
réunissant dans une" nuance de grâce toute particulière les séductions de l'homme et de l'adolescent.
— Je craignais un peu que ma présence ne vous déplût.
— Pourquoi?
— Je n'étais pas sûr que vous eussiez confiance en moi... après ma folie de l'autre soir...
Elle rougit.
— Vous me désobéissez, monsieur Jean. Nous ne devions plus parler de ces choses.
— Voilà que je vous ai fâchée.
Il avait l'air si doux, si contrit qu'elle n'eut pas le courage de lui imposer silence.
— Non, vous ne m'avez pas fâchée, mais si vous n'êtes pas raisonnable, vous me ferez un grand chagrin.
Il s'écria :
— Pas raisonnable, moi 1 Moi qui suis à vos pieds, bien sage, comme un gamin, tremblant dès que vous froncez le sourcil, moi qui ne demande rien et n'espère rien que votre
amitié?
62 L OISEAU d'oUAGE
— Vous avez mon amitié. N'est-ce pas déjà beaucoup ?
— Oui, dit- il sans conviction.
— Que vous êtes enfant 1 dit-elle étonnée. Je ne vous savais pas capricieux. Je vous donne, en venant ici, une preuve de réelle confiance... et vous n'êtes pas content.
— Si, je suis content, dit-il avec une câline humilité, qui caressa le cœur de Marthe. Ne prenez pas garde aux bêtises que je pourrai dire. Je vous respecte autant que je vous aime... Je suis trop heureux de vous avoir trouvée pour risquer de vous perdre par ma faute. L'indulgence, la pitié que je vous demande, vous pouvez me les donner. Ma tendresse est sans crime parce qu'elle est sans espoir. Pourtant je ne me plains pas. Un mot de vous, un regard, votre main que vous me laissez prendre, marquent dans ma vie des minutes inoubliables et des souvenirs délicieux. Que ferais-je, si vous m'éloigniez ?. . . Je suis seul dans ce pays, sans amis, sans famille. Votre seule présence éclaire l'ennui de mes jours. Dites-moi que je ne dois
l'oiseau d'orage G3
pas trembler sans cesse, que je ne vous ai pas déplu en vous ouvrant ainsi mon cœur et que vous aimez un peu le pauvre exilé jeté à votre porte par le vent d'orage ?
— J'ai de la sympathie pour vous, vous le savez bien, répondit-elle avec une pâleur subite et un frisson qu'il perçut.
— Et vous-même, reprit-il en concentrant sur elle toutes les séductions de son regard, de son sourire, de sa voix, vous-même ne seriez-vous pas heureuse de trouver en moi un confident toujours prêt, toujours sûr, jamais las ? Je vous prêterai les livres que j'aime, je vous raconterai mes projets et mes travaux; votre vie s'élargira de la mienne. N'est-ce pas un beau rêve, cette fraternité de nos cœurs qui ne peut offenser personne ? Essayons, Marthe, essayons de la réaliser, voulez-vous? Je vous aime tant, je vous aime si bien...
— Comme vous savez plaider votre cause, dit-elle, en retirant la main qu'il avait saisie et retenait.
— Alors, si vous êtes convaincue, pourquoi me refuser votre main ?
11 s'empara de cette main tremblante, et trop prudent pour la baiser, il la posa sur sa tempe, près de sa joue, d'un geste enfantin. Ils restèrent ainsi, un long moment, en silence.
Fraternité I tous les hommes l'ont murmuré, ce mot chaste et sévère, à l'oreille de celles qu'ils convoitaient. Leurs baisers révélaient déjà l'impatience du désir, qu'ils répétaient encore le nom très pur : « Ma sœur. » Et ils peuvent mentir impunément. La chimère de l'amitié fraternelle obsède le cœur féminin. De toutes les illusions qui s'y flétrissent, aucune ne fleurit plus longtemps que celle-là.
— Marthe I dit Jean.
Le battement des artères sur la tempe du jeune homme se prolongeait à travers les doigts de Marthe par ondes insensibles, jusqu'à son cœur. La joie maîtrisait son âme. Elle ne comprenait pas ce qu'elle éprouvait...
