JULES OU L’HOMME-AUX-DEUX-CRAVATES
JuLes. — Je ne sais pourquoi il vous a pl| de m’affubler de ce nom de Jules qui a quelqu! chose de joufflu et de giboyeux.
Le poire. — Mon cher Jules, c’est & caus de ce creux au milieu de vous comme un co} net de dictaphone qui me permet de commu niquer commodément avec les silos de noti cavité intérieure, je dis notre puisque c’est ¢ " moi que vous tirez tous vos moyens d’exii tence, je néglige la réalité matérielle. M giboyeux est un mot auquel je ne me ser pas attendu.
JuLtes. — Eh bien, je vous en fais cadeai comme vous m’avez fait cadeau de cette douki cravate du J et de 1’L, sans parler de ce pe}.
mceud coquet & la Fanfan es pour finir mon mom. |
Le porte. — Je, Ju, je trouvataidins ce nom ,de Jules quelque chose de caressant, de confidentiel et de juteux qui devrait vous faire ‘plaisir. Jules César descendait de Vénus comme vous savez. Le J et 1’L ne sont pas des cravates Mais la double oreille proverbiale, s’il vous plait, avec quoi vous m’écoutez.
JULES. — Que de choses il me faut entendre |
Lr poz:te. — Vous m’écoutez si bien que ce n’est presque pas la peine de parler. Oui, des ‘choses me reviennent de vous dont sans votre gracieuse collaboration je n’aurais presque pas compris que c’étaient des paroles.
Jutes. — C’est mon métier d’écouter. C’esb pourquoi vous m’avez pris avec vous. Un kodak ne vous aurait pas rendu les mémes services. Je ne vois pas seulement, j’entends. Il faut une certaine pratique pour entendre ce que les yeux voient.
Lz pore. — Alors c’esb aujourd’hui, cher que nous allons nous mettre ensemble
& ce grand poéme que vous m’avez commandé depuis si longtemps et que toutes sortes d’ex-
cuses et de besognes m’ont permis jusqu’a ce jour de différer ?
JuLes. — Excuses, je l’espére bien, que ces dix jours de croisisre que nous allons fair ensemble sur la mer jolie déja ont liquéfiées.
Le porTeE. — Si vous voulez mon avis, j vous dirai que les poémes se font 4 peu prés comme les canons. On prend un trou et on met quelque chose autour.
JuLEs. — Cela veut dire, je suppose, que le:
poeme serait moins une construction ligne A ligne et brique 4 brique et une matiére 4 coups de marteau que le résultat d’un effondrement intérieur dont une série d’expéditions ensuite auraient pour objet de déterminer les contours.
Le porte. — Les barriéres rompues, notre dame est envahie et beaucoup d’hectares de terre cultivable sont remplacés par cette eau désirante en nous qui regarde et qui est sensible.
Jutes. — De sorte que le poéme n’a de limites que provisoires et derriére |’horizon écrit par les jours de grande visibilité il serait possible de distinguer les essais d’une autre enceinte bleue.
‘Le poite. — Idée qui se corrompt dés qu’on
1 formule, mais il est certain que toute émoion qui se produit dans le coeur est toujours la recherche de nouveaux rivages.
JuLes. — J’aime autant prévenir Monsieur ue si dans ce poéme que vous allez me donner Aabriquer il y a une histoire 4 raconter quelpnque, il n’y a plus de Jules, c’est Emile ou "ma qu'il vous faudra appeler.
Le poETE. — Tout doux, rien qu’une petite istoire, mon cher Jules, pour amuser et enprmir le lecteur et A l’abri de laquelle cauteusement nous vaquerons 4 nos petites opéxtions | ‘Jutes. — L’amour surtout! Ah, assez! la rbe ! la barbe! J’en ai assez de toutes ces istoires idiotes !
Le porte. — Pardon. Le grand savant Freud » dit-il pas que la convoitise sexuelle est expression méme et le voeu de notre nature plus profonde ?
| Jutes. — Il n’y a rien de plus faux Ce ne {nt pas les gens qui crient le plus fort qui sont \s plus importants. C’est comme cette idée \ouio, le méme Freud, que le petit enfant qui
se met un doigt dans la bouche cherche a ; procurer une sensation érotique |!
Le pokreE. — Ce sont les gencives qi l’agacent tout simplement ou I’instinct c téter.
