‹ L'oiseau d'orageChapitre 2 sur 4 · MARTHE · texte numérisé non relu

MARTHE

Marthe préparait sa valise pour le voyage. Dans la chambre conjugale, c'était la tristesse et le désordre des veilles de départ, l'armoire ouverte, le linge empilé, Marthe, à genoux sur le tapis, au milieu des étoffes. La lampe brûlait sur un guéridon, et Ghaumette, mélancolique, feuilletait un livre qu'il ne lisait pas.

Il songeait que, pendant trois jours, la maison allait être bien vide. Pourtant, lui-môme, contrariant son propre désir, avait conseillé ce voyage, que Marthe renouvelait deux fois par an. Il avait remarqué chez sa femme des symp-

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tomes de fatigue nerveuse et il pensait l'en guérir par le mouvement et la distraction.

Un homme moins profondément épris, plus égoïste, plus sagace, eût remarqué peut-être la coïncidence du trouble de la jeune femme avec les visites de Demarc^'s. Mais Ghaumette était, comme Marthe elle-même, un esprit simple, incapable de discuter les principes reçus dès l'enfance et acceptés sans examen. Il croyait à la vertu des femmes, à l'extrême rareté de l'adultère dans les familles heureuses et bien organisées, et les Bovary lui semblaient, sans exception, des malades ou des détraquées. Sa jeunesse studieuse, les années vécues sur mer, n'avaient pas défloré cette candeur morale si touchante, presque vénérable chez les êtres forts. A près de quarante ans, il gardait intactes ses illusions de jeune homme. Les romans ne l'avaient pas instruit. La nature, déroulée sous ses yeux et dans ses souvenirs, satisfaisait en lui le besoin du rêve. Il ne s'attendrissait pas sur les souffrances d' « Adolphe » et de « Werther », lui qui entendait chaque jour le

sanglot des veuves et le cri des mères. Il croyait à la force du serment, à l'immortalité d'un amour unique et il se sentait trop sincèrement aimé pour se demander, une minute, si l'affection d'habitude n'avait pas remplacé l'amour. La froideur de Marthe, en l'étonnant., l'eût averti . Mais exaltée par ses remords, Marthe, lui témoignait un attachement plus tendre. Le doute ne l'effleura pas.

La jeune femme boucla les courroies de sa valise. Elle se releva. Ghaumette la regardait. Qu'elle était charmante ainsi, les joues colorées, les yeux plus clairs, la taille et la gorge libres dans la grande blouse plissée en fin crépon blanc.

— Viens, dit-il, je veux te parler.

Elle s'approcha et la prenant à la ceinture, il la fit asseoir sur ses genoux. Alors, elle posa sa main sur l'épaisse chevelure grisonnante qu'elle aimait à caresser, et tous deux demeurèrent dans cette attitude.

— Tu es bien jolie, ce soir, dit-il... Vois si je

suis bote ! tu me plais davantage lorsque tu dois me quitter.

— Pas pour longtemps.

Il soupira:

— Trois jours sans toi ! Reviens-moi vite, mon amour, ma vie.

Elle l'embrassait rêveusement gagnée par l'effusion, reconnaissante de ce réconfort que la tendresse de Pierre apportait à sa vertu. Comme elle avait bien fait d'écrire à Jean I Ces visites, ces familiarités imprudentes peuvent mener plus loin qu'on ne veut... Non, jamais Marthe n'aurait pu trahir son mari. Elle sentait qu'il était moralement supérieur à ce jeune homme dont elle avait subi l'inexplicable séduction. Demarcys l'inquiétait malgré ses serments. Chaumette était de la race des fidèles. Tout passerait, la jeunesse de Marthe, sa beauté, sa folie, la passion de Demarcys, tout, excepté l'amour de Pierre. Celui-là était la chair de sa chair, l'os de ses os, son compagnon dans la vie et dans la mort.

— Tu semblés triste, mignonne. Qu'as-tu ?

Elle ne répondit pas. L'aveu montait à ses lèvres. Ah! parler, parler, demander conseil, demander secours... Elle ne pouvait pas. Seule, elle devait se perdre ou se sauver. Son secret séparait les époux, tel un abîme.

Comme un naufragé saisit une épave, Marthe se jeta dans les bras de son mari.

— Garde-moi, garde -moi bien!

Troublé par la contagion de ce trouble, Pierre frémit, Marthe ne lui avait jamais parlé avec cet accent, avec cette étreinte, avec ce regard qui le brûla. Sur ce cœur oij elle avait dormi sept ans, elle crut oublier. Nul coupable souvenir ne l'atteignit dans ce refuge.

Marthe partit le lendemain.

Elle se croyait bien forte, sûre enfin de la victoire, et elle était parfaitement tranquille en arrivant à Rochefort. Les amis qui devaient la recevoir l'attendaient à la gare. Elle n'aperçut pas Demarcys.

La première journée lui parut courte ; dès la seconde, après avoir terminé ses achats et ses visites, elle sentit grandir en elle un étrange ennui. L'idée que Jean vivait dans cette ville, qu'un hasard pouvait les mettre en présence, obséda constamment son cœur. Par un sentiment

bizarre, elle regrettait non pas sa résolution, non pas sa lettre, mais la trop complète obéissance du jeune homme à ses volontés. Pourquoi ne passait-il pas sous sa fenêtre, lui qui connaissait son logis?

Dehors, quand elle croyait le voir, elle ressentait un choc en plein cœur, une secousse spasmodique, et elle restait pâle de sa déception. Le jour de son départ arriva. Une hardiesse irréfléchie la fit errer autour du lycée, puis traverser la rue où demeurait Jean. D'un coup d'œil furtif, elle entrevit les volets mi-clos, les volets de cette chambre où elle n'avait pas voulu entrer.

— Il ne m'aime plus.

Cette pensée affola Marthe. Hors de son foyer, loin de son mari et de son enfant, elle se sentit faible tout d'un coup, faible et misérable, livrée aux tentations, aux convoitises, aux regrets. Elle connut, pendant toute une journée, l'amertume de la vertu, le poids du devoir. Quel maléfice respirait-elle dans cette ville où habitait Jean? Elle le vit chez mademoiselle Mori-

ceau, coquetant avec la jeune fille... Ne lui avait-il pas, une fois, cruellement parlé du charme incomparable de celles qui n'ont pas aimé?

Le train du soir l'emporta vers Marennes, à travers les pâturages coupés de canaux où le ciel mire ses moires roses. Des mâts émergeaient des prairies, mêlés aux grêles peupliers. Des vaches et des chevaux, paissant par troupes, s'enfuyaient au grondement du train. Et Marthe, seule dans un wagon, regardait celle terre de Charente qui devait rester à jamais dans sa mémoire telle qu'elle la contemplait, verte, humide, silencieuse, noyée dans la grisaille crépusculaire et triste comme son cœur.

Il était huit heures et demie quand elle arriva en gare de Marennes.

Un omnibus la transporta jusqu'à la petite ville blanche aux pavés retentissants. Elle vit pointer le vieux clocher qu'elle apercevait tous les matins sur la côte, quand elle ouvrait ses fenêtres aux souffles vifs de la mer. La voiture s'arrêta à l'angle d'u ne place plantée de tilleuls

et ornée d'une statue. La patronne de l'hôtel d'Europe se précipita :

— Monsieur le docteur va bien ?... Madame va dîner... Madame ne veut pas... Oh ! madame prendra bien quelque chose : une douzaine d'huîtres, du bouillon...

— Soit, un peu de bouillon. Vous ferez préparer ma chambre.

— La chambre rouge, comme toujours.

Laissez ces paquets, madame. La fille les montera.

Madame Chaumette était connue à l'hôtel d'Europe. Elle y descendait deux fois par an, l'heure de son arrivée ne lui permettant pas de prendre le bateau du soir, au Chapus. Elle aimait à retrouver les mêmes visages, la môme chambre, la même vue sur le jardin planté de tournesols et de roses trémières. Le docteur étant fort estimé dans tout le pays de Marennes, les gens témoignaient à Marthe de grands égards.

Elle monta dans sa chambre pour arranger ses cheveux, laver ses mains et secouer la pous-

sière du voyage. Que pensait Jean, là-bas?.,. Marthe avait fait son devoir. Elle n'avait aucune raison d'être irritée et triste.

Elle était prête. Elle descendit dans la salle à mang'er. Une émotion violente la cloua sur le seuil, immobile.. Au bout de la table, en face d'elle, Jean Demarcys attendait.

Il s'était levé, très respectueux, la main tendue, le sourire aux lèvres. La servante apportait le potage fumant. Marthe dut saluer, répondre, écouler les explications que le jeune homme lui donnait

— C'est un hasard qui m'a fait descendre ici. J'ai déjeuné à Bourcefranc, chez un élève... et la curiosité de visiter l'église...

— Oui, c'est un hasard singulier, répondit Marthe, comprenant le prétexte que son cœur séduit excusait comme une folie d'amour. Moi, j'arrive de Rochefort. Je n'ai pas dîné. Je suis très lasse,

Jean s'écria ;

— Ne laissez pas refroidir votre bouillon. Je me permettrai de vous tenir compagnie, si ma présence ne vous dérange pas. Je vous recommande les huîtres, elles sont délicieuses... Mademoiselle, voulez-vous fermer la fenêtre, s'il vous plaît ?

La bonne obéit. Demarcys, par une adroite libéralité, se l'était rendue favorable. Elle ferma les fenêtres qui laissaient pénétrer l'air frais et les senteurs des tilleuls. Marthe s'étonna. Il faisait presque trop chaud dans la longue salle à manger, tapissée de papier jaunâtre, ornée de chromos et de têtes de chevreuil. Les mouches bourdonnaient autour de la suspension en porcelaine blanche et l'odeur des fruits mûrs, dans les compotiers, écœurait.

— C'est à cause des moustiques, expliqua Jean.

Et, plus bas, il ajouta :

— Avez-vous remarqué que nous entendons tout ce que disent les passants? Ils peuvent

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aussi bien nous entendre. Je vous assure que nous serons mieux ainsi.

La bonne sortait. Marthe dit, d'un ton do reproche :

— II vous est donc indifférent de me compromettre? Quelle folie vous avez faite en venant ici ! Si j'avais su I...

Elle s'efforçait de prendre un air fâché. Demarcys la couvrait d'un regard d'adoration, heureux du succès de sa ruse. Que Marthe lui semblait jolie, dans sa simple robe bleu marine ouverte sur un plastron blanc. L'émotion rosait ses joues du rose indéfinissable qui nuance le cœur ouvert des roses-thé. Ses prunelles chatoyaient la lumière. Jean, ravi, lui prit les mains :

— Sage Marthe, ne grondez pas. Votre lettre m'avait rendu très malheureux. Pour vous voir, pour vous sentir une heure près de moi, je serais allé au bout du monde.

— Imprudent, dit-elle, vaincue par la magie de ce regard d'or, de ce jeune sourire, de ces cheveux noisette que le reflet des lampes blondissait.

La porte se rouvrit. La bonne posa devant madame Chaumette -une douzaine d'huîtres vertes et un citron. Puis elle emporta le potage presque intact, pendant que Demarfeys disait tout haut:

— Vous repartez demain matin , chère madame ?

Ils étaient seuls. Elle répondit :

— Je devrais repartir tout de suite, à pied, dans la nuit, pour vous fuir.

— Bah 1 je ne suis pas si dangereux ! Vous savez, Marthe, que je vous obéirai partout et toujours. Ne me gâtez pas le bonheur de cette rencontre. Je n'aurai de vous, mon amie, que ce que vous voudrez bien me donner, votre main, vos yeux, votre joue...

Il tentait un baiser timide.

— Jean, vous êtes fou... On peut entrer.

— N'évoquez pas le Croquemitaine. J'ai tant de choses à vous dire.

— Vous me les direz après dîner.

— Ici ? Le spectre de la bonne glacera notre conversation.

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— Nous ne pouvons pas sortir ensemble; vous le savez bien.

— Ah! la province! Si nous étions à Paris...

— Eh bien ?

