‹ L'Oiseau noir dans le Soleil levantChapitre 23 sur 24 · L’ABIME SOLAIRE · texte numérisé non relu

L’ABIME SOLAIRE

En avril, précédé par Ja floraison prophétique de la branche de prunier, commence sur toute la terre le travail de l’Eau, acre servante du Soleil. Elle dissout, elle échauffe, elle ra-. mollit, elle pénétre et le sel devient salive, persuade, mache, mélange, et dés que la base est ainsi préparée la vie part, le monde végétal’ par toutes ses racines recommence & tirer sur le fonds universel. L’eau acide des premiers mois peu 4 peu devient un épais sirop, un coup de liqueur, un miel amer tout chargé de puissances sexuelles, de méme que les clairs éthers — d’avril, les pales verdures, les lumineuses floraisons du Cinquiéme Mois dans la féte infinie du sang frais, se foncent jusqu’a l’uniforme, jusqu’au sombre silence, jusqu’é la noire”

congestion de juin. Tout se détend, un soleil brouillé entre deux typhons est placardé dans le ciel fatidique de septembre. On pourrait écrire sur votre calendrier spirituel : Période de 1’inquiétude, c’est fini et qu’est-ce qui va arriver ? Humeurs changeantes, accds de rage, désespoirs, ennuis, invasions de brouillard, 4 d’améres insinuations se mélent des sourires incertains, ferveurs accablées, sanglots, bouffées, stupeurs, immenses crises de larmes aprés lesquelles on s’apercoit que le paysage au lieu d’atre éclairé par l’espérance ne l’est plus que par le souvenir. Et puis il est arrivé un matin que l’Ame tout entiére avec d’indicibles délices a frissonné sous un souffle sévére ! Rien n’est fini mais au contraire tout commence, c’est comme un coup de trompette! et l’homme avec la nature apprend que le moment est venu pour lui de se dépouiller, non pas comme un malade qui se met au lit mais comme un athléte qui se prépare 4 une lutte inexorable. Peu a4 peu en toutes choses |’élément fixe et pur l’emporte sur la chose précaire et trouble, le vent souffle et le ciel se nettoic, d’une force égale et continue, déplagant un immense air,

ahs L OISEAU NOIR

il souffle du méme cété! Les portes du Nord

se sont ouvertes, le Régne de l’Esprit com- mence ! et tous les tuyaux de l’orgue l’un aprés l’autre, depuis les groupes de colonnes, depuis les faisceaux de canons, depuis les guirlandes de cannes et de flageolets jusqu’aux plus:

minces chalumeaux, entre en jeu sous les poumons de la mer ! I] n’y a pas moyen de résister: au ronflement général, tout ce qui est flite) piaule, tout ce qui est corde se tend, le sang’ brile, la grande symphonie passe en tempéte, et tout ce qui avait commencé par le désir se. termine par le son! Ah, pour répondre a ce) souffle inépuisable, et la graine une fois en. sécurité, la nature n’avait pas trop de cette, prodigieuse accumulation de combustible, et) sous la réquisition de la Banque elle liquide) d’un seul coup tout son papier, il n’est valeur: que de l’or ! Impossible de résister plus longtemps 4 la nécessité de l’évidence et refuser cette lumiére & moi dont j’étais débiteur ! Je. suis interrogé avec le feu et je m’accuse dans, la flamme ! sous |’insistance de |’Esprit tout ce: qui était existence en moi est devenu couleur:

~ et tout ce qui était action est devenu intelli-

| DANS LE SOLEIL LEVANT ~— ahd

mence. Je ne survivrai pas éternellement a un Bae mangé par la gloire ! De ce feu qui me détruit je suis passionnément complice. On a jet6 tout, on marche sur les étoffes et les trésors et une longue fumée bleue s’échappe des écuries du soleil! On a ouvert pour un aprésmidi la grille des jardins de la Fable ! Plis sur plis, les montagnes et les vallées & perte de vue disparaissent sous un cimetiére de pourpre. Kt quand un souffle parfois agite ces cuves aveuglantes, le flanc des montagnes apparait et l’on voit des monstres noirs remuer au fond de V’abime solaire.

Tokyd, novembre 1926.

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