Soudain, elle tourna la tête. Une splendeur
pourpre l'éblouit. Elle vit que le soleil touchait les flots et que le sable était rose. Combien de temps était-elle restée, muette et vaincue, en face de Jean ? Elle s'épouvanta.
— 11 faut partir. Nous avons oublié l'heure. Jean l'aida à se relever. Brisée d'émotion,
elle chancelait. Il dit :
— Prenez mon bras.
Le ciel était pur. Au ras de l'horizon, de longs nuages ardoisés s'ourlaient d'une écume d'or. Un grand éventail de rayons, filtrant au travers, se perdait dans une lumière orangée. Plus haut, par des gradations infinies, l'orange se fondait en rose verdissant et le vert mourait en mauve. Du côté de la forêt, reparaissait l'azur, un azur presque gris de lin où la pleine lune n'était qu'une fleur de rêve.
Les nuages inférieurs rougirent. Comme derrière la gaze tendue d'un décor, le disque sanglant glissa sur la mer. La grève immense, sillonnée des mille ruisseaux que laisse le reflux dans les sables, réverbéra la merveille du ciel. Marthe et Jean contemplaient ces noces du soleil
et de l'Océan, cette fête de flamme que la nature donnait à leur amour...
Comme ils traversaient la plage, quelque chose craqua sous leurs pieds. Ils regardèrent : des os blancs émergeaient du sable, menus, travaillés comme un ouvrage de ciseleur. C'était le squelette d'un oiseau, mouette ou goéland, qui était venu mourir sur la côte ou que la vague avait rejeté. Le soleil, les crabes, les insectes de mer n'avaient laissé du cadavre qu'un joyau d'ivoire poli, lentement absorbé par la dune. Cela avait connu l'essor vers le large, dans l'écume, dans la tempête, dans les clameurs de l'Océan. Cela avait palpité dans la vie universelle...
Demarc3^s. en passant, acheva de l'écraser.
Dans la forêt, ils allaient, Marthe au bras de Jean qui murmurait des paroles de tendresse.
Sur le sol couleur de tan, les fûts violets se dressaient avec la majesté des colonnes dans un temple. L'or du couchant poudroyait entre les rameaux, s'atténuant, s'évanouissant à chaque seconde. Le grondement de la mer décroissait.
Peu à peu, une brume azurée s'étendit sur les clairières. La lune se dora en s'élevant et l'enchantement du crépuscule livra les âmes à l'amour.
— Je suis heureux, disait Demarcys.
Et le silence de Marthe répondait :
— Je suis heureuse.
Pour abréger leur route, ils obliquèrent à travers bois. La dune montait. Marthe, plus lasse, pesait davantage au bras de son compagnon. Leurs pieds glissaient sur les aiguilles desséchées, et pour assurer leur marche, ils se rapprochaient involontairement.
— Il doit être tard, disait Marthe. Hâtonsnous.
— Nous arriverons toujours trop vite. J'aurais voulu que cette journée ne finît jamais.
Il y avait un regret sincère dans l'accent de Demarcys. Jamais il n'avait aimé Marthe comme il l'aimait à ce moment, dans le décor sauvage qui s'assombrissait autour d'eux. La poésie de l'heure et du lieu, puissante sur son imagination d'artiste, s'ajoutait au charme de la femme qui régnait sur ses sens émus, sur son cœur léger. Marthe avait ôté son chapeau qui pendait à son bras comme une corbeille, au bout de deux longs rubans. Elle tâchait de s'orienter, dirigeant ses pas vers la droite. Après une montée
pénible, ils s'arrêtèrent sur la crête d'une dune boisée, surplombant un grand vallonnement que les pins du dernier semis, très bas encore, couvraient d'un sombre tapis vert. Comme une muraille compacte, la forêt découpait sur le ciel sa masse presque noire, trouée de rares lueurs et qui ondulait de l'ouest à l'est. Très loin, à l'horizon, Jean devina la ligne droite de l'Atlantique, perceptible encore. La lune d'argent rose continuait sa lente ascension.
— Quel parfum! dit le jeune homme, qui entourait de son bras les épaules de Marthe, penchée vers le précipice de sable.
