I-a pensée rôdait, resserrait le cercle de sa
hantise, et soudain, précisée par des mots, elle devint une image, et posséda l'esprit qui la repoussait.
Denise se jeta hors du lit, les prunelles dilatées, toute sa peau devenue froide et presque granuleuse, au souffle glacé de l'épouvante... Ses dents claquaient. Ses mains tremblaient si fort qu'elle faillit lâcher le flambeau de cuivre. Elle glissa ses pieds dans ses pantoufles, jeta un châle sur sa mince robe de nuit, et descendit au rez-de-chaussée...
Cayrol et Françounette n'entendirent aucun bruit.
Parvenue dans le cabinet du docteur, Denise posa le flambeau sur la table et chercha un Uvre dans la bibliothèque.
Elle lut, fiévreusement, comprenant mal les descriptions anatomiques et les figures gravées qui ne ressemblaient à rien d'imaginable, croyait-elle, et lui inspiraient de la surprise et un dégoût apeuré.
Tout le drame sanglant de la féminité se déroulait devant ses yeux, tout le mystère des entrailles maternelles, dont Cayrol lui avait dit l'essentiel, naguère, avec respect et admiration, et qui, révélé crûment, dans ses détails, apparaissait l'épouvantable fantaisie d'un dieu pervers, une torture raffinée, inutile, lente, comme les tortures chinoises.
Le livre replacé, Denise reprit son flambeau,
remonta chez elle, et se coucha. Elle tira les couvertures jusque par-dessus sa tête, pour s'ensevelir dans le noir. Ses mains écartées n'osaient frôler son corps qui lui semblait différent, étranger, et qu'elle haïssait comme un ennemi...
Heureuse Fortunade qui reposait avec son secret mort dans ses flancs, et son front couronné de roses candides ! heureuse Fortunade qui ne s'éveillerait plus jamais !...
L'enterrement de Fortunade, le désespoir de la. famille Brandou, rémotion du village, Denise a tout vu, comme de loin... Il n'y a plus, dans cette âme généreuse, dans cette âme qui était toute à tous, aucune possibilité de s'émouvoir sur les autres.
Quel secours attendre des autres?... Impuissants aujourd'hui, ennemis demain, ils disparaissent du champ de sa pensée. La voilà seule dans l'univers, n'espérant le salut que du hasard. Son intelligence se replie et s'aiguise pour épier les moindres troubles de son corps, et, par un singulier dédoublement, il semble à Denise que ce corps n'est pas elle, mais un compagnon inséparabic à'ellôy qui l'a trahie, qu'elle hait, et sur lequel elle ne peut rien... '
Naguère, elle ne pensait pas à lui. Elle éprouvait le plaisir inconscient de la vie physique harnmnieuse, comme les beaux enfants très purs, et, comme eux, elle ignorait presque sa chair, qui ne lui donnait ni souffrance, ni volupté, ni désir...
Elle ignorait sa forme même, conciliant, avec la sévère hygiène enseignée par Cayrol, une modestie de couventine... Et c'était pour elle, maintenant, une obsession pénible, une honte, que la surveillance perpétuelle de cette matière soumise aux lois fatales du sexe, qui reçoit et développe les germes de vie comme la terre reçoit la semence, passivement.
Parfois, avec une curiosité sauvage, qui abolissait sa pudeur, et qui, ensuite, la faisait pleurer, elle considérait son corps ferme, blanc, fleuri, qui gardait ses lignes virginales, et ne livrerait son mystère qu'après tant et tant de jours... Elle guettait les douleurs légères, les malaises normaux, qu'elle croyait ressentir, à tout instant ; déçue, elle s'effrayait d'en ressentir d'autres, où elle voulait ne voir que de simples réactions nerveuses, explicables par les secousses morales des derniers mois. . .
