L'ombre de l'amour
Etic tac de la vieille horloge parut s'arrêter. Quelque chose grinça, gémit ; et de la gaine bombée en cercueil, l'heure s'échappa, petite âme sonore et fêlée, triste d'annoncer le crépuscule d'hiver.
Denise Cayrol piqua l'aiguille dans la toile étalée sur ses genoux. Fatiguée, elle se renversait un peu contre le dossier de sa chaise. Un jour diffus, par deux fenêtres voilées de blanc, remplissait la salle à manger. Le bahut de noyer, à quatre portes, à demi-colonnes torses, occupait le panneau du fond. Une ligne de feu vermeil marquait la porte du poêle. Des lithographies coloriées s'effaçaient, dans leurs cadres noirs, sur la boiserie grise des murs. Entre deux têtes de chevreuils naturalisées, brillait l'or ancien d'un baromètre.
Comme il y avait des piles de draps sur la table
et un panier de fruits, la grande pièce carrelée, un peu humide, sentait le cellier, le linge lavé, la pomme mûre.
Denise passait doucement sa main sur ses paupières. Le dé, qui s'était usé aux doigts de l'aïeule et de la mère défuntes, mettait un reflet d'argent sur sa tempe blonde.
Elle appela :
— Fortunade !
La couturière campagnarde n'entendit pas, ne bougea pas. Assise dans l'embrasure de la fenêtre, la taille courbée, les genoux remontés, les pieds soutenus par une chaufferette, elle n'était qu'une ombre ébauchée contre la pâleur du rideau.
— Fortunade !... On n'y voit plus... Laisse ton ouvrage, mon enfant. Va demander la lampe à Françounette.
— Oui, mademoiselle.
L'ombre se dégagea des plis de la mousseline. Les ciseaux tintèrent sur le carrelage. Fortunade avait disparu.
Mademoiselle Cayrol se leva, ramassa les ciseaux et les remit sur un tabouret, parmi les étuis et les bobines. Debout, pensive, enveloppée des plis légers et laiteux du rideau, elle regarda le paysage trop familier qu'elle n'admirait plus.
C'était, d'abord, un morceau de jardin, étroit
devant la maison, clos par une porte grillée, et qui se développait à droite, en formant terrasse sur le chemin. Par-dessus le mur, à travers le léger treillage en fil de fer, Denise apercevait la gorge de la Monadouze, les parois découpées et ravinées, granits bleuâtres, bruyères roussies, mousses vertes et vives, lierres arborescents, et, çà et là, quelques fûts argentés de bouleaux, des pins tordus sur l'abîme, des bouquets de ces petits chênes dont les feuilles cuivrées persistent jusqu'au printemps. D'autres vallées s'enchevêtraient, d'autres montagnes superposaient leurs ondulations lentes, leurs larges plans violets sous le ciel gris. Ces vagues de la terre limousine se haussaient, s'abaissaient, figées dans leur élan éternel vers les « causses » calcaires du Lot. Sur la plus lointaine crête, le soir écariate, brasier mal éteint, fumait encore...
Et déjà la cendre nocturne tombait sur Mona- •- douze. Des feux s'allumaient au flanc du ravin et le grondement des quatre cascades montait, plus distinct et plus fort, dans le silence.
Denise ne voyait pas les cascades ; elle ne voyait pas le village tassé à la pointe d'un promontoire, avec ses ardoises et ses chaumes, sa pauvre église, sa tour féodale écornée et percée à jour. La maison du docteur Cayrol était bâtie hors de Monadouze, sur le chemin en corniche qui tourne et
rejoint la route de Tulle. Isolée, elle dressait fièrement ses hautes cheminées, son toit quadrangulaire, écaillé d'ardoises bleues, ses lucarnes de grenier en accent circonflexe. Face au midi, elle recevait le soleil par toutes ses fenêtres qui avaient de petits carreaux à la mode ancienne, quelques-uns verdâtres et ternis. Les bruits du village ne parvenaient pas jusqu'à elle, mais elle s'éveillait aux appels des cloches, et, sans cesse, la rumeur des chutes l'enveloppait...
Denise aimait cette plainte des eaux brisées qui change selon les jours et les saisons, enflée après l'orage, amortie sous la sèche canicule, grossie et menaçante quand fondent les hautes neiges, en avril. Depuis que les Cayrol habitaient Monadouze, cette plainte se mêlait aux petits chagrins, aux joies modestes, à toute la vie laborieuse, chaste et quasi conventuelle de la jeune fille.
Comme elle était triste, cette voix, dans le crépuscule de décembre ! Elle semblait un grand appel haletant et sanglotant, sorti des profondeurs déchirées de la terre. Et cet appel ébranlait les assises rocheuses qui portaient la maison, et les murs vieux de trois siècles, et le cœur de Denise dans son jeune sein.
Elle appuya son front contre la vitre, dont la fraîcheur mouillée la saisit... Et elle s'étonna d'être
L'OMBRE DE L'AMOUR li
émue, sans cause, et trop sensible à la mélancolie de l'heure et du lieu... Pourquoi?... Elle n'était pas nerveuse, mais robuste et bien équilibrée, satisfaite de sa vie qu'elle n'imaginait pas différente, bien qu'elle eût déjà vingt-sept ans.
Elle pensa :
« Je suis inquiète : mon père ne revient pas ! »
Elle chérissait son père par-dessus toutes choses.
Après la mort de sa mère, quand le docteur Cayrol l'avait retirée du couvent, elle s'était donnée à lui, de toute son âme, parce qu'il, était pauvre, solitaire et méconnu. Elle avait accepté de vivre avec lui, dans leur pays d'origine, dans ce village qui n'avait jamais eu de médecin et qui avait encore ses « rebouteux » et ses jeteurs de sorts. Là, comme le Bénassis de Balzac, Cayrol représentait la science, le progrès, la civilisation... Quelles luttes, depuis onze ans, et quels déboires ! L'hostilité du curé s'était apaisée plus vite que la rancune du sorcier — du metje ^ — • pourchassé, démasqué, traîné en justice...
Puis, c'était le grand rêve avorté du Sanatorium populaire, à prix très réduits, édifié sur le plateau stérile des Champs de Brach. Une société s'était constituée ; on avait recueilli des souscriptions... Maintenant la bâtisse commencée croulait sous les
^ « Mage >, sorcier, en patois limousin.
pluies ; les « formes » de fer se rouillaient dans la bruyère. Le Sanatorium n'était plus que cette chose lamentable : une ruine neuve, où nichaient les chouettes et les vagabonds. Le docteur se débattait contre les gens de loi et les gens d'affaires ; sa petite fortune était compromise, son temps gâché par des procès inextricables.
Et cela, c'était la secrète souffrance, l'unique souffrance de mademoiselle Cayrol... Résignée à la solitude, à la demi-pauvreté, à la virginité d'Antigone, elle ne se demandait jamais si elle était heureuse ou malheureuse : elle n'avait jamais pleuré que sur la douleur d'autrui.
La porte s'ouvrit : la lampe rayonna. Le crépuscule, chauve-souris tremblante au filet pâle des rideaux, s'envola soudain, — et avec lui les peurs obscures, les pressentiments inavoués qui frôlaient l'âme de Denise.
Elle alla prendre sa chaise, son tabouret, le drap qu'elle avait commencé d'ourler, et elle s'installa près de Fortunade, dans le cercle lumineux rabattu par l'abat-jour de carton vert.
La clarté tombait sur le blanc cru de la toile et sur les mains des jeunes filles. Celles de Fortunade étaient hâlées, déformées par les gros travaux, * mais celles de Denise, fines sans mollesse, ressemblaient à de très petites et très jolies mains de
ii-sB^sai
garçon. Plus haut, la pénombre adoucie baignait le caraco noir de la couturière et le corsage de Denise, en étoffe brune où glissait une mince chaînette d'or. Sous des bandeaux noirs, bien lissés, le visage de Fortunade était tout puéril : front bombé, profil dolent, bouche serrée et boudeuse. Mais Denise Cayrol était une vraie femme, aux épaules larges, à la gorge pleine. Ses traits irréguliers n'étaient pas beaux ; ils plaisaient pourtant. La bouche était si fraiche sur des dents si pures ! Il y avait tant de claire raison, tant de bonté lumineuse dans les yeux nuancés de gris et de vert ! Les cheveux tressés en couronne, épousant la forme classique de la tête, étaient blonds, du blond assourdi, un peu cuivré, qu'ont les feuillages en novembre. Nuance rare et déhcieuse qui, d'année en année, s'altérait et qui s'éteindrait avec l'âge en un châtain doux et banal.
— Monsieur le docteur a pris sa bicyclette, dit Fortunade qui devinait le souci de mademoiselle Cayrol. Il aura le vent contre lui, pour revenir...
— Il a dû voir tous nos fournisseurs de Tulle : le peintre, le menuisier... Ces gens-là nous manquent de parole, et la chambre blanche ne sera pas prête quand monsieur Jean Favières arrivera.
— Ça ne vous ennuie pas de prendre un pensionnaire ?
— Non.
— Un malade que vous ne connaissez pas ?
— C'est le filleul de mon oncle Albert Lapeyrie, un tout jeune homme, presque un enfant, qui est bien malade et bien malheureux.
— Il n'a pas de famille ?
— Sa mère est remariée. Il vit seul. Il a toujours vécu seul.
— Eh bien î il a de la chance de tomber chez vous !
Depuis un mois, tout le village s'intéressait au « Parisien » poitrinaire qui allait vivre ou mourir chez les Cayrol. On savait que le docteur lui réservait une chambre toute remise à neuf, avec des meubles blancs et polis comme la plus belle porcelaine, — une idée de riche, assurément !
Fortunade demanda :
— Et quand viendra-t-il, ce monsieur Favières ?
— Vers la Noël... Il est trop souffrant encore pour voyager. Il se repose, à Paris, chez mon oncle... Oh ! Fortunade, il est près de huit heures. Mon père est sur les chemins, à bicyclette... Il rentrera bien fatigué.
— Ne vous désolez pas, mademoiselle... Je resterai pour vous faire compagnie. La mère et le « grand » ne seront pas en peine de moi... Et
puis, le monde ne manque pas, chez nous... On fait la velhade ^ ce soir...
Denise sourit :
— Pour les châtaignes?... Alors, Lionassou, du Bourg d'Eyrein, viendra...
— Le Lionassou ?... Ah ! mademoiselle, faut pas croire tout ce qu'on raconte... Est-ce que j'en fais cas, du Lionassou ?... Un gars si fier, parce qu'il est riche et qu'il n'a pas le nez de travers... Le roi n'est pas son cousin, qu'il dit... Mais Fortunade Brandon ne sera point sa femme... Lionassou Galhar, du Bourg d'Eyrein !... Un sot, un avare, et, avec ça, glorieux comme un pou sur un habit de velours... sauf le respect, mademoiselle !...
Une onde de sang vermeil montait sous la peau fine, jusqu'aux cheveux de Fortunade. Elle pinçait les lèvres et tirait l'aiguille d'un geste inégal... Denise la regardait avec une pitié tendre.
— Pauvre !... tu regrettes toujours ton couvent...
— Ah ! mademoiselle, je peux vous le dire, à vous... à vous toute seule... Pourquoi m'ont-ils empêchée d'être sœur?... Ma mère a d'autres enfants que moi... Madaloun va sur quinze ans... Elle est forte, et rude au travail !... Encore une couple d'années, ça ferait une femme pour le Lionassou... Mais moi, pauvre de moi 1... Je ne
1 Prononcez : « veillade », veillée.
i6 L'OMBRE DE L'AMOUR
suis point bâtie pour la besogne de la terre, et je n'ai point le cœur au mariage... Vous les connaissez, mademoiselle, les gars de chez nous, les noces de chez nous !... Point de gentillesse, point d'amitié!... Les gens n'ont de plaisirs que l'argent, le bien, la mangeaille... Oh ! cela ne me plaît point... Mon ' idée, mademoiselle, c'était d'être sœur converse, à Tulle, chez les Ursulines, ou bien à l'hôpital... J'aurais aimé ça : prier, travailler, parler doucement, soigner les malades, puisque je n'avais pas assez d'instruction pour faire l'école... Et que les malades disent : « En voilà une qui nous aime bien... » Mon Dieu ! quel bonheur pour moi !... C'était trop beau... Pourquoi les parents n'entrent-ils jamais dans les idées des enfants?... On veut me marier... Monsieur le docteur lui-même se moque de moi. Il me dit : « Tu ne sais pas ton vrai devoir... Tu n'as pas le courage d'être une femme... Marie-toi. Tu seras plus jolie et tu te porteras mieux... » Hélas !... Notre-Seigneur regarde le cœur, et non pas la figure... Et puis...
Elle rougit violemment, étonnée de sa hardiesse, mais la phrase audacieuse partait déjà :
— Vous, mademoiselle Denise, on ne vous querelle point... et pourtant vous n'êtes pas mariée.
Un son de cloche, très lent, très clair, tomba dans le silence, entre les deux jeunes filles : For-
tunade fit un signe de croix et murmura l'Ave, d'une voix humble. Mademoiselle Cayrol continuait de coudre, la tête baissée...
Elle dit enfin :
— Ce n'est pas la même chose. Chacun a des devoirs différents. Qui soignerait mon père, qui le réconforterait si je quittais la maison ? Ma tâche est là, ma vie est là... Je ne suis pas une créature inutile.
— Vous aimez votre père plus qu'un mari et des enfants, dit Fortunade. Moi, je voulais aimer Notre-Seigneur... Il es<t bien plus qu'un père, puisqu'il est le sauveur du monde... Et l'on trouve que vous faites bien et que je fais mal... Pardonnezmoi, mademoiselle Denise : j'ai tant d'amitié pour vous que je n'ai pas de honte à vous parler. Je vois que vous êtes ce qu'il y a de meilleur à Monadouze, une demoiselle au-dessus de toutes les autres par l'esprit et par la bonté... Mais comment cela peut-il se faire, puisque vous n'allez pas à l'église et ne priez pas le bon Dieu ? Monsieur le curé lui-même vous respecte. Il a dit, un jour, à madame la baronne de Saint-Dumine : « Mademoiselle Cayrol ne va pas à la messe ; mais elle a été élevée au couvent, sa pauvre mère était fort pieuse, et, malgré le docteur et les mauvais livres, mademoiselle Denise a le cœur chrétien... »
i8 L'OMBRE DE L'AMOUR
— Monsieur le curé est très bon, répondit Denise d'un ton ferme et calme ; mais laissons cela, Fortunade... Je ne peux pas expliquer des choses qui te troubleraient inutilement : car tu ne me comprendrais pas... Et moi, je te comprends très bien.
— Vous n'êtes pas fâchée, mademoiselle ?
— Non, mon enfant, pas du tout.
Quelques gouttes de pluie s'écrasèrent contre les vitres. Le poêle ronflait. La lampe sifflait, en brûlant... Et toujours la grande rumeur, si triste, des cascades...
Fortunade rêvait... Son rêve allait vers le couvent de Tulle, les tilleuls du jardinet, les classes pleines de petites filles bleues, la chapelle peinte et fleurie où Jésus, en robe de pourpre, offre à l'amour des vierges son cœur nu, son cœur sanglant. Il allait vers un hôpital inconnu, royaume de douleur et de pitié, vers le silence des salles blanches, vers les râles des agonies et les sourires des guérisons... Mais le rêve de mademoiselle Cayrol s'attachait au foyer, au village, à ce petit coin du monde qui contenait, en raccourci, toutes les passions et tous les maux humains ; il s'attachait aux souvenirs de famille, aux meubles et aux murs de la maison, au père vieillissant, à tout ce qui était le devoir quotidien et sûr, la réalité la plus proche...
Le grelot d'une bicyclette tinta sur la route. Denise tressaillit :
— Enfin, dit-elle, voici mon père !
La servante Françounette était sortie déjà, pour ouvrir la porte grillée du jardin. Elle appelait le petit domestique :
— Jeantou, hé ! le drolle ! viens prendre la bicyclette de monsieur.
Etienne Cayrol entra, jeta sur une chaise sa pèlerine imperméable et sa casquette mouillée par le brouillard, puis il baisa sa fille au front :
— Bonsoir, Nise.
Le cœur dilaté, la joie aux yeux, elle s'empressait :
— Père, j'étais inquiète de toi... Tu n'es pas raisonnable de t 'attarder ainsi...
— J'ai manqué le train. Je suis revenu, comme j'étais parti, à bicyclette... Mais j'ai vu tous nos gens. Les ouvriers seront ici demain. Les meubles sont expédiés en gare... Notre pensionnaire trouvera chez nous une chambre délicieuse...
— Dans cette saison, à cette heure !... Père, père, tu n'es prudent que pour les autres !... Ta moustache est humide... Prends ce fauteuil, là) près du feu... Tu dois mourir de faim !... Revenir de Tulle à bicyclette !... Oh ! je suis fâchée contre toi... Fortunade, dis à Françounette qu'elle trempe la soupe, et vite ! Je mettrai le couvert...
— Denise !... Chxérie !
Assis, le docteur tendait ses mains vers le poêle. La lampe l'éclairait de côté. Il avait un visage de vieux chef gaulois, coloré, couperosé aux pommettes les cheveux gris, l'œil bleu saillant, le nez aquilin, la mâchoire solide sous une longue moustache dédorée. Comme il inclinait la tête, on voyait l'attache puissante du cou et cette forme du crâne qui s'unit à la nuque par une ligne droite, caractéristique chez les gens du Plateau central. Les épaules étaient carrées, le torse trapu ; les jambes un peu arquées devaient peser lourd sur le sol... Toute la personne — sans finesse, mais non pas sans noblesse — d'Etienne Cayrol, révélait l'origine paysanne. Elle exprimait la force, une force stable,, lente, réfléchie, sûre d'elle-même.
Denise avait débarrassé la table, et sur la nappe étalée elle disposait les assiettes. Fortunade phait les draps, de son air toujours dolent. Et le docteur, ragaillardi, sifflotant une bourrée, considérait les deux jeunes filles.
— Vous avez bien travaillé, je vois ça, dit-il. Denise, ton ouvrière est toute pâlotte... Surveillela... C'est maigre, c'est cheiim, comme on dit ici, ça ressemble à un ange gothique... Allons, Fortunade, redresse-toi, efface les épaules, respire profondément, quand tu t'en vas par les chemins.
Et chez toi, mange du bifteck et bois du bon lait, au lieu de t'empâter l'estomac avec des crêpes de blé noir... Cette vie que tu mènes, le dos courbé, les pieds sur la chaufferette, n'est pas saine... Tu es anémique, et tu es nerveuse... Prends garde !...
— Il faut pourtant que je travaille, monsieur le docteur.
— Travaille, mais soigne-toi, et ne rêvasse pas trop à l'église... Deviens une belle femme pour te marier. Les garçons n'aiment pas les filles chétives. Ils ont raison : la plus belle femme est celle qui peut faire le plus bel enfant... Denise, donne la fiole d'extrait de quinquina à cette petite... Le flacon suffit pour un litre de vin. Tu en boiras, un verre à bordeaux, deux fois par jour... C'est entendu?... Maintenant file... Et demande une lanterne à Françounette...
— Bien sûr, monsieur ! Je n'oserais point passer dans le noir, le long du cimetière... Même avec la lanterne, j'ai peur...
— Peur de quoi ?
— Je ne sais pas... des morts !
— Ils sont bien tranquilles, les morts... Je ne crains pour toi que les vivants... Tout à l'heure, ce mauvais gars de Martial Veydrenne rôdaillait sous les châtaigniers...
' — Je ne le crains pas, monsieur. Il vient chez nous et il ne m'a jamais dit une méchante parole...
— Et il ne t'a iamais montré la couleur de son argent, depuis qu'il boit gratis, chez vous ?
— Non, jamais...
— Son père, le metje du Chastang, et lui, ça fait deux canailles...
— Le fils Veydrenne n'est pas si mauvais qu'on dit...
— Demande aux gardes du château !
— Tout le monde lui refuse du travail : alors, il braconne. On le déteste : ça l'enragé... Peut-être, si on était gentil avec lui...
— Ne t'y fie pas. Veydrenne est connu... Tous les gibiers lui sont bons, même le gibier à deux pattes, qui porte jupe...
Le docteur se tourna vers sa fille :
— Le président du tribunal me le disait, l'autre jour : « C'est chose invraisemblable qu'à notre époque une brute comme Veydrenne, un sauvage, puisse terroriser les braves gens, et vivre en marge des lois... Mais les braves gens sont des capons... Ils craignent les rancunes des gueux, et, quand on leur demande de témoigner en justice, ils n'ont jamais rien vu, rien entendu... » Et puis, il y a le père Veydrenne, le « forgeur ^ » de malades, qui jette hiset ^ aux chrétiens... Ah ! bêtise humaine !
1 On pose le malade sur l'enclume, entre quatre cierges, et le forgeron-sorcier frappe à côté de lui. ^ Mauvais sort.
Fortunade, le visage inexpressif et figé, ne répondait pas.
— Allons ! fit Cayrol. Jeantou t'accompagnera jusqu'à la poste. N'oublie pas le quinquina.
— Merci et adieu, monsieur le docteur... Faut-il que je revienne demain, mademoiselle ?
— Oui. Monsieur Favières arrivera bientôt. Nous serons très occupées. Je tiens à finir ces raccommodages. . .
Fortunade partit. Cayrol hocha la tête :
— Paubra ^ f
Les mots patois lui montaient aux lèvres, spontanément, quand il pensait aux gens et aux choses du pays. Fils de fermiers, il était resté proche de la terre, et ses manières mêmes gardaient une franchise rustique. Il y avait deux hommes en lui : — l'homme de pensée et d'action, curieux de toutes les idées, et qui se considérait comme un éducateur, l'homme qui avait suivi les conférences de Pierre Laffitte au Collège de France, qui avait le buste de Comte dans son cabinet de travail, et qui, du fond de la Corrèze, s'intéressait à tout l'immense mouvement scientifique et social de son époque, — et puis l'homme particulier, simple et même un peu vulgaire par certains goûts, parcimonieux de centimes et prodigue de pièces d'or, rempU de
1 <s Pauvre ».
méfiance paysanne, prompt à la colère, grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, épris des gros souliers, des habits solides et des pipes courtes.
Mais cet homme qui possédait les plus splendides qualités de l'homme, ce Français de vieille race, portait en lui la cause même de ses insuccès : une puissance d'illusion qui supprimait parfois le sens des réalités. L'idéologue neutralisait l'admirable effort de l'homme d'action en l'abusant sur la valeur des êtres, sur la portée des doctrines, sur les conséquences de telle ou telle décision. Le souci d'être « logique » avait entraîné Cayrol à des démarches dangereuses. Il n'avait pas su ménager les susceptibilités de la clientèle bourgeoise de petite ville... Après bien des déceptions, il s'était réfugié à la campagne, sans le moindre chagrin, persuadé que tout était pour le mieux, et l'événement lui avait donné raison : les origines de Ca5n*ol le rendaient apte à comprendre et à manier le paysan ; l'impossibilité de discuter avec des êtres muets et sourds par prudence devait refréner en lui les fantaisies du théoricien. Peut-être, en certaines occasions, avait-il manqué de souplesse, et même d'habileté, en pourchassant les rebouteux. Mais il avait eu le dernier mot. Sa situation était forte ; son influence morale s'accroissait ; le curé
même avait conclu avec lui une sorte de concordat. Le sens pratique l'emportait sur la logique abstraite et périlleuse.
Cayrol avait eu un seul chagrin : l'affaire manquée du Sanatorium. Il s'en consolait pourtant, soutenu par l'incomparable tendresse de sa fille.
Denise était l'unique amour de Cayrol, son plus grand orgueil, son chef-d'œuvre. Il retrouvait en elle l'extrême douceur, la réserve, la délicatesse des Lapeyrie, avec la belle stature et l'énergie physique des Cayrol. Que cette merveilleuse fille eût subi la discipline du couvent, que le mysticisme l'eût, un instant, séduite et troublée, et cela par la faute du père, — faible devant une femme toujours malade, — Cayrol en gardait un remords : « Je n'ai pas été logique », se disait-il. Veuf, il avait repris, avec une autorité passionnée, l'âme de l'adolescente ; il avait détruit la foi chrétienne jusqu'aux racines, et il pensait même avoir aboli, du même coup, l'inutile inquiétude métaphysique... La crise ainsi provoquée pouvait être dangereuse. Elle dura deux ans et s'acheva sans trop de ravages. Denise cessa de croire, mais il lui fut doux d'avoir cru. Sa raison s'affranchit des dogmes ; sa sensibilité demeura telle que l'éducation l'avait faite, et le curé de Monadouze put dire que mademoiselle Cayrol gardait un cœur chrétien.
Denise n'était pas très instruite. Les livres de science, de philosophie, la rebutaient souvent ; aucun roman n'entrait dans la bibliothèque du docteur. Des arts, de la poésie contemporaine, le père et la fille ne connaissaient presque rien. Pour eux, toute beauté était dans la nature. Habile aux travaux féminins, mademoiselle Cayrol gouvernait discrètement la maison, sans jamais parler de lessive ou de confitures aux dames de Tulle qui venaient la voir.
Ces dames la trouvaient simplette, et la dédaignaient un peu, parce qu'elle n'était jamais allée à Paris, ne lisait pas les magazines, et ne jouait pas du piano...
On savait qu'elle n'avait pas d'argent, et personne encore ne l'avait demandée en mariage.
Allongé sur la banquette, parmi les coussins et les couvertures, Jean Favières soupire et s'agite et sent venir la fièvre avec le soir. Contre l'oreiller qui le soutient, il renverse sa tête exténuée, beaux yeux veloutés et voilés, cils trop lourds, bouche triste qui voudrait sourire... Un feu brusque a rougi les pommettes, mais le front, le nez droit aux cloisons fines, le menton imberbe, le cou maigre, ont cette transparence cireuse qui révèle un organisme consumé. Les cheveux sombres — qui cassent sous le peigne chaque matin — sont moites de la moiteur des tempes, et la main du jeune homme pend, incertaine, découragée, comme si la vie échappait à ses doigts ouverts.
Toute la journée, les plaines de France ont défilé devant ses yeux. Il y a longtemps que la pourpre occidentale s'est fanée sur les collines de la Vézère ; il y a longtemps que la petite lampe clignote, au toit du wagon, derrière le rideau bleu mal tiré... La rumeur du train s'accroît, plus forte
28 L'OMBRE DE L'x\MOUR
dans la nuit plus noire. C'est comme une sourde, égale et trépidante phrase, qui n'a pas de sens, et qui, répétée, répétée, emplit les oreilles, emplit le cerveau du malade. Pour s'en distraire, il regarde éperdument autour de lui... De faibles lueurs, de grandes ombres se combattent... Les valises, dans le filet, semblent énormes... Elles bougent... Elles vont choir... Quelqu'un dort, accoté aux capitons grisâtres, un homme coiffé d'une casquette anglaise, qui tient un journal déplié sur les genoux... Les ombres mouvantes le saisissent, creusent les orbites profondes, exagèrent son nez faunesque, et le font grimacer méchamment... Jean ne reconnaît plus son parrain... Inconscient à demi, il ne voit que des ombres qui le traquent, l'assaillent, et vont l'engloutir... Et, dès qu'il referme les yeux, la triste voix rythmique chuchote, jusque dans sa tête, il ne sait quoi d'incompréhensible et d'effrayant.
Maintenant il sombre dans les rouges ténèbres de la fièvre, où passent des images, des morceaux d'autrefois et d'hier... Le cinématographe de la mémoire fonctionne au hasard, se disloque, s'interrompt... Un camarade surgit, rieur et débraillé, racontant des histoires de chasse et d'autoraobile... Puis un médecin suisse, un médecin allemand... des paysages de neige... Et une femme
aux cheveux noirs, aux bras nus... Câline et suppliante, elle dit : « Mon petit Jean... » Et celle-là, qui revient toujours, Jean la déteste, jusque dans son délire.
Tulle. Le train s'arrête. M. Lapeyrie s'éveille en sursaut :
— Est-ce que j'ai dormi ?
— Un peu...
— Tu m'as appelé ?
— A l'instant... Vouiez- vous découvrir la lampe?
— Voilà... Tu es bien pâle, mon petit... Quel dur vo3"age ! Mais nous arrivons... Et je me réjouirai de te savoir à Monadouze, chez de braves gens qui te soigneront bien et t'aimeront tout de suite... Tu seras docile, n'est-ce pa.s ?
■ — Je le serai... si on ne m'embête pas trop ! répond Jean, d'un air bourru. Et, d'ailleurs, que vous me mettiez à Monadouze ou à Landerneau, pourvu que ce ne soit pas dans une boîte à malades, je m'accommoderai de tout...
— Tu seras docile, parce que tu as la volonté de guérir, de reprendre tes études... Sois optimiste, bon Dieu !... Aie confiance... Aime la vie...
— Vous voulez me suggestionner, parrain. Si ça vous fait plaisir, je dirai comme vous... J'aime la vie. J'ai cent raisons de l'aimer. Elle m'a été si bonne !... Ma mère m'adore, n'est-ce pas ? mon
beau-père me chérit ; mes camarades ne se consolent pas de mon absence, et ma maîtresse... une vraie sœur de charité !
— Pourquoi cette ironie qui me fait de la peine et qui te fait du mal ?
— Excusez-moi... Je vous afflige : je suis un ingrat. Je m'en rends bien compte. Et pourtant voais seul m'aimez, et je n'aime que vous... Mais je n'ai pas eu de chance depuis la mort de mon père et le remariage de maman... Tout m'a fait faillite : la famille, l'amour et la santé... Et puis des choses m'agacent trop souvent, de petites choses... cette visite d'Hubertin, l'autre jour.,, le butor, qui me parlait de son auto, de ses croisières, de son endurance !... On ne manque pas de tact à ce point-là... Et tout à coup... c'était comique !... il se rappelait où il était : il prenait une voix basse, un air navré...
— Que t'importe !
— Oh ! vous savez, je m'en fiche !... Mais ça m'agace.
— Tu parles trop. Calme-toi...
— Je suis très calme... Vous avez su comment j'ai reçu Juliette, quand elle a eu la délicate pensée de me faire ses adieux... « Tu as eu peur de la contagion, ma tendre amie ?... Tu m'as lâché dans l'intérêt de ma santé... Mais c'est tout naturel !... Je
ne t'en veux pas... Un malade, c'est à peine un homme, et ça ne peut pas être un amant... Je t'aurais bien quittée, moi, si tu avais été tuberculeuse... Allons, adieu ! Dis à mon remplaçant de surveiller sa santé... » Je lui ai débité ce discours avec un accent si paisible qu'elle est partie déçue... Elle a dû dire à Hubertin : « J'étais bien sotte de me tracasser pour Favières... Il n'a pas de cœur, ce garçon-là ! c'est dégoûtant !... »
— Cette histoire t'obsède. Tu ne peux t'empêcher d'y revenir... Si j'avais été chez moi, hier, j'aurais consigné la porte à m^ademoiselle Rémond... Oublie cette fille...
— Oh ! bien facilement... Je n'aurai pas l'occasion de parler d'elle, à Monadouze... Entre un monsieur et une vieille demoiselle, mes pensées seront pures !...
— Ma nièce n'est pas, absolument, une vieille fille... Je ne l'ai pas vue depuis dix ans. Elle n'était pas jolie, mais douce et charmante...
— Ça m'ennuierait qu'elle fût jolie... Les fem-mes laides sont obligées d'être bonnes... pour se faire pardonner leur laideur... Tenez, je sens que j'adore mademoiselle Cayrol, comme une espèce de cousine mûre... Ah ! les cousines à tricots et à confitures, ce sont les seules femmes que je souhaite conquérir... pour être dorloté.
— Comme tu es enfant, encore ! dit M. Lapeyrie qui souriait malgré lui.
— Je ferai la conquête de monsieur Ca3n:ol, de mademoiselle Cayrol, de toute la maison Cayrol... Et dans un an, ou dans quelques mois, ils diront : « C'était un charmant jeune homme, ce Jean Favières... Nous avons eu un réel plaisir à le connaître... pas longtemps, d'ailleurs... C'était le tuberculeux bien dressé, le tuberculeux modèle... » Je vous fais de la peine, encore, mon pauvre parrain ?
— Oui, beaucoup...
— Bah ! je plaisante... Je ne crois pas du tout à ma mort prochaine, vous savez !... Claquer pour claquer, je serais resté à Paris... Mais non ! mourir à mon âge, ce serait trop bête... Et mon beau-père serait trop content.
Le train siffla et ralentit. Les freins grincèrent : les roues patinaient sur les rails... Et, lentement, les feux rougeâtres de la petite gare apparurent dans le brouillard... Puis la secousse de l'arrêt, la lueur balancée d'une lanterne courant le long du train :
— Monadouze !... Monadouze !...
— Toi, reste tranquille, dit M. Lapeyrie à son filleul. Le docteur est là, sans doute.
Il ouvrit la portière. Sur le quai, dans la nuit
UOMBRE DE L'AMOUR 33
brumeuse, des gens s'interpellaient, se cherchaient, bousculés par les hommes d'équipe. M. Lapeyrie reconnut les feutres larges, les colliers de barbe reposant sur les cols à longues pointes, les mantes de grosse bure, les palholes ^ nouées de velours... Il entendit le patois latin aux voyelles traînantes et chantantes qui fit tressaillir en lui tout un passé... Le pays, c'était le pays !
La brume fondait : le sol gluant cillait aux chaussures... Un soldat en congé embrassait ses « vieux ». Et une aïeule, embarrassée d'un parapluie énorme et d'un cabas, le cou allongé, l'œil arrondi, guettait, d'un air de poule méfiante, la fille ou le fils attendu...
M. Lapeyrie avait sauté à terre. Il réclamait le docteur Cayrol... Une mante noire se détacha du tas des mantes noires. Une voix claire appela :
— Oncle Albert !
— Denise !
Encapuchonnée, et comme engloutie dans une guérite de drap, mademoiselle Cayrol rejoignit son oncle. En hâte, elle excusait le docteur absent... Il était auprès d'un garde que des braconniers avaient assailli, dans les châtaigneraies d'Eyguières. Mais, avec sa bonne bicyclette, il reviendrait vite... On le trouverait au logis...
1 Prononcez : « pailloles », — capotes de paille.
— Nous sommes bien heureux de vous revoir, mon oncle...
Et tout de suite :
— Comment va monsieur Favières?... Assez bien?... J'avais peur pour lui... Mon oncle, occupez- vous des bagages, je vous prie... Notre petit domestique transportera la malle de monsieur Favières avec un charretou ^ Nous avons une voiture fermée, celle du château... Mon oncle, aidez monsieur Favières à descendre.
— Je descendrai seul, mademoiselle, dit Jean, raidi par le secret orgueil de l'homme qui ne veut pas s'avouer faible, et déchu physiquement, devant une femme.
Denise le regarda...
Il était debout sur le marchepied glissant. Sa casquette de drap, d'un gris brouillé, couvrait mal les mèches brunes et mêlées de ses cheveux. Imberbe, et si pâle, avec ses beaux yeux languissants, il avait l'air tout jeune, — si jeune qu'à le découvrir ainsi elle éprouva une surprise apitoyée et un vague soulagement : timide par caractère, elle eût redouté l'abord d'un homme inconnu ; mais celui-là, ce n'était guère qu'un enfant...
— Je vous apporte les excuses de mon père, dit-elle, et sa bienvenue... Oh ! prenez garde !
1 Petite charrette.
Jean hésitait, chancelait presque : spontanément, Denise étendit sa main, sa main nue, nerveuse et douce, où la main du jeune homme s'appuya.
Il s'excusa, confus.
— Ne parlez pas, monsieur : l'air est humide... Relevez votre collet... Mettez votre mouchoir sur votre bouche... Oncle Albert, nous vous précédons.
Jean se laissa conduire, un peu déconcerté par le ton d'autorité, la haute taille, la silhouette massive de mademoiselle Cayrol. La mante à capuchon, qui rappelait le costume des Petites Sœurs des pauvres, ne révélait rien de la femme... Installé au fond du coupé, Jean risqua une phrase polie : derechef on lui imposa silence.
Le train s'ébranlait. Un long sifflement retentit, et les feux du fourgon diminuèrent en s'éloignant, puis s'éteignirent, soufflés par le vent noir d'un tunnel. Autour de la voiture, les gens venus de Brive, de Saint-Hilaire et de Cornil, pour la messe et le réveillon en farnille, commencèrent de s'en aller, par groupes, avec leurs lanternes oscillantes...
Denise, penchée vers Jean, disposait l'oreiller, étalait la couverture en peau de chèvre, vérifiait la température de la bouillotte. Ses gestes étaient
lents, délicats, précis. Une influence rassurante émanait d'elle. Jean subissait cette influence, bon gré mal gré. Denise avait dit : « Ne parlez pas ! » Il maugréait intérieurement, mais il se taisait.
— Ah çà ! pensait-il, est-ce qu'elle va me traiter en gamin, tout le temps?... « Faites ceci... Ne faites pas cela... » Et pas moyen de répliquer !... Oh ! mais ça m'ennuie... Et cet horrible capuchon !...
Demi-rebelle, demi-dompté, repris par l'invincible curiosité de l'homme, il essayait de voir la figure dissimulée sous « cet horrible capuchon »... Mais, la portière fermée, Denise restait debout, immobile... Des paysans la saluaient au passage d'un:
— Eh ! adieu, mademoiselle Cayrol...
Elle répondait :
— Bonsoir, Chadebech !... Bonsoir, Jacquille !... Jean l' écoutait, surpris par le timbre de cette
voix que l'accent limousin attardait un peu, et non sans grâce, sur les syllabes finales. Il était infiniment sensible au charme de la voix, subtil agent de sympathie... « Telle devait être, pensa-t-il, et moins pure, la voix argentée de madame de Warens... » La voix de Denise Cayrol était un argent fluide et frais, un frisson d'eau vive entre les roches, dans l'été brûlant...
Parfois, se rapprochant de la voiture, Denise interrogeait :
— Monsieur Favières?... Vous vous ennuyez?... C'est que mon oncle a des difficultés avec le chef de gare, au sujet d'une malle qui serait restée à Tulle... Je l'entends d'ici, qui se fâche... Chut ! ne répondez pas... C'est défendu.
Sa main, pâle sur l'étoffe obscure, tourmentait la boucle du capuchon. Ses yeux, ses dents brillaient dans l'ombre, et rien qu'à l'inflexion de sa voix légère, Jean devina qu'elle souriait.
Le cheval trottait sur la pente caillouteuse, dans les ténèbres imprégnées d*eau ; le double rai lumineux des lanternes révélait, au passage, un pan de mur, un chaume oblique, des châtaigniers creux et tordus.
Denise Cayrol disait :
— Voici le chemin de Touzac, à gauche... Le carrefour de l'Orme... En tendez- vous les cascades, monsieur Favières ?
Quand elle se taisait, son silence faisait la nuit plus noire.
La voiture s'arrêta. Jean, comme en rêve, monta quatre marches, traversa un bout de jardin, aperçut un vestibule dallé, un escalier à grosse rampe de bois brun. Débarrassé de son manteau, il se trouva dans une pièce chaude et claire, où la table du dîner était mise. Un homme vêtu de velours et portant des guêtres comme un chasseur, lui serrait les mains. Une vieille femme ridée, coiffée d'un chapeau de paille sur un bonnet blanc, appelait Jeantou. Une jeune fille maigre et brune
s'esquivait... Ébloui, assourdi, Jean Favières se laissa tomber dans un fauteuil.
— Hé, là-bas, cria le docteur, faites silence et fermez la porte.
Et revenant vers Jean Favières :
— Vous êtes fatigué, monsieur... Votre chambre vous attend... Elle n'est pas grande, mais bien gaie... Avez- vous faim ?
— Non, docteur. J'ai dîné au buffet de Brive. Je suis las... Mais, somme toute, j'ai de la résistance et j'ai supporté le voyage admirablement.
— Mieux que je ne l'espérais ! dit Cayrol. Ses façons brusques et bonnes plurent à Jean.
« Voilà un brave type. Il ne pose pas pour le grand docteur, pensa le jeune homme, rassuré. Ce n'est peut-être pas un aigle, mais c'est un brave type... »
— Je ne veux pas vous interroger et vous examiner, ce soir... Ce soir, je ne suis pas votre médecin. Je suis votre hôte... Nous nous entendrons parfaitement, vous verrez...
— J'en suis certain, répondit Jean. Votre accueil me touche beaucoup, monsieur... Je vous remercie... J'aurais voulu remercier mademoiselle votre fille, mais elle m'a imposé silence : alors, je me suis tu... Vous voyez que je suis docile et que je ne mérite pas ma réputation...
— Comment cela ?
— Mon parrain vous a écrit que j'étais insupportable... Ne dites pas non... Il me l'a avoué.
Cayrol se mit à rire :
— Vous, insupportable ? Je n'en crois rien. Vous êtes trop intelligent pour ne pas accepter une direction...
— Une direction intelligente.
— Et affectueuse... Lapeyrie, où es-tu ?... Lapeyrie !... Viens par ici, un moment... Denise s'occupera des malles qui vont arriver... Denise ! (il cria plus fort) demande du lait chaud, à la cuisine... Tu vois, beau-frère, ton filleul et moi avons fait connaissance. Et nous sommes déjà des amis...
— Tu as apprivoisé Jean, tout de suite ?... Mes compliments !
— Ne dites pas de mal de moi, fit le jeune homme. Je suis si heureux de n'être plus dans un sanatorium !...
— Ici, c'est la vie de famille, mon cher monsieur. Vous vous ennuierez peut-être : nous sommes des gens arriérés, de pauvres provinciaux... Mais vous aurez la paix, la grande paix du corps et de l'âme, un air très pur, un beau paysage, moins vaste que celui de Davos ou de Leysin.
Lapeyrie demanda :
— Où le loges-tu ?
— Dans la chambre du premier... la chambre du milieu, tu sais, entre celle de Denise et la mienne... J'ai fait peindre les murailles en blanc. Le parquet est couvert de linoléum. Des rideaux de toile, des vitres perforées pour l'aération... Oh ! nous observerons les lois de l'hygiène spéciale...
— Vous ne me croyez donc pas dangereux, docteur ?
— Dangereux, pourquoi ?
— La contagion...
— Vous recevrais-] e ainsi?... Nos précautions sont prises, et vous avez reçu, au sanatorium, l'éducation nécessaire...
— Je suis très scrupuleux.
— Vous avez raison. Faites votre devoir ; nous ferons le nôtre, et tout ira bien... Denise, Denise, cette tasse de lait !
— La voici...
Jean tourna la tête : Denise entrait, portant une tasse sur une assiette. Il la vit enfin, débarrassée de sa mante à capuchon, belle de sa haute taille et 4e sa jeunesse mûre... Il la vit, rose et dorée, avec des paillettes dans les prunelles et des reflets dans les cheveux... Comme elle ressemblait au docteur ! Tous deux représentaient une race puissante, rajeu-
nie aux sources populaires. Ils avaient la sérénité des forts.
Jean n'avait pas faim. Pourtant il accepta de bonne grâce le lait tiède qu'on lui offrait.
— Venez avec moi, dit Cayrol. Je vous conduirai. Jean s'inclina :
— Bonsoir, mademoiselle... Je ne sais comment vous remercier... Vous m'avez tellement intimidé, à la gare !...
— Moi?...
Elle sourit, ce qui fit sourire Jean, et, sans embarras, elle lui tendit la main, cette main ferme, douce, fraîche au contact, qu'il avait déjà touchée, pour s'y appuyer.
— Bonne nuit, monsieur... Ne vous étonnez pas d'entendre les cloches : elles sonneronVà neuf heures et à minuit.
Cayrol et Jean sortirent ; M. Lapeyrie demeura seul avec sa nièce.
— Eh bien ! dit-il, comment trouves-tu mon filleul ?
— Je l'ai vu à peine...
— Il ne te déplaît pas ?
— Non... Il paraît très gentil... Mais il est bien malade... Je n'aurais pas cru qu'il était si malade...
— Cela t'effraie ?
— Oh ! non... cela me peine... Quel âge a-t-il ?
— Vingt-trois ans. Il n'a pu achever son service militaire, et, depuis deux ans, il traîne de la Suisse à la Côte d'Azur...
— Sa mère ne l'aime donc pas ?
— Pas assez... Elle a un second fils, un gamin magnifique, qui absorbe toutes ses forces de tendresse... Et le beau-père exècre Jean qui le lui rend bien...
Le docteur rentrait :
— Ton filleul est couché, Lapeyrie. Je le trouve bien fiévreux...
— Espères-tu ?
— Je ne veux pas le fatiguer : je l'examinerai demain... A première vue... Hum ! il est touché !...
— Il n'est pas perdu, Cayrol, je t'assure... L'évolution très lente de la maladie permet quelque espoir. On l'avait condamné, l'année dernière : il est encore là...
— Oui, il y a des arrêts dans le développement de la tuberculose... des sortes de trêves... Enfin, s'il n'est pas venu trop tard, ton filleul, on le guérira...
— Dis la vérité : tu crains qu'il ne soit venu trop tard ?
— Peut-être...
Françounette, toujours coiffée de sa palhole, apporta la soupière.
— - Il faut tout de même dîner, dit Cayrol.
Tous trois se mirent à table. Albert Lapeyrie '^léclara :
— Je re-dîne... Cette soupe a un parfum qui ranime l'appétit... Ah ! la cuisine du Limousin !
Son beau-frère l'interrogea sur l'état de ses affaires et raconta l'histoire du sanatorium. M. Lapeyrie faisait effort pour ne pas attrister ce repas de famille, mais sa pensée revenait toujours à Jean.
— Et l'ex-madame Favières, la belle Arlésienne, ton ancienne passion ? demanda le docteur. Comprend-elle le danger où est son fils ?
— Non... Je le disais à ta fille, quand tu es entré. L'ex-madame Favières, mon ancienne... admiration, est plus jeune que jamais et toujours belle... Mais elle n'a pas la mémoire du cœur... Jean a beaucoup souffert de son indifférence... beaucoup... Et puis, il s'y est accoutumé. Sa mère compte pour peu de chose dans sa vie...
— Tu l'as adopté ?
— Presque. Si j'ai eu pour sa mère une admiration passionnée — et désintéressée ! j'ai eu pour son père une admiration profonde... Pauvre Louis Favières ! Quelle discrétion dans la douleur ! Quel courage devant la mort !... Et tant de charme, tant de finesse intellectuelle !... Je ne l'oublierai jamais..
— Tu n'as pas eu le désir d'épouser madame Favières ?
— Si, je l'avoue... Elle était bien jolie... Et puis j'aimais le petit garçon... Mais un millionnaire a passé !...
— Et madame Favières l'a suivi...
Lapeyrie soupira :
— Jean n'a pas eu de famille. Interne au lycée, il passait la mo^ié des vacances chez moi... et il avait une âme tendre, ombrageuse, un infini besoin d'affection... Je te raconterai plus tard... Mais, au fait, je puis parler devant ma nièce : elle n'est plus une petite fille...
— Non, fit Denise, elle est une vieille fille...
— Tu te calomnies !
— Oncle Albert, j'ai vingt-sept ans.
— Je vous dirai donc, à tous deux, que Jean a eu une grosse peine, une peine de cœur, qui a fâcheusement altéré son caractère. Il s'était lié avec une sorte d'actrice, une jolie fille, ma foi ! qui semblait l'adorer. Mais, quand il est devenu malade, et que le doute n'a plus été possible sur la nature de son mal, mademoiselle Juliette a eu peur de la contagion, et sous prétexte de ménager son ami, elle l'a quitté...
"' — Cela ne m'étonne pas, dit Cayrol. L'alarme donnée par des milliers de livres et de journaux a détruit la légende du poitrinaire romantique et sentimental. Il a perdu son auréole, le pâle jeune
homme des élégies ! les femmes voient en lui un malade, ni plus ni moins intéressant que les autres malades, et guère plus ragoûtant, et beaucoup plus dangereux.
— Oh ! papa ! interrompit la jeune fille avec vivacité, tu n'approuves pa^ cette... personne... Abandonner l'homme qu'on aime, parce qu'on redoute un danger, c'est très vilain, c'est honteux...
— Mais non, ma Nise, ce n'est pas honteux... Monsieur Favières n'avait pas pris cette demoiselle comme garde-malade, n'est-ce pas ? Il ne l'avait pas épousée, pour partager avec elle les chances de bonheur et les risques de malheur... Alors, de quoi se plaint-il ?... Je l'approuve, cette demoiselle Juliette, quoique je ne puisse l'estimer, je l'approuve.
M. Lapeyrie était scandalisé :
— Oh ! Cayrol !
— Quoi ?... Je te choque, parce que je ne m'attendris pas sur les déceptions amoureuses de ton filleul ? Mais, dans le mariage même, je blâmerais l'épouse qui accepterait l'intimité conjugale avec un dégénéré... Qu'elle le soigne, qu'elle ne l'abandonne jamais... et qu'elle se refuse à lui. C'est le devoir strict... A plus forte raison, quand il s'agit d'une amourette, d'une liaison pour le plaisir, je comprends la rupture, et je l'approuve...
— Tu approuves cette cruauté, cette lâcheté ?
— Cruauté? pourquoi?... Monsieur Jean Favières eût-il gardé une maîtresse tuberculeuse?... Non. Il eût été cruel, sans remords... Lâcheté?... Quel est le plus lâche des deux amants, celui qui défend sa santé ou celui qui prétend imposer à l'autre le spectacle de son mal, les corvées, les fatigues, le péril?... Non, Lapeyrie, tu ne changeras pas ma conviction... L'amour, l'union, entre un être sain et un être taré, sont abominables... Quand une femme se donne à un alcoolique, ou à un syphilitique, ou à un tuberculeux, quand elle risque, dans ces conditions, la maternité, elle commet un double crime : crime envers elle-même, crime envers la race... Voilà le péché que les religions ne veulent pas reconnaître, qu'elles ne punissent pas, le péché qui survit à ses auteurs et que les -enfants de leurs enfants expient jusqu'à la quatrième génération...
Cayrol était très rouge. Il frappa la table du poing.
— Et il y a des parents qui lient leurs filles à des « déchets d'humanité » ! Et des filles qui acceptent ces sortes de mariages, par compassion !
— Dis par ignorance, père... A moi aussi les « déchets d'humanité » inspirent de la compassion, mais cette compassion ne me conduirait pas au mariage. Dieu merci !... Je serais trop mal-
heureuse si j'avais des enfants chétifs ou difformes,.. Quel remords pour moi, et quel supplice !
— Voilà la raison qui parle, la saine raison, dit Cayrol enchanté. Écoute ta nièce, Lapeyrie... Nous pensons toujours de même, elle et moi. Nous ne sommes pas des romanesques, des raffinés, des pervertis...
— Pourtant, Denise, tu t'es indignée contre Tamie de Jean ?
— Je l'avoue... Mais, puisqu'ils ne se mariaient pas, ils ne s'aimaient pas bien... Alors...
La candeur de cette réponse désarma M. Lapeyrie.
— Je suppose, dit-il en souriant, je suppose qu'en effet ils ne s'aimaient pas bien... Le débat est clos.
Mais le docteur suivait son idée :
— Sais-tu, Lapeyrie, pourquoi tant de femmes, et des meilleures, s'attachent aux. infirmes, aux incapables, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral ? Sais-tu pourquoi elles préfèrent les faibles, qu'elles protègent, aux forts, qui les protégeraient ?
— Par un instinct dévié de maternité ?... Par un raffinement sentimental ?
— Parce qu'elles sont mal élevées, toutes, empoisonnées de mauvaise littérature et de mysticisme malsain ; parce qu'elles ignorent les lois de la vie sexuelle qui rectifieraient leurs idées fausses et ridi-
cules sur ce qu'on appelle l'amour... Les dévotes surtout... Tiens, j'en ai, ici même, un exemple : tu as vu la petite brune, maigriotte, qui mettait le couvert, lorsque vous êtes arrivés ?
— Je l'ai aperçue... Elle s'est esquivée prestement...