— Ce sont les acacias qui embaument. Dans celte partie de la forêt, ils croissent par centaines et, depuis huit jours, ils sont en fleur.
Sur la pente, au creux de la vallée, entre les pins et les chênes-verts, Jean distingua les souples grappes blanches fleurissant les rameaux épineux ; et levant les yeux il en aperçut d'autres encore, suspendues sur sa tête. Le vent faible détachait les pétales qui tombaient sur les cheveux de Marthe. Et mêlé à l'âpre odeur
des résines et des goémons, un parfum savoureux et sucré, un parfum d'oranger et de vanille, s'exhalait des arbustes frissonnants.
C'était une merveille féerique, un conseil d'amour exhalé dans la nuit, et l'âme du chaste paysage, du stérile Océan, des sables amers, en fut ivre. Jean, grisé, crut que l'île entière fumait comme un encensoir. Il lui sembla respirer un souffle de baisers épandu dans l'air, l'haleine féminine d'Aphrodite. Il perdit la raison, et pressant Marthe contre sa poitrine, il baisa sa brune chevelure sous la pluie odorante des fleurs.
Elle jeta un cri. Demarcys crut qu'elle allait tomber dans le vide. Brusquement, il la ressaisit et la baisa sur la bouche. Alors elle le repoussa et, nu-tête, éperdue, elle se mit à courir, descendant le versant opposé. Sa robe claire flottait entre les troncs noirs comme une tunique de dryade. Jean se lança derrière, enivré par le baiser, l'ombre, les arômes, la poursuite. Légère, elle fuyait, cible mouvante oii tendaient ses forces de jeune homme, ses vœux d'amant.
l'oiseau D"uUAGfi "1
et il senlait s'exalter en lui l'impitoyable orgueil de l'atteindre et de la prendre. Mais elle s'arrêta tout à coup, adossée au fût d'un grand pin, ses mains voilant son visage. D'un bond il fut près d'elle :
— Quoi ? dit-il. Vous ai -je fait peur ?
Elle se remit à marcher sans rien dire. Il était à la fois honteux et ravi. Quand les premières maisons apparurent, il la supplia de lui pardonner.
— Vous m'avez fait mal, répétait-elle. Je n'aurais jamais cru cela de vous.
Elle iinit par s'attendrir, quand il eut juré de ne plus recommencer. Mais il avait goûté ses lèvres. Il ne renonçait pas à l'espoir de les savourer encore»
Xî
L'Angélus sonnait quand ils se retrouvèrent devant la maison des Sœurs. Un homme attelait la jument à la charrette. En apercevant Marthe, il annonça :
— Le docteur est encore chez Mareau. La Chérie est accouchée d'une petite fille.
— Elle va bien ?
— On le dit.
Marthe se tourna vers Demarcys :
— Venez-vous ?
Il la suivit sans enthousiasme. Les notes claires de l'Angélus tombaient comme des goût-
l'oiseau d'ouagl; 73
tes de cristal dans le bleu cendré du crépuscule. Les vitres s'éclairaient. On sentait l'haleine fraîche de la nuit.
C'était, au bout du village, une très petite maison dans un jardinet planté de choux et de salades. Marthe poussa la barrière, et le bruit de ses pas fit accourir une voisine, venue pour aider Chérie Moreau.
— C'est fini, madame. Une belle petite fille. Marthe entra. Jean s'arrêta au seuil de la
maison. Il aperçut une grande cuisine, une chambre dont la porte était ouverte. Près de l'âlre, où flambait un fagot, la sage-femme tenait, au creux de sa jupe, un petit tas blanc qui vagissait.
— Eh oui, dit la voix de Chaumette, répondant à sa femme. Nous avons eu bien du mal à l'avoir, celte jeune personne... Maintenant, la maman est bien contente et le père aussi... n'est-ce pas, Moreau ?
— Faut bien prendre ce qui vient. J'aurais voulu un « drôle »... Mais ce sera pour la prochaine fois, hé. Chérie?
— Laissons-la reposer, dit le docteur.
Il entra dans la cuisine avec Marthe et le grand Moreau, un pêcheur blond qui portait un pantalon bleu roulé au genou, et une ceinture rouge sur sa chemise de flanelle quadrillée.