Elle avait caché dans sa chambre le livre pris à la bibliothèque du docteur. Chaque soir, elle le feuilletait avidement. Le besoin de certitude anéantissait ses répugnances. Mais elle ne comprenait pas tout. Devenue physiologiquement une femme, et peut-être une mère, elle était encore une jeune fille. La nuit d'Arles — rapide comme le songe d'un fiévreux — ne lui avait laissé aucun souvenir précis... Elle se rappelait vaguement des
350 L'OMBRE DE UAMOUR
sensations vagues, et plutôt une anesthésie physique... Ni joie, ni douleur, — une émotion inouïe... Rien de plus chaste que ce don sans réserve... Aussi Denise ne pouvait-elle encore associer le souvenir de ce don et l'image de Jean à l'idée d'une maternité possible... Et l'idée même de la maternité n'éveillait pas en elle l'instinct maternel. Elle ne pensait pas à l'enfant qui naîtrait peutêtre, et dont l'existence était encore hypothétique... Elle pensait à l'horreur de l'attente et de la déception quotidienne. Elle ne voulait pas penser au delà.
Chaque matin, en s'éveillant, elle se disait :
« Je serai rassurée aujourd'hui. Il est impossible que cela soit... Si j'avais vécu avec un mari, j'aurais pu avoir un enfant, mais d?ns ces conditions !... Je dois me tromper !... Je me suggestionne ridiculement... »
Elle vaquait aux besognes ménagères. Son activité surprenait Françounette et Cayrol. Le travail ne la fatiguait pas ; les aliments ne lui causaient aucun dégoût. Elle était comme elle avait toujours été... A peine quelques vertiges, un peu de sueur aux tempes et au creux des mains, des envies soudaines de dormir...
« Cela ne prouve rien. Tout le monde a eu des vertiges, des sueurs, des somnolences... »
La matinée passait ainsi. Mais, l'après-midi, quand Denise se mettait à lire, ou à coudre, ou qu'elle se promenait seule, dans le jardin, la peur, tout à coup, la saisissait... Elle blêmissait, les jambes molles, le souffle coupé... Elle croyait reconnaître les indices décrits par le livre... Alors elle montait dans sa chambre, tirait le verrou, cherchait dans les descriptions médicales, dans les planches anatomiques, des motifs d'espérer et de désespérer... Elle se déshabillait violemment, étudiait sa poitrine et ses flancs... Et quelquefois elle se couchait sur son lit, les rideaux rabattus faisant l'ombre, et, sans larmes, elle balbutiait : « Oh ! Dieu !... oh ! Dieu !... » avec le sentiment d'une honte incompréhensible et imméritée qui s'abattait sur elle... Que faire?... Attendre quoi?... Chaque heure préparait la catastrophe... Quoi qu'elle fît, Cayrol saurait... Et cette idée que Cayrol saurait, était si horrible pour Denise qu'elle déchirait son oreiller entre ses dents et ses ongles pour étouffer ses cris... Non ! Il ne fallait pas qu'il sût...
Mourir ?
Fortunade était morte, et Cayrol avait su tout de même...
Et le temps vint où elle ne douta plus. Sa ceinture s'élargit, ses seins se gonflèrent comme des fruits, un cerne bleuâtre assombrit ses paupières.
Ses cheveux brillèrent moins sous la brosse. Sa chair changea de grain et de nuance. Il y eut en elle un épanouissement et une sorte de fanure délicate.
Et son caractère aussi changea, plus instable, plus craintif. Elle eut des colères subites, des accès de larmes, des stupeurs mornes.
Elle passa de longs moments au cimetière, à genoux dans l'herbe, sur la tombe de Fortunade, où se flétrissaient les chrysanthèmes.
L'arbre des morts, le vieux noyer, n'avait plus de feuilles, et son branchage, comme le lacis noir d'un vitrail, contenait les morceaux violets, bleus et roux, du paysage de novembre. Sous le ciel de fer, les oiseaux passaient en noirs triangles qui s'effilaient et ondulaient comme la queue des cerfs-volants. Le vent du nord emportait leurs appels sauvages.
Denise, se relevant, tressaillait du même désir qui palpitait dans les fortes ailes, dans les cous tendus des migrateurs. Partir ! Aller vers la lumière, vers les pays inconnus et les visages nouveaux, recommencer la vie !...