— Je vous emmènerais dans un restaurant de banlieue où personne ne nous connaîtrait. Nous dînerions sous une tonnelle, au bord de l'eau, en regardant Paris s'illuminer dans la vallée. Au retour, le bercement du train vous endormirait sur mon épaule. Alors...

Il s'interrompit, troublé par le rêve d'une soirée à deux, dans cette ville de liberté et de mystère où les amours se perdent comme des algues flottantes sur l'Océan. Marthe écoutait, appuyée sur un coude, la poitrine émue sous la blancheur de la chemisette, charmante de confusion et de pudeur.

11 se pencha vers elle, et, tout bas, comme effrayé de sa hardiesse :

— Nous ne nous séparerions plus.

Marthe devint pourpre. Il ajouta:

— C'est un rêve... un rêve chimérique et

délicieux, mais la réalité m'est chère... Est-ce vous, ma bien-aimée, qui êtes ici, en face de moi? Je n'y puis croire. Regardez-moi. Souriez... Jamais je ne vous ai vue si belle. Laissezmoi baiser ces yeux que j'ai fait pleurer.

Elle protesta, mais il l'attirait à lui, et, longuement, il baisait les paupières qui frémissaient sous ses lèvres. Elle murmura une fois encore: V Laissez-moi. » Pourtant, elle ne détournait pas la tête, conquise par la douceur de cette caresse chaste encore et qui ne l'effrayait déjà plus.

Une porte craqua. Ils se séparèrent, si violemmentémus, que chacun d'eux, dans le silence, crut percevoir le double battement de leurs deux cœurs. Personne n'entrait. C'était une fausse alerte. Dix heures sonnèrent au clocher.

Marthe se leva, passant sa main sur ses yeux éblouis.

— Vous êtes si fou que vous me rendez folle. Adieu, Jean, Il faut que je me retire, cela vaut mieux.

^^ Gela vaut mieux. Pourquoi ?

Elle se tut. Ne devinait-il pas sa pensée ? Mais au lieu de s'en aller, elle restait à le regarder, muette, sérieuse, comme si elle voulait remplir ses yeux de cette image chérie et l'emporter dans les nocturnes ténèbres pour la contempler jusqu'au jour. Un pouvoir inconnu la clouait au sol, devant le jeune homme. Il l'observait, plus maître de lui, plus sagace, dans l'ivresse du désir qu'il sentait partagé.

Elle soupira, d'une voix faible :

— Adieu, adieu, Jean.

— Adieu, dit-il, puisque vous le voulez. Marennes dormait sous le ciel étoile, dans la

plaine coupée de lagunes, entre la Seudre limoneuse et la plage aux maigres pins. Dans les maisons, les lumières s'éteignaient une à une. La servante, ensommeillée, apporta des bougeoirs aux voyageurs et les salua d'une voix dolente :

— Bonne nuit, madame Chaumette. Bonne nuit, monsieur.

Ils s'engagèrent dans l'escalier, tandis qu'elle éteignait la lampe du vestibule.

Au premier étage, ils tournèrent à gauche, dans un couloir. Leurs chambres étaient séparées par une pièce à peu près vide qui servait de lingerie et de débarras. Marthe avait laissé la clef sur sa porte. Elle ouvrit. Demarcj^s aperçut le lit d'acajou voilé par de grands rideaux de perse à fleurs rouges.

Il baissa la voix, par une prudence instinctive.

— C'est donc là que vous dormirez.

— Sauvez- vous vite, répondit-elle, Jean, il est tard. On pourrait nous entendre. Soyez raisonnable; allez- vous-en.

— Tout à l'heure. Je voudrais voir la chambre où vous reposerez, à quelques pas de moi. Je penserai mieux à vous, Marthe, cédez à ce petit caprice. C'est une fantaisie d'amoureux.

Elle refusa. Il insista encore. Elle craignit que leur colloque n'attirât l'attention des voisins.

— Vous vous en irez tout de suite ?

— Dès que vous me l'ordonnerez.

Elle entra et il la suivit. La porte fermée, ils

lestèrent débout au milieu de la chambre. Les flambeaux, posés sur une commode Empire, mêlaient leurs lueurs vacillantes au reflet du clair de lune qui dessinait sur le parquet Fombre des stores comme une guipure d'argent. La chambre était si petite qu'en trois pas on touchait au lit. Jean voyait l'édredon rouge, le drap rabattu, l'oreiller si doux et si blanc que les yeux savouraient sa mollesse. Un délicat parfum s'évaporait de la valise ouverte, du manteau suspendu au mur.

— Quelle étrange aventure, dit-il enfin. Nous sommes seuls, libres, cachés, nous nous aimons... et les paroles qui nous viennent aux lèvres sont des paroles d'adieu.

— Il le faut.

— Si, du moins, notre séparation, ce soir, nous causait quelque peine, un regret, si léger qu'il fût ! Il me serait doux de m'endormir avec cette certitude que votre vertu seule m'exile et que votre amour m'appelle tout bas.

Il la prit dans ses bras. Elle eut une palpitation d'oiseau prisonnier et, tournant déjà

des yeux voilés vers celui qui parlait encore en suppliant quand il agissait en maître :

— Vous me demandez... ce que je ne puis dire... Je vous aime... je vous aime trop... Allez- vous- en...

— Tu m'aimes! dit-il; — et le tutoiement les fit frémir tous deux, comme une caresse — tu m'aimes et tu me chasses quand nous pourrions nous endormir dans le délice unique que nous ne connaîtrons plus... Cette nuit... Cette seule nuit... toi contre moi... les ténèbres, le silence... Ah 1 pense à la joie de nous aimer ! car tu brûles comme moi, tu trembles comme moi, tu me veux comme je te veux... Marthe, tes yeux consentent, Marthe, je t'aime et je le prends et tu te donnes, Marthe, tu es à moi.

Elle jeta un dernier cri :

— Allez- vous -en.

Un baiser lui ferma la bouche. La triple ivresse de la solitude, du silence, du baiser prolongé cœur contre cœur, fit courir dans les veines de Jean les ondes d'une volupté brûlante. Marthe, une fois encore, essaya de se

dérober. Il la maintint sous ses lèvres, contre sa poitrine, dans cette étreinte où s'usaient ses forces de résistance. Alors, elle se sentit perdue. Sa volonté lâche la trahissait. Elle n'était qu'une plume dans l'orage. La tête renversée, elle cessa de lutter, et, dans ses yeux fixes, pleins de détresse et d'amour, Jean vit monter les larmes de la défaite.

Le frisselis des premières vagues léchait à peine le vapeur qui stationnait à vingt mètres du quai d'embarquement, contre le fort du Chapus. Sur la digue jonchée de varechs et de coquilles calcaires, les hommes d'équipe roulaient des wagonnets chargés de bourriches. Au bout de la presqu'île, le village semblait dormir.

Marthe était assise près de la gare, sur un banc qu'ombrageaient des lauriers-roses. Seule, parmi les employés flâneurs et les matelots affairés, elle regardait la grande île émergeant en face d'elle, à fleur de mer.

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A droite, la rive se creusait vers Fouras. L'île de Ré s'estompait au large de Rochefort, comme un nuage. A gauche, les couches fuyaient jusqu'à l'embouchure de la Seudre, jusqu'à la barre blonde des dunes dressées vers le pertuis de Maumusson où l'éternel embrun blanchissait sur le glauque saphir des eaux mobiles. Mais les yeux de Marthe, cernés de fatigue et de tristesse, ne quittaient pas la ligne des pins dressés comme une couronne sombre sur la sablonneuse Oléron.

Un homme coiffé d'une casquette galonnée vint prendre la valise de Marthe. C'était le capitaine du petit vapeur.

Il salua :

— Vous devez bien vous ennuyer ici, madame Chaumette. Vous devriez vous promener un peu.

— Nous embarquons bientôt ?

— Tout à l'heure.

Le capitaine courait vers le bateau. Marthe le suivit de loin, évitant les coquilles coupantes et les pierres recouvertes d'un verdâlre et gluant lichen de mer. Sous ses pas, des crabes

hâtaient leur fuite oblique, et des crevettes transparentes sautaient par bonds éperdus.

La jeune femme suivait lentement la jetée sous le soleil écrasant de onze heures, regardant le donjon du fort abandonné. Quand elle fut au bas de -l'escalier que les eaux couvrent à marée haute, elle hésita un instant. Puis elle se mit à gravir les marches glissantes, s'aidant de son ombrelle, la sueur au front.

En haut, la première porte franchie, elle se trouva sur une plate- forme entourée de murailles. Une maison de garde, au centre de la cour, montrait ses vitres crevées, ses corridors ouverts, ses chambres où les araignées de l'oubli éternisaient leur labeur mélancolique. Le gazon avait poussé partout, un haut gazon déjà brûlé, étoile de fleurettes jaunes. Des meurtrières révélaient par leurs fentes le bleu vibrant de la mer et Marthe crut entrer dans le château du Silence.

Elle s'assit sur une pierre. Nul regard ne pesait sur elle. Les oiseaux marins, croisant dans le lumineux espace, au-dessus de sa tête,

rappelaient seuls que la vie continuait, inquiète et bruyante, hors des remparts enchantés. Marthe, la tête dans ses mains, goûta la trêve.

Elle n'osait plus se souvenir ; elle n'osait plus penser. Elle était comme suspendue entre le passé qu'elle avait détruit et l'avenir qu'elle allait vivre. Elle ne se sentait ni colère, ni remords, ni douleur précise, rien qu'une lassitude infinie, un évanouissement intérieur. Parfois, une réminiscence la traversait et elle tressaillait tout entière. Puis elle sombrait dans la torpeur. Ses prunelles se distrayaient aux taches jaunes des fleurettes, aux anfractuosités de la pierre. Elle avait envie de mourir.

Son mari, son enfant, Demarcys, passaient dans sa mémoire comme des fantômes et, à cette heure, elle ne savait même plus si elle les avait aimés. Transportée hors des réalités anciennes de sa vie, elle attachait un regard morne sur ces ombres. Pierre ? Georges ? Elle les avait connus naguère, dans un passé qui ne se mesure pas avec les heures créées par les

hommes, avec les degrés de la lumière et les alternances des nuits et des jours. Jean ? Elle ne le connaissait pas encore. A l'aube de la nuit amoureuse, elle s'était réveillée pâle d'épouvante, dans les bras d'un inconnu. Vainement, elle s'était pressée contre sa poitrine, en demandant : « M'aimes-tu comme hier ? M'aimeras-tu toujours ? » elle avait senti qu'elle embrassait un étranger,, un homme dont elle ignorait la race, l'histoire, le caractère même. Entre eux,, rien n'était commun, que la volupté d'une nuit. Jean, malgré lui, changeait de langage et d'accent ; la possession avait fait évanouir l'exquise nuance de tendresse que Marthe rêvait éternelle. La pauvre femme avait éprouvé l'angoisse qui saisit les plus hères, quand n'ayant plus rien à donner, elles craignent d'être dépréciées aux yeux de leur amant, quand l'avenir d'une passion se révèle par un mot, un regard, un silence qui font blessure. Marthe sentait qu'il n'est pas de bonheur possible sans l'illusion de la durée, et que cet amour n'était qu'une aventure, un incident sans

conséquences et sans résultats dans la vie de Demarcys. Les risques encourus, le plaisir partagé, l'intimité la plus extrême les avaient rapprochés, sans les unir.

Elle avait connu un instant de détresse affreuse.

« Je l'aime pourtant, se disait-elle en déracinant, du bout de son ombrelle, les brins d'herbe, entre les pavés. Quelle femme seraisje donc si je ne l'aimais pas ? »

Le soleil était haut sur l'horizon. Le sifflement du vapeur déchira l'air. Marthe s'arracha de son refuge. Elle traversa la cour, descendit l'escalier, et, franchissant un pont de planches, elle parvint sur le bateau. Un sifflement retentit encore et le petit bâtiment s'ébranla. Il oscillait sur les eaux, dans un léger tangage, et l'onde, avec un froissement de soie, glissait sur sa coque et se fleurissait d'argent.

