‹ L'oiseau mécanique; piece en quatre actesChapitre 26 sur 89 · ACTE PREMIER 6l · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER 6l

tout de suite que d'y être condamné. (// s'appj'oche du balcon et désigne le fleuve du doigt.) Regarde les navires, ils sont peut-être la plus belle, la plus audacieuse création de l'industrie humaine. Rien qu'à les voir, mon cœur est agité, mon âme envahie par un désir brûlant de m'en aller avec eux à travers l'immense océan vers les pays dont ils portent les produits et les parfums dans leurs cales. profondes. Oh ! navires venus de lointaines contrées, habités par des hommes inconnus, aux yeux mélancoliques et enfantins, vers quelles côtes mystérieuses cingleront-ils au prochain voyage? Bondiront-ils, l'étrave agressive, à travers le troupeau houleux des vagues noires que le vent inquiète? Ou se baigneront-ils mollement dans les flo^s verts d'une mer calme? Verront-ils la terre du crépuscule éternel où le compagnon du Renne se construit des huttes de neige? Aborderont-ils dans une de ces îles merveilleuses où l'on trouve l'or, les pierres précieuses, où chante l'oiseau du paradis et se cache le crotale gonflé d'un venin subtil et sans merci ^ Verront-ils les forets désordonnées des tropiques où la nature est efilVayante de beauté; les archipels de l'Extrême-Orient où, sur des volcans à peine éteints, semble se préparer une humanité nouvelle et redoutable^ Mais qu'importent les chemins suivis! Partout ils se heurteront au tumulte magnifique de l'existence et

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ceux qui s'en iront avec eux ressentiront la joie de vivre! Oui, la joie de vivre, car c'est bien là la vie : marcher, voir et retenir. Voir le présent, voir ce qui est surtout et non ces éternelles rêveries qui vous accablent, qui vous rendent semblables aux inertes fumeurs d'opium, obsédés que vous êtes par un vain passé, dont vous regrettez la beauté peut-être chimérique et la grandeur certainement morte!

Rosette {j-etitre vêtue d'un kimojio japonais).

Q.ue se passe-t-il? On vous entend discuter jusqu'à côté.

Paul.

Francis part en mer avec V Icare.

Rosette.

Ton père a donné son consentement enfin ? C'est une jolie carrière, Francis. J'ai connu un officier de marine à Ostende. Un chic type qui payait du Champagne autant qu'on voulait. Un jour, il a parié...

Paul {V interrompant).

Voyons, Rosette, laisse ça. Ce devait être un imbécile, ton officier.

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