JuLes. — Ou, si vous voulez faire 1’homm profond, dites que c’est la premiére forme ¢ la communion avec sol-méme et qu'il veut :
procurer le sentiment de sa propre identité.
y a dix autres explications tout aussi bonne Il se prouve 4 lui-méme qu'il est 1a.
Le porte. — Cependant nierez-vous au for de vous-méme cette espéce de contaminatic sournoise ?... |
JuLes. — Tout le monde connait ces hd:
incommodes qui n’aiment rien tant que méler de ce qui ne les regarde pas.
Le pore. — Eros ne serait donc pour vo qu'un héte ?
Jutes. — Un parasite si vous voulez.
théories ne coutent pas cher. Pourquoi n’ rais-je pas la mienne aussi bien que ce M sieur de Wien, Autriche ?
LE porte. — De sorte que selon vous le soin génital et l’appareil qui lui sert d’orga)
DANS LE SOLEIL LEVANT a15
evait une espéce de greffe, quelque chose a ‘nous de semi-étranger...
Jures. — Presque un étre vivant qui n’est ‘pas nous et qui profite de nous. :
| Le pobre. — Quelque chose comme un cancer |
Sues. — Ul faut bien exagérer pour se faire comprendre. C’est quelque chose de nous et qui n’est pas hous, qui ne nous sert pas, mais qui nous exploite, l’exploitation de individu par le bourgeon et par Venfant futur, un imstrument plus encore qu'un organe. Une femme — qui accouche, comme on voit qu’elle est en proie 4 la vie! On s'est servi de cette femme. Et Vhomme, c’est pareil. Rien de vraiment fondamental et essenticl. C’est 1a le sujet de tous les drames. Nous portons au plus intime de notre chair cet étre & nous accroché qui vit de notre mort eb qui a d’autres fins que les notres.
LE pore. — Toujours vigilant, toujours 4 Vaffat, enraciné au plus intime de notre syst@me nerveux et relié A notre pouvoir d’imaginer par le lien fort de la délectation.
Jutes. — L’4me admire, elle se complait, |
elle désire, et notre appareil A semence aussit6t. se jette sur tous ces sentiments pour les exploiter 4 son profit. Mais ne dites pas qu’il les a satisfaits, c’est tout le contraire. Il les a d’abord défigurés et ensuite exterminés, non pas consommés mais assommés. Entre |’amour que nous avons pour une femme et la satisfaction de cet amour, Don Juan sait qu’il y a une différence radicale. Il y a un certain point of — les routes ont divergé et celle o& nous sommes ‘nest plus la vraie. On nous avait promis autre chose. I] ne faudrait pas beaucoup me presser pour me faire dire qu’Eros est un appareil pour faire avorter 1’4me au profit de la chair. Ah, si on le laissait faire il aurait bientdt fait de nous abrutir et de nous écrouer !
Le poire. — Toute la vie n’est qu’une série de disputes et de transactions avec ce locataire inexpugnable.
Jutes. — La musique de temps en temps nous rend le sentiment de notre liberté..
Le pore. — Et cependant c’est cet ennemi en nous qui donne a notre vie son élément dramatique, ce sel poignant! Si notre Ame n’était pas aussi brutalement attaquée, elle
dormirait et la voila qui bondit, c’est la lutte du tigre et du dragon ! Il faut toute mon 4me pour lutter contre toute ma chair. Pas un nerf assoupi, pas un ressort ignoré que cette flamme subtile qui voudrait tout de nous ne vienne retrouver et solliciter. C’est la lutte qui esb l'apprentissage de la victoire! Que parlionsnous de cancer tout 4 l’heure ? Nous ne serons libérés que par quelque chose d’affreux ! Béni soit ce créancier qui nous saute a la gorge et qui nous oblige 4 nous acquitter tant bien que mal de cette vie que nous avons recue et qui me réclame péle-méle ce que je dois et ce que je ne dois pas! Notre 4me était aux fers et ce n'est pas la musique qui brise le fer et jes parfums qui fendent la muraille.