Marthe, appuyée au bastingage, s'éblouissait des diamants que le soleil roulait sur la mer. Le vent salé jouait dans ses cheveux et son chagrin s'évaporait dans les ardentes vibrations de

la lumière. Tout à coup, relevant la tête, elle aperçut les bastions du Château.

Il lui sembla qu'un voile se déchirait. Elle vit l'arrivée, le débarquement, l'accueil de Ghaumette, le rire joyeux de son fils. Elle se vit elle-même, rentrant au foyer, condamnée au secret éternel, au silence. Elle vécut sa vie de femme jusqu'à la mort.

Elle jeta un cri que le vent emporta. Elle sortait du songe. Comme une bête captive cherche une issue, elle regarda autour d'elle, désespérément. Folle qu'elle était d'avoir pris ce bateau, d'avoir fait le premier pas dans l'horreur de sa vie nouvelle I Elle ne voulait pas arriver au Château, jamais... Ah! si le vapeur pouvait s'ensabler dans la passe, heurter un fond, disparaître!... Hélas! il avançait, il s'engageait entre deux crêtes de sable, dans l'eau jaunâtre du chenal ; il se hâtait vers le quai, vers la ville dont on apercevait les remparts, les ormes, les maisons...

Marthe n'osait plus regarder. Elle était tombée assise sur la banquette, s'abandonnant à la

destinée, l'acceptant avec la part de remords et de souffrances qu'elle contenait. Et le bateau l'emportait, muette, immobile, sans larmes, vers le baiser de Chaumette et le châtiment qui commençait.

Le train du soir ramena Jean à Rochefort. Toute la journée il avait erré autour de Marennes, sans regrets, mais non sans anxiété. Un excès de prudence l'ayant empêché d'accompagner Marthe à la gare, il déplorait l'occasion perdue d'un nécessaire entretien. Il eût été plus adroit et plus sage de préparer la jeune femme aux émotions toujours pénibles du retour, tout en risquant quelque allusion à l'arrangement futur de leur vie. Jean ne savait ni où ni quand il retrouverait cette maîtresse dont son désir était mal rassasié. D'autre part, il redoutait la

nervosité féminine, les aveux qu'une crise de larmes provoque, l'assaut des superstitions religieuses et morales qu'il avait dû feindre de respecter pour ne pas compromettre son œuvre de séduction. Mais d'enivrants souvenirs le rassuraient. Marthe ne s'était ni disputée ni marchandée... et le matin même, avec quel frisson de tout son être, elle répétait : « M'aimeras-tu toujours ? »

Toujours ? C'était beaucoup demander. Demarcys avait répondu : « Je t'aimerai longtemps, » et il se rappelait que la chère petite n'avait pas semblé tout à fait contente. Étrange manie qu'ont les femmes de réclamer des serments ! Elles savent bien ce qu'ils valent, elles qui ont violé les plus sacrés. N'importe, Jean était ravi. Aucune femme n'avait donné pareille fête à sa sensualité et à son orgueil. Il était impatient de goûter encore à celte beauté brune et dorée comme la grenade, qu'il désirait d'aulant plus qu'il la connaissait mieux. Et Chaumette ?... Jean n'y pensait guère. Il y pensait même beaucoup moins que l'avant-

veille, quand il pouvait encore hésiter et délibérer. L'événement accompli supprimait les colloques entre la passion et la conscience.

Pourtant, ce ne fut pas sans un vif battement de cœur que le jeune homme débarqua au Château, un dimanche matin, huit jours après l'aventure de Marennes. Il avait espéré une lettre de Marthe, et cette lettre n'étant pas venue, l'égoïsme de Jean s'était attendri en imaginant la jeune femme malade ou accablée de désespoir. Chaumette était sur le quai. Demarcys respira en constatant que le docteur avait toujours le même visage serein. Il prit avec un peu de honte la main qu'on lui tendait, et, sans affecter trop d'empressement, il s'informa de madame Chaumette.

— Elle va bien, quoique son voyage l'ait un peu fatiguée. Il paraît qu'elle vous a rencontré à Marennes. Vous connaissez donc quelqu'un à Bourcefranc ?

— Oui, un M. Lagneau qui a deux fils dans ma classe. Il m'avait invité à déjeuner chez lui. En revenant, j'ai eu la curiosité de

visiter Marennes. Madame Chaumetle était stupéfaite de m'y rencontrer.

— Vous avez vu l'église. Le clocher passe pour curieux. Il est fort ancien et l'on prétend...

Chaumette continua jusqu'à la maison l'historique du clocher de Marennes. Sur la place, ils aperçurent le petit Georges qui jouait avec des gamins. Alida, de la fenêtre du premier étage, envoyait un bonjour à M. Jean.

Rien n'était changé, ni l'aspect du vestibule, ni la gaieté de la salle à manger, ni l'accueil de Marthe, assise devant sa table à ouvrage. Elle donna la main à Demarcys d'un geste ferme, fixant sur lui des yeux impénétrables. Son visage semblait mûri. « Comme les femmes dissimulent bien, pensa-t-il. On ne dirait certes pas qu'elle m'aime. » Cette idée lui fit peur, mais il se fortifia dans la certitude par le souvenir de la nuit de Marennes. « Les femmes, se disait-il tout en dépliant sa serviette pour déjeuner, les femmes ont une énergie passive qui tient à leur tempérament conservateur. Souvent malhabiles à l'action, elles triomphent

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par la force d'inertie, pour maintenir leurs conquêtes et sauvegarder leurs secrets. Leur bavardage ne compromet guère que les autres. Combien meurent les lèvres scellées sur des mystères que personne n'a soupçonnés 1 » Cette conclusion l'ayant rétabli dans la paix, Demarcys reprit des crevettes roses.

Quand les trois convives passèrent au salon, Jean se sentait tout à fait à l'aise. Il souriait en songeant aux effets mélodramatiques qu'un romancier eût tirés de sa situation. Il comprenait que la nécessité et l'habitude arrangent tout et que les catastrophes sont exceptionnelles. Certes, il déplorait d'avoir trompé Chaumelte, ce bon docteur, cet excellent docteur ! — mais son remords s'exprimait par le regret que Marthe n'eût pas dû trahir un mari moins sympathique.

Quant à Marthe, il la sentait toute à lui. Elle ne pouvait expliquer ni excuser sa faute que par un excès d'amour et il lui fallait adorer Jean pour ne pas se mépriser elle-même.

Les compositions de fin d'année, quelques visites officielles, un discours pour la distribution des prix occupèrent Jean jusqu'aux vacances. Sa mère le réclamait impatiemment ; mais retardant son voyage jusqu'à la seconde quinzaine d'août, il annonça son intention d'aller passer cinq ou sixjours dans la grande île.

Dans l'intervalle de leurs entrevues au Château, Marthe avait écrit plusieurs lettres, et Jean s'étonnait de l'intensité de passion qu'il y découvrait, sous les gaucheries de l'expression et la naïveté des confidences.

Près de lui, Marthe, surmontant mal son trouble pudique, gardait l'attitude paisible d'une honnête femme de province qui tremble, cède et se repent. Loin de Jean, la nostalgie lui arrachait des cris qui venaient de l'âme. Depuis sa faute, elle vivait dans la terreur d'être moins aimée, dans la chimère d'éterniser cette forme passagère de leurs sentiments qui avait précédé la crise suprême. ]\[arthe n'était pas heureuse, parce que l'ancienne tendresse avait disparu parce qu'elle n'était pas encore accoutumée à leurs rapports nouveaux. Elle n'était plus l'amie de Demarcys ; elle n'était pas sa maîtresse. Son accent, ses craintes, ses désirs contredisaient sa situation.

Demarcys était si parfaitement sûr de ne mériter aucun reproche, qu'il ne fut pas surpris de n'en point recevoir; mais il craignait une apologie de Ghaumette, des réflexions morales et gémissantes, ridicules comme un roman de madame Gottin. La discrétion de Marthe l'enchanta. « Elle est jolie, elle a du tact ; elle n'a pas de vice. Je serais bien bête de la négliger,

pensait-il. Ses préjugés mêmes me plaisent parce qu'ils perpétuent en elle une lutte qui exalte l'amour. Ils serviront à la consoler plus tard, quand les circonstances nous sépareront. Je ne crois pas qu'elle me donne jamais un successeur. Elle a l'âme religieuse. La dévotion offrira un refuge à son âge mûr et elle finira par se persuader que Dieu ne lui sera pas trop sévère parce qu'elle m'aura aimé de tout son cœur. . . Qui sait où je serai alors? A Paris, peutêtre, marié, orné d'un beau titre, converti à la saine morale... Cette liaison me fera un joli souvenir. »

Demarcj^s, assurément, était un sage, mais cette sagesse fut mise à l'épreuve quand il trouva la maison des Chaumette pleine do parents inconnus. Il lui fallut même des prodiges d'énergie pour ne pas laisser percer une mauvaise humeur qu'aggravait l'hostile indiscrétion des cousines de Marthe — vieilles pécores aux longs nez, aux corsages plats, aux chapeaux bizarres, ornés de nœuds ponceau et de raisins noirs. La plus revêche occupait la

chambre bleue et Demarcys, exilé à l'hôtel de France, contraint de supporter le bavardage des vieilles dames, s'exaspérait en mesurant la brièveté des jours.

La veille de son départ, seulement, il put trouver l'occasion d'un tôte-à-tôte dnns le salon, sous la menace d'une visite toujours possible. Les cousines étaient à Vêpres. Chaumette assistait aux régates d'Ors. Énervé par l'attente et la privation, Jean perdit la tête au contact de la jeune femme, et sans la résistance suppliante qu'il rencontra, il eût tenté les pires folies. Marthe tâcha de le rendre raisonnable, mais, à toutes ses représentations, il répondait :

— Vous ne m'aimez pas.

Elle se révolta enfin.

— Je ne vous aime pas... Oh 1 Jean, que vous êtes injuste 1 Je ne vous ai pas donné le droit de suspecter ma sincérité. Vous me faites une cruelle injure. Vous n'êtes donc plus mon ami ?

— Si, Marthe, dit-il en la pressant contre lui, je suis ton ami, mais je suis aussi ton amant et ta présence me brûle... Que vous êtes

froide ! A peine me rendez-vous ces baisers que vous disiez si doux, dans vos lettres.

— Vos baisers me font mal, Jean. C'est une ivresse, mais c'est une angoisse aussi... Il me semble que vous n'êtes plus le même... Vous me parlez familièrement, vous me dites « tu » et ma « chérie » ; vous me rappelez que je vous appartiens — et plus je me rapproche de vous, plus je sens que nous sommes, malgré tout, des étrangers.

— Des étrangers, nous ?

Elle prit entre ces mains cette tête charmante qu'elle ne pouvait regarder sans désir et sans frayeur :

— Jean, mon cher Jean, quand tu te marieras, ta fiancée te dira : « N'avez-vous aimé aucune autre femme? » Tu chercheras dans ta mémoire et tu répondras « non » presque sincèrement, tant tu m'auras bien oubliée.

11 haussa les épaules.

— Quelle idée !

— Je le sens. Notre amour est incomplet et malheureux, parce que la sécurité lui manque.

— Marthe, je suis sûr de toi.

— Ce n'est pas réciproque.

— Parce que tu penses que je me marierai un jour ?

Elle ne répondit pas.

— Il faut que lu trouves un réel plaisir à le tourmenter, ma pauvre amie. Je me marierai peut-être, mais ce ne sera ni demain, ni dans an an. Je t'aimerai longtemps, ma petite Marthe.

— Mais tu cesseras de m'aimer. Jamais tu ne m'as dit, jamais tu n'as cru que tu m'aimerais toujours. Je ne suis rien dans ta vie.

— Au lieu de nous disputer, nous ferions mieux d'aviser au moyen de nous rencontrer, dit Jean. Croyez-vous que je puisse vivre ainsi, privé de vous ? Mais, sans doute, votre paisible passion s'accoutume à l'absence. Vous ne m'embrassez même pas.

Elle lui donna un baiser et soudain ses yeux s'emplirent de larmes.

— Bon 1 des pleurs... A quoi pensez-vous?

— Je pense au passé, dit-elle, en essuyant ses joues humides. Vous étiez si tendre, si

soumis, si empressé. Nous avons vécu des heures si délicieuses...