— C'est la fille de l'aubergiste de Monadouze, une enfant de dix-neuf ans, névropathe, anémique et très suggestionnable... Le couvent l'a détraquée. Elle médite sur les « plaies adorables », elle refait, en esprit, les stations du chemin de croix et se lave l'âme dans le sang du Christ... La douleur l'attire. Elle goûte une volupté secrète à se charger des misèies d'autrui, et elle serait capable, la petite malheureuse ! d'épouser un lépreux pour le consoler... Quand une fille, à l'âge trouble de la puberté, passe des heures en méditations quotidiennes devant un mourant crucifié, elle se déséquilibre fatalement, et ne peut associer l'idée de l'amour suprême qu'aux images de la souffrance et de la mort... C'est le cas de Fortunade Brandou.
— Mais Denise a été élevée au couvent, Denise a été pieuse ! elle a médité devant le crucifix...
■ — Denise a pu réagir... J'ai refait son éducation. Je l'ai mise en face des réalités, en pleine vie, en pleine nature...
- — Tant mieux, si elle est plus heureuse ainsi...
Mais, Cayrol, si tu supprimes chez les femmes l'appétit de charité et de dévouement, n'augmenteras-tu pas la somme de la douleur humaine ? A Tégoïsme infini de l'homme, la pitié infinie de la femme fait contrepoids.
— Je ne supprime pas le dévouement : je l'éclairé. Et je l'étends jusqu'aux êtres qui ne sont pas encore nés : sacrifier un désir, un rêve sentimental, à la beauté de la race, cela peut être une forme de l'héroïsme féminin...
— Cayrol, tu ne vois dans l'amour que l'enfant.
— Oui, l'enfant seul... le reste n'est que bavardage, ou saleté ! dit crûment le docteur.
M. Lapeyrie hocha la tête. Il se souvenait que le docteur Cayrol, excellent mari, père admirable, n'avait jamais senti l'effleurement de la passion. Sa première jeunesse avait été chaste et sa vieillesse était pure. Comme tous les grands travailleurs et les grands religieux, il avait dérivé dans une extrême activité cérébrale toutes les forces inemployées de son organisme. Il disait, et prouvait par son exemple, qu'un homme robuste peut vieillir avec dignité, dans le culte du souvenir, s'il emploie son énergie pour le bien et fuit les excitations voluptueuses.
Il n'admettait pas l'amour sans devoirs et sans droits, et il défendait, en toute occasion, le mariage
et la famille. Le lyrisme des romantiques l'exaspérait. Pourtant il comprenait, à sa manière, la poésie de l'amour. La fonction physiologique, dédaignée des poètes, lui apparaissait noble et belle, comme toutes les grandes forces naturelles, comme l'éternel recommencement de l'aurore, comme l'éternel mouvement des eaux marines. La floraison des vierges, le mystère des entrailles fécondes, la plénitude d'un beau sein gonflé de lait, le premier cri du nouveau-né et le premier sourire de la mère, tout le drame physique de la vie féminine émouvait Cayrol d'admiration et de tendresse. Il en parlait, devant sa fille, avec une chaste liberté, et Denise, ayant désappris les fausses pudeurs, écoutait sans aucune gêne.
M. Lapeyrie la regarda. Elle avait le coude sur la table : le menton posé sur la main et, les yeux fixés sur Cayrol, elle recevait toute la clarté de la lampe sur sa tresse fauve. Sa bouche, grasse et vermeille, exprimait la mansuétude, et ses prunelles rayonnaient sereinement.
« Que connaît-elle de l'amour, celle-là ? pensa M. Lapeyrie. L'a-t-elle soupçonné ou désiré ? Le regrette-t-elle?... A-t-elle cessé de l'attendre?... Sans doute, elle est une vraie Cayrol : pas d'imagination, pas de sens... Pauvre fille ! »
Après le dîner, mademoiselle Cayrol annonça qu'elle sortait.
— A cette heure ?
— J'avais promis d'assister à la messe de minuit, .avec Fortunade et Jeantou ; mais, puisque vous
êtes là, mon oncle, je me contenterai d'aller jusqu'à l'auberge pour voir la velhade et rapporter des gogues ^ fraîches.
— Des gogues fraîches ! s'écria M. Lapeyrie, cela me rappelle les Noëls de mon enfance... Denise, si je ne suis pas importun, emmène-moi : nous verrons la velhade, et nous irons à la messe de minuit... J'en aurai un extrême plaisir...
— Moi aussi, mon oncle.
— Tu viens, Cayrol ?
— Grand merci ! dit le médecin, qui fumait sa pipe, les pieds contre la porte du poêle. On m'a dérangé, la nuit dernière, pour un malade : je veui dormir tout mon saoul, cette nuit. D'ailleurs, notre pensionnaire ne peut rester seul. La garde,
1 Boudins que l'on fait pour Noël.
que j'ai retenue à l'hôpital de Tulle, arrivera demain soir seulement.
— Et puis, tu es un franc païen ; tu n'aimes pas les églises.
— Je ne les aime ni ne les déteste. Je m'y ennuie. Je ne m'y sens point chez moi... Mon église, à moi, c'est l'hôpital !...
— Et Denise ?
— Denise est libre d'aller où il lui plaît. Les sermons de notre curé l'amusent ; la vue de l'auditoire la divertit. C'est une distraction bien innocente, je t'assure.
— Tu es tolérant. (
■ — La fréquentation des « rouges » de petite ville m'a dégoûté d'un certain anticléricalisme... J'ai défendu notre curé de Monadouze contre les attaques d'une petite feuille locale... Aussi l'on m'appelle « jésuite ».
— Et cela t'offense ?
— Je m'en moque. Comprends donc : je puis rejeter le dogme catholique, et combattre le fanatisme clérical, sans renoncer au droit d'estimer un curé honnête homme... Tu verras l'abbé Barbazan ! Un bonhomme exquis, gallican et démocrate sans s'en douter, qui connaît le paysan parce qu'il est un paysan lui-même... Pauvre, droit et rude, un vrai Limousin... Il ne vient pas
chez moi, je ne vais pas chez lui, à cause des cafards : ça pourrait le compromettre. Nous nous rencontrons au chevet de nos malades... Et nous nous serrons la main sans déplaisir.
— Et que dit-il de la jeune fille névropathe ?
— De la petite Brandon ?... Il lui conseille de se marier et d'avoir beaucoup de droites.
Denise agrafait sur sa poitrine la mante au capuchon rabattu. Elle s'était coiffée d'une toque sombre où chatoyaient des plumes de faisan.
— Bonsoir, père.
— Bonsoir, ma Nise.
Le petit Jeantou, gamin de quatorze ans, un peu rougeaud, avec des yeux de souris malicieuse, balançait sa lanterne dans le jardin. Mademoiselle Cayrol lui dit :
— Passe devant... Nous connaissons la route. Mais l'enfant ne voulait pas s'éloigner.
— Voyez, mon oncle, quel poltron, ce Jeantou ! Il n'ose pas dire que ça l'effraie de passer seul devant le cimetière... L'autre soir, au lieu d'accompagner Fortunade jusqu'à la poste, il l'a fort bien quittée au carrefour... Et ça va à l'école primaire ! Ça s'enorgueillit d'un certificat d'études !... Tu n'as pas honte, Jeantou ?
— Je n'ai pas honte : j'ai peur... La Fortunade aussi avait peur...
UOMBRE DE L'AMOUR 55
— Tu as vu le Chien blanc ou le loup-garou ? Le gamin ne répondit pas : il y a des noms
qu'on n'aime pas prononcer en certains endroits, à certaines heures...
Le chemin ondulait avec le flanc de la montagne, et la lanterne éclairait, par-ci, par-là, un coin d'abîme, la corniche surplombante crevée par les racines des châtaigniers. M. Lapeyrie goûtait avec délices la saveur de l'air, que les habitants de Monadouze ne sentent pas, et que lui-même ne sentirait plus le lendemain.
— Tu aimes ce pays, Denise ? Tu ne t'ennuies jamais ? Tu ne regrettes rien ?
— Que pourrais- je regretter ?
— Le monde, les plaisirs de ton âge, les amitiés, que sais- je ?
— Je ne suis pas mondaine, mon oncle, pas du tout... Madame de Saint-Dumine m'invite quelquefois à des goûters, avec des personnes de Tulle... J'accepte, pour ne pas la contrarier, mais je préférerais rester chez nous.
— Pourquoi ? Ces personnes de Tulle ne sont pas aimables ?
— Si... mais elles se connaissent toutes, et elles causent entre elles, de leurs affaires... Cela ne m'intéresse pas beaucoup.
— Il y a des jeunes gens ?
56 UOMBRE DE L'AMOUR
— Oui.
— Eh bien ?... On te fait la cour ?
— A moi, mon oncle !... Quelle idée !
— Ce serait tout naturel.
— Je suis très réservée et je dois paraître sotte. Et puis... on sait que je n'ai pas de fortune... que je ne veux pas me marier...
— Tu ne veux pas te marier ?
— Je suis trop vieille.
— Tu es jeune et jolie... Ma foi ! je ne croyais pas que tu étais si jolie...
"■ — Ne vous moquez pas de moi !
— Voyons, tu peux bien me dire la vérité, à moi, ton vieil oncle... Tu ne veux pas te marier ?
— Quand j'étais plus jeune, j'étais comme toutes les filles de vingt ans : je rêvais... à qui ? à l'Inconnu... 11 n'est pas venu. J'ai vieilli. Et j'ai cessé de l'attendre... Peu à peu, la pensée du mariage s'est éloignée de mon esprit. J'ai fait mon bonheur avec ce que la vie me donnait...
— Est-ce du bonheur ?
— Oui, je vous assure... Mon seul regret, parfois...
— Dis!
— J'aurais bien aimé avoir un enfant. M. Lapeyrie songea :
« Elle n'est pas une amoureuse. Elle est maternelle... »
N'osant insister, il reparla de son filleul.
— Je le recommande à ta bonté, Denise. L'histoire que j'ai racontée, et que ton père et toi n'avez peut-être pas bien comprise, ne doit pas nuire à Jean dans ton esprit... Mon pauvre filleul n'est pas un débauché... Il était avide de tendresse... Et, comme il était charmant, les femmes... Enfin, elles ne le fuyaient pas... La maladie a fait de lui une sorte de paria. Il souffre dans sa chair, et bien plus dans son orgueil de jeune homme... Surtout, n'aie pas l'air de le plaindre : la pitié l'humilie affreusement.
— J'ai compris cela...
— Vraiment ?
— Oui, à la gare. Il ne voulait pas prendre ma main pour descendre du wagon. C'est un enfantillage...
— Jean a des côtés très puérils. Son imagination domine sa sensibilité, et sa sensibilité domine sa raison... Il est égoïste et tendre, enthousiaste et injuste, et surtout, très instable. Il exercera votre patience.
— Notre patience est grande, mon oncle. Monsieur Favières ne sera pas malheureux chez nous.
Ils arrivaient tout près du village.
— Je reconnais le carrefour, dit M. Lapeyrie. Le cimetière est à droite : à gauche, il y a la
chapelle où l'on dépose les gens qui meurent par accident avant de les porter chez eux... Le vieil orme est à l'angle de la route... Plus bas, c'est le bureau de poste, et, en remontant vers la gare, on trouve la maison d'école... Tu vois, je n'ai rien oublié.
— Vous aimez notre Limousin ?
— Comme on aime une nourrice conteuse de légendes... C'est un pays mélancolique et délicieux, une Bretagne moins célèbre et moins profanée que l'autre... J'aime ses bruyères, ses rochers, ses eaux translucides, son patois musical, sa pauvreté... Denise, y a-t-il encore des sorciers à Monadouze ? Honore-t-on les fontaines sacrées ? Mène-t-on à sainte Claquette les enfants bègues ou muets ? Pratique-t-on l'envoûtement avec le seau et le miroir ? Ne « forge »-t-on plus les gens dont la rate est malade ? La chasse volante et le bérou ^ n'ont-ils pas déserté cette province livrée au progrès ? Plante-t-on encore, dans les champs ensemencés, une croix et quatre bouquets de paille en l'honneur du Christ et des Évangélistes ?... Je ne puis me consoler, Denise, quand je pense que le conseil municipal a supprimé la procession de la Lunade et qu'on a tué nos derniers loups.
Denise riait :
1 Loup-garou.
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— Consolez- vous, oncle Albert. Nos Corréziens sont moins civilisés qu'ils ne paraissent... Ils cachent leurs superstitions, mais ils les gardent... Le sorcier fait à mon père une concurrence à peine secrète... Et quant aux loups, on en trouve encore, pas loin d'ici... Nous avons même un brigand : le plus fameux braconnier du pays : Veydrenne... Il terrorise tout le monde, et lève sa dîme en nature : ici, des pommes de terre... là, un morceau de porc... La Brandon n'ose lui refuser le tabac et la poudre de chasse qu'il ne paie jamais... Les gardes ont peur de lui, et, quoi qu'il fasse, aucun paysan ne se risque à le dénoncer...
— Ah ! comme tu me fais plaisir ! s'écria M. Lapeyrie. On n'a point gâté tout à fait mon vieux Limousin...
Denise l'interrompit :
— Voyez, voyez les lanternes... Il y aura beaucoup de monde, à la messe de minuit...
Dans les sentiers, au flanc des montagnes invisibles, des feux erraient, apparus, disparus, rassemblés en cortège. Soudain, une cloche tinta, puis une autre, et une autre encore... Distinctes, elles alternaient, comme hésitant à s'unir... Elles se mêlèrent, un instant, en un chaos de vibrations inégales, et le carillon éclatant s'élança, si joyeux que ses quatre ailes de bronze semblaient
6o L'OMBRE DE L'AMOUR
jeter de la clarté, avec du bruit, dans la nuit sonore...
Ainsi, comme chaque soir de décembre, VAvenamen sonnait à toutes les églises du Limousin, et, des volcans auvergnats aux châtaigneraies périgourdines, des bruyères de la Creuse aux déserts de pierre du Lot, la nuit n'était qu'un bruit de cloches. Mais, par cette veille de la Nativité, les annonciatrices aux langues de métal clamaient plus haut l'infatigable espérance chrétienne. Elles promettaient la paix évangélique aux hommes de bonne volonté, à ces bergers, à ces laboureurs, qui accouraient, précédés de feux mobiles, avec leur houppelande, leur chapeau de poil de lièvre, leurs sabots lourds, leur bâton ferré. Elles éveillaient la jeune mère et le nourrisson dans l'alcôve à ramages, l'aïeule impotente au coin du feu, et, dans la chaude étable, près de la crèche, l'âne et le bœuf fraternels. Et si formidable était leur chant d'espérance qu'il faisait trembler le ciel vide, et la terre où sont les morts.
Denise poussa la porte de l'auberge qui s'ouvrit.
Tout d'abord, M. Lapeyrie ne vit rien qu'une masse de gens pressés les uns contre les autres, passifs comme des moutons et dociles aux bourrades de la mère Brandon, qui les bousculait.
— Mademoiselle Cayrol !... Et le monsieur de
L'OMBRE DE L'AMOUR 6i
Pari^ ! Boun Diou /... Remue-toi un peu, Marcellin !... Donne des chaises...
Elle s'élançait, les bras chargés d'assiettes, petite, brune, la figure plate, son chignon de tresses menues roulé sous un filet noir, et, moitié français, moitié patois, sa langue vive jacassait, répondant à l'un, répondant à l'autre, hélant la fille exténuée et le drolle braillard.
— Tant de monde que nous avons, pauvre demoiselle ! C'est à devenir folie, un soir comme celui-là ! Et puis nous avons tué un « lard » aujourd'hui! Vous voulez des go gués fraîches?... deux livres?... pas plus?... Fortunade, mets deux livres de gogues pour mademoiselle Denise... Vous les prendrez après la messe... Qu'est-ce qu'ils ont à brailler là-haut?... Fortunade, monte-leur du vin !... Non, j'y vais !... Prends la poêle !
La cuisine de l'auberge Brandon, envahie par le brouillard des pipes, la vapeur du vin chaud et la fumée de la poêle aux boudins, rappelait ces estampes de Rembrandt où le noir domine, avec toutes ses variétés et ses valeurs. Au fond, l'escalier de bois à grosse rampe tournait vaguement. Une lampe, étouffée dans un halo jaunâtre, oscillait sous les solives, parmi les chapelets de gogues luisantes, les quartiers de porc et les tresses d'oignons roux. Les murs crasseux, où le tsar et
la tsarine faisaient face à M. Loubet, le vaisselier de hêtre bruni, la table chargée de bouteilles, les vêtements noirs des femmes, recevaient la rouge lueur d'un feu de brandes qu'une vieille accroupie attisait. Parfois, une longue flamme souple, léchant les bords du poêlon, illuminait d'un reflet plus vif l'intérieur de la cheminée revêtue de suie pelucheuse, la gueule mi-close du four, les crochets de la crémaillère et les bols sur les pommes creuses des chenets de fonte. Cette clarté soudaine frappait, de bas en haut, les visages des vieux assis dans le canton ^ Elle accentuait, en caricatures terribles, ces faces d'ancêtres, sailHes osseuses, narines poilues, mentons rasés et barbes broussailleuses, posées entre les pointes antiques des cols.
En haut, les garçons buvaient, criaient, essayaient une bourrée sans musique, et leurs pieds ébranlaient le plancher... Mais en bas, il n'y avait que des personnes sages, venues pour attendre la messe et non pour la mangeaille et la boisson. A chaque instant, la porte s'ouvrait et un autre vieux, une autre femme, saluait la maîtresse d'un : « Hé ! adusias, la Brandon !... » prononcé sur le mode le plus gémissant. Puis ils posaient leur lanterne sous
1 Enfoncement de la cheminée, où l'on place des bancs, à droite et à gauche de l'âtre.
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l'escalier et restaient, avec le tas des autres, debout, les bras ballants, sans rien dire.
Quelques-uns de ces Limousins, petits et malingres, avaient de longues figures passives, et cet air de résignation animale qu'on voit aux paysans du xvii^ siècle dans les tableaux des frères Le Nain. D'autres étaient jaunes de peau, avec le nez camard et les pommettes saillantes du type mongol. Les vieilles femmes, séchées et ravinées, portaient le fichu d'indienne sous leur mante et la palhole à rubans de velours sur leur bonnet. Mais les jeunes, vêtues à la mode de la ville, portaient le bonnet seulement, tout ruche de dentelle, orné de brides en mousseline qui s'étalaient sur le corsage en y formant un beau nœud. Et elles ressemblaient aux poupées d'autrefois, — ces poupées de carton qui avaient deux petits disques rouges peints sur les joues et deux petits bandeaux noirs peints sur les tempes.
Denise nommait tout bas les familiers de l'auberge, à M. Lapeyrie.
Ce gros homme roux et grisonnant, aux yeux en boules, aux mains grasses, c'était Chabrillat, le peilharo, marchand de chiffons, ivrogne célèbre et plus célèbre conteur d'histoires... Combien de barriques lui avaient coulé dans le gosier !... Ce petit vieux à calotte de loutre, c'était Buneil, l'ex-ma-
gister, r « avocat de village », l'homme bon à tout, qui chante au lutrin, tue les cochons, s'entremet pour les mariages et les procès, et, sur un grand papier, d'une antique écriture moulée en ronde, écrit les pétitions au « gouvernement »... Et là, dans le coin, maigre en ses guenilles, les yeux morts sous des paupières rougies, la tête renversée en arrière, la bouche énorme montrant ses dents jaunes, avançantes, dans un rictus d'idiot, c'était Fauche, l'aveugle des Cascades... Et cette vieille qui, même ce soir, ne lâchait pas sa quenouille de laine brune, cette vieille Carabosse au grand nez, dont les mâchoires n'avaient plus que deux dents, une en bas, une en haut, c'était la rivale de Chabrillat, la diseuse de contes patois, Lionardoune...
Mais la figure qui retenait les regards de M. Lapeyrie, c'était Fortunade Brandon. Frêle, dans sa robe du dimanche à col blanc, elle circulait par la cuisine envahie, sans rien dire et sans paraître voir personne. A chaque instant, son nom crié par la Brandon la faisait sursauter, comme éveillée d'un songe intérieur. Et elle descendait à la cave, montait, redescendait, portant les bouteilles qu'on réclamait là-haut par des cris et un fracas de pieds terrible... Insensible aux lourdes galanteries des garçons en paletot, chemise blanche et cravate de
couleur, insensible aux boutades du père Buneil, elle gardait son sourire pensif, un peu triste et souffrant...
— Fermez la porte !... Il n'y a plus de place... C'est à mourir, boun Dion ! clamait la maîtresse en voyant un nouvel arrivant sur le seuil.
Mais sa voix furieuse s'arrêta dans son gosier... Elle parut avaler quelque chose d'amer, et, d'un ton plus bas, avec une mauvaise humeur mal cachée :
— Vous voulez quelque chose, Veydrenne ? L'homme interpellé répondit :
— Boire un verre et me chauffer à votre feu, comme les autres.
Il n'avait pas soulevé son chapeau, un vieux
jfeutre jadis pelucheux dont le bord rabattait une
pmbre dure jusqu'à ses pommettes. M. Lapeyrie,
ui le regardait curieusement, ne distinguait que
jsa barbe noire taillée court, sa bouche épaisse et
aciturne. Il portait un pantalon de velours ver-
âtre et une sorte de veste en laine, « couleur de
,a bête », filée et tissée dans le pays. Le feu ravivé
ui jeta tout à coup, en plein visage, un reflet
ouge : sa figure apparut, le temps d'un éclair,
ine pâle figure méridionale, sourcils charbonneux,
lez droit, yeux fauves, inquiets, et mobiles comme
es yeux d'un chien de braconnier. L'expression de
ce visage était méfiante et triste. Quand Veydrenne parla, ce fut par des phrases brèves, embarrassées, inachevées, comme parlent les solitaires des bois, accoutumés au silence.
M. Lapeyrie avait prévu un brigand plus pittoresque. Il s'étonna que Veydrenne ne regardât point d'un air de défi des gens qu'il avait rançonnés à sa manière, qui le craignaient tous et le haïssaient. Mais le paysan isolé n'est craintif que par faiblesse : les gens rassemblés dans l'auberge, et les femmes même, s'enhardissaient jusqu'à montrer un mépris muet et narquois. Le sénat des vieux, dans le canton, ignorait l'intrus. Lui, planté sur ses jambes puissantes, les mains dans les poches, le chapeau sur le nez, contemplait le feu. Peut-être était-il sans haine, n'étant point menacé, insensible au mépris collectif, et paisible, dans la secrète fierté que donne à un être primitif la certitude d'une force physique inégalable.
Alors, Chabrillat, l'ivrogne, essaya de fraterniser avec l'intrus.
, — Hé ! farceur !... tu paies la chopine ?
Il y eut des rires dans l'assistance, car Veydrenne ne payait jamais. La Brandon, furieuse, envoya la L pointe de son coude dans le dos du peilharo, mais | Veydrenne grogna : I»
. — Pourquoi que je ne paierais pas, si ça me plaît ?
— Fortunade ! cria le peilharo. Tu as entendu ?... Une bouteille !... C'est Veydrenne qui paiera... Et puis, s'il ne paie pas, la Brandon lui fera crédit, tandis qu'à moi... pauvre ! pas un liard de grâce : « Tu as soif ! paie comptant !... »
— Il est déjà saoul ! dit la maîtresse d'auberge en poussant Chabrillat du côté de la porte. Ôte-toi de là, donc !...
Mais Veydrenne haussa les épaules, et, sans mot dire, avec un air de gêne et presque de honte, il tira une pièce de son gousset et la mit dans la main de l'aubergiste ahurie... Une pièce, une vraie pièce, en bon argent, oui ! Il payait ! Pour la première fois, il payait !... La Brandon resta saisi-e...
— Hé bé !... quoi ? fit Veydrenne, de mauvaise grâce. Vous n'en avez jamais vu, de l'argent ?
— Pas souvent du vôtre...
— Si ça vous fâche, faut le rendre...
— Et vous payez aussi pour Chabrillat ? L'homme fit un signe de tête, et la Brandou se
mit à interpeller Fortunade d'une voix suraiguë :
— Ouste ! feignante ! du vin !... des verres... Et, mentalement, elle faisait le compte de tout
ce que Veydrenne lui devait, depuis « des temps »... Puisqu'il avait payé une fois, il paierait toujours, ou bien... Et, délivrée de la terreur superstitieuse que lui imposait cet étrange client,
elle méditait cent moyens divers d'exploiter sa probité tardive.
« Le b... ! pensait-elle. Il doit être riche !... Estce qu'on sait ?... Il a peut-être tué quelqu'un... »
Et elle se rappelait que les criminels se trahissent par des largesses inaccoutumées...
Cependant Chabrillat, levant son verre plein de vin rouge, le regardait avec des yeux d'amour :
— C'est vrai que je l'aime ! dit-il. Mais lui il ne m'aime pas, puisqu'il me f... par terre... Et pourtant, je lui pardonne tout. Ne me parlez pas de ces saletés et cochonnailles de verm.out et d'absinthe, que c'est la mode de boire à présent... Le vin, ah ! mes amis !... le vin, il a le premier rang dans les bonnes choses du monde, et la preuve, c'est qu'il est dans le calice, sur l'autel, et que s'il venait à manquer, il n'y aurait plus de messe, vu que les curés ne pourraient faire que la moitié du bon Dieu...
— Et c'est pourquoi les curés aiment le vin ! dit l'homme à la casquette de loutre.
Ce trait d'esprit égaya tous les visages, et les langues se délièrent... Un vieux, qui ronflait, s'éveilla pour crier que les curés étaient des b... pas bêtes, qui ne se privaient de rien... Une barrique ne leur faisait pas peur ! ni une belle femme. Ah ! pauvre !... Celui de L... avait des
enfants partout, qui lui ressemblaient... Et, comme Chabrillat commençait une histoire ordurière sur les amours des curés avec les dames nobles, ce fut une explosion de joie autour du foyer... Le peilharo, fier de son succès, tourné vers le monsieur de Paris, semblait le prendre à témoin... Denise feignait de ne pas entendre... Mais les femmes même, qui allaient communier à minuit, écoutaient, amusées ou indifférentes.
C'est la tradition locale... Le paysan limousin, plus superstitieux que religieux, attaché aux coutumes plus qu'aux idées ou aux croyances, conserve au fond obscur de son esprit la méfiance du prêtre, la vieille rancune de la dîme et la terreur de la contre-révolution. Le curé, non pas précisément celui de son village, qu'il peut estimer et respecter, mais le curé typique et symbolique demeure à ses yeux tel que l'on décrit ses ancêtres du moyen âge, buveur et glouton, paillard, fainéant surtout. Il n'y a pas de bonne velhade sans contes ou chansons satiriques où le curé joue un rôle plus ridicule que vraiment odieux. Personne ne s'en formalise... Les enfants n'en vont pas moins strictement au catéchisme et les femmes au confessionnal.
Seule, la petite Fortunade donnait des signes d'impatience. Agenouillée devant le foyer, dans la
grande lueur rouge, elle faisait frire des gogues si noires qu'elles semblaient vernissées. Sa tête aux cheveux lisses, partagés par une raie très fine, touchait presque le coude de Veydrenne. Et l'empereur des braconniers de Monadouze, absorbé dans une rêverie où des sentiments nouveaux et difficiles s'élaboraient peut-être obscurément, reculait un peu, évitant le contact de la jeune fille.
Soudain, par-dessus le vacarme des voix et des pas et les chocs de vaisselle et les grésillements de friture, le premier coup de minuit tombe... Et, pendant que l'horloge sème les onze autres coups, clairs et distincts, la tempête joyeuse des carillons se déchaîne, s'engouffre dans la salle chaude, avec le noir, le froid, l'odeur humide de la nuit. Les verres frémissent sur les étagères, la lampe eftarée oscille et fume... Tous les gens assis se sont levés... Et voilà que les femmes, mante croisée et capuchon rabattu, commencent de s'en aller, l'une après l'autre, en silence.
— Enfin ! soupire Denise.
Elle sort avec son oncle. Les marches de granit sont mouillées. Partout se hâtent des formes indistinctes, que précède le petit halo rougeâtre d'une lanterne vacillante, qu'accompagne un marmonnement de paroles, un clic-clac de sabots. Et, dans la nuit, la vieille église, ruche d'âmes, irradiant la faible lueur de sa porte entr'ouverte et de ses vitraux, attire le nocturne essaim des fidèles.
Bouche close et chapeau bas, dès le seuil, ils font la révérence au maître autel, touchent Teau du bénitier, et, après un grand signe de croix, ils se divisent, les femmes à gauche, les hommes à droite... La ruche, peu à peu remplie, est toute bourdonnante de ses quatre cloches qui battent et vibrent toujours, là-haut, dans leurs alvéoles de pierre... Les dalles sont glacées. Les cierges de l'autel grelottent de froid... Mais, à chaque minute, l'air devient plus tiède, comme au dedans d'une étable, et l'église sentirait bientôt l'odeur spéciale de la foule rustique, 1' « odeur de pauvre », si le parfum de la cire brûlante ne se m.êlait aux vivifiants arômes du buis amer, du pin résineux, de l'âpre genévrier.
Denise et M. Lapeyrie ont choisi leurs places discrètes, un peu en arrière. Tout Monadouze est là, même le conseil municipal, et même les fonctionnaires du gouvernement, représentés par le facteur, la receveuse de la poste et l'institutrice primaire. Et les esprits forts qui, tout à l'heure, au cabaret, se gaussaient brutalement du prêtre, sont venus, avec les autres, y compris Fauche l'aveugle et Chabrillat le peilharo... Ce n'est pas la dévotion qui les rassemble, c'est l'antique puissance de la Tradition, le besoin de faire la fête complète avec toutes les cérémonies et les règles fixées par un
très ancien usage. La messe, la foire, les élections, les comices, ce sont les seules distractions du paysan, les seules occasions où il participe à la vie sociale. « On devient bête à vivre avec les bêtes », dit-il, pour expliquer ou excuser sa présence à l'église... Ce sentiment si naturel aux gens de Monadouze les empêchait de s'étonner que mademoiselle Cayrol parût, chaque année, à la messe de minuit, ou à la grand 'messe de Pâques. C'était son plaisir, un plaisir très convenable, assurément, pour une femme.
La messe commence, dans un bruit de chaises remuées... Une bonne vieille va demander tout bas à Denise si elle ne veut pas une place meilleure, près de la crèche enveloppée de mousseline qu'on découvrira seulement à l'élévation... Elle refuse en souriant. Fortunade, assise parmi les « Enfants de Marie », tourne sa tête voilée, et fait un petit signe amical qui veut dire : « C'est bien, d'être venue ici... Je prierai pour vous. » Là-bas, un nuage bleu monte en spirales lentes, légères, s'évapore lentement, imprégnant l'atmosphère échauffée de tendre langueur orientale. Les cierges de l'autel, les roses d'argent, l'or du tabernacle scintillent, plus lointains, dans cette gloire vaporeuse de l'encens... Denise pense aux rois mages, à leurs trésors, à l'étoile vaga-
bonde... Son imagination — à défaut de son cœur, pense-t-elle — demeure sensible au charme du beau conte chrétien... Et voici que, dans la tribune, des voix s'élèvent, qui chevrotent un peu, qui fléchissent, qui ne sont pas tout à fait à l'unisson :
Réveillez- vous, pastourelles...
La mélodie vieillotte tremble comme un reflet dans l'eau, brise sa ligne frêle, attarde ses cadences mineures... Les vers, mi-français, mi-patois, évoquent les figures raides et naïves, marionnettes sacrées taillées au couteau par un pâtre : la Vierge, l'enfant, les bergers, les bêtes innocentes associées à la joie des hommes ; et quand arrive le refrain, tout le monde chante, dans la nef, très fort, toujours plus fort, avec un accent criard et traînant qui brouille les paroles et qui a quelque chose de sauvage...
L'église frémit, à ces voix... Les quatre Évangélistes qui supportent la vieille chaire, plus bariolés que des chefs sioux, — ocre, indigo, vermillon, — et flanqués de leurs animaux symboliques, tressaillent entre les grosses guirlandes de bois sculpté et les vignes d'or. Leurs yeux en billes, dans leurs trognes de campagnards, contemplent les faces rugueuses, les crânes chauves, les palholes et les bonnets : toutes les générations qu'ils ont
vues passer étaient si pareilles l'une à l'autre qu'ils ne distinguent point les chrétiens d'aujourd'hui des chrétiens d'hier... Le rite s'accompUt, immuable ; la même pastorale, sur le même air de musette, résonne, chaque année, entre les mêmes murs... Depuis quatre siècles, rien ou presque rien n'a changé, sauf le vénérable saint Christophe, tombé en morceaux, et remplacé par un « Sacré- Cœur » rose et bleu, sauf la Pietà, laide et touchante, vendue à un amateur et supplantée par une dame en crinoline et en mantille espagnole...
Denise, les mains croisées sur les genoux, sa tête blonde inclinée, sourit à des souvenirs... Elle revoit les Noëls de sa petite enfance, les souhers au coin de la cheminée, la maman très douce dont le visage s'efface déjà dans sa mémoire... Elle revoit les Noëls au couvent, un surtout — celui de sa quatorzième année et de sa dernière communion... L'espèce de délire religieux qui s'était emparé d'elle, ces 'sanglots brisés, ces larmes suaves, puis cette grande paix intérieure, un peu triste, de l'âme comblée, comme toutes ces émotions lui étaient devenues étrangères, et incompréhensibles !...
« C'était l'ivresse de l'imagination », pense-t-elle avec une bienveillance un peu ironique pour la petite Denise exaltée d'autrefois. Elle n'a aucun
76 UOMBRE DE L'AMOUR
regret, aucun désir de ces « ivresses j> qu'elle ne connaîtra plus. L'incrédulité sereine du docteur Cayrol l'a gagnée, peu à peu, sans violentes crises, entre seize et dix-huit ans. Ses raisons de vivre se sont déplacées et transformées presque à son insu. Maintenant elle est, non point précisément hostile, mais plus qu'indifférente au catholicisme contemporain où elle voit, comme son père, un parti politique sans esprit de charité, un ensemble de dogmes dissociés de la morale, hostiles à la science qui les ruine. Elle trouve en elle et autour d'elle des motifs suffisants d'être juste, véridique, pure et compatissante, d'augmenter selon ses forces la somme du bien, de diminuer la somme du mal. Sa raison accepte courageusement les fatalités inexpliquées, inséparables de la condition humaine. Elle n'est pas lâche devant la douleur : elle ne sera pas lâche devant la vieillesse et la m.ort. Elle a moins besoin de Dieu que des hommes, ses frères, dont elle partage les biens et les maux, et le mystérieux destin.
Pourtant, Denise Cayrol se plaît dans les églises. Elle n'y cherche pas une jouissance esthétique, mais l'ombre, le silence, le parfum du passé. Les villages et les petites villes ne possèdent guère que des édifices utiles à la vie matérielle et à la vie sociale ; loin des bibliothèques, des musées, des
grands monuments témoins de l'histoire nationale, l'âme contemplative ne sait où se recueillir, où développer sa vie intérieure. Ni les mairies, ni les préfectures, ni les halles, ne sont très propres à favoriser l'exaltation ou la méditation... Mais l'église, même vide de Dieu, reste l'asile sacré du rêve, celui où la douleur et l'espérance humaine ont palpité plus fortement qu'en aucun autre lieu du monde.
Denise, qui était modeste et qui se croyait la moins compliquée des femmes, n'analysait pas le plaisir qu'elle prenait dans ses rares visites à l'église de Monadouze. Elle se disait seulement : « J'ai le culte du souvenir... L'Église me rappelle mes années d'enfance, ma chère maman... » Et elle ne confondait pas la religion du passé — de son passé — avec la nostalgie de la foi perdue...
Aussi, quand le curé Barbazan monte er chaire, Denise ne craint-elle pas d'être troublée par ses discours. Elle sourit et fait un signe à son oncle :
« Écoutez bien... Le sermon en vaudra la peine... »
Ce petit homme râblé, rougeaud, grisonnant, qui porte le surplis comme une blouse, est célèbre dans le canton. « Il aime la bonne table », disent les gens d'Eyguières. « Il chante faux », disent les gens de Bar. Monadouze, méprisant les calomnies
des envieux, s'enorgueillit du curé Barbazan autant que du docteur Cayrol... Bon jardinier, apiculteur habile, le prêtre est de la même race que ses paroissiens. Il prêche en patois ; il cite moins souvent les grandes phrases latines des Pères que les francs proverbes locaux. Les travaux de la campagne, la saison, la température, les moindres événements de la vie rustique, tout lui est prétexte à paraboles, exemples et moralités savoureuses...
Un peu incliné sur le bord de la chaire, dominant les quatre Évangélistes bariolés, il jette un coup d'œil circulaire, comme un coup de filet, sur l'auditoire.
Bruit de toux... chaises remuées... Un enfant de trois ans, réveillé au giron de sa mère, réclame :
— Nadalou ^ ?... où est-il, Nadalou ?
— Chut ! chut ! fait la bonne femme.
Les vieilles sourient. Le curé Barbazan ne se fâche point, car il sait la manière de ramener à lui l'attention de l'auditoire.
— Mes chers frères, dit-il, d'un air de bonne humeur, je ne veux pas chagriner les chrétiennes qui ont amené ici leurs drolles, pensant bien faire ; mais, quand Notre-Seigneur dit : « Laissez venir à moi les petits enfants », il n'était pas minuit sonné. Et soyez bien sûrs que la Vierge n'aurait
1 Noël.
pas sorti de la crèche son divin nourrisson, quand même il eût pleuré pour voir les bergers, les mages, l'étoile...
« Pourtant, mes frères, il est bien doux à mon cœur, le cri de cet innocent qui espère le Nadalou, et je pourrais, tout humblement, vous dire que ce cri résume mon sermon.
« N'est-il pas vrai que nous attendons, tous les ans, l'heure sainte où Jésus naquit, comme si Jésus allait renaître ? Nous redevenons petits enfants par l'impatience et par la joie... Il semble que des présents magnifiques nous soient promis...
« Noël, Nadalou, quand viendras-tu ? Que nous apporteras-tu ? C'est la pensée de l'enfant, c'est la pensée du chrétien, ce fut la pensée des anciens hommes. Écoutez ce que répond le Seigneur : « Aux enfants, des pommes et des bonbons. Aux gens de bonne volonté, l'espoir de la vie éternelle... »
Le curé s'arrêta, un instant, pour rajuster son étole. Personne ne bronchait. Le petit enfant s'était rendormi.
— Mes frères, je vous ai parlé des anciens hommes qui attendirent la Nativité pendant des mille et des mille ans. Il y avait parmi eux des païens ignorants qui adoraient les idoîes, et des Juifs qui adoraient le vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre. Ceux-là étaient plus avancés et plus
'8o L'OMBRE DE L'AMOUR
heureux que les païens, mais leur bonheur n'était pas encore parfait, car aucun d'eux ne pouvait avoir cette espérance de la vie éternelle qui est le don du Christ aux chrétiens.
« Réfléchissez un peu sur leur triste situation... Ces Juifs privilégiés connaissaient bien le vrai Dieu... Eh oui !... Mais c'était Dieu le Père, infiniment grand, infiniment adorable, et tout de même très terrible, toujours environné de tonnerres et d^éclairs. Moïse seul pouvait l'approcher, et les pauvres braves paysans tout simples, comme vous, en avaient une peur épouvantable, car ils considéraient sa majesté, sa justice, plus que son amour, et ça les gênait pour prier, pour raconter au Très- Haut leurs petites affaires... Et puis, ils avaient tous sur la conscience ce maudit péché d'Adam qui, ne l'oubliez pas, avait introduit la mort dans le monde.
« Du paradis il n'était pas question, et la mort paraissait plus vilaine... Les âmes des justes, disaient les Prophètes, allaient dans les limbes, là où vont les âmes des enfants morts sans baptême... Les Prophètes disaient bien aussi que le Messie les délivrerait, ces âmes, les placerait dans le sein de Dieu... Mais tout ça n'était pas clair... Et les Prophètes, voyez- vous, ne prophétisaient pas pour les simples gens, parce qu'ils parlaient d'une façon tellement sublime, tellement difficile à comprendre.
L'OMBRE DE L'AMOUR 8i
\ que leurs saints discours, c'était tout comme le latin de la messe pour vous... Et encore, mes frères, je vous l'explique, le latin de la messe ! tandis que les prophéties, c'était affaire aux prêtres, aux savants, de les interpréter, et ces prêtres juifs se souciaient bien peu du pauvre monde.
« Quant aux païens, ils adoraient ces dieux qu'on voit encore, par curiosité, dans les musées, en sculpture, mais ils croyaient que bêtes et gens, après la mort, c'est tout pareil. Ils n'avaient pas même entendu parler du Messie, et ils n'attendaient rien du tout que le néant. Les riches essayaient d'oublier cette vilaine idée en faisant bombance, en prenant de l'agrément, chacun à sa manière, non sans commettre d'horribles péchés. Mais les malheureux, les malades, les veuves, les orphelins, trouvaient la vie très mauvaise, et ça les faisait penser. L'homme ne se résigne pas facilement à supporter le mal et l'injustice, à voir mourir les siens et à mourir lui-même, sans savoir la raison de tout ça. Il a besoin de justice. Il a besoin de consolation : or vous le savez, la vraie justice n'est pas de ce monde, et quelle consolation donner à l'agonisant, s'il ne croit pas à l'immortalité de l'âme et à la résurrection du corps ? Il a beau faire le bravache, il sue de peur, dans sa chemise, quand il pense au linceul, à la fosse, aux vers...
« Mais les hommes ont toujours eu une espèce d'instinct, d'espérance, même les sauvages et les païens. Ils se disaient que ça ne durerait pas toujours comme ça, qu'on saurait peut-être, un jour, ce qu'il y a de l'autre côté de la vie...
« C'était leur façon, à ces gens, d'attendre le Christ inconnu... Toute l'humanité ressemblait à cet enfant qui espère le Nadalou sans le comprendre... Et le Christ, désiré des nations, est venu. Il a mis une si grande lumière dans le monde que l'on a pu voir ce qui se passait de l'autre côté de la vie. Et dès cette vie même, il a réparé l'injustice, puisque aux plus malheureux il donne plus d'amour...
«Qui remplacera le Christ, mes frères?... Quel médecin, instruit dans la science humaine, consolera le mourant qu'il ne peut guérir ? Pour lui cacher l'horreur du tombeau, il lui apportera des remèdes qui font dormir, qui tuent la pensée, qui engourdissent l'âme inquiète... ou bien il lui dira des paroles menteuses, par charité... Mais les chrétiens n'ont pas besoin de l'opium ni du mensonge, puisqu'ils ont l'espoir, la certitude de la vie éternelle... »
Le cHré reprenait ce thème, le développait, répétait les idées et les formules pour les faire pénétrer dans les crânes pesants de ses auditeurs. Il citait des gens de la paroisse, la Cornille, le Chadebech.
qui avaient supporté patiemment de cruelles épreuves et qui avaient fait une sainte mort. Il disait la calme joie chrétienne opposée au sombre orgueil, à l'angoisse secrète de l'incrédule...
Les paysans comprenaient sa pensée, car ils avaient presque tous, non pas tant la peur physique de la mort qu'une appréhension superstitieuse de l'au-delà. Leur passivité fataliste était bien différente de la « calme joie chrétienne », mais ils n'étaient pas fâchés d'ouïr ces discours rassurants. Les vieux, surtout, étaient bien aises d'entendre dire que la mort n'existe pas, que l'homme ressuscite avec ses os, sa chair, sa figure terrestre, car l'idée de l'immortalité se résume pour eux dans l'idée de la perpétuité du corps, et ils ne conçoivent point l'âme. Les jeunes, plus sceptiques, ne songeaient guère à la terrible aventure du départ, si lointaine ! Tous leurs désirs habitaient le monde, et leur incroyance n'était qu'indolence d'esprit, ni mieux motivée, ni plus logique que leur foi de naguère.
Denise écoutait le prêtre. Elle avait senti l'allusion discrète à l'impuissance du médecin, « instruit dans la science humaine... » Et elle se disait :
« Le curé se trompe... Ce qui fait l'horreur de la mort, c'est l'inquiétude de l'au-delà... Retomber au néant est moins affreux que d'affronter l'inconnu... »
C'était la pensée même de son père. Mais elle ne s'y arrêta point. L'office continuait. La clochette argentine courbait les têtes. Alors, dans un nuage bleuâtre, deux formes voilées de blanc se levèrent, et découvrirent la crèche, pendant que l'ostensoir s'abaissait. Le Jésus de cire apparut, vêtu de sa courte chemise, et rose dans la paille blonde. Fortunade, inclinée, le mania, le disposa comme un enfant véritable, et filles et femmes de tout âge frémirent d'un inconscient désir de maternité...
« Voilà, pensa Denise, l'enfant promis aux caresses de celles qui ne seront jamais mères. Leur Dieu suffit à tous les besoins de leur cœur. Il est l'époux mystique et il prend la figure de l'enfant... »
Et elle soupira, car les paroles de son oncle lui revenaient à l'esprit, et elle s'étonnait d'être heureuse, elle qui n'avait plus de Dieu, qui n'avait pas d'époux, et qui jamais ne serait mère.
■ — PÈRE, tu vas au Chastang ?
— Oui... Tiens le poney, Denise : la sangle est défaite... Ma peau de bique, maintenant, et ma couverture... Il y a du charbon dans la chaufferette ?... Bien...
Le docteur caressa les naseaux du petit cheval et monta dans le cabriolet. Denise s'écarta. Debout, au seuil du jardin, entre les fusains lourds de neige, elle regardait son père qui enfilait de gros gants fourrés.
— Prends garde, père !
— Le cheval est ferré à glace ; il a le pied sûr ; et puis, je descendrai aux pentes... Ne crains rien.
— Je veux dire que tu dois prendre garde à ces Veydrenne. Le vieux te hait.
- — Il est en enfance, le vieux... Et quant au fils, si Fortunade n'était pas venue me chercher lors de l'accident, je ne me dérangerais pas pour cette canaille... Moi j'aime l'ouvrage bien fait, et, puisque j'ai réduit la fracture, je surveillerai la guérison... Il pourrait bien rester boiteux, mons Veydrenne.
— Ça le gênerait pour braconner.
— Auss. je me demande si ce n'est pas immoral de remettre d'aplomb ce brigand-là... Qu'est-ce que tu vas faire, ma Nise ?
— J'irai peut-être à Monadouze : Maria Brandou a reçu des citrons ; il nous en faut, pour la limonade de Jean...
Entre eux, Cayrol et Denise disaient « Jean », tout court.
— Au revoir, ma Nise !
— Au revoir, père...
Le cabriolet s'éloigna. Denise revint vers la maison.
Elle monta au premier étage. Un couloir carrelé de rouge divisait la maison dans sa plus grande largeur, séparant les chambres qui ouvraient sur la façade des chambres orientées au nord et qu'on habitait rarement. Le vieil escalier, coupé de paliers en briques, tournait en s'élevant, dans la pénombre, jusqu'au second étage composé d'un grenier et de deux longues mansardes réservées à Françounette.
Le poêle-calorifère, brûlant jour et nuit dans le vestibule, faisait circuler partout une chaleur atténuée. Denise s'arrêta devant la porte de Jean. Il reposait, calme, après la nuit douloureuse. La jeune fille pensa aux citrons qu'il avait réclamés
et se réjouit de lui en faire la surprise, à son réveil. Dans la lente monotonie des jours, les plus petits incidents prenaient une importance extrême. Jean Favières attendait le courrier comme un événement ; il se faisait répéter cinq ou six fois les moindres anecdotes que le docteur rapportait, après ses visites ; il ne se lassait pas de contempler un bouquet de feuillage hivernal cueilli par Denise, et, si les oranges et les citrons manquaient, il se désolait, comme un enfant. Avec cette intuition des vraies infirmières qui est une forme de l'instinct maternel, mademoiselle Cayrol devinait la température morale de son malade, le besoin de distraction ou de repos dont lui-même n'avait pas conscience ; elle savait l'occuper sans le fatiguer, lui ménager la lumière et l'ombre, la causerie qui réconforte, la solitude où les nerfs crispés se détendent.
Denise entre dans sa chambre pour s'habiller. Devant la glace ronde de la toilette Empire, qui ne la reflète jamais tout entière, elle ajuste sur ses tresses la toque en plumes de faisan. Le blanc bleu de la neige, salissant le blanc bis des rideaux, projette une clarté dure contre les boiseries d'un gris terne et les meubles d'acajou. A droite, perpendiculairement aux fenêtres, une alcôve s'enfonce entre deux grands corps de placards à moulures
88 UOMBRE DE L'AMOUR
cintrées et à coquilles. Le lit en noyer blond, allégé de colonnettes, porte une marguerite sculptée sur ses frontons triangulaires. Il disparaît presque entre les pentes de toile de Jouy, où les dessins camaïeu rouge et blanc montrent les jardins d'Armide, et Renaud, et Clorinde, et les tentes des Sarrasins. La cheminée de bois, à trumeau, est en face du lit. Elle supporte une pendule d'albâtre, en forme de temple grec, et deux vases de cristal vides. Des têtes de sphinx brillent aux angles de la commode ; le guéridon de marbre ovale repose sur trois pieds griffus. Deux chaises en grosse tapisserie ont des personnages au petit point, bergère et page dans le goût « troubadour » de la Restauration... Sur les bergères à col de cygne, le velours d'Utrecht d'un or excessif s'est apaisé en une chaude, profonde et douce nuance jaune. Ce mobilier disparate, sans grande valeur, sans vraie beauté, est depuis trois générations « dans la famille ». Il appartenait vers 1808 à Lucile de Fontenoire, mère de Célesta Bouyer, dont la fille épousa un Lapeyrie. Valentine Lapeyrie, petitefille de Célesta, devint madame Cayrol.
Si Denise habitait plus souvent cette chambre, sa jeunesse rendrait la vie et l'âme aux vieux meubles surannés. Mais Denise se tient toujours dans la salle à manger ou dans le cabinet du
docteur. La chambre solitaire a la physionomie compassée d'un logis de prêtre ou d'un parloir de couvent. Il y manque le crucifix et la madone, mais les froides roses de la virginité monastique fleuriraient dans cette retraite comme dans les cellules d'un Carmel. La raideur des sièges décourage la paresse. La solive transversale du plafond opprime la rêverie. Rien ne parle aux sens, rien à l'imagination. Tout raconte l'existence laborieuse d'une fille levée avec les servantes, lavée à l'eau pure et sans parfum, jamais attardée aux miroirs, et qui remet chaque matin la même robe stricte, nette, un peu usée.
Et cependant, sur la commode, il y a quelques livres, aux reliures fatiguées, que Denise feuillette, les soirs de mélancolie. Ce ne sont pas des romans : ce sont des œuvres démodées, oubliées, qui firent pleurer la grand'mère Lucile et la grand'mère Célesta : les Confidences, et les Premières Méditations, par Alphonse de Lamartine...
Avant de partir, Denise avertit Fortunade, qui cousait au rez-de-chaussée :
— Je vais chez ta mère, et je passerai au bureau de poste pour saluer mademoiselle Muret. Si monsieur Jean sonne, tu monteras tout de suite.
— Oh ! mademoiselle !
go L'OMBRE DE L'AMOUR
— Quoi! '
— Je n'ose pas lui parler, à monsieur Jean. Il me fait peur... Tout le fâche, quand vous n'êtes pas là.
— Peur ?... Que tu es sotte, ma pauvre fille ! Tu as peur d'un malade, parce qu'il a des exigences, des caprices !... Et tu voulais être sœur de charité !
Denise haussa les épaules.
— Ah ! dit Fortunade confuse, vous avez peutêtre raison. Je suis une sotte... mais, comme disent nos chères Sœurs, la grâce vient avec la cornette...
— Je n'ai pas de cornette, moi.
— Oh ! vous... vous...
— Eh bien ?
— Vous savez lui parler, à ce monsieur parisien... Je crois même que, si j'ai peur de lui, il a peur de vous... Il résiste à Françounette, et à monsieur le docteur ; avec vous, il est bien aimable, il a honte de son mauvais caractère.
— Il n'a pas un mauvais caractère.
— Il est gâté, comme tous les riches... Il ne sait pas souffrir... Si vous croyez que dans nos campagnes on dorlote les malades comme vous faites !.., Quand ils sont au chaud, dans la plume, et qu'ils ont bu leur tisane, on ne s'en occupe guère, allez !... On n'a pas le temps... Et il y en a bien qui n'ont pas de bon lit, ni de tisane à boire, et personne ne les plaint.