— Vous allez prendre quelque chose, monsieur Ghaumette, à la santé de la petite... Et vous aussi, monsieur, madame, pour nous faire honneur.
— Acceptez, Demarcys, acceptez, dit Ghaumette qui connaissait la susceptibilité des gens du peuple.
La voisine apporta des verres, un flacon d'anisette et une bouteille de vin. Les hommes baissaient la voix pour ne pas troubler le sommeil de l'accouchée.
— Vous avez fait une bonne promenade ?
— Gharmante... mais nous nous sommes égarés en revenant à travers bois.
Ils heurtèrent les verres pleins d'un vin ambré nuancé de rose. Marthe désirait embrasser l'enfant. La vieille femme l'apporta.
Demarcys n'avait jamais vu un nouveau-né.
Il considéra avec une pitié mêlée de répugnance ce petit être chauve et plissé, marqué de rouge aux paupières et au front. Les mains tuméfiées s*agitaient faiblement hors des langes et de temps en temps, le visage informe se contractait, se ridait dans un effort pénible, pour un cri frêle et douloureux.
C'était la promesse d'une femme, l'ébauche d'une créature qui grandirait pour l'amour des hommes, dans l'air salubre de la mer, à l'ombre des pins. Un jour, sa jeunesse fleurie troublerait le cœur fruste des pêcheurs, et elle céderait à la loi éternelle pour enfanter à son tour. Sa vie étai-t tracée d'avance, bornée aux rivages sablonneux, aux forêts de l'île natale, remplie de simples devoirs et de simples travaux. On pouvait fêter sa naissance.
— Pauvre petite I dit Marthe en relevant son front.
Elle pensait à son fds et ses yeux étaient pleins de larmes.
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Demarcys repartit pour Rochefort avec la joie folle du triomphe. Il était sûr d'être aimé.
Vainement il s'efforçait au remords d'une trahison déjà commise dans le secret de son âme ; vainement, pour s'émouvoir, il se représentait le désespoir de ce pauvre Chaumette dont il était l'hôte, dont il se sentait l'obligé. Les épouvantails moraux qu'il dressait devant lui-même s'écroulaient vite quand la voix fallacieuse du désir avait murmuré : « Personne ne saura rien. » Les révoltes de loyauté, provoquées par un effort de raisonnement, n'étaient
qu'à demi sincères, et Jean avait accueilli la passion avec trop de complaisance pour espérer même la repousser.
Cependant, il reculait devant l'entière responsabilité d'une aventure qui pouvait devenir redoutable. Son amour, fait de sensualité et de littérature, acceptait les compromis qu'il masquait de générosité. « Je ne veux pas contraindre Marthe. Je ne lui tendrai aucun piège. Elle se donnera volontairement, je ne veux pas qu'elle puisse rien me reprocher. » Demarcys traduisait ainsi cette vérité brutale : « Je ne veux pas autoriser un scandale qui bouleverserait mon existence ; je ne veux pas l'ennui des reproches après le plaisir. Il faut que je me réserve le droit de dire : — Ma chère, vous l'avez voulu. » Pas une minute, cet homme si épris de psychologie et de casuistique sentimentale, n'entrevit que l'inégalité des risques fait l'inégalité des dons échangés entre l'homme et la femme, et que celui-là reste le débiteur de celle-ci. Son égoïsme superbe s'accommodait trop bien du partage des responsabilités. Il se
trompait lui-même aux mots sonores dont il décorait la pauvreté de ses sentiments.
Ses belles résolutions ne l'empêchèrent pas de multiplier les artifices qui livraient Marthe à sa merci. Il fut tendre sans audaces pour séduire le cœur en rassurant la raison. Il fut l'ami, il fut le frère, il fut même, à certains jours, près de cette femme si maternelle, un enfant dont le rire désarme, dont la douceur attendrit. Ce jeu, où Marthe risquait son ame, surexcitait la curiosité, la vanité, les désirs de Demarcys... Quel beau roman il se promettait d'écrire, plus tard, quand il n'aimerait plus.
Marthe luttait. Entre les visites de Jean, elle prenait conscience de son trouble, qu'elle n'osait nommer son amour. Demarcys, habile, l'endormait dans une tendresse berceuse, mais la jeune femme avait de brusques réveils.