— Nous en vivrons d'autres, de meilleures, si vous m'aimez vraiment.

— Hélas 1 je vous aime trop. Parce que je ne vous parle jamais de mon mari et de mon fils, vous ignorez par quelles souffrances quotidiennes j'expie la faute de vous chérir. Je vous vois rarement ; nous allons être séparés pendant deux longs mois et vous ne pourrez pas m'écrire... Je ne saurai rien de votre vie, de vos actions, de vos plaisirs. Est-ce le bonheur, Jean? Le bonheur, c'est la certitude de ne jamais quitter celui qu'on aime. Et je n'ose même pas vous dire toutes mes pensées. Je suis timide et gênée auprès de vous, craignant toujours d'être obsédante ou ridicule. Parfois, je vous sens irrité, et notre amour troublé, incertain, inassouvi, me fait regretter l'amitié d'autrefois.

— Pourtant, Marthe, si je vous demandais de tout quitter pour me suivre, vous me répondriez que vous aimez encore votre enfant et

votre mari.

— C'est vrai. Ma vie est faite et je sais que vous ferez la vôtre. Aussi ne vous ai-je demandé aucun engagement. Quittez-moi, mariez-vous. Je ne récriminerai pas. Vous êtes libre.

Il se tut, ne sachant que répondre, sentant bien que Marthe disait la vérité, que jamais il n'avait pensé à s'attacher à elle, corps et âme, éternellement. Il n'essayait même plus de se duper par la sonorité des paroles creuses, en invoquant, comme naguère, la tendresse et le dévouement. Il n'était plus question de la durable union des âmes dans cette affaire où la curiosité et le désir d'un jeune homme étaient seuls en jeu. Rien de plus banal, en somme, que cette aventure.

Demarcys partit donc sans avoir obtenu le rendez- vous qu'il souhaitait. Son désir inassouvi se mêlait d'ennui jaloux, quand il songeait à Ghaumette. Marthe, sans doute, ne se refusait pas à son mari, tandis que lui, l'aimé, le conquérant, se contentait de promesses vagues. Il jugea donc légitime et nécessaire d'accueillir les distractions galantes qui lui

furent offertes dès son arrivée à Paris et son âme philosophique sut fort à propos décliner la responsabilité des actes peu nobles que son corps accomplissait. Bien qu'il n'attachât aucune importance à des caprices de quartier latin, Jean, après quatre ou cinq expériences, se sentit gêné et humilié. Sa passion pour Marthe s'accrut de tous ses dégoûts et des comparaisons qu'il a:vait pu faire. La nuit de Marennes le hanta. Il déplora de ne pouvoir correspondre avec sa maîtresse, librement, d'autant plus que les billets de la jeune femme se faisaient rares. Dans la dernière quinzaine de septembre, elle n'écrivit pas.

A peine arrivé à Rochefort, Jean prévint Chaumette qu'il serait heureux de revoir ses amis d'Oléron. Le docteur répondit avec empressement. Le premier samedi d'octobre, sous un admirable ciel, Demarcys vit apparaître les cimes rousses des ormes au-dessus des remparts du Château. L'absence de Marthe sur le quai lui fut un chagrin. Le docteur annonça que la jeune femme était souffrante.

Elle attendait le visiteur, étendue sur le canapé du salon.

— Réservez pour une autre occasion vos compliments de condoléance, dit Ghaumelte avec un sourire. Le malaise de Marthe est sans gravité.

Demarcys trouva Marthe un peu maigrie et pâlie, les yeux cernés d'une nacre fine, mais charmante et désirable toujours. Il attribua cet état de langueur à l'ennui de l'absence, à des soupçons que Marthe avait laissé percer dans ses lettres, et que l'absence de Jean avait justifiés. Elle était certainement heureuse de revoir le voyageur, et la seule prudence glaçait sur ses lèvres ces demi-mots que comprennent les amants, furtives caresses du langage. Elle était réellement indisposée, aussi, car elle se retira aussitôt après le dîner. Demarcys en témoigna de l'inquiétude, mais Chaumette le rassura.

Le lendemain, Marthe avait repris sa physionomie ordinaire. Jean remarqua pourtant qu'elle touchait à peine aux plats qu'on leur servait. Le docteur ayant fait porter le café au

jardin, Demarcys guetta l'occasion de s'écarter avec la jeune femme, sous prétexte d'admirer les derniers raisins.

Un arbuste touffu les cachait à tous les yeux, pendant qu'ils feignaient de contempler la treille, Jean, très bas, demanda:

— Qu'avez-vous? Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Êtes-vous fâchée ou malade?

Elle répondit, sans le regarder :

— J'ai des choses graves à vous dire. Je serai ce soir, dans votre chambre, à minuit.

Une heure sonna. Jean ferma le livre qu'il feuilletait. La bougie, dans le flambeau de porcelaine, était consumée plus qu'à moitié. Aucun bruit ne troublait la paix nocturne depuis que Jean avait reçu le bonsoir de ses hôtes. L'inquiétude de Jean Demarcys devint de l'angoisse.

Il avait compris que, depuis une semaine, Marthe couchait dans la chambre de son fils. Ce détail, révélé par le hasard d'une conversation, expliquait comment, sans témérité folle, la jeune femme pourrait rejoindre Demarcys. Il

ne supposait pas qu'elle poussât l'imprudence jusqu'à lui offrir, dans la maison conjugale, l'aubaine inattendue d'une nuit d'amour.

Alors?... Jean devait tout prévoir et tout craindre. Chaumette aurait-il exprimé quelque soupçon ? L'accord apparent des époux n'était-il qu'une comédie?... Mais Pierre Chaumette, âme droite et naïve, ne savait rien dissimuler. Demarcys craignit des cancans de voisines, des médisances. Les gens de l'hôtel, à Marennes, avaient peut-être surpris quelque chose...

Le jeune homme eut une exclamation de colère... Il sentait à la fois une peur confuse, et le confus regret de s'être jeté dans cette aventure sentimentale. « Je suis aussi grotesque que le petit clerc de notaire qui courtisa madame Bovary », pensa-t-il; et le souvenir du célèbre roman l'incita à des comparaisons désobligeantes pour sa maîtresse : « Gentille petite femme, mais bien provinciale, bien exaltée!... Que ferais-je d'elle, si... » Un instant il entrevit le scandale possible, . la carrière compromise ou brisée, l'existence besoigneuse du

liO L OISEAU D ORAGE

professeur libre chargé d'une maîtresse qu'il ne peut épouser... L'instant d'après il se persuadait que Marthe, retenue malgré elle, allait bientôt paraître, souriante et rougissante... « 0 perversité féminine, éternelle inconscience d'Eve ! songeait Demarcys. Ma foi, si elle vient, tant mieux ou tant pis pour elle!... Elle m'a fait passer deux heures atroces. J'exigerai des compensations. »

11 s'était jeté sur son lit. Un bruit de pas légers dans le couloir le fit sauter à terre. Doucement, la porte s'ouvrit. Marthe entra. Elle portait encore sa robe de l'après-midi, cette robe bleu-marine qui rappelait à Jean la nuit de Marennes. Ses cheveux étaient affaissés autour de ses tempes, et l'on devinait par quel geste d'indécision et de souffrance, elle avait longtemps pressé sa tête entre ses mains. Elle avança, sans rien dire.

Demarcys la regarda. Rêvait-elle toute éveillée? Elle avait des yeux singuliers presque effrayants, de grands yeux fixes et dilatés, des yeux d'agonisante ou de somnambule.

— Je n'espérais plus vous voir, dit Jean à mi-voix. J'étais dans une inquiétude affreuse... Oii 1 Marthe, quel supplice de ne pouvoir vous écrire, ni vous parler librement... Est-ce que votre mari ?

— II ne soupçonne rien.

Jean respira. Il s'était assis dans un fauteuil, près du lit, et Marthe, debout devant lui, muette, le contemplait profondément.

— Jean... murmura- t-elle, et à plusieurs reprises, comme en songe, elle prononça son nom.., «Jean... c'est vous... c'est Jean... »

— C'est votre Jean, votre ami, votre amant... C'est lui, ma chère Marthe.

Elle frissonna. Le jeune homme l'examinait avec surprise...

— Eh bien ? dit-il.

Elle lit un effort pour rassembler ses idées, composer son visage, parler...

— Jean, mon ami, mon amant... comme vous dites... je ne vous demande pas si vous m'aimez... Si vous ne m'aviez pas aimée... vous... vous ne m'auriez .pas... vous ne

m'auriez pas prise.. Car enfin, vous êtes bon, vous avez du cœur... Alors... alors... puisque je vous suis chère... je puis... compter... sur...

— Sur mon amour ?... sur mon dévouement?... Mais assurément, chère amie, répondit Jean, un peu troublé par ce préambule. Et il songeait : « Diable! Va-t-elle me proposer de fuir avec elle, sous d'autres cieux? Ce serait par trop romanesque... »

— Mais, reprit-il, de cette voix fascinatrice dont il avait éprouvé la puissance, ce n'est pas le besoin d'être rassurée qui vous a conduite ici ? Nous avons bien des choses à nous dire, après cette longue séparation, et il me tarde de t'embrasser tendrement, passionnément, comme je t'aime, car je t'aime, mon amour...

Il entoura de ses bras le corps désiré, le corps charmant qui frémit sous son étreinte. Et soudain, sur les joues pâles de sa maîtresse, il vit des larmes lentes qui coulaient. . — Mais qu'avez- vous donc? s'écria-t-il.

Elle balbutia:

— Je ne peux pas... je ne sais pas... Si je savais ! Je ne peux pas dire...

— Dire quoi ?

Elle éclata en sanglots.

— Marthe ! Mais qu'y a-t-il ? Mais parlez donc 1 suppliait le jeune homme, plus ennuyé qu'ému.

Et il maudissait les nerfs des femmes :

« J'aurais dû m'y attendre... C'est l'heure des

reproches et des remords. . . la scène inévitable. . .

Nous avons l'air d'être au théâtre... Et elle

pleure de tout son cœur, la pauvre petite ! » Elle comprit qu'il était impatient, irrité. Elle

essuya ses yeux.

— Pardonnez-moi , reprit-elle. C'est un moment de faiblesse... La réaction nerveuse a été violente, d'autant plus violente qu'il m'a fallu plus d'énergie pour cacher mon secret. Je n'ai pu me contenir... mais c'est fini. Je ne pleure pas, Jean. Je ne pleurerai plus...

— Un secret? Vous avez parlé d'un secret... En quoi me concerne-t-il ? Est-il si terrible que vous deviez vous faire violence pour me l'avouer, à moi qui vous aime...

Elle ouvrit les lèvres... et se tut... Demarcys l'entendait haleter d'angoisse. Enfin, d'une voix sourde, elle avoua :

— Vous le sauriez tôt ou tard... Après votre départ pour Paris, j'ai été malade... Mes lettres n'ont pas trahi mon inquiétude. Je voulais douter encore de mon malheur. Maintenant, mon mari lui-même a confirmé ce que je soupçonnais... Je suis enceinte.

Demarcys resta stupéfait. Il avait tout prévu, hors cet événement, conséquence fort naturelle de l'amour, dont les héroïnes de roman sont toujours affranchies par une grâce spéciale. La nature lui rappelait sa loi, cette loi qu'il tenait pour assez grossière et inélégante. Il jura, cynique et furieux... Mais le souci de ne pas paraître « mufle » comme il disait, dans son argot, triompha de sa contrariété intime.

— Eh bien ! ma pauvre amie, c'est très regrettable... C'est une fatalité... Je ne souhaitais pas, ah non!... Mais, que faire?

— C'est ce que je vous demande... Que faire!... Moi, je ne sais pas... je ne sais plus...

l'oiseau d orage 14S

J'ai la tête perdue. Je ne pouvais pas, pourtant, vous cacher ça...

— Votre... mari, que dit-il?

— Rien.

— Il n'a aucun soupçon?

— Aucun.

— Alors...

Il se leva; il fit quelques pas à travers la chambre.