— Vous êtes durs.
— Croyez- vous que le fils Veydrenne soit bien à l'aise, avec sa jambe cassée. Qui donc pense à lui ?... qui le soigne ?
— Veydrenne n'est pas abandonné, ma petite. Tu as été bonne pour lui, et mon père lui a remis sa jambe avec autant de soin qu'à un millionnaire. Il est même retourné le voir aujourd'hui.
— Ah ! dit Fortunade, monsieur le docteur et vous, il n'y a pas de meilleur au monde.
Denise partie, elle reprit les gros bas de cycliste qu'elle reprisait. Pourvu que le Parisien fît un long somme !...
Elle souhaitait le soulager, à l'occasion, et elle le nommait dans ses prières, afin qu'il guérît bien vite ou qu'il supportât son mal en bon chrétien. Pourtant ce jeune homme beau, instruit, qu'elle croyait riche, et qui, sans doute, avait eu sa large part de jouissances terrestres, ne l'apitoyait qu'à 'demi. Elle avait vu, de près, une misère plus grande, non point seulement du corps mais de l'âme, et l'idée de l'âme malheureuse, vouée à la réprobation éternelle, la bouleversait de pitié.
Elle se rappelait le soir terrible de l'Epiphanie... L'année avait commencé par un si grand froid que les étangs avaient tous gelé en quatre jours et que les gardes du château avaient embauché des
hommes pour casser la glace. Et voilà que, le soir des Rois, en revenant à Monadouze, par les châtaigneraies de Saint-Dumine, ces hommes avaient trouvé Martial Veydrenne couché sur le sol, la jambe fracturée, demi-mort de froid, de faim et de fièvre. Il avait passé là toute la nuit.
Dans Monadouze, quelle rumeur !... Les vieilles avec leurs coiffes du dimanche, les drolles qui n'étaient pas encore au lit, les gens même qui mangeaient la soupe en famille, et ceux qui déjà, au cabaret, commençaient d'être un peu saouls, tous étaient venus, par curiosité, par rancune sournoise et méchante... Le maire était à Tulle; le curé dînait au château, et, en l'absence des « autorités », le garde champêtre ne savait que faire... Mettre Veydrenne dans un charretou, comme un porc, atteler au charretou le petit âne gris de la Brandon, et conduire le blessé au train de sept heures?... A l'hôpital de Tulle, Veydrenne, raccommodé ou démoli, débarrasserait heureusement la commune... Mais Veydrenne ne voulait pas de l'hôpital : il demandait qu'on le conduisît au Chastang, chez son vieux... Il menaçait ; il jurait ; il n'avait déjà plus sa tête... Sa jambe, enflée horriblement, se marbrait de taches vilaines... Et pendant que le garde champêtre et l'aubergiste se chamaillaient au sujet du charretou, Fortunade
avait dépêché son petit frère, vite, vite, chez le docteur... Alors, devant M. Cayrol, les curieux avaient fait silence ; la Brandon, bon gré mal gré, avait dû recevoir le blessé sur un grabat, dans le réduit, près de la cuisine, où couchent les servantes quand il leur faut céder leur lit aux voyageurs.
— Qui me paiera le linge blanc, et la chandelle, et le cognac, et le dérangement ? pleurait la mère Brandou, tandis que Fortunade apportait un grog très chaud, une bassine, des bandes de toile, des éclisses de châtaignier.
Elle avait envie de gifler sa fille, et, pour passer sa colère, elle tira les oreilles de l'innocent Marcellin.
Le lendemain, le père Veydrenne, averti par des voisins, était venu réclamer son fils. Il était dix heures du matin : les hommes étaient tous à l'ouvrage, et les femmes, qui épluchaient les pommes de terre ou tricotaient des bas sur leur porte, avaient une peur atroce de l'ancien forgeron... La Brandou même, craignant qu'un sort ne fût jeté sur sa maison, av^ait offert le charretou et l'âne et Fortunade, pour accompagner et ramener ce bel équipage. Devant le metje octogénaire, plus crevassé qu'un vieux châtaignier et dont un seul regard donnait ou enlevait la fièvre aux gens — ce qui rendait les médecins furieux de jalousie ! — l'aubergiste n'avait pas soufflé mot de son argent...
Et le charretou, avec le blessé, Fortunade menant l'âne, était arrivé au Chastang, par des chemins difficiles, dans le froid noir de janvier.
En si mauvaise compagnie, Fortunade n'avait pas eu peur. Elle savait que la protection du vieux lui était acquise et qu'elle s'en retournerait saine et sauve, avec son âne et son charretou. Les deux Veydrenne n'étaient pas incapables de cette sorte de reconnaissance que pratiquent les sauvages, et qu'ils pratiquaient ainsi, rarement, parce que les occasions étaient rares. Ni l'un ni l'autre ne s'abusaient sur la bienveillance réelle de la Brandou, mais ils sentaient que Fortunade ne leur était pas ennemie. Ils ne la remercièrent point ; elle devina cependant que ces deux hommes ne lui voudraient jamais de mal. Quand le blessé fut étendu sur sa paillasse de maïs, la jeune fille accepta un morceau de galette froide, du vin bïanc dans un verre fêlé, et s'en revint fort triste à Monadouze.
Depuis, elle ne pouvait ôter cette image de sa pensée : Veydrenne malade, abandonné dans ce taudis, près du vieux metje imbécile. Qu'elle travaillât au château ou chez les Cayrol, qu'elle fût à l'église ou à la veillée, l'image la hantait, ainsi qu'un reproche. Non, rien ne lui ferait plaisir désormais, ni les bons repas, ni la chaleur joyeuse du foyer, ni le lit tiède, ni même les caresses du
petit Marcellin. Elle avait le sentiment obscur d'une grande injustice que personne, autour d'elle, ne voulait comprendre. Et, parce qu'elle l'avait comprise, c'en était fini de son bonheur...
« Pourquoi ? se disait-elle, pourquoi m'en tourmenter? Je n'ôterai pas le malheur du monde... Il y aura toujours des pécheurs et des misérables... »
Mais les raisonnements ne la contentaient pas. L'infinie douleur humaine pesait sur son humble esprit, et parfois elle se croyait saisie, poussée en avant par une puissance mystérieuse dont elle ignorait le nom, — et qui était la pitié, la pitié sourde et aveugle, et forte comme l'amour.
Denise n'était pas revenue encore quand retentit l'appel saccadé de la clochette : Fortunade, désolée, monta chez Jean.
Il l'accueillit fort mal.
— Eh bien ? Voilà dix minutes que je sonne...
— Oh ! monsieur, je suis montée tout de suite. Elle se tenait au milieu de la chambre, la taille
raide, le menton rentré dans le cou, les paupières baissées sur ses yeux sombres où l'indignation mettait des pleurs.
— Monsieur n'est pas juste.
— Ne pleurnichez pas, je vous en prie!... On
dirait que vous êtes martyre... Et relevez le rideau : j'aime la lumière.
Elle obéit. La clarté de la neige entra, par la haute fenêtre. Les murs, laqués de blanc azuré, les meubles vernis, les cuivres de la couchette miroitèrent.
— Arrangez le feu.
Fortunade mit une bûche au feu et replaça l'écran métallique devant le foyer. Jean s'était tourné de côté, la figure amenuisée et cireuse dans le désordre des cheveux sombres.
— Ça va bien, dit-il. Donnez-moi de la limonade... Merci... Vous êtes une gentille fille tout de même, et bien complaisante... Pouah ! quelle horreur !... Qu'est-ce que c'est, cette boisson-là?
— De la limonade, monsieur.
— Elle n'est pas fraîche... Dites qu'on en fasse d'autre.
— Il n'y a plus de citrons... Mademoiselle est allée en chercher.
— Comment ! elle est sortie ?...
— Voulez- vous donc qu'elle vive dans votre chambre ? Elle a gagné la migraine à vous soigner, depuis que la garde est partie.
La timide Fortunade s'enhardissait.
Jean murmura :
— Quand elle n'est pas là, tout va mal.
— Tenez! la voilà... Elle n'a pas eu le loisir de se promener, la pauvre demoiselle : elle était inquiète de vous.
Denise entrait, portant une assiette chargée de mandarines et de citrons.
— C'est moi... Vous êtes réveillé depuis longtemps? Vous avez soif?... Vite, ma Fortunade, le sucre, l'eau fraîche... Eh bien, monsieur Favières, vous semblez tout consterné !
— J'ai des remords !
— Dé quoi ?
— Je suis un grand égoïste.
— Un grand égoïste ?
— Ne riez pas : j'ai honte. Je ne m'aperçois même pas que vous avez la migraine... Vous perdez votre santé qui vous va si bien... Je ne veux pas. J'aime mieux m'en aller.
— Où ça ?
— Dans un sanatorium, ou chez mon parrain, ou n'importe où.
— Regardez-moi : cela vous enlèvera vos remords. Ai- je bonne mine ?
Il sourit :
-— Oui. Des flocons sont tombés des arbres sur vos cheveux et vous avez une couronne de gouttes d'eau.
— Et vous aussi, vous avez meilleure mine.
— Bien vrai ?
— Vous n'êtes plus le même homme que j'ai accueilli, le mois dernier, à la gare de Monadouze.
— Le soir où vous m'êtes apparue dans une horrible mante et dans un horrible capuchon, pareille à une grosse petite cloche noire !
— J'étais vilaine ?
— Rébarbative!... Mais elle avait un son délicieux, cette cloche. Votre voix est si claire ! Vous m'avez dit : « Prenez garde ! » et vous m'avez tendu la main. Et puis vous m'avez dit : « Taisez-vous ! » Ce premier soir, je vous ai détestée... Vous aviez des manières protectrices qui m'humiliaient...
— Orgueilleux !
— Je n'ai plus d'orgueil. J'étale mes faiblesses physiques et morales, cyniquement... Mais cela ne durera pas. Mes forces reviennent... Votre père a raison : avec de la jeunesse, de la volonté et de bons soins, on fait des miracles... Ah! si j'étais venu ici un an plus tôt !... Mais il n'est pas trop tard. J'avais un camarade, tuberculeux au troisième degré, qui a guéri. Moi, je n'en suis pas au troisième degré...
— Non, certes ! Je vais vous préparer de la limonade et des quartiers d'orange roulés dans le sucre, comme vous les aimez... Et, si vous êtes bien sage,
je vous donnerai une lettre qui est arrivée pour vous...
— De Paris ?
— Je ne sais pas.
— Oh ! donnez !... Maman m'annonce sa visite, peut-être...
Denise lui tendit une enveloppe. Il y jeta un regard.
— Non... C'est d'Hubertin...
Il lut. Assise au pied du lit, Denise épluchait les oranges avec un couteau à manche de nacre. L'écorce odorante, découpée en spirales, faisait sur les genoux de la jeune fille un tas de copeaux déroulés. A contre-jour, une ligne lumineuse cernait le contour de la tête, parmi la vapeur blonde des cheveux. Les paupières baissées, les lèvres closes, cachaient les prunelles brillantes et les dents brillantes, et toute la forme de Denise était doucement sombre, à peine éclairée, au corsage, par la mince chaînette d'or.
La lettre glissa du lit sur le parquet.
— Laissez, dit Jean, comme Denise se penchait. C'est une lettre banale... Un de mes amis m'apprend qu'il viendra me voir, ici, le mois prochain.
— Cela vous ennuie ?
-Peut-être... ' ^^^^^K^ vers m..
Pourtant, un ami... ( BIBLIOTHECA
— Oh ! quand je dis : « un ami », cela signifie : un camarade. Je n'ai pas d'amis, moi. Je n'ai même pas de parents... Ma mère n'est pas venue encore, et nous sommes à la fin de janvier...
— Elle ne tardera pas...
Il y eut un silence plein de pensées.
Jean reprit :
— Heureusement qu'il y a vous et votre père... Sans ça !...
— Et votre parrain.
— Oui, je l'aime aussi, mais il n'est pas là... et vous, vous êtes là... Sans vous...
Denise comprit qu'il s'enfiévrait à remuer des idées et des images pénibles. Elle lui offrit à boire. Il accepta, et parut s'engourdir dans une rêverie somnolente.
Et tout à coup :
— Cet Hubertin !... Il a une santé formidable, indécente... Si vous le voyiez !... Un grand, gros, rouge garçon, un athlète gras, qui mange, boit, crie, et tient partout une place... une place énorme... Eh bien ! il y a des femmes... qui le trouvent beau... Elles ont de drôles de goûts, lesfemmes !...
— Il doit être affreux, votre ami !
— Vous le trouveriez affreux, n'est-ce pas?... Alors ii peut venir... Ça vous amusera de le voir...
L'OMBRE DE L'AMOUR loi
Et moi, je l'enviais, croyez-vous, je l'enviais... étais-je bête ?... C'est parce que... parce que...
— Chut ! il ne faut plus parler... il faut dormir... Dormez !
Il s'assoupit. Rapprochée, Denise épiait les contractions de son visage... Quel cauchemar l'agitait encore ?
— Pauvre petit !
Il était si jeune ! Elle s'attendrissait sur lui, comme sur un enfant délaissé, ou mal aimé, qui souffre et que l'on consolerait en le câlinant. Et souvent elle pensait à la mère oublieuse et s'indignait :
«Si j'avais un fils, moi, je ne supporterais pas qu'aucune femme restât près de lui, pour le soigner... Je serais à son chevet nuit et jom% et je ferais des miracles, et je l'empêcherais de mourir... »
Soudain, il ouvre de grands yeux... Il reconnaît la chambre pâle dans la lumière déclinante, la femme penchée vers lui. ,
— Ne me quittez pas !... ne me quittez pas !... Je ne veux plus y penser... mais, quand je suis seul, j'y pense...
— Vous pensez à quoi ?.^. A qui ?...
Elle tient dans sa main le poignet brûlant où l'artère, tendue à l'excès, vibre sous l'archet de feu de la fièvre.
— Rendormez-vous.
Il frémit ; ses idées se brouillent, dans un demidélire...
— Ah!... ah!... Juliette!...
Cette fois, Denise a entendu le nom. La voici toute troublée, maintenant, comme devant un geste secret, une nudité entrevue. Dans l'ombre, elle a rougi, et elle a senti un choc singulier à la poitrine.
Jean redit le nom : « Juliette !... » comme s'il appelait l'absente, l'infidèle... Puis sa voix change de timbre ; il murmure :
— C'est vous qui êtes là ?
— C'est moi, Denise.
— Denise ?
Elle pose, du bout des doigts, un quartier d'orange sur les lèvres desséchées.
— C'est bon... Encore !
— Voici... Encore un ?
Il fait un signe de refus. Denise le regarde s'apaiser, — pour combien de minutes ? — et se rendormir d'un sommeil haletant. Elle n'ose pas s'en aller, pas même sortir pour demander la lampe, et elle désire le prompt retour de Cayrol, car l'heure quotidienne de l'accès fébrile est venue, l'heure retardée parfois, jamais évitée, qui décourage le médecin et consume, un peu plus chaque jour, cette jeune vie.
L'ÉCURIE et la remise, placées à l'extrémité du jardin, ouvraient en contre-bas sur la route. Cayrol, ayant laissé cheval et voiture aux soins de Jeantou, revenait vers la maison quand il rencontra Fortunade :
— Rien de nouveau, petite ?
— Non, monsieur le docteur. Mademoiselle est auprès de monsieur Favières...
Derrière les rideaux, dans la chambre de Jean, une lampe venait d'éclore, fleur jaune du soir violet, et le paysage hivernal parut tout à coup plus sombre. Pourtant un reflet montait de la neige, éclairant les choses à revers, bizarrement, et, sur les croupes boisées des montagnes, à l'ouest, le gris uniforme du ciel se déchirait un peu. Une fente livide marquait la trace du soleil disparu.
Fortunade demanda :
— Et... il va bien, le fils Veydrenne ?... Cayrol éclata :
— Qu'est-ce que ça te fiche ?... En veux-tu faire
ton galant?... Sacré nom de nom de tonnerre, ne me parle plus de ce bougre-là !...
— Mais...
— Qu'il crève dans son trou !... Son père m*a jeté les chiens aux mollets... Si le fils Veydrenne se fie aux remèdes du vieux, il boitera toute sa vie... et cela me fera un plaisir immense... immense !... Ah ! j'ai été bien payé de ma générosité imbécile !...
— Il faut pardonner à ces gens, monsieur Cayrol. Ils ne savent pas... Ils ont méfiance de vous... Si on leur expliquait que vous leur voulez du bien...
— Je ne leur veux aucun bien... Tu rentres ?
— Non, monsieur. Je m'en vais. ,
— Où ça ?
' — Chez nous.
— Tu ne dînes pas avec Françounette?... Denise t'a donné congé ?
— Non, monsieur. Je n'ose pas la déranger..., mais, puisque j'ai fini mon ouvrage...
— Tu es libre. Bonsoir...
Elle mit son châle sur sa tête et assura ses pieds
dans ses sabots, et partit.
Quelle solitude !... D'un côté, la colline, tailladée par les cultures en échelle, monte, couronnée de châtaigniers tordus. De l'autre côté, le ravin se creuse, noir de bruyère sous des plaques de neige jî
fondante. La Monadouze y tombe, en quatre sauts, dans un fracas d'enfer et un remous énorme d'écume, puis, sur les roches éboulées, elle fuit, oblique et chantante, vers les gours ^ obscurs de Ylnferno.
Un éperon de rocher porte le cimetière qui avance au-dessus des cascades. Le mur retient les terres qui s'éboulent, et, sur la pointe de l'éperon, un noyer gigantesque semble défendre le triste petit enclos, ^on ombre froide tue, en été, toutes les vies végétales, et des branches défeuillées, en hiver, contiennent, en un lacis noir, de grands morceaux bleus et verts du paysage.
Les gens de Monadouze hésitent à passer, le soir venu, devant ce cimetière isolé, et la petite chapelle toujours close qui s'élève en face. C'est là que, « dans les temps », le vieux Brandon a rencontré la « bête blanche », et que, dans des temps plus anciens, le bérou attendait les ivrognes attardés pour leur chevaucher les épaules.
Fortunade, qui traverse, chaque soir, ce carrefour, n'y est pas bien rassurée, malgré sa confiance en Dieu... Ses pieds la conduisent, mais elle ferme les yeux pour ne pas voir la grille rouillée s'entr 'ouvrir, peut-être, avec un aigre gémissement, et le noyer fantôme pencher sur le gouffre et se
1 Gouffrefe.
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disloquer, entraînant la terre et les morts mêlés à ses racines... Voici, enfin, les maisons de Monadouze, celle du tisserand, celle des Buneil, celle de la Lionardoune. Voici l'église avec ses quatre cloches inégales, visibles par les quatre ouvertures du clocher. Le bedeau, sur le seuil, balaie la neige.
Des porcs courent çà et là, et répandent leur odeur repoussante, qui se mêle aux relents d'étable. Ils sont familiers et ironiques, ces porcs limousins, tachetés de noir sur rose, et qui semblent encapuchonnés et culottés. Libres, ils font le service de la voirie, comme dit Cayrol, et, le soleil couché, ils réintègrent chacun sa bauge.
L'auberge épand au dehors une lueur de lampe, un parfum de friture, un bruit de voix. Les images et les cartes postales illustrées égaient ses petites fenêtres, et, derrière le rideau relevé, Fortunade aperçoit les pots de géranium, qui fleuriront au printemps, verts ou rouges comme les images d'Épinal.
Elle entre... Deux hommes attablés, un meunier, un marchand de pommes, la saluent d'un : Adusias, Fortunadeune... Le petit Marcellin joue sous la table avec un chien. La Madaloune, à croppetons devant le foyer, fait cuire les tourtous'^ dont la fumée, agréable encens, monte aux narines du grand-père.
1 Crêpes de blé noir.
Maria Brandou, qui lave les verres dans la « souillarde », s'écrie :
— C'est toi, filhota ^ ! que fais-tu ?
— Je viens mettre mes galoches. Mademoiselle m'a envoyée ici... pour une commission... et mes sabots me gênent...
— Tu t'en retournes ?
— Il le faut bien !
— Veux-tu que ta sœur t'accompagne ?
— Il ne fait pas nuit... Et, ce soir, on me reconduira.
La Brandou ne s'occupe plus de sa fille. Le marchand et le meunier causent, pendant que leurs ânes mangent im picotin, dans l'écurie... Dehors, les charretous dressent leurs brancards...
— ... Le curé de chez nous, dit le meunier, il était bien considéré, d'abord, mais ça lui a pris de faire des livres... Il tirait des histoires aux droites du catéchisme et il écrivait tout : cra, cra, cra... Et puis, il faisait venir les voisins : « Sis-toi là, Francelhou, qu'il disait, et chante-moi la Paubra novia ^... » Et il écrivait : cra, cra, cra...
Le marchand de pommes cligna de l'œil et se frappa le front.
— Oui, repartit le meunier, il était bien toqué,
1 < Fillette. »
^ La pauvre mariée.
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ce curé-là... Mais du monde s'est plaint. Faut que chacun fasse son métier. Moi, je suis meunier : je fais la farine... Vous, feignant, vous vendez les pommes, hé ? Le curé, on le paie pour chanter la messe, marier les gens, enterrer les morts, et apprendre le catéchisme aux petiots... Les hvres, c'est pas son métier...
Le marchand de pommes plaisanta :
— Quel métier qu'ils feront, les curés, quand il y aura la séparation ?
Le meunier riposta par ime grosse gauloiserie, mais la voix du vieux père Brandon sortit de la cheminée :
— La séparation?... Écoutez bien... Vous ne la verrez pas, bougre !
— Et pourquoi, si le gouvernement, il veut ?
— Parce qu'alors il n'y aurait plus de dimanche, déclara l'ancêtre, enveloppé de la fumée des tourtous. Et qu'est-ce qu'il ferait alors, le paysan ? C'est son plaisir de se rassembler avec les autres, pour boire une bouteille, et entendre ce qu'on dit des foires... Faudrait qu'il vive avec ses bœufs et ses cochons, dans l'ennui... La séparation, vois-tu, meunier, c'est bon pour les villes, mais dans les; campagnes, il n'y en aura pas...
Le meunier, qui avait bien bu, voulut rire :
— Vous dites ça, père Brandon, parce que vousj
êtes dans les curés, et que votre petite-fille va se rendre sœur. Vous ne voulez pas qu'elle perde sa place.
— La Fortunade se rendre sœur ! s'écria la Brandon indignée ; vous êtes saoul, l'homme. Mêlez- vous de vos affaires... Ma fille se mariera quand je voudrai. Les galants ne lui manquent point, ef elle a des sous, pour bien s'établir... Donner la fille et la dot à un couvent, ah bien, pauvre !...
— Allons ! dit Fortunade. Je m'en vas.
La Brandon ne fit aucune observation. Souvent les ouvrières veillaient ainsi, chez les pratiques du voisinage.
Sur la petite place, près de la croix de pierre qui porte une vigne sculptée, des femmes remplissaient leurs seaux à la fontaine. La nuit n'était pas tout à fait close et la pleine lune qu'on ne voyait pas devait rayonner, claire et splendide, dans la partie du ciel qui est toujours pure, derrière les nuages. Une faible émanation lumineuse traversait l'amas des vapeurs, et la neige qui subsistait encore, de-ci, de-là, aidait aussi, par son reflet, à reconnaître la forme des choses.
L'église était ouverte pour la prière qui, tout à l'heure, l'angélus sonné, rassemblerait devant l'autel le prêtre, le bedeau, quelques enfants de
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chœur et quelques vieilles. Le soir, louche et maléfique sur les plateaux de bruyère, — en ce Limousin des sorciers — le soir entrait doucement chez le bon Dieu et s'y faisait très humble. Purifié par l'odeur des cires consumées et des encens évanouis, il rôdait autour des bénitiers et n'approchait pas encore la brillante Vierge, debout sur un globe d'azur et gardée par trois cierges en extase.
Fortunade, agenouillée, pria. Elle sentait son péché comme un mal physique, rarement éprouvé depuis les angoisses qui précédèrent la première communion. Très scrupuleuse, elle se trouvait très coupable. Pourtant, la pureté de l'intention lui semblait une petite excuse, et elle pensait que le devoir de charité prime tous les autres et que le salut d'un malheureux peut racheter un mensonge.
Une fois de plus son âme, simple, ignorante desi subtilités théologiques, se révoltait devant le mystère du mal... Comment accorder avec la bonté infinie de} Dieu, la douleur infinie des hommes? Comment supporter sans une colère sainte, le spec- ' tacle de cette douleur ? Les braves gens, M "'ayrol, par exemple, et le curé, qui voyaient la misère humaine toute nue et qui tâchaient de la soulager, ne semblaient pas troublés dans leur quiétude personnelle... Ils assistaient les mourants, ils entendaieni le sanglot des mères et des veuves, — et, leur émo-
L'OMBRE DE L'AMOUR m
tion vite apaisée par l'habitude, contents d'avoir fait leur devoir, résignés à leur impuissance devant les fatalités sociales ou naturelles, ils rentraient dans leur maison... Ils oubliaient...
Fortunade n'oubliait pas... /La pitié chrétienne, née dans son cœur au récit des souffrances du Christ, n'était pas ce sentiment geignard et lâche qui se complaît en lui-même et se nourrit de larmes faciles, de phrases et de mysticité. Il devenait une volonté consciente et passait tout de suite à l'action. Dans cette paysanne limousine, au corps si faible, aux yeux si dolents, revivait l'âme des vierges qui renversaient les Idoles et bravaient les proconsuls, l'âme des pastoures héroïques, dociles à l'appel des voix et qui jetaient la quenouille pour saisir l'épée. Mais les voix, qui parlaient à Fortunade, ne lui prescrivaient, croyait-elle, aucune grande mission et ne lui promettaient pas le martyre : elles lui disaient seulement de réparer l'injuste mal que font les hasards de la nature et l'égoïsme des hommes... Nourrir celui qui a faim, vêtir celui qui est nu, consoler celui qui pleure, attendrir celui qui ne sait plus pleurer, être la lumière des âmes sombres, la parole des âmes muettes, la force des âmes brisées, la conductrice des âmes perdues, l'humble intermédiaire entre l'homme qui oublie Dieu et Dieu qui se détourne
de r homme ; obéir au commandement du Crucifié qui ouvrit le ciel au bon larron, et au mauvais larron peut-être !... Tentation inouïe, folie sacrée ! magnifique espérance ! total ébranlement dune imagination, d'une sensibilité féminine !... Résister ?... comment ?... Réfléchir ?... pourquoi !... Dieu parle... Il rend la consolatrice à sa vocation... « Va !... cours vers ton frère qui souffre !... Pas demain, ce soir !... » Elle frémit : « Si on savait !... Que pourrait-on croire ?... Monsieur Cayrol n'a-t-il pas dit que j'étais folle et que j'avais une idée d'amour?... Mais vous lisez dans mon cœur. Vierge Marie !... »
Elle va, maintenant, sous le ciel d'ardoise, par les hautes bruyères brunes, par les chemins creux et remplis d'eau, par les bois de bouleaux grêles et de pins obscurs. Une colline se hausse derrière une autre colline : les Monédières lointaines se cachent dans le brouillard comme des troupeaux, et tout à coup, c'est la nuit, c'est le vent qui se lève et qui apporte, avec un hurlement de loup, le froid des neiges d'Auvergne qu'il a touchées.
Fortunade marche toujours. La peur la retient ; l'allégresse la soulève !... Elle côtoie un village, où les chiens aboient, tandis que bêlent les moutons effrayés... Des feux s'allument, sur les plateaux et dans l'esprit de la jeune fille, les superstitions
séculaires surgissent parfois — fantômes qu'un Ave dissipe... Quelqu'un a marché. Une forme remue daps les buissons... Vite ! un signe de croix, une prière... Et voici enfin les masures embusquées, les châtaigniers convulsifs du Chastang.
Le Chastang ! Ce n'est pas un village comme Monadouze, ce n'est pas même un hameau : cinq ou six chaumières très basses, couleur de boue et de rocher, perdues en un pli de colline. Le sol marécageux, vert de joncs, sue la fièvre, et le jour, on voit des porcs tachetés et de maigres moutons pâturer autour des masures. L'odeur du purin, de l'eau croupie, des linges sales, des étables infectes, pèse dans l'air malsain de ce vallon, et c'est un lieu aussi mauvais pour les âmes que pour les corps chrétiens, un lieu qu'il faudrait nettoyer avec beaucoup d'eau bénite à cause des grands péchés que les habitants ont commis depuis des siècles... Diligences arrêtées, voyageurs battus, bergères violées, gendarmes assommés à coups de pierres, incendies de meules, elle est longue, la chronique criminelle du Chastang !
La porte, disjointe par le bas, est cernée d'une faible ligne lumineuse. Un bloc de pierre qui s'effrite forme le seuil. Avant que la jeune fille ait frappé, les abois furieux éclatent,..
— Qui est là?... hé!...
— C'est Fortunade Brandou...
— Toi !... dit le vieux Veydrenne. Tu es seule ? Méfiant, il scrute la nuit.
— Je suis seule...
— Qu'est-ce que tu veux ?
Elle montre son panier :
— Je vous apporte...
— Entre...
L^s mâtins au dur poil gris, apaisés par un geste du vieux, sont allés se coucher devant Tâtre, mais leurs yeux féroces suivent chaque mouvement de l'intruse. Le chalelh romain, en forme d'oiseau, pend aux solives, et la mèche de coton, imbibée d'huile rance, brûle avec une petite flamme, fumeuse. Pas de carrelage ; pas même une couche de terre battue : le roc affleure, inégal et bosselé... Il y a un banc devant la table, un coffre contre le mur ; ici, des fusils accrochés ; là, des tresses d'oignons ; dans un coin, un sac de châtaignes, un chaudron crevé, une peau de renard mangée par les vers, un fouillis d'objets bizarres...
Martial Veydrenne est couché dans l'alcôve traditionnelle où pend un lambeau de serge rouge. Il s'éveille et tourne vers la jeune fille sa figure pâlie, maigrie, noire de sa barbe mal coupée... Il dit :
— Qu'est-ce qu'on t'a fait ?
— Mais... rien...
Pourquoi est-elle venue, si elle ne demande rien, ni salaire de sa peine, ni secours ? L'homme ne comprend pas... Le vieux, assis sur une chaise, n'a même plus de curiosité. Son collier de barbe, énorme, lui donne un air de bête humaine.
Fortunade se sent séparée du monde, à la merci de ces deux êtres dont elle ne connaît rien, que leur misère et leur brutalité. Certes, auprès de ceux-là, Fauche, Buneil, Chabrillat même, paraissent des gens civilisés et des chrétiens...
Elle s'approche du lit :
— Vous n'êtes pas plus mal, Veydrenne ? Quand on a soigné quelqu'un, on n'aime pas à rester toujours sans nouvelles... Alors, je suis venue... comme ça...
— Tu es bien honnête, Fortunadoune. Assiedstoi donc.
Où s'assiérait-elle ?
— Père, donnez la chaise à cette droite, et faites chauffer du vin. Tu boiras du vin chaud, ma fille. Tu es si pâlotte !
Le vieux se lève, cherche une bouteille, un bol. Fortunade, gênée, n'ose refuser le vin qu'elle n'aime pas. Elle sait ce que commande la politesse campagnarde.
Assise, elle demande :
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— Peut-être bien qu'il vous manque quelque chose ?... des remèdes, du linge ?
— Oh ! sûr, qu'il manque des choses, mais quoi ? ... on s'en passe... Et puis, le père est là... Il sait les bonnes herbes et les paroles... Ah ! il en a guéri, des gens, aux temps d'autrefois !... On venait de Chamberet et d'Argentat, oui, des deux bouts du département pour le voir... Le mal de rate, le mal de poumon, les enfants noués, l'eau qui gonfle le ventre, le père avait des secrets pour tout ça... Et tiens, ce soir, il m'a charmé ma fièvre !... Quand tu seras malade, tu le feras venir... sans que personne le sache... ïl ira bien, pour toi, rien que pour toi... Mais faudra pas le dire... Si le médecin le savait, le père paierait l'amende au tribunal... Le médecin !... le médecin !...
Il jura brutalement.
— Qu'est-ce qu'il voulait espionner, chez nous ? Je l'ai f... à la porte... Il a pris tous les clients du père, à force de menteries et de méchancetés !...
— Vous parlez trop, Martial Veydrenne... Votre fièvre n'est pas bien charmée !... Taisez- vous donc... Et vous, le grand, dites-lui donc qu'il se taise !
Le metje hoche la tête et sa bouche édentée mâchonne des mots patois parmi la broussaille de sa barbe sale. Naguère, il fut une puissance, dans le pays. Mais depuis si longtemps qu'il a éteint sai
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forge et cessé son métier de mage et de rebouteux, sa cervelle s'est durcie, sa langue paralysée, dans la solitude...
Fortunade s'enhardit :
— Là, vous voilà plus tranquille... Répondezmoi bien doucement... Votre jambe ? Elle vous fait mal ?
— Regarde.
Il fait mine de rejeter la couverture, puis se ravise, comme si, pour la première fois de sa vie, il avait honte, devant une femme...
— Non !... pas la peine... c'est pas beau...
— Vous auriez dû aller à l'hospice... Vous êtes si mal logé, si mal couché... Et votre grand n'a plus de forces...
Veydrenne fait « non » de la tête. La jeune iille ose approcher... Elle effleure de sa main pure la main osseuse aux doigts spatules ; elle efface les plis de la courtepointe, remonte le coussin de maïs qui sert d'oreiller.
— Pauvre !... dit-elle.
Elle n'a pas de secrets pour guérir les maladies ; elle n'apporte à Veydrenne que sa présence courageuse et sa pitié... Mais, mieux que les docteurs et les sorciers, elle charme la fièvre avec son sourire.
Le blessé ne comprend pas très bien pourquoi elle est venue, et cette visite le flatte, l'émeut peut-
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être, éveille ce qui reste en lui de vague sociabilité. Il a, en vrai sauvage, le sens rudimentaire de l'hospitalité et il ne veut pas que cette fille s'en aille sans avoir bu et mangé avec lui, sans avoir scellé, par le repas commun, une sorte d'alliance, un pacte mal défini...
Il murmura :
— Reste un moment !... Tu attraperas la mort si tu pars sans être réchauffée... Le vin est chaud... Bois !...
La jeune fille trempe ses lèvres dans la tasse que lui offre le vieux. Une vague ardente monte à son cerveau ; ses joues sont chaudes comme le pain qu'on retire du four ; ses yeux noirs, éblouis, ne voient plus très clair.
rr- Il est f6rt,'votre vin ! Et il brûle !
— Ça fait du bien... Dis, tu reviendras ?
— Je reviendrai, si vous me laissez vous soigner, Martial Veydrenne, et si vous ne parlez pas mal de mes amis... Cela me fâche !... Vous devriez comprendre ça...
— Je n'ai pas dans l'idée de te fâcher...
— Allons, bonsoir...
— Bonsoir... Père, faites-y la conduite...
— Non, non... Je n'ai pas peur...
— Faites-y la conduite, père... Les chemins ne sont pas sûrs... Une fille si jeune !
— J*ai confiance au bon Dieu : il est le maître.
— Chacun son idée... Si ça te fait plaisir... Moi, tu sais, le bon Dieu !...
La voilà seule encore, dans la nuit plus noire : le vieux Veydrenne l'a quittée au croisement du chemin. Et, tout à coup, son cœur défaille, ses jambes tremblent.
Elle revoit la tanière des Veydrenne, le metje muet, les chiens, la lampe fumeuse, et l'homme couché sur la paillasse... Terreur, dégoût, inquiétude secrète de la pudeur, remords du mensonge commis, ah ! comme Fortunade souffre !
« Que dirait ma mère, et mademoiselle Denise, et monsieur Cayrol ? »
Elle pense aussi que Veydrenne est horrible.
« Mais il est si malheureux !... Il faudrait que quelqu'un de très bon aille lui parler doucement, raisonnablement, avec amitié, comme les missionnaires parlent aux païens et aux Chinois... Il changerait peut-être. »
Et l'idée reparaît :
« Ce serait si beau de sauver cette âme ! &
vm
Des tempêtes de neige gâtèrent la fin de février ; puis la température s'adoucit, et, pendant deux longues semaines, les crêtes et les vallées disparurent parmi les réseaux brouillés de l'averse perpétuelle. Pluie printanière, amie du laboureur, qui détrempe la terre dure et craquante, et fait monter près des nouveaux sillons, gras et bruns, le vert vif des blés d'automne. Les bourgeons étaient durs et gonflés ; les poiriers annonçaient une abondante floraison pâle qui s'épanouirait au premier soleil. Des pastoures avaient entendu chanter le coucou. D'autres avaient vu des morilles au creux des basses prairies. L'hiver pleurait de mourir ; le printemps pleurait de naître...
La vie des champs continuait, ardue et patiente, sous l'eau favorable, mais la vie du village semblait engourdie, réfugiée dans les maisons où les ' lampes s'allumaient tôt, comme en janvier, car le del était si lourd de vapeurs qu'on ne voyait plus^ les jours croître. Rassemblées par deux ou trois, les commères s'affligeaient à propos du pétrole et de
UOMBRE DE L'AMOUR 121
la chandelle, et de la lessive qui ne séchait point. Le moindre bruit dans la rue faisait événement...
A intervalles réguliers, passaient le boucher de Corrèze, le boulanger, le facteur, la Marceline de chez le curé, la Françounette de chez Cayrol. Celle-là s'attardait un peu.
— Hé I adieu, Françounette !... Vous allez chez Brandon ?... Comment va votre Parisien ?
— Toujours de même.
— Et votre demoiselle ?... Personne ne la voit plus jamais !... Elle a donc peur de l'eau !... Elle venait bien, l'an dernier, avec son capuchon et ses socques, pour faire la causette chez la maîtresse d'école ou la receveuse ?
— Elle n'a pas le temps de promener, la pauvre ! pas même demi-heure !... Ce Parisien, il est tel qu'im enfant ! Il n'y en a plus que pour lui, dans la maison...
Les femmes s'écriaient :
— Té ! s'il paie pour ça, il a raison !...
— On dit qu'il est très riche.
— S'il est riche ! reprenait Françounette. S'il est riche !... ah ! pauvre mie !... Il a, sur sa table, des odeurs dans des flacons tortillés avec des bouchons d'argent... Et son Unge ! du plus fin, du plus beau !... S'il est riche !...
— Tant riche qu'il soit, allez, j'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne.
— Ils doivent gagner gros, les Cayrol?... Et si le Parisien mettait sa fille sur son testament, par reconnaissance !...
— Ne dites pas ça ! faisait la servante, un peu choquée. Sûr qu'il pourrait plus mal faire, le Parisien !... mais mademoiselle ne le soigne pas pour l'amour de ses écus.,.
— Ni pour l'amour de lui ?
— Ma pauvre !... Vous ne l'avez donc pas vu ?...
— Alors, c'est pour l'amour du bon Dieu ?
— Elle n'est pas dévote, mademoiselle Denise, vous 'savez bien... Tout ça, c'est des mots pour rire, mes chères femmes... Adieu ! je m'en retourne.
— Adieu, Françounette.
La tête serrée dans un bonnet blanc, le dos rond sous une pèlerine de tricot, les chevilles à gros bas bleus dépassant la jupe noire, la vieille allait, claquant des sabots. Elle passait devant le bureau , de poste... Toc ! toc ! le rideau levé, deux petits coups sur la vitre... La receveuse faisait signe : « Arrêtez-vous ! » Et, la fenêtre entr'ouverte :
— Comment va Denise ?
— Elle va bien... mais si occupée, pauvre demoiselle !...
UOMBRE DE L'AMOUR 123
— Et le jeune homme ?
— Comme il plaît à Dieu !... Un jour mal, un jour bien...
— C'est triste... Denise doit s'ennuyer.
— Elle ne s'amuse pas.
— Bonsoir, Françounette.
— Adieu, mademoiselle Muret.
Le soir, c'était Fortunade qui entendait le toctoc des doigts sur la vitre, et l'appel des commères. On l'interrogeait : Le Parisien était-il beau garçon?... Avait -il de la famille?... Le docteur le soignait-il autrement que les .pauvres gueux?... La couturière répondait doucement :
— Je ne sais pas... Je ne le vois jamais...
Elle partageait sa semaine entre la maison des Cayrol et le château, mais elle paraissait ne rien connaître des lieux et des gens, soit par discrétion naturelle, soit parce qu'elle vivait d'une vie tout intérieure, absorbée dans la prière et la méditation... Son extrême piété n'était pas moins fervente ; cependant, — était-ce l'effet des bons soins du docteur, était-ce l'oeuvre de la nature lentement épanouie ? — Fortunade prenait un peu de force et de couleur. Elle souriait ; elle semblait mieux équilibrée et plus heureuse. Sa mère rendait grâce au quinquina et aux pilules, mais la jeune fille disait que toute sa maladie de l'hiver venait de la crainte du
mariage, et qu'on l'avait guérie en ne lui parlant plus du Lionassou.
C'était aussi l'opinion du docteur Cayrol : il conseillait le mariage pour les jeunes gens, mais non pas le mariage imposé, qu'on accepte avec déplaisir... Il plaisantait parfois la mère Brandoa, en insinuant que Fortunade se portait bien parce qu'elle était tombée amoureuse. L'aubergiste levait les bras au ciel : *
— Et de' qui, pauvre monsieur?... Elle ne fréquente personne ; elle déteste le bal et la toilette, et pleure toujours quand elle parle de son couvent... Non ! non !... Elle n'avait pas d'amitié pour le Lionassou, cette enfant ! Elle a eu peur qu'on ne la force au mariage... C'est peut-être vrai que son mal est parti avec sa peur... Mais l'amour, ah ! ouiche !... Une drolle qui communie tous les dimanches !...
— Alors monsieur le curé sait la vérité que vous ne connaissez pas, vous, la maman ! Ça m'humilierait, si j'étais à votre place...
— Est-ce qu'on connaît jamais ses enfants, monsieur le docteur ? Votre belle mademoiselle Denise, qui est si sage, si savante, est-ce que vous la connaissez ?
— Parbleu ! elle n'a pas de confesseur, Denise ! D faut bien que je sois son ami.
La Brandou secouait sa tête noire aux cheveux plats, au filet rond :
— Les parents, c'est pas des amis, c'est des parents. Et les enfants, monsieur le docteur, c'est tous des bêtes à chagrin... Voyez ma Fortunade ! sa dévotion m'a donné plus de soucis que la coquetterie de sa cadette... Cette Madaloune ! à quinze ans, elle ne rêve que de bals !... Mais vous, vous avez de la chance... Mademoiselle Denise ! un ange ! et une beauté !... et de l'esprit !... On dit comme ça qu'elle est une vraie sœur de charité pour votre pensionnaire... (Une ardente curiosité pétillait dans ses petits yeux.) Il va mieux, votre jeune homme ?
— Il se lèvera bientôt.
— Pas possible !... Ce que vous êtes savant, monsieur Cayrol !...
Jean Favières se leva, pour la première fois, la veille du jour où l'on attendait sa mère.' C'était un de ces jours de mars où la douceur du printemps s'annonce, imprévue, où les fenêtres ont du soleil blanc plein leurs rideaux, si bien que les filles, lasses de coudre, les tempes chaudes, les yeux éblouis, négligent de remettre des bûches au feu qui baisse.
Habillé par Françounette, qui jouait à la mère-
grand, Jean se tint debout, les jambes molles, appuyé au dossier du fauteuil. Et la vieille appela :
— Mademoiselle !... mademoiselle !...
Et Denise eut enfin la permission d'entrer... Elle se récria... Quel changement ! Elle reconnaissait à peine ce monsieur. Elle n'oserait plus parler comme une sœur aînée parle à son frère... Est-ce qu'il n'avait pas grandi ?
Il se mit à rire, et il avoua qu'il paraissait bien long et bien mince, dans ses vêtements qui flottaient.
— Maman va me trouver affreux.
— Elle sera heureuse de vous voir debout !... Si elle était venue le mois dernier, elle aurait eu de tristes impressions.
— Pourtant, j 'aurais préféré qu'elle vînt le mois dernier... Mais son fils avait la rougeole, et madame Fabre ne quitte pas volontiers son fils.
Il disait : « son fils », au lieu de : « mon frère f>. Denise comprit la jalousie douloureuse qu'il trahissait chaque fois qu'il faisait allusion au second mari, au second enfant de sa mère.
— Asseyez- vous près de la fenêtre...
— La tête me tourne... Comme je suis faible sur mes jambes !...
— Demain, dit Françounette, vous serez plus gaillard... Tenez, voilà un coussin pour vous
soutenir... Et une couverture pour vous envelopper les jambes.
Denise plaça près du jeune homme un guéridon léger, et sur le guéridon elle mit un paquet de journaux et de livres envoyés par M. Lapeyrie, un verre d'orangeade, un sucrier.
Jean boutonnait sa vareuse de molleton et nouait la cravate qui dissimulait les tendons de son cou. La fatigue de ce premier lever lui était douce, et douce la sollicitude des deux femmes, qui ne semblaient exister que pour le soigner, le distraire et le servir. Elles s'acquittaient si joyeusement de leur tâche que Jean Favières se disait parfois :
«Elles sont infirmières par vocation, comme elles seraient mères... Ma chambre est leur royaume et ma faiblesse leur fait sentir la joie d'être puissantes... Elles oublient que j'ai vingt-trois ans, et je redeviens enfant, pour me laisser gâter par elles... &
Et il pensait, naïvement :
« C'est une chance qu'il y ait encore des femmes comme celles-là. Je croyais que l'espèce était disparue... D
Il avait pu le croire, n'ayant connu en fait de femmes que de « petites femmes », compagnes passagères, amusées d'un bijou et d'un baiser. L'égoïsme de ces filles charmantes ne le gênait pas, naguère ! Il leur demandait ce qu'il leur promet-
tait : de jolis mots, de jolies caresses, et, le jour de la rupture, le simulacre flatteur d'un regret.
Et puis, il avait aimé Juliette Rémond, coquette, sensuelle et lâche. Mais les jours sombres venus, le spectacle de la mort avait mis en fuite et les amies et l'amante. Jean, alors, avait eu le poignant désir des autres tendresses féminines, — celles qui ne sont pas l'amour : tendresses de mère et d( sœur, tendresses qui ne voient pas la laideur physique, qui ne connaissent pas le dégoût et s'épanchent du cœur profond de la femme, comme le lail coule de son sein.
Installé entre Denise et Cayrol, traité par eux ei frère et en fils, Jean Favières découvrait avec ravissement l'intimité familiale : deux êtres qui vivaient l'un pour l'autre, et qui vivaient ensemble pour les autres ; qui suppléaient à la fortune, à la haute culture esthétique, aux plaisirs de la société, par les joies du dévouement réciproque, par leur intelligente bonne volonté à créer, à maintenir leur bonheur. Leur étroite communauté d'idées et souvent leur communauté d'action, atténuaient les différences du sexe et de l'âge. Cette fille et ce\ père étaient surtout des amis. Chaque jour, Jeanj voyait grandir et se dessiner, plus précises, plus attachantes, ces deux belles figures toujours] présentes à sa pensée comme à son chevet, images!
de la bonté virile et de la féminine tendresse. A leur contact, il redevenait simple et pur ; il oubliait ses désirs ulcérés, ses regrets mal étoufféspar l'orgueil : il rentrait, sans effort, dans la vérité de son cœur.
Denise s'était représenté madame Fabre comm.e une personne froide et un peu dure : la femme — la jeune femme — qu'elle accueillit, à la gare de Monadouze, la déconcerta tout d'abord, par son air, sa toilette, son langage.
La nature et la race l'avaient faite belle, cette Arlésienne au profil droit, à la bouche arquée, aux larges yeux contemplateurs qui semblaient profonds et qui étaient vides ; mais madame Fabre ellemême s'était faite jolie, en corrigeant la m.ajesté du type par le détail gracieux de l'ajustement. Elle relevait en volute ses cheveux moirés d'ondes naturelles et qui, dénoués, devaient couler sur ses hanches comme un large fleuve obscur. Un fard discret avivait de rose la chair intacte, malgré la quarantaine dépassée, la chair qui gardait le poli du marbre et son éclatante pâleur. Et quand madame Fabre enleva sa longue jaquette, la souplesse de sa taille à peine serrée révéla la splendeur persistante d'un corps assoupli par la gymnastique, le massage et l'hygiène rigoureuse.
Toute sa vie, elle avait marché sur les désirs dee hommes, comme sur un tapis de pourpre qu'elle ne voyait même plus. Attentive à sa beauté, peu sensuelle, peu « cérébrale », elle était demeurée vertueuse par indifférence. Elle avait, à sa manière, aimé son mari et son fils, parce qu'ils étaient là... Elle aimait encore le mari et le fils qui étaient là — mais ce n'étaient plus les mêmes...
Elle s'informa de l'état de Jean avec une sollicitude très convenable, et affirma qu'elle conservait beaucoup d'espoir. Denise et Cayrol la laissèrent seule avec le jeune homme. Quand Denise vint, chercher madame Fabre, pour déjeuner, la mère et le fils, se tenant les mains, causaient presque | gaiement. Déjà l'émotion du revoir était dissipée, l
Deux jours, madame Fabre occupa la chambre i de Denise, où elle étalait une profusion de flacons, ;^ de brosses, de linges légers et parfumés. Avec une '^ simplicité gentille, elle visita le jardin, le village, et descendit même aux cascades. Elle disait à pro- -^ pos de tout : . j
— Mais c'est charmant !... ' i
L'après-midi, elle s'asseyait dans la chambre ,| blanche, et faisait, avec amour, la toilette de ses ;| mains. Jean admirait les outils d'ivoire, les gestes '. i délicats, le frisson de la lumière sur les ongles qui ! |
devenaient roses et jolis comme des coquillages vivants.
Il dit, une fois :
— Ah ! maman, tu es trop belle... Pourquoi estu si belle ?... J'aurais préféré...
Il n'acheva pas. Madame Fabre répondit :
— Je ne me teins pas ; je ne me serre pas la taille ; je ne suis pas maquillée... Si je ne suis pas laide, c'est que la nature le veut bien...
Elle mit du « rouge corail » sur son pouce gauche, et, de sa voix paisible :
— Mon mari dit comme toi... Il m'a épousée parce que j'étais jolie, et maintenant il regrette que je ne vieillisse pas plus vite...
— Il vieillit, lui ! dit Jean.
Elle ne comprit pas.
Mais Denise, qui préparait le thé, avait entendu : elle comprenait, elle, que Jean avait souffert par cette mère trop belle, comme un homme souffre par une femme... Laide, elle n'eût pas épousé M„ Fabre ; laide, elle eût peut-être adoré son fils.
Et, si elle parlait, avec une fierté timide, du second enfant qui lui était né, c'était parce que l'instinct maternel mûrissait tardivement, au crépuscule magnifique de la jeunesse.
Madame Fabre avait promis de rester une semaine à Monadouze. Trois jours après son arrivée.
elle annonça son départ ; Jean n'insista pas pour la retenir.
— Nous nous reverrons sans tarder, dit-elle ; tu seras le bienvenu chez nous, quand tu voudras...
Il promit d'aller la voir à l'automne.
Elle partit comme elle était venue, belle, aisée, souriante, après avoir offert un bijou, une broche ancienne en marcassite, à mademoiselle Cayrol.
Sa conscience était en paix : elle avait rempU ses devoirs de mère.
Denise laissa les fenêtres de sa chambre ouvertes toute la soirée, pour que le parfum de « verveine royale » se dissipât. Et elle se sentit déUvrée, presque joyeuse...
Mais Jean était triste.
Les premières violettes furent apportées par Fortunade.
— Je ne les ai pas cueillies, dit-elle, comme Jean la remerciait. Quelqu'un me les a données... Elles viennent du Chastang.
Elle hésita, gênée d'avoir trop parlé, puis elle dit, bravement :
— C'est le fils Veydrenne.
— Tu le revois donc ? demanda Denise.
— Quand il passe devant chez nous, il entre.
— Et il boit ?
— Dame, oui, mais il paie...
— Avec quel argent ?
— Avec le sien... Vous ne savez pas qu'il travaille ?
Une rougeur d'orgueil lui vint aux joues.
— Il travaille... avec des bûcherons de Chadan... Et j'ai pensé que si vous vouliez parler à madame la baronne, elle lui donnerait des jiournées, pour vous faire plaisir... C'est un fort gars, le fils Veydrenne.