Alors, elle se réfugiait vers son mari, inquiète de ne plus l'aimer comme autrefois, apaisée quand elle avait senti combien il lui était cher encore. Sept ans elle avait dormi sur ce cœur loyal, sans que sa pensée lui fût infidèle. Elle aimait la mâle beauté de Pierre, sa force, sa douceur, ses cheveux gris qui seyaient si bien à
son visage. Avec lui, elle ne s'ennuyait jamais. Mais ils passaient chaque jour de longues heures l'un sans l'autre et l'imagination de Marthe s'égarait parfois. Elle franchissait la mer, elle visitait les cités lointaines, elle commençait des voyages et des aventures qu'elle n'achevait pas. Mais elle était capricieuse et pure ; elle n'appelait aucun nouvel amour.
L'impossibilité d'aimer deux hommes était pour Marthe un article de foi, le fonds môme du code moral et sentimental qu'elle avait reçu de sa mère. Elle ignorait la dualité du cœur et des sens, leurs réactions réciproques, leurs contradictions, leurs conflits. Après avoir pâli sous le regard de Jean, elle se rassurait parce qu'elle pouvait dire à Chaumette, sans mensonge : « Pierre, je t'aime et je t'aimerai toujours. »
Demarcys, à la fin, s'irrita. L'aveu qu'il souhaitait se faisant attendre, il décida de le provoquer.
C'était un dimanche de juillet, après le repas du soir. Le docteur était allé faire sa partie à
l'hôtel de France. Jean proposa une promenade au jardin.
Marthe déshabillait son fils. Elle se complaisait à présider elle-même au coucher du petit pjarçon. C'était sa récréation maternelle, l'heure des câlineries charmantes, des caresses, des baisers qui la laissaient toute rose et vibrante d'un bonheur que Jean respectait. Elle était mère comme on est amante, concentrant sur l'enfant de sa chair toute la passion que n'alimentait pas la calme tendresse conjupjale. Quand elle eut fermé les rideaux de mousseline sur le sommeil de son fds, elle rejoignit Demarcys, laissant Alida vaquer aux soins du ménage.
Il faisait jour encore. Sous le ciel turquoise, les cimes des arbres ne tremblaient môme pas, immobiles dans une lumière dorée. Les raisins noirs se gonflaient sous la dentelle des feuilles légères, et les rosiers rouges étaient en fleur.
— J'ai à vous parler, dit Jean.
Elle leva les yeux, déjà inquiète.
— Il paraît que vous irez bientôt à Rochefort ?
— Je compte partir jeudi. J'ai des emplettes à faire, car la saison des bains commence et nous aurons des visites sans doute, des parents, des amis...
— Ah ! fit-il.
Et, après un silence :
— Alors... il est très probable que, pendant cette période, nous ne pourrons plus nous voir?
— Pourquoi? La maison vous est ouverte, vous le savez bien.
Il s'écria :
— Je vous verrai au milieu de vos invités, comme une étrangère... A peine oserai-je vous parler. Ce sera bien gai pour moi.
— Que vous êtes injuste et déraisonnable !
— Il est certain que je me résigne malaisément au nouveau régime que vous allez inaugurer. Vous, qui êtes la sagesse même, vous renoncerez sans regret à nos causeries, à nos promenades, à notre délicieuse intimité.
— Vous me faites de la peine, dit Marthe, émue par l'accent ironique de Jean. Cette inti-
mité qui sera forcément interrompue, nous la retrouverons...
— Qui sait ?
— Vous voulez me tourmenter. C'est mal. Je vous ai donné une liberté...
— Dont j'abuse ?
— Peut-être.
— Et que vous regrettez ?
— Quelquefois.
Il eut un geste d'impatience. Puis, se radoucissant :
— Marthe, je suis un sot de vous taquiner ainsi ; mais, depuis trois mois, je deviens nerveux comme une femme et irritable comme un enfant. Ce n'est pas ma faute. Je vous aime trop. L'effort que je fais pour maîtriser mon amour m'excède et m'épuise. Amie, soj^ez-moi plus indulgente. Faites la part du feu, pour éviter qu'il ne dévore tout.