JuLes. — Tout de méme comme ce serail reitil si au milieu de cette vie criarde il y ivait quelquefois une tréve, un armistice entre s sexes, un lac de chant, une espéce de caraval enchanté ! une espéce d’intervention Jujaire, comme la June qui nous débarrasse de j.otre réalité et donne 4 chacun de nous une ‘géreté et une allégresse de fantémes.
| Le pokre. — Si nous étions pour quelques
heures délivrés de l’intérét, de cette préoccupation corrosive de tirer profit ou volupté les uns des autres, de l’envie, de l’orgueil, de la cupidité et de la luxure, si nous étions comme: de bons enfants sans malice qui jouent et se: prennent par la main! et si, quand les mau-.
vais sentiments essaient de revenir, que la jeunesse en nous soit la plus forte et que tout cela soit emporté par une espéce de rire et de vals triomphale ! Si les relations entre l‘homme el la femme en particulier pouvaient cesser pout un moment d’étre empoisonnées et que la joie entre eux serve de rangon 4 l’amour !
Jutes. — La pureté comme elle est la cle des ccours eb des Ames est aussi celle de Il nature. Pourquoi l’enfance nous apparait-el comme un 4ge d’or sinon parce que no étions nets alors de toutes ces passions ror geantes ef que nous ne portions pas sur not front la flétrissure de Cain, difformes et défo» mants. C’est pourquoi il n’y a pas de cri plus horrible que de souiller le coeur d’ enfant. -
Le ponte. — Cette petite disoulpatoe nous}, permis de gagner du temps et il me sem’
qua l’abri de nos théories antiviennoises cette idée d’un potme considéré non plus comme une émersion mais comme une lacvne com- mence 4 gagner silencieusement des couches de
plus en plus claires de votre esprit.
JuLes. — Du moins il s’efforce conscien-
cieusement de créer le vide approprié a la
goutte grossissante de votre pensée.
Le poste. — Je parle d’un potme qui s’obtiendrait par une espéce de décantation, de soutirage du site. Rien qu’un petit mot de
temps en temps qui fasse que ces iles n’aient
plus assise sur la mer mais sur une espéce de matiére radieuse et de vide intellectuel.
Voyez ! Les choses n’ont pas changé mais par une espéce d’opération mystérieuse, sans qu’on y voie rien, la matérialité, disons plutdt l’actualité par en dessous leur a été soustraite. Si l’on frappait dans ses mains tout s’évanoulrait. Tout a l’heure il y avait des villages, des rochers, des arbres, des bateaux, — et la-bas un volcan qui fume, — rien n’a changé et & la place de tout cela il n’y a plus que des mots. Tout ne tient plus ensemble que par ce mot secret, par cette communication ¢élémentaire,
tout est suspendu au sein de l’esprit. I] n’y a plus de poids, il n’y a plus entre les choses que cette convention tacite, cette secréte intelligence.
JuLes. — Vous dites qu’il n’y a plus que des mots, je n’aime pas cette idée d’émiettement. I] faudrait que le poéme fit une espéce de continu verbal, une espéce de grande nappe prosodique.
Le porETE. — Ce qui ressemble le plus & ce que nous avons dans l’esprit ce sont les Georgiques de Virgile ou surtout |’Enéide. |
JuLtes. — I] n’y a rien de plus divin au monde que les six premiers Livres et cependant 1’on se rend compte que les six derniers, si le pote avait pu y remettre la main, les auraient encore surpassés & la fois par l’art et par l’ineffable tendresse du sentiment. La, méme les combats de cavalerie, tout se passe comme au sein d’une liqueur céleste.
Le porte. — C’est l’enchaatement de la prosodie qui, recevant méme les termes les plus vulgaires, leur confére un mouvement sacré.
JuLEs. — Quelque chose comme ce qui est offert & nos yeux en ce moment, cet événement
"un immense jour d’automne sur la mer! Et oyez, par un effet de mirage, les deux pointes le chaque ile ont l’air de se décoller de 1’eau, m dirait qu’elles vont s’envoler !
Le porte. — Oui, ces pointes qui se détahent et qui se rebroussent, on dirait les accents irconflexes des pagodes |!
JuLes. — Tout cela fera partie de notre 90e@me 2 Oui? ces files l’une derriére |’autre i voyage vers l’horizon, ces rues d’eau dans Dutes les directions, ce caillou carié a qui la ner fait une bague de neige, ce pin seul surviant du bateau qui a apporté les dieux ?
Le pottre. — Oui, tout cela en fera partie et ins aucune description. Pour me représenter pau ruisselante je n'ai besoin d’aucune photo- -aphie. Il me suffit d’avoir soif.
| Jutes. — Et ce typhon dans le port de Kobé, it ouragan de pluie et de soleil, ce vent vible, la mer fouettée, souffletée, fumante, fujeusement sanglée 4 coups de verges ?