Mais, autour d'elle, les collines mouillées dressaient leurs parois, et devant elle se creusait le gouffre. L'horizon était fermé, comme l'avenir. Ses pieds même semblaient rivés au sol, retenus
par la puissance magnétique des morts qui l'attiraient... Retombée à genoux, elle entendait Fortunade et Jean qui l'appelaient à travers la terre.
Si fort était en elle l'instinct de vivre, qu'il faisait taire ces voix. Elle déracinait ses pieds du sol funèbre où ils semblaient enfoncés déjà, et, les yeux détournés de l'abîme, elle se réfugiait dans sa maison... Alors Fortunade venait s'asseoir en face d'elle, dans l'embrasure profonde de la fenêtre ; et, la nuit, Denise entendait Jean soupirer de l'autre côté du mur...
Décembre... Les veillées recommençaient chez la Brandon, et les garçons couraient, le soir, de village en village, pour sonner V Avenamen. Comme l'année précédente, Denise travaillait près du poêle de la salle à manger, et regardait le crépuscule précoce bleuir les mousselines sur les vitres, quand on allumait la lampe.
Elle n'avait pris aucune décision. Une immense lassitude de corps et d'âme la tenait engourdie, dans l'attente, et elle souffrait beaucoup moins, maintenant, parce qu'elle avait épuisé, pour quelque temps, sa puissance de souffrir.
Et puis, vers la mi-décembre, quand sa maternité ne fut plus une certitude théorique, mais une réalité tangible, et que son corps se transforma,
et qu'elle sentit le poids presque insensible et le
frisson de l'enfant, elle s'éveilla comme d'entre les morts, et se reconnut, étonnée d'avoir reconquis son âme d'autrefois, son âme droite, courageuse et résignée. Elle n'espéra plus le salut d'un caprice de la nature. Le sentiment de sa responsabilité, la volonté de faire son devoir, lui rendirent des forces pour les épreuves prochaines.
Elle commença de penser, non plus à elle, non plus même à Cayrol, mais à l'enfant. Elle commença de le créer, dans son imagination, ainsi qu'elle le créait dans sa chair ; elle lui prêta une forme et une sensibilité. L'amour maternel, qui , couvait en elle depuis l'adolescence, éclata tout à coup, absorba la douleur dans son rayonnement, consuma l'égoïsme à sa flamme.
Mère !... Le corps fécondé que Denise regardait avec peur et dégoût, avec haine ! elle le touchait maintenant comme une chose sacrée. Elle ne pouvait admettre qu'il fût moins pur qu'autrefois, ce corps qui n'avait connu de l'amour que le sacrifice physique, et qui allait connaître les supplices d( l'enfantement. Elle oubliait la nuit d'Arles ; elle oubliait Jean. Il lui semblait que sa virginité, par miracle, fleurissait en maternité. Et si Cayrol n'avait pas dû souffrir, elle se fût trouvée heureuse malgré tout...
Mais il y avait Cayrol !... Et Denise, en pensant
à lui, redevenait une créature écrasée, déchirée, sans courage...
Il n'était pas un père de comédie. Il ne débiterait pas à sa fille humiliée des tirades sur l'honneur du nom ; il ne la chasserait pas, d'un noble geste, elle et son bâtard !... Bien qu'il fût très attaché aux traditions et qu'il eût le culte de la famille, Cayrol était plein de pitié pour la femme et pour la mère.
Il avait dit maintes fois qu'il saluait avec respect toutes les femmes enceintes, comme faisaient les vieux Romains de la République, sans demander si le drolle était légitime ou non. Toute plaisanterie sur les choses de la maternité l'irritait, telle une sottise un peu lâche. A son goût, la plus belle œuvre d'art était moins belle qu'une jeune mère allaitant un nouveau-né...
Lui qui n'accablait pas les bergères séduites, qui s'entremettait auprès des parents pour assurer leur pardon à la fille abandonnée, qui, vingt fois, avait payé de sa bourse la pauvre layette d'un gamin sans père, lui qui eût défendu et sauvé Fortunade, il ne repousserait pas sa fille ; il la sauverait, elle aussi !
Mais au prix de quelles douleurs, et dans quel naufrage de sa fierté paternelle, de sa confiance, de sa tendresse !...