Elle rougit.
— Il me semble que je l'ai faite, la part du feu. Vous avez pris dans ma vie une place et des privilèges que je n'aurais jamais dû, sans
doute, VOUS accorder. Ne vous récriez pas... Je ne regrette rien. J'espère encore que vous reviendrez à des sentiments plus sérieux et que...
— Est-il un sentiment plus sérieux que l'amour ?
— Que voulez-vous donc? s'écria-l-elle. Ne sommes-nous pas heureux ainsi ?
Il s'arrêta au milieu de l'allée, entre les bordures de buis et de résédas.
— Marthe, dit-il, Marthe, ne m'aimerez-vous jamais?
— Je vous aime autant qu'il m'est permis d'aimer.
— L'amitié, toujours !
— Oui, l'amitié.
— Mais si j'étais venu huit ans plus tôt dans votre vie... si vous étiez libre maintenant... si je vous disais: « Marthe, je vous aime », m'offririez-vous encore votre amitié?
— Je ne sais si je dois vous répondre, ditelle. Vous prêtez souvent à mes paroles un sens qui me déconcerte et me confond. Peut-
être vous aurais-je aimé d'amour; peut-être... Mais à quoi bon nous troubler en imaginant ce qui aurait pu être, ce qui n'est pas? Nous sommes amis. Ma vie est faite ; la vôtre se fera. Un jour, vous rencontrerez une jeune fille...
— Vous me conseillez le mariage. Parlez-vous sincèrement ?
Elle se révolta, blessée dans sa pudeur.
— Quelle arrière-pensée me prêtez- vous?
Je ne vous ai rien promis. Je n'ai accepté de vous aucun engagement. Certes, le mariage vaudrait mieux pour vous que celte existence solitaire et inquiète que je ne puis ni remplir, ni égayer...
Ils firent quelques pas sans parler. Jean réfléchissait sans doute, comme un général qui médite le mouvement tournant destiné à tromper l'ennemi. L'antique duel des sexes se continuait, entre l'homme qui attaque, la femme qui fuit et se défend. Et leurs armes n'étaient plus dans leur force et leur agilité ; c'étaient leurs esprits qui s'affrontaient et se dérobaient, sous la convention des paroles suppliantes et
respectueuses. Marthe sentait venir le danger. Jean rêvait un coup décisif. Il eut une inspiration de génie.
— Vous êtes pleine de bon sens, dit-il sans ironie, et si j'étais un homme sage, j'arrangerais ma vie d'après vos conseils.
— C'est bien, répondit Marthe qui crut l'avoir persuadé de s'en tenir à la fraternité affectueuse. Vous comprenez que je veux, avant tout, notre repos et notre bonheur.
— Vous êtes très généreuse.
— C'est que je vous aime bien.
— Je commence à le croire... Et, dites, si je suivais votre conseil... si je me mariais... nous resterions bons amis?
— Assurément, dit-elle, convaincue que le mariage de Jean était une hypothèse lointaine et vague comme la mort.
— Eh bien, je vais vous faire un aveu. L'hiver dernier, j'ai été reçu, très souvent, chez les Moriceau. Ils ont une fille jeune et charmante.. Les parents m'ont fait comprendre qu'une demande en mariage aurait des chances
de succès... Je pensais à vous, Marthe. J'ai presque rompu avec cette famille, qui m'avait fait si bon accueil. J'étais hanté, affolé par vous... Mais je comprends que votre affection de sœur ne peut suiïîre à mon âme. J'ai besoin d'être aimé, sans réserves, sans restrictions, aimé par une épouse... ou par une amante. Je suis homme, je suis jeune, je ne puis séparer mon esprit" de mon corps ; je veux me donner tout entier à celle qui se donnera tout entière. Vous êtes exquise, mais votre froide fraternité irrite en moi des regrets dangereux. Il faut que je mette entre nous le souvenir des joies que je recevrai d'une autre. Alors, votre vœu sera accompli. Je vous aimerai sagement ; je ne tremblerai plus en touchant votre robe ; je ne vous demanderai plus ces baisers qui nous laissent, vous, honteuse, moi, frémissant et inassouvi. Mademoiselle Moriceau est un peu naïve, mais elle a la fraîcheur de la prime jeunesse, le charme unique de celles qui n'ont pas aimé... — Épousez-la donc, dit Marthe, d'un ton bref.
