‹ L'ombre ardente: poésiesChapitre 68 sur 82 · LA DOULEUR DU ROI WITLAW · texte numérisé non relu

LA DOULEUR DU ROI WITLAW

A Victor Hugo.

Le roi Witlaw le chauve, exarque de Finlande, Est triste. Il a pourtant sur la côte normande Trois cents vaisseaux d'érable à la poupe d'or pur. Qui le font roi du golfe, et neuf lies d'azur, Perles du gouffre amer, étoilent sa couronne. Anolt, Fionie, Helgoland la Saxonne, Lui paient tribut de cuivre et d'ëtain, les QElands Avec le port d'Ascren cher aux vieux rois normands Sont sa part dé conquête; et les fies Baltique Font une aube de gloire à son casque héraldique, Que surplombe au cimier l'aigle noir d'Imanus. Il a Mona pour trône ; et la vieille Aarhus, Dont les bleus horizons sont pleins de campaniles Et de mâts frissonnants dans Tespace, est sa ville.

Debout parmi les flots et bravant leur effort, Vingt colosses de marbre en observent le port, Ressuscitant chacun les héros de la race, Dont Witlaw est le fils, et. quand à la terrasse

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l'ombre d'or

Willaw, roi des Saxons, vient s'accouder, les soirs, , Au milieu des parfuns mourants des encensoirs, Il a pour horizon dans la splendeur du rêve, Vaste échiquier de pierre oublié sur la grève, Aarhus endormie aux pieds des rois géants.

PourtantWitiaw est triste. Assis parmi ses grands,

Il est là qui se lait, lourd de pourpre et d'hermine,

Et sa barbe neigeuse inonde sa poitrine

Toute blanche. 11 soupire. Il ne peut oublier

Qu'il a quatre-vingts ans el n'a point d'héritier,

Que sa race finit a fiertrade la blonde,

Que Bertrade est mourante et qu'il n'a qu'elle au monde

Pour relever Je nom; il songe qu'il est seul:

Les doisfts noirs des valets lui coudront son linceul

Et de son lit de mort il verra, blanc fantôme.

Aux mains des fiers vassaux s'en aller son royaume,

Sa ville, sa couronne, et son nom dans l'oubli

S'éteindra, nimbe d'or entre ses doigts pâli,

Emportant avec lui la splendide épopée

Des aïeux, désormais la main sur leur épée

Écroulés dans l'oubli du repos éternel.

Or, un soir qu'il songeait, plus triste et solennel

Que la veille, affaissé contre la balustrade

De la haute terrasse et le nom de Bertrade

Aux lèvres, le vieux sire, au fauve et lent rayon

Du couchant qui tombait, eut cette vision

L'ombre des rois géants, s allongeant sur la grève, Montait dans la stupeur effrayante du rêve Aux balustres de pierre, où Witlaw chaque soir Venait pleurer, et là formaient un grand pan noir De ténèbre, où soudain, dans la clarté des songes, Un spectre, un être affreux d'horreur et de mensonges Se dégageait livide» inouï, surhumain.

Dieu tenant à la fois du géant et du nain, Géant au bras noueux, nain grêle au front difforme. Un casque d'or verdûtre, ailé d'or mat, énorme Ceignant sa tempe humide, où couraient des lueurs. Glauque et verte, sa peau moite avait des sueurs Pâles, d'où s'exhalait une acre odeur marine; Et des crânes humains jouaient sur sa poitrine En lourds colliers.

Les bras croisés et les yeux clos, D'une voix lente et qui semblait sortir des flots, Le nain prit la parole et dit au roi stupide :

(( Sigur, fils de Wotan, fils d'Ymer, fils d'Enide, '

Fut grand et fort; son glaive et son casque étaient d'or,

En deux ans il soumit les peuplades d'Arvor

Et mourut; après lui vint Cédric le rigide.

Son bras était d'acier, et sa barque rapide

Aborda la première au rivage breton.

Les vieux harpeurs gallois ont conservé son nom.

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L'OMBRE d'or 219

HastiDgs, qui fut son fils, lui, ramena des rives Des Saxons tout un peuple en larmes de captives, Si nombreux, que chacun des jarls en avait trois Pour leur servir à boire ; et les bâtards du roi Pullulaient plus serrés que les sables des grèves. Wilfrid après mille ans étonne encor les rêves Des soldats attardés aux nocturnes récits. .