« Il faut que je lui parle ! il le faut ! pensait Denise quand elle était seule. Le jour viendrait où, de lui-même, il découvrirait notre malheur... Si je vais à lui, humblement, il n'aura pas moins de chagrin, mais il sera mieux disposé au pardon... »
Elle se retrouvait devant Cayrol, à cette heure d'après dîner qui les réunissait toujours et qui favorisait l'effusion et la confidence, et, quand elle regardait l'honnête visage de son père, les cheveux gris sur le front bossue, les yeux francs, la bouche grosse et bonne sous la moustache gauloise, elle se disait : « Je ne peux pas... Il me serait plus facile de mourir. »
Elle parla pourtant, un soir...
Dans le cabinet de travail aux tentures vertes, flambait le feu de bûches et de brandes. Cayrol, qui parcourait un journal de médecine, leva soudain les yeux sur Denise et l'observa.
Assise, vêtue d'un peignoir ample, les coudes sur les genoux, le menton sur ses mains jointes, elle contemplait le feu dont le reflet l'enveloppait toute d'ombres et de lueurs qui frissonnaient.
— A quoi songes-tu, chérie ?
— A rien...
— Ne mens pas : tu es soucieuse ; je l'ai bien vu... Ah ! Denise, tu ne seras donc jamais consolée !...
Il ajouta plus bas :
— Je connais le secret de ton cœur, ma pauvre fille. C'est la première fois que j'y fais allusion, parce que j'ai respecté ta peine... Ceux qu'on a aimes et perdus, on les pleure, on leur rend un culte de souvenir ; mais on se doit aux vivants... Les morts sont morts, Denise : ne regarde pas toujours vers les tombes. Regarde, devant toi, la vie... Elle peut être belle et bonne, si tu l'acceptes d'un cœur fort. Consens à être heureuse. Je t'y aiderai... Ce n'est pas impossible...
— C'est impossible î
— Comme tu dis cela î
— Père... tu crois savoir... tu crois !...
Elle courba la tête, d'un air si douloureux que Cayrol sentit entre elle et lui comme le vent d'une aile noire, l'appréhension du malheur. Ce secret de Denise, qu'il croyait connaître, l'effraya... Il fut, une seconde, faible et tremblant... Il eut peur des mots qu'elle allait prononcer, et qui peut-être changeraient leurs cœurs, leurs rapports, leur avenir, les bases même de leur existence comnmnc.
Mais il se ressaisit promptement. Il prit les mains de sa fille, la força de s'approcher, tout contre lui, et, d'une voix grave :
— Denise, il faut parler. Il faut dire, sans
retard, sans détours, sans réticence, ce que tu as à dire et que je ne devine pas.
Elle eut un sanglot :
— C'est trop dur, pour moi, pour toi... Père, oh ! père !...
— Ton père, oui, et ton ami, et ton protecteur... Que crains-tu de lui ? Si tu avais commis une mauvaise action, il serait moins sévère pour toi que toi-même... Aie du courage... Ayons du courage...
Éclair dans le ciel obscur, le pressentiment passa encore, révélant le malheur tout proche.... Cayrol murmura :
— C'est à cause de Jean Favières ?...
— Oui.
— Je m'en doutais... Tu as fait une grande folie, n'est-ce pas?... Tu as écrit des lettres à ce jeune homme... On les a trouvées... Tu es inquiète ?
Dans sa candeur, il n'imaginait pas autre chose que cette puérile histoire de lettres compromettantes... Denise répondit :
— Non... Toutes mes lettres m'ont été retournées.
— Par lui ?
— Par sa vieille servante : il avait donné des ordres.
— Elle te les a envoyées... après?...
— Oui... après...
— Et personne n'a rien su de votre... affection ?
-^ Personne.
— Alors, que crains-tu ?
— Tout...
— Tout?... Que veux- tu dire?... Parle!... parle donc !
Elle était debout, il la tenait par les poignets, comme une prisonnière, et il la serrait avec une force dont il n'avait pas conscience. La colère grondait dans son sang. Sous le médecin, sous le philosophe, le paysan se réveillait, encore imbu du vieux dogme de l'autorité paternelle...