(Le pokte. — Oui, tout cela sera mélé 4 ces jngements de rizi¢res autour de nous et 4 ]’in- }strie des marais salants.
\Jutes. — Et ce motor-boat dans la lumiére
de sept heures du matin, qui filait vers nous, soulevant deux grandes lames d’eau 4 1’avant !
Le pottr. — ... Comme |’Ange au premier chant du Purgatoire que l’on nous dépeint glissant vers Dante et Virgile émergés de la Malébolge.
Jutes. — Et vous ne me jouerez , pas un de vos sales tours habituels ? Vous ne m’enga:
gerez pas dans une... Oh! et il y aura aussi le Chateau Noir d’Okayama & xe détour de ki riviére comme un tas de petites maisons che:
vauchant et empilées “en croix l'une su autre
Le pohte. — ‘Aussi, — et également ce ja din de cycas comme une ménagerie d’hydr et de monstres emplumés.
Jutes. — ... Je veux dire dans une de ce histoires dont on ne sait plus comment se dép) trer. Il n’y a rien de plus facile que de fan entrer un bonhomme sur la scéne, mais c’ le diable ensuite de le faire sortir honorabl ment. Partir, ca va toujours bien, mais ennui qu’on soit forcé d’arriver !
Le porte. — Ces chemins qui ménent qui que part, nous ne sommes plus en France |
dja l’oeil a fait tout le voyage avant que le pied gauche se soit séparé du pied droit. Mais ici il n’y a pas de chemins, il y a un centre vers ‘Tequel les eaux du ciel pélerinent par toutes -sortes d’ geliaed de ae et de détours.
i Ju la Mer oan connait tout le principe da Jardin Japonais. Celui du Jardin Francais...
Le pokte. — Celui du Jardin Francais est l’idée de la Vallée que nous imitons par l’allée, eb le confluent par le carrefour ou quinconce ou les directions qui se heurtent rejaillissend vers le ciel sous la forme de jets d’eau et de sculptures en un poéme passionné. Les lignes a droite et 4 gauche de la gouttiére qui nous conduit, ce sont les murailles de la charmille ou les bordures du buis. Les églises et les chateaux sont remplacés par ces statues décoratives, ces attitudes pales, qui historient les haltes de notre méditation. Une terrasse pas a pas 4 l’allure de la riviére que nous cétoyons. JuLes. — La riviére... pas & pas... n’allons pas si vite ! Tout d’abord le jardin frangais est un domaine autour d’un chateau. On suit trés ‘bien le progrés qui va de |’édifice féodal avec
ses tours aux tonnes maconnées de Chambord et au complexe Louis XIII avec ses galeries et | ses pavillons. Les anciennes douves ont été |
comblées ou remplacées par un pourtour de terrasses, d’orangeries et d’esplanades. Audevant la cour d’honneur prolongée par des parterres, un tapis carré, une aire, une espéce
d’antichambre et de plateau exposé de tout cdté |
a l’inspection de ces rangs de fenétres superposés. Il faut tenir le monde 4 distance respectueuse et c’est pourquoi on a rempli tous les blancs avec des ramages de buis décoratifs
semblables aux fioritures de la plume sur une — feuille de papier pour gu’on n’y mette pas
autre chose.
Le poi:te. — En réalité cette cour dont vous parlez, c’est le perron, le quai de départ, d’ou s’écartent vers tous les points du domaine les chemins d’exploitation. Vous retrouvez ces allées de nos chateaux dans nos chemins de ferme avec leur double rang de pommiers, dans ces layons et tranchées qui servent 4 l’aménagement de nos vieilles foréts.
JuLES. — Ce promenoir dont vous parliez le long de la riviére qui nous entraine et 4
| DANS LE SOLEIL LEVANT 225 aquelle nous jetons un long regard avant de 10us y arracher, avant de revenir en arriére & -ontre-courant, il est bien vrai que c’est |’essentiel de nos jardins avec leurs canaux de sable -ectilignes. Partir, revenir, repartir et revenir sncore, une conférence, un va-et-vient incessant entre l’horizon ou la forét et la maison pareille A une préfecture de cette circonscription rurale.
Le potte. — On pourrait dire qu’en France lo jardin est une accommodation progressive du paysage a notre utilité, 4 notre godt eb 4 notre agrément personnels. Le champ devient pelouse et parterre, les luzernes et les blés cédent la place aux légumes et aux fleurs, le cadastre devient dessin, la forét s’aligne et se peigne. Le jardin est une préparation 4 une nature de plus en plus vaste et indéfinie qui de toutes parts nous enveloppe et nous invite. Mais au Japon le jardin est une invitation 4a ne pas bouger.