Harold, Yniol, Gérain furent grands, ses deux fils En valaient trente; Otto derrière ses armées Traînait, pieds et poings liés, les pâles renommées. Macumer fut terrible et dur, les rois du Nord Se couchaient à plat ventre en entendant son cor Appeler la famine et TeiTroi dans les landes. Le grant Kanut emplit à lui seul vingt légendes. Quand, les soirs de bataille, il passait dans les rangs Des morts restés debout, ses genoux durs et blancs Luisaient et son cheval avait le poitrail rouge. Avant Héric le noir, l'Irlande «tait un bouge. Héric vint et prenant ie barbare aux talons.

Lui rompit la cervelle, Edryn aux cheveux blonds Etait un gars farouche et terrible aux pucelles. Des femmes se tordaient sur Tarçon de sa selle. En dix mois il força vingt villes et viola Douze filles de rois, dont celle de Delà, Hoi de Spire, et qui fut depuis duchesse en Flandre. Comme un bois de- sapins au vent froid de Décembre, Les harpes de granit des vieux scaldes chrétiens

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Se brisaient au seul nom crOdrus, roi des païens;

Car le glaive d'Odrus faisait fleurir los plaines,

Toujours humide et frais du sang pur de ses veines,

Et les corbeaux volaient autour de son cimier.

Enfin de tous ces rois le fils et le dernier, * . -

Erdor vint, digne encor de ces races hautaines, César des monts neigeux et des îles lointaines, Oui nagent dans le ciel et les gouffres amers, Erdor pour échiquier avait lazur des mers; Et les rois, noirs bergers, entre ses mains dociles, Sentant son pied posé sur leurs nuques serviles, Au gré de ses dix doigts pétrissaient Tunivers, Ce fut tout.

Tous ces rois, fils de rois, durs et fiers.

De leur cimier tragique épouvantant l'histoire, Resplendissent si haut dans Taurore et la gloire, Que leur crime à travers les siècles eutrevus A leursfronts rayonnants fait une aube de plus. Pourquoi? - -

C'est qu'à travers TApre horreur des mêlées, Les meurtres et les cris des vierges violées, Le roi Wiking, Adèle au culte des aïeux, Ne renia jamais le nom des anciens dieux.

A l'essieu de leur char Odin et ses prêtresses Attachaient la Victoire avec leurs longues tresses Et celle qui se plaît aux sublimes efforts Des mâles se heurtent dans l'ombre avec les forts,

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l'ombre d*or 221

La blanche Walkyrie, amante des batailles, Était là, du sang bleu sorti de leurs entrailles Faisant pour les combats et les meurtres futurs. Renaître d'autres fils aux membres blancs et durs. La splendeur d'une race est dans la foi gardée Aux aïeux; mais depuis que le dieu de Judée A mêlé son sang chrême au sang bleu des Wikings Dans Witlaw le maudit, honte et remords d'Hastings, Les dieux ont détourné leur front de notre race.

roi, voilà pourquoi les soirs à la terrasse

Du vieux palais, bâti par les vieux rois païens,

Tu viens pleurer dans Tombre, et le dieu des chrétiens

Ne peut rendre, enfermé dans l'or de son ciboire.

Ni la vie aux mourants ni Téclat à ta gloire!

Tu triomphais... Christus t'avait entre les forts

Sacré roi de la terre et tu bravais les morts,

Quand voilà que la mort, montant du passé sombre.

Prend ta fille à la gorge et la couche dans Tombre.

Tes parjures, Witla>y, ont filé son linceul.

Or toi, père et vieillard, désormais triste et seul,

Moi l'esprit de ta race, envoyé pour maudire, :

Par pitié je veux bien, vieillard, encor te dire

Un seul mot... ton salut.

Retourne aux anciens dieux.

Abandonne le Christ et son culte odieux'; Comme autrefois Hastings, extermine ses prêtres Et relève Irmenseul ; le courroux des ancêtres,

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L OMBRE ARDEKTE

Prêt à s'appesantir, est sur ton front maudit. Adore en moi leur gloire et Bertrade revit, Adore et, remontant les degrés de Thistoire, Tu fleuris dans ta race et renais dans la gloire. » Et M'itlaw, face à face englobant le démon, Se signa lentement et lui répondit :

i< Non, Christus est Dieu, va-t'en ! »

Et la face accablée Dans ses mains, le vieux roi pleura.

L'ombre étoilée.

Palpitait sur sa tête et, quand il la leva, La nuit des rois géants, le nain n'étaient plus là, La lune blanchissait la terrasse isolée.

Seulement près de lui, calme et de blanc voilée, Moins qu'une ombre, une forme au vague et pur profil Se tenait appuyée à la rampe.