— Parle !
— Pas comme ça...
— Tu as peur de moi ?
— Oui...
— Denise !
Il lâcha les poignets meurtris, et Denise, dont il soutenait presque tout le poids, tomba sur les genoux et ne se releva plus. Cayrol eut honte de son emportement, et la vue de sa fille, ainsi humiliée à ses pieds, pâle, malade, dissipa sa colère.
Il recula vers la table, heurta le fauteuil du pied et le repoussa. Soulagé par ce geste violent, il revint vers Denise.
— Allons !... ne perdons pas la tête, tous deux... Nous nous exagérons, probablement, la gravité des circonstances... Viens, ma petite Denise, là...
36o L'OMBRE DE L'AMOUR
Reprenons l'entretien affectueux que ma colère a interrompu...
Il se rassit.
— Viens î
Elle ne bougeait pas.
— Tu ne veux pas te lever?... Tu veux rester ainsi, comme une pauvre criminelle ? Petite, mets ta tête sur mon épaule... et parle-moi, tout bas, à Toreille... Tu aimais Jean ?
— Il m'aimait...
— Mais toi... toi?
— J'ai cru...
, — Tu as cru l'aimer ?... Tu avais pitié de lui ?...
— Oui...
— Et il voulait ton amour ?
— Oui...
— Je ne m'étais donc pas trompé !... Pourquoi n'as- tu pas été plus sincère ?...
Elle balbutia :
— Tu l'aurais renvoyé d'ici plus tôt ; tu lui aurais fait comprendre que... jamais...
— Que jamais tu ne l'épouserais?... Oui, je le lui aurais fait comprendre... Il aurait eu du chagrin... et puis, il se serait consolé...
— Non.
— Qu'en sais- tu ?...
— Il m'aimait trop. .
— C'est toi qui l'aimais trop.
— Peut-être...
— Mais pourquoi?... Mais qu'avait-il donc, ce Favières ?...
— Il était si malheureux î...
— Il ne te méritait pas... Non, non, tu ne me feras jamais accepter l'idée que...
— Père, il est mort.
— Oui, la mort détruit tous les griefs et toutes les responsabilités... Je serais mal venu à m'irriter contre un fantôme... Mais l'œuvre du mort lui survit, Denise !... Le mal qu'il t'a fait dure encore... Ah ! comme ce Favières t'a troublée profondément !...
— Il ne savait pas... Il était si heureux d'espérer, si confiant en ma promesse !... Il avait une bonne volonté si touchante !... Ne l'accuse pas ! Moi seule ai péché contre toi... Je suis responsable...
— Enfin! que s'est-il passé entre vous?... Tu parles de « promesse »...
Blottie contre les jambes de Cayrol, cachant sa figure dans la poitrine robuste où le cœur battait à larges coups, elle avoua les secrètes fiançailles.
— Alors, tu l'aimais ?
— Je ne l'aimais pas d'amour... Je me trouvais engagée peu à peu, par la force des choses... Et je savais que l'engagement était fictif, que Jean ne
m'épouserait pas... Cette aumône d'illusion que je lui faisais...
— Tu mentais à lui comme à moi.
— Hélas !
— Il savait que je te refuserais à lui !... Il connaissait mes opinions sur le mariage... Donc il était conscient de son vilain rôle...
Pour excuser Denise, le docteur accusait Jean...
— Ne parle pas ainsi de lui ! Tu es injuste. Il voulait te demander ma main : je l'ai persuadé d'attendre... Et toi-même, tu lui affirmais qu'il guérirait... Tu le trompais, toi aussi, par bonté d'âme... Père, tu l'as dit : les morts sont morts. Ne mêlons pas Jean à ce débat... Je suis seule en cause, seule, seule !
— Tu m'as menti, pendant des mois !... Tu as pu me mentir !... Et j'avais confiance en toi ! je t'appelais « mon amie 5>... Tu me regardais avec tes yeux purs ; tu ne rougissais pas, lorsque je m'asseyais entre toi et Favières... Et je commençais à te perdre... et je t'ai perdue tout à fait... Je le sens... Tu n'as plus la même âme...