— Que le diable m'emporte si je croyais... Mais enfin, Marthe, parlez vous-même, dites quelque chose ! Que craignez-vous ? Que demandez-vous ?

Elle répondit simplement :

— Je ne vous demande rien. Si vous m'aimez, vous sentirez ce qu'il faudra me dire... comment vous pourrez m'encourager... me soutenir... Et puis... Oh 1 ne me quittez pas, ne me laissez pas seule ! Si vous saviez, si vous pouviez savoir, si je pouvais dire ce qui se passe en moil Et je ne peux pas... Il n'y a pas de mots pour dire ces choses...

Ses yeux se fermèrent. Elle tendit ses mains

vers Demarcys, avec le grand geste éperdu du naufragé qui sombre... Puis elle tomba sur les genoux le front contre le lit.

La fureur de Jean s'évanouissait. Sa situation lui semblait à la fois mélodramatique et ridicule. Il n'avait aucune envie de s'attendrir à propos d'un enfant qui pouvait être à Chaumette, et que lui, ne souhaitait pas revendiquer. « Sait-on jamais ? » pensait-il. Puis toutes ses réflexions se résumaient en une seule phrase : « Pour une fois!... Est-ce bêle! Ah I si j'avais su !... » Et il prévoyait des ennuis sans nombre.

« Heureusement qu'elle est mariée I Et puis, j'espère bien que ce mioche n'est pas de moi... Seulement je ne peux pas le dire. Ce ne serait pas décent. . . Pauvre Marthe 1 Quelle malchance 1 »

Il s'était penché vers la jeune femme, tout en murmurant des phrases banales. Il s'efforçait d'être convenable et digne, mais il était surtout, prodigieusement « embêté'».

— Ma pauvre amie, acceptez courageusement ce que vous ne pouvez empêcher... Résignez-

vous... Essayez de réagir, de vous distraire... Vous n'êtes pas la seule à qui pareil accident soit arrivé. Et vous savez, Marthe, il faut éviter les émotions.

Il devenait prudhommesque, et il en avait conscience. Mais la jeune femme ne l'entendait pas. Elle souleva sa tête aux yeux gonflés, aux joues marbrées par les larmes, sa tête pitoyable et touchante qu'enlaidissait un désespoir trop sincère...

— Qu'est-ce que je vais devenir?... Pourrai-je vivre entre, vous et mon mari ?

Il saisit l'occasion qu'elle lui offrait.

— Oui, Marthe, je comprends... Ce serait une situation trop pénible. Autant que pos* sible, je vous en épargnerai le tourment. Mes visites seront plus rares...

Elle parut effarée.

— Il le faudra, ma chérie... Nous devons être prudents, non seulement dans notre intérêt à tous deux, mais... pour... pour le cher petit que vous portez. Nous lui ferons le sacrifice de nos joies, et plus tard...

Marthe resta muette. Le ton câlin de ce discours n'en masquait pas le sens véritable. Cet homme qui discutait, qui raisonnait, qui décidait, comme elle le sentait loin d'elle, étranger, inconnu, de l'autre côté d'un abîme !

Elle le regarda, pendant qu'il parlait, et son misérable cœur d'amante palpita d'une douleur nouvelle... Ah I les yeux d'or, la grâce des paupières jeunes, les doux cheveux, la barbe délicate, et le sourire, et le regard, et la voix I... C'était cela, cela qui l'avait perdue 1... Un charme émanait de cet homme, un charme qu'on subissait d'abord sans le comprendre, puis qu'on subissait encore en le maudissant, un charme inexprimable, un charme obscur comme le désir, enivrant comme un vin, pénétrant et léger comme un parfum. Hélas I ce charme seul avait ensorcelé Marthe Chaumette. Elle ignorait la [nature véritable, l'âme de Demarcys.

Et l'idée qu'elle n'était plus, qu'elle ne serait plus aimée, s'ajouta, se mêla pour l'accroître, à la terrible douleur de Marthe. Jean l'avait

pressée dans ses bras pourtant ; il avait cueilli sur sa bouche les baisers défaillants et les paroles mystérieuses de la volupté ; il l'avait possédée corps et âme... Maintenant, quand Marthe désespérée venait à lui, il répondait froidement et correctement à son cri d'angoisse. . . il redevenait l'Étranger .

Pour la première fois, Marthe devinait un peu cet homme ni bon, ni méchant, médiocre et dur. Pour la première fois, son âme de femme, son âme novice et blessée se heurtait à l'égoïsme masculin, à l'égoïsme hypocrite qui empruntait , selon l'usage , l'accent de la prudence et de la raison. Et la rancune naissait dans l'âme féminine, une rancune sourde, secrète, tenace, une de ces haines qui sont éternelles parce qu'elles sont l'éternel regret de l'amour.

— Ne craignez- vous pas que votre mari s'aperçoive de votre absence? demanda Jean, inquiet tout à coup.

— J'ai pris la chambre de mon fils ; mes insomnies troublaient Pierre... Si je ne suis

pas descendue à l'heure indiquée, c'est parce que j'hésitais... je perdais courage... cet aveu...

— Et Chaumette, que dit-il ?

Elle fit signe qu'elle ne voulait pas parler. Le carré de la fenêtre sortait de l'ombre, en face d'elle, comme une blancheur hallucinante qui la fascinait. Le vacillement de la lumière, sous le reflet décoloré du jour, avait une douceur funèbre. C'était l'heure où les yeux gris et glacés de l'aube font pâlir les lampes au chevet des mourants.

Les coqs stridents chantaient et, dans les rues voisines, on entendait les voix des pêcheurs, revenus de leur expédition nocturne. Marthe sentit la main de Demarcys sur son bras.

— Chère amie, dit-il, il serait dangereux de prolonger notre conversation. Le jour vient. Remontez chez vous.

Elle éteignit sa lampe et le matin blafard accusa la fatigue de ses traits. Jean, sans désir ni tendresse, trahissait l'envie d'être seul, d'être tranquille, de dormir.

Il l'embrassa froidement et ferma la porte

sur elle. Marthe resta uq instant immobile dans le couloir, regardant cette porte close sur le fantôme de son amour mort. Puis elle monta l'escalier et rentra dans sa chambre.

Son fils dormait. Elle détourna ses yeux du petit lit. Son cœur pétrifié avait épuisé les attendrissements et les angoisses. Marthe ne devait plus pleurer sur elle-même, mais elle apprenait à connaître les muettes énergies du désespoir.

Dehors, comme une promesse radieuse, le soleil se levait sur la mer.

Dans l'air glacé, traversé de rafales, les cloches de Noël sonnaient. Marthe, couchée sur le canapé, regardait les châteaux éblouissants qui s'édifient et s'écroulent au cœur enflammé des grosses bûches. Elle voyait s'ouvrir des cavernes d'or, habitées par des lutins bleuâtres et des gnomes phosphorescents. Des volcans minuscules lançaient leurs gerbes d'étincelles; la cendre blanchâtre comblait des lacs de feu et la magie du foyer se renouvelait, inépuisable et diverse comme les rêves.

Un coup de marteau résonna à travers la

maison. Le petit Georges qui jouait sur le tapis avec les cadeaux de la veille, cria gaiement :

— Le facteur, maman, le facteur 1

Il courut dans le vestibule avec des exclamations de plaisir. Marthe se souleva sur ses coussins, les pommettes devenues roses, une lueur aux yeux.

Chaumette entra.

— Une lettre de Demarcys.

— Et un paquet pour moi, annonça l'enfant. C'est la panoplie que M. Jean m'a promise.

Il arrachait le papier gris, les ficelles, le couvercle d'une grande boîte de carton.

— Je le savais bien, maman, c'est une panoplie.

Et sautant de bonheur, il se coiffait du képi galonné, endossait le sac, plaçait le fusil sur son épaule : « Unel... deuxl... portez arme!... En avant 1 ... A bas les Prussiens I » Le salon ne lui suffisait plus. Il se précipita dans le couloir et on l'entendit monter l'escalier quatre à quatre en criant: «Alida!... ma panoplie!...

Alidal... hé!... Voilà un colonel qui vous demande... Rendez- vous, ou je vais vous tuer. »

— Quel galopin 1 dit Chaumette. Il devient terrible en grandissant. J'espère que cette foisci tu me donneras une fille.

Tout en parlant, il décachetait la lettre. II déplia la feuille de papier et lut.

Paris, 24 décembre.

« Mon cher ami,

» J'ai bien sincèrement déploré le contretemps qui m'a privé du plaisir de vous voir avant mon voyage. J'étais si fatigué par le climat fiévreux de Rochefort que ma famille, inquiète à tort ou à raison, a mis en jeu de hautes influences et entrepris des démarches dont je vous raconterai plus loin le résultat. Pour le moment, je me repose de mes travaux par les gâteries maternelles ; mais ma pensée va souvent vers les amis d'Oléron et je ne songe pas sans regret aux bonnes journées que j'ai passées dans leur maison hospitalière;

» J'espère que la santé de madame Chaumette, un peu ébranlée, mais non compromise, se rétablira tout à fait par la joie d'une maternité nouvelle qui la consolera de toutes les petites misères qu'elle supporte si courageusement.

» J'envoie à mon petit ami Georges un joujou qui satisfera ses instincts belliqueux. J'aurais bien voulu y joindre des fleurs de Nice pour la maman, mais il paraît que la longueur et les complications du voyage nuiraient à la fraîcheur de mon envoi. Je vous prie donc d'accepter mes vœux pour le nouvel an et l'assurance de mon amitié très dévouée.

» L'année qui vient ne me ramènera pas parmi vous — je gardais pour la fin la grosse nouvelle. Les amis influents que ma famille a fait agir ont obtenu du ministre une rare faveur en me faisant nommer au lycée de Rouen. Je ne puis me défendre d'un sentiment de tristesse en songeant que je ne reverrai pas Oléron avant de longs mois, avant des années peutêtre... Mais, comme je vous sais très occupé.

cher docteur, je supplie madame Chaumette de vouloir bien me donner des nouvelles de temps en temps.

» Votre ami,

» JEAN DEMARGYS. »

— Il nous quitte 1 s'écria Chaumette. Quel dommage 1 Un si gentil garçon, si intéressant ... Enfin, puisque son intérêt l'exige, nous devons nous réjouir de sa nomination.

Marthe avait pâli. Elle répliqua :

— En effet, il faut nous réjouir... Les professeurs et les officiers ne se fixent jamais nulle part. . . Ils doivent s'attendre sans cesse à changer de garnison... Tant mieux pour Demarcys.

— Cette nouvelle me contrarie, pourtant. Nous nous étions attachés à ce jeune homme.

— Les amis, soupira Marthe, les amis 1 Ce sont des oiseaux de passage. Ils traversent notre vie sans se fixer. Bonjour, bonsoir. Entrés par une porte, ils sortent par l'autre... Tu crois que Demarcys nous écrira souvent ? Allons donc, une fois ou deux peut-être... Il trouvera

vite, à Rouen, des amis qui nous remplaceront et, je te l'affirme, Pierre, nous n'entendrons plus parler de lui.

— Tu es bien sévère, dit le médecin, déconcerté par l'accent de sa femme. Je croyais que tu le regretterais davantage, ce pauvre Jean. Il a toujours été charmant pour toi.

— Crois-tu que je vais mourir de son absence ?... Dis à Georges de se taire. Ce bruit me tue. Je ne suis pas bien, aujourd'hui.

— Comme tu deviens nerveuse, Marthe !

— Cela t'ennuie ?

— Non, mignonne, les femmes grosses sont sujettes à des malaises si étranges...

— Je suis une égoïste et tu es le meilleur des hommes, mon bon Pierre. Il faut me pardonner.

Il lui baisa la main et elle le regarda tendrement, honteuse, devant cet amour que rien n'importunait.

— Tu me trouves bien changée ? J'ai enlaidi.

— Je te vois toujours belle. Et tu n'es pas seulement belle à mes yeux, tu es chère et

vénérable. Ah ! ma petite Marthe, les parents meurent, les amis s'en vont ; nos enfants mêmes nous quittent un jour ; mais je serai près de toi jusqu'à mon dernier moment. Tu trouveras toujours ton fidèle.