— Mais il a mauvaise réputation !
— Et s'il veut redevenir honnête ?
— C'est invraisemblable ! fit Jean.
Denise hocha la tête :
— Je crains, ma pauvre Fortunade...
La couturière leva sur les jeunes gens ses yeux magnifiques, où brûlait une sombre flamme.
— Vous donnez des remèdes aux malades, et, quand ils commencent à guérir, vous avez confiance... Moi, j'ai confiance qu'il tournera au bien, le fils Veydrenne. Il essaie de s'amender. Faut pas qu'on le décourage.
— Eh bien, je parlerai à madame la baronne... Seulement, toi, ma pauvre petite, méfie-toi...
— De qui?... Vous ne me connaissez donc point?... Vous croyez que cet homme-là, j'en fais mon galant?... C'est pas possible que vous croyiez cela, vous, vous, mademoiselle Denise !...
— Prends garde à lui, sinon à toi.
— Il ne m'a jamais rien dit de vilain... S'il osait, je ne le reverrais pas... Allez, il n'est point si bête !
Et Fortunade pleura. Denise, pour la consoler, promit d'aller bientôt à Saint-Dumine...
Elle tint sa promesse, dès le lendemain. .
Pour aller au château, il fallait traverser Mona-
douze et tourner, derrière l'église, par un chemin
.icaissé, caillouteux. Le torrent roulait, tout près
>ous un pont de bois. Dans la cour du moulin, le
meunier Chauzac, cousin des Veydrenne, qu'on soupçonnait d'avoir le « mauvais œil », entassait sur un charretou des sacs de farine.
Le torrent traversé, Denise prit le sentier à flanc de coteau, parmi les bruyères. Les châtaigniers arc-boutés sur la pente n'avaient pas encore de feuilles. Tout en bas, dans l'étroite profondeur, l'eau blanchissait, brisée sans cesse par des éboulis de rochers, et la paroi granitique remontait, dessinant sur le ciel nuageux une haute muraille inégale.
Enfin le château parut, avec son vaste toit mansardé, son étage unique, ses portes-fenêtres cintrées dans le style de la Régence. Une terrasse à balustres ornait la façade de l'ouest, et l'autre façade, plus simple, regardait les communs et les écuries.
A l'entour, les futaies violettes du parc formaient des perspectives régulières. Un étang lointain reflétait le ciel de plomb. Sous les arbres, le lierre terrestre verdissait, et des pervenches pâles ou bleues commençaient de fleurir parmi leurs feuilles aiguës qui avaient duré tout l'hiver.
Depuis longtemps, Denise n'avait fait une aussi pénible promenade. La fatigue de la marche l'oppressait un peu, et elle sentait, dans sa tête, dans ses membres, la fièvre légère du printemps proche. Sa robe de cachemire gris, qu'elle ne relevait plus, traînait, avec un froissement très doux.
sur le gravier des allées. Son voile blond, rejeté en arrière, entre les ailes de faisan qui la coiffaient, éventait faiblement sa nuque.
Quelle solitude !.,. quel sommeil des choses !... Pas un domestique en vue; les volets intérieurs entr 'ouverts...
Un petit chien aboya tout à coup, et une femme de chambre ouvrit la porte vitrée du vestibule, où des bois de cerfs et des hures de sangliers alternaient avec des portraits sombres.
— Madame la barontie est au salon avec madame la comtesse de Salices. Je vais annoncer mademoiselle... Madame la baronne sera bien contente !
La comtesse 'de Salices ! Denise se rappela cette cousine de madame de Saint-Dumine qui venait en Limousin tous les quatre ou cinq ans, et qui scandalisait les paysans par ses cheveux teints, sa voix pointue, le fard vif de ses vieilles joues. Ancienne dame d'honneur de l'Impératrice, elle avait figuré à Compiègne, dans les tableaux vivants. Elle avait été belle, audacieuse, aimée... Et elle avait sa légende, que Denise connaissait mal.
Madame de Saint-Dumine, âgée de soixantequinze ans, maladive et devenue pieuse devant la mort, subissait le charme de cette cousine, sa contemporaine, qui restait avide de mouvement et de nouveauté, folle de plaisir, et rétrospective-
ment amoureuse de l'amour. La vieille pécheresse rassurait la vieille dévote, et lui rendait, par ses boutades et sa gaieté, l'illusion qu'elles étaient jeunes encore, toutes deux, et que la fin était lointaine...
L'obscurité relative du salon surprit mademoiselle Cayrol quand elle entra. Madame de Saint- Dumine était seule, roulée dans un châle de tricot, et presque étendue sur un affreux canapé de bois noir, capitonné de brocatelle rouge. Des rideaux compliqués, à lambrequins et à franges, sous des galeries de bois doré, obstruaient à demi les trois fenêtres, et, dans la pénombre, deux choses seulement retenaient un peu la lumière : le grand lustre à chaînettes de bronze, à pendeloques de cristal, et, sur la cheminée, un buste représentant madame de Saint-Dumine, toute jeune, chignon bouclé, ovale plein, bouche altière, royales épaules tombantes.
Denise faillit renverser un guéridon de laque qui supportait une corbeille de vannerie pleine de graminées sèches et de fougères. Alors une voix molle et mouillée, la voix d'une bouche sans dents, se mit à gémir :
— On n'y voit pas bien clair, n'est-ce pas, chère enfant?... Mes pauvres yeux aiment l'ombre... Prenez garde au fauteuil, là... Approchez-vous !... Je n'espérais plus vous voir jamais...
— Je suis si peu libre, madame ! Excusez-moi...
— Oui, vous êtes garde-malade... Quel ennui pour vous ! Les malades sont aussi odieux que les vieillards...
Une petite main froide et quasi morte, un petit visage sans couleur et presque sans substance, — Tombre d'une ombre ! — sortaient des châles entassés. La baronne avait la pâleur répulsive de ces larves qu'on découvre au creux des écorces, sous les feuillages. Sa fanchon de dentelle noire couvrait un tour de faux cheveux gris. Ses paupières membraneuses tombaient sur les globes ternes de ses yeux. Nourrie de lait, réduite à la taille d'une fillette, la vue et l'ouïe déclinantes, elle durait pourtant, et ses membres chétifs semblaient se replier pour mieux conserver et défendre le faible principe de vie qui persistait encore en elle.
— Les malades sont odieux, j'en conviens ! dit madame de Salices qui entrait dans le salon, et tanguait lourdement parmi les écueils des meubles. Quant aux vieillards, ils doivent oublier leur âge et le faire oublier... Ne me parlez pas de ces ancêtres qui se permettent d'être affreux à voir, insupportables à entendre, et qui empoisonnent la vie des jeunes, sous prétexte qu'ils ont soixantequinze ans !... Beau mérite, en vérité !... J'ai ^oixante-quinze ans, moi, et n'en suis pas fière !...
— Vous êtes si jeune par le cœur, par l'esprit ! répliqua Denise, poliment.
Madame de Salices se mit à rire.
— Mon estomac est jeune, mes nerfs sont jeunes... Voilà tout mon secret ! Je déteste les médecins et les drogues ; je n'ai pas la notion du temps, et je suis si contente de vivre que je ne suis pas du tout certaine de mourir un jour... Aussi n'ai-je aucune frayeur de la mort... Je ne songe à elle que pour mieux jouir de la vie... Ça vous étonne, belle petite Denise !... Vous pensez que je suis une vieille folle !... Ah ! mon enfant ! je suis, au contraire, un exemple rare de vraie sagesse... Imitez-moi plus tard, si vous pouvez, et, tandis que vous êtes jeune, profitez abondamment de votre jeunesse...
Madame de Saint-Dumine déclara :
— Mademoiselle Cayrol est une personne simple et sérieuse.
— Mais elle n'a pas trente ans, et elle est jolie !... Au fait, chère enfant, êtes- vous jolie?... Vous donniez des promesses de beauté... Venez près de la fenêtre, que je régale mes yeux... Allons !... Non, vous n'êtes pas jolie, mais vous pourriez l'être... Vous ne savez pas... Vous ne soignez pas votre teint... Vous êtes mal coiffée... Surveillezvous !... Le grand air abîme la peau, et les cheveux
blonds tournent au châtain... Lavez donc les vôtres avec de la camomille allemande... Et ne vous servez jamais de savon pour le visage...
— Merci de vos excellents conseils, fit Denise. Je n'emploie jamais le savon pour le visage ; mais je n'ai pas envie de changer la nuance de mes cheveux... Ils seront comme Dieu voudra... A Monadouze, personne ne les regarde.
Elle pensait que les cheveux de la comtesse étaient horribles, avec leur nuance rougeâtre de henné !
Madame de Salices, énorme, boursouflée, les joues et les yeux en poches, n'avait que les rides du rire et de la volupté. Les larmes n'avaient pas creusé dans sa chair mollasse ce double sillon si pathétique, qui marque les nobles figures des madones quadragénaires, dans les Descentes de croix. La comtesse se souciait peu de commander le respect, et c'était un sentiment moins grave qu'inspirait son visage en ruines, peint de couleurs gaies.
« Elle ressemble, avait dit un jour le docteur Cayrol, à un vieux chef indien, qui ne va plus au combat, mais qui conserve sa peinture de guerre... »
Cependant cette aïeule fardée, au masque de Jézabel amoureuse, était plus effrayante que ridicule... Tout en elle amusait l'imagination, et Denise la considérait comme les jeunes filles de
1825 regardaient les grandes dames sexagénaires, revenues après l'émigration, avec la poudre, le rouge, le corset long, les jupes bouffantes et le langage cru de leur jeunesse.
Les vêtements de madame de Salices, faits à Paris et selon la mode, prenaient sur elle un style suranné, parce que les gestes de cette dame, sa démarche, son port de taille, s'étaient composés, jadis, pour mettre en valeur d'autres vêtements. Le corset d'autrefois, à gorge saillante, à taille courte, à larges hanches, avait imposé ses lignes définitives au corps qu'il avait moulé si longtemps. Madame de Salices portait des broches massives, des bracelets, un chignon pesant. Sa jupe, ample et volantée, occupait un vaste espace autour d'elle.
La comtesse avait gardé la philosophie courte et commode du second Empire. Dans un monde nouveau, plus raffiné et plus brutal que le sien, elle s'amusait encore, raillant les intellectuelles et les neurasthéniques qui représentaient, à ses yeux, la génération nouvelle. Catholique par convenance, épicurienne par tempérament, elle opposait à l'âge son optimisme insouciant, sa magnifique santé, et cette frivolité qui ne permet pas à l'esprit de s'appesantir dans la méditation. Elle se disait très heureuse.
r42 L'OMBRE DE L'AMOUR
Les jeunes femmes la recherchaient. Elle-même coûtait leur jeunesse, se complaisait à les voir olies, et devenait volontiers leur confidente. Mais
les matrones de l'âge intermédiaire lui tenaient
rigueur...
— Supposons que vous quittiez Monadouze, ma chère enfant, et que vous alliez dans une grande ville, à Paris... Supposons qu'un jeune homme vous remarque... C'est chose possible !... Eh bien, ne serez-vous pas désolée d'avoir un teint perdu et une chevelure abîmée ? Croyez-en mon expérience : la vertu sans la beauté risque d'être méconnue... Soyez jolie pour qu'on rende justice à vos autres mérites...
— C'est que je n'ai pas l'intention de quitter Monadouze et que je ne pense point me marier...
— Soyez jolie, à tout hasard !... Mais vous ne resterez pas dans ce trou, chère enfant : ce serait un crime. Vous auriez trop de chagrin à vieillir... Vieillir sans avoir vécu !... Quelle perspective !... Ne vous y résignez pas, mademoiselle Cayrol !... Jeanne, ma chère, il 'aut sauver cette petite !... II faut lui trouver un bon mari... Il n'y a donc que des rustres, ou des imbéciles, dans votre Limousin ?
— C'est que... je n'ai pas de dot ! fit doucement la jeune fille. Et puis, nous ne voyons personne...
— On ne vous a jamais demandée ?
— Jamais.
— C'est incroyable !... Et vous êtes heureuse?
— Très heureuse.
Madame de Saint-Dumine éleva sa voix gémissante pour demander le thé : la comtesse sonna... Denise, que la conversation agaçait un peu, présenta sa requête et plaida pour Veydrenne.
— Je veux tout ce que vous voudrez, dit la baronne. Le régisseur vient demain. Je l'avertirai. Faites dire à Martial Veydrenne que nous le prendrons à l'essai...
Denise remercia. Le thé servi, on parla du docteur, de Jean, du régime que suivait la comtesse. Et mademoiselle Cayrol s'en alla.
Elle redescendit le sentier caillouteux, sous les châtaigniers. Il était quatre heures environ, et les nuages moins denses bleuissaient, pénétrés de soleil, troués çà et là par le vent tiède.
L'appel du coucou résonnait, interrogateur et mélancolique, et, pour la première fois depuis l'an passé, Denise entendit le rauque soupir de la tourterelle sauvage. Cette douceur de l'air, ces parfums de la terre en travail, ces voix aériennes dont le sens n'était point secret, troublèrent Denise jusqu'à la tristesse. Elle remportait, de sa visite au château, un malaise bizarre, une sorte de découragement... Madame de Salices lui avait parlé
comme M. Lapeyrie naguère, et presque dans les mêmes termes.
Cette compassion, mêlée de curiosité, devenait agaçante et offensante.
« Qu'on me laisse donc en paix ! Je n'ai pas besoin d'un mari pour être heureuse... et surtout d'un mari comme tel ou tel !... »
Elle se représentait les hommes qui l'avaient approchée : bourgeois de petite ville, hobereaux de campagne, honnêtes gens qui aimaient la bonne chère, la tranquillité d'une existence sans risques, et vivaient d'une vie tout extérieure et matérielle. Les plus intelligents usaient leur activité aux conflits mesquins de la politique locale, tâchaient d'arrondir leurs petits domaines et, parfois, nourrissaient d'innocentes passions pour l'archéologie ou la statistique. Incapables d'une pensée originale, ils avaient, sur toutes choses, des opinions prudentes, conformes à leurs intérêts, et ils les exprimaient avec des formules apprises — et pas toujours comprises.
Ces gens estimaient beaucoup le docteur Cayrol et sa fille, mais ils gardaient sur la jeunesse et la beauté des femmes de vieux préjugés provinciaux, et Denise, à vingt-sept ans, et sans fortune, ne leur paraissait pas une « demoiselle à marier ». Aucun d'eux ne l'avait courtisée, parce qu'elle inspirait le
respect aux moins délicats, et aucun ne l'avait émue...
A seize ans, elle avait rêvé un fiancé, un mari, non particulièrement beau ou riche, mais de visage noble et de cœur généreux, bien différent de tous ces hommes. Pendant quelques année's, elle l'avait attendu, et, ne l'ayant pas rencontré, elle songeait à lui, comme à un mort, avec ime tristesse sans amertume.
Jamais elle n'avait senti rôder autour d'elle le sournois désir masculin ; jamais elle n'avait reçu aucun aveu, ni soupçonné, en elle-même, une puissance de séduction. Et, loin de toutes les excitations de la vie mondaine, loin des suggestions voluptueuses de la littérature et de la musique, ses sens demeuraient encore assoupis.
Là-bas, dans les futaies de Saint-Dumine, les tourterelles, émues par le désir du nid, se répondaient l'une à l'autre. Et, plus profond que l'inquiétude amoureuse, le grand besoin maternel s'éveillait, encore une fois, aux flancs de la vierge mûre. Denise avait conscience de cette splendeur physique, de cette force épanouie qui faisait d'elle, non pas une poupée esthétique, non pas im hochet d'amour, mais le type féminin par excellence, la mère de l'homme. Une race \àgoureuse aurais pu naître de son sang très pur, boire la vie à ses beaux seins... Et voilà que le corps généreux, si ample
de forme, si riche de sève, allait se flétrir dans la stérilité, comme le corps chétif d'une religieuse.
« Je mourrai tout entière, et tous les miens avec moi. Je ne transmettrai pas la flamme que j'ai reçue. Je n'éprouverai pas la sainte douleur des mères et leur joie, cette joie que l'homme ne peut imaginer et que je devinais si bien quand j'étais petite fille... Ah ! cette chaleur douce et pénétrante du nouveau-né qu'on tient dans les bras !... Ce regard levé, fixe, du nourrisson suspendu à la mamelle, qui voit le visage de la mère au-dessus de lui, comme le ciel ! Toutes ces émotions merveilleuses, je ne les connaîtrai pas. Je ne vivrai pas mon destin de femme ! »
Ses larmes coulèrent. Elle pleurait si rarement que cette faiblesse lui fit honte.
«A quoi vais-je penser?... C'est de la folie... J'ai renoncé à ce bonheur... Que dis-je ? Je n'ai pas eu à y renoncer, puisqu'il ne s'est pas offert à moi. La tendresse de mon père, l'amitié des pauvres gens, l'espoir de faire, obscurément, un peu de bien, voilà ma part en ce monde... Plus tard, quand je serai seule, et que je vieillirai, j'adopterai un petit enfant, oui, peut-être... »
Ce rêve qu'elle avait fait parfois, sans l'avouer jamais, lui rendit un peu de calme. Elle essuya ses yeux et continua sa route.
Ainsi passèrent des jours languissants, puis Tamélioration continua, régulière et si rapide que Jean put se lever, redescendre au jardin, et même sortir en voiture. La baronne de Saint-Dumine prêta un ancien petit « duc » très léger, à tablier et à capote. On enfouit Jean sous des peaux de chèvre, et tantôt Denise, tantôt Cayrol, le promenèrent aux environs de Monadouze.
Les jours croissaient ; les lointains changeaient de nuance. Ce n'étaient plus les violets rougeâtres de l'hiver ; ce n'était pas l'outremer foncé de l'été : c'étaient des colorations délicates, des roux, des blonds bleuissants, avec de grandes places d'un vert acide. Les bouleaux, les peupliers sans feuilles, laissaient voir, à travers leurs ramilles fines, les moindres détails du paysage qui riait au nouveau soleil, pleurait sous l'averse brève et s'étalait sans ombres, sans vapeurs, sans mystère, innocent et nu comme un enfant.
Quand le docteur était retenu par des obligations professionnelles, Denise et Jean partaient après le
déjeuner et rentraient avant le déclin du jour. La voiture d'osier, en forme de corbeille, était juste assez large pour eux. Denise tenait ferme les guides dans les brusques descentes et regardait droit devant elle, surveillant les lacets de la route et les oreilles du petit cheval. Avec son plaid couleur d'écorce moussue, sa toque empennée, sa tresse qui pressait sa nuque et devenait fauve, sous le soleil, comme une branche d'automne, elle avait l'air d'une dryade échappée du tronc d'un chêne, coiffée d'un vivant feuillage et d'un oiseau vivant.
Elle parlait de son pays, des travaux rustiques, des bêtes, des plantes qu'elle nommait toutes par leur nom. Jean Favières, né citadin, élevé dans la geôle des lycées, avait promené ses loisirs dans les pays truqués pour les touristes et enlaidis par les hôtels. Il avait prêté plus d'attention aux peintures qu'aux paysages, et son ignorance des choses naturelles se révélait à chaque minute.
Denise, si peu instruite, devenait l'initiatrice de Jean. A travers elle, il sentait vivre la nature. Baigné d'air et de lumière, devant les vastes horizons qui sollicitent l'essor du rêve, parmi le travail des germes qui montent, qui s'accroissent et déclinent, il croyait percevoir, sensibles et agissantes, ces lois du monde, révélées par les livres, et qui étaient demeurées, pour lui, des abstractions. Sans révolte.
il s'abandonnait à elles, et il arrivait à pressentir la sérénité panthéiste, la paix qui ne vient pas d'un espoir personnel, d'une confiance affectueuse en un Dieu aimant, mais d'une adhésion de tout l'être à l'ordre étemel de l'univers.
Il la pressentait seulement, cette paix que de rares esprits possèdent dans sa plénitude. Jean Favières était trop jeune, il avait trop de désirs inassouvis, trop de curiosités insatisfaites... Il était de ceux qui ne veulent pas souffrir, qui ne veulent pas mourir, qui voudraient développer leur être dans l'espace et dans le temps, absorber en eux le monde...
Mais l'idée du malheur et de la mort était bien loin de lui, par ces après-midi dorés où il participait à la joie du renouveau.
Il vit les étangs de Saint-Dumine, les plateaux de Brach, et Chadan, et l'Habitarelle. Les vallées, sous le tendre ciel, dans la transparence de l'air, se croisaient bleues, toutes bleues, entre les collines mauves, et la lumière nacrée, angéUque, heureuse, frissonnait sur le monde comme sur l'orient d'une perle. Dans les gorges, les petits chênes gardaient leurs feuillages de cuivre ; les saules couleur d'ocre et d'orange bariolaient le sol des prés ; l'herbe seule était verte, parsemée de coucous cotonneux, et, dans les branches fauves, le printemps bondissait, roux et sauvage, avec l'écureuil des bois.
Jean l'aima bientôt, passionnément, cette terre limousine... Aucune, excepté l'antique Bretagne, ne porte un tel faix de siècles sur ses rochers. Elle a encore ses fontaines sacrées, ses rites païens, ses processions imitant les stades de la lune dans le cycle des douze mois. Ses pâtres, charmeurs de loups, parlent encore la langue de Bertran de Born et de Bernard de Ventadour. Ses laboureurs, érafiant les « camps de César », heurtent parfois une armure latine, un casque de légionnaire, une aigle de bronze oxydé. Et, dans les grottes de ses collines, on trouve des pierres gravées à l'image du mammouth, et les os des hommes qui vécurent et moururent là, au matin du monde.
L'étranger qui passe l'ignore ou la dédaigne, cette terre, vêtue de landes brunes et déchirées, aïeule assise au pied des volcans. Elle est si misérable et paraît si rude ! Mais qui s'approche d'elle avec piété, voit briller ses yeux d'incantatrice sous la verte transparence des eaux ; il entend sa plainte séculaire dans le chevrotement des cornemuses, et désormais, il ne l'oubHera plus : il a été « charmé » par la pauvresse.
Aux plis de ses bruyères, la terre limousine accueillait Denise et Jean. Parfois la jeune fille arrêtait le cheval dans les hameaux. Les petites
UOMBRE DE L'AMOUR 151
églises romanes leur offraient, ici un chapiteau sculpté, là un retable noirci par la fumée des cierges, et presque toujours quelque chef-d'œuvre des vieux orfèvres : un buste-reliquaire en argent repoussé, une châsse, une colombe-pyxide où chatoient des émaux bleus et verts... Et, d'autres fois, Denise entrait dans une chaumière et Jean s'asseyait auprès d'elle, sur le banc mal équarri du cantou. Des enfants, maigres comme des chevreaux, pleuraient en voyant le « monsieur ». Leur mère les rassurait, et montrait son dernier-né à mademoiselle Cayrol... Toutes deux causaient en patois, — ce patois si joli sur les lèvres de Denise ! — Jean, curieux de tout, admirait les chenets de fonte, l'armoire sculptée au couteau, les étains d'un gris soyeux, aux grasses ciselures, égarés parmi la vaisselle commune, et surtout ces ombres bitumineuses, ces clairs-obscurs roux, ces vifs accents de lumière que ménage si bien l'unique et petite fenêtre des intérieurs campagnards.
Il n'avait jamais vu ces choses, sauf dans les tableaux flamands... Il disait à Denise :
— Voilà un Pieter de Hooghe... un Breughel !...
Denise ne comprenait pas, et elle s'étonnait qu'il trouvât belles ces cuisines de ferme, obscures et encombrées. Il pensait alors qu'elle n'admirait pas ces tableaux, parce qu'elle ne se voyait pas
elle-même, elle, le centre lumineux de toutes les scènes, la forme blanche et dorée, belle de la beauté du jour. Quand elle prenait un nourrisson dans la bercelonnette, quand elle le tenait, d'un geste gauche et divin, sa tête blonde inclinée, une clarté rayonnait de son visage et de ses cheveux. Elle apparaissait à Jean comme l'idéale incarnation de la Vierge Mère.
Pour commémorer ces promenades, il achetait des bibelots, une porcelaine, un plat d'étain, qu'il offrait au docteur, le soir, en s'extasiant sur le prix modique : Cayrol, qui avouait « n'y rien connaître », admirait de confiance.
Un jour, chez une bonne femme de l'Habitarelle, il découvrit d'anciens pendants d'oreille en argent ciselé qui représentaient des pampres et des grappes, et une petite bague très mince, très usée, où deux mains unies formaient le chaton.
Il paya d'une pièce d'or ces vieux bijoux démodés, parce que Denise les avait trouvés jolis. Et il rêvait au moyen de les lui offrir, quand elle lui dit :
— Cette bague, c'est un anneau de fiançailles. Ma grand 'mère en avait un, du même genre, qu'elle a emporté dans son cercueil.
Et elle ajouta, toute pensive :
— Ma mère aussi a emporté le sien. Dans notre
famille, aussi loin que remontent nos souvenirs, aucune femme veuve, aucun homme veuf ne s'est remarié. Chacun a gardé, pour l'éternité, la bague des fiançailles ou des noces.
Jean répéta :
— La bague des fiançailles !...
Le cheval trottait vivement, mais Denise, tenant les guides de la main droite, considérait l'anneau d'or posé sur la paume ouverte de sa main gauche.
Jean murmura :
— Essayez-la, je vous prie.
Et, avant qu'elle eût répondu, il avait glissé la bague symbolique au doigt de la jeune fille ; mais elle était trop large, cette bague de paysanne : elle coula, tomba, dans les plis de la robe, dans l'herbe...
Le cheval arrêté, Denise et Jean descendirent, cherchèrent... Ils ne purent retrouver l'anneau.
Avait-il roulé dans l'eau du fossé ? Se cachait-il dans le fouillis des feuilles ?...
La jeune fille se désolait.
— C'est ma faute, dit Jean ; ne vous chagrinez pas, mademoiselle Denise...
Et elle ne vit pas qu'il avait les yeux pleins de larmes.
On devait une visite à madame de Saint-Dumine qui avait prêté sa voiture et qui s'informait à toute occasion de la santé de Jean : Denise proposa d'aller au château avant le départ de madame de Salices. Le docteur approuva ce projet, mais il insista pour que la visite fût brève :
— L'atmosphère d'un salon obscur et encombré est mauvaise pour Jean... Restez une demi-heure à Saint-Dumine, puis faites un grand tour dans le parc et rentrez avant le coucher du soleil.
Il ajouta :
— J'y tiens, Denise, tu m'entends?... Depuis quelques jours, vous n'êtes pas raisonnables. Vous revenez au crépuscule. Cela ne me plaît point, pour beaucoup de raisons.
Tout le long du chemin, Jean Favières se plaignit : il n'aimait pas les vieilles dames ; il craignait de rencontrer d'autres visiteurs...
— Mais je vous répète que ces dames ne fréquentent personne, dans le pays. En été, quelques châtelains viennent en automobile. Dans cette
saison, nous risquons de trouver au château le régisseur, monsieur Noaillac, ou le curé de Monadouze... Très probablement, nous serons seuls.
Ils furent seuls d'abord. Les deux dames, attendries, rivalisèrent de bonne grâce, pour apprivoiser Jean. Et lui, effaré, puis amusé par ces fossiles, reprit son aisance mondaine, devint spirituel et gai, et parla de tant de choses que Denise ne le reconnaissait plus. Madame de Salices, surtout, était conquise.
Quand mademoiselle Cayrol voulut partir, la baronne se récria : L'aubaine était trop rare ! Monsieur Favières ne s'en irait pas avant qu'on eût pris le thé... Jean accepta.
Denise pensait : « Sa mauvaise humeur est dissipée... Le voilà qui se divertit à séduire madame de Salices, comme si elle avait vingt ans. Il aime à être aimé. Il ne peut supporter l'indifférence des gens mêmes qui lui sont indifférents. Il a tourné la tête à Françounette ; il a gagné le cœur de Fortunade et de Jeantou. Et maintenant ces deux vieilles dames l'adoreront... »
Elle se rappelait les confidences de M. Lapeyrie, qui lui avait expliqué le caractère de Jean, et elle se disait : « On prétend que les femmes cherchent toujours à plaire ; mais je suis moins coquette que Jean, et moins soucieuse de l'opinion d'autrui...
Comme il a dû souffrir quand la maladie a écarté de lui les fausses amitiés, et le reste !...?>
Ce goût de plaire, que Jean révélait si naïvement, eût choqué Denise chez un autre homme, mais elle était devenue aveuglément indulgente pour ce garçon qui ne correspondait pas du tout à son idéal de fiancé ou de ma,ri. Quoi qu'il dît, quoi qu'il fît, elle ne le comparait à personne, et elle ne songeait pas à le critiquer : est-ce que son état ne le mettait pas en dehors de toutes les règles communes ? -
Les domestiques apportèrent le thé, sur la terrasse, et madame de Saint-Dumine, entortillée dans ses châles, disparut au fond d'une guérite d'osier, cependant que madame de Salices offrait au jour cruel son visage crépi à neuf, son chignon de cuivre fiambant et sa robe largement épanouie.
Elle dit à Jean :
— Mettez-vous près de moi.
Il l'amusait, et elle était d'une génération où l'on ne craignait pas les microbes... Et d'ailleurs, son optimisme commode lui permettait de ne pas s'attrister longtemps sur les maux d' autrui.
— Que me disait-on de vous ?... Que vous étiez convalescent ?... Vous êtes guéri. L'année prochaine, vous serez à Paris, solide et fringant.
■ — J'y compte bien !
Mais madame de Saint-Dumine s'effraya de voir le jeune homme exposé au grand air du perron : elle lui désigna, sans succès, une de ces guérites qu'elle affectionnait et qu'on trouvait partout dans les environs de la terrasse. Denise intervint, pour confirmer le refus de Jean, et l'assurance que le grand air n'était pas nuisible.
Et tous quatre commençaient de goûter, devant l'admirable panorama des gorges et des collines, quand une automobile corna de loin, puis bourdonna comme un gros frelon, sous les châtaigniers. Et de cette automobile, arrêtée enfin devant le château, quatre personnages descendirent, vêtus de fourrures, de cuir, de caoutchouc et de voiles variés, quatre personnages d'âge et de sexe incertains. Paletots et voiles tombés, on vit un jeune homme, et trois jaunes femmes, neveu, nièce et amies de la baronne, qui s'en revenaient des Pyrénées à Paris, en auto, par le plus long chemin. Ils acceptèrent l'hospitalité pour quelques heures. Madame de Saint-Dumine fît les présentations et pria Denise d'offrir le thé aux nouveaux venus.
Alors, pendant que les jeunes femmes, brune, blonde, et châtaine, racontaient les épisodes de leur randonnée, le jeune homme, frère de la blonde et guère plus âgé que Jean, aida mademoiselle
Cayrol à remplir les tasses et à porter les assiettes de gâteaux. C'était un gentil garçon, rose sous son haie et bien découplé, qui avait, comme les marquis de Molière, les dents belles, la jambe belle et deux petits pinceaux blonds en guise de moustaches : Clitandre devenu chauffeur... Il semblait aimer beaucoup les amies de sa sœur, et surtout la dame châtaine ; mais la brune n'y perdait rien. Elle et lui échangeaient sans cesse des propos extrêmement désagréables, si bien que la blonde disait :
— Finirez- vous de flirter, vous autres?... C'est scandaleux !
Mais, si jeunes tous quatre, pareils à une bande de gamins en vacances, ils ne pouvaient scandaHser personne, et leur gaieté sollicitait le sourire, et la sympathie, et une espèce de complicité... Madame de Salices les poussait à parler, et à rire... La baronne même entrait dans le jeu.
Seuls, Denise et Jean se taisaient. Les trois petites dames avaient deviné bien vite ce qu'on ne leur disait pas, et, sans manquer à la politesse, elles s'écartaient peu à peu de ce garçon pâle et maigre, aux yeux farouches.
Et lui, qui autrefois eût disputé leurs regards et leurs rires au Clitandre chauffeur, ce niais ! lui qui les eût voulues toutes trois, coquettes, piquées, un peu rivales, pour lui seul, il se rejetait dans la gué-
L'OMBRE DE UAMOUR 159
rite d'osier avec une pudeur douloureuse, et il souhaitait qu'on l'oubliât.
Mais Denise, qui le sentait mélancolique, s'approcha de lui et, tout bas, dit qu'elle désirait partir... Le temps passait, et sans doute, il faudrait écourter la promenade...
— Oui, partons... je veux bien...
La voiture attelée, après un cordial « au revoir 9, ils s'en allèrent, tandis que madame de Saint- Dumine s'apitoyait encore sur Jean, tandis que madame de Salices était tout à ses nouveaux hôtes, et que les jeunes femmes respiraient, plus à Taise, délivrées d'un spectacle fâcheux...
Denise eut la suprême délicatesse de ne pas consoler Jean, même indirectement, et elle témoigna son plaisir d'être avec lui, dans la c^ière solitude des bois ; mais, en son âme, elle était triste, comme une mère dont l'enfant infirme a été méprisé par des méchants... Elle si réservée, si bienveillante, elle déclara que la nièce et les amies de madame de Saint-Dumine étaient fort mal élevées, et que le neveu était un snob.
— Je préfère les vieilles dames.
Jean aussi préférait les vieilles dames.
— Pourtant, dit-il, elles sont effrayantes à voir... Elles se ressemblent, comme peuvent se ressembler une momie bien conservée et une momie mal
i6o L'OMBRE DE L'AMOUR
conservée : l'une a gardé ses bandelettes et sa peinture, l'autre montre ses os sous son parchemin ; mais toutes deux sentent la mort... Ah ! vieilhr, c'est horrible !...
— Nous vieillirons tous.
— Pas moi..., heureusement !
— Qu'en savez- vous ?
Il ne répondit pas, tout frissonnant sous la peau de chèvre.
— Vous avez froid ?
— Non.
Elle se pencha pour mieux draper sur les genoux du jeune homme l'épaisse couverture qui glissait, mais, en se redressant, elle fut effrayée de voir le] visage de Jean si pâle, si creusé, sans jeunesse, ei les yeux qui se détournaient des siens.
— Vous n'êtes pas bien, décidément ! dit-ell( avec fermeté. Rentrons par le chemin le plus court.
— Pourquoi?.,. Je n'ai pas envie de rentrer... 1 Est-ce que je me plains ?...
Il parlait d'une voix impatiente et humiliée. Elle se tut, craignant de l'irriter par une phrase maladroite. Alors il murmura : -
— Pardon ! je suis ridicule. J'ai honte, mais... si vous saviez !... De si petites choses peuvent faire un si grand mal !...
L'OMBRE DE L'AMOUR i6i
— Vous êtes nerveux comme une femme, et votre imagination travaille sur ces petites choses qu'elle grossit, qu'elle rend cruelles pour vous... Oh ! je vous connais bien, depuis tant de jours que nous vivons ensemble ! Je vous ai bien observé. Je vous comprends...
Il répliqua, tout bas :
— Vous me comprenez, Denise ?
C'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom, et cette hardiesse leur parut toute naturelle, à tous deux.
— Oui, Jean. Je comprends que votre orgueil est blessé parce que, puérilement, vous vous croyez inférieur aux autres hommes... et vous supportez avec rancune la sympathie qu'on vous témoigne, parce que vous croyez y voir de la pitié.
Elle avait touché le point sensible de cette âme.
— Je déteste la pitié, s'écria Jean, la pitié qui marque un homme et le met à part des autres, et falsifie tous les sentiments qu'il inspire... Il appelle l'amour ou l'amitié ? C'est toujours la pitié qui répond. Elle prend tous les visages et toutes les voix ; elle est l'ombre de l'amitié ; elle est l'ombre de l'amour... Ah ! comme j'ai souffert par elle ! Aujourd'hui encore, je l'ai vue, mêlée de crainte et de répulsion, dans les yeux de ces femmes...
i62 L'OMBRE DE L'AMOUR
et maintenant... je ne vous regarde pas, parce que ie la verrais dans les vôtres.
— Regardez-moi, au contraire : vous serez rassuré. J'ai pitié de vous, mon pauvre Jean, mais non pas comme vous croyez... J'ai pitié de votre acharnement à troubler toutes vos joies... Votre corps est malade. Il guérira. Je ne m'attendris pas sur ses souffrances qui diminueront et disparaîtront... Mais mon amitié s'afflige de voir cette maladie de votre esprit que vous seul pouvez combattre et guérir.
Ce langage calma Jean Favières.
— Vous êtes donc bien sûre que je guérirai ?
— Absolument sûre.
— Vous ne me diriez pas la vérité, si elle m'était défavorable !...
— Peut-être, mais alors je ne vous gronderais pas comme je le fais. Je n'oserais pas... Je serais plus douce. \
— Oh! ne soyez pas douce!... Votre bonté m'effraie quelquefois... Je me dis : « Elle me supporte avec tant de patience, parce que je ne la tourmenterai pas longtemps... Ses gâteries de grande sœur, c'est... ne vous fâchez pas !... c'est la cigarette qu'on offre au condamné, avant la guillotine... »
Denise haussa les épaules :
— Vous êtes absurde, mon ami... Mais parlez tout de même, videz votre cœur : je préfère vos aveux extravagants à ce silence...
Le soleil oblique rougissait les branches des arbres, dans l'avenue forestière, et le cheval, sentant ses guides lâches, ralentissait son trot balancé.
— Qu'est-ce qui brille là-bas, à travers les pins ? demanda Jean.
— C'est l'étang de Saint-Dumine.
— Voulez- vous que nous marchions jusque-là ? J'ai besoin de me secouer, d'agir, de m'égayer...
Elle consentit.
— Nous ne nous attarderons pas ?
-—Non... Venez, mon amie !
Il avait sauté sur le sol de sable et il prenait la main de Denise pour l'aider à descendre... Le petit cheval les suivit, s 'arrêtant çà et là pour brouter une touffe d'herbe.
Denise pensait :
« L'ai-je convaincu ? et pour combien de jours ?... Il ne veut pas de ma pitié, et c'est ma pitié qui me rend si ingénieuse à entretenir son espérance- Quel rôle difficile j 'ai pris, sans m'en douter ! Il me faut surveiller mes moindres paroles, composer mon visage, affecter une sécurité que je n'ai pas, parler de l'avenir, hélas !... »
Jean l'observait. Il dit :
i64 L'OMBRE DE L'AMOUR
— A quoi pensez- vous?... Vous avez une mine bien grave...
— Je pense que j'ai tort de céder à vos caprices...
— Levez donc les yeux : c'est si beau ! Devant eux, la châtaigneraie s'ouvrait large-
nent, et des collines rondes, d'un vert obscur, enfermaient l'étang de Saint-Dumine. La réverbération du couchant colorait de feux irisés le ciel déjà crépusculaire. Près de la rive, un reflet de braise enflammait l'eau. Sur cette rougeur éclatante, la silhouette d'un arbre incliné, l'ombre de la berge, se détachaient toutes noires, d'un noir de sépia ou de velours. Et au delà, plus lointaine par le contraste de ces premiers plans vigoureux, une pâle apparition : tout le ciel renversé dans l'étang, avec ses stries de feu, ses irisations d'opale translucide, et, entre le ciel et le miroir du ciel, suspendue en pleine clarté, comme un nuage, la découpure allongée d'une étroite presqu'île d'or. Cette presqu'île portait une frise d'arbres clairsemés, pins sveltes et sombres, bouleaux en filigrane d'argent, qui se dessinaient délicatement dans la lumière aérienne, et se répétaient, inverses, identiques, dans la lumière liquide de l'eau...
Denise et Jean demeuraient côte à côte, n'osant parler, car cette eau, ce ciel, ces arbres, cette
pointe de terre semblaient un fantôme de paysage, un caprice féerique plus impondérable que la bulle savonneuse détachée du chalumeau. Sans doute, il allait s'évanouir, au premier frisson de Tair, au premier son d'une voix humaine !... Non : il durait, à peine plus pâle de minute en minute, dans le silence enchanté du soir...
Et Denise, regardant son compagnon, vit qu'il était ému, comme elle, et que l'envie et la rancune, boues de l'âme, un instant remuées, retombaient aux profondeurs. Une tristesse plus belle ennoblissait le visage mobile aux larges yeux cernés, — tristesse de l'homme éphémère devant la nature qui change et meurt comme lui, mais qui renaît sans cesse d'elle-même.
Jean murmura :
— Oh ! Denise, comme je voudrais vivre !.., Jamais je ne l'ai voulu plus ardemment que ce soir... Jamais je n'ai été plus loin de la résignation... Des heures comme celle-ci me ravagent d'affreux regrets... Je suis trop jeune ! Je n'ai pas eu ma part !... J'aime trop la vie !... Il faut que je vive !... Pensez donc ! je n'ai pas vingt-cinq ans ! Je n'ai rien fait, je ne laisserais rien, pas même la trace d'une action, pas même le souvenir d'une tendresse... Je mourrais entièrement, puisque je serais oublié, tout de suite oublié... Ma mère a un autre
i66 L'OMBRE DE L'AMOUR
fils ; mes amis ont d'autres amis ; ma maîtresse a un autre amant... Tous, déjà, m'ont enterré, dans leur mémoire... Je suis seul, je mourrai seul... C'est horrible !
Des larmes coulèrent de ses yeux :
— Je suis lâche.... J'ai honte... Je ne devrais pas, devant vous, avouer ma peur... Mais ceux qui disent : « Je n'ai pas peur », ils mentent... Ne les croyez pas... Ils mentent...
— Ne vous contraignez pas, Jean : pleurez ! n'ayez pas honte devant moi... Je ne m'étonne pas, je ne m'indigne pas... Mais, écoutez, pauvre enfant : vos terreurs ne sont que des chimères. Vous vivrez ; vous serez heureux ; vous jouirez, longtemps, longtemps, de la beauté du monde ; vous aurez des amis meilleurs que vos amis anciens ; vous rencontrerez une femme qui vous aimera... Et alors vous vous rappellerez cette soirée, votre folie, et vous sourirez... Jean, ne soyez plus un enfant nerveux ! soyez un homme qui regarde l'avenir, bravement. Vous vivrez, je vous le jure...
— Oh !... Denise !... Si vous disiez vrai !.,. Si je n'étais pas indigne d'amour !... J'attendrais avec courage, avec patience, celle... celle que je sais... celle qui peut-être, un jour, m'aimera... Je n'osais penser à elle... j'ose à peine... Il faudrait qu'elle mît sa main dans ma main... Je sais que c'est
impossible encore... Chut !... ne répondez pas... attendez... Je ne veux pas qu'elle donne son cœur comme une aumône, cette femme qui doit venir... Mais je voudrais être sûr qu'elle viendra... Dites, croyez- vous qu'elle vienne ?
— Oui, Jean, elle viendra... Mais il faut que vous la méritiez.
— Je la mériterai.
— Dominez la peur. Ayez du courage.
— J'en aurai...
Elle l'entraîna avec une autorité fraternelle :
— Venez maintenant. La voiture est là... Soyez calme, soyez très doux... La crise est passée... Ce sera la dernière...
— C'est la dernière...
Elle le pressa de monter, et s'assit auprès de lui, mais ses mains tremblaient si fort qu'elle ne pouvait rassembler les rênes. Et soudain, vaincue par ses nerfs de femme, elle frémit, à son tour, et pleura. Jean balbutiait :
— O Denise!... pardon!... J^ voudrais baiser vos pieds... O ma consolatrice, ô ma lumière, ô ma vie !
Les roses du ciel se décoloraient ; l'opale de l'eau s'éteignit et l'appel clair d'un crapaud éveilla la première étoile.
Etienne Cayrol ne dominait plus son inquiétude.
Six heures ! Et la voiture n'arrivait pas !... Que fallait-il craindre ? Un accident ? Le cheval était sûr, Denise conduisait à merveille... Une indisposition de Jean ? La comtesse eût envoyé chercher le médecin, en grande hâte...
Ne sachant plus qu'imaginer, il prit son chapeau, sa grosse canne d'épine, et il s'en alla vers Monadouze, à la rencontre des jeunes gens.
Le disque du soleil, au bout de la vallée vaporeuse, descendait, entièrement visible, d'un rouge écarlate très pur. Quand il plongea dans les couches inférieures de l'atmosphère, il perdit cet éclat trop intense qui éblouissait les yeux, mais sa lumière oblique, tiède encore, s'attarda sur le village, et les choses eurent tout à coup leur figure du soir, avec une expression de gravité, de recueillement et d'attente.
Au carrefour de l'Orme, le bruit d'une scie, mordant le bois, dénonçait la présence de Chastre,
UOMBRE DE L'AMOUR 169
le scieur de long, qui, par les beaux jours, s'installait, avec son attirail, devant la Chapelle des morts. Sur les marches du cimetière, des gens étaient assis. Fauche l'aveugle, Buneil, le vieux Brandou, accotés à la grille branlante.
Cayrol faillit leur demander : « N'avez-vous pas vu la voiture ?... » Mais Brandou et Buneil l'interpellèrent... Lui, qui savait tout, connaissait-il la vérité vraie sur cette histoire qui, déjà, courait le pays : l'achat des cascades, l'établisçement d'un hôtel, la publicité bientôt commencée, dans toute la France, pour attirer les touristes à Monadouze ?
La nouvelle émut Cayrol. A son tour il interrogea : Quel était l'acquéreur ? un particulier, ou une société?... Les trois cascades principales, la Grande Cascade, la Gouttatière ou Queue du Cheval, la Redole, appartenaient, avec le sol riverain, à trois propriétaires différents... Si le fils Peyrout vendait son morceau, si le vieil Arceix se laissait convaincre, jamais Barbazan, le neveu du curé, l'ennemi acharné du progrès moderne, n'abandonnerait la Redole...
— Savoir î dit Buneil. L'argent est un grand maître, monsieur le docteur... Et puis, la Redole, tant belle qu'elle soit, est la troisième des cascades... Gn n'y accède point aisément... Elle est presque aussi dangereuse à voir de près que la quatrième
chute, celle qu'on aperçoit si mal, même en hiver, quand les feuilles sont tombées et que les eaux sont très grosses... Et pour VInferno, le grand gour tout noir et glacé, qui est tout en bas, ce vilain lieu ne sera jamais fréquenté que par les truites... et par les noyés... car, vous le savez bien, monsieur Cayrol, la force du courant y entraîne toutes choses jetées aux cascades, que ce soient charognes de bêtes ou corps de chrétiens...
— Une fois, il y avait un homme de Tulle qui était tombé du pont, dit le vieux Brandon, d'un ton placide ; il est ressorti huit jours après, au gour noir... Sa tête était comme une noix cassée, et il était tout nu, parce que les pointes des roches avaient déchiré ses habits... Nous l'avons remonté, avec le garde champêtre et le maire, et on Ta porté ici, devant la Chapelle des morts... Il s'appelait François Soleilhavolps... On l'a enterré au Puy Saint-Clair de Tulle, et la famille a donné cinquante francs pour ceux qui avaient rapporté son corps... J'ai eu dix francs...
— Et qu'est-ce que tu as fait de tes dix francs ?
— J'ai acheté un chapeau en poil de lièvre à la foire de Corrèze...
Le docteur n'écoutait plus...
La publicité faite par le sanatorium avait dû révéler Monadouze aux capitalistes inconnus qui
L'OMBRE DE UAMOUR 171
voulaient exploiter les cascades... Pourquoi ne consentiraient-ils pas à reprendre l'affaire?... Les constructions commencées n'avaient pas perdu toute valeur, et les procès engagés pouvaient se temiiner par un arrangement à l'amiable...
Cependant Chastre avait terminé sa besogne. Buneil et Brandou, qui dînaient tôt, s'en allèrent vers la soupe, et Fauche, tâtant le sol de son bâton, prononça un « Adusias » lamentable...
Cayrol regarda sa montre : six heures et demie !...
Un frisson ridait l'air du soir et la fraîcheur du torrent montait, redoutable, quand la voiture tourna devant le grand orme du carrefour. Denise et Jean, troublés à la vue du docteur, s'excusèrent, mais Cayrol dit seulement :
— Dépêchez- vous ! Je vous suis.
Ils se retrouvèrent tous trois à la maison, devant là table déjà prête pour le dîner. Cayrol laissa Jean expliquer, tant bien que mal, les causes de cette rentrée tardive... La jeune fille attendait une gronderie, peut-être même un accès de colère, car le docteur était violent. Mais il se contenta de dire :
-— Je ne* vous envoie pas en promenade pour contempler des couchers de soleil. Denise le sait. Elle est responsable du malade que je lui confie. Si demain Jean a la fièvre, et si la courbe de température monte, c'est à Denise que je m'en pren-
drai... Et si cette imprudence se renouvelle, je rendrai la voiture à madame de Saint-Dumine... Il haussa les épaules :
— Vous êtes deux enfants... J'ai eu confiance en vous : j'ai eu tort. Et ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois... Non, je vous en prie, Favières, ne protestez pas... Je n'insisterai pas davantage...
Après dîner, quand le jeune homme eut regagné sa chambre, Denise voulut chercher son ouvrage, mais le docteur lui dit :
— Ne travaille pas, ce soir. Il fait très doux. Sortons un peu sur la terrasse. Je veux causer avec toi.
Elle jeta un châle sur ses épaules et suivit son père.
Elle appréhendait cet entretien. Cayrol pourtant ne sembla point lui tenir rigueur. Il la prit par le bras, fit quelques pas avec elle. Dans le silence, leurs cœurs s'apaisèrent et se comprirent.
— Père, tu n'es plus fâché ? demanda-t-elle enfin. J'ai eu tort ; je le reconnais et je le regrette... Une autre fois, je t'obéirai strictementT.. mais dis que tu n'es plus fâché !
— Fâché, non ; inquiet, oui.
— Inquiet... de Jean ?
— De Jean... et de toi...
— Père !
— Il y a plusieurs jours que je désire te parler, ma Nise, mais nous ne sommes plus seuls ensemble, plus jamais...
— Tu crois que je te néglige?... parce que je prends au sérieux la tâche que tu m'as donnée, parce que Jean Favières absorbe une grande part de mon temps, parce qu'il est toujours avec nous...
— Pas seulement avec nous, Denise : entre nous...
Elle s'écria :
— Oh ! père, tu n'es pas jaloux de l'amitié que je témoigne à cet enfant... car c'est un enfant... Tu ne supposes pas...
— Je ne suis pas jaloux, ma fille... et^ je ne suppose rien... Voyons ! calme-toi... Tu es émue... comme tu es émue !... Asseyons-nous sur le banc... là... Parbleu, petite, je ne doute pas de ton cœur, et c'est pourquoi je ne suis point jaloux... Mais, je te le répète, je suis inquiet, très inquiet...
Elle était assise contre lui, sur le banc vermoulu. La nuit submergeait les collines. Une allumette jeta une rapide lueur verdâtre, et la pipe du docteur fut un point de feu rouge dans l'obscurité.
— Denise, n'as- tu jamais pensé que Jean Favières pourrait s'éprendre de toi ?
— Oh !...
— Ne te récrie pas !... Il vit avec toi, du matin au soir ; il t'admire, il...
— Il me respecte...
— Le respect n'empêche pas l'amour... Tu es libre avec Jean, trop libre peut-être. Tu oublies que tu es jeune aussi et qu'il a des yeux pour te voir.
Elle fit un effort pour répondre d'un ton tranquille :
— Voyons, mon cher père, c'est une plaisanterie... Tu ne soupçonnes pas que je puisse... que je sois... J'ai quatre ans de plus que Jean Favières... Et il est malade !
— Je ne soupçonne rien, de ton côté... Et si je dis : « Sois prudente ! » c'est dans l'intérêt même de Jean... Toi, parbleu, tu es trop sensée pour t'amouracher d'un gamin sentimental, fût-il bien portant. A plus forte raison, ne crains-tu rien d'un malade : je te connais... Mais lui, lui, qui se croit guérissable, lui, dont nous entretenons l'illusion !... Ah ! je n'avais pas prévu cela... Je t'ai laissée près de lui, infirmière, amie, camarade, jouant à la grande sœur...
Denise avait rougi. Son cœur battait si vite qu'elle respirait mal. Cayrol s'irrita :
— Tu ne dis rien... Parle !... réponds !... Y a-t-il vraiment quelque chose?... Tu ne mentirais pas, toi!...
