LE SPECTRE
C’est que m’etant leurre des fausses apparences,
0 triste sort ! j’aurai vecu deux existences. Souviens-toi. Mecontent, un jour, d’avoir ete Le tranquille artisan de ma felicite,
Je fus aussi l’esclave ingenu de mon reve . . .
Je portais dans mon coeur ulcere comme un glaive Dont la pointe en secret creuse un obscur sillon : C’etait l’apre Desir au subtil aiguillon,
Et qui m’emerveillant de sa voix nuancee,
Vers une Toison d’or dirigea ma pensee.
Ainsi qu’un aigle au vol ample et victorieux,
J’ai vu des continents nouveaux et d’autres cieux ; Et traversant les monts et les gouffres funebres, J’affrontai sans effroi les epaisses tenebres 0,ui me voilaient pourtant le sentier incertain Oft, de son geste sftr, m’emportait le Destin.
Et Ie fantdme Immobile, parle dans le silence.
“ Deguste le vin pur que prodiguent mes vignes, Groutes-eii la saveur, me disaient les Desirs.
Les privilegies seuls demeureront dignes De garder en leurs mains la coupe des plaisirs
Et d’y boire a longs traits leurs secretes magies. Sois illustre parmi les oisifs de ton temps,
Toi dont on chantera les savantes orgies :
Jeune homme, donne-nous chacun de tes instants.”
Leur art fait d’artifice et de fausses promesses, Decouvrit a mes yeux des spectacles si beaux, Que je fus attentif au jeu de leurs ivresses,
Et que je dirigeai mes pas a leurs flambeaux.
Mais cependant, un jour, fatale destinee !
Ou ma levre en la coupe avait bu longuement, J’appris que la liqueur etait empoisonnee,
Et je connus alors le desenchantement.
Sur un grand char conduit par de tiers Bucephales, La Gloire en son manteau de bleus saphirs gemme, Dans l’eblouissement des cimes triomphales,
Le front haut, poursuivait un chemin embaume.
Or, pareil au heros a l’ame palpitante,
Qui, pour atteindre au but, centuplant son effort, Vers la ville aux cent tours, et dont l’assaut le tente, S’avance, glaive au poing, sans crainte de la mort,
Par la Gloire ebloui, je tentai sa conquete, Sans penser un instant a l’obstacle fatal Qui menace nos pas d’une sure defaite,
Et barre notre route en un geste brutal.
Dans mon desespoir meme a saisir la Chimere, L’astre qui me guidait, un soir, avait pali,
Et le Temps sans pitie pour ma detresse amere, Engloutissait mon nom dans l’implacable oubli !
Mais qu’importe pourtant a l’homme taciturne,
Que s’effacent, ainsi qu’une ombre en un miroir, Les bonheurs incertains, tant que penche sur l’urne, II rafraichit son front d’une goutte d’Espoir.
Use par mon effort, j’inclinais a la tombe. . .
0 les nuits sans repos et le reveil amer !
Je savais qu’a chaque heure a la tache on succombe, Mais aveugle et captif, je tourmentai ma chair
Que dechiraient la bure et le rude cilice,
Jusqu’au jour ou meurtri, sans force, agonisant,
Je crus pouvoir donner encore, 6 doux supplice ! Comme une offrande aux dieux le reste de mon sang
Pour revivre ma vie au hasard depensee.
Car esclave toujours de ces reves divins
Qui, jusqu'aux derniers temps, tiendront l’ame bercee,
Mes yeux furent soumis a des mirages vains.
Parce que se levant au milieu des ruines, Un siecle m’apparut de splendeur eclaire, J’avais cru voir surgir de nouvelles collines Ou 1’ Amour dominait en prophete inspire.
Etait-ce un beau matin prometteur de merveilles Qui montait a l’assaut d’un monde deja vieux ? Ou le Bonheur, apres de douloureuses veilles, S’en venant me bercer de mots harmonieux ?
Trompeuse illusion ! Depuis le temps nefaste Ou le Desir batit ses murailles d’airain,
Brillent toujours sa gloire insolente et son faste Auxquels aucun pouvoir ne peut mettre de frein.
Et depuis, une force etrange qui l’enchaine, Voyageur fatigue d’un voyage lointain,
Fait s’incliner 1’ Amour aux genoux de la Haine, Inseparable couple uni par le Destin.
Le pMcrin songeur »’cst assis pr?s de la fenStre. La lune eolilire toujoura 1’interieur de la Halle. Et le fantome. melanooliqueniont, continue de parler.
“ Je suis rendu, ce soir, au terme d’un voyage Qui m’a blanchi le front et creuse le visage. Des pays parcourus ou je portai mes pas,
Et des jours effaces qui ne reviendront pas,
0 Chateau! je t’apporte une ame sans ivresse, Mon desespoir, mon abandon et ma detresse ;
Et tes murs qui m’avaient autrefois accueilli, Ne me donneront plus ni la paix ni l’oubli.
“ Je resterai l’inconsole que les chimeres
Ont fait boire a longs traits dans des coupes ameres.
Je suis celui que les Desirs ont torture,
Et qui marchais, de plus en plus desespere,
De n’atteindre toujours que l’ombre pour la proie.
Mon pauvre ami, je n’aurai pas connu la joie De laisser un atome au moins de mon passe.
Cliaque soir, je m’assis sur la borne, lasse De souffrir sans espoir, de pleurer et d’attendre,
Ne trouvant sous mes pieds meurtris qu’un peu de cendre. Je suis le pelerin, je suis l’humble passant Qui, pour un mot d’amour eus donne tout mon sang, Mais qui voulant cueillir les roses des collines,
Enfongai dans mon coeur leurs mortelles epines.
“ Plein du regret des temps enfuis, je m’en reviens, Accable sous le poids des souvenirs anciens,
Les yeux encor tournes vers la route suivie Ou j’aurai, par deux fois, vecu ma triste vie.
“ Chateau, je m’en reviens !
“ Sur ton seuil ruine
“ Qui parmi les chardons et les ronces s’affaisse, Qui done consolera maintenant ma detresse,
Et qui tendra les mains au pauvre infortune !
“ Qui pansera la plaie horrible que mes peines Lentement ont creusee au profond de mon coeur ? Qui viendra partager le poids de ma douleur Et s’attrister demain devant mes plaintes vaines ?
“ Seul le silence vient se meler a ma voix Que troublera l’eeho des defuntes annees. Je reste seul, ayant fini mes destinees,
Et les pleurant peut-etre une derniere fois.
“ Exile de la vie et seul avec moi-meme Qui n’aurai plus que ma misere pour festin, Qui trouve de la cendre a mon foyer eteint, Et qui de la douleur demeurerai l’embleme,
“ Des decombres dresses devant moi dans le soir, Restent mes compagnons jusqu’a ma derniere heure ! . . .
“ Sois l’hote inespere de l’antique Demeure,
Pelerin qui n’es plus qu’une ombre en un miroir ! ”
Un image a soudain eouvert la lune. Le vent s’est 61ev6. Au loin l’orage gronde. Le pfclerin, la tSte penchee vers le sol, est demeure seul, seul, seul . . .