— Oh 1 mon Pierre, ne me parle pas ainsi.

Chaumette craignit de l'attendrir jusqu'aux larmes et, tout à coup, il se souvint qu'il devait aller voir un malade. Il quitta sa femme après un long baiser.

Quand elle fut seule, Marthe reprit la lettre de Demarcys, et la relut plusieurs fois avec une attention extrême. Puis elle la jeta loin d'elle, sur le tapis. « Hypocrite 1 » murmurait- elle. La cordialité de cette lettre l'irritait. Elle avait si bien deviné le manège de Demarcys, quand il avait résolu de quitter Rochefort. Des incidents caractéristiques avaient fait prévoir à la jeune femme l'événement que Jean confirmait.

Leurs rapports, depuis l'automne, s'étaient refroidis et distendus. Sous une politesse exquise, d'où la camaraderie disparaissait, Marthe avait senti le détachement lent et volontaire,

le souci d'être correct, l'effort de paraître affectueux. Les rôles étaient changés ; Marthe, à son tour, quêtait les témoignages de tendresse dont Jean se montrait parcimonieux. Elle cherchait un refuge près de celui qui, seul au monde, connaissait son secret, et pouvait lui procurer le soulagement relatif des confidences. Mais Jean se dérobait toujours. Ses visites s'espaçaient. Quand il se trouvait seul avec la jeune femme, il l'écoutait d'un air d'ennui, comme s'il subissait une corvée. Et Marthe voyait, avec épouvante, qu'il ne l'aimait plus, qu'il ne l'avait jamais aimée, qu'elle avait été pour lui le jouet d'un jour. Ne lui avait-il pas déclaré, dans un moment d'impatience, qu'il espérait bien n'être pas le père de l'enfant qu'elle portait?

Dans cette situation affreuse, au lieu de se répandre en larmes et en reproches, elle s'était roidie et durcie en une âpre résignation. Silencieuse mais sagace, elle percevait les pensées de Demarcys, et lui rendait en mépris son indifférence. L'expérience que peut donner une longue vie, Marthe l'avait reçue en quelques

mois, de l'amour, de l'abandon, du mystère même de sa fécondité. Maintenant elle n'avait pas une larme pour la séparation qu'elle devinait définitive. Jean s'en allait... Tant mieux. Elle ne lui écrirait pas. Il ignorerait à jamais la naissance de l'enfant et le dénouement de leur lamentable aventure.

Hélas, Jean s'en irait-il tout à fait, n'était-ce pas la chair de cet homme qui vivait et tressaillait au plus profond de la chair souffrante de Marthe ? Un enfant allait naître. Reconnaîtrait-elle en lui les traits fins, les yeux brun doré, le sourire dont le charme l'avait perdue ? « Je ne pourrai pas l'aimer, pensait-elle. S'il est le fils de Jean, puisse-t-il mourir avant d'avoir vécu. » Le fils de Jean... Marthe le saurait -elle jamais ? Que serait la pauvre petite créature portée dans le désespoir — le châtiment vivant de sa mère ou le gage de miséricorde envoyé par le sort ?

Marthe alla rajuster ses cheveux devant la glace. Son visage creusé par le chagrin lui apparut, ses yeux qui semblaient plus sombres,

ses joues où la fleur de jeunesse avait pâli. La robe brune aux plis flottants voilait l'ampleur de sa taille, le fardeau qu'elle portait déjà péniblement et que chaque jour alourdissait. Elle se rappela l'ancienne Marthe au corps svelte, aux lèvres fraîches — et le sentiment de sa misère l'envahit devant les stigmates d'un mal physique. Elle pensa à Demarcys qui s'en allait, libre, insouciant, séduisant, vers d'autres conquêtes, et elle sentit le désir de prendre enfin sa revanche.

Le secrétaire d'acajou qui servait au docteur était ouvert, entre les deux fenêtres. Marthe s'assit et, sans méditer ni mesurer ses phrases, d'un seul trait, elle écrivit :

« Votre lettre ne me surprend guère, mon cher Jean. Je ne vous dirai pas qu'elle m'afflige, car il vous serait difficile de me faire souffrir plus que j'ai souffert. Je prévoyais votre décision et je vous remercie de l'avoir prise, puisqu'il n'y a plus rien de commun entre nous. Oh ! je ne prétends pas vous adresser aucun

reproche 1 Vous avez été si parfaitement correct qu'une rancune, venant de moi, vous paraîtrait moins pénible qu'injuste. C'est à moi seule, à mon peu de clairvoyance et de sagesse, que j'attribue mon malheur actuel. Je ne vous avais demandé aucun engagement... Je n'ai pas su apprécier, comme il le méritait, ce sentiment que vous appeliez votre amour et que je connais aujourd'hui sous son nom véritable — un nom moins poétique et moins beau. Vous avez mis un terme à notre malentendu réciproque, car nous ne nous étions pas bien compris : vous n'aviez besoin que d'une femme, et je vous offrais un amour. Ma faute m'a coûté cher. Que la vôtre vous soit légère 1 Elle est si naturelle aux hommes qu'ils l'avouent avec fierté. D'ailleurs, les affres d'une paternité illégitime contristaient la sensibilité de votre âme et la délicatesse de vos nerfs. Mais, rassurez-vous : l'enfant n'est pas à vous ni à personne : il est à moi. Je l'aimerai par devoir, si mon affection hésite devant la redoutable image de vos traits. Et je ne vous dis pas que je vous pardonne, n'ayant rien à

VOUS pardonner, n'est-ce pas ? — car je réclame pour moi seule la responsabilité de ma conduite, comme ma douleur, comme mon enfant. »

Elle cacheta l'enveloppe, écrivit l'adresse d'une main ferme et mêla sa lettre aux nombreuses lettres que Chaumette avait écrites et qu'Alida devait mettre à la poste en allant faire les commissions. Puis, ramassant le billet de Demarcys, elle le déchira en petits morceaux qu'elle jeta dans la cheminée.

Égaux, silencieux, lents comme des flocons de neige, les jours d'hiver, un à un, passaient. Le ciel de février, entre deux averses, étendait son pâle azursur la mer houleuse. Parfois, par les nuits de tempête, le rugissement de l'Atlantique, la plainte de la forêt ébranlaient Oléron tout entière — et Marthe, qui ne dormait plus, sentait son chagrin s'engourdir, bercé par les voix effrayantes.

Depuis le départ de Jean, son énergie, tendue par un effort extraordinaire, s'affaissait à mesure que déclinaient ses forces physiques. Ghaumette

s'inquiéta. Tous les remèdes échouaient contre ce mal indéfinissable qu'on appelait tour à tour hypocondrie, langueur, consomption. Marthe mangeait peu, sommeillait à peine, passait des jours entiers sans prononcer un mot. « Je ne souffre pas, répondait-elle aux questions du docteur. J'ai seulement les nerfs un peu malades. » Pouvait-elle avouer que l'idée fixe la tuait lentement ? Sa grossesse, déjà fort avancée, accomplissait son évolution normale et Chaumette attribuait les malaises de Marthe aux mystérieuses modifications que la maternité apporte dans l'organisme féminin.

Cette mélancolie, qui n'avait même plus d'impatiences, ressemblait peut-être à la folie puerpérale, aux troubles cérébraux que provoque l'interruption brusque de l'allaitement. Chaumette n'espérait plus qu'en la seule nature qui substituerait aux drogues inutiles le puissant réconfort des joies maternelles.

Il tâcha d'intéresser la jeune femme à l'enfant qu'ils attendaient. Mais elle ne se préoccupait même pas de la layette et du berceau,

affirmant que les langes de Georges, conservés dans quelque coin, suffiraient pour les premières semaines . On verrait plus tard à compléter le trousseau de l'enfant, s'il vivait. . .

— Pourquoi ne vivrait-il pas ? disait le bon Ghaumette, en qui s'éveillait déjà le sentiment paternel.

L'indifférence de Marthe l'alarmait :

« Gela n'est pas naturel, pensait-il. Il faut que ma pauvre femme soit vraiment malade, plus malade que je ne l'ai cru d'abord. t>

Le jour, par un effort qui réussissait quelquefois, Marthe essayait de secouer sa torpeur, de s'occuper du ménage, de continuer l'éducation de son fils. Des voisines venaient, avec les nouvelles de la petite ville, les menus racontars qui passionnent les oisifs. Dans le salon de velours grenat et de palissandre, autour du canapé de Marthe, un cercle de bavardes se formait et les langues allaient bon train, tandis que les doigts maniaient le crochet ou l'aiguille. Un jour même, la notairesse demanda à madame Ghaumette si elle avait reçu des nouvelles de « ce

charmant jeune homme, M. Demarcys » . Marthe répondit que M. Demarcys était trop occupé, elle, trop souffrante, pour entretenir une correspondance. Le soir de ce même jour, elle pria le médecin d'interdire sa porte aux visiteuses qui, décidément, la fatiguaient trop.

A mesure que la grossesse s'avançait, les nuits devenaient plus pénibles. Étendue sur les oreillers empilés, Marthe sentait un poids écrasant remonter vers sa poitrine. Par lentes ondulations, l'enfant, déjà fort, se déplaçait, refoulant l'estomac, précipitant les battements du cœur, comprimant tous les organes dans sa prison douloureuse. C'étaient de brusques secousses, des séries de chocs réguliers, une palpitation de vie impatiente. Quand Marthe, épuisée, fermait ses paupières, un sursaut violent l'éveillait — et elle restait pâle, la main posée sur son flanc où couvait l'énigme vivante.

Alors, renonçant au repos, elle revivait l'année de passion, ses longs tourments, ses courtes joies. Elle se rappelait les promenades au bras de Jean dans les vertes solitudes des

bois, dans les blondes solitudes des plages... Ah I jeunesse de l'amour, goût délicieux de la vie !.. . Le vent qui ébranlait la maison avait passé sur la mer, soulevé le sable où Marthe s'était assise, où Jean s'était couché à ses pieds. . . Elle n'était pas revenue, là-bas, depuis. . . L'épave qui leur avait servi de banc, lentement ensablée, gisait sans doute dans les profondeurs de la dune. Tout près, ils avaient rencontré un squelette d'oiseau, un pauvre petit squelette dont les os blanchâtres avaient craqué sous les pas de Demarcys. Elle s'attendrissait à ce souvenir. L'amour n'avait-il pas traversé sa vie comme ces oiseaux qui se plaisent dans la tempête, jettent leur cri strident sous le ciel noir, et tombant, les ailes brisées, ne touchent la grève que pour mourir ?

Les heures sonnaient l'une après l'autre et Marthe ne s'endormait pas. Elle revoyait le soleil rouge sur la mer, la forêt mystique embaumée du parfum crépusculaire qui montait des acacias. Le premier baiser glissait de ses cheveux à sa bouche. Et, tout à coup, c'était

la chambre de Marennes, la nuit de vertige et de volupté. Le souvenir des caresses de Jean pénétrait en elle comme un fer rouge, et, frémissant des angoisses maternelles, l'enfant, dans son sein, tressaillait plus fort.

Souvent, réfugiée dans les bras de Pierre, Marthe avait senti naître en elle la tentation de l'aveu. Elle n'avait plus de parents, elle n'avait pas d'amis et elle arrivait à ce moment où, le secret qu'on porte écrasant l'âme, il faut parler ou mourir. Un seul être l'aimait assez pour la rattacher à la vie, et c'était le seul qui ne pût l'entendre. Car si Pierre Chaumette était bon et noble, entre les hommes, Marthe n'avait pas le droit d'exiger de lui un héroïsme surhumain. Elle sentait qu'il pardonnerait peut-être devant l'excès de son infortune, mais que son bonheur, intact encore, resterait frappé à jamais.

Elle devait donc s'ensevelir dans ce tombeau du silence que la naissance d'un fils de Jean refermerait sur elle avec des portes de triple airain. Dans sa nuit, une lueur passait, fugitive: l'espérance que le nouveau- né affirmerait par

les formes de son corps et les traits de son visage, sa filiation légitime et ses droits. Mais cette espérance pouvait être déçue et Marthe savait combien sont variables et trompeurs ces indices de la ressemblance.