L'OMBRE DE UAMOUR 175
— Je n'ai rien remarqué... Jean se plaît avec moi, parce qu'il redoute la solitude.. Mais s'il guérissait, s'il s'en allait, il m'oublierait bientôt...
— Je n'en suis pas sûr.
— J'en suis sûre...
— Tu ne penses pas qu'il fabrique, dans sa tête, un petit roman ?
— Un petit roman?... Hélas! dis un grand drame... Jean a des intuitions brusques de la vérité : il a peur... S'il recherche ma compagnie, ma conversation, c'est pour n'être pas seul avec ses pensées... Rien de moins, rien de plus...
— Tu as peut-être raison... Ah ! ma Nise, je le souhaite ! car ce serait un chagrin pour nous, un malheur pour Jean, s'il s'éprenait de toi... Mais, le cas échéânj:, je n'hésiterais pas...
— ■ Que ferais-tu ?
— Je me séparerais de ce jeune homme... que nous ne garderons pas ici toujours... Je l'enverrais dans un sanatorium...
— Et s'il refusait d'y aller ?...
— Je lui dirais : « Mon ami, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous... Vous êtes responsable de vousmême... »
— Tu es dur...
— Je n'encouragerais jamais, fût-ce par le silence, une chimère... un désir... dont la seule
idée me révolte... Garder chez moi un tuberculeux, un moribond, dont l'amour t'obséderait... te troublerait peut-être... non !... Et si Favières ne voulait pas comprendre, si je te sentais émue, je parlerais net...
— Tu lui dirais... qu'il est perdu ?
— Je le lui dirais.
Denise revit le pauvre visage de Jean, meurtri, vieilli, mouillé de larmes. Elle entendit le cri : « J'ai peur !... » et un étrange sentiment défensif la raidit contre son père.
— Tu ne seras pas contraint à cette cruauté, dit-elle. Laisse toute inquiétude. Si Jean aime une femme, c'est... son ancienne amie... tu te rappelles?... Mon oncle nous en a parlé... Cette... Juliette...
— Comment sais-tu cela ? Il t'a fait des confidences ?
— Quelquefois, dans son sommeil, il l'appelle... Elle ne mentait qu'à demi ; mais tout de même,
elle mentait, avec la spontanéité -féminine, et cela lui faisait mal de prononcer le nom de cette Juliette qui avait passé dans la vie de Jean, qui passait encore dans ses rêves.
■ — Alors, dit le médecin, c'est différent... J'aime mieux ça...
Il ralluma sa pipe qui s'éteignait. La jeune fille se
pressait contre lui, et parfois il sentait sur sa joue la soie vivante et odorante de la chevelure invisible. Elle dit soudain :
— Père, tu es donc sûr, en conscience, que Jean Favières ne guérira pas ?
— Sûr !... sûr !... Est-on sûr de quelque chose ?... Je te répondrai seulement : « Il a une chance de vivre contre cent chances de succomber... »
— Il va mieux, pourtant !
Le docteur s'écria :
— Il paraît...
— Chut ! fit Denise, nous sommes au-dessous de sa fenêtre.
— Il paraît aller mieux, reprit Cayrol à mi-voix, mais je t'ai répété bien souvent que ces apparences de guérison existent chez ces êtres tout en nerfs, que l'imagination domine, et qui trouvent dans leur état même une cause d'hypervitalité maladive... Jean Favières se croit guéri dès qu'il cesse de souffrir, et, dès qu'il se croit guéri, il s'améliore...
— Tout n'est pas suggestion ou fausse apparence dans cette amélioration, dit la jeune fille, mal convaincue. Vois les pesées, vois la courbe de température...
— Tu les verras demain, ma petite Denise ! Tu verras l'effet d'une légère imprudence... Eh ! oui, le régime sévère de ces quatre mois, notre influence
morale, qui a été grandement bonne, ont rendu un peu de force à Jean Favières. Nous lui avons fait gagner des jours de vie !... Et peut-être, en lui apprenant la discipline volontaire et la persévérance, peut-être le sauverions-nous, s'il n'était venu trop tard à Monadouze... deux ans trop tard... Rappelle-toi : il avait essayé tous les traitements charlatanesques, tous les sérums, toutes les drogues... L'usure de son organisme était presque complète... J'ai été effrayé en l'examinant... Hélas ! tous nos soins, toutes les ressources actuelles de la médecine, ne peuvent reconstituer |t^ des poumons aux trois quarts détruits... Ne te fais pas d'illusion, Denise. La vie de Jean est un flambeau allumé en plein air... Tant que le vent ne souffle pas, le flambeau vacille, mais il dure... Que le vent vienne à souffler...
Denise ne répondit pas. Les mêmes images funèbres obsédaient le père et la fille.
Elle dit enfin :
— Mais si tu ne te trompes pas, s'il doit mourir... (Sa voix fléchit sur ce mot...) que pouvonsnous faire pour lui ?
— Rien, ma fille, ou presque rien — ce que nous faisons : calmer la souffrance physique, prévenir les affres de l'imagination, entretenir l'espérance, jusqu'au dernier soupir.
— C'est peu...
— Que peut faire de plus la providence humaine ?...
— Elle ment, ta « providence humaine »...
— La providence divine mentait aussi...
— Alors, ce n'était pas la peine d'en changer ! Le docteur s'indigna :
— Oh ! Denise, tu parles ainsi, toi, une femme intelligente, toi qui aimes la vérité?.,. Le mensonge que fait la providence humaine n'est qu'une nécessité passagère : un temps viendra où les hommes considéreront la mort comme les autres fatalités inséparables de leur existence... Ils dépouilleront cette idée de toutes les images accessoires qui la rendent odieuse... Quand la hantise de la survivance aura disparu, l'homme s'endormira, plus résigné, dans le néant...
— Crois- tu, père?... Crois- tu que ce puisse être une consolation que de penser : « Ma mort entre dans le plan de l'univers et satisfait à des lois incompréhensibles » ?
— Mais oui, c'est une consolation...
— Jean Favières s'en contenterait-il ?
— Non... Aussi devons-nous mentir à Jean Favières. Mais plus tard les hommes sauront entendre la vérité...
— Dans combien de siècles ?
i8o L'OMBRE DE L'AMOUR
— Dès maintenant, pour quelques-uns... Moi, Denise, crois-tu que je redoute la mort ? Ma vie est un perpétuel combat contre elle. Je la vois, chaque jour, sous toutes ses formes, et je la fais souvent reculer... Mais je sais bien qu'elle aura le dernier mot... Tout en la repoussant, j'apprends à la regarder en face, sans terreurs vaines... Quand elle me touchera, je ne me révolterai point... J'aurai collaboré à l'œuvre merveilleuse du monde. Toutes mes actions, toutes mes pensées, par des conséquences incalculable^, perpétueront le meilleur de mon effort. Que de vies, que de choses auront été modifiées parce que j'aurai vécu ! Tu me prolongeras dans l'humanité, toi, ma chérie... Les parcelles de mon être revivront dans les noyers du cimetière, dans la terre, dans les eaux, dans l'atmosphère même de ce pays que j'ai tant aimé !...
Il s'arrêta pour frotter une allumette. Le visage aux moustaches gauloises, aux joues colorées, apparut, le temps d'un éclair, puis un seul point de feu rougeâtre troua l'ombre.
Cayrol continua de parler... Par cette nuit tranquille, sous le ciel sombre et scintillant, i croyait entendre la palpitation de la vie universelle, la marée de cet océan d'où chaque vie individuelle émergeait à son tour, vague soulevée un
L'OMBRE DE L'AMOUR i8i
instant et bientôt confondue dans la masse. Il montrait l'humanité composée de morts innombrables et de vivants gouvernés par les morts. Et sa fille le sentait paisible, mieux que résigné, paisible.
Elle se rappelait leurs causeries d'autrefois, de l'époque où elle était sortie du couvent. Elle aussi, sous son influence, était arrivée à la sérénité de ceux qui ne cherchent plus en gémissant. Elle avait perdu le désir de regarder vers l'inconnaissable, au delà de l'horizon familier et quotidien. Mais, ce soir, devant la mort inéluctable d'un être déjà trop chéri, son cœur de femme se révoltait et son esprit retrouvait l'inquiétude métaphysique.
Des souvenirs la troublaient : une religieuse morte au couvent des Ursulines et qui conservait sur son visage de cire une ineffable suavité. Elle avait agonisé tout un jour, dans les tortures du cancer, et son agonie avait été un poème d'amour et d'espérance. A l'heure blanche du crépuscule, l'ange de la mort l'avait cueillie comme un Us. Et ses sœurs, qui ne pleuraient pas, enviaient cette fin cruelle et douce.
A celle-là personne n'avait menti. Personne ne lui avait caché la mort.
Il est vrai que des athées mouraient avec un admirable courage, et que des chrétiens s'en
i82 L'OMBRE DE L'AMOUR
allaient très lâchement vers leur Dieu. Mais combien de moribonds étaient consolés par un reste d'espoir, un retour imprévu de foi religieuse ?
Denise se rappela le sermon de Noël, qui l'avait fait sourire par son tour naïf. L'abbé Barbazan avait résumé en une seule phrase le problème, si complexe, que les savants et les conducteurs de peuples tâchaient à résoudre :
« L'homme ne se résigne pas facilement à supporter le mal et l'injustice, à voir mourir les siens et à mourir lui-même, sans savoir la raison de tout ça... Qui remplacera le Christ, mes frères ? d
Cayrol demanda tout à coup :
— Tu n'as pas froid ?
— Non... Je suis bien...
Elle avait rouvert les yeux, et elle apercevait, au-dessus d'elle, un faible fil lumineux sur la façade de la maison, entre les volets mi-clos. Dans la chambre de Jean, derrière la toile claire du rideau, une veilleuse brûlait, sans éclat, sans chaleur, telle une tendresse voilée, fidèle, toujours égale...
Et plus haut, c'était l'avancée obscure du toit, et plus haut encore, le ciel vertigineux, le nocturne abîme d'un bleu noir, avec la poussière nacrée des nébuleuses et la géométrie étincelante des constellations. Certaines places semblaient vides où le regard de Denise, en se fixant, découvrait comme
un fourmillement d'atomes stellaires, la semence répandue des soleils.
Que d'étoiles, cette nuit-là ! Ces grandes créatures cosmiques, vêtues de robes éblouissantes et de ceintures embrasées, qui brillent comme des foyers ou des miroirs, et tournent, sur un rythme éternel, qu'elles semblaient proches, ainsi vues de la petite Terre, pressées dans l'espace comme les fleurs d'un même jardin, comme les enfants d'un même peuple !... N'étaient-elles pas fraternelles, animées d'un même sentiment, et ce qu'on appelait leur attraction, n'était-ce pas l'élan et l'accord de sympathies inconcevables ?... Jadis les hommes qui chassaient l'ours et l'auroch dans la forêt primitive, au flanc des volcans mal apaisés, et, plus tard, les pâtres-sorciers des Monédières avaient cru qu'un lien mystérieux unissait les astres et les âmes. Avant le premier prêtre, le premier astrologue était né : chaque planète commandait au destin particulier d'un homme... Dieu enfin avait paru dans le ciel : alors le firmament brilla d'amour, comme brille la mer phosphorescente ; il raconta la gloire du Créateur ; les blancs essaims des âmes délivrées montèrent dans l'infini où la plus humble prière humaine pouvait s'unir à l'hymne planétaire. L'homme, l'être pensant et sensible, ne fut plus seul dans l'univers...
i84 L'OMBRE DE L'AMOUR
Mais les temps sont venus où l'homme mesure la part de l'infini accessible à ses regards. Il dénombre et dénomme les étoiles et parcourt, avec la sûreté du géomètre, la distance inouïe qui les sépare. Elles ne sont plus des sœurs, mais des esclaves soumises à la loi, condamnées à la destruction, innombrables et pourtant solitaires. Dans le ciel, où Dieu s'évanouit comme un fantôme, régnent le vide et la mort, et le cri de l'humanité douloureuse tombe, sans réponse et sans écho, dans un gouffre de silence.
Denise sent l'indifférence de la nature, où son
H» père sentait la palpitation émue de la vie. Un froid
' de mort la glace jusqu'au cœur, et ses yeux,
détournés du ciel, reviennent à la petite lueur
entre les volets, humble image de la tendresse
humaine.
Le repas de midi réunit Denise et Jean sous les yeux scrutateurs de Cayrol. Jean avait les joues pâles et les yeux très brillants, des gestes fébriles, une gaieté coupée de longs silences ; mais cet aspect et ces façons lui étaient coutumiers. Il s'adressa, en causant, plus souvent au père qu'à la fille ; mais il avait toujours marqué la plus délicate déférence pour le docteur. Cayrol se persuada que l'amour de Jean, s'il existait, n'était qu'une velléité, une inclination du cœur, et non pas une passion consciente d'elle-même, nourrie d'espérances, de désirs et de projets.
— Monsieur, dit Fortunade en apportant le café, il y a des bonnes gens qui attendent, pour la consultation.
C'était jour de marché à Monadouze, et, depuis le matin, les clients se succédaient chez le docteur.
— J'y vais, dit Cayrol. Quel métier !... On n'est jamais tranquille. L'autre nuit, j'ai dû raccommoder un bras cassé, panser une femme brûlée
i86 L'OMBRE DE L'AMOUR
et faire un accouchement, et cela dans trois villages différents, entre minuit et cinq heures... Il me faudrait un concurrent.
Jean Favières dit en souriant :
— J'ai envie d'étudier la médecine. Vous me prendrez, non comme rival, mais comme aide... Voulez-vous ?
— Vous n'êtes pas taillé pour ces besognes-là, mon cher Favières.
— Maintenant, non... J'aurais mauvaise grâce à soigner les autres, dans l'état où je suis. Mais plus tard, quand je serai guéri tout à fait...
^ — Vous n'avez pas la vocation.
— Qu'en savez-vous, docteur ? L'esprit souffle où il veut, et votre exemple...
— Bah ! vous avez trop d'imagination. Vous considérez le côté pittoresque, romanesque, de ma vie et de mon métier ; l'autre côté, celui des réalités rebutantes, vous dégoûterait vite... Je ne vous vois pas médecin de campagne, portant de gros souliers, de rudes habits, et courant les routes défoncées, par les nuits d'hiver, pour aller ausculter des paysans crasseux dans des lits sales.
Cayrol se leva, en terminant ce discours, prononcé d'une voix bourrue. Jean, mordant sa lèvre, ne répondit pas sur le moment. Il dit enfin :
— Vous ne me prenez pas au sérieux, docteur.
Vous ne me croyez pas bon à grand'chose. Voilà la vérité.
— Quelle exagération î
— Non, non !... Mon parrain- m'a présenté à vous comme une sorte d'enfant gâté... ou raté... Je sais bien ce qui me manque ; mais, si je guérissais et qu'on me fît crédit de quelques années, on verrait bien ! L'enfant gâté deviendrait vite un homme... Je ne croyais pas vous offenser en disant que votre exemple m'avait donné à réfléchir sur ce que pourrait être ma vie... Je vous ai admiré, permettez-moi de le dire, et je vous ai trouvé heureux. Et j'ai eu l'idée de vous imiter, un jour...
— Où prenez-vous que vous m'ayez offensé ? dit Cayrol qui regrettait sa rudesse. — Je suis très touché, naturellement... mais je doute qu'à l'épreuve... Oui, oui, Fortunade, j'y vais...
Il ouvrit la porte :
— Hé, adieu, bonnes gens !... Rien de grave?... Nous verrons ça...
Un chœur de voix traînantes et nasillardes salua Cayrol :
— Hé, adieu, monsieur le docteur !...
Sur le banc du vestibule, cinq ou six paysans étaient assis, leur panier entre les jambes, leur bâton entre les mains. L'un deux, qui portait un. chapeau de poil de lièvre sur des bandages dégoû-
i88 L'OMBRE DE L'AMOUR
tants, se leva le premier et suivit le docteur dans son cabinet. Les autres, plus au large, s'espacèrent, et un vieux s'installa au bout du banc. Il avait une face ligneuse et enluminée comme celle d'un saint de bois, sur un autel de village, et le lichen de sa barbe, poussant dru sous le menton rasé, remontait jusqu'aux anneaux d'or des oreilles.
Fortunade, qui emportait les assiettes à la cuisine, lui dit en passant :
— Vous gênez pas, hé ! père Gargalhou. Le bois du banc repoussera, peut-être !...
Le vieux parut ne pas entendre. Il tenait son ^couteau mi-ouvert dans sa main pendante, et, par-dessous, il raclait le bois, sournoisement. La porte se referma.
— C'est curieux, fit Denise, Gargalhou ne vient jamais consulter mon père sans couper un morceau du banc, ou une frange de rideau, ou un gland de fauteuil. Il suppose que notre mobilier est « charmé » et qu'il participe de la puissance du médecin...
Jean, assis près de la fenêtre, ne répondit pas. Il regardait le jardin où la vieille Françounette préparait des baquets de lessive.
Denise comprit que les paroles du docteur l'avaient douloureusement blessé au vif de l'âme.
« Père est jaloux ! » songea-t-elle avec un serrement de cœur...
UOMBRE DE L'AMOUR 189
Elle le blâmait, elle osait le blâmer, bien timidement, il est vrai, ce père qui avait eu, toujours, son admiration et son absolue confiance. Elle lui reprochait d'être ombrageux, un peu injuste, et très dur... Lentement, elle se rapprocha de Jean Favières jusqu'à effleurer le dossier de son fauteuil. Elle murmura :
— Voyons !... ne soyez pas fâché... Père n'a pas voulu vous chagriner. Il est encore irritable, et cela m'étonne... Mais il a tant d'affection pour vous !...
Dans le vestibule, un bruit de sabots, de porte ouverte et refermée, la voix de Cayrol appelant :
— A vous, Lionassou !
Jean, le bras tendu, soulevait le coin du rideau. Le jardin apparaissait, blond de soleil, avec ses rosiers aux branches pourpres, ses lilas pointant leurs mille petits ongles verts, ses carrés de choux montés, sa tonnelle de vigne tordue, noire et qui semblait morte. Fortunade et Françounette, les cottes troussées sur leurs gros bas bleus, portaient des seaux à bout de bras. Un pigeon s'abattit tout près de la maison. Il avait des p'attes pourpres comme les pousses des rosiers et son dos chatoyait, pareil aux ardoises humides quand la pluie d'orage s'ensoleille. •
Jean laissa tomber le rideau. La salle à manger était pleine de clarté blanche, de silence attiédi, et
. l'horloge y battait comme un cœur paisible. La mousseline, frémissante encore, s'immobilisait, tendue contre les vitres, isolant le jeune homme et la jeune fille... Et Jean, tournant et renversant la tête, leva ses deux mains : elles rencontrèrent les mains de Denise, sur le rebord du fauteuil, et les yeux de Jean, levés sous leurs cils, rencontrèrent les yeux de Denise qui parlait encore et qui se tut...
Ils se regardaient, lui, avec un air d'adoration, elle, avec un air de prière... Ses yeux, à elle, étaient comme le ciel du soir, gris et verdissant, et
■?- triste, et tendre, au-dessus de ses yeux à lui. Tout le sang s'était retiré des joues de la jeune fille. Elle avait une bouche fermée, sérieuse, serrée par un secret. Ses cheveux faisaient un peu de lumière autour de son front.
Elle regardait Jean, comme prête à s'incliner pour une chaste caresse. Elle regardait les tempes transparentes où bleuissait le réseau des veines, le front très noble, entre les sourcils minces et les racines éclaircies des cheveux trop fins, le nez d'une courbe si pure, aux narines comme ciselées dans la cire, les grands cernes meurtris des paupières, et les yeux, ces yeux noirs, d'une langueur presque animale, où elle croyait deviner une interrogation, un reproche... Et elle voyait
L'OMBRE DE UAMOUR 191
aussi les ravages du mal sur cette jeune figure d'homme, les méplats des ioues, les reliefs des pommettes, la nuance flétrie, la substance séchée des lèvres, où nul baiser féminin ne se poserait plus jamais... Proie promise à la mort, argile où s'effacerait bientôt l'émouvante forme humaine, poussière, poussière ! Et c'était Jean, c'était encore Jean, avant de n'être plus que le simulacre décomposé d'un homme, puis la cendre au fond d'un trou... C'était encore Jean, avec sa pensée, son désir, son amour. Et voilà que, dans ces yeux de Jean, une joie extatique se révélait, comme le soleil voilé se révèle, à travers les masses vaporeuses, par un rayonnement continu, de plus en plus intense, et Denise recevait au visage cette ardente douceur qui montait, et l'éblouissait, et la pénétrait jusqu'à l'âme...
Pas un mot. Pas un geste. Des voix dehors, des pas, le vol lourd du pigeon qui s'élève, et rame dans l'air avant d'y planer. Et sans parler, Denise et Jean ont tout dit :
Le regard de Jean avoue : « C'est vous que j'aime... vous le savez bien... » Et celui de Denise répond : « Je le sais. »
Rien de plus. Denise retire ses mains. Jean ferme les yeux, accablé de bonheur... Et elle sort, tremblante comme si elle avait commis un crime...
Denise souffrait. Elle ne savait comment sortir de la situation équivoque où chaque jour l'engageait. Des pensées et surtout des arrière-pensées de son père, elle ne connaissait plus rien, et elle sentait seulement l'inquiétude vague, la surveillance discrète. Et elle voyait Jean s'émouvoir, devenir plus confidentiel, plus joyeux aussi, bien qu'il n'eût jamais réclamé aucun aveu, aucune faveur, aucune promesse.
Ils sortaient moins souvent ensemble, depuis l'algarade de Cayrol, et ne dépassaient pas les dernières maisons du village. La saison permettant de longs séjours au jardin, Denise s'asseyait près de Jean, mais elle faisait asseoir Fortunade à quelques pas d'elle. Jean s'était irrité, d'abord, de cette intrusion imposée, puis il avait réfléchi... Il s'était rappelé la méfiance visible, l'hostilité secrète du docteur. Et, dans sa terreur d'indisposer un homme qu'il aimait et dont l'influence sur Denise était profonde, il s'était résigné à une réserve prudente.
Cette réserve même n'était pas sans douceur.
lA.
Jean avait ignoré, jusque-là, la délicate volupté d'attendre ; et trop souvent, en la cueillant trop vite, il avait effeuillé la fleur de son désir. Il avait été le jeune homme curieux, avide, impatient, que les femmes traitent de fou avec indulgence. Son joli visage imberbe, ses façons hardies, cet air de page qu'il avait gardé jusqu'après vingt ans, lui avaient valu bien des victoires, et parfois même il avait cru attaquer lorsqu'il avait répondu à d'habiles provocations. Cette Juliette, qui l'avait conquis et retenu plus longtemps que toute autre femme, s'était presque jetée à sa tête...
Mais l'amour véritable n'était pas tombé sur lui en coup de foudre. Denise n'avait pas séduit Jean au premier regard... Il était trop malade, en arrivant à Monadouze, pour songer à l'amour, et elle, pour l'y faire songer, était trop différente des femmes qu'il avait connues. Par quel secret travail le respect, la tendresse, étaient-ils devenus passion ? A quel moment Jean Favières avait-il vu l'amante apparaître dans la sœur ?... Il ne savait... Au jour le jour, Denise l'avait modifié, adapté à une vie nouvelle ; et elle l'avait pris en se donnant, sans qu'ils s'en fussent aperçus, ni l'un ni l'autre. Et Jean croyait l'aimer « depuis toujours... »
Le carême s'achevait avec le mois d'avril, et, parmi les rayons et les pluies, le printemps vert
naissait du printemps roux. Déjà, dans les sous-bois humides, la violette odorante avait passé fleur, et d'autres violettes, annonciatrices de mai, croissaient au bord des routes, par traînées, larges, pâles, presque bleues, décevant les chercheuses de parfum.
Parce qu'il ne plut pas le jour des Rameaux, les cultivateurs augurèrent des vents favorables pour le temps des foins : on sait, dans les campagnes limousines, que la fête des Rameaux « règne sur les vents ». On sait pareillement qu'il ne faut point faire la lessive, ni mettre les poules couver pendant la « Semaine noire », parce qu'il y aurait, avant la fin de l'année, une mort dans la maison. C'est de même une grande imprudence que de cuire le pain, mais on peut battre le beurre sans crainte : il se conservera longtemps frais et guérira les gourmes à la figure.
C'est aussi le temps où les Aguilaneiifs — enfants de chœur et les gamins du catéchisme — vont quêter les noix, les pommes et les œufs rougis à la betterave. Dès le lundi saint, ils commencent leur tournée, et la ménagère avaricieuse n'ose les chasser à coups de balai quand leurs voix fraîches et fausses entonnent le chant de la passion :
La passm de Jésus-Christ Qu'est tan doulento...
Dans les rares villages où persiste la tradition
du moyen âge, le « réveilleur » fait encore son office, les dernières nuits du carême ou la veille de la Toussaint. Ce vieux pauvre, choisi par le curé, et qui peut être, à l'occasion, le bedeau ou le fossoyeur de la commune, va sonnant de la clochette, et sa mélopée gothique, en patois mélangé de français, plane comme un oiseau de nuit sur le sommeil des chrétiens. Lugubre, dans les ténèbres mortuaires de minuit, il rôde ainsi qu'un revenant, pour avertir les âmes pieuses de se tenir prêtes :
Réveille-toi, peuple chrétien !
Réveille-toi : c'est pour ton bien.
Quitte ton lit, \ Prends tes habits.
Pense à la mort qui doit venir...
A Meymac, le « réveilleur » chante aussi pour lui-même :
Les pauvres ré veilleurs Ont tant de peine !
Courent toute la nuit,
A la rosée...
Donnez-leur quelque chose
Par la fenêtre ; S'il n'y a pas de fenêtre,
Par la porte.
Nous prendrions tout de même.
S'il y avait beaucoup...
Depuis quelques années, la coutume du « réveillé » s'était perdue à Monadouze : l'abbé Barbazan l'avait abolie depuis qu'une femme enceinte.
entendant le chant du « réveilleur », avait accouché dans l'épouvante. Et Fauche l'aveugle, qui, dans sa jeunesse, avec le vieux Veydrenne, avait fait ces rondes nocturnes du carême et de la Toussaint, disait que la religion se perdait à Monadouze.
— Il fallait les entendre, jadis, Fauche et Veydrenne ! racontait Françounette. La belle paire de corbeaux de minuit qu'ils faisaient !... Et, le lendemain, ils venaient chercher des œufs et des pommes qu'on ne leur refusait point — le vieux aurait porté biset au pauvre monde !... — C'est vrai, tout de même, que les gens d'aujourd'hui n'ont pas de co^Tage : un « réveillé » bien chanté, c'est beau, dans son genre. C'est un cantique comme un autre, et ça fait ressouvenir de prier pour les âmes défuntes...
Fortunade, toute petite, avait entendu Fauche et Veydrenne, et elle avouait la grande peur qu'elle avait ressentie.
— Fauche a dit qu'il recommencerait, une fois... que monsieur le curé n'a pas le droit de l'empêcher... Ce n'est pas pour la prière, vous savez bien, Françounette, c'est pour les œufs et les pommes...
— Il n'oserait pas.
— Non, bien sûr ! mais il mène les Aguilaneufs.
— Pour ceux-là, ma fille, on ne peut rien dire. S'ils viennent, je leur donnerai des œufs rouges et des noix...
Elles causaient ainsi, dans la cuisine, le soir du jeudi saint. Fortunade était venue pour étendre le linge humide et plier le linge sec, car elles avaient fait, par prudence, avant les Rameaux, la grande lessive de printemps.
Denise vint leur souhaiter le bonsoir. Elle était très lasse et montait chez elle plus tôt qu'à l'ordinaire.
— Mon père est dans son cabinet avec monsieur Jean. Porte-lui un petit verre de vieux cognac et sa pipe... Allume le feu dans la chambre de monsieur Favières... Tu reviendras demain ?
— Demain vendredi ?
— Pour finir de plier le linge. Le temps va se gâter : il fait trop doux...
Fortunade n'avait guère envie de travailler le vendredi saint, mais Denise ajouta :
— Si ça te gêne, je m'en occuperai toute seule... La petite Brandon répliqua :
— Je resterai jusqu'à l'heure de Ténèbres, mademoiselle.
Françounette grognait : ça porte hiset de travailler le vendredi saint ; les chevaux même et les bœufs, ce jour-là, restent à l'étable.
— Ces docteurs, dit-elle en essuyant la vaisselle, ça se croit plus savants que les papes !...
Fortunade trouva Cayrol et Jean assis dans le
igS L'OMBRE DE L'AMOUR
cabinet de travail, la lampe entre eux. Cayrol disait :
— Elle n'a pas bonne mine, ce soir... Bile se fatigue trop, parce qu'elle veut s'occuper de tout, diriger tout...
Après un instant de méditation, il poursuivit :
— Elle est aussi bigrement entêtée, ma fille. Très douce, mais une volonté, une ténacité !...
— Allons ! dit Favières en souriant, vous n'avez pas à vous plaindre d'elle. Elle vous adore...
Cayrol reprit :
— Elle aurait besoin de distractions, de changement. Quand vous serez d'aplomb, mon petit Favières, vous irez faire une cure en montagne, avec Lapeyrie, et j'enverrai Denise chez sa tante de Clermont... Elle n'a pas quitté Monadouze depuis cinq ans, la pauvre !
— Comment ! s'écria Jean, vous me renvoyez ? Les coins de sa bouche frémirent, ses yeux noirs se
dilatèrent, et Fortunade, penchée sur la table, près de lui, pour disposer le verre et le cognac, entendit son souffle, coupé par l'angoisse, redevenir haletant.
— Je vous renvoie î... je vous renvoie !... Quelle manière de parler ! dit Cayrol. Je vous donne congé pour deux ou trois mois... et ensuite, si vous n'êtes pas tout à fait gaillard, vous reprenez votre chambre ici... C'est bien entendu.
— J'ai votre parole ?
— Vous avez ma parole.
Jean se mit à rire :
— Ah ! dit-il, vous m'avez fait peur.
— 11 n'y a pas de quoi... Si je vous permets de partir, c'est que vous êtes très amélioré... c'est bon signe... Mais pas tout de suite, évidemment : vers la fin de mai ou la mi-juin... Nous en causerons avec Lapeyrie. Il doit venir après Pâques.
Et, d'un air bonhomme, mais avec un ton de maître, il conclut :
— Fiez- vous à moi, Jean. Vous le devez.
Et presque aussitôt, rompant la conversation, il fit remarquer combien Fortunade était changée « à son avantage ». Était-ce la vingtième année qui achevait la femme dans la fillette tardive ? La peau brune, les sombres yeux paraissaient éclairés en dedans, par le beau feu de jeunesse, sans doute, et le contentement intérieur. Jean, qui trouvait la petite Brandon laide et peu désirable, convint, à part lui, que la beauté lui était venue, comme l'esprit vient aux sottes, avec la première idée d'amour. La volonté d'être religieuse ou tout au moins de rester fille, cette fureur dévote de Fortunade, fléchissait enfin, l'âge venant... Oui, la dévote s'humanisait : sa voix grave avait des inflexions câlines, et, quand elle songeait, les bras
ballants, elle ouvrait ses grands yeux très doux et regardait loin, loin, comme si elle voyait quelqu'un venir vers elle.
Ce soir-là, avant de s'endormir, Jean médita les paroles du docteur. Il était à la fois consterné et rassuré, consterné par la possibilité de la séparation, rassuré par ce signe certain de convalescence... S'il avait douté de la guérison prochaine, la décision de Cayrol l'eût tiré d'incertitude.
« Fût-il agacé par l'amitié que Denise me témoigne, fût-il jaloux, le docteur a trop de probité professionnelle, trop de noblesse d'âme, pour me tromper... Et, d'ailleurs, il s'engage à me reprendre chez lui... J'ai sa parole. »
Il pensa qu'il devait être raisonnable, tout sacrifier à la guérison, qui lui permettrait de refaire sa vie, pour Denise, avec Denise.
« Je veux que ce père terrible n'ait aucun motif pour me la refuser... S'il faut que j'aille faire une cure en montagne, j'irai. S'il faut que j'aille en Algérie, en Amérique, au Japon, j'irai... Ma docilité merveilleuse déconcertera Cayrol... Au besoin, je le servirai sept ans, comme Jacob... Mais je saurai le séduire... Je m'occuperai de cette affaire du sanatorium ; je trouverai des actionnaires... Si je me suis guéri à Monadouze, d'autres s'y guériront... 9 >
Il se demanda s'il emmènerait Denise à Paris, s'il continuerait sa carrière d'avocat... Non : Paris ne le tentait plus.
Il rêva d'acheter de grandes propriétés près de Monadouze, de vivre en gentilhomme campagnard.
« Quand le docteur sera fatigué, il viendra demeurer avec nous... Nous aurons un petit château... Non ! une bonne vieille maison pas prétentieuse, avec un grand toit gris, un colombier, une châtaigneraie, un étang... Nous y vivrons un peu isolés, très heureux... Je me ferai une immense bibliothèque... »
Peu à peu, ses pensées devinrent incohérentes... La veilleuse brûlait ; le feu flambait... Françounette ferma un peu brusquement la porte de sa chambre, là-haut, près du grenier... Jean s'endormit.
Il dormit quelques heures, et rêva qu'il épousait Denise à l'église de Monadouze. Barbazan officiait. La Vierge de l'autel ressemblait, malgré sa mantille et sa jupe bouffante, à Fortunade Brandon. On disait :
— La Vierge a guéri la jambe cassée de Martial Veydrenne.
Et le docteur Cayrol trouvait le miracle tout naturel. Denise pleurait d'amour, sous son voile. Les cloches nuptiales sonnaient...
Jean s'éveilla... Une clochette lointaine tintait sur la route. La veilleuse expirait. Une lumière argentée, traversant la toile des rideaux, mourait en gris vaporeux sur les murs, sur le lit aux blancheurs confuses, et la petite chambre, pâle comme un logis fermé, contenait entre ses parois tout Tenchantement du clair de lune.
Dehors, les coqs, trompés par la clarté, saluaient une aube illusoire. Jean se rendormait quand la clochette tinta, plus proche. Des pas lourds et traînants s'arrêtèrent devant la maison.
« On vient chercher le docteur, pour un malade...» , Jea^n ne comptait plus ces réveils soudains, et il croyait entendre, déjà, la voix de l'homme appelant : « Moussieu le docteur, hé !... »
Puis le claquement des volets de Cayrol, la réponse criée : « Que veut-on?... » le court dialogue, et le bruit des souliers du médecin descendant l'escalier avec des précautions vaines et touchantes...
Non... Aucun appel... Quelqu'un était là, cependant, qui ne s'en allait plus, qui guettait... Un fou ?... un chemineau égaré ?... un bandit ?... Dans cet étrange pays, où des Veydrenne sévissaient encore, impunément, la peur courait, la nuit, par les brandes, et les étrangers même, à force d'ouïr les contes dont ils riaient, le jour, prenaient, au
crépuscule, des âmes de paysans superstitieux... Vraiment un malaise inconnu, ridicule, s'emparait de Jean Favières. Il souhaitait que le docteur s'éveillât.
Honteux de sa terreur enfantine, voulant voir et savoir, il glissa hors de son lit, se vêtit, chaussa ses pantoufles, et, bien enveloppé d'une couverture, il alla soulever un pan du rideau.
Le paysage nocturne, tout blanc, continuait à l'infini les blancheurs de la chambre close, comme si, dans les maisons des hommes et sur l'orbe immense de la terre, un crépuscule fait de clair de lune et de brouillard avait remplacé partout les ténèbres. Une marée vaporeuse, comblant les vallées, portait ainsi que des arches grises les crêtes des montagnes qui semblaient suspendues et flottantes entre le sol invisible et le ciel. Il était presque aussi pâle que la terre, ce ciel décoloré, et la lune blême, voilée d'un léger halo rayonnant, s'élevait comme une hostie fantôme dans un ostensoir.
Durant cette nuit du vendredi saint où les cloches catholiques se taisent dans les cathédrales, où les fidèles commémorent par le jeûne et la prière muette l'agonie du Christ aux oliviers, quelle âme en peine avait passé, dissoute déjà dans la brume, au son d'un faible petit glas ?
Rien.., Jean s'interroge... A-t-il rêvé, tout éveillé?... Ce bruit de clochette et de pas, était-ce une hallucination de l'ouïe?... Seule, la clameur des cascades, amortie dans l'atmosphère ouatée, se perpétue, monotone, si monotone qu'elle devient indistincte et ne rompt plus la sensation du silence... Mais, comme Jean recule, s'éloigne un peu de la fenêtre, ce tintement fantastique résonne par saccades très espacées, tout près, et voici que les nerfs du jeune homme vibrent sous l'appréhension physique du surnaturel. Une onde glacée court sur sa peau : ses cheveux piquent son crâne ainsi -que des milliers d'aiguilles... Cependant, en contre-bas de la terrasse, une forme surgit lentement, grise dans la pâleur lunaire. Jean reconnaît le torse dé jeté, les bras en pattes de faucheux, le rictus idiot, de Fauche l'aveugle... L'affreux visage levé vers lui le fascine ; la main du mendiant dresse la clochette, et son oreille, sensible aux bruits les plus ténus, perçoit peut-être le froissement du rideau, le souffle oppressé de Jean. Il devine une présence, dans la maison, et il chante :
Réveillez-vous, les gens, Les gens qui dormei' tant !
O la grande folie De dormir sans souci !
La voix chevrote, mais elle accentue ainsi le
caractère du « réveillé » à mesures carrées, à cadences mineures, qui tombe, comme par un faux pas, sur la dernière syllabe du quatrain. Jean a compris. La curiosité dompte la frayeur... Quel spectacle, et quelle aubade !... Cette nuit pareille aux nuits livides du Purgatoire, cette lune noyée, cet aveugle aux gestes de dément, cette mélopée qui vient du fond des siècles, solennelle et trébuchante, traversée par l'écho du Dies ircB... Comme un mur de charnier porte une danse macabre peinte à fresque, noircie par les cierges, moisie par l'humidité, effacée par l'âge, et pourtant reconnaissable avec ses défilés de squelettes laboureurs, soldats et rois, ainsi le vieil air gothique porte ses strophes mi-patoises, mi-françaises, rimées en assonances, débris d'un poème mutilé :
Voici la mort qui roule.
Qui roule autour de vous...
Elle fait comme V timbra.
Elle vous suit partout.
La mort n'est pas flaiieïra :
Elle n'épargne rien, Emmène hommes et femmes, Enfants, petits et grands.
Et les rois et les reines...
Une fenêtre s'ouvre, au second étage, et Françounette jette une exclamation de colère : l'aveugle cesse de chanter. D'un ton geignard, il répond par une phrase incompréhensible, tandis que
2o6 L'OMBRE DE L'AMOUR
Françounette l'apostrophe en patois, penchée sur l'auvent de la lucarne, comme une chouette.
Et une autre fenêtre s'ouvre, et une autre. La voix bourrue de Cayrol, la voix inquiète de Denise croisent leurs appels :
— Qu'y a-t-il ?
— Qu'est-ce ?
— Tu as entendu ?
Françounette crie :
— Rentrez, rentrez, pauvre demoiselle !... C'est rien que Fauche, ce galapian de Fauche : il nous chante le « réveillé »...
— Oh ! murmure Denise, pourvu que Jean n'ait pas compris !...
Le docteur chasse l'aveugle avec de formidables jurons :
— F... le camp ! sacré b... de tonnerre... de D... !
Fauche, de son pas traînard, se remet en route, vers les maisons où habitent les bons chrétiens, ceux qui ne le chasseront pas avec des injures, mais qui feront le signe de la croix, en entendant la clochette, et diront un Pater pour les morts. >
Et les rois et les reines, Dans tous leurs beaux rubans, N'auront pas plus de grâce Qu'un pauvre paysan...
La voix meurt dans le vaste et blanc silence. Cayrol change de ton. Il dit à sa fille :
— Tu as été effrayée ?
Elle chuchote :
— J'ai été effrayée pour monsieur Favières : il est si impressionnable que ce réveil brusque, ce chant sinistre, auraient pu le troubler, oui, dangereusement...
— Denise... Tu n'entends rien dans sa chambre ? Jean devine que Denise s'écarte de la fenêtre,
s'approche du mur, inquiète, attentive... Elle revient vers la fenêtre et elle dit :
— Rien...
I — Va te recoucher, vite ! Ah ! comme il te préoccupe, ton Jean Favières !... On dirait, ma foi, que lui seul compte pour toi, dans le monde... C'est excessif !... Calme-toi, je t'en prie...
Les deux fenêtres se referment simultanément... Dans la clarté diffuse que tamise le rideau, Jean regagne son lit, avec des précautions de sauvage qui veut dépister l'adversaire...
Il songe :
« Elle s'est recouchée, mais elle ne dort pas. Elle pense à moi, je le sais, je le sens... Et une si petite épaisseur de pierre nous sépare !... Elle se représente un Jean Favières bouleversé par l'appel du « réveilleur », qui tremble et sue, écœuré, les narines
2o8 L'OMBRE DE L'AMOUR
pleines d'une odeur de tombe... Tant de fois, elle l'a vu se réfugier en elle, comme un enfant apeuré, et mendier l'espoir qui fait vivre !... »
Soulevé, les bras étendus, Jean se tourne vers la muraille. Il évoque la vierge qui est là, dans l'alcôve boisée, dans le petit lit à colonnettes, soulevée aussi, le coude nu dans l'oreiller, les cheveux coulant à larges vagues... Elle écoute, elle n'entend que son cœur dans la nuit, son cœur si lourd de tendresse et de pitié qu'il lui fait mal, et qu'elle le comprime, comme pour le souteair de sa main tremblante... Ah! que craint-elle? Il n'a j>lus besoin de consolations, celui qu'enivre la certitude merveilleuse d'être aimé ! La mort a passé : l'amour a répondu. La voix chérie a fait évanouir le monde des fantasm^agories funèbres et des nocturnes épouvantements... Que les hommes et les femmes sans amour pleurent leur Dieu, cette nuit !... Pour les autres, elle appartient à l'amour, cette nuit, comme toutes les nuits de leur jeunesse. Timides imaginations de l'adolescent et de la jeune fille, regrets solitaires des amants délaissés, bonheur calme des époux, jouissance brûlante et sanglotante des couples que séparera le matin, l'éternel amour frémit sous le ciel triste et dans les chambres profondes, cette nuit comme les autres nuits... Et si le « réveil-
leur » passe, ceux qui aiment ne l'entendront point, ou ils diront : « L'amour est plus fort que la mort... »
Jean ne sait plus s'il fut malade, autrefois, et par quelles sombres routes la destinée l'a conduit dans cette maison. Il est un jeune homme, un amant, comme tous les amants. Il la veut toute, sa bien-aimée, celle dont il n'osait baiser la robe ; il la veut toute dans ses bras, et qu'à son tour, suivant la nature, elle soit faible, craintive, réfugiée en Ip.i... Il s'approche du mur ; il le presse, de ses mains ouvertes, de sa poitrine, de sa bouche, avec le désir éperdu de s'y incorporer, afin que l'inerte matière, pénétrée de vie, devienne sensible et vivante... Il appelle Denise ; il croit la sentir qui s'approche, elle aussi, qui s'émeut, qui tend ses beaux bras. Par toutes ses fibres, il croit percevoir le contact suave...
Dehors, l'aube naît, couronnée d'épines verdissantes, avec un -doux visage en pleurs. Hors du brouillard irisé, le peuple des collines dresse ses hautes épaules bleues, par longues files, jusqu'à l'horizon, et la nature n'est pas triste, mais recueillie, dans l'attente du mystère...
Vers neuf heures, Françounette apporta le petit déjeuner. Elle avait une mine circonspecte et elle dit à Jean :
— Mademoiselle demande si monsieur Favières a bien dormi... parce qu'une espèce d'ivrogne a fait du bruit devant la maison...
Jean déclara qu'il n'avait rien entendu.
Il y a dans la joie une telle puissance de stimulation et de renouvellement que le jeune homme sortait de cette nuit troublée comme d'une fontaine de vie. Sa figure ne portait aucune trace de fatigue et, quand il descendit, mademoiselle Cayrol fut rassurée, au premier regard...
— Il paraît que vous avez eu la sérénade d'un ivrogne ? dit-il gaiement au docteur. Je ne m'en suis pas douté. J'ai le sommeil lourd. Est-ce bon signe ?
— Très bon signe, répondit Cayrol.
Fortunade servit le café sur la terrasse où Ton
mettait, par les jours favorables, la chaise longue de Jean. Le ciel, ensoleillé depuis le matin, perdait son éclat, s'encombrait de nuages pareils à de
l'ouate grise. Le vent mou du sud-ouest annonçait un vague orage qui se formait très loin, derrière les pins de Chadan...
Quelques toiles, draps et serviettes d'un blanc cru, presque bleu à l'ombre, pendaient dans leur largeur, sur des fils de fer tendus ; et les poiriers en pleine floraison semblaient d'un blanc verdâtre sur le fond éclatant des linges.
— Plions les draps, dit mademoiselle Cayrol ; le temps se gâte.
Elle prit un drap par un bout, jeta l'autre bout à Fortunade, et, la tête haute, le torse roulant sur les hanches, elles s'éloignèrent l'une de l'autre à reculons, se rapprochèrent pour s'éloigner encore. La toile humide se tendait lentement ; Denise marchait sur l'ourlet de sa robe, chancelait, riait, puis, d'un geste large, enlevant le drap plié en longueur, elle le repliait en largeur deux fois, trois fois, et le jetait dans une corbeille :
« A un autre !... »
Cette marche quasi rythmique, ces gestes de force et de grâce, poétiques comme les gestes séculaires du semeur, de la glaneuse, de la lavandière, donnaient à Jean une émotion de beauté. 11 voyait le dos de Denise, l'admirable inflexion de la taille sur les hanches, l'éclat de la nuque dorée, le lobe rougissant de la petite oreille... Et il pensait à sa
folie de la nuit, au baiser sur la muraille... Naïvement, il se disait :
« Nous nous sommes bien aimés, sans nous voir et sans nous approcher... Elle comme moi... Est-il possible qu'elle n'y songe pas, tout au fond d'elle ?... Moi, je ne peux penser qu'à cela... »
Ce baiser, ce simulacre de baiser ! Jamais un souvenir de volupté complète n'avait bouleversé Jean Favières comme le souvenir de ce baiser-là !
« Et dire que je n'oserais pas toucher son épaule, ou ses beaux cheveux ! Dire qu'hier encore, elle était pour moi plus ou moins une femme : un de ces êtres que défend un voile invisible contre l'audace du désir masculin !... Dire que j'ai pu ne pas la trouver jolie !... Elle est femme, elle est belle et désirable. Elle sera mienne... »
Non ! il ne voulait pas, il ne pouvait pas penser ce mot : « mienne »... Il avait un éblouissement intérieur, un coup dans la poitrine, une envie de rire, de pleurer, d'embrasser n'importe quoi, les arbres, les pierres, et même Fortunade, et même le docteur. Il aurait voulu 'étreindre le monde sur sa poitrine... C'était bête, et fou, et délicieux !...
Jean tourna la tête : assis près de lui, sur une chaise de fer, Cayrol lisait le Petit Corrézien.
« Voilà l'ennemi ! » se dit-il.
UOMBRE DE L'AMOUR 213
Et il se rappela le mélange de sollicitude, de méfiance et de colère qu'il avait surpris, dans les injonctions du docteur à Denise, cette nuit encore...
Tout à coup, Françounette parut, à l'angle de la maison. Elle criait :
— Monsieur, c'est un drolle qui. vient de Saint- Dumine !
— Il y a quelqu'un de malade chez les métayers ?
— Non : c'est madame la baronne. Elle a une crise...
Cayrol se leva de mauvaise grâce :
— Est-ce bien sérieux ?
— Le drolle dit que madame souffre beaucoup... Elle a peur... elle croit qu'elle va passer... Elle veut qu'on la pique à la morphine...
Et la vieille ajouta, avec un air de mystère et de blâme :
— On a fait sortir les bœufs, ce matin... Ça porte malheur à la maison et aux raaîtres...
— Si les bœufs sont sortis, Françounette, on n'a pas manqué de les faire exorciser par le curé, comme l'an dernier...
— Père !... Tu y vas ? fit Denise.
— Il faut bien que j'y aille !... Veux-tu m'accompagner ?
— Non : j'ai mille choses à faire... Fortunade nous quitte à trois heures...
— Comme il te plaira ! dit Cayrol à regret.
Il s'en alla vers la maison. La demie de deux heures sonnait à l'horloge de la salle à manger.
Sans rire et sans parler, Denise continuait de plier le linge. Jean feignait d'être absorbé dans la contemplation du paysage... Il y avait du soleil encore, par rayonnées inégales, mais les nuages plus compacts, plus foncés, gagnaient sur l'espace bleu. Les vastes ondulations granitiques étaient d'un beau gris violacé où s'argentaient les lichens, où verdissaient crûment les mousses fraîches...
Quand la corbeille fut remplie, Denise et Fortunad«^ l'emportèrent, et Jean resta seul. Mais Denise revint bientôt, et, debout, à quelques pas de lui, elle dit, sur un ton indifférent, des choses banales... Il répondait « oui » ou « non », et soudain elle se tut.
Une gêne les prenait, tous deux, cette gêne qu'ils éprouvaient toujours et dans laquelle il y avait le remords d'un mensonge, le trouble d'une complicité, et, pour l'homme, la peur de déplaire, et, pour la femme, l'appréhension des mots décisifs qu'elle allait peut-être entendre.
Mais Jean, le premier, sourit, d'un sourire fugitif et suppliant, et il montra la chaise de fer. Denise jeta un coup d'œil sur la route, sur la maison dont les rideaux ne bougeaient pas, dont
les portes étaient fermées... Presque inconsciente du désir de solitude que ce coup d'œil circulaire avait trahi, elle s'assit enfin. Lasse d'avoir manié les lourdes toiles, elle respirait avec effort ; ses joues étaient vermeilles, et tous les gris et tous les verts du paysage se reflétaient dans ses yeux.
Jean lui tendit la main. Elle rougit un peu. Et lui, déconcerté :
— Eh bien?... vous ne voulez pas?... On n'est plus des amis?...
Elle trouva qu'il avait un accent étrange et que son regard, le timbre de sa voix et le sens de ses paroles ne s'accordaient pas. Il disait une chose, et il pensait à une autre chose.,. Et elle aussi pensait à une autre chose qu'elle ne pouvait pas dire...
Tout de même, elle avança la main. Et, sitôt qu'elles se touchèrent, ces mains de Denise et de Jean, elles s'étreignirent comme des êtres animés d'une vie indépendante, l'un dominateur et caressant, l'autre soumis et craintif. Et Jean murmura :
— Denise !... C'est la première fois depuis combien de jours?...
— La première fois ?...
— Que nous sommes un peu libres... Si vous étiez partie avec le docteur, je ne vous l'aurais point pardonné...
2i6 L'OMBRE DE L'AMOUR
— Vous êtes jaloux ?...
• — Ce n'est pas moi qui suis jaloux, vous le savez bien... mais je pourrais le devenir !
— Oh ! non, Jean !... Vous seriez très coupable de reprocher à mon père un sentiment si naturel, si respectable... Sa sollicitude...
— Dites : « sa méfiance »...
— Si vous voulez... Sa méfiance est justifiée par notre... ' amitié... notre accord... Moi qui n'ai jamais eu de secrets pour lui !...
Le jeune homme s'irrita :
— Vous raisonnez comme une petite fille !... L'amour filial n'impose pas les mêmes devoirs à une enfant et à une femme... Vous êtes une femme, maîtresse de vos secrets, de vos affections, maîtresse de votre personne, après tout !...
— Chut !... chut ! ne vous emportez pas ! ditelle, un peu peinée. En droit, vous avez raison : je suis maîtresse de ma personne... Une demoiselle de vingt-sept ans !... (Elle essayait de rire.) Mais, en fait, je suis très attachée à mon père... Notre isolement prolongé, la nécessité de nous suffire l'un à l'autre, la force des choses enfin, a resserré nos liens naturels, en a créé d'autres, plus rares, peut-être plus forts... Il y a beaucoup d'amitié dans mon amour filial...
