LE FLEUVE LETHE
Ceux qui vont, incertains et l’esprit tourmente, Assaillis par la crainte et brules par les fievres, Veulent boire des eaux magiques du Lethe,
Et, recherchant l’oubli, tous y trempent leurs levres.
Mais quel que fut pourtant ici-bas leur destin,
Plus ils auront connu la vie expiatoire,
Plus en eux revivra le passe si lointain
Qui, comme un spectre, habite au fond de leur memoire.
II s’y grave a jamais, rien ne l’en peut chasser,
Et le Present lui-meme a son flambeau s’eclaire. Toujours l’heure renait ou le cceur s’est blesse. Malgre le Temps qui fuit, nul ne peut se soustraire
Au mensonge des jours que nous avons vecus ;
Et nous gardons en nous leur signe indelebile Qui nous fait reconnaitre au milieu des vaincus Dont la main est tremblante et la marche debile.
Aucun filtre enclianteur n’efface le Passe Qui reste le poeme emu dont on s’enivre,
Le persistant echo par qui l’on est berce,
Et dont nulle puissance humaine ne delivre.
ANTEE
Pourquoi done aspirer au but inaccessible
Que tu n’atteindras pas ? Pourquoi chercher si loin ?
Que ne conserves-tu la jouissance paisible
Des lieux ou tu naquis ? Et qu’as-tu done besoin
De te croire sans cesse etranger a la terre,
Quand tu dois y trouver ta force a chaque instant, Alors que tu pourrais, orgueilleux solitaire,
Y depenser tes jours satisfait et content ?
Car chaque fois que tu la touches, comme Antee, En tes arteres passe un souffle tout-puissant ;
Et le vin qu’elle t’offre en sa coupe enchantee, Exalte la vigueur farouche de ton sang.
Tu puises dans son sein l’essence de sa seve ;
C’est au bruit de sa voix que ton cceur bat plus fort ; Par elle ta pensee ennoblie et ton reve En s’immortalisant, triomphent de la mort.
Chaque fois que tes yeux ont fixe les etoiles, Qu’as-tu trouve de plus, en cherchant, qu’un ecueil ? Chaque fois que croyant pouvoir tirer les voiles De l’inconnu, savant, dans ton immense orgueil,
As-tu pu t’elever, au gre de ton caprice, Jusqu’a la fleur divine interdite au mortel ?
Les dieux t’ont-ils ouvert la voute inspiratrice Oh tu deroberais le feu sacre du ciel ?
Tu sais que non. Alors, 6 reveur, tu t’efforces De redescendre encore aux routes d’ici-bas,
Car la terre t’invite a retremper tes forces,
Et, sensible a ta peine, elle te tend les bras.
Comme un enfant honteux de son ingratitude, Tu viens redemander un baume a tes douleurs ; Et la terre inclinee a la mansuetude,
Te dit des mots d’amour et partage tes pleurs.
Mais pour toi son contact est comme une contrainte, Car tout espoir en elle est de ton cceur banni ;
Et t’echappant bientot de la terrestre etreinte,
Tu reprends ton voyage a travers l'lnfini.