Jutes. — De 1A tout d’abord un des éléments essentiels de ce paradis, Ja paroi devant nos yeux, le flanc de montagne, le talus végétal qui empéche le regard de passer outre. Vous
vous rappelez tous ces jardins bouddhistes d Kyot6 et d’ailleurs ?
Le potte. — Un mur uniforme repousserait le regard en le meurtrissant. I] y faut cette: pente 4 gravir qui occupe notre effort imagi-natif et, pour servir de voile aumonde en amor-tissant notre curiosité, cette vivante surface: d‘herbes et de feuilles artistement variées., On a bien soin de les choisir telles que, sans: flétrir l’étoffe toujours fratche et brillante,, chaque saison passe sur elle en lui laissant sai trace.
JuLes. — Si une percée nous est ouverte sur’ le paysage comme A Mité, on a bien soin de:
le séparer de nous par une bande oblique de:
- buissons taillés en boules, comme si nous:
jouissions d’une vue de la terre cultivée a travers un nuage du haut du séjour des Im-.
mortels.
Le potte. — La Ja villa du Prince T..., avec le zigzag de ses toits en escalier, est logée dans l’angle d’un grand paravent de cédres, caressée par ces deux immenses panneaux de velours vert et flottant sur un air qui est fait d’une exhalation de pruniers.
Jutes. — ...Variées. Je compare cette variété i formes, de nuances et de textures 4 la robe Hes bonzes qui, comme vous me I’avez fait remarquer, n’est pas faite d’une seule étoffe ais de carrés cousus.
Le porte. — Le regard ne se lasse pas de les suivre et de les comparer, d’y étudier les jeux de l’ombre et du soleil, le suspens de la minute, de se baigner copieusement dans cette multiple verdure qui est comme la transpiration de 1’4me de la terre.
Jutes. — Toute cette fraicheur distille c& et 14 une goutte transparente, un long fil clair,
Le porte. — Comme si c’était la matiére incolore 4 qui nous devons le vert,
JuLes. — Quand la lumiére cause tout bas avec l’ombre de ce rouge que notre coeur pressent,
Le potte. — De ce choc que notre oreiile attend,
JuLes. — Attente sur le seuil,
“Le ports. — Bruit de 1’eau sur l’eau, ombré d’une feuille sur une autre feuille.
Jutes. — Je me souviens-de ce grand cédré
a ce palier au milieu des escaliers de Kompira, qui précisément, quand nous arrivions dessous, le vent souffla ! 11 en tombait de longues larme3 alternativement d’ombre et d’eau et quand.
elles touchaient notre joue il n’y a que |’dme) d’un dieu pour étre si fraiche |!
Lr porte. — Kompira est le temple des gens.
de mer. Ce n’est pas la rosée de la nuit qui, tombait sur nous entre le cou et l’épaule, ce) sont les larmes des veuves !
JuLes. — De la fenétre du dieu & travers les: stries fines du store (aprés que nous edmes, lappé une gorgée de saké dans une coupe de) terre crue) on apercoit un paysage vraiment sacré : sur le tapis riant de la riziére vers une. mer semée diles ces trois triangles parfaits, trois montagnes a des distances exquises, deux en intersection, l’autre sommet la-bas de la base, moins des montagnes que des instru- ‘ments A créer le monde, pures idées au matin de la Création, dans cette eau qui a précédé le matin |
Le porte. — Une goutte de ce saké échappée 4 Ja main du céleste échanson a fait le lac de mon jardin.
Jutes. — Et le lac a fait le jardin. Tout se
‘ompose autour de cette eau qui pense.
Le porte. — Ou du moins qui réfléchit,
JuLes. — Un vide qui attire et qui rassemble lirections, volumes et couleurs, tous les éléments de l’enclos, de ce « motif » abrégé,
- Le pokre. — « Motif » au sens des peintres, une géographie consciente.
JuLes. — I] est vrai, le jardin est avant tout
la conscience du site, tout pareil 4 cette flaque inexplorée de lumiére liquide que Dieu a mise au fond de nous-mémes, cette chose par laquelle il se sait et se connait lui-méme 4 la fois dans son ensemble et dans ses parties.