— Comme vous êtes émue quand vous parlez de
votre père ! s'écria-t-il, aigri de jalousie, oubliant tout à fait les attendrissements de la veillée. En réalité, vous ne savez pas de quel côté penche votre cœur... C'est extraordinaire et décourageant !... Ah ! Denise, Denise, vous n'aimerez jamais personne comme vous aimez le docteur... Il a bien tort d'être jaloux !... Que suis- je auprès de lui !... un étranger, un intrus...
— Vous êtes un enfant ingrat... Pour vous, je mens à ce père que je chéris... Oui, je le trompe, par mon silence... Et pourtant il n'aime au monde que moi, et je n'ai aimé que lui, avant votre venue...
— Et depuis ?
Il n'avait retenu que les derniers mots de Denise. Il l'interrogea, d'une voix peureuse :
— Et depuis ma venue... est-ce que vraiment ?... dites ?... vous croyez m'aimer ?...
— Oh ! doutez- vous ?...
Elle était troublée, avec un visage sérieux, presque triste, comme celui d'une mère qu'importune un enfant adoré. Elle n'avait pas ces yeux d'amoureuse, vaincus, voilés et si beaux, ces yeux qu'elle avait eus, un instant, le soir de Saint- Dumine...
Et, de nouveau, une intuition aiguë, affreuse, avertit Jean que cette créature chérie lui donnait., le meilleur d'elle-même, la plus pure fleur de son
2i8 UOMBRE DE L'AMOUR
âme, mais non pas cet amour de chair et de sang, l'amour tout simple, hélas ! qu'il demandait. Elle murmura :
— Que me reprochez- vous ? N'êtes- vous pas sûr de mon cœur ?
— J'ai cru l'être...
— Vous ne l'êtes pas, en ce moment ?
— Je ne sais plus...
Il ferma les yeux; il se souvint... La nuit... la voix tendre, la voix trop tendre qui disait : « Jean !... pauvre Jean ! » et la douloureuse insomnie... Pouvait-il s'être trompé ?... Non... une télépathie mystérieuse lui avait donné l'absolue certitude, mieux que le témoignage de ses sens...
Répondant à sa propre pensée, il dit :
— J'ai été sûr de vous. J'ai eu raison de l'être. Il y a eu, dans votre vie, une heure où vous m'avez aimé... Et ce n'était pas au bord de l'étang... ni près de la fenêtre, lorsque vous me regardiez au | fond des yeux... Vous étiez seule avec vous-même... Vous ne pensiez plus à votre père... Et moi...
Denise devint très pâle, offensée sans comprendre, offensée dans sa plus sécrète et ombrageuse pudeur, et elle retira ses mains que Jean tenait encore.
Il s'écria :
— Comme vous avez changé !... Comme vous ête?
prudente, scrupuleuse et avare !... oui, avare de vous... ! Comme vous tâchez de prolonger l'équivoque qui m'est odieuse !... Denise !... Il se redressa, impérieusement :
— Denise !... Je ne puis plus supporter cela ! Il faut que vous parliez... Qu'y a-t-il dans votre cœur? Vous n'auriez pas commis ce crime... oui, ce crime... de vous jouer de moi, en me laissant croire que je pouvais guérir, vivre, vous aimer, être aimé de vous !... Vous n'êtes pas une coquette ! Vous n'êtes pas une inconsciente ! A votre âge, élevée par le docteur Cayrol, vous êtes, plus que les autres jeunes filles, responsable de vos actes...
Elle n'osa dire : « Vous n'aviez imploré de moi et je ne vous avais promis que de la tendresse... Déjà je vous ai donné plus que je n'avais promis... »
De quel ton autoritaire il lui parlait ! Plus d*enfantiîlage gracieux dans ses manières. Sa figure même semblait différente, virilisée, mûrie... C'était un homme nouveau, qui ne cherchait plus l'oubli du danger dans la chimère amoureuse, mais qui prétendait construire l'avenir sur de fermes réalités.
— J'explique très mal ma pensée, chère Denise... Je suis maladroit, je suis brutal, parce que je suis très ému... Voici l'instant le plus grave de ma vie... Si je me trompe... Ne répondez pas !.., attendez !... Si je me trompe, je n'accuserai que
moi-même : j'ai trop vécu enfermé en moi, ces temps-ci, et je me suis suggestionné... Oh ! c'est très possible... Seulement, je veux savoir... Denise, je ne dormais pas, cette nuit, quand le « réveilleur » a passé... J'ai entendu le chant, la clochette, et tout ce que vous et votre père avez dit... J'ai entendu votre cri vers moi... ou j'ai cru l'entendre... Denise !
Elle s'était levée comme pour fuir. Et maintenant, plus pâle que Jean, elle détournait la tête, cachait son visage.
Mais elle ne protestait pas, et son silence était un aveu.
« Pourquoi pleuriez- vous sur moi, Denise ? fit le jeune homme qui se raidissait pour ne pas s'attendrir. Était-ce par pitié?... était-ce par amour?... J'ai cru que c'était par amour surtout, Denise chérie. Et, bien loin de me désespérer, j'ai béni ce vieux fou de Fauche qui croyait m 'annoncer la mort et qui m/ apportait le bonheur... Denise, n'avez-vous pas senti mes mains, ma bouche, posées sur le mur qui nous séparait ?... Je vous ai crié ma passion pendant que vous pleuriez !... Et j'ai cru toucher au bonheur... Me suisje trompé, Denise?... Non, pas encore, non, ne parlez pas !... Réfléchissez, avant de répondre... Peut-être, naguère, m'avez- vous menti, par bonté...
Peut-être n'êtes-vous pas venue à moi en toute liberté... C'est ma faute. Je m'accuse... J'ai été si lâche, j'ai tant souhaité vivre, que je vous arrachais des mots d'espoir !,.. Vous étiez bien excusable, alors, de n'être pas tout à fait sincère. „. Mais, à présent que la force m'est revenue, cette illusion d'amour que j'implorais, je la repousse. Je suis assez fier, assez fort pour la vérité... Denise, je ne veux pas d'un cœur donné en aumône. Denise, je ne veux pas de votre pitié. Denise, je ne veux plus l'amie et la sœur que vous fûtes... Je veux vous, vous toute, sans restrictions, comme un homme veut une femme... sa femme !... »
La véhémence de ces paroles avait épuisé Jean. Il s'appuya aux coussins de la chaise longue, et ses traits, immobiles, n'exprimèrent plus qu'une sorte de résignation fataliste.
Il regardait cette femme qui, d'un mot, lui donnerait la mort ou la vie, et d'elle, à l'avance, il acceptait tout. Vraiment, après l'avoir perdue, Favières mourrait avec plaisir... et le plus tôt possible... Il se désintéressait, une fois pour toutes, de ia vie où Denise ne serait pas...
Oui, comme il la regardait, elle, et toutes choses autour d'elle, afin de ne jamais oublier cette minute, et cette image !... Elle était comme au centre du monde, et le ciel, les collines, les poi-
riers d'argent, semblaient n'exister que par elle. Ses cheveux fauves concentraient toute la lumière du paysage obscurci. Elle était la Destinée...
Les mains de Denise tombèrent, faibles, entr'ouvertes, sur ses genoux... Et tout changea, l'univers et l'âme de Jean, quand le jeune homme vit ses yeux. Ils n'avaient plus de couleurs, ces yeux ! ils n'étaient qu'une grande clarté, et ils disaient, mieux que les mots, le consentement.
Alors il se mit à trembler. Il balbutia :
— Vous voulez bien ?
Elle répondit :
• — Oui, je veux bien.
Alorc il eut seulement un soupir, comme si la vie lui revenait. Mais, après avoir tant parlé, il ne savait plus que dire. Et ce fut la jeune fille qui lui donna la main, qui fit le geste du serment...
Il se souleva un peu, attirant Denise, et elle glissa, d'un élan souple, demi-agenouillée dans l'herbe, le buste incliné vers Jean. Il dit :
— C'est vrai, c'est bien vrai ?...
Ses doigts touchèrent les cheveux, la joue en fleur, l'épaule... S'il eût osé un baiser, Denise n'eût pas détourné la tête, mais, depuis longtemps, il avait perdu la hardiesse du baiser... Il dit encore :
— Vous êtes sûre ?
Elle répondit :
— Je suis sûre.
— Bien-aimée !...
Et tout de suite :
— Vous serez heureux, Jean ? Dites que vous serez heureux !...
— Je ne sais pas si je suis heureux... C'est tellement plus beau que le bonheur !...
I Sur la route, à la place même où le « réveilleur » s'était arrêté, il y avait un piétinement de
. sabots, de rires, des appels que Denise et Jean
; n'entendaient pas. Et soudain, comme un trille d'alouette, la voix d'un petit garçon jeta un « alle-
' luia » clair et léger qui monta dans la pluie printanière...
Cayrol regarda entre les volets mi-clos, qui laissaient pénétrer dans le cabinet assombri le vert reflet des feuillages et l'orageux parfum des lilas :
— Ils partent, dit-il. Denise conduit le cheval... Ils arriveront bientôt à Saint-Dumine. Quand la grosse chaleur sera tombée, nous les rejoindrons.
M. Albert Lapeyrie, étendu sur le vieux divan, maugréa :
— Quelle corvée, ce goûter !...
— Oh ! je ne pouvais refuser : la baronne m'a obligé si souvent, en me prêtant sa voiture pour transporter des malades ! Elle aime Denise ; elle s'intéresse à Jean ; et c'est une joie pour elle de nous voir réunis tous avant votre départ.
— Soit !... je me résignerai.
Cayrol s'assit à sa place coutumière, devant le bureau de bois noirci, et il changea de ton pour dire :
— Maintenant, beau-frère, causons.
L'autre s'écria :
— Causons!... Ce n'est pas trop tôt. Pendant tout mon voyage, j'ai songé : « Que vais-je trouver
là-bas ?... Pourquoi ces lettres pessimistes, pourquoi cette brusque décision d'envoyer Jean dans la montagne?... » Ses lettres, à lui, expriment la confiance, l'espoir, et même plus : le bonheur !... Je m'attendais à tout, sauf à l'amélioration extraordinaire, miraculeuse, que j'ai constatée... Monadouze a guéri Jean, et tu veux que Jean quitte Monadouze 1
— Tu as parlé d'abord d'amélioration, répondit le docteur. C'est le mot juste... Jean n'est pas guéri, et je ne t'ai jamais dit qu'il le fût...
— Il pourra l'être...
— J'en doute... Disons, pour nous mettre d'accord, qu'il décevra peut-être nos premières prévisions, et qu'il durera... quelques mois, ou même quelques années...
— C'est déjà bien beau !... et tu peux être fier, Cayrol...
— Mais, de toutes façons, guéri ou non, amélioré ou non, Jean Favières ne peut plus rester ici.
— Pourquoi?... Il t'a déplu... il t'a offensé?... Lui, que tu paraissais estimer ?...
— Eh, oui ! je l'estime... j'ai même de l'affection
pour lui, et cela me peine, je t'assure, de renvoyer ce
pauvre garçon chez des inconnus... Mais... Tu n'as
rien remarqué, tu n'as rien soupçonné, Lapeyrie?...
Non?... Non, vraiment ?... Eh bien, j'ai vu, moi, et
compris... Jean Favières est amoureux de ma fille.
M. Lapeyrie leva les sourcils. .
— Ah bah !... Denise ?... .
Puis, il réfléchit : 1
— Ma foi!... c'est possible!... tu as peut-être ^ raison !... Il a pour elle une vénération enthousiaste, qui m'a fait sourire, parfois, quand je lisais ses lettres... Jean amoureux de Denise I... Après tout, ce n'est pas étonnant, c'est même tout naturel... Denise est charmante, et mon filleul, ne voyant pas d'autre femme, en a fait l'unique dame de ses pensées... Cet enfant — car c'est encore un enfant... — a toujours été amoureux de quelque femme, présente ou absente, réelle ou imaginaire... Et que dit notre Denise de cette belle passion ? Je parie qu'elle en' est un peu amusée, un peu flattée, un peu touchée !
Cette question, posée avec une malice indulgente, parut irriter Cayrol. Il répondit sèchement :
— Denise, tu peux m'en croire, Denise n'est ni amusée ni flattée...
— Ni touchée ?
— Je l'espère bien ! Elle pense comme moi, sur toutes choses et...
— Et comme toi, elle prend au tragique cette passion, cet enfantillage?... elle craint pour sa vertu ?... Elle t'a prié d'écarter le séducteur redoutable?... Non, Cayrol, Denise a trop de simplicité
et de sagesse pour s'offenser d'un amour puéril, romanesque, mais très innocent, je le jurerais... car je connais bien le petit Favières... Même en d'autres temps, quand il était plein de force et de vie, il eût respecté ta maison... Maintenant que tu l'as soigné, que tu l'as ressuscité, il sait trop ce qu'il te doit pour...
— Ne te fâche pas ! Je n'ai pas dit que Jean voulût séduire ma fille... On ne séduit pas Denise Cayrol !...
Le docteur s'était levé. Il vint se planter devant M. Lapeyrie.
— Ne me fais pas prononcer ces mots-là ! Nous sommes ridicules î... Je sais bien que Favières respecte Denise... S'il ne l'avait pas respectée, je l'aurai fichu à la porte, malade ou pas malade... Bon Dieu ! je suis père avant d'être médecin... Mais la situation est plus singulière, et aussi plus grave que tu ne crois... J'ai besoin de ton concours.
— Je ferai ce que tu me diras... C'est moi qui t'ai amené Jean : si sa présence chez toi devait te causer des chagrins, j'en serais responsable... Calme-toi, voyons ! assieds-toi ! nous sommes d'accord.
Le docteur raconta comment les soupçons lui étaient venus, comment il avait interrogé sa fille, comment il avait essayé de surveiller les démarches et les conversations des jeunes gens.
— Je n'ai rien surpris de répréhensible, mais des choses inquiétantes... des expressions de visage... des manières de dire les choses les plus simples... un ton de voix... que sais- je !... Et surtout ce désir de Jean d'être avec Denise, sans moi...
— Mais elle ?
— Elle ne se doute de rien.
— Oh!...
— Je t'assure... Je l'ai interrogée. Elle m'a dit : «Tu te trompes, père... » Elle m'a dit cela, simplement, sincèrement !... Et je n'ai plus osé la questionner, parce que je craignais de troubler son cœur tranquille en lui révélant l'amour qui rôdait autour d'elle...
Il soupira douloureusement :
— Oh ! Lapeyrie, je me suis méfié de moi-même ; j'ai craint de céder à un sentiment mesquin de jalousie paternelle. Je me suis dit, vingt fois, que mes devoirs de médecin, mes devoirs envers le malade que j'avais reçu à mon foyer, pour le guérir, primaient une inquiétude égoïste, absurde peut-être... Mais j'ai dû me rendre à l'évidence : Jean aime Denise. S'il ne lui a pas dit son amour aujourd'hui, il le lui dira demain...
— Et quand il le lui dirait?... Qu'importe! puisque Denise ne l'aime pas !
— Elle ne l'aime pas, j'en suis sûr... Mais
ramour est contagieux. Denise peut se laisser émouvoir par cette adoration perpétuelle qui la suit et l'enveloppe... Elle est très pure et très résignée à son destin... Mais... c'est une femme...
— Ce n'est pas une amoureuse...
— C'est une femme, répéta Cayrol. Elle était faite pour le mariage et la maternité... L'amour qui rôde autour d'elle ranimera dans son cœur des besoins de tendresses nouvelles, légitimes, certes, et que notre vie ne satisfait point... Et si ces désirs, ces regrets vagues, ne trouvent pas d'autre objet que Jean, s'il est là, toujours, si elle le soigne, si elle le plaint, si elle le plaint trop !... Ah ! tu comprends le danger, Lapeyrie !...
Cayrol avait des larmes dans les yeux. Il reprit :
— Ce n'est pas... ce n'est plus la jalousie qui me fait souffrir... C'est un remords de conscience... J'ai accepté trop aisément que Denise ne se mariât point ; je ne lui ai pas facilité, comme je l'aurais dû, les occasions de rencontrer les jeunes gens... Il est vrai que nous étions pauvres, et que les épouseurs fuient la demoiselle sans dot... Les hommes sont lâches... Mais, tout de même, je me suis presque réjoui de leur lâcheté, puisqu'elle me laissait Denise, ma Denise chérie !
— Je ne crois pas que tu aies le moindre reproche à te faire, Cayrol... Il y a tant de pères qui sou-
haitent marier leur fille, qui intriguent pour attraper un gendre, et sans y réussir !... Denise n'aurait pas accepté le premier venu... Combien de jeunes filles, en France, ont le même sort !
— Elles en souffrent...
— Oui, quelques années, puis l'habitude vient...
— Il suffit d'un hasard pour réveiller leur jeunesse... Elles se taisent, elles sont paisibles et douces, en apparence... et, tout au fond, désespérées... Et quand au regret du mariage se joint la nostalgie de l'enfant, que se passe-t-il alors, dans ces âmes ?...
Albert Lapeyrie médita quelques instants.
— Et... si... c'est une simple supposition!... si Denise aimait Jean Favières, tu ne consentirais pas?...
— Oh ! Lapeyrie ! fit Cayrol indigné.
— Alors, que décides-tu ?
— Tu emmènes Jean, tu l'installes à Sauveterredes-Pyrénées... Et, l'automne venu...
— Tu le reprends chez toi ?
— Peut-être... Je le lui laisse croire... Mais, de toi à moi, je ne promets rien...
— Soit !
— Il a consenti avec un peu de tristesse, mais de bonne grâce... Il n'ose me désobéir ; il veut que je lui sois favorable... Pauvre !...
L'OxMBRE DE L'AMOUR 231
— Et Denise ?
— Denise ira chez notre cousine de Clerrnont. Je veux la changer de miHeu, la distraire, lui montrer des visages nouveaux... lîlle paraît très jeune, n'est-ce pas ? et elle est gracieuse, douce, belle !... Moi, je la trouve belle...
— Oui, dit Lapeyrie, ému et pensif, elle est belle... Et elle est bonne, courageuse, intelligente... Je l'ai appréciée à sa valeur, l'hiver dernier, quand je vous ai amené Jean... Mais je n'ai pas supposé, pas plus que toi, que cet enfant presque moribond pourrait s'éprendre d'elle... Denise !... elle me semblait une de ces créatures exceptionnelles qui sont en dehors de l'amour, au-dessus de l'amour... Hélas ! on les sacrifie, ces créatures parfaites, parce qu'elles sourient au sacrifice, et l'acceptent comme leur destinée naturelle. Elles se disent heureuses de vivre pour les autres, rien que pour les autres... Et on les croit : on a tout intérêt à les croire...
Cayrol tenait sa tête dans ses mains.
— Tu touches la plaie de mon cœur, dit-il avec un ton de souffrance. Comment ai- je pu sacrifier le seul être que j'aime, et méconnaître les besoins essentiels de son âme?... Les circonstances favorisaient mon aveuglement. Je ne voyais aucun moyen efficace de forcer la destinée. M 'établir dans une grande ville ?... Trop tard ! Ma vie était faite,
fixée à Monadouze. Ailleurs, je risquais l'insuccès, peut-être la misère... Trouver des relations dans le voisinage?... J'ai essayé... Mais les bourgeois de la province française ne se marient guère par amour ; ils « s'établissent » selon leurs- convenances familiales ou professionnelles... J'ai senti, va, depuis longtemps, que mademoiselle Cayrol ne comptait plus parmi les filles mariables...
— Ce n'est pas ta faute !
— Non, ce n'est pas ma faute !... Mais pourquoi ai-je un remords ?... Je sens que je n'ai pas rempli, tout à fait, mon devoir de père... Si j'avais un fils, après lui avoir donné l'éducation, l'instruction, les moyens de gagner sa vie, je lui dirais : « Va, fais ta vie, mon garçon ! Bâtis ton foyer et cherche ta compagne, librement. Ton bonheur dépend de toi seul. Nous sommes quittes... » Mais, en France, dans la société telle qu'elle est, un père ne peut dire à sa fille de vingt ans : « Débrouille-toi. Cherche ton homme... » C'est à lui de découvrir les fiancés possibles, entre lesquels la jeune fille choisira... Et, s'il n'assure pas à son enfant la protection et l'amour d'un mari, il ne peut dire qu'il a rempli tout son devoir...
— Il y a des filles pauvres qui se marient toutes seules.
— Dans les grandes villes, peut-être, pas à
Monadouze... Denise ne voit guère que des paysans. Aucune famille de Tulle ne s'est liée intimement avec nous. Et le seul homme qui l'ait aimée, c'est Jean Favières.
M. Lapeyrie roulait une cigarette. Un peu d'ironie se mêlait à son émotion. Il désigna le buste de Comte dressé contre la glace terne de la cheminée :
— Pourtant, beau-frère, celui dont tu es le fils spirituel, Auguste Comte, a prévu le cas des êtres impropres à la paternité : pour les dégénérés, pour les infirmes, qui ont un cœur et qui souffrent de la solitude, il a rêvé des mariages chastes...
Cayrol répondit :
— La pensée de Comte était belle et généreuse, mais l'humanité n'est pas encore assez perfectionnée pour que ces sortes de combinaisons réussissent... Je n'ai pas confiance...
— Parbleu ! tu ne donnerais pas Denise à Jean Favières, même comme... sœur-épouse !... Tu ferais bien.
CajTol se leva :
— Tiens ! ne parlons plus de ces choses ! J'en suis excédé... Et, puisque mon parti est pris, à quoi bon discuter?... Il y a des hypothèses par trop répugnantes...
Madame de Saint-Dumine, perdue dans une guérite d'osier qui l'abritait du soleil, retint longtemps dans ses petites mains froides la main d'Albert Lapeyrie. Elle l'avait connu tout enfant, et il était venu bien des fois jouer au château, avec sa sœur, la mère de Denise, lorsque madame de Saint-Dumine était encore une jeune femme.
La table rustique était placée sur la vaste pelouse en pente, contre un bouquet de châtaigniers et de chênes. Denise et Jean assis, pas très loin l'un de l'autre, sur des fauteuils de toile, causaient avec le régisseur Noaillac et trois ou quatre visiteurs arrivés de Tulle en automobile. Mais Jean parlait plus que Denise, avec une sorte de fébrilité nerveuse, et la jeune fille avait des moments de rêverie absorbée...
Sa robe grise, sa plus jolie robe, qu'une femme de chambre parisienne eût dédaignée, n'était pas à la mode de la saison. Elle était coupée, comme toutes les robes de Denise, un peu ample et longue de jupe, avec un corsage ajusté, presque un corsage
d'amazone, qui moulait la poitrine magnifique et les beaux bras. Un rabat en tulle plissé, très fin, glissait du col blanc. Et sur les cheveux couleur d'automne, Denise avait posé une toque de paille I grise, enroulée de souple mousseline d'un gris plus sombre, où pointaient des ailes cendrées et bleuâtres d'oiseaux marins.
Le jeune avocat de Tulle et l'officier qui racontait des histoires d'auto, regardaient avec complaisance cette belle fille qui les remarquait à peine. M. Lapeyrie, les premiers compliments échangés, s'assit près d'elle.
« Elle est triste, au fond du cœur, pensa-t-il. Amoureuse ou non, elle regrette le camarade exigeant, mais gracieux et peut-être tendre, de ses journées solitaires. Cayrol fera bien de la dépayser... Chère petite Denise !... &
Il lui demanda :
— A quoi penses-tu ?
— Je pense que l'herbe est haute déjà, et que les faucheurs viendront de bonne heure, cette année... Dans troic* semaines, il n'y aura plus une seule marguerite dans les prés... Comme le temps passe !... Nous vieillissons, oncle Albert.
Il essaya de rire :
— Je crois que ces messieurs ne te trouvent pas bien vieille...
— Leur opinion ne m'intéresse pas, croyez-le !
— Demande celle de Jean !
— Votre filleul me voit en beau, parce qu'il a une âme reconnaissante...
— Il a raison... Crois-tu, Denise, qu'il vous quitte de bon gré ?
— Il veut guérir... Et puis, il reviendra... Jean se retourna soudain :
— Je reviendrai, à l'automne... Mais je ne pars pas de bon gré, mademoiselle. Je pars, sur Tordre du docteur... Où me plairais-je mieux qu'à Monadouze ?... Ah ! mon parrain, vous me verrez triste quelquefois, c'est inévitable... J'avais juré de ne pas remettre les pieds dans un sanatorium,
— Pour quelques semaines, ce n'est pas terrible, mon petit !... En septembre, tu iras chez ta mère, et, fin octobre...
— J'irai revoir ma maison d'Arles, celle que ma grand'mère m'a léguée... Oh ! cette maison, si vous la connaissiez, mademoiselle Denise, vous l'aimeriez tout de suite... Mais peut-être, un jour, la connaîtrez- vous... Si vous venez jamais dans notre Midi, avec le docteur... Ne dites pas non ! Oui sait ce que réserve l'avenir ?...
— Avant que j 'aille dans le Midi, ce sera vous, Jean, qui reviendrez à Monadouze.
— Oui, je verrai jaunir les feuilles de Saint-
Dumine... Qu'il doit être beau, ce parc, dans sa parure de Toussaint !
La baronne répondit :
— Vous l'admirerez, monsieur Favières !... Je fais précisément abattre un bouquet d'arbres qui rétrécit la vue et cache un beau profil de montagne... Les bûcherons sont au travail. Entendezvous le bruit des cognées ?...
— Nos hommes ne se hâtent guère, dit le régisseur. Je vais voir s'ils attaquent le chêne... Et pour le petit hêtre, êtes- vous toujours décidée, madame la baronne ?... On le sacrifie ?...
— Je vieux bien le revoir encore, avant de dire le « oui » dernier, fit madame de Saint-Dumine. Messieurs, vous nous accompagnez?... Monsieur Lapeyrie, vous souvient-il des grandes coupes que l'on fit, près de l'étang, vers... 72 ou 73... je crois ?... Votre mère, Denise, n'était pas encore mariée...
Ils descendirent, la jeune fille soutenant la vieille dame, jusqu'au bout de la longue allée qui contournait la pelouse. Le bruit des cognées devenait plus distinct, et l'on entendait les voix assourdies des bûcherons invisibles.
Le régisseur cria :
— Par ici !...
Et brusquement :
•—Prenez garde !
Il y eut un mouvement dans la masse verte des feuillages, puis un choc atténué... C'était un hêtre qui tombait sur ses frères abattus.
— On peut approcher, Beneytou ? demanda M. Noaillac.
Ils étaient quatre hommes, occupés là depuis le matin, le vieux Beneytou, les frères Touzac et Martial Veydrenne.
Pour faire place aux gens du château, ils reculèrent, et chacun des nouveaux venus donna son avis. Madame de Saint-Dumine, assise sur un tertre de mousse, déclara :
— Je demande grâce pour le chêne.
Cayrol et l'officier assurèrent que le chêne, entamé par la foudre, nç méritait pas d'obstruer le beau panorama des gorges et des collines. Alors la baronne les pria de se placer loin en arrière, au milieu de la pelouse, pour voir si l'arbre abattu laisserait une éclaircie harmonieuse.
M. Lapeyrie était resté près d'elle, ainsi que le régisseur. Denise et Jean avaient choisi un coin, dans le bois, plus près des bûcherons qui, l'un après l'autre, saluèrent la jeune fille.
Vêtus de pantalons couleur de terre et de chemises en flanelle de coton, ils montraient leurs bras bruns comme l'écorce, où se tordaient les veines ainsi que des racines gonflées de sucs. La
chemise de Veydrenne, largement ouverte, révélait un torse plus blanc que le cou hâlé, un torse lisse et dur d'athlète maigre. Jean le regardait avec une curiosité où il y avait de l'admiration et peutêtre de l'envie.
11 ne put s'empêcher de dire :
— C'est une belle brute, tout de même, ce Veydrenne !... Il est musclé comme le Gladiateur.
Mais il surprit une expression de dégoût sur le visage de Denise. ^
— Vous le trouvez beau?... Pourquoi?... Il a l'air d'un animal.
Jean ne protesta pas. Il était content que Denise n'admirât point ce mâle sauvage, au front bas, aux pectoraux puissants, bien d'aplomb sur ses jambes solides et un peu arquées.
Le régisseur, qui avait entendu, dit à mi-voix :
— Le gaillard est fort comme un Turc, mais c'est une canaille... Les autres le supportent parce qu'ils ont peur... J'ai failli le renvoyer dix fois... Il est capable de tout, ce Veydrenne.
— Même de travailler ! fit Denise, en souriant.
— C'est sa fantaisie, pour le moment, mais ça ne durera guère... Il fera comme le loup qui retourne toujours au bois... Si madame la baronne m'avait écouté, nous n'aurions pas embauché ce galapian...
Il s'écarta : le cognassou de Veydrenne était tombé tout contre son pied.
— Attention, par Dieu !... B... d'âne qui ne sait pas tenir son outil !.,.
— Chacun sa place, monsieur Noaillac : on ne coupe pas le bois avec la langue, même quand elle est bien affilée ! dit Veydrenne, insolemment.
Il s'approcha d'un petit hêtre, presque jumeau f de l'arbre déjà tombé, et, avec le cognassou, il entama le tronc, d'un gris soyeux, où parut une ligne pâle, la chair fendue de l'aubier. Alors le vieux Beneytou mit dans la blessure la scie que les deux hommes manièrent, d'un même mouvement. Elle pénétrait sans effort, et, semblait-il, sans effet, car le bel arbre svelte n'avait pas un frisson... Mais, tout à coup, le cri de garde retentit :
— Arriè !...
Et, dans un léger, très léger craquement, le
hêtre tomba, avec une grâce émouvante, comme un jeune dieu blessé. Il tomba, sans qu'une branche fût brisée, sans que se détachât une de ses feuilles toutes neuves, encore vernies par la gomme du bourgeon. Le pied, tranché net, franc de cassures, montrait l'aubier, d'un blanc crémeux comme le chapeau des champignons de prairie. Le régisseur commanda :
— Au chêne !
L'aïeul de la forêt, le titan que la foudre avait balafré sans l'c^battre, était seul, parmi ses rejetons renversés, au centre d'une petite clairière. Ses racines, convulsées comme des pythons, soulevaient la mousse, étendaient des ramifications imprévues et s'enfonçaient dans la terre, aussi longues que les branches qui s'étendaient vers le ciel. Le tronc, couvert de lichen du côté nord, comme d'une fourrure argentée, concentrait en lui la vie qui montait du sol avec la sève, qui descendait des airs par les mille pores respirants des feuilles. En haut, en bas, c'était le même épanouissement, ici aérien et joyeux, là obscur et pénible, partout formidable.
Veydrenne tourna, un instant, autour de l'arbre, comme un adversaire sournois qui cherche la bonne place où frapper. 11 mesurait, du regard, l'espace que l'immense frondaison pourrait couvrir. Enfin il se décida, et, les jambes écartées, la sueur lui coulant du front, avec une visible joie de détruire l'énorme créature végétale, il leva la cognée et frappa... Le coup fit tressaillir les spectateurs du duel inégal entre l'arbre et l'homme. Beneytou leva la cognée, à son tour, et les deux bûcherons s'acharnèrent, d'un mouvement alterné, presque musical, qui rythmait, à deux temps, le chant funèbre du grand chêne. Aucun émoi dans
les hautes branches... L'arbre continuait de vivre sa vie inconsciente, où frémissait peut-être le désir de la floraison et l'espoir du fruit. Il continuait d'ignorer l'homme. Mais la scie entra dans son flanc. Les dents minuscules s'insinuèrent avec un grincement moqueur, et, par la plaie mince et profonde, une fine poussière rousse coula... On entendit des cris aigus, des bruits de vol parmi les feuilles froissées...
— Les oiseaux s'en vont, fit Denise.
C'était le temps où tous les arbres portent des nids comme des fruits sonores... Les fauvettes à tête noire, les pinsons, les merles, tout un petit peuple en amour, confiant dans la force du chêne, commençait à pressentir le désastre inexplicable... Là-haut, des mères s'affolaient sur leurs œufs tièdes, sur leur couvée aveugle et nue... Soudain, le chêne parut s'émouvoir et s'animer. Il frémit dans toute sa membrure, avec un craquement inattendu, déchirant, comme la protestation d'un être qui ne veut pas mourir. Il y eut, dans la masse de son feuillage, une oscillation, un remous, puis il tomba, lentement, écrasant ses fils, et le bruit de sa chute retentit, porté par les échos, jusqu'à Monadouze.
Et Veydrenne frappa du pied l'arbre renversé :
— Enfin !... tu es par terre !...
Cependant M. Noaillac exa,minait le tronc et calculait le rapport en planches et en bois de chauffage. Le cœur épais, mis à nu, avait de belles ondes nuancées du jaune au brun, et l'aubier l'entourait comme une chair tendre sous l'épiderme ridé de l'écorce. Denise posa sa main ouverte sur cette chair fibreuse, qui était froide et vivante, tout humide de l'exsudation de la sève.
Maintenant il y avait une brèche dans la forteresse de la futaie... L'horizon montagneux se dessinait, bleu et vert, sous le ciel où des flocons s'effilochaient en longues stries pâles et transparentes. On entendit des voix qui criaient, de loin :
— Coupez vers la droite, jusqu'aux bouleaux!
Les bûcherons se remirent à la besogne. Madame de Saint-Dumine et M. Lapeyrie causaient avec le régisseur.
Jean Favières s'éloigna un peu et son regard entraîna Denise, qui suivit, penchée à chaque instant pour cueillir des fleurs. Sans cesse, Jean se tournait vers elle, et ses yeux suppliaient : « Plus loin ! »
A cent m.ètres des bûcherons, le terrain se creusait en coupe. Un parfum montait, un parfum de fxcurs qui semblait mêlé d'éther, si fort, si pénétrant que le couple fut pris à la gorge et aux tempes, suffoqué, d'abord, puis doucement en-
goiirdi. Tout le sol, dans l'ombre glauque, était d'un violet intense et pur, — le violet des mille et mille jacinthes vivaces, pressées, parmi le terreau des vieilles feuilles.
Là, Denise et Jean s'arrêtèrent, et lui, avec un désir d'étreinte, de caresse, et de plainte, entoura de son bras les épaules de sa fiancée. Elle l'écarta doucement :
— Prenez grade !
Il murmura :
— Je pars demain.
— Ayons du courage...
— J'en ai, vous le voyez bien, puisque je fais bonne figure à ces gens... Croyez- vous qu'ils m'intéressent, et que je ne préférerais pas être seul avec vous ?...
— Seul, c'est impossible : mon père et mon oncle ne nous auraient pas quittés... Ah ! mou pauvre ami, le sacrifice est fait : tâchons de garder nos forces et de ne pas trop nous attendrir.
— Cela vous est facile : vous êtes mademoiselle la Raison ! dit-il amèrement.
— Ne recommencez pas à être mjuste ! J'ai beaucoup de peine...
— Beaucoup, vraiment ?
— Plus que vous ne pensez... Je vais être si seule !...
— Vous aurez votre père !
— Il ne vous remplacera pas...
— Vous m'écrirez...
— Oh ! oui, souvent.
— Et moi, tous les soirs... Je ne pourrais pas supporter l'absence, s'il n'y avait, entre nous, ce lien...
Elle s'adossa au fût d'un bouleau. vSon voile glissa, sans qu'elle fît un geste pour le relever sur sa toque, et ses prunelles, verdies par le reflet des feuillages, amortirent leur éclat mouillé sous la transparence grise.
Elle pensait à ces jours écoulés depuis Pâques, vingt-cinq jours à peine, qui avaient contenu plus d'émotions que les vingt-sept années de sa vie, jours d'angoisse concentrée, de terrible malaise moral, de mensonges et de remords, jours dont elle avait souhaité la fin, et qui, tout à coup, étaient devenus si étrangement beaux et si rapides !... Elle n'avait pas imaginé la dissolvante douceur qui s'insinue dans la volonté, dans la raison, dans le sang même des femmes, lorsqu'un regard d'homme les enveloppe perpétuellement, comme l'atmosphère où elles se meuvent, comxm.e le vêtement qm les touche. Denise ne croyait pas que cela fût terrible et délicieux d'être aimée, presque autant que d'aimer soi-même. Si terrible et si délicieux
qu'elle ne pouvait penser à d'autres choses, se rappeler clairement le passé,.. Elle était dans sa propre vie comme dans une maison étrangère ; elle ne reconnaissait plus ses habitudes de penser, ses manières de sentir, — et cela encore lui était douloureux... Elle avait le sentiment d'une ingratitude, d'une désertion... Mais, au fond, elle savait que cet état ne durerait guère, qu'elle subissait une crise, et que le départ de Jean la rendrait à elle-même.
Ce départ, qui la rassurait, qui lui était une excuse devant sa conscience, Denise l'oubliait pourtant, lorsqu'elle arrivait à partager l'illusion du jeune homme, à goûter près de lui un bonheur imprévu, t oui ours gros de larmes...
Et Jean Favières songeait aussi à ces vingt-cinq jours de fiançailles, qu'il avait passés, disait -il, à contempler et à écouter sa fiancée, afin de 1' « apprendre par cœur ». Il avait été heureux, lui, tout simplement, sans s'analyser, sans se combattre.
Son âme allait vers Denise comme un ruisseau suit sa pente naturelle... Et maintenant il souffrait avec la même simplicité...
Il répéta qu'il écrirait chaque soir, et que Denise lui écrirait aussi. Elle raconterait ses pensées, ses moindres actions, et la couleur de sa robe, et la couleur du temps à Monadouze, et les faits et gestes de tous les gens qui l'entouraient.
Elle promit tout ce qu'il voulut, puis elle demanda :
— Est-ce que vous serez sincère, en me donnant votre bulletin de santé?... Cela me préoccupe... Vous voudrez ne pas m'inquiéter et vous me cacherez vos fatigues... ou vos imprudences...
— Pourquoi ?
— Si vous étiez souffrant, plus souffrant... supposons l'invraisemblable !... vous m'avertiriez?
— Oui, je vous avertirais... J'ai été trop accoutumé à votre sollicitude, j'ai été trop gâté par vous... Je vous écrirais : « De loin, pensez à moi, plaignez-moi, câlinez-moi... » Et vous me guéririez par télépathie...
— Certainement !
— Mais, si j'étais très malade, si je vous appelais, que feriez- vous ? ^
— Ne parlez pas d'être très malade !...
— Si je l'étais ?
— On vous ramènerait ici.
— Si je n'étais pas transportable ?
— Quelle idée !
— Répondez... Que feriez- vous ?
— J'irais vous retrouver...
— Bien vrai ?
— Je vous le jure.
Elle avait parlé presque trop gravement, et il la
vit changer de couleur sous son voile. Il faillit dire : « Vous croyez donc que cela peut arriver ? » Mais il se reprit, et il essaya de sourire :
— Ne jurez pas ! Promettez seulement : je n'aime point ces grandes formules qui enchaînent... Promettre, c'est déjà trop... Ma question était indiscrète. Vous serez libre. Vous écouterez votre cœur.
Elle haussa les épaules :
— Je vous reconnais bien là. Vous ne voulez pas que j'aie un devoir envers vous... Quel puéril orgueil !... Et pouvez- vous empêcher que j'aie des devoirs envers vous, puisque je suis votre fiancée ?
— Il y a bien de l'humilité dans mon orgueil... Je suis un si pauvre être, Denise ! J'ai tant reçu de vous et si peu donné... Heureusem.ent qu'il y a l'avenir !... Je paierai ma dette.
— Vous n'avez pas de dette.
Il cueillit une branche et se mit à frapper les hautes tiges des jacinthes défleuries, çà et là.
— Si, j'ai une dette... Et je m'acquitterai en vous faisant heureuse, ma chérie... Comment ?... Je ne sais pas, mais je le ferai... Et c'est pourquoi j'ai le courage de m 'arracher de vous... Il faut que je guérisse. Il faut que votre père ne puisse vous refuser à moi... Mais c'est dur, c'est dur !
— Pour l'amour de moi, Jean !...
— Pour l'amour de vous, oui, je serai brave.
Le soleil déclinait un peu, la fourche des plus grands hêtres se dorait au-dessus du taillis. Denise releva son voile. Épuisée de tristesse et de tendresse, elle mit sa joue contre l'épaule de Jean.
— Mon ami... mon petit Jean... Disons-nous adieu, ici, parmi les arbres et les fleurs... Qui sait si nous serons seuls encore, avant demain ? Je veux garder ce souvenir-là.
— Celui-là, et tous les autres... Nous en avons tant, des beaux souvenirs, tant, et tant !... la nuit de Noël... le jour de neige où vous me prépariez des citrons... les heures de lecture...
— Nos promenades...
— Avez-vous gardé les raisins d'argent ?
— Oui.
— Mais la bague aux mains unies, vous l'avez perdue !
Ils revécurent tout le passé... Les coups des cognées rythmaient leur dialogue et l'odeur des jacinthes foulées s'exaltait, presque funèbre.
Jean tenait Denise sur son cœur.
— Dites que vous m'aimez... Je veux entendre ce mot, de vos lèvres... encore...
— Je vous aime, Jean...
— D'amitié ?
— Non.
— De pitié ?
— Non.
— D'amour, de vrai amour ?
— De vrai amour.
Elle ne mentait pas, à cette minute, car elle ne pensait plus au sens conventionnel des mots qu'elle prononçait. Y a-t-il deux manières d'aimer ? Elle ne savait plus.
Des voix appelèrent :
— Mademoiselle Denise !... Denise !...
— On vous cherche, dit Jean. Retournez là-bas... vite !... Dites ce que vous voudrez à vos amis... que j'ai fait le tour du bois par l'étang... qu'ils me retrouveronjt au château... Je ne peux pas les revoir ainsi...
— Jean !
— Adieu !
— Jean !
Elle ne pouvait se détacher de lui, le laisser seul, avec sa souffrance amoureuse. Mais il arracha le voile gris qu'une épingle retenait mal ; il le pressa, ce voile froissé et déchiré, sur les lèvres de la jeune fille, et la repoussa :
« Il le faut... Allez- vous-en ! f>
Elle s'enfuyait, aveuglée de larmes, vers la clairière où les voix l'appelaient encore. Sa robe apparaissait entre les bouleaux, grise comme la tourte-
UOMBRE DE L'AMOUR 251
relie sauvage. Quand il ne la vit plus, Jean s'enfonça dans le taillis, au hasard. Partout les sentiers se croisaient, ouvrant des perspectives étroites qu'emplissait le crépuscule vert. Partout foisonnait le peuple innombrable des jacinthes.. Derrière les baliveaux de châtaigniers, l'étang scintilla, nacre liquide, parmi l'or des genêts en floraison. Jean se laissa tomber sur le sol feutré de mousse et de feuilles. Il enfouit son visage dans le voile qui conservait la tiédeur des cheveux, de la chair, du souffle féminin, et ce contact bouleversa les sens du jeune homme : il cria vers la bien-aimée déjà lointaine...
Le parfum des jacinthes pesait sur lui, comme un air chargé de philtres et de miasmes voluptueux. Et, chaque fois qu'un arbre tombait, là-bas, dans la profondeur du parc, Jean étendu sentait frémir sous son flanc le flanc maternel de la terre...
Une fois encore, Jean s'assit à la table de famille, entre Denise et Cayrol. Une fois encore, il vit le crépuscule blanc traîner sur les boiseries, faner les ors du baromètre, languir dans la pâleur des rideaux. Une fois encore, il vit le geste de Denise allumant la grosse lampe de porcelaine, le reflet jaune de la lumière sur la, nappe et sur les visages, tandis que les fenêtres bleuissaient. Spectacle coutumier, rites monotones du soir, humbles choses inanimées : le vieux poêle, les têtes de chevreuils, les lithographies dans leurs cadres bruns !... Comme Jean Favières accueillait dévotement ces images, bientôt ennoblies par le souvenir !
Quelle puissance elles auraient, ces images, pour recréer, dans sa pensée, le petit monde de Monadouze, la salle grise où, chaque soir, Denise Cayrol allumerait la même lampe, avec le même geste, dans la même pénombre... Quand l'exilé fermerait les yeux, pour s'isoler des nouveaux décors de sa vie, les images apparues rouvriraient en lui la source des désirs et des larmes...
Le docteur ne parlait guère, gagné par la mélancolie de ce départ qu'il avait décidé. L'instinct de protection, si fort chez Cayrol, et qui s'était alarmé pour Denise seule, protestait maintenant, en faveur du jeune homme qui était venu demander la vie et qui s'en allait, confiant, avec la mort dans la poitrine.
« J'ai fait tout ce que je devais, tout ce que je pouvais faire... Ma conscience est en paix... »
Il s'attristait pourtant, et Lapeyrie tâchait en vain d'animer ce dernier repas qui devenait trop silencieux, presque lugubre.
Françounette prévint Denise que Fortunade allait partir, ayant ficelé tous les paquets et rempli les malles. Elle reviendrait le lendemain, à six heures, avec l'âne et le charretou, pour les bagages.
— Qu'elle attende un instant !
Elle était déjà au seuil du jardin ; Denise la rattrapa, et elles causèrent à voix basse.
Fortunade se défendait faiblement :
— C'est à cause de monsieur Cayrol, mademoiselle... S'il apprenait jamais !... Il aurait une si grande colère !...
— Tu refuses ?
— Est-ce que je peux vous refuser quelque chose, à vous?... Mais si le vieux ne consent pas?... Il
déteste monsieur Cayrol, le vieux Veydrenne, depuis qu'on l'a mené au tribunal...
— Le vieux parlera à son fils et le fils te parlera. Personne ne saura que je t'ai envoyée, et pour qui tu demandais le remède... Après tout, mon père l'a soigné, ce Martial Veydrenne, et, moi-même, je lui ai fait du bien.
— Mademoiselle, si vous n'avez pas confiance aux remèdes des metjes, — vous me l'avez dit cent fois, — pourquoi voulez- vous...
L'objection était si forte que mademoiselle Cayrol fut décontenancée, un instant. Mais, sans répondre directement, et avec un air de volonté et de ténacité extraordinaire ;
— Veux-tu ou ne veux-tu pas ?
Son clair visage se durcissait : ses prunelles devenaient sombres. Fortunade, vaincue, croisa son châle, du geste frileux qu'elle avait souvent :
— J'y vais, mademoiselle. Vous saurez demain matin ce que Martial m'aura dit...
— Il travaillait à Saint-Dumine... Tu connais le chemin qu'il prend pour le retour?... Il sera peut-être à l'auberge.
— Pas chez nous. Il n'y va plus... Ça me déplaisait de l'y voir.
— Enfin, tu sais où le trouver, comment lui parler... Tu le vois souvent...
— Quelquefois, mademoiselle... mais (Fortunade rougit) je ne lui parle que pour le bien.
— J*en suis sûre... Ah ! Fortunade, petite sainte, nulle autre que toi n'a pu se faire respecter de ce mauvais garçon... Je n'oserais pas, tout de même, t'envoyer vers lui, si... Mais il n'y a plus d'autre moyen, Fortunade, il n'y en a plus... Et je voudrais... je voudrais revoir Jean !
Elle s'enfuit vers la maison, tandis que la petite Brandon s'en allait, pensive...
Et les heures de la soirée coulèrent... Denise et Jean échangèrent le bonsoir habituel, devant Cayrol et Lapeyrie. Le docteur, avant de se coucher, entra dans la chambre du jeune homme, pour lui donner des conseils et des encouragements affectueux.
Et ce fut le silence...
Mais, seuls, Françounette et M. Lapeyrie dormaient. Cayrol se remémorait certains mots, certaines attitudes de sa fille, et il pensait : « Oui... il était temps ! »
Jean pleurait tout bas, la tête dans l'oreiller, dégonflant son cœur, sans honte, afin d'être brave, demain. Il songeait à l'avenir pour se donner du courage !
Mais Denise ne pleurait pas. Assise sur son lit, les pieds à terre, sa longue natte à demi dénouée.
elle suivait, par l'imagination, Fortunade et Veydrenne... Il n'y avait plus, en elle, que cette idée fixe, et l'espérance inouïe : « Je veux qu'il vive ! »
Le clair de lune, coulant sur le carreau, baignait de lait lumineux les pieds nus de la jeune fille. Elle secoua sa tresse sur son dos, et se mit debout, forme blanche, entre les pentes à camaïeu rouge de l'alcôve.
Elle se rappelait la charmante habitude qu'avait Jean, de baiser, chaque soir, le mur qui les séparait, et dont l'épaisse maçonnerie ne laissait passer aucun bruit. Le jour, leur volonté était comme un autre mur, entre leurs bouches. Jean Favières en souffrait, parce qu'il était homme, parce qu'il avait goûté naguère aux lèvres amoureuses, et que la nostalgie des baisers de chair demeurait en lui, à son insu. Mais le simulacre d'une caresse contentait Denise, déjà séduite par la douceur d'être aimée, et qui s'éveillait à peine de la longue léthargie virginale.
Aujourd'hui, cependant, l'étreinte et les paroles de son ami l'avaient émue, d'une étrange manière... Elle avait oublié qu'il n'était pas un vrai fiancé, qu'elle ne serait jamais sa femme, et que le roman de leur amour s'achevait en pleurs et en regrets stériles, là, dans la clairière aux jacinthes... Et après, pourquoi ce désespoir intérieur, cette révolte
devant la solitude d'une vie où Jean ne serait plus, cette démarche insensée auprès de Fortunade Brandon ?... Denise, la sage et clairvoyante Denise, s'était-elle prise à son propre jeu ? A force de parler comme Jean, elle pensait et sentait comme lui ; elle espérait comme lui... Bien plus, elle reniait, en action, la foi paternelle !... Nourrie dans le respect de la science, elle envoyait une messagère au sorcier, à ce vieux Veydrenne qui haïssait le docteur Cayrol...
Et elle n'avait ni étonnement, ni remords, redevenue une femme aussi simple que Fortunade, sacrifiant tout au désir qui l'obsédait.
« Et pourquoi pas? se disait-elle... Quand la science officielle s'avoue impuissante, pourquoi ne pas demander secours aux forces qu'ignorent les savants ? Elles existent, ces forces !... Des êtres privilégiés, qui n'ont pas étudié dans les écoles, savent peut-être les deviner, les capter?... Les médecins s'emparent de la volonté malade des névropathes : pourquoi les sorciers de Monédières ne pourraient-ils « enclaver » le loup ^ et envoûter l'homme qu'ils haïssent ?... Il y a peut-être des parcelles de vérité dans la tourbe des supersti-
1 Les bergers des Monédières prétendent qu'avec certaines paroles cabalistiques ils peuvent « enclaver » le loup, c'est-à-dire le contraindre à rester immobile, paralysé, au milieu même d'un troupeau.
258 UOMBRE DE L'AMOUR
tions populaires !... Ah ! sauver Jean !... Revoir Jean !... »
Une tendresse infinie gonflait sa gorge. Debout dans l'ombre où la lune expirait, elle frissonna tout à coup, et, les paupières closes, les bras ouverts, elle appuya ses lèvres, timidement, sur la muraille.
FoRTUNADE, évitant de traverser le village et dé suivre les chemins où l'on rencontre des piétons et des troupeaux attardés, avait couru comme une chèvre, à travers les pâturages humides, sur la lisière des blés verts. Quand elle fut entrée dans les bois qui continuent le parc de Saint-Dumine, châtaigneraies au sol rocheux et pinèdes sablonneuses, elle ralentit le pas, lissa ses bandeaux, épingla son châle, et prit la mine décente d'une ouvrière qui retourne à la maison, sa journée faite.
Naguère, elle fût allée, tout bonnement, vers Martial Veydrenne ; mais, depuis qu'il travaillait aux coupes et aux charbonnages, elle ne recherchait pas sa compagnie. Dans sa candeur, elle le croyait sauvé pour toujours, heureux de gagner sa vie en honnête homme, et, persuadée qu'il n'avait plus besoin d'elle, elle se désintéressait un peu de lui.
Elle le vit venir de loin, dans le chemin creux où le sable reflétait la pâleur du ciel, et il lui sembla énorme, terrible, avec son feutre sali, sa
veste en loques, la cognée au long manche qu'il portait sur l'épaule. Il marchait pesamment, mais ses souliers ne heurtaient pas les cailloux, et, silencieux dans le silence, il percevait les moindres frissons des mille vies que le soir éveille.
Il devina Fortunade, avant même de distinguer la frêle forme en vêtements sombres, et il s'arrêta, barrant la route, bien campé sur ses lourdes jambes. Sa main tâtait sous la veste, entre la chemise et la peau, le faisan doré de Saint-Dumine, qui s'était échappé de la volière, et qui avait été surpris, assommé et caché prestement, à cinquante pas de M. Noaillac...
