SCÈNE I
PELLEGRIN
Du repos!* il n'en est plus pour moi.
JEAN
Plus l'épreuve est rude, monsieur Pellegrin, plus il faut préparer ses forces pour la lutte...
PELLEGRIN, se levant
Lutter, mon pauvre Jean, je ne le peux plus.
JEAN
Le désastre est-il donc si complet?
PELLEGRIN
Jean, vous êtes un honnête homme, un cœur loyal, vous comprendrez que je ne puis survivre à cette dernière honte : la faillite !
JEAN
Si fait, vous survivrez ! — Si grands que soient les malheurs dont le sort nous frappe, il nous laisse toujours des devoirs plus grands à remplir, et la satisfaction d'accomplir les uns nous aide à supporter les autres.
PELLEGRIN
On voit bien, mon cher Jean, que votre vie a toujours été douce, et que toutes les calamités ont passé devant votre logis sans s'arrêter. — Vous avez la philosophie des gens heureux.
JEAN
Je ne me fais point une arme de mon bonheur pour insulter à l'infortune, monsieur Pellegrin, mai s je crois
sincèrement que rien n'est irréparable en ce monde, tant qu'on a bons bras, bon courage et vaillant coeur. — Si infortuné que puisse être un honnête homme, il n'a pas le droit de désespérer, tant qu'il reste debout autour de lui quelques-uns des heureux qu'il a faits.
PELLEGRIN
Les heureux que j'ai faits seront, grâce à ma ruine, des infortunés demain. — La fermeture de la fabrique les dispersera, — et qui sait si, dans quelques mois, ud seul d'entre eux me reconnaîtrait? (Il retourne s'asseoir.)
JEAN
L'humanité est moins ingrate que vous ne le supposez, monsieur Pellegrin, et si elle a des haines vivaces, elle a aussi, — croyez-le bien, — des reconnaissances qui ne meurent pas.
PELLEGRIN
Vous jugez le monde d'après votre cœur, qui est excellent, Jean !
JEAN
Je le juge d'après mes yeux qui sont bons. — Ce sont les éternelles injures et les constantes railleries dont on accable le peuple qui le rendent mauvais. — Ce sont les flatteries maladroites de ceux qui sentent en lui le roi de l'avenir qui l'égarent parfois. — Mais quand ses véritables amis s'adressent à lui et lui parlent sa langue, ils le trouvent ce qu'il est réellement : juste et loyal, fort et doux, grand et bon !