— Vous me le conseillez.
— Je vous le conseille.
Elle s'était remise à marcher, le long des plates -bandes, détournant la tête et relevant d'un geste fiévreux les cheveux qui jouaient sur ses tempes... Tout à coup, Demarcys la prit par le bras et l'arrêta net.
— Regardez-moi, dit-il impérativement, regardez-moi en face.
Elle cria presque :
— Laissez-moi... Que me voulez- vou s ?... Laissez-moi doncl
Mais il avait vu la pâleur de son visage, la contraction de ses lèvres, l'éclat dur de son regard. Il la maintint, il la força à rester sous ses yeux, éperdue, livrant le secret de son âme, tous ses voiles tombés, et tremblante de jalousie, de colère, d'amour et de douleur.
— Marthe I
Deux larmes parurent au bord des cils noirs, glissèrent, laissant sur la joue veloutée une trace brillante; et deux autres coulèrent, puis deux autres. Demarcys, impitoyable, insista:
— Vous ne m'aimez pas... Et vous pleurez... Quelle femme êtes-vous donc, Marthe? Je me marierai, mais vous ne me perdrez pas. Puisque vous ne désirez en moi qu'un frère...
Elle éclata en sanglots. Il sentit le frisson du triomphe.
— Folle, dit-il de sa voix la plus tendre ; folle et méchante. Dites-moi donc que vous m'aimez !
— Hélas ! dit-elle, ayez pitié de moi.
Les larmes étaient un aveu. Sa tête se renversa sur l'épaule de Demarcys et les yeux clos, dans un cauchemar de passion et de souffrance, elle lui rendit ses baisers.
« Jean, ne m'attendez pas mercredi. J'irai à Rochefort, mais je ne vous y verrai pas. J'étais folle quand je vous ai promis d'aller chez vous. Vous sentez bien que c'est impossible. Vous ne serez pas fâché contre moi?... Je ne peux pas, Jean, je vous le jure. J'ai confiance en vous, je ne redoute rien de votre loyal amour, mais j'ai peur d'entrer dans votre maison. Ma conscience me dit: « Il ne faut pas... » Oh! mon cher Jean, ne me gardez pas rancune. Je suis bien sotte, évidemment, d'avoir peur. Que je vous voie dans mon jardin ou dans votre chambre.
je ne devrais pas trembler, puisque j'ai votre parole... Mais je ne puis pas, non... Pardonnez-moi. Ne m'obligez pas à mentir devant mon mari... C'est à cause de lui surtout... Ah! quel aveu m'avez-vous arraché! Je suis déjà trop coupable.
» Accordez-moi le temps de me calmer et de me ressaisir. Ne venez même pas à la gare. Votre présence anéantit ma volonté. Ne me faites pas de mal parce que je vous aime, vous qui êtes si puissant sur moi. Je croyais connaître l'amour. Quel sentiment m'avez-vous donc appris? Je me débats, je tremble, je souffre. Il me semble que tous nos bonheurs sont finis. Ayez pitié de moi. Répétez-moi que rien n'est changé, que rien ne changera. Ah I pourquoi ai-je parlé ? Je vous aimais sans remords, en sécurité, protégée par mon silence. Les paroles irréparables m'ont mises à votre merci.
» Mon ami, vous ne vous fâcherez pas, dites?... D'ailleurs, si je désirais aller vous voir, je n'en aurais même pas le temps. Je
quitterai Rochefort samedi, par le train du soir et je passerai la nuit à Marennes. Mes achats, les visites obligatoires rempliront le temps de mon séjour. Que cette pensée adoucisse vos regrets... Il faut que nous soyons raisonnables, mon ami. Je tâche de vous accorder tout ce qu'il m'est permis de donner sans crime, mais vous n'êtes pas seul dans mon cœur...
» A bientôt donc. Songez à votre amie avec douceur et résignez-vous comme elle se résigne.
» Adieu, mon cher Jean.