— Hé adieu, Veydrenne !... Vous rentrez chez vous ? Moi, je reviens de journée.
— Adieu, la Fortunade ! De quel côté vas-tu ?
— Du côté de Monadouze, bien sûr... Mon chemin n'est pas le vôtre, mais cela ne me fâche pas de vous dire bonsoir, en passant... Et comme ça, qu'est-ce que vous faites?... On dit que madame veut abattre le gros chêne au bout du parc ?
— Il est coupé d'aujourd'hui.
— Le bois ne vaudra rien, en cette saison. C'est-il vrai qu'il était pourri ?...
— Pas trop pourri, tout de même...
Ils se remirent à marcher côte à côte.
— Voilà les chaleurs venues, dit la jeune fille.
L'OMBRE DE L'AMOUR ^§î
— Oui, mais faudrait de l'eau.
— Faudrait de l'eau pour les blés.
— Et pour la légume, bien sûr ! Nos salades ont du mal à pousser.
Elle balançait le cordon noir qui retenait ses ciseaux et, se donnant la contei^nce d'une fille qui ne craint rien, elle parlait du temps et de la terre, selon le protocole campagnard ; mais elle n'était pas très à son aise, car Veydrenne avait méchante figure et méchante humeur.
Depuis quelques jours, ça le tenait, cette humeur bourrue et coléreuse, qui se soulageait par des mots grossiers à propos de tout, et par des menaces stupides envers Beneytou et Noaillac...
— Et votre vieux ? demanda Fortunade pour amorcer la conversation. Il se porte bien ?
— Oui, il se porte bien.
■ — C'est un fort homme pour son âge. On n'en voit plus comme ça.
Veydrenne se radoucit :
— C'est la tête qui n'est plus si bonne, dit-il presque tristement. — Quelquefois, il ne sait plus où il est, et qui lui parle !... Tant de malheur qu'il a eu, pauvre !...
C'est des ennuis pour vous... S'il était
malade, votre vieux, faudrait me le dire, Martial Veydrenne ! J'irais bien le voir, vous savez...
— Tu ne viens plus jamais...
— Eh ! mon pauvre, je travaille... et ma mère, donc, et les drolles I Ça prend mon temps... Tout de même, j'irais bien une fois chez vous...
— Quand ça ?
— Bientôt. ^ L'homme murmura :
— Tu venais, dans la neige, au soir tombé, pour n'apporter des œufs et des gogues, quand j'étais sur le dos, la patte cassée... Tu n'avais peur de rien. Tu sentais pas le froid...
Il assura sa cognée sur son épaule, et s'arrêta.
— Fortunadoune ?
— Quoi ?
— Tu ne viens plus...
— Vous êtes guéri.
— Reviens...
— Je vous dis : bientôt.
Il fît un mouvement. Elle ne recula pas... Droite, elle le regardait, les yeux dans les yeux, car ce demi-sauvage était pareil aux chiens féroces, vite excités par la terreur qu'ils inspirent, et déconcertés par l'énergie calme d'un être faible. Bien des fois, Veydrenne avait eu presque peur de Fortunade.
Jamais il ne l'avait touchée du doigt. Elle lui inspirait un respect qui n'était pas fait seulement de reconnaissance pour la bonté, d'admiration pour
le courage, un respect qui ressemblait à celui qu'on a pour certaines bêtes innocentes : y toucher porte malheur... Fortunade était le fétiche vivant de Veydrenne.
Il ne comprenait pas très bien pourquoi cette fille l'avait secouru avec amitié. Elle ne voulait rien de lui, et — c'était bien étonnant -^ lui non plus ne voulait rien d'elle, rien de ce qu'on demande aux autres femmes... Quand elle s'asseyait dans le cantou et qu'elle disait : « Vous ferez ci ou ça, Martial Veydrenne... » il répondait bien : « Tu te f... de moi, la Fortunade : je ne suis pas un homme pour ces besognes ! Je veux ma liberté... » Mais il y avait dans le regard de la fille quelque chose qui forçait la volonté... Et, de paroles en paroles, elle l'avait mené, comme une ouaille, où ça lui fsdsait plaisir ; elle lui avait mis le collier au cou...
Il avait accepté la servitude... Pourquoi ? Il ne savait pas. Son vocabulaire était trop restreint pour qu'il pût penser à ces choses difficiles... Les mots lui manquaient. Il se contentait de jurer :
— B... de b... !
Il avait honte, — oui, honte de travailler, d'attendre l'argent du maître, d'arriver et de partir par commandement. Et il ressentait une espèce de chagrin, presque un remords, de vivre ainsi au rebours de son instinct. Mais cela encore était
terriblement confus en lui, et il n'en avait qu'une demi conscience.
Et puis, dès qu'il avait travaillé, la fille n'était plus venue au Chastang... Malice de femelle?... ou quoi !... Il la regrettait, et, dans son regret, naissait une rancune qui allait grandir, grandir, jusqu'à la haine, à mesure que tomberait le prestige presque surnaturel de Fortunade. Et la rancune, déjà, se mélangeait d'un obscur désir... Le temps approchait où la jeune fille ne serait plus mystérieuse et intangible comme l'hirondelle, le grillon, la bête à bon Dieu...
Mais ce temps n'était pas encore venu.
Veydrenne se remit en marche. La petite Brandon lui parlait toujours du vieux, qui était si savant autrefois !
— C'est vrai qu'il « forgeait » les malades ?
— Oui... On les mettait sur l'enclume, entre quatre cierges, et le marteau tapait à côté d'eux...
— Ça guérissait le mal de rate ?
— Toujours... Et aussi la fièvre de langueur des enfants...
— Sainte Vierge !... Et le mal de poitrine ?
— Pour ça, je ne sais point.
— Il y avait un autre secret...
— Peut-être,
— Une herbe ?...
— Je ne sais point.
— Vous ne pourriez pas savoir ?
— Pourquoi ?...
— Je voudrais...
— Y a quelqu'un de malade chez toi ?
— Non...
Elle hésita, puis, fermement :
— C'est pour le Parisien de chez Cayrol. Veydrenne ricana :
— Il a son médecin... Pas la peine de t'en occuper...
— Vous ne voulez pas ?...
Il haussa les épaules et marmotta une phrase inintelligible, et, tout à coup, la rage le prit :
— F... le camp !... Si tu es venue pour ça, f... le camp !
Fortunade se raidit :
— Je n'étais pas venue pour ça... C'est une idée qui m'a passé... Maintenant, ça vous plaît que je vous quitte : adieu !
— T'en va pas !
Elle était déjà à dix mètres. Il la rattrapa.
— T'en va pas, sacré nom de...
Elle le regarda encore, en face, avec une douceur sérieuse, et elle dit son nom :
— Martial Veydrenne !
Il eut le cœur retourné... Jamais il n'avait rien
a66 L'OMBRE DE L'AMOUR •
senti de pareil... Tout à l'heure, il avait envie d'étrangler cette droite qui se moquait de lui, à son nez... A présent, il était, devant elle, faible et sot comme un enfant de cinq ans...
— Sois pas fâchée, Fortunadoune... Le vieux ne voudra pas...
— Il voudra si vous l'en priez...
— Tu lui parles, à ce Parisien ?
— Je ne lui ai pas dit vingt paroles dans ma vie... Mais c'est un chrétien comme nous... Si monsieur Cayrol et votre père sont allés aux juges, c'est pas la faute de ce garçon... Vous n'avez pas envie de mourir, vous !... Quand je vous ai fait du bien, vous avez été content de me trouver... Ce que j'ai fait pour vous, faites-le pour lui... Notre- Seigneur vous récompensera...
— Tu parles comme un curé...
— Je ne vous ai jamais rien demandé, Martial Veydrenne, et vous m'avez dit : « Je voudrais te voir contente... Tu as toujours l'air chétif et reniermé... f> Et quand je vous prie de me faire un plaisir, vous répondez vilainement...
Il baissait la tête, irrité et malheureux.
— Alors, tu reviendras ?... Tu parleras au vieux, toi-même... Apporte-lui un morceau de lard, et du vin blanc : ça le disposera bien... Et ne lui dis pas que c'est pour le Parisien à Cayrol.
UOMBRE DE L'AMOUR 'à^
Elle pressait le pas, car la nuit commençait de les prendre dans ses réseaux. Les rainettes coassaient au bord de l'étang. Un vol cotonneux, un cri pareil aux plaintes d'un nouveau-né, signalaient la hulotte en chasse.
La nuit grise devenait la nuit bleue sous les parasols obscurs des pins, mais vers l'orient elle était presque violette. Une lueur bizarre, peut-être un reflet d'incendie très lointain, empourprait l'azur moins sombre.
— Va plus doucement, Fortunadoune !
— Il est tard... Ma mère m'attend... Je n'y verrai plus pour me conduire...
— Dans un moment, il fera clair. Regarde : voilà le soleil du loup.
La lune rouge paraissait entre les branches basses des pins. Ternie par les vapeurs de l'horizon, elle monta, plus pâle et plus brillante.
Sa lumière indécise s'étendait sur les vallonnements infinis du Limousin, sur les plateaux de bruyères où les bergers mènent leurs petits moutons bruns et leurs cahutes roulantes. Elle entrait dans l'épaisseur des châtaigneraies, pour aviver l'eau des sources secrètes et lui donner d'étranges vertus. Elle glissait par les fenêtres des étables, entre les rideaux des chambres. A cette heure même, elle baignait les pieds nus de Denise Cayrol. Appelée
m L'OMBRE DE L'AMOUR
par des mâtins de ferme, par les chœurs éperdus des grenouilles, elle était, cette lune de mai, la lanterne des voyageurs, la compagne perfide des braconniers, la complice des amants. Et le grand loup, assis dans la clairière où dansaient sa femelle et ses louveteaux, saluait le soleil des nuits de chasse.
Sur le sable du chemin, l'ombre de Veydrenne se dessina, mince et longue, puis courte et blottie contre ses talons, comme un chien fantôme. Fortunade courait presque, entourée par les maléfices de la nuit, de la lune, de l'homme, qui semblaient conspirer contre elle. Il ne courait pas pour la suivre ; il faisait des pas plus grands, et, sans hâte, il était toujours derrière elle...
— Fortunadoune !
La peur, jamais connue par des nuits noires, sur les plateaux déserts des Champs de Brach, saisissait Fortunade à la gorge et lui coupait les genoux. Et cependant, Veydrenne ne menaçait pas ; et sa voix basse, rauque, avait un accent de prière...
Les pins s'espaçaient. Le sol, plus frais, nourrissait des herbes drues, des fleurs, sous des arbres légers à tronc blanc ou gris, des bouleaux, de petits hêtres... Et Fortunade devinait les maisons d'un hameau, invisibles, toutes fenêtres éteintes, révélées par le parfum des jardins.
— Cours pas si vite !... T'as pas le feu à tes jupons... De quoi as- tu peur ?
— Je n'ai peur de rien.
— Je ne te veux pas de mal...
— Quel mal me voudriez-vous ?
Elle haletait un peu, la main droite serrant sa jupe que les aubépins accrochaient, la main gauche cherchant dans la poche du tablier le chapelet bénit donné par les sœurs de Tulle. Et, bien qu'elle tremblât, les nerfs en déroute, Fortunade se dominait encore, et répondait presque tranquillement.
Un pan de coteau cacha la lune, et, dans les sousbois obscurcis, des points de feu verdâtre s'allumèrent. Il y avait, sous les feuilles, comme un crépitement de pluie : c'étaient des milliers d'insectes qui s'appelaient, avec les fifres stridents de leurs él5^res ; à peine éclos, ils vivaient une heure musicale et lumineuse, et déjà, par centaines, ils commençaient de mourir.
A l'ouest, où persistaient des traces pourpres, souvenir du couchant qui violaçait le bleu de la nuit, le ciel phosphorescent palpita comme une paupière. Une odeur d'orage se mêla aux odeurs sylvestres, aux odeurs florales. Selon les sautes du vent tiède et la proximité des jardins, divers arômes dominaient tour. à tour : l'amande amère des aubépines, la vanille et le miel des acacias.
l'éther froid de la jacinthe, le parfum mâle des sureaux aux ombrelles blanches comme des flaques de lait. Et, soudain, le roi des nuits de mai, le grand lilas mauve, absorba les souffles embaumés des autres fleurs, dans la puissance de son parfum. Il emplit les vergers, les bois, tout l'espace sous le ciel, d'une immense bouffée fiévreuse et chaude...
Fortunade, les sens fermés aux enchantements de la nuit, l'âme élancée en brèves invocations muettes, n'entendait plus les mots que l'homme balbutiait. Elle fuyait la Bête invisible, innommable, dont l'haleine empestée touchait son cou, son dos, l'ourlet de sa jupe...
Une main l'effleura. Elle jeta un cri :
— O Vierge !
Le taillis s'ouvrait devant elle : à quelques pas, une fenêtre de chaumière faisait un petit carré de lueur fumeuse. Un chien jappa. Un homme, assis sur un banc, près de la porte, dit à voix haute :
— Paix, Fidèle, paix !
Fortunade était déjà sur la route claire, hors du gouffre de ténèbres et de parfums où Veydrenne s'enfonça, en proférant des menaces indistinctes. Le paysan vint jusqu'à la haie :
— C'est toi Fortunade Brandou ?... Tu as crié ?
— Je reviens du château... Quelque chose a bougé dans le bois. J'ai eu peur...
L'OMBRE DE L'AMOUR %^l
— Eh ! ma pauvre, à cette heure-ci il faut du courage pour s'en aller seule... Je vas te faire un bout de conduite.
— Grand merci ; je ne refuse pas... Jusqu'au pont de la Monadouze, seulement...
Elle pensait :
« O Vierge ! Tout danse dans ma tête, et je suis comme si j'allais mourir... De quel mal m'avezvous sauvée ? &
Cayrol prit le bras de sa fille.
— Viens, chérie...
Elle regardait le panache floconneux qui se dissolvait dans la buée matinale.
— On ne voit plus le train. Viens, chérie.
- Il l'emmena. Ces adieux, la gratitude émue de Jean, son espoir d'un prompt retour, et maintenant, cette froideur, ce silence obstiné de Denise, quelle tristesse !...
Cayrol songeait :
« Il était temps !... Elle aussi se laissait émouvoir... Maintenant le péril est écarté. Elle va réfléchir, elle comprendra que j'ai eu raison de choisir, entre deux maux, le moindre... Après tout, si Favières veut continuer son régime et ne pas commettre d'imprudences, sa vie ne sera pas abrégée d'un jour parce qu'il nous aura quittés... Je le lui ai dit ; je l'ai dit à Denise... Il m'a cm, lui. Elle ne me croit pas. Elle s'imagine qu'elle est nécessaire à ce garçon, que, loin d'elle, il fera cent sottises... C'est
possible, après tout, qu'il en fasse, mais il en sera responsable, lui seul... J'aurai fait mon devoir... f>
Il aurait voulu dire sa pensée, tout haut, briser cette glace qui se formait entre Denise et lui, depuis qu'il avait décidé le départ de Jean : il n'osait pas. Sa fille avait accepté sa décision, sans protester. Une pudeur délicate et pénible avait retardé, de jour en jour, l'explication désormais inutile.
Jean était parti. Bientôt Denise partirait à son tour. Ils ne se reverraient qu'à l'automne, ou plus tard... D'ici là, des figures et des choses nouvelles s'interposeraient entre eux. L'envoûtement morbide de la pitié amoureuse serait peut-être rompu. Et s'il n'était pas rompu, Cayrol trouverait un prétexte pour ne plus recevoir Jean.
Dans le vestibule, la chaise longue, en toile et bambou, était dressée contre le mur : Denise l'aperçut, et une onde de souffrance passa sur son visage.
— Où vas-tu ? demanda le père.
— Là-haut : Françounette lave la chambre blanche.
— Veux-tu que nous déjeunions de bonne heure ? Je t'emmènerai à Tulle. Tu achèteras des étoffes aux Galeries Nouvelles, pour tes robes d'été... Tu auras le loisir de travailler pour toi, maintenant...
Il faut que tu sois jolie, que tu t'amuses. Après tant de fatigues, tu as bien mérité des vacances... Il parlait presque timidement. Denise répondit :
— Je te remercie, père... Je ferai tout ce que tu voudras.
Elle était déjà dans l'escalier. Cayrol l'entendit qui appelait :
— Fortunade ! Où est Fortunade ?
La petite Brandon, juchée sur un escabeau, décrochait les rideaux de la chambre blanche.
— Mademoiselle ?
Denise la fit entrer dans sa chambre et lui dit :
— Eh bien ?
— Eh bien... je l'ai vu... Il ne sait rien. Il veut que j'aille parler au vieux... "
— Quand iras-tu ?
— J'aurais bien du chagrin de vous désobéir, mademoiselle, mais, pour aller au Chastang, seule, je ne saurais...
— Tu y es allée, déjà.
— Je n'oserais plus...
— Tu as peur ?
— Oui.
Denise, qui n'avait pas encore regardé Fortunade, aperçut enfin la mine défaite de la pauvre fille, ses yeux où le reflet d'une épouvante était resté.
— Il ne m'a pas fait de mal, cet homme, dit la couturière à voix basse, comme pour répondre à une question informulée ; — mais je n'irai plus seule au Chastang...
— Et si j'y vais avec toi ?
— Comme ça, je veux bien...
Denise soupira et prit la main de Fortunade :
— Pardonne-moi, ma petite... Je n'aurais pas dû te demander cela... J'ai un remords, maintenant... Merci de tout mon cœur... Va, va, laissemoi... Je serai mieux, seule...
Elle ferma la porte, derrière Fortunade, et ne descendit que pour le déjeuner.
Dans la journée, elle accompagna son père à Tulle ; mais, pendant que le marchand lui proposait les étoffes étalées sur le comptoir, elle répondait par monosyllabes, les yeux vagues, la pensée lointaine...
Une dépêche rassurante de Jean arriva dans la soirée.
Le lendemain, Denise emmena Fortunade au Chastang. Elles avaient emporté quelques victuailles, une bouteille de vieux vin et de l'argent. Chemin faisant, elles ne rencontrèrent personne. Quand les chaumes dispersés du hameau parurent sous les châtaigniers, parmi les molles prairies toujours humides, la petite Brandon marcha en
avant, la première... Au seuil des Veydrenne, elle fît signe à Denise de l'attendre.
Une odeur de joncs, de moisissure et d'étable pesait dans l'air. Un enfant ébouriffé se glissa hors d'une maison croulante, jeta une pierre à Denise et se sauva, rapide et muet comme un rat d'eau. Fortunade, qui était entrée dans la chaumière, se montra et fît un signe :
— Venez... Le vieux est là... Je lui ai donné le panier... Je lui ai parlé... Mais il ne répond pas... Il est tout drôle... Voyez-le... Il vous écoutera, peut-être.
Alors Denise pénétra dans le taudis des Veydrenne, suffoquée par l'odeur, étonnée par la demi-obscurité où s'esquissaient des formes bizarres... Les vitres crevées du fenestrou avaient été remplacées par 'du papier de journal, qui était jaune et couvert de mouches. Des chapelets de morilles pendaient au plafond et, au-dessus de râtre, une chouette était clouée, qui se décharnait et perdait ses plumes. Un chien au poil gris de fer, tout hérissé, gronda en voyant l'inconnue. Fortunade le calma, d'un mot.
— Où est le vieux? demanda mademoiselle Cayrol.
— Là... dans le cantou...
L'autre chien, couché devant l'âtre, se mit à gronder.
Fortunade prit deux os dans le panier et les jeta aux deux animaux toujours affamés, maigres comme les loups dont ils avaient le poil, le museau pointu, les courtes oreilles, les yeux sanglants... Gardiens féroces, génies familiers du metje, ils connaissaient Fortunade qui leur apportait, à chaque visite, quelques débris de viande et, parfois, des morceaux de sucre... Mais Denise les inquiétait.
Bravement, elle s'approcha du cantou, et dans' l'om.bre elle discerna un être vêtu de haillons. L'énorme collier blanchâtre de la barbe, la proéminence des mâchoires, l'écrasement du nez, la fixité des petits yeux très rapprochés sous les arcades caverneuses du front, rappelaient les grands singes anthropoïdes qui se blottissent dans un coin de cage, mystérieux et souffrants.
— Père Veydrenne, je suis l'amie de Fortunade... Nous vous apportons du lard et du bon vin que vous aimez... Votre fils nous a dit de venir... parce que... parce que...
Silence.
— Il a eu quatre-vingt-trois ans, l'autre semaine, dit Fortunade. La tête n'y est plus... Il ne comprend pas... Allons-nous-en.
Mais Denise était comme fascinée... C'était donc là le célèbre metje de Monadouze, le forgeron sor-
cier, le maître des sorts et des envoûtements, devant qui trois générations de paysans avaient tremblé. Dupe de ses propres manigances ou simulateur habile, il était là, vaincu par le médecin, par l'homme des livres et des laboratoires, réduit à cette animalité qui n'inspirait pas la compassion, certes, mais qui était majestueuse et presque terrible... ^
Isolé sur les confins de l'extrême vieillesse, comme un ermite sur un mont, hors de l'espèce, hors de l'âge, il semblait fait de la même matière que les arbres et les rochers, os de pierre et muscles ligneux, avec une face de bêté sacrée. Sans doute, il ne comprenait plus la parole humaine, mais il entendait pousser l'herbe, et rôder la taupe, et, comme ses chiens, il sentait la mort quand elle entre dans les maisons ou quand elle s'installe au fond d'un être.
— Allons-nous-en, mademoiselle ! répéta Fortunade. Il ne voit plus ; il n'écoute plus... et il restera, comme cela, des jours et des nuits... Tout à coup, il paraît se réveiller : il mange et il dit quelques mots... et puis il redevient tel qu'une souche.
Elles repartirent. Denise murmurait :
— Pourquoi suis- je venue ? Quelle espérance avais- je en ce sorcier campagnard qui est un menteur ou un fou?... Mon père ne me pardonnerait
pas cette visite, et je ne me comprends pas moimême. Vraiment, Fortunade, j'ai l'esprit égaré, depuis quelque temps... Je voudrais changer l'arrangement du monde, je voudrais... Je ne sais pas ce que je voudrais...
— Vous seriez plus tranquille, mademoiselle, si vous vouliez seulement la volonté de Dieu, dit Fortunade.
« Cette petite dévote a raison, pensa Denise quand elle fut rentrée chez elle, accablée et découragée. Sans qu'il y paraisse, sa résignation est de même nature que la sérénité philosophique de mon père. Ils se soumettent aux fatalités : L'un dit : « C'est l'ordre du monde. » L'autre dit : « C'est la volonté de Dieu... » Et moi, je suis aussi loin de l'un que de l'autre... Je ne pourrais croire à une autre vie, et je ne peux pas accepter la destruction des êtres que j'aime. Si je pense à ma propre mort, je ne suis pas effrayée, mais si je pense à la mort de Jean, l'impuissance où je suis de le consoler me bouleverse l'âme. »
Elle pleura. Elle désira rentrer dans la vérité. Peut-être, si elle avouait tout au docteur, trouveraient-ils ensemble un moyen de détromper Jean, sans le faire souffrir...
Ce soir-là, Denise fut plus affectueuse pour Cayrol, et il crut qu'elle reprenait son équilibre
28o L'OMBRE DE L'AMOUR
moral. Mais, le lendemain, une lettre du jeune homme rejeta Denise dans les angoisses.
Jean criait sa passion, exaspérée par l'absence, il criait son espoir éperdu de revoir Denise, de ne plus la quitter, jamais... Il ne comprenait pas comment il avait pu s'arracher d'elle, comment elle avait eu le cruel courage de le laisser partir.
Et il terminait par ces mots :
Aimez-moi pour que je vive... Si votre amour se retirait de moi, je le sentirais au froid de mes veines... O Denise ! je suis en vos mains comme un flambeau : ne soufflez pas sur la lumière qui veut renaître...
Elle répondit par des assurances de tendresse et de fidélité. .
Saint Jean, qui écarte la foudre, règle les vents, purifie les eaux, épaissit la toison des brebis, et fait multiplier les poissons dans les rivières et les oiseaux dans le ciel, saint Jean, plus vénéré des Limousins que Dieu le Père lui-même, fut salué à grand bruit de cloches, à grandes flambées de fagots... Monadouze célébra la Lunade : par les chemins creux où les châtaigniers semaient leurs fleurs de chenille jaune, quatre garçons en robe rouge et en surplis promenèrent l'idole barbare du Précurseur, peint de vermillon vif, coiffé d'or, chaussé d'or, et tenant un rameau d'or dans la
main droite. Douze fois le cortège interrompit sa marche lente, qui décrivait un vaste cercle autour du village pour représenter les stades de la lune dans le cycle des douze mois. Le soir, des feux rougirent sur toutes les collines, le chant plaintif et brisé des chabretfes appela les filles à la danse, et l'auberge Brandon fut pleine de gens jusqu'à la petite aube de deux heures et demie...
Ce même soir, on apprit une grande nouvelle. Un monsieur de Paris avait acheté en sous-main les trois cascades supérieures et les terres riveraines. 11 allait enclore tout le côté du ravin, depuis la route, et des sentiers en lacets permettraient aux touristes de descendre jusqu'à la « Queue de Cheval ». On établirait un petit kiosque rustique, qui servirait de buvette, sur le gros rocher plat, au-dessus de la « Redole ». Et, les étrangers affluant bientôt à Monadouze, le monsieur de Paris gagnerait beaucoup d'argent. Les anciens propriétaires, qui n'avaient jamais vu l'acquéreur, et qui avaient vendu, un bon prix, sans demander aucun détail, se plaignaient maintenant, comme si quelqu'un leur avait fait tort... L'idée que des touristes paieraient pour voir les cascades, leurs cascades ! et que cet argent tomberait dans la poche d'un Parisien, cette idée bouleversait leurs âmes paysannes...
Les travaux étaient déjà commencés, quand mademoiselle Cayrol quitta Monadouze. Elle n'était pas très bien portante, racontait Françounette, et elle allait, à Royat, prendre les eaux. La receveuse de la poste et l'institutrice lui firent une visite, avant son départ, et la trouvèrent, non pas malade, mais un peu maigrie, pâlie et dolente.
La cousine de Cayrol, madame Desseytre, veuve d'un professeur de Faculté, était une vieille dame prudent et cérémonieuse. Elle ne voyageait jamais parce qu'elle avait des habitudes qu'elle appelait des affections et qu'elle haïssait la poussière, la pluie, le grand soleil, le grand vent, le bruit et les figures nouvelles.
Dès le mois de juin, elle quittait Clermont pour sa villa de Royat, et, le dimanche, hiver comme été, à Royat comme à Clermont, elle recevait des familiers qui appartenaient exclusivement au monde universitaire. Madame Desseytre était pleine de mépris pour les gens qui n'étaient pas licenciés, et elle avait des entrailles de mère pour les candidats à l'agrégation. Deux de ses plus anciens amis, professeurs devenus journalistes et politiciens, avaient été ministres de l'Instruction publique. Un reflet de leur gloire brillait encore sur les cheveux gris de madame Desseytre. Elle
était, à Clermont, une manière de personnage et les étudiants se faisaient présenter chez elle.
Denise parut dans ce salon comme une personne qui se tenait à l'arrière-plan, et dans l'ombre. Elle faisait les honneurs du jardin et servait le thé aux visiteurs du dimanche. Sa douceur éternelle décourageait les curiosités. Était-elle insignifiante ou mystérieuse, cette grande fille qui parlait si peu, et qui écoutait les doctes discours et les badinages, sans ennui et sans plaisir apparent ?
Madame Desseytre disait :
— Elle a bien changé depuis cinq ans... Elle n'a plus l'ardeur et la gaieté de la jeunesse... Les filles sans mari ont un printemps et un automne ; seules, les femmes ont un long été...
Elle aurait voulu marier Denise, mais ses vieux amis étaient trop vieux, et les jeunes, nourris de pain sec par l'Université marâtre, ne correspondaient pas au type romanesque du savant désintéressé...
Mademoiselle Cayrol vécut deux mois dans un état comparable au sommeil lucide. Les lettres hâtives du docteur l'intéressaient à peine. Elle apprit sans émotion que Fortunade Brandon avait fait une chute dangereuse, dans un fossé. Une grosse fièvre la retenait encore au lit. Un peu plus tard, Denise sut que Veydrenne avait essayé d'as-
sommer M. Noaillac, et que les gendarmes étaient venus le prendre, dans sa cahute du Chastang... Monadouze et tout le passé devenaient lointains, presque étrangers à Denise, et le présent même était irréel : madame Desseytre, les vieux savants, les jeunes professeurs passaient devant ses yeux comme les personnages d'un rêve.
Elle ne regrettait pas d'être venue à Royat ; elle ne regrettait pas Cayrol. Elle attendait. L'attente exaspérait en elle la tension nerveuse, absorbait ses forces, et la suppliciait lentement... Chaque jour la rapprochait d'un événement inimaginable et fatal, la guérison ou la mort de Jean, qui déciderait — en quel sens ? — de sa vie, à elle...
Et les jours suivaient les jours, les lettres suivaient les lettres, et le cauchemar continuait, sans que personne, chez madame Desseytre, le soupçonnât. Angoisse du matin, quand le facteur va venir, bref répit qui succède à la lecture des lettres, effort de répondre en pesant tous les mots, reprise de l'inquiétude qui mord l'âme, en dessous, et, jusque dans le sommeil, la ronge avec des dents de souris sournoise... Jean va mieux... Jean va moins bien... Il quitte Sauve terre... Il est chez ses parents... Il veut partir pour Royat... Il se résigne à rester, mais l'attente l'énervé aussi et l'affole... Il est repris par les doutes et les peurs
d'autrefois... La jalousie de l'amant s'ajoute à l'anxiété égoïste du malade... Ainsi la lettre de chaque jour apportait une nouvelle qui contredisait celle de la veille.
A toute heure, dans sa chambre ou dans le salon, au casino ou à la promenade, Denise entendait l'appel désespéré de la pauvre âme. Parfois elle tressaillait, pâlissante, comme si quelqu'un, derrière elle, avait parlé.
Vers la mi-août, les lettres furent plus calmes. Jean était encore à Nîmes, chez sa mère ; il se plaignait que madame Fabre voulût le renvoyer au sanatorium de Sauveterre, pendant qu'elle irait en Allemagne, chercher son petit garçon, « car on n'aurait pas laissé ce précieux enfant dans la maison, oii, même convalescent, même guéri, je respire... » Et il concluait :
Puisqu'on redoute de me savoir seul, je vais m'en aller en Arles, chez moi, dans la maison qui m'appartient, — qui nous appartient, ma chérie, — et que je ferai réparer et meubler pour nous. C'est une antique maison, dans le quartier des Arènes ; elle a une cour intérieure où languit un oranger dont les fruits ne mûrissent pas. Une fontaine y coule dans une auge de pierre qui a dû être un sarcophage romain... Deux bonnes gens. Marins et Mion, qui ressemblent à des personnages de crèche, gardent cette maison de mon aïeule. Ils seraient heureux de me servir et, au besoin, de me soigner... Oh ! que je désire aller en Arles, avec
vous, Denise ! C'est une ville triste et belle et bien plus amoureuse que votre Tulle, et vous y deviendrez une autre femme, — ma femme... Plus j'y songe, plus passionné est mon désir, de demeurer quelques jours, seul, dans cette maison, qui sera celle de nos noces... Oh ! Denise, quand vous aurez passé ce seuil, le chant de la fontaine ne sera plus mélancolique... Vous trouverez dans les armoires des robes à la mode ancienne, des fichus de tulle, des rubans de velours broché... Vous vous coifferez en larges bandeaux, sous le petit diadème de velours, et je vous appellerai Mireille...
Ne riez pas de mes pauvres rêves... Ils me brûlent le sang ; ils me tuent, mais pourtant je vis d'eux, puisqu'ils vous rendent à moi... Ah ! si vous saviez, froide et fraternelle amie !...
Elle répondit :
J'ai peur, pour vous, de la solitude, de la vieille maison, des soins dévoués mais maladroits... Retournez à Sauveterre...
Jean répliqua le surlendemain : il était « en Arles », plein de santé et de gaieté... Puis, tout à coup, les lettres cessèrent.
Mademoiselle Cayrol,
Je vous écris pour que vous veniez tout de suite. Monsieur Jean a été bien mal pendant trois jours... Il a attrapé chaud et froid, nous ne savons pas comment. Le médecin dit que ça pourra mal finir. Monsieur Jean a défendu qu'on écrive à sa famille. Il a dit à vous d'abord, pour que vous veniez parce qu'il veut vous revoir... Et nous disons aussi que vous pouvez pas refuser à ce pauvre monsieur qui vous aime tant qu'il se croit marié avec vous quand il a le délire, et qu'on peut pas entendre ça sans pleurer. Nous irons vous chercher à la gare. Si vous ne venez pas, monsieur Jean dit qu'il ira vous chercher, même s'il doit mourir en route. Il le ferait. C'est un caractère qui n'a pas de patience.
Votre servante,
Mton Labastide.
La voiture roula sur le long boulevard poussiéreux. Denise, brisée par l'inquiétude et la nuit sans sommeil, demanda :
— Comment est-il tombé malade ?
Mion Labastide essaya ses yeux. Elle avait un visage de sainte Anne italienne aux belles rides, et portait le noir diadème d'Arles sur les bandeaux de vieil argent. Ses gestes n'étaient pas vulgaires, et, quand elle parkit, son récit devenait un drame, avec les dialogues, le mouvement et les péripéties.
— Il voulut changer les meubles dans la maison... Notre boulanger, — sala bestia ! — l'arrête dans la rue, un matin : « Puisque vous aimez les vieux bois, allez donc dans un mas vers Montmajour : il y a un lit plus beau que celui de l'accouchée du Museo Arlaten, et une panetière si vieille qu'elle était faite avant la reine Jeanne... — Eh bien ! dit Jean, commande une voiture à l'hôtel. Marins : nous irons à Montmajour, cette après-dînée. — Le soleil est bien blanc, monsieur... Le vent souffle du midi. L*orage pourrait venir. Attendons demain. » Le
boulanger — sala hestia ! — ricane : « Il y a des Anglais qui ont parlé au maître du mas pour la panetière et le lit... » Jean dit : « Quand j'ai le désir d'une chose, il me la faut sur l'heure : va commander la voiture, Mar^us. Je me moque du vent, du soleil et de l'orage... »
— Je le reconnais bien là ! murmura Denise. La Mion reprit :
— L'orage est venu. Toute la pluie est tombée sur cette voiture ouverte, et rien pour s'abriter que les oliviers dans la pierraille. Le cocher a mis sa pèlerine sur Jean ; mais, quand ils sont rentrés, le pauvre avait déjà le sang glacé... Et alors, le lit, et puis le médecin et les remèdes... Et le grand frisson de la fièvre, et le délire toute la nuit... Le lendemain, Jean a vomi le sang, ce qui nous a fait une terrible peur...
Denise frémit :
— Et lui, il a eu peur ?
— Il est devenu comme im saint de cire quand il a vu son sang... Je lui ai dit, pour changer son idée : « C'est de tousser que ça enflamme la gorge. Le mauvais sang parti, ça soulage... — Non, ma Mion. Tu ne me tromperas point : c'est ma poitrine qui se déchire. Ce sang m'annonce ma mort... N'écris pas à ma mère : la lettre ne lui arriverait pas de sitôt, puisqu'elle voyage... Et quand
même, elle saura toujours assez tôt la vérité... Ce n'est pas elle que je veux revoir. Écris à ma fiancée... — J'ai dit « oui », mais nous pensions qu'il n'avait plus sa tête, parce qu'il n'avait jamais parlé de sa fiancée... Il s'endort. Il se réveille : « As- tu écrit, ma Mion ? — Je ne sais point le nom et l'adresse de cette demoiselle. — Prends un papier dans mon portefeuille : il y a dessus son nom et sa résidence. Elle viendra tout de suite, et tu iras à la gare la chercher. — Et comment la connaîtraije, ne l'ayant jamais vue ? — C'est la plus belle de toutes. Elle a des cheveux tressés en couronne et d'un blond qui n'a pas son pareil... » J'ai vu qu'il ne rêvait pas, puisque j'ai trouvé le papier. Alors, j'ai écrit... Votre dépêche est arrivée hier soir; Jean a passé une nuit meilleure... Et, ce matin, il a voulu se lever...
Elle ajouta, gravement :
— De vous espérer, ça lui redonne la force... Il vous aime.
— Et le médecin, que dit-il ?
— Aï!... le médecin... Est-ce qu'il sait?. ..Il a dit à Marins : « La fin n'est pas loin... » Et Jean s'est levé aujourd'hui...
— Mon père Tavait dit : « Tôt ou tard, il commettra une imprudence... »
La lettre de Mion Labastide lui était parvenue
l'avant- veille. Denise n'avait pas longtemps délibéré... Elle revoyait Jean, dans la clairière aux jacinthes, lorsqu'il la tenait sur son cœur, et qu'elle tremblait de tendresse comme une vraie fiancée... Il avait dit : « Si j'étais plus malade, si je vous appelais, viendriez- vous ?... » Elle avait répondu : « Oui... Je vous le jure. »
Il l'appelait. Illusoires où réelles, les fiançailles lui donnaient un droit sur Denise : il la considérait comme sienne, et elle s'était promise à lui. Les restrictions mentales qu'elle avait pu faire ne la dispensaient pas de tenir loyalement le rôle qu'elle avait accepté. Jusqu'à la mort de Jean, elle était sa fiancée, de fait, sinon de cœur...
Et son cœur même n'était-il pas séduit ? N'aimait-elle pas Jean Favières plus qu'elle ne croyait l'aimer ?
Mais elle ne voulait plus mentir. Dût-elle subir le blâme du docteur et sa colère, elle l'avertirait de son départ... Et, d'ailleurs, que pourrait-il craindre, de quelle jalousie pourrait-il être encore ému ? Jean appartenait au passé, il entrait dans l'ombre solennelle qui impose aux vivants le silence et le pardon.
Elle écrivit :
Cher père, tes pressentiments étaient justifiés. Notre pauvre ami Jean se meurt. La personne qui le soigne me supplie d'aller le revoir, dans cette maison d'Arles
où il est seul, — car sa mère au cœur tendre voyage !... — Toi-même, tu ne rrie défendrais pas de donner cette joie à un malheureux qui nous a bien aimés. Je pars. Je resterai là-bas quelques heures seulement, et rentrerai aussitôt à Monadouze... Après des émotions si tristes, la vie que je mène à Royat me serait pénible. Je préviens ma cousine. A bientôt ! Ne sois pas inquiet. Je t'embrasse tendrement.
Denise.
... Maintenant, elle est dans la ville de Jean Favières... Boulevards plantés de platanes, maisons ocrées que domine la silhouette d'un clocher roman, petites rues pavées en cailloux du fleuve, où la voiture mal suspendue tressaute avec un bruit de ferraille. Des femmes aux larges épaules, au profil droit, assises devant les portes, regardent passer Mion Labastide avec Denise et s'interpellent de leurs voix graves, dans leur dialecte latin. Le vent se lève et la poussière se lève avec lui, tourbillonne, se disperse en fine cendre sur les toits orangés, sur les platanes, sur let vêtements des promeneurs. Un son de cloche traîne... Et l'ennui du dimanche d'été emplit la cité silencieuse, chaude et triste sous le dur soleil.
Une petite rue... Au loin l'énorme masse des Arènes dont les arcades superposées découpent l'azur presque outremer du ciel d'août.
— Nous sommes rendues, té /... C'est la maison, et là, c'est le boulanger... sala beslia !
Mion rend ce boulanger responsable de tout ! Derrière le store en ficelle tressée, des yeux guettent... Mais le vieux Marins guette aussi : à peine la voiture est-elle an'êtée que la porte cintrée, à gros clous, s'est ouverte.
Denise ne voit plus rien — ni la cour, ni l'escalier de pierre à vis, ni les couloirs compliqués... Son regard se brouille... Et puis, la voix de Jean...
Il était assis près de la fenêtre, dans un grand fauteuil bourré de coussins, comme autrefois, à Monadouze, et Denise était sur un tabouret bas tout près de lui.
Depuis combien de temps ?... Les heures avaient passé. La Mion avait ouvert la porte, deux fois, pour demander : « Où dois- je porter la valise de mademoiselle?... » Jean avait répondu : « Plus tard... nous verrons... laisse-nous... » Maintenant le soleil rasait la crête de tuiles rousses qui bornait la vue de l'autre côté de la ruelle. En bas, le crépuscule limpide et mauve montait du pavé aux portes, des portes aux balcons. Les toits seuls retenaient la lumière. Un rayon, entrant par les vitres, frappait la main de Jean posée sur les cheveux de Denise, — pâle ivoire sur un coussin d*or, — et, direct, comme un jet de feu, traversait la chambre et s'écrasait en large gloire contre la tenture pourpre du lit.
Il était énorme, ce lit, avec un pied très bas et un dossier très haut, très contourné, sans seul-
ptures, en racines de noyer qui avaient d'étranges veines ondulées et des taches en spirales. La courtepointe de damas grenat tombait, de chaque côté, jusqu'au tapis. Un christ de bronze étendait ses bras au-dessus du chevet. Et, à droite et à gauche, il y avait deux portraits à l'huile représentant le bisaïeul et la bisaïeule de Jean, — lui, tout rasé, avec une redingote Louis-Philippe et une cravate à double tour ; elle, coiffée du petit foulard jaune des riches fermières, parée d'un fichu de tulle sur un corsage noir. Le beau rayon vespéral envoyait un reflet sur ces figures naïvement peintes, et qui semblaient contempler l'arrière-petit-fils et la fiancée étrangère. Jean murmura :
— Encore, parlez encore !... J'aime votre voix...
— Je vous ai tout raconté... Je suis lasse, Jean, bien lasse... J'ai tant souffert depuis trois jours !... Cette lettre de Mion m'a fait tout craindre... Mais j'ai été heureusement surprise, en vous voyant... Le danger immédiat est écarté... La crise est presque finie...
Elle mentait en s 'appliquant, et son regard démentait son accent presque joyeux.
— Ah ! mauvais gamin que vous êtes, enfant terrible, vous avez oublié mes conseils et vos promesses !
296 UOMBRE DE L'AMOUR
— Je les ai suivis pendant trois mois, vos conseils, comme un moine observe la règle... Mais j'allais trop bien ! J'étais trop content d'embellir cette maison, pour vous... hélas !...
— • Je ne l'ai pas vue encore, votre maison... Tout à l'heure, quand le médecin viendra...
— Ma maison? Votre maison, Denise... Elle vous appartiendra... bientôt... Je ferai un testament...
— Oh ! Jean !
— C'est si naturel !... Vous êtes ma femme... Tout ce que je possède est à vous...
— Vous ferez un contrat, mon cher Jean, et vous me donnerez la maison, en cadeau de noces... Pourquoi êtes- vous lugubre !... C'est très mal... Autrefois, quand vous aviez des accès de mélancolie, je réussissais à vous faire sourire... Est-ce que je suis différente, ou moins habile, ou moins aimée ?...
— Chère !... chère !... Jamais il n'y a eu plus de tendresse dans vos yeux... Vous êtes la même Denise que j'aimai, dès le premier soir, lorsque j'entendis sa parole claire, et que je m'appuyai sur sa main... Je m'appuie encore...
— La main est sûre et fidèle. Elle ne se dérobera pas...
— Seul, j'ai changé... En si peu de jours !... Car l'autre semaine, j'avais bon visage... A présent...
Il éleva sa main au passage du rayon entre la fenêtre et Denise : l'ardente lueur pénétra les chairs qui cernaient les os apparents d'un mince contour diaphane. Cette main qui avait résumé jadis l'être moral et physique de Jean, avec son tempérament, ses inclinations et son caractère, avait perdu presque toute individualité : elle était la main typique du tuberculeux, déformée et remodelée par la maladie, les doigts élargis en spatules, les ongles ternes et bombés.
— Et ça, Denise !... regardez ça !... Je ne peux plus m'illusionner... Mais ne vous désespérez pas, ma chérie... Tout se passera doucement... Je n'avais qu'un désir : vous revoir... entendre de vous ces mots d'amour qui bercent l'âme, et la préparent au sommeil... Vous êtes venue... Vous m'aimez... Vous me regretterez... Alors, je ne lutte plus. Je me résigne... Je n'ai pas peur du tout... Je suis déjà plus qu'à demi détaché... Une à une, les amarres cassent... Je m'en vais... C'est presque doux...
Denis fut plus effrayée de ce calme que d'une violente rébellion. Elle savait que la volonté de vivre peut prolonger la vie, contre toute vraisemblance... Mais Jean consentait à la mort !...
— Je vous laisse déraisonner, parce que cela me fatiguerait de vous contredire ! fit-elle. Dès
que vous aurez repris quelques forces, je reviendrai vous chercher... Et nous retournerons à Monadouze... J'ai prévenu mon père de ma venue ici... Nous lui dirons tout. J'y tiens... Il sera bien un peu jaloux pour commencer, mais...
— Denise !... Sublime menteuse !... Je ne vous crois pas, et cependant j'aime à vous entendre faire des projets, dire : « nous ». Comme vous êtes vraiment femme, comme vous trouvez le mot qui touche, l'argument subtil qui convainc !... Votre nature m'apparaît dans sa vérité : vous êtes divinement maternelle... (Il soupira.) Pourquoi vous ai- je demandé autre chose que cette maternelle tendresse ?^:* . Pourquoi vous ai-je aimée, comme les hommes... les sains, les forts... aiment les belles jeunes femmes?... Car je vous ai aimée, je vous aime encore, avec une passion jalouse et cupide, une passion d'homme hélas !... Je n'aurai pas dû, non... Je suis peut-être très coupable envers vous... Je n'en ai pas eu conscience, jusqu'à maintenant... Quel égoïsme !... Mais je me vois et je vous vois... La fin de la vie, c'est comme la fin du jour : une clarté tranquille, un grand silence... Et les choses sont éclairées autrement que dans le milieu du jour... elles ont un autre sens... Comprenez- vous ?
— Je vous aime, Jean. Je ne sais pas autre chose ; et je suis tout à vous.
— Ne dites pas ces mots-là, Denise !
Il ferma ses lou]?des paupières. Presque agenouillée, elle lui serrait les mains, et parfois elle les portait, ces pauvres mains, à ses lèvres. Geste machinal, caresse pure comme la pitié, fervente comme l'amour ! Elle parut galvaniser Jean : il rouvrit les yeux ; son visage reprit une fugitive expression de jeunesse et de grâce amoureuse.
— Bien-aimée !...
— Vous étiez plus faible qu'aujourd'hui, lorsque vous êtes arrivé chez nous !... Je me rappelle votre figure... Trois mois après, nous courions les routes... Espérez ! Nous re verrons les Champs de Brach, l'Habitarelle, le cher étang de Saint- Dumine... Père a gardé la voiture, pour vous... Votre chambre vous attend...
— Quelle magicienne vous êtes, Denise !... Je me dis : « Elle a peut-être raison... » Demain je vous croirai... Ah ! vivre...
Il referma les yeux :
— Parlez-moi... bercez-moi... mentez-moi !...
... A sept heures, Mion Labastide annonça le médecin. Denise sortit de la chambre. Elle était à bout de forces.
Les paliers de chaque étage se prolongeaient en
300 L'OMBRE DE UAMOUR
deux loggias superposées, sur un côté de la petite cour. L'oranger en floraison exhalait son parfum nuptial vers la jeune fille accoudée sur la rampe du premier étage. Tout ce foifd de cour était déjà dans l'ombre bleue, mais l'eau dans la cuve reflétait le ciel verdissant, traversé de nuages et de flammes. Un filet de cristal sortait d'un masque antique, traçait une courbe pure comme la corde tendue d'un arc d'argent, et tombait dans cette cuve toujours pleine qui avait la forme d'un cercueil. Le couvercle à six oreillettes, qui révélait l'origine galloromaine du sarcophage, gisait sur le sol entre les feuilles sculpturales des bardanes presque fanées.
A l'autre angle de la cour, il y avait un cyprès en fuseau noir.
Denise vint se pencher au-dessus de la fontaine. Sa forme reflétée assombrit l'eau lumineuse, et elle crut se voir couchée dans la gaine du cercueil. Tout autour d'elle prenait une puissance augurale et funèbre : cette cuve, cette eau perpétuellement écoulée, ces deux arbres jumeaux comme l'amour et la mort...
« O mon pauvre Jean ! pensait-elle, quelle mélancolie habite cette maison qui devait être celle de nos noces !... Et comme je m'y sens moins vivante qu'ailleurs, détachée aussi de ce qui n'est pas vous, plus proche de vous que je ne l'ai jamais été !... »
Le médecin traversa le palier. C'était un vieillard bourru, qui fronça les sourcils en voyant Denise. Mion le suivait. Il déclara :
— De mon chef, dès ce soir, j'avertirai madame Fabre... Elle m'a donné des instructions précises, et j'y ai manqué parce que je me suis fié à vous, la Mion...
Denise voulut se nommer, expliquer sa présence, pour obtenir des renseignements, mais déjà le petit vieillard était dans la rue.
— Qu'a-t-il dit ? .
Mion se mit à sangloter au lieu de répondre.
Quand Denise rentra dans la chambre de Jean, il était couché et le vieux Marins disposait un seul couvert sur un guéridon près du lit. Puis il alluma la lampe et voulut tirer les rideaux.
— Non, dit Jean, laisse la fenêtre ouverte : il me faut de l'air, jour et nuit... On me calfeutre, ma chère Denise, sous prétexte que je pourrais me refroidir. Marins et Mion ont tous les antiques préjugés... Demain, Marins, tu jetteras par terre ces immenses rideaux et ce dôme à festons...
— Oui, monsieur Jean, mais c'étaient les rideaux de feu madame, votre grand'mère...
— Feu madame te pardonnera... Denise, que dirait votre père s'il voyait ces ornements, réprou-
vés par l'hygiène : de grands rideaux, des tapis ?... Marins et Mion ne connaisseîit pas l'hygiène, et c'est pourquoi ils n'ont pas peur de me soigner... Si je devais rester ici longtemps, je modifierais bien des choses. J'avais déjà commencé...
— Vous continuerez plus tard.
— Avec vous, peut-être... Denise, venez là... Donnez votre main... Je vous ai effrayée... Eh bien, je crois que j'ai été trop pessimiste, tout de même... Le docteur paraît content. Vous ne l'avez pas vu?
— Entrevu.
— C'est dommage : il vous aurait rassurée... Je vais mieux... Mais il exige le retour de ma mère, et je n'ose lui expliquer pourquoi je retarde ce retour...
— Quelle raison avez- vous de le retarder ?
— Je voudrais vous garder avec moi, toute seule, quelques jours.
— Mon petit Jean, je le voudrais bien, moi aussi, mais c'est impossible...
— Pourquoi ?
— Mon père viendrait me chercher.
— Oh ! je le verrais avec plaisir... Mais... vous n'y tenez pas, Denise ?... Soyez franche !
— Non, je n'y tiens pas. Je ne tiens pas à rencontrer votre famille, à jouer la comédie...
— Qui vous parle de jouer la comédie ? Nous déclarerions nos fiançailles...
— Non... pas maintenant... Le voyage que j'ai fait, ce tête-à-tête, mon affection déjà trop visible pour vous, troubleraient mon père... Vous connaissez mal ses idées...
— Je les croyais hardies, ses idées...
— Certaines sont très hardies... Mais il a un sentiment très fort de son autorité paternelle, de la confiance que je lui dois, et, pour tout dire, des convenances... Je préfère qu'il soit instruit de nos projets lorsque vous reviendrez à Monadouze, ou lorsqu'il reviendra ici, vous chercher... Il aura vu votre mère, votre beau-père ; ils ne seront plus des étrangers les uns pour les autres...
— Vous ne penseriez pas à tous ces gens, si vous m'aimiez... Enfin, que votre volonté soit faite ! Je n'ai pas la force de discuter avec vous... Et vous partez, quand ?
— Pas ce soir.
— Demain ?