Un après-midi, elle rêvait à ces choses, tout en promenant Georges, du côté du port. Une lumière diffuse, pâle et doucement dorée à la fois, baignait la côte vaporeuse. Le fort du Chapus émergeait des eaux, entouré d'un vol de voiles errantes. Et le pressentiment du printemps qui faisait briller les yeux des filles, gonflait le cœur de Marthe d'un nostalgique et confus chagrin. Le flot montait dans le chenal, entre les maçonneries, couvertes de varechs et de coquilles ; les chaînes des bateaux s'entrechoquaient, et Marthe songeait à la soirée lointaine où, sur le bord de ce même quai, Demarcys lui avait avoué son amour. Le fantôme de Jean habitait tous les paysages. Jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort, Marthe devait le retrouver partout. Elle ne pouvait ni s'en isoler chez elle, ni le fuir à travers l'île

qu'elle avait visitée au bras du jeune homme. Elle restait prisonnière du passé, mieux enfermée dans le cercle de ses souvenirs qu'Oléron dans sa ceinture de vagues.

Elle avança. L'eau clapotait en bas, à quelques mètres d'elle, et de cette eau troublée comme une âme, un conseil montait, un appel de mort.

Et Marthe, les flancs brisés par son fardeau, le cœur triste jusqu'à l'agonie, se penchait, attirée invinciblement. Le gazon ras des talus, autour d'elle, blondissait dans la lumière. Des promesses de vie couvaient sous les noires écorces, aux creux des pierres où les renoncules d'or fleuriraient bientôt, dans les yeux étonnés de l'enfant qui admirait toutes choses, dans la chair féconde de la femme qui voulait mourir.

Elle se pencha encore. Une voix effrayée cria:

— Maman 1

Georges tirait Marthe par sa robe.

— Oh ! petite mère, j'ai cru que tu tombais... J'ai eu si peurl Oh I ma pauvre maman 1...

Il pleurait dans son épouvante. Alors, ce

cœur que la dureté d'un homme avait pétrifié, fondit au cri d'amour d'un enfant. Les fibres profondes retentirent. Marthe saisit son fils et l'emporta loin de l'eau tentatrice, reconquise et sauvée par ses baisers. La femme avait senti passer la mort ; la mère devait vivre.

Chaumette fut très surpris quand sa femme exprima le désir d'aller voir Chérie Moreau, à Saint-Trojan. Elle vivait depuis si longtemps passive et indifférente, qu'il interpréta cette fantaisie comme un indice d'amélioration. Il fut convenu qu'il conduirait Marthe en voiture, la route plate n'offrant aucun danger de cahots. Puis, après ses visites, il irait la reprendre, à la maison de communauté.

Le docteur avait choisi un jour sec, attiédi de soleil, un de ces jours de mars qui sentent la terre remuée, l'herbe naissante, la sève. Sous

la capote du vieux cabriolet qui la préservait de la brise, Marthe était soutenue par des coussins ingénieusement disposés. Déshabituée de l'air vif, elle respirait avec délices, et Chaumette attentif voyait passer sur son visage un reflet de la beauté d'autrefois.

Les aspects de l'île changent peu. La lumière, intense ou discrète, marque seule le passage des saisons sur ces rivages où dominent trois éléments essentiels : la mer, les sables, la forêt. La mer répète, bleue ou glauque, irisée ou grise, la variété infinie du ciel. Les sables pâlissent ou se dorent ; le couchant, parfois, les nuance d'un délicieux rose orangé ; les pins dressent des parasols noirs ou des tentes d'émeraude, et les combinaisons des couleurs jouent dans des lignes fixes sans modifier le caractère du paysage. On voit peu de champs cultivés. Çà et là, des vignes, des maïs aux frissonnantes chevelures et, dès juin, les longues bandes fauves des seigles, des avoines, des blés. Mais ces détails se perdent dans le cadre immuable des sables, des salines, des pins. Le soleil voilé,

le vol des nuages trahissent seuls l'approche de l'hiver.

Aussi, dans ces bois sans printemps et sans automne, au bord de ces grèves, par les plus radieux midis, on comprend la mélancolie de l'Orient, la mortelle beauté des pays de lumière. Les villages trop blancs s'espacent contre la forêt sombre comme des cimetières turcs entre des bosquets de cyprès — et l'on pense aux fraîches prairies septentrionales, vertes et grasses sous un ciel mouillé, aux peupliers de la Touraine, aux chênes vendéens, aux bruyères de la Bretagne, aux pays de brume dont l'aspect varie comme les sentiments humains.

Marthe reconnaissait le paysage parcouru avec Demarcys, naguère. Rien n'avait changé, mais comme le mirage de l'amour, la splendeur de juin s'était évanouie. La forêt, les grèves, la route n'étaient plus qu'un décor effacé.

La jeune femme descendit devant la maison des Sœurs.

Nous nous réjouissons de vous revoir,

chère dame, dit Mère Marie. Monsieur Ghaumette vous laisse ici, n'est-ce pas?

— Je reviendrai la chercher vers six heures, dit le médecin.

Marthe, dans le parloir, accepta le goûter offert par la religieuse. Celle-ci parlait du beau temps, de la pêche, des progrès de ses élèves, d'un pauvre vieillard qui allait mourir. Madame Chaumette écoutait sans entendre. Sortant enfin de sa rêverie, elle demanda :

— Pourrai-je trouver M. le curé au presbytère? Je lui dois une visite depuis longtemps.

— Certes, répondit avec empressement Mère Marie, vous trouverez M. le curé ! Jl ne sort guère à cette heure.

— J'y passerai en revenant de chez Mareau. Excusez -moi de vous quitter si vite, ma bonne mère.

Elle salua les Sœurs et s'en alla, serrant les plis de son manteau autour de sa taille alourdie.

Chérie Mareau se précipita pour la recevoir. C'était la plus jolie femme du village, une brune

souple comme un jonc. Ses joues gardaient un éclat vermeil sous leur hâle. Elle avait l'âpre saveur des mûres qui rougissent sur les branches épineuses avant leur pleine maturité.

Marthe admira le carreau fraîchement lavé, la gaine luisante de l'horloge, les belles images du mur, représentant la Russie et la France enlacées sous un portrait de M. Garnot. Dans un coin de la cuisine, un rideau cachait le berceau de bois où dormait un enfant brun, coloré et potelé qui ressemblait à sa mère.

Au bruit des voix, il s'éveilla et Chérie le prit dans ses bras pour le calmer.

— N'est-ce pas, elle est forte, elle est bien forte pour une petite de dix mois ?

— Elle est superbe, dit Marthe en caressant la joue de l'enfant.

— Ah! vous l'avez vue jeune, madame Chaumette. Elle n'était pas aussi jolie que maintenant. Elle faisait peur au monsieur de Paris. T'es belle, maintenant; t'es belle, mon amour !

Marthe rêvait. Demarcys n'aimait pas les

enfants, et la répulsion qu'il avait ressentie devant la petite Moreau, il l'eût éprouvée tout aussi bien devant l'enfant de Marthe. Jamais, avant son départ, l'idée de la paternité probable ne lui avait donné la moindre émotion. L'état même de Marthe choquait sa délicatesse d'artiste et dissimulait mal son dégoût pour les fonctions inesthétiques qui perpétuent les races. Il n'acceptait des réalités de l'amour que le plaisir. La fécondité ressuscitait en lui le mépris de l'Eve impure, et ses nerfs seuls s'étaient révoltés aux cris de l'enfantement entendus à travers les murailles.

Après avoir remis ses cadeaux à Chérie, madame Ghaumette se dirigea vers le presbytère. Une vieille femme introduisit la visiteuse dans le salon du curé. Marthe resta seule dans la petite pièce meublée de fauteuils en velours vert, d'une bergère voilée de rosaces aux crochets et d'un grand guéridon ovale. Sur le parquet ciré, un tapis de laine imitait la mousse. Des camélias rouges, à cœur de perles, y fleurissaient à intervalles égaux. Devant

chaque fauteuil, on avait placé un tabouret bas et une rondelle en tissu cordé devant chaque chaise.

La pendule représentait un sujet profane : une dame respirant des fleurs. M. le curé avait reçu cet objet d'art en héritage et le conservait à titre de souvenir. Les bougies des flambeaux portaient des bobèches de papier rose, et les lampes des bonnets grecs où se devinait la dévote patience de quelque vieille fille. Dans des cadres d'or, des chromolithographies montraient le Sacré-Cœur, le Saint-Père, saint Joseph armé de son lys. Et cet humble salon de prêtre campagnard, avec ses ornements d'un mauvais goût si naïf qu'il désarmait l'ironie, était presque agréable par sa propreté, son silence, la virginale lumière de ses rideaux blancs.

Le curé entra. C'était un homme de haute taille, robuste, avec une figure avenante, des cheveux gris, des mains de paysan. Il expliqua qu'il venait de tailler ses rosiers, et vanta la beauté des roses dont il récoltait, à chaque

Fête-Dieu, une moisson éclatante. Puis, sans fausse honte, il demanda à la jeune femme des nouvelles de sa santé.

— J'ai vu monsieur votre mari et il m'a dit que vous étiez souffrante. Il faut demander au bon Dieu la grâce de la santé, afin qu'un petit chrétien, tout joyeux de vivre, naisse pour la gloire du Seigneur.

— Je ne suis pas malade, répondit Marthe avec embarras... C'est mon âme qui souffre... J'ai de cruelles, d'affreuses appréhensions.

— Eh, madame Chaumette, dit le curé, rappelez-vous la parole de l'Écriture : « Quand une femme est à l'heure de l'enfantement, elle s'attriste, parce qu'elle ressent des douleurs; mais, ensuite, elle se réjouit, parce qu'un homme est né en ce monde. » Songez que les femmes des patriarches considéraient la stérilité comme un opprobre. Un petit enfant qui naît dans une famille chrétienne apporte la bénédiction de Dieu à ses parents.

Il parlait d'une voix tranquille, sans pruderie ni componction. On sentait en lui, sous le

prêtre, un simple •brave homme, point mystique, paternel à tous.

Marthe avait porté ses mains à sa poitrine. L'abbé crut qu'elle souffrait.

— Seriez-vous indisposée, ma chère dame? demanda-t-il, penché en avant, les mains à plat sur les genoux.

Elle répondit avec effort :

— Non... Ce sont vos paroles qui m'ont émue... D'ailleurs, je venais vous prier de m'entendre en confession... Je ne suis pas bien, monsieur le curé... j'ai le cœur malade... et personne... personne ne peut me secourir.

Une véritable stupeur figea les yeux bleus de l'abbé Gaillac. Il tenait madame Chaumette pour une épouse modèle, le docteur pour un homme de devoir, chrétien par les sentiments sinon par les croyances. Le passage de Jean Demarcys dans leur vie avait été si rapide qu'aucun commérage n'était venu jusqu'au curé. Il s'étonnait donc un peu que Marthe montrât tant d'angoisse et le choisît, lui, pour directeur.

182 L OISEAU D OKAGE

Troublé par un scrupule, il répondit :

— Mais, ma chère dame, vous avez votre confesseur ordinaire, le curé de votre paroisse. Je ne voudrais pas empiéter...

— Je vous en supplie, dit Marthe en levant vers lui un visage dont la pâleur l'effraya. Monsieur le curé du Château est plein de mérites, mais sa rigidité m'effraie... J'ai besoin de ménagements, de conseils... Ne refusez pas de m'entendre, je vous en conjure, monsieur le curé.

L'abbé pressentit des choses graves.

— Nous allons passer dans l'église, dit-il. Marthe se leva. Il remarqua le développement

de sa taille. Une pitié lui vint.

— Non, reprit-il, je vais vous confesser ici. Votre état vous donne le privilège des malades. . . Vous me semblez souffrante réellement...

Restez assise, là, c'est bien... Et maintenant, puisque vous ne pouvez vous agenouiller devant l'autel, recueillez -vous, humiliez votre cœur, ma fille.

Elle balbutia dans un sanglot ;

l'oiseau d'orage 18â

— Mon cœur... mon cœur brisé, mon cœur coupable et puni...

