‹ L'oiseau de proie: drame en cinq actes et six tableauxChapitre 17 sur 118 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

JEAN

Voyons, voyons. Madeleine, tu t'alarmes h tort. Rose, ta digne fille, est une brave et honnête enfant, bien aimante et bien confiante. Si elle avait un chagrin, elle te le conterait, tu me le confierais et nous la consolerions de notre mieux. D'ailleurs, que lui manque-t-il ici, et quel chagrin pourrait-elle avoir? Tous ses petits caprices sont des ordres pour nous. Elle aime les oiseaux et les fleurs, choses gaies et belles, sa chambre est toujours chantante et parfumée.

MADELEINE

Il y a trois jours qu'elle n'a changé l'eau de ses fleurs, et sans moi ses oiseaux seraient morts de faim.

JEAN

Diable ! Est-ce qu'il y aurait de l'amour là-dessous ? Dame, elle a dix-sept ans, et à cet âge-là, Madeleine, vous aimiez mieux le dimanche, aux Barreaux-Verts, danser avec quelqu'un de ma connaissance qu'avec tout autre.

MADELEINE

C'est vrai, Jean, mais ma mère le savait; et nous ne menons pas Rose à la danse.

Parce qu'on ne danse plus maintenant; mais une j oune fille peut bien remarquer un joli garçon. — Que diable, les filles sont faites pour être épousées ! — Un de ces jours, Rose te fera ses petites confidences. Et si le gars est un honnête sujet... un bon ouvrier.

n L'OISEAU DE PROIE.

MADELEINE

Rose n'aimera jamais un ouvrier.

JEAN

Et pourquoi? que sommes-nous?

MADELEINE

Tu lui as laissé recevoir une éducation au-dessus de son état.

JEAN

Ma chère Madeleine, tu connais mes idées : il n'y a pas d'état au-dessus de celui de l'homme qui s'endort chaque soir en se disant: J'ai gagné ma journée. On m'appelle Jean Peuple, et j'en suis fier et plus glorieux que si l'on m'appelait baron, comte ou duc, car ces noblesses-là, vois-tu, Madeleine, comptent leurs quartiers, tandis que la noblesse du peuple, vieille comme le monde, remonte au premier homme qui a travaillé.

MADELEINE

Tu as de grandes idées, Jean, tu crois que le monde se gouverne par elles, et les petits détails de la vie t'échappent.

Viennent les jours d'épreuves, Madeleine, ce qu'à Dieu ne plaise ! tu me retrouveras fidèle à mes prin^ cipes. En attendant, accompagne-moi jusqu'à la fabrique, puis tu iras au-devant de Rose, car il se fait vraiment tard.

Page 1