— Ne pensez donc pas à mon départ !... et ne m'y faites pas penser ! dit-elle avec de vraies larmes qui, soudain, coulèrent sur ses joues. Cruel enfant ! Je vous aime, et vous souffrez, et je devrai partir... Cela me navre !... Oh ! Jean, mon petit Jean, puisque je suis là, ce soir, oubliez que demain viendra.
Oubliez votre mal et ma tristesse. Essayez d'être heureux... J'aurais voulu vous apporter un peu de bonheur.
— Voilà comment il faut me parler, ma chérie : je consentirai à tout, même à m'effacer devant votre père... Vous voulez bien dîner là? Ce n'est pas gai pour vous, mais je ne veux pas perdre un quart d'heure de votre présence !... Et vous dormirez dans la chambre à côté de la mienne... Voilà Marius qui apporte votre dîner.
Elle essaya de manger, mais elle avait la gorge et l'estomac contractés. Jean, presque assis sur le lit, haletait un peu, avide d'air et de fraîcheur. Il refusa de rien prendre :
— Tout me dégoûte... Donnez-moi quelques grains de raisin... J'ai chaud !...
— Vous vous agitez... Vous avez la fièvre.
— J'ai toujours la fièvre...
Marius remporta le plateau du dîner.
Le ciel sans lune, dans le carré de la fenêtre, s'obscurcissait par des transitions insensibles. Le jour avait laissé une vague nuance rose qui se mêlait encore au lilas bleuissant du soir. Les premières étoiles semblaient naître, soudain, avec des pâleurs de perle. Puis, dans l'azur plus sombre, elles devenaient un givre scintillant, et quelquesunes avaient le feu rouge ou vert des pierreries...
UOMBRE DE L'AMOUR 305
Des phalènes entraient. Leur vol aveugle, aux brusques surprises, cognait les tentures rouges, Tabat-jour blanc de la lampe, les cheveux de Denise, que ce contact n'effrayait pas. On n'entendait aucun des bruits coutumiers des villes, ni pas, ni voix, toute la vie du dimanche se concentrant ailleurs, devant les cafés, sous les platanes de la Place du Forum. Ce coin d'Arles, entre les Arènes et Notre-Dame-la-Major, était aussi désert, le soir, que les Alyscamps. A peine un frisson de vent apportait-il, parfois, l'écho affaibli d'une musique lointaine, si vague que l'on ne pouvait reconnaître ni l'instrument ni la mélodie.
Et Jean, tout à coup, sans préambules, se mit à parler de son passé, de son plus lointain passé. Il évoqua sa petite enfance, la jeunesse de sa mère, son père si tôt disparu.,. Les mains abandonnées sur la couverture, une flamme aux joues, les yeux fixes et luisants, il s'animait, dans l'espèce d'ivresse légère que l'asphyxie commençante provoque chez les phtisiques... Et les souvenirs, compagnons des mourants, se dressaient à son appel, comme pour le contraindre à regarder en arrière ce qui fut la douceur et la beauté, et non l'abîme ouvert sous ses pas, tout proche, où chaque minute de ses dernières heures s'engloutissait.
Et la jeune fille, accoudée au lit, écoutait cette ,
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voix qui résonnait déjà avec un timbre bizarre, un peu faussée, un peu fêlée, et qu'elle garderait à jamais dans son oreille, comme elle garderait à jamais le regard de Jean dans ses yeux. Il parlait de-Monadouze... Au fond de ses prunelles passait, tel un frisson sur l'eau, le reflet des images qu'il évoquait... Son visage rayonnait comme la transparente porcelaine des veilleuses, et, dans ce rayonnement de l'âme à travers la chair, toutes les tares de la maladie s'évanouissaient... Denise assistait — avec quelle émotion ! — à ce suprême effort de la vie dans un corps ruiné, à cette résurrection du jeune homme ardent et beau qui avait été Jean Favières et qui demain ne serait plus rien. t^
Mais, tel qu'il était, avec ses traits creusés jusqu'à la plus raffinée délicatesse de reliefs et de contours, avec ses admirables prunelles veloutées, humides, brûlantes, avec ses cheveux foncés collés à son front, avec cette exaltation spirituelle et la majesté du mystère où il entrait déjà, il était inoubliable...
— Vous êtes heureux, Jean!... Vos yeux le disent. Que je l'entende au moins, de votre bouche ! Vous êtes heureux ?
— Oui, bien heureux... Je ne souffre pas. Je me sens léger comme une flamme... Esprit et
corps, je brûle délicieusement... O Denise, je vous dois cette heure, encore !... toutes les belles heures, je vous les dois... Rapprochez- vous... Là... Vos mains !...
— Voici mes mains.
— Répondez à votre tour : êtes- vous heureuse ?
— Oui, mon ami...
— Vous m'aimez ?
— Je vous aime.
— Vous êtes mienne ?
— Je suis vôtre.
— Ma femme ?
— Votre femme.
— Si je vis, vous m'aimerez fidèlement, je le sais. Si je meurs, vous vous souviendrez de moi.
— A jamais.
— Penchez- vous...
Elle se pencha.
— ôtez les épingles de vos cheveux, voulez- vous? Étonnée, elle obéit. La longue tresse se déroula,
fauve et dorée, sur le damas pourpre. Jean la prit avec respect :
— Vos beaux cheveux, ma bien-aimée !... Quand j'avais le délire, ils m'obsédaient, vos cheveux ! Je les sentais sur moi comme un filet, comme une soie, comme un merveilleux linceul... Si longs, si souples, tièdes de votre vie, je les prenais à
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mains pleines ; je les écartais pour respirer, et leur masse frissonnait toute et je défaillais dans leur parfum...
Il ferma les paupières, accablé par la suggestion amoureuse, et, quand il les rouvrit, Denise, debout, défaisait lentement sa tresse. Torsade par torsade, onde par onde, les grands cheveux se répandirent, couvrant les épaules, le dos, les reins, les jarrets de la jeune fille, manteau royal, tissé de toutes les soies, de tous les ors, de tous les cuivres, qui composaient sa nuance variable comme les forêts automnales sous les jeux de la lumière.
La robe grise disparut dans cette splendeur, et le visage de Denise sembla plus jeune, presque adolescent. H
Jean soupira :
— Oh!... Denise!...
Il n'osait toucher cette chevelure vierge, que nul homme n'avait contemplée et possédée tout entière par le regard et par les mains. Mais, avec un divin sourire, elle dit :
— Ils sont à vous.
Il les saisit, violemment, par touffes, en couvrit son visage, les baisa comme il avait baisé, naguère, dans les bois, le voile arraché au chapeau de la jeune fille. Et elle fut étonnée de le voir pâlir.
— Assez 1 dit-elle.
UOMBRE DE L'AMOUR 309
Elle rejeta ses cheveux en arrière, et, troublée dans sa pudeur, elle alla devant la glace de la cheminée pour se recoiffer. Jean supplia :
— Non !... restez ainsi...
— Mion va venir. Que penserait-elle ? Que je suis folle ?...
— Mion a été belle. Elle a été aimée et elle a aimé... Laissez vos cheveux flotter comme un voile... Il n'y en aura pas de plus beau pour votre front lorsque je vous épouserai... Car je vous épouserai, Denise !,.. Je vous ramènerai ici, un soir, dans cette chambre...
Il retomba sur l'oreiller et détourna la tête :
— Ah! renouez vos cheveux... Je ne peux pas les voir... Je ne peux pas penser au bonheur impossible...
Recoiffée, elle se rassit, en silence. Jean ne parlait plus.
Mion entra : la chambre de Denise était prête.
— C'est la chambre à droite. Il y a une porte qui communique. Cela ne gêne pas mademoiselle ?
— Non.
— Mademoiselle pourra emporter la lampe : Jean préfère la veilleuse...
Digne, la vieille au visage de sainte Anne s'en alla vers la fenêtre pendant que Denise disait bon-
soir à Jean... Elle avait été jeune, belle et amoureuse, Mion Labastide !
La valise était ouverte, sur le canapé, dans la chambre inconnue où Denise allait dormir, si loin de Monadouze et de Cayrol !
Elle n'eut pas un regard pour les meubles de cette chambre, pas une pensée pour son père et pour sa maison. Toutes ses attaches étaient rompues. La crise morale qui avait évolué, depuis l'hiver précédent, atteignait son paroxysme, et une sorte de folie s'emparait du cerveau de Denise.
Ce n'était plus la douleur ; ce n'était pas l'amour : c'était un état de révolte furieuse contre le sort, un désespoir sans plainte et sans larmes, un désir morbide de souffrir et de mourir avec Jean...
Elle se déshabilla en marchant, jetant ses habits sur les meubles, secouant sa crinière qui se dénouait encore. A chaque seconde, elle allait écouter, contre la porte, si Jean ne l'appelait pas, comme elle avait écouté, la nuit du vendredi saint, dans l'alcôve.
Il y avait, dans la valise, un peignoir de flanelle blanche qu'une cordelière serrait à la taille : Denise le revêtit et se jeta sur le canapé. Elle demeura étendue, laissant brûler la lampe, un bras replié sur les yeux.
Elle pensait : « Jean va mourir 1 dans un mois
fev;>
il sera mort... et je partirai demain... Et je ne le verrai plus jamais... » Un cri lui montait aux lèvres, que ses lèvres serrées retenaient : « Je ne veux pas... Je ne veux pas... Je ne veux pas... »
Soudain elle se releva, prêtant l'oreille... Quelqu'un avait prononcé son nom?... Rêvait-elle, comme à Royat ?... Était-elle hallucinée?
Tout dormait, dans la maison — Mion, Marins, Jean — et seule la fontaine pleurait dans la cour triste, entre l'oranger et le cyprès...
Là-bas, très loin, une musique peut-être...
Mais une voix gémit dans la pièce voisine : pieds nus, enveloppée de son peignoir et de ses cheveux, Denise se colle contre la porte ; elle écoute...
— Denise !... ô Denise !...
— Jean !
La porte poussée, elle glisse sa tête et murmure :
— Jean !... Vous m'appelez ?...
— Denise !... ô Denise !...
Elle s'avance dans la pénombre où la veilleuse agonise, et ses bras tendus heurtent le grand lit.
— Jean !... Qu'avez- vous ?... C'est moi !...
— Denise !... ô Denise !...
Elle le prend sur sa poitrine, comme un enfant. Il tressaille au contact de la gorge féminine, des bras refermés sur lui, des grands cheveux qui retombent, cachant leurs figures à tous deux. Et,
le cœur gonflé de désirs et de sanglots, ne comprenant pas comment Denise est là> et ce qu'il veut d'elle, il balbutie :
— Je croyais que tu étais partie, que je ne te verrais plus... que j'allais mourir seul... Oh ! ne me quitte plus !... Garde-moi... Tu es ma vie !... Je renais quand tu m'effleures !... Je t'aime...
— Je t'aime !
— Ma femme !
— Jean ! mon petit Jean !
Ils ne se voient pas ; ils n'ont pas conscience des gestes de leur délire. Denise tient Jean contre son sein, elle le cache en elle, dans ses bras nus, sous ses cheveux, comme pour le défendre, d'un geste, malgré tout chaste et maternel... Elle lui verse la chaleur de son sang et son souffle... Éperdument, elle baise ses joues et ses yeux, sa fièvre et ses larmes. Elle met son corps vierge, comme naguère elle mettait son âme, entre la mort et lui.
Qu'il ne pleure plus, qu'il ne souffre plus ! Qu'il soit heureux ! Qu'il s'en aille, ébloui d'amour, dans l'ombre éternelle !...
~ Tu sors ?
— Oui, père : je vais chercher Fortunade au chalet.
Cayrol, par la fenêtre ouverte de son bureau, regardait Denise. Elle avait déjà posé la main sur le loquet de la grille basse. Sa robe frôlait les tiges des lilas presque défeuillés et les hautes touffes mauves des asters. Le vent des soirs d'octobre, chargé de l'enivrante odeur du moût et de l'acre parfum des noyers, passa sur elle...
— Tu es pâle, Denise.
— J'ai besoin de marcher... Je ramènerai Fortunade. #
— Tu feras bien. Elle est très changée, elle aussi ; elle pleure nuit et jour, m'a dit la Brandon. Son accident lui a laissé un grand ébranlement nerveux : il faut la distraire.
— Pourquoi dire qu'elle est changée, « elle aussi » ? Je ne suis pas changée, moi. Tu t'inquiètes à tort, père,
Cayrol soupira.
— Depuis que Fortunade ne travaille plus en journées, reprit Denise, je suis embarrassée quelquefois, pour mes robes. Les froids vont venir, cette robe est bien usée.
— Ah ! si tu pouvais être coquette, ma chérie !...
— A quoi bon ?
— Je n'aime pas que tu t'habilles de noir. Cette étoffe que tu as choisie à Tulle me déplaît...
— Tu fais attention à la couleur de mes robes, maintenant ?... Cela n'a pas d'importance, père...
Elle sortit. Cayrol resta debout à la fenêtre.
Oui, Denise était bien changée, presque autant que la petite Brandon dont la santé, depuis l'acci- >dent mystérieux du bois, la chute dans un fossé, était devenue inquiétante... Une secousse morale détraque si vite les plus solides organismes féminins ! Ce voyage d'Arles avait bouleversé Denise, plus peut-être que la mort de Jean.
« Elle souffre, pensait Cayrol. Elle semble me garder rancune. Son âme autrefois si confiante, est repliée pour moi... Et cependant, je suis très doux avec elle : je ne lui ai pas reproché ce brusque départ que je n'aurais pas autorisé, certainement, si j'avais été à Royat... Nous ne parlons presque jamais du mort... Mais elle y songe. Et voilà qu'elle veut, sans en convenir, porter une espèce de deuil !.. Quelle détestable sentimentalité !... Denise roma-
nesque !... Ah ! ce pauvre petit Favières nous aura fait bien du mal !... »
Cayrol n'avait pas de colère contre le jeune homme qui reposait, depuis trois semaines, dans le cimetière d'Arles, mais il se disait, parfois : « Si j'avais su !... Comme j'aurais prié mon beau-frère d'envoyer son pupille à un autre médecin !... »
Et il se rappelait, avec une ironie mélancolique, la lettre de madame Fabre...
Jean n'a pas eu d'agonie. Nous l'avons trouvé faible, mais calme et rempli d'espoir. La trop courte visite de votre chère fille — que nous n'avons pu rencontrer, hélas ! — avait eu la meilleure influence sur l'esprit du pauvre malade. Bien qu'il parlât de dispositions à prendre, d'un testament à rédiger, il ne croyait pas à sa fin prochaine. Il s'est endormi, un soir, en faisant les plus beaux rêves...
Je vous remercie, cher docteur, et je remercie mademoiselle Denise pour le dévouement que vous avez prodigué à mon fils. Il vous aimait tous deux, avec respect, et, j'ose dire, avec enthousiasme... Comme U regrettait votre maison, et avec quelle impatience il attendait l'automne !.,. Une mère en larmes prie Dieu de vous bénir, cher docteur, chère mademoiselle Denise, et de vous rendre en bonheur le bien que vous avez fait à notre pauvre mort...
Denise n'avait pas pleuré en lisant cette lettre. Elle était demeurée muette et glacée... Et puis elle avait dit :
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— Je m'y attendais, père... Quand je lui ai dit adieu, là-bas, j'ai senti que tout était fini, et qu'il mourait, pour moi, à cette minute...
Ensuite elle était montée dans sa chambre, et elle n'était redescendue que le soir. Et les vingt premiers jours de l'automne, voilés de pluie, ensanglantés de couchants écarlates, avaient lentement passé sur cette, douleur. Cayrol la respectait, cette douleur pudique, qui ne s'épanchait pas en plaintes ; mais, à la sentir sans cesse voisine, il éprouvait un chagrin presque indigné... Qu'avait donc ce Jean . Favières pour que Denise le regrettât si amèrement, pour qu'elle en voulût porter le deuil, dans son âme, et même sur sa personne ?... Qu'avait-il?... Un charme fragile d'enfant blessé, et rien de plus, rien des mâles vertus, rien de l'intelligence et de la volonté actives qui font l'homme vraiment homme...
« Est-ce possible qu'elle l'ait aimé !... Non : il devait lui répugner physiquement !... Qu'a-t-elle donc éprouvé, sinon de la pitié amoureuse, ce sentiment haïssable !... Mais cela même c'est trop... Elle n'aurait pas dû... »
Et, malgré lui, Cayrol en voulait à Denise de pleurer Jean Favières, quand elle était seule...
Pendant qu'il songeait ainsi, Denise s'en allait, sur le chemin de Monadouze, tournant le dos au
UOMBRE DE L'AMOUR 317
soleil couchant qui était, ce soir-là, terne et fumeux. Elle passa devant le scieur d'arbres, installé sous le grand orme, salua mademoiselle Muret, la receveuse, qui désherbait son petit jardin, et entra un instant dans l'auberge pour avertir Maria Brandou.
— Emmenez Fortunade, mademoiselle, et ne la gardez pas trop tard... Le « grand » ira la chercher, avec Madeleine, vers les dix heures... Depuis son accident, elle est craintive, la Fortunade !... Vous étiez à Royat quand c'est arrivé. Si vous aviez vu dans quel état elle nous est revenue : toute déchirée, égratignée, la figure pleine de terre, des bleus partout... Et la peur lui avait coupé la langue : elle ne pouvait pas s'expliquer... Une mauvaise farce, une peur qu'on lui avait faite !... « Boun diou ! que j'ai dit ; tu n'iras plus en journées, filhota'^l... Faut trouver une autre besogne... » Et monsieur Cayrol a parlé pour elle à ce monsieur du chalet... La place n'est pas vilaine : il n'y a qu'à recevoir le monde, servir les boissons, vendre les cartes postales... Bien sûr, quand il n'y a pas de touristes, les jours de pluie, on s'ennuie un peu dans ce chalet... Mais elle tricote, la Fortunade.
— Ou elle dit son chapelet...
1 « Fillette. >>
3i8 L'OMBRE DE L'AMOUR
Maria Brandou secoua sa petite tête noire, serrée dans un filet rond :
— Pauvre demoiselle!... vous ne savez pas?... il est loin, le chapelet !... Elle n'est plus dévote, notre Fortunade.., Elle manque la messe, oui, et comme exprès... Quant à la confession... prrr !... depuis le 15 août, monsieur le curé attend encore...
— Mais pourquoi ?
— Qui sait ?... C'est une drôle de tête, notre Fortunade ! Elle a sa volonté. Et pas bavarde !... Elle était trop portée à la dévotion, tout de même !... Je ne regrette pas que l'idée lui en ait passé... Vous rappelez-vous qu'elle voulait se faire sœur ?
— Elle avait la vocation.
— Dites donc que les sœurs lui avaient monté la tête !... Donner une dot à un couvent, cela ne me plaisait point. Et le « grand » se fâchait... Il pensait au Lionassou du Bourg d'Eyrein... Mais cette mindrota, cette chétive, elle répondait au vieux : « Est-ce vous ou moi qu'on marie ?... Je n'en veux pas, du Lionassou... » Ah ! les enfants de ce tempsci, c'en est une race !...
Et, comme Denise s'éloignait. Maria Brandou cria :
— Dites-lui qu'on fera la velhade, ce soir, et qu'on lui gardera des châtaignes !
■ Un pont de bois, jeté sur le torrent, en amont
des chutes, reliait le promontoire rocheux de Monadouze au flanc opposé du ravin. Une route en corniche suivait, au delà du pont, les sinuosités de la gorge, et Denise, parvenue sur cette route, aperçut, de l'autre côté du gouffre, le chemin qu'elle avait suivi tout à l'heure et le toit bleuâtre de sa maison. Elle marchait, maintenant, face au couchant, et l'immense clameur des cascades, montant de terre, presque sous ses pieds, l'assourdissait, la faisait vibrer toute, comme un cristal. A travers les châtaigniers qui couvrent la pente, elle distinguait la masse écumeuse de la première chute, celle qui tombe, obliquement, de trente-cinq mètres, et s'écrase sur un tas de granits, dans un poudroiement d'arc-en-ciel... Un grillage défendait l'enclos. Denise poussa la petite porte, qui fit jouer une sonnette, et s'engagea dans l'étroit chemin, récemment frayé, qui serpentait entre les arbrisseaux et les grosses pierres déclives. Il était toujours humide, ce chemin, glissant, traître, malgré les marches taillées çà et là, et plein de feuilles déjà moisies. Des houx, des genévriers chargés de baies noires, des fougères poussaient partout. Et, de lacet en lacet, on arrivait, à mi-profondeur, jusqu'à la seconde chute, la Redole, un large épanouissement de neige mouvante. Là, sur une roche avancée en proue de vaisseau, le chalet minuscule
nouvellement construit, dressait ses pignons suisses, allongeait sa petite terrasse protégée par un gardefou... Plus bas, dans un chaos de granits violets et rougeâtres, la troisième chute semblait vraiment rénorme queue du cheval pâle de l'Apocalypse, une gerbe éclatante, allongée, fuyante, aspirée par les ténèbres de VInferno...
Denise, les oreilles brisées, les cheveux mouillés d'embrun, arriva enfin au chalet. Les tables et les chaises de fer, sur la terrasse, étaient rangées bien en ordre, et la porte de la maisonnette fermée à clef. Par une des fenêtres, mademoiselle Cayrol entrevit la salle boisée de pitchpin, les armoires de « curiosités », la vitrine des cartes postales, et sur une table, en évidence, un tricot bleu aux grandes aiguilles...
Elle appela :
— Fortunade !
Les cascades emportèrent sa voix. Accoudée au garde-fou, elle attendit quelques instants sa petite amie... Sans doute, Fortunade était montée dans les chambres qu'on louait parfois aux visiteurs ; elle allait venir, dolente et pâlotte, moins triste peut-être que les jours passés... car elle aussi était triste.
« Mon père a bien vu, pensa Denise ; Fortunade a beaucoup changé depuis que Veydrenne est en
prison... comme j'ai changé moi-même depuis... faut-il dire : <^ depuis le malheur »?... Hélas! je n'ose plus plaindre Jean... Le malheur est pour moi seule... »
Elle ne se disait pas : « J'ai péché... » Elle n'avait pas de remords. Maîtresse d'elle-même, elle avait disposé d'elle-même, non pour son plaisir égoïste, mais pour la joie suprême d'un malheureux... Personne au monde n'avait le droit de lui reprocher cette action... personne... pas même Cayrol : une fille de vingt-huit ans échappe à la juridiction paternelle...
Et cependant !...
Pourquoi, après la folie sublime d'Arles, après l'ivresse du sacrifice accompli et du merveilleux bonheur prodigué, pourquoi un malaise obscur naissait-il dans la conscience de Denise ?
Elle songeait aux étreintes désespérées de Jean, à sa joie sanglotante, à ce sommeil extatique qu'il avait dormi, roulé dans les cheveux blonds de la femme aimée, enseveli dans ce linceul d'amour... Et tous ces souvenirs, doux ou déchirants, s'effaçaient, en un cauchemar trouble... Par moments, ce passé si proche, qu'elle voulait éterniser et chérir, Denise le sentait se dissoudre dans sa mémoire... Il lui échappait... Il perdait avec son caractère
de réalité toute sa puissance d'émotion... Alors
Denise essayait de le raviver aux sources du souvenir : elle se rappelait minutieusement les détails du voyage, de l'arrivée, la maison, la chambre...
Hélas ! les traits de Jean commençaient à s'évanouir, dans sa pensée... Elle le revoyait comme les figures des vieux daguerréot5rpes qui apparaissent nettes sous un certain jour, et qu'on cherche parfois, vainement, sur la plaque mal éclairée... « Est-ce possible !... Oublier ainsi ce qu'on a aimé, ce qu"'on aime !... Quelle acre et honteuse douleur ajoutée à la douleur de l'avoir perdu !...«>
Quand Mion Labastide lui renvoya le petit paquet de ses lettres, Denise eut un sursaut de passion et de désespoir, le dernier...
Et un sentiment qu'elle ne voulut pas s'avouer, un sentiment qu'elle eût déclaré absurde chez toute autre, s'insinua en elle : le sentiment héréditaire, le sentiment chrétien de la déchéance physique...
Peut-être eût-elle ignoré ce sentiment, et la gêne, et l'aridité étrange du cœur, si elle s'était donnée en vraie femme, par le seul amour de l'amour, et non dans l'ivresse du sacrifice. Peutêtre !...
... Le courant glauque, entre la Redole épanouie et la longue Queue de cheval, était si rapide que les
yeux de Denise se fatiguaient à suivre les parcelles d'écume, les branches et les feuilles, qui filaient entre les rocs pointus et crochus, dressés comme les dents d'une mâchoire... Elle prit à son corsage une tige fleurie d'aster, et la lança pour la voir disparaître...
Cette galopade blanche de l'eau, ce fracas, cette sensation de la chute possible, facile, cet espèce de balcon isolé, plongé à mi-côte, dans l'ombre !... Denise frémit :
— Ah!
Elle se rejeta en arrière, et cria une fois encore :
— Fortunade !
Une fois encore, la clameur emporta son appel... Denise revint au chalet, regarda la porte close, la salle intérieure, en bon ordre, le tricot bleu sur la table :
« Fortunade est partie. Elle a oublié de fermer la barrière, là-haut... Elle était à l'église, ou chez Lionardoune, pendant que je parlais à sa mère : je vais la rencontrer en chemin... »
Elle regrimpa, non sans peine, jusqu'à la route, et s'en fut à l'auberge Brandon.
• — Fortunade n'est plus au chalet.
— Alors elle est chez vous, mademoiselle. Elle a dû passer par le moulin... Vous la retrouverez sûrement là-bas...
324 UOMBRE DE L'AMOUR
Mais quand Denise arriva, Cayrol et Françounette n'avaient pas vu Fortunade.
Après le dîner, Cayrol s'installa dans son fauteuil, les pieds contre la porte du poêle, fumant sa pipe, pendant que Denise étalait sur la table l'étoffe noire dépliée et le patron de la Mode Pratique. La lampe de porcelaine éclairait, comme autrefois, la salle aux boiseries grises, le baromètre doré, les têtes de chevreuil, et la tresse fauve de la jeune fille inclinée ; mais l'atmosphère intime et douce n'était plus la même. Le bon rire de Cayrol ne résonnait plus. Il y avait des trous de silence, . dans la trame trop lâche de la conversation, des phrases qui ne s'achevaient point, qui s 'effilochaient en exclamations basses, eit. murmures...
Le bruit sec et triste des ciseaux semblait couper tout désir de confidences.
A dix heures, quelqu'un frappa, dehors : Françounette alla ouvrir la porte. C'étaient le vieux Brandon et sa petite-fille Madeleine ; ils demandaient Fortunade.
— Elle n'est pas venue... Nous avons pensé qu'elle était allée ailleurs, chez d'anciennes pratiques, au château, et qu'elle était rentrée trop tard chez elle...
Le vieux s'effara :
— On fait la velhadc... on l'attend...
— Voyez chez mademoiselle Muret, père Brandou...
— Qu'est-ce qu'elle ferait chez la rece\Tuse ?
Madeleine, qui détestait l'inquiétude et la tristesse, objurgua son grand-père, en un patois vigoureux... Sûr, elle était au château, cette Fortunade fantasque. Madame la baronne l'avait gardée...
— Passez tout de même à la poste, dit le médecin.
Le vieillard et la fillette s'en retournèrent. Françounette hocha la tête et déclara, que la Brandon n'avait pas fini ses chagrins.
— On dit qu'il ne faut pas faire « grenier » de filles, car une seule, dans la maison, vaut treize belettes... Cette Fortunade, pour une fille dévote, aime trop courir la nuit. Cela n'est pas convenable. Angélus sounada, filha retirada ^, disait ma grande... Mais il y a dans tout cela quelque chose de pas naturel... On a porté hiset à la Fortunade : car, depuis la Saint- Jean, elle est triste comme Barrabas à la Passion...
Cayrol interrogea Denise : Toutes choses étaient-elles en ordre, au chalet?... Rien ne révélait une surprise... une lutte... un accident ?...
— Non, rien.
^ « A ngelus sonné, lillc retirée. »
Denise revoyait le tricot bleu aux longues aiguilles, bien proprement roulé et posé sur la table :
— Rien d'anormal, vraiment...
Cayrol dit :
— Si Veydrenne était libre... je craindrais qu'il n'eût rencontré Fortunade... Mais il est en prison depuis deux mois, et il passe en jugement la semaine prochaine...
Il ajouta pensivement :
— Cette histoire de peur, de chute, m'a toujours paru bizarre... Je me suis demandé parfois si Veydrenne n'avait pas attaqué la pauvre petite... Elle ne pouvait plus entendre prononcer le nom de cet homme, elle pâlissait... j^
— Tu ne l'as pas interrogée, père ?
— J'ai essayé : elle n'a jamais varié dans son récit...
— Veydrenne ne lui voulait aucun mal. Elle l'avait secouru...
— Qui sait?... J'ai toujours cru qu'elle n'avait pas osé le dénoncer...
Le lendemain matin, le docteur alla au village. Il trouva les Brandon affolés : Fortunade n'avait point paru à la poste, ni au château... Un garçon de Touzac prétendait l'avoir croisée sur le chemin de la gare.
UOMBRE DE L'AMOUR 327
— Elle se serait sauvée?... Pour aller où?... Avec qui ?... Elle n'avait pas d'amoureux...
— Sait -on lamais si une fille n'a pas d'amoureux ? dit le docteur.
Il s'en fut chez ses malades, questionna les gens, au hasard, et rentra, vers deux heures, mourant de faim, sans avoir rien appris sur Fortunade.
Il achevait son déjeuner, quand le curé Barbazan se présenta.
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé ?...
— Il faut que je vous parle, docteur.
— Entrez... Prenez ce fauteuil... Vous êtes malade, monsieur le curé ?...
Le prêtre, noir et rougeaud, ses souliers boueux dépassant sa soutane trop courte, regardait la vitrine aux instruments, la bibliothèque, et, sur la cheminée, le buste en plâtre d'Auguste Comte, qui portait l'écusson vert avec la devise : Ordre et Progrès.
Il demanda :
— C'est le portrait de qui ?
— D'Auguste Comte.
— Un de vos parents ?
— Non...
■ — Ah ! un grand médecin...
— Si vous voulez 1...
C'était la première fois que Barbazan pénétrait chez Cayrol.
Ces deux hommes, naguère hostiles, avaient appris à s'estimer, en se rencontrant au chevet des malades. Fils de paysans, restés paysans malgré la soutane et les diplômes, ils avaient la même passion pour les arbres bien taillés, les champs bien labourés, les troupeaux gras, et, demeurant, en théorie, des adversaires irréductibles, ils s'accordaient pratiquement afin de soulager les misères et de réparer les injustices. Ils étaient optimistes, l'un, par amour des hommes, l'autre par amour - de Dieu ; ils croyaient que la somme du bien l'emportait sur la somme du mal, quoique la souffrance et l'erreur fusient inséparables de la condition humaine. L'expérience professionnelle leur avait montré les tares des esprits et des corps. Ils savaient qu'il ne faut pas trop demander à l'homme, et, en particulier, au pauvre paysan. Ni les raisins de Chanaan, ni les vertus héroïques ne mûrissaient sur le sol ingrat, entre les horizons bornés de Monadouze. Dure était la terre, dur le climat, et durs les cœurs, — pas tous les cœurs !... Une âme de bonne volonté, une touffe de beau blé vert, faisaient croire Cayrol et Barbazan à la beauté de la vie... Profondément réalistes, soucieux avant tout du devoir présent, ils aimaient du même
amour ce petit morceau de France, et ce petit peuple qui attendait d'eux le secours moral et matériel.
— Je ne suis pas malade, docteur... je suis venu pour vous parler de Fortunade Brandon.
— Vous savez quelque chose ?
• — Et vous ?
— Non, monsieur le curé... rien... presque rien...
— Presque ?...
— Je soupçonne... quoi, au juste?... C'est difficile à dire... Un accident ?... un enlèvement ?
— Un enlèvement, non ! déclara le prêtre, un accident... peut-être... Alors, vous ne savez rien?... Quand Fortunade est tombée dans un fossé, en revenant de vSaint-Dumine, on vous a fait appeler ?
— Non... La petite n'avait que des contusions et une forte fièvre. Je suis allé la voir, de mon chef.
— Que vous a-t-elle raconté ?
— Des choses vagues : « J'ai cru entendre quelqu'un derrière moi : j'ai eu peur, j'ai couru... Je suis tombée dans un fossé plein d'épines... »
— Ah !... Et, depuis, vous l'avez revue ?
— Rarement : ma fille était absente ; la petite ne venait plus en journée.
— Elle avait beaucoup maigri... elle était jaune... et son humeur, dit-on, s'altérait...
330 UOMBRE DE L'AMOUR
— Elle avait toujours montré une tendance à l'exaltation...
Le curé murmura :
— J'ai fait ce que j'ai pu pour atténuer un mysticisme excessif... Mais, ce qui m'inquiète le plus, docteur, c'est le revirement moral de la petite Brandon... Pour l'Assomption, avant l'accident, remarquez-le bien ! elle s'est confessée... Et, depuis, elle a cessé de fréquenter l'église...
— Pourquoi ?
— Ah ! voilà ! j'ai une idée... sans doute, absurde... mais une idée qui me tourmente... Cette
- enfant a été précipitée dans le désespoir... Sa pauvre tête faible de femme a chaviré... Docteur, je ne peux, je ne dois rien dire de plus... J'espérais un éclaircissement de vous...
Il se leva :
— Je reverrai les Brandon, en passant. Là mère s'obstine dans l'espérance... Elle envoie des gens à Tulle, à Corrèze, et même à Eyrein... Elle disait en pleurant : « Si seulement elle était partie avec le Lionassou !... » A cette heure, on fouille les étangs et les gorges, au delà des cascades...
— Si l'on a besoin de moi, qu'on me fasse chercher. Je ne sortirai plus... J'attendrai les nouvelles...
Et la journée passa, chaude aux derniers ven-
dangeurs qui se dispersaient un peu partout parmi les vignes rougies, sur les flancs tailladés des collines. Cinq heures avaient sonné, quand le journalier de Touzac, Gineste, entra comme un fou, dans le jardin des Cayrol, en criant :
— Monsieur le docteur !... Mademoiselle Denise î Cayrol et sa fille accoururent.
— J'ai retrouvé la Fortunade... Je ne l'ai pas touchée, bien sûr !... Venez, monsieur le docteur... Il y a déjà du monde qui descend...
— Où ça ?
— Dans l'Inferno.,,
— Bon Dieu !...
Déjà Cayrol était sur la route, courant, suivi de loin par Denise et par Françounette...
— Par ici !... il y a un sentier, monsieur le docteur... ça descend raide...
Le soleil déclinait. Une poudre dorée qui brûlait les yeux emplissait le cirque des roches, et Cayrol, ébloui, la main en avant sur les paupières, regardait au loin, en contre-bas, le groupe indistinct des sauveteurs qui s'agitaient.
Il entendait des voix qui commençaient à gémir du côté du village. Puis il vit des femmes qui se hâtaient. Et, tout à coup, une bergère, debout à la pointe d'un roc, pointa sa qu^ouille vers l'abîme et jeta un cri lugubre :
— AU I... ati^ !...
La clameur des femmes répondit.
Alors le docteur pâlit et son cœur tapa lourdement sa poitrine. Il dit à Gineste :
— Vite, allons !
L'homme assura ses pieds sur, le granit, parmi la bruyère, et, s'accrochant aux châtaigniers, aux ifs, aux petits chênes, il descendit, lent et silencieux. Cayrol suivait, avec des glissades, entraîné par le poids de son grand corps, trop ému pour songer aux risques réels de la descente. Le soleil oblique l'obligeait à tourner la tête et à cligner des cils.
Le sentier formait des lacets interminables. A mesure que les deux hommes avançaient, les cris et les plaintes d'en haut s'éloignaient et la grande voix des cascades couvrait toutes les autres voix. La zone lumineuse franchie, ce fut soudain l'ombre verdâtre, la fraîcheur humide, le dernier cercle de VInferno.
Cayrol et Gineste ne descendaient plus. Ils avançaient de gauche à droite, suivant le lit du torrent, et Gineste disait :
— On est allé chercher monsieur le maire et le garde champêtre, et monsieur le curé, avant la famille...
i<î.Là!... là!... »
Et, non sans fierté secrète :
— C'est moi qui l'ai vue... Elle était prise entre deux rochers, et c'est pour ça qu'elle n'était pas allée au fond du gour... Si elle était allée au fond, elle serait remontée dans huit jours, comme les autres... Elle était toute nue, avec des yeux !... des yeux !...
Il lâcha un if pour empoigner, plus bas, une . tige de houx :
-— Toute nue, oui !... C'est toujours comme ça. Les gens qui tombent dans les cascades, le fort • courant les roule sur les pierres et ça les dépouille...
Il prit haleine et ajouta :
-— J'ai rien vu de si cheitiu que cette pauvre drolle...
— Avance ! avance !... dit Cayrol.
Mais Gineste avait vu les sauveteurs, et les « autorités », le maire et le garde champêtre qui étaient descendus par un autre chemin : ils étaient cinq ou six groupés autour d'une grande pierre plate.
— Hé !... voilà monsieur Cayrol !
— Il ne pourra rien faire, dit Jouaillac, le maire, plus blanc que/ son col de chemise. La pauvre n'a plus besoin que du fossoyeur.
Le garde champêtre ajouta :
— Il faut constater... C'est dans la loi... Et, surtout, il ne faut pas toucher le corps.
— Constater quoi ? demanda le vieux Beneytou qui était descendu avec Chadebech, avant tous les autres. Elle est tombée de là-haut... C'est pas la première qui aura glissé dans ce sacré chemin du diable...
— Chut ! fît Jouaillac, qui n'aimait pas à entendre parler du diable, devant un corps mort. Est-ce qu'on sait ?...
— Elle ne s'est pas détruite, té !... Pourquoi qu'elle se serait détruite ?...
, Cayrol s'approcha, et tous, reculant un peu, firent silence, comme si le docteur allait du premier coup, et par des moyens mystérieux, éclaircir le secret de cette mort.'
Maintenant Cayrol voyait le cadavre : il était là où le flot l'avait roulé, étendu sur la table de pierre, une jambe pendante, prise et entravée entre deux fragments de roc. La tête était renversée et les cheveux noirs, cachant à demi le visage, trempaient dans l'eau sombre et transparente, mêlés aux longues herbes du fond. Un frisson faible passait, avec le courant, dans cette belle chevelure noyée. ^
Dans la nuit verte du gouffre, le petit corps livide s'étalait, fragile, encore enfantin. Des
taches violacées marquaient le ventre gonflé, meurtrissures ou stigmates de la décomposition commençante. Les bras, jetés en arrière, étaient disloqués, comme les bras d'une marionnette cassée. Et rien ne cachait les seins aux auréoles brunes, les aisselles soyeuses, tout le mystère brutalement révélé de la femme.
Mais, devant cette morte nue, les hommes de Monadouze n'avaient aucune pensée vilaine... Le maire songeait à l'enquête inévitable, et au dérangement que cette histoire lui vaudrait. Gineste songeait à la Brandon. Chadebech et Chastre se demandaient comment l'accident était arrivé... L'accident ?... Était-ce bien un accident ?...
Cayrol, repris par l'habitude professionnelle, écartait lentement les cheveux mouillés, et le visage de cire, verdi par l'ombre verte, apparaissait un peu tuméfié, les lèvres retroussées sur les gencives, les paupières laissant voir une effrayante ligne de blanc.
Les mains de Cayrol, fortes et délicates, soulevaient cette tête qui retombait, les vertèbres du cou étant rompues. Elles maniaient les membres aux os brisés, et ne tremblaient pas, insensibles au froid visqueux, au froid répulsif du cadavre.
— Il faut la remonter, vite, avant la nuit. Je l'examinerai après... chez elle...
336 L'OMBRE DE i. aMOUR
£':^ subitement, ces mots : « chez elle », évoquèrent la maison, la mère, la sœur, l'aïeul... Cayrol eut le sentiment que ce cadavre, c'était Fortunade Brandon, la petite fille brune, fière, exaltée, que Denise et lui avaient aimée, qu'ils avaient vu vivre, des jours et des jours, entre eux... Fortunade ! cela c'était Fortunade !...
Le père se substitua au médecin : Cayrol pensa à Denise, et il eut un désir éperdu de revoir sa fille, de la tenir, vivante, sur son cœur... Les yeux brouillés, la gorge étreinte, il dit à Gineste :
— Il ne faut pas l'emporter comme ça : donne ta Wouse.
Dans la toile bleue, il enveloppa Fortunade, ne voulant pas que ce misérable petit corps s'en allât, ainsi nu, aux mains des hommes, vers les yeux qui, là-haut, le contempleraient. Avec effort, il dégagea la jambe entravée dans l'étau des roches, puis il prit le corps entre ses bras. Aidé par Gineste, précédé ou suivi par les autres, il remonta les lacets obscurs, les cercles de VInferno.
A mesure qu'ils s'élevaient sur la paroi du gouffre, une lueur plus chaude circulait autour d'eux, filtrée par les arbres, dorant la bruyère roussie. Et, à mesure que la rumeur des cascades s'enfonçait sous leurs pas, la grande plainte humaine encore inarticulée et sanglotante descendait à leur rencontre.
Ils furent sur la route, enfin ! Tous les gens du village étaient là, sauf la mère, retenue par le curé. On avait apporté une civière.
Au premier moment, tous se turent, devant la mort apparue. Cayrol et Gineste étendirent le cadc. v^re sur la civière et rabattirent les cheveux. Les jambes dépassaient un peu la toile, et les bras étaient toujours dressés en arrière, si durs qu'il aurait fallu les briser pour les étendre.
Deux hommes soulevèrent le brancard, et, quand ils se mirent en marche, le gémissement des femmes retentit, lugubre et déchirant, mêlé d'invocations religieuses :
— Paubra !... pauhra !...
■ — Paubra maïré I...
— Santa Vierdza ^ /...
Denise vit venir le cortège. Elle était debout contre la grille du cimetière, devant la chapelle où, selon l'usage, on allait déposer le corps. Autour d'elle, se pressaient des femmes : mademoiselle Muret, la mère Buneil, la Lionardoune avec sa quenouille et son grand chapeau.
Un ouvrier, tout près, sciait des troncs d'arbre. Il n'avait rien vu encore, et ne perdait pas de temps à musarder, dans l'attente." Le bruit régu-
1 « Pauvre !... pauvre !... — Pauvre mère !... — vSainte Vierge !.,. » >
lier de la scie entrait dans le cœur de Denise et le déchirait.
Elle voulait voir et craignait de voir. L'énorme noyer, au coin du cimetière, lui dérobait la perspective de la vallée. Les branches tordues étaient toutes noires, et les feuilles mordorées, contre l'écarlate intense du ciel et les violets cendrés de l'horizon.
Denise restait sans larmes, hallucinée par le vieil arbre aux gestes douloureux, par le rouge couchant d'automne.
Rouge, rouge, comme il était rouge, le ciel de ce soir-là ! rouge, derrière les longs nuages déchiquetés et les fumées montantes, rouge comme le sang, rouge comme le vin dans la cuve, rouge comme l'incendie et la bataille ! C'était une magnificence terrible, une fête pourpre qui se déroulait là-haut, avec des torches, des cavalcades, des étendards échevelés, comme pour des funérailles héroïques.
Les porteurs s'arrêtèrent devant la chapelle et le sacristain ouvrit les portes : l'humble autel parut, orné de statues peintes et de porcelaines dorées.
Les cheveux de Fortunade étaient retombés, balayant le sol. Des feuilles, de petites châtaignes épineuses se collaient, s'accrochaient aux mèches
noires dont le tas mouillé s'égouttait dans la poussière. Une rigole d'eau se forma tout de suite et coula jusque sous les pieds de Denise.
Mademoiselle Cayrol, écartant les femmes, était venue près du brancard. Elle tomba sur les genoux, et baisa la morte au front.
Elle se rappela, en un seul éclair, la figure inquiète de Fortunade, disant : « Je n'irai pas seule au Chastang... J'ai .peur !... » Puis l'accident inexpliqué du mois d'août, l'état maladif de Fortunade... Elle revit le tricot bleu sur la table du chalet, avec les longues aiguilles brillantes, la terrasse, le garde-fou, la fleur d'aster emportée par le courant glauque... Et la divination du drame qui s'était dénoué là, quelques minutes peut-être avant son arrivée, secoua Denise d'un sanglot profond.
Oui, quelques minutes plus tôt, elle aurait sauvé Fortunade : elle aurait lu, dans les yeux de cette enfant, la volonté tragique ; elle l'aurait déchargée du secret trop lourd, lourd comme une pierre au cou, qui l'avait entraînée parmi l'écume bondissante et le fracas furieux des cascades.
Morte, morte !... Non par le hasard d'un faux pas, non par un chagrin d'amour, — elle n'avait jamais aimé que Dieu, la chaste fille. Dieu et les pauvres ! — morte pour être allée vers celui que tous haïssaient, morte pour avoir tenté l'entre-
prise folle de sauver une âme perdue !... Perdue elle-même, sans doute, brutalement outragée, deux fois victime, elle avait payé de sa pudeur et de sa vie l'imprudence sublime de sa pitié.
Qu'elle avait dû souffrir, elle, si bonne chrétienne, pour désespérer d'elle-même et de Dieu, pour se précipiter à la mort sans confession, l'âme pesante de ce qu'elle croyait son péché !... Et de ces tortures de conscience, de cette marche à la folie qui avait duré des semaines et des mois, personne, ni la mère, ni la sœur, ni Cayrol même, ne connaîtrait jamais rien.
Personne n'avait compris Fortunade, personne n'avait entrevu sa nature véritable, son grand cœur, trop grand pour l'amour humain. Elle avait passé, pareJle en apparence aux autres filles de Monadouze, ignorante, gauche, occupée de soins vulgaires, parmi les êtres vulgaires... Bientôt oubliée, elle allait nourrir de sa substance l'herbe grasse et les racines du vieux noyer... Et Denise seule saurait quelle flamme pure s'était éteinte avec cette âme !...
Cayrol toucha l'épaule de sa fille :
— Lève-toi!... dit-il. Rentre chez nous... Je le veux... Voilà le curé qui arrive avec...
Tout près, maintenant, on entendait les cris de la mère.
Dans la soirée, Cayrol rejoignit Denise. Elle était assise près du poêle, un mouchoir sur les yeux, le dos tourné à la lampe.
Elle demanda :
— Eh bien !... la pauvre Maria Brandon ?...
— Elle a beaucoup crié... Elle s'apaise, peu à peu... Il y a des femmes avec elle, et tout ce monde s'installe pour veiller... Le curé est venu. Il a été parfait, le curé... Il n'a voulu admettre que l'hypothèse d'un accident... ou d'un accès maladif... Et il a dit les prières. Fortunade sera enterrée après-demain, en terre bénite... La Brandon, violente et orgueilleuse comme elle est, n'aurait pas supporté le scandale de funérailles sans prêtre : elle aurait quitté le pays...
— Je vais veiller avec elle...
— Non, mon enfant... Je l'ai prévenue que tu voudrais veiller et que je ne le permettrais pas... Tu as eu trop d'émotions depuis quelque temps... Reste. Demain, tu iras revoir Fortunade et tu lui porteras des fleurs... Ces femmes l'ont habillée de
blanc. Elle a sur la tête sa couronne de communiante...
— Père, je l'aimais beaucoup : ma place...
— Ta place est ici, près de moi... Je ne compte plus dans ta vie, Denise, moi qui suis vivant ?
Il s'assit près d'elle et l'entoura de ses bras :
— Chérie !... Nise !... ma petite Nise !... Soignetoi bien, je t'en conjure !... garde-toi !... Il y a tant de menaces obscures autour de nous : les maladies, la mort !... et le reste !... tous les malheurs...
Denise l'embrassa :
— Je suis forte, père, rien ne me menace... Je ' n'ai que du chagrin... beaucoup... Ces deux morts,
à si peu d'intervalle !... Deux êtres jeunes...
— L'un était condamné, chérie... L'autre... Ah ! la destinée de l'autre !... Si on savait, Denise, on plaindrait moins Fortunade... Elle a eu peur de vivre ; elle a eu tort : avant tout, on doit vivre... le temps arrange tout... Mais, étant donné son caractère, je comprends son coup de folie...
— Tu crois que...
— Et toi ?
— Oui, fit tout bas Denise, j'y ai pensé... Elle avait un secret, une déception abominable... Cet homme...
— Veydrenne ?...
— Elle ne l'aimait pas, j'en suis sûre ! Elle tâchait
de le ramener au bien, mais elle le redoutait. Que s'est-il passé?... Je l'ignore... Jamais Fortunade ne m'a fait de confidences...
— Jamais ?
— Jamais... C'était une âme fermée pour tous, ^ et, pour moi, à peine entr'ouverte... Les parents
ne soupçonnent rien ?
— Non. Ils croient à un accident. Je ne les ai pas dissuadés... Mais...
Le docteur leva les deux mains et hocha la tête.
— Toi, père, tu devines...
Cayrol hésita... Dans la cuisine, Françounette se lamentait. Sa voix de vieille montait, par instants, chevrotante, dans le silence de la maison :
— Paubra !... paubra filhota !.,. Te perdouno, lou Salvadoiir !... Per te, aquei fini !... Méritas pas de mouriy Fortunadouno ^ f...
Cayrol baissa le ton, pour dire :
— J'ai examiné le corps, étant seul, avant de donner le permis d'inhumer... Aucune trace d'agression... Il n'y a pas eu de crime... mais... Oserais- je te dire cela, chérie ? Ce sera un chagrin de plus, pour toi... Je ne l'ai dit à personne, pas même au curé... J'ai constaté un commencement de grossesse...
i« Pauvre !...' pauvre fillette!... Que le Sauveur te pardonne !... Pour toi, tout est fini !.,. Tu ne méritais pas de mourir, Fortunade !... »
Denise eut une exclamation :
— Père !... Tu t'es trompé ! Elle ! elle !...
— Je ne me suis pas trompé !... Elle était enceinte de deux mois environ, ce qui expliquerait la nature de l'accident qui a surpris tout le monde : la pauvre petite a été attaquée et violentée par un misérable... Quand elle a compris son état, avec son caractère, les préjugés campagnards, la peur qu'elle avait de sa famille, elle s'est crue déshonorée : elle a perdu la tète... Je ne l'excuse pas, certes, mais je la comprends... Ses parents, qui la pleurent, l'auraient battue et chassée... Elle n'avait pas confiance en eux. Elle ne pouvait leur demander secours... Ah ! si elle m'avait parlé !... Je l'aurais défendue contre les siens, la pauvre ! j'ai tant de pitié pour la femme qui devient mère dans l'abandon qX la douleur !... Elle est deux fois sacrée, celle-là... Et toi aussi, Denise, tu aurais défendu Fortunade !
Denise se laissa aller contre l'épaule de Cayrol : elle s'évanouissait...
Elle reprit conscience dans le cabinet du docteur. Cayrol et Françounette l'avaient couchée sur le divan, la tête à plat, son corsage était ouvert et l'odeur du vinaigre piquait ses narines.
— Là... c'est passé, dit Cayrol tendrement. Tu as été trop secouée, ma pauvre chérie : tu es à bout de forces... Ne parle pas. Dès que tu pourras
marcher, tu t'appuieras bien sur moi et tu monteras dans ta chambre...
— ■ Je peux marcher.
Elle se souleva, chancelante. Françounette prit un bougeoir pour éclairer l'escalier. Denise fut bientôt dévêtue et couchée dans son lit.
— Ne pense plus aux choses tristes... Dors, ma mignonne !
Attendri, Cayrol baisa sa fille sur les cheveux. Elle se rétractait nerveusement sous ces baisers, et fermait les paupières.
— Bonsoir, Nise, Je vais me coucher aussi : je suis bien las.
— Bonsoir, père.
— Tu es mieux ?
— Oui, mieux... Sois tranquille...
Il sortit. Denise resta étendue sur le dos, les bras allongés, rigide et pâle. Elle ne pleurait plus. Elle ne songeait plus à Fortunade... Une pensée qu'elle ne voulait pas accueillir était comme une bête noire, au vol obsédant et circulaire, qui tournait autour de son cerveau... Non, non, Denise ne voulait pas l'accueillir, cette pensée horrible, cette larve informe prête à s'installer en elle, et à devenir un monstre vivant, qui lui rongerait l'âme et ne s'en irait plus jamais, jamais...