Au péril Le roi fixa les yeux et reconnut Bertrade.

Or lui, qui la savait moribonde et malade Dans un cloître éloigné, ne comprit pas d'abord Comment,les bras en croix, sous ses longs cheveux d'or, Bertrade avait quitté Tenclos du cloître austère Et, traversant le mont et le val solitaire, Se trouvait près de lui souriante et debout.

« La très sainte Marie et l'Esprit qui sait tout

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L*OMBRE D*OR

A^ers vous m'ont envoyée en hAte, mon doux père, Dit-elle d'une voix si douce, que la terre Frémissait, tant le ciel était dans cette voix, u Car Jésus, qui voit l'ombre au fond du cœur des rois. Sait pourquoi, chaque soir à la haute terrasse Vous venez vous asseoir pensif. Non, votre race K'est point morte avec vous, car vous avez dit : « Non » Au Maudit, et Christus a vaincu le démon.

J'ai maintenant aussi mon excuse à vous faire. Père, j'ai mérité votre auguste colère Royale en refusant obstinément l'époux Que vous me destiniez : j'ai vécu loin de vous A rhèure où, s'afTaissant lentement vers la tombe, L'aiffle royal avait besoin de la colombe.

J'ai fui, lâche, évitant le calice de fiel Pour m'enfermer vivante et ravie en plein ciel. Au cloître; et le fait est, mon père, que lesiilles Ne sont pas ce qu'il faut aux anciennes familles : La femme, esclave et proie,'esl la part de l'époux. Mais un fils au regard ferme et clair, au poil roux, Est le digne soutien qui sied aux nobles races. La robe est pour la femme, aux hommes la cuirasse, Aux rois le sceptre d'or, aux reines le fuseau. . — Le Seigneur m'a courbé, plié comme un roseau, Pensait le roi Witlaw en écoutant Bertrade.

Comment aufais-je un fils! je suis vieux et malade. Les nonnes ont tourné la tète à cette enfant. »

l'ombre akdente

Et Bertrade sourit dans l'ombre en poursuivant : n Un miracle est possible a tout âge, mon père, Quand le Seigneur le veut'. Une vierge fui mère, Abraham eut d*Agar un fils à cent dix ans! )> Et lui haussant répaule : '( Ou j'ai perdu le sen>. Murmurait le vieux sire, ou cette enfant est folle, n Sans voir, le pauvre roi, qu'une chaude auréole Sur le front de Berlrade errait, cercle de feu.

Posant alors sa main pÂle entre les cheveux

Argentés du vieillard, elle dit à voix basse :

« Père, reportez-vous dans le nombre et l'espace

Au temps où votre barbe et vos cils étaient d'or.

Reportez-vous, mon père, aux falaises d'Arvor,

La journée où Witlaw emporta la victoire.

Les morts et les chevaux jonchent la grève noire

Et le champ de bataille, où lente vient la nuit.

Se tait; vainqueurs, vaincus, prisonniers, tout a fui.

Seul oublié dans Tombre à travers la déroute,

Un trafnard, un blessé s*agite sur la route.

Il tire par la bride un cheval et son sang.

— Je le vois, dit Witlaw, la blessure est au Uanc

Droit ouverte.

— Et son sang s'échappe goutte à goutte De la plaie : il s*arréte et se penche, il écoute... Pas un souffle ; au lointain pas un appel de cor. Partout la grève immense et déserte d'An'or,

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L*OMBRE d'or

Seulement vers le Sud, sous le ciel bas et terne, Comme auprès d un écueil une louche lanterne De corne, affreux signal des naufrageurs de nuit, Au pied de la falaise un feu vacille et luit. Le blessé, Tœil tendu sur la flamme incertaine. Se traîne sur la grève... »

Et le roi sans haleine Interrompit : « Je vois, c'est bâtie en galets, Une cabane obscure, où sèchent des filets De pécheur... »

Et, d'un geste interrompant son père, Bertrade dit : « Voyez au fond de la chaumière.

Un homme est étendu sur du varech, il dort.

Debout à son chevet, levant avec effort

Pour le voir respirer une lampe de cuivre.

Une femme est auprès, son œil pur est comme ivre

Et l'on voit dans la nuit palpiter son sein nu.

Elle admire, en sueur et pâle, Tinconnu.

Cette femme attentive est la femme de l'hôte.

Lui, l'époux, depuis l'aube est voguant sous la côte :

Car, au lieu de deux corps à nourrir, ils sont trois

Dans la hutte, où le serf héberge un fils de rois.

Mais quel souffle brutal a soufflé la lumière!