Le votre. — Ce qui dure A travers les saisons et ce qui regarde le durable = le ciel = ces hautes régions simples ot n’habite plus que |’Ame modifiée par la seule lumiére.
JuLes. — L’eau ainsi est le regard de la terre, son appareil 4 regarder le temps, ce qui sent, A la fois ce qui unit et ce qui s unit, dme, point.
Le po:te. — Comme le Japon au moyen de cent files pareilles 4 ces blocs de liége qui retiennent un grand filet s’est approprié une
partie de la mer pour observer la jonction de la longitude avec la latitude.
JuLEs. — Ainsi le jardin avec sa cavité uni moment entre les pierres propose au ruisseau de s’élargir et de s’arréter.
Le porte. — Miroir moins que frisson, eb) profondeur réduite 4 la seule sensibilité, a lai fois pause et caresse, passage d’un archet; liquide sur un concert de mousses, lame) fraiche ou chaque feuillage marie son fantéme) a tout le reste du bouquet et ou la couleur, grace a la réalité que ravit un courant invisible, est devenue idée, peinture sur une matiére:
transparente. |
JuLes. — A défaut du lac ou du ruisseau, une. étendue de sable curieusement ratissée, un simple torrent de cailloux ronds en tiendront fort bien la place.
Le pozkre. — Nous associer d’aussi prés que nous le pouvons ces eaux que nous avons déléguées 4 la contemplation de ce qui existe et d’une nature savamment concentrée, c’est le role de ces pierres plates qui nous permettent, heureuses grenouilles, d’occuper telle ou telle position sur le miroir.
DANS LE SOLEIL LEVANT a31
| Jutes. — Ou de ce pont la-bas qu’une femme bleue ou orange va traverser.
| Le pozkte. — Ou de ces iles habitables grace au kiosque qui les surmonte. En ce lieu fictif le spectateur devient roman lui-méme.
: JuLes. — La-haut une fine pagode de granit 4 quinze ou dix-sept étages achéve d’évaporer et de canaliser vers le ciel tout ce qui lui reste de regard.
Le potite. — Que dire de ces pierres transformées par le temps en documents hiéroglyphiques que je vois ¢a et la éparses eb comme ruminantes ?
JuLes. — On a transporté ici tout ce que ces monuments naturels comportent de présence et de témoignage.
Le portre. — Ils consacrent le caractére exceptionnel de ce site ot: l’homme est venu au secours des intentions latentes du relief, une sorte d’explication informe. Ancétres sans visage, ils tiennent lieu de notre ocil absent. Ils posent les repéres et les distances. Ils rassemblent les directions. Hs se répondent par leurs proportions et leurs formes et constituent le poids intérieur de l'ensemble.
JuLes..— Inutile aprés cela de souligner le méme réle de vigilance et d’attention qui est | décerné aux toré (ou lanternes), ces sentinelles, ces chandelles de pierre. En ce lieu tout regarde et tout est regardé. Tout est poste et attention.
Le pozte. — Les arbres, soit ceux qui par le mariage de leurs verdures sont chargés de dire non 4 toute possibilité pour nous de ne pas étre 1a,
JuLes. — Soit, isolés, ceux de qui émane un cantique continuel,
Le pokre. — Traduction de tout ce qui pousse et vit et conspire a la fleur,
JuLes. — Herbes organisées,
Le pokre. — Vases, statues, attitudes, ef-:
forts, essais de membres, dialogues avec la racine,
JuLes. — Géants, naiades, sémaphores,
Le porte. — Tout cela est l’action sourde et le drame végétal, pour |’interprétation du temps, de ce théatre autour de nous convoqué. Ecoutons le sang au fond de nos veines qui s’y associe et cette espsce de connivence physique.
JuLes. — Kt toujours ce miroir sous nos pas
et ce ruisseau sams cesse qui reconduit notre ceil vers le reflet. Séjour bien fait pour une “ame en exil ct qui se souvient des cieux ou ne ‘serait-ce qu’une seule étoile.
Le pozre. — Pendant qu’au fond de ce trou nous recueillons des ceufs de Hiss: avec des baguettes d'ivoire, notre poéme n’a pas beaucoup avancé. Et voyez, il est prés de midi et la mer s’est couverte de papillons blancs entre les iles diaphanes.
Jutes. — L’usine 4 ciment au sommet de celle-ci qui tout 4 |’heure blasphémait 4 notre droite est maintenant 4 gauche.
Le porte. — Cher Jules, j’ai cependant déja, pendant que je vous écoutais, rassemblé quelques idées qui se dissolvent en longs filaments. Mais comme c’est ennuyeux quelquefois de parler avec des mots dont le meilleur est un a peu pres et de ne pouvoir échapper pour les réunir 4 la phrase et 4 la grammaire! Le sens ne passe que par les interstices. Ou bien, par exemple, je suis en colére, je veux écrire une espéce de furieux petit podéme, je voudrais ga tout de suite dehors comme un animal, eh ‘bien, je suis forcé d’abord d’expliquer pour-
23h L’OISEAU NOIR
quoi et contre qui je suis en colére, ce n’esb pas ¢a du tout, ce n’est plus la colére pure, tapant de tous cdtés.
JuLES. — I] faudrait vous servir de la musique.
Le porTe. — La musique exprime la colére, elle n’est pas la colére, ce n’est pas elle qui a fabriqué chacune des plumes de cet aigle sur un rocher au milieu des vagues en tumulte que nous avons admiré sur les panneaux de ce temple 4 Onomichi.
JuLes. — Comme c’était amusant ce petit port de péche au bord de son étroit canal !
Cette odeur de marée ! Le reflet tremblant de — l’eau de mer sur les boutiques ! Cette rue des poissons et cette autre rue séche des étoffes !| Ce marché dans le soleil du matin! Ce bruit de voix mélé de cris et de claquements de sabots parlant toutes 4 la fois ! Le soleil méme nous paraissait salé |
Le porte. — Et notre ascension ensuite sous le soleil brdlant parmi ces énormes boulets de granit jusqu’a ce petit portique orné de chiffons secs !
JuLes. — I] n’y avait rien. Le vrai temple
était en dessous 4 cdté. C’est 14 que se trouvaient les peintures. | Le porTe. — J’en reviens 4 ce que je voulais dire... 7 JuLes. — Aristote l’a dit mieux que vous
avant vous, qui écrit que « la nature n’est pas
ce monde extérieur des choses créées, mais la
force créatrice et le principe productif de l’uni-
Wers ».
Le porte. — Je voulais simplement parler du bec de cet aigle si bien ajusté tout prés de l’ceil, vous rappelez-vous ? Dites donc, si nous avions ca entre les deux yeux pour taper avec! La nature, quand elle a fourni ga, était dans un de ses jours d ‘inspiration |
JuLtes. — C’est la méme nature qui, dans un profond sommeil, a laché ce papillon dont vous me parliez l’autre jour, cet instrument a4 tater la nuit, cet expert en velours de lune, ce fils du brouiliard et du phosphore !
Le poztr,. — Au lieu d’éponger ma pensée & mesure qu’elle noircit comme un papier qu’on applique brutalement sur une page fraiche, vous feriez mieux de m’aider a la sortir.
Jutes. — Cela m’amuse au contraize de vous
égarer et de lacher deux papillons a la fois qui se poursuivent et que 1l’ceil n’arrive plus a distinguer.
Le pozte. — Mon idée est mélangée 4 ce quadruple papillon qui est partout 4 la fois un et dix.
JuLtes. — Plus inextricable que la rose, artiste lui oppose cette surface invisible ot se colleront ses ailes.
Le porte. — Pour connaitre la rose quelqu’un emploie la géométrie et un autre emploie le papillon.
JuLEs. — Mais le rosier simplement pour connaitre la rose produit une autre rose.
Le porte. — Las de produire des idées je voudrais produire des étres.
‘JULES. — Comme ce peintre qui, sur celte surface de neige et d’argent...
Le porte. — Quand je pense violent ou mou, quand je sens une certaine maniére de me comporter dans la pluie ou le rayon de soleil, alors il me faut un animal ou cette branche avec ses feuilles.
JuLEs. — Comme ce peintre, disais-je, qui
sur le carré de papier blanc ne pense pas en
idées mais en cigognes et bambous. Le dessin sort de lui par une espéce de contagion. Le
fruit mtrit, l’ombre d’un pin imprégne peu 4
peu le feutre. Autour de I’oeil la bécasse se
constitue. Quand je me sens plein de gaieté, ce n’est pas le clavier qui éclate sous mes dix doigts, c’est toute une volée de petits oiseaux.
Le poETE. — Sij’écris de la musique ou des
vers, c’est facile 4 comprendre que je suis con-
tent ou triste. Mais il faut puiser 4 des couches plus profondes que |’intelligence ou le sentiment pour en tirer simplement un lapin ou une grenouille. Avec mon pinceau je dispose de cette cause qui fait. Ce n’est qu’en faisant les choses qu’on en apprend le secret. Gomme je participe aux arts de la Nature...
JuLEs, — Par exemple, quand je roule cette idée entre mes mains, et que je souffle dessus, et que peu 4 peu sous mon souffle elle se couvre de plumes et d’écailles...
Le potte. — Comme je participe 4 cet arb poétique de la nature je suis admis au mystere de ses intentions.
Jutus. — C’est le pinceau et l’encre dont
vous seriez bien embarrassé de vous servir.
Il vous faudrait remplacer l’un par la sympathie et l’autre par la conception.
Lz potre. — Je pense quelquefois que les étres et les objets sont des espéces de signes, de conventions, dont nous ignorons le sens complet mais que le peintre avance et joue sur l’échiquier du cadre par une espéce d’instinct. Comme dit. Saint Grégoire : Dum gestum narrat, mysterium tradit.
Jutes. — C’est pour cela sans doute que tous ces rudes peintres qui ont décoré la maison de leur dieu 4 Sankakiju. avec des images dela vie étaient des prétres.
Le potre. — Je ne dirais pas tellement « images » et « représenté », que non pas qu’ils nous ont fourni ce qui pour louver Dieu nous manquait d’ailes, de pétales et de nageoires. Comme on donne aux enfants des exemples de courage et de désintéressement, ils nous ont donné des lecons de cerisiers et de singes. Moitié maitres d’école et moitié mimes, ils nous ont appris comment il fallait s’y prendre pour que l’air nous soutienne, pour employer quatre membres 4 bondir et pour,
DANS LE SOLEIL LEVANT 239 répondant 4 l’invitation ténébreuse des camphriers et des cédres, nous couvrir, pour prendre, comme on dit prendre le voile, pour prendre la pourpre et l’or, pour nous couvrir
de boutons roses et de prodigieuses glycines !
JuLes. — [{] y a dans le pinceau de ces vieux maitres une violence, un emportement, une espéce d’enthousiasme sacré, une intensité de “possession, une ruse, une autorité irrésistible, -qu’un de ces hommes michés et détrempés par V’amour ne connaitra jamais. C’est l’acte en nous directement attaqué par |l’esprit comme le vitriol sur Ja limaille de fer ! Le male incompromis ! Souvenez-vous de ce dragon dans l’ouragan qui combat contre un arbre foudroyé! Et ces grues, les unes élargissant leurs penncs, les autres qui viennent se poser, avec quelle sainte fureur ce vieux diable les a arrachées du néant !
Le porre. — Je suis surtout frappé de 1’intelligence profonde avec laquelle ces coeurs ‘purs ont compris les propositions du panneau. ‘Ce n’est pas le cadre qui coupe le tableau, ‘c’est le tableau qui naft spontanément d’un rapport entre les dimensions. Ce coin 14-haut,
aho L OISEAU NOIR
je vous le demande, comment faire pour n’y pas loger ces trois petits oiseaux ?
JuLES. — Je comprends moins le tigre.
Le porre. — Le tigre dans les idées japonaises symbolise les délicatesses de 1’amitié. Notre sollicitude lui emprunte cette agilité qui permet au puissant animal de franchir cent lieues en un seul jour.
JuLes. — Ce serait prudent de peindre un filet par-dessus pour qu’il n’aille pas faire des dégats dans le voisinage.
Le porte. — Les moines ont eu cette sage précaution souvent pour mieux faire tenir sur son panneau tel chevreuil ou carpe particuliérement suspecte.
JuLes. — De méme nous pourrions presque nous nourrir des ceufs que le paon peint pond. —
Le pozkte. — Mon cher Jules, si vous lachez des plaisanteries aussi basses, je vals vous raordre.
JuLes. — J’allais vous parler de cette autre peinture ou |’on voit un pont interrompu...
Le pote. — Et ot le pont peint pend ?
JULES. — C’est cela !
Le pore. — Assez, ou je vais te mordre !
DANS LE SOLEIL LEVANT aht
Jutes. — Pardon! — \
Le potte. — Précisément votre oreille est & ma portée.
JuLEs. — Essayez !
Le pozte, happant vers la gauche. — C’est la mienne que j'ai attrapée ! Aie |
La. Maison-du-Pont-des-Faisan9, Novembre 1926.