Le prêtre s'accouda au bord du guéridon, sa main cachant ses yeux, comme pour s'isoler de la pénitente, qui ne devait plus être qu'une voix. Un rayon de soleil, par la fente du volet, frappait de sa flèche d'or le corsage bronzé de la dame qui minaudait sur le cadran. Dans la rue vibraient des rires de petites filles. Et saint Joseph, le Pape, le Christ au cœur brûlant, semblaient écouter, frais et roses, avec des sourires pareils.

Marthe fit un signe de croix et récita le Confiteor, puis il y eut un silence.

Elle dit enfin :

— Mon père, il y a presque une année que je ne me suis approchée des sacrements. J'avais toujours été pieuse sans pratiquer avec une dévotion assidue... J'étais heureuse. Ma conscience ne me reprochait rien de grave et l'obligation de la confession m'était pénible car je n'avais pas de secrets. J'ignorais combien il est nécessaire à notre faiblesse de rejeter, devant

18i l'oiseau d'orage

un sûr confident, le fardeau de nos malheurs et de nos fautes. Pourtant, je me plaisais dans les églises. La religion m'apparaissait belle et aimable et le joug de Dieu m'était léger.

— Pourquoi donc vous êtes-vous éloignée delà Sainte-Table?

— De mauvais jours sont venus pour moi. Oh 1 mon père , je n'accuse personne. Ma lâcheté, ma complaisance m'ont conduite à l'abîme... Au printemps dernier, un homme est entré dans ma vie...

Elle respirait à peine.

— Continuez, dit le curé avec douceur.

Marthe s'écria :

— J'aimais mon mari. Je l'ai toujours aimé... Ne croyez pas que mon cœur ait changé pour lui... Est-ce que je savais cela, qu'on peut aimer deux hommes, qu'un amour honnête et béni ne défend pas toujours de la tentation?... Nous étions heureux et paisibles... Je vous l'ai dit; un homme est entré dans ma vie... Je le connaissais à peine... et il m'a perdue, vous dis-je, il m'a perdue... J'avais lutté d'abord...

l'oiseau d'orage 48o

mais le hasard m'a livrée à sa merci... et il m'a prise... et je me suis laissée prendre... sans résister. . .

Elle avait parlé, d'un trait, précipitant ses phrases, arrachant ses aveux comme des lambeaux d'âme qu'elle jetait tout palpitants, aux pieds du prêtre.

Il répéta :

— Continuez.

Mais elle ne pouvait parler... Le curé la regarda. Il la vit écrasée de honte et de douleur, à bout de courage. Compatissant, il murmura :

— Dites-moi tout, ma pauvre enfant. Quelle que soit voire faute, vous n'aurez pas commis le péché suprême en désespérant de la miséricorde de Dieu. Je suis moi-même rempli de tristesse, par l'aveu que je reçois de vous. Gravissez donc le calvaire de la pénitence, portant votre repentir comme une croix. Si vous vous détachez sincèrement de l'homme qui vous a séduite...

Elle sanglota.

— Je n'ai pas eu à me détacher de lui. Il m'a cruellement abandonnée et son souvenir est mort dans mon cœur.

— Eh bien, dit l'abbé, vous savez maintenant ce que valent ces tristes joies de la chair que le sacrement ne sanctifie pas. Dieu vous a châtiée par votre faute même. Soyez certaine que votre complice vous méprise aujourd'hui. Vous lui apparaissez dépouillée de ce charme qu'il aimait en vous comme un appât à sa luxure ; la laideur du péché est sur vous. Il oublie son crime pour vous accabler du vôtre, car l'homme est impitoyable pour celle qui se perd avec lui. Les passions, ma pauvre fille, ont une lie de haine ; leur vin délicieux laisse aux lèvres le goût de la mort. Considérez donc la misère de ces amours qui vous ont fascinée; habituez-vous à l'idée de l'abandon, du mépris, de l'indifférence plus cruelle que l'inimitié... Vous avez sacrifié pour rien votre pudeur, votre repos, le salut de votre âme. Pleurez toutes vos larmes, non sur le néant de vos espoirs adultères, mais sur les réalités sacrées que vous

avez méconnues. Pleurez sur votre mari, sur votre fils, sur vous-même... Puis, regardez vers Dieu. Il a pris en pitié votre remords sincère et il vous a fait une grande grâce en vous permettant le rachat par la maternité. Votre enfant...

— Mon enfant !

Elle tomba à genoux, dans les plis noirs du manteau qui s'élargissait autour d'elle.

— Ayez pitié de moi. Mon châtiment est effroyable. J'ai souffert tout ce qu'on peut souffrir sans mourir. Je suis venue ici, fuyant l'obsession du suicide, épouvantée par le secret que je porte en moi... Vous me parlez de la miséricorde de Dieu... Ahl priez-le donc, priez-le pour moi. Qu'il m'accorde un signe... que je connaisse le père de mon enfant !

Le prêtre eut un geste d'effroi.

— Je n'en puis plus, continua Marthe en sanglotant... Depuis sept mois, le doute me tue... J'ai beau réfléchir, violenter ma mémoire, je ne trouve aucun indice, aucun... Je n'avais rien prémédité... J'ai passé, malgré

moi, des bras de mon mari aux bras de l'autre... Oh! Dieu, quel souvenir 1 Celui qui fut mon amant m'a abandonnée dès qu'il a connu mon état. Je ne le reverrai jamais. Son départ m'a laissée presque insensible. Tout le mal qu'il pouvait me faire, il l'avait fait... Je n'ai plus de pensées que pour l'enfant, l'inconnu qui va naître... Le fils de Jean? le fils de Pierre?... Si Dieu ne le marque pas d'un signe, je ne saurai jamais...

Elle resta prosternée, à bout de forces, ayant versé toutes ses larmes, abattant aux pieds du prêtre toute la douleur, toute la misère féminine. L'enfant frémissait dans son flanc, ébranlé par l'écho de son épouvante. Le curé craignit de la voir mourir.

— Relevez-vous, dit-il, et calmez- vous.

Ménagez l'innocent que Dieu appelle à la vie... Reprenez votre sang-froid et prions.

Il prit sa tête entre ses mains. Qu'allait-il dire à cette femme? Elle avait failli ; Moïse l'eût lapidée devant son peuple, devant les Tables de l'ancienne Loi. Les juges de tout temps et

l'oiseau d orage ISO

de tous pays l'eussent condamnée. Mais le prêtre voyait se lever pour la défendre, la pécheresse Samaritaine et Marie de Magdala. Miséricorde à la chair qui s'est émue, au cœur qui s'est égaré, à l'âme qui n'a pas douté de Dieu. Un geste évangélique, à travers dix-neuf siècles, détournait les pierres de ce front,

Marthe se calmait peu à peu. Avec les larmes, le trop plein de son angoisse s'en allait d'elle, doucement. Le curé avait achevé sa prière. Il parla:

— Vous demandez un signe à Dieu. De quel droit? Il lui a plu d'envelopper de mystère l'œuvre de la nature pour rendre nécessaire la fidélité de l'épouse et la confiance de l'époux. Il a institué le mariage afin que la certitude de ^a paternité en légitimât les devoirs. Vous, femme coupable et repentante, vous redoutez d'introduire un étranger au foyer conjugal. Eh bien, je vous le dis, votre enfant appartient à votre mari selon la loi, selon Dieu, peut-être môme selon la nature. Puisque vous ne savez

rien, ne risquez pas d'égarer un ressentiment sacrilège sur la chair et le sang de votre mari. Je vous interdis toute autre hypothèse; je vous défends d'arrêter votre pensée sur les détails de votre faute. L'absolution l'efface. Celui qui en fut le complice sera pour vous comme s'il n'avait jamais existé.

— Est-ce possible, dit Marthe, je pourrais oublier !

— A cause de l'enfant, oui. Son intérêt doit primer le vôtre. Ne vous complaisez pas dans la langueur mortelle de vos souvenirs. Vous aimeriez votre tristesse et peu à peu, le goût de la vie mourrait en vous. Vous n'êtes pas une nonne contemplative. Vous avez des devoirs actifs. Allons, secouez la cendre et la fange du passé. Avec vos douleurs et vos remords, créez en vous un amour nouveau pour une vie nouvelle. Unissez, dans la môme tendresse, votre mari et vos deux enfants.

Elle joignit les mains.

— Vous me sauvez.

Le prôlre murmura les paroles de l'absolution et tout en bénissant Marthe inclinée, il songeait dans son cœur :

« La paix soit avec cette âme. Elle ne péchera plus. »

En sortant du presbytère, Marthe Ghaumette entra dans l'église.

Elle l'aimait, cette pauvre église sans dorures, sans orgues, sans vitraux, que des matelots seuls pouvaient trouver belle . Elle aimait l'autel très humble, les rangées de bancs, les statues, les ex-voto pendant à la voûte, barques minuscules offertes par les marins que l'Étoile de la mer avait sauvés du naufrage. Près de la grande porte, on avait placé des épaves, des proues de navire aux sculptures rongées par les flots, et que la piété populaire respectait

comme les seuls monuments consacrés aux morts inconnus, aux morts dont les âmes communiaient avec les âmes chères des parents et des amis défunts, là-haut, dans l'Église triomphante.

Marthe s'assit à l'écart, sur le dernier banc. Le jour de cinq heures était déjà crépusculaire. L'odeur des jacinthes fleurissant l'autel de la Vierge se mêlait à l'odeur d'encens dont les murs étaient imprégnés. Marthe sentait sa peine se dissoudre dans ces parfums, dans ce clair obscur qu'étoilait le lumineux rubis de la lampe du sanctuaire suspendue par trois chaînettes d'or.

La porte s'ouvrit. Mère Marie entra, précédant une troupe de jeunes filles qui défilèrent deux par deux, dans un muet recueillement. Les plus jeunes n'avaient pas moins de douze ans ; quelques-unes se fanaient déjà. Deux vieilles suivaient, coiffées de l'antique coiffure oléronnaise, véritable mitre de mousseline montée sur un carton. Aux rubans bleus qui se croisaient sur leur poitrine, à leurs médailles

d'argent, Marthe reconnut ces « Enfants de Marie » dont elle avait fait partie autrefois, avant son mariage.

La petite procession traversa la nef pour aller s'agenouiller devant la statue de la Vierge, après une grande révérence au tabernacle. Un murmure de prière courut, et, au signal donné par la religieuse, des voix fraîches, novices et mal assurées encore, entonnèrent VAve maris Stella.

Marthe se courba sur son prie-Dieu. Une supplication ardente montait, des profondeurs de son âme, vers cette Vierge vêtue d'azur, qui souriait, les pieds nus posés sur le serpent, portant le fils qui l'avait faite grande entre les femmes. Des souvenirs de litanies, des fragments d'hymne flottaient dans sa mémoire, se mêlaient à sa prière, et paraphrasant le cantique des jeunes filles, l'invocation de la pécheresse s'élevait :

« Ouvre-toi, porte heureuse du ciell Étoile de la mer, lève-toi I Je crie du fond de l'abîme, en plein naufrage, toute meurtrie par les

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tempêtes de l'amour. Depuis deux mille ans, ô Marie, Eve pleure à tes pieds. Change son nom *, brise ses liens, toi que salua Gabriel, Vierge très douce.

» J'étais bien petite encore quand ma mère m'apprit ton nom. A douze ans, je parus devant ton autel, sous le voile blanc et la couronne blanche. Le jour de mes noces, au seuil de l'église, mes compagnes, portant ta bannière, vinrent en chantant me recevoir. Je t'implorai pour mon premier-né, en le présentant au baptême. Hélas 1 des gens m'ont dit plus tard que tu étais un vain symbole, que Jésus était mort tout entier sur la croix... Mais je sais que ces gens ont menti, car la vie, sans l'espoir chrétien, serait trop affreuse, et malgré mes fautes, un reflet de ta pureté demeure en mon cœur. Ma foi n'a pas chancelé. Ce qui m'a éloignée du sanctuaire, ce n'est pas le démon de l'orgueil, c'est l'amour. Tu ne l'as pas connu. Vierge très pure ; tu n'as pas su

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