La femme avec un cri s'est jetée en arrière...

honte, Tinconnu, Thomme ne dormait pas

Et, saisie, enlacée, étreinte entre ses bras,

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L OMBRE ARDEXTE

La femme est la, qui tremble effrayée et farouche,

Près du guerrier assise au rebord de sa couche.

Effroyable baiser, double complicité

Où sont la foi jurée et l'hospitalité !..

Ce traître envers son hôte et cet homme adultère

Connaissez- vous son nom ! »

Et, fermant sa paupière Pour retenir un pleur, Witlaw dit : « Je le sais.

— Dix-neuf ans sont passés, la cabane aux filets Est toujours la debout sur la grève isolée.

Le guerrier est parti, la femme, elle, est restée Avec son repentir; la faute et le remord Ont fleuri, le pécheur, homme probe, en est mort ; Et l'enfant calme et rose a grandi, comme un rêve, Renié par son père, adopté par la grève, Rarement caressé par la mère aux yeux lourds. Puis un soir de clémence, après bien des longs jours, La mort est revenue heurter à Thumble porte, Dans l'ombre, où l'attendait depuis quinze ans la morte. Et l'enfant orphelin est resté seul, au soin ' De la grève nourrice, allant de loin en loin Voir, perdu comme lui dans l'âpre solitude.

Un vieux moine, un saint homme au cœur pur, au front

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L'enfant auprès de lui sculpte des croix de bois.

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L OMBRE D Oil

Que le moine va vendre ; et le Ois de nos rois Vit de la charité d'un prêtre centenaire, Du produit de ses doigts, ignoré de son père Aujourd'hui sans enfant, comme il est» lui, sans pain. »

Et AVitlaw, le front moite, ayant joint ses deux mains, Se leva tout debout et dit : (( Est-ce possible ! — Dieu juste prend le cœur des rois hautains pour cible. Or, si grand est le nombre affreux de leur forfait Que, courbé sous sa main, nul d'entre eux tous ne sait Quel crime inéffacé de leur vie ils expient... Tous tombent à genoux alors, tous ils s'écrient : Mon cœur est innocent, qu'ai-je donc fait, Seigneur! Witlaw a dérobé la femme du pêcheur, David au brave Urie a volé Betsabée. »

Witlaw alors se tut, la tète encor courbée Plus bas que tout à l'heure, atone, épouvanté^ Plus blême à cette voix pleine de vérité Qu'à l'aspect monstrueux de l'esprit de sa race.

L'Aurore se levait sur la blanche terrasse, Eclairant vaguement les rampes d'escaliers. Witlaw alors, levant ses yeux humiliés, Vit que Dertrade avait les lèvres violettes, Et que ses pieds, serrés d'étroites bandelettes.

Comme dans Tair errants, ne touchaient pas le sol Elle semblait dormir immobile en son vol, Comme une feuille d'or qu'un vent léger emporte, Et lui comprit alors que sa fille était morte Et s'écria : « Bertrade! »... Elle avait disparu.

A cette heure un courrier entrait dans Aarhus

Annonçant que Bertrade, abbesse au mont Saint-Edme,

Avait passé la veille, et Witlaw le jour même

Se rendit à cheval aux falaises d'Avor,

Trouva l'enfant sculptant auprès du moine, au bord

Des flots et, sur son front ayant mis la couronne

De Sigur et d'Hastings, fit en langue saxonne

Aux Saxons, en danoise aux Norvégiens Taveu

De sa faute, du rêve et, devant le ciel bleu

Ayant fait reconnaître à tous le roide Finlande

Son fils lierber, mourut. Ainsi, dit la légende

Fut fondée en Tan mil et vingt après le Christ

(Gerbert a consigné le fait dans un écrit)

L'ère des rois chrétiens, Witlaw, Herber, Etienne, '

Qui furent grands après ceux de l'ère païenne.

Commencée à Sigur et close au fils d'Erdor.

Que le ciel ait leur Ame et le tombeau leurs corps.

L OMBRE D*OR 2*29

LES EPHÈBES

A Gustave Flaubert.

Des siècles morts parfums étranges, Des êtres sans sexe et sans nom. Nus et pareils à des archanges, • Dansent autour des Panthéon.

Pétris de splendeur et de fange.

Leur bouche, où tremblent des poisons^ De nos dédains rit et se venge Avec des rires de démons.

Au frontispice des portiques J'ai pris leurs profils impudiques Et, couronnant de nénuphars

Leur beau front stupide et tragique, J'ai sculpté dans un rythme antique Leurs torses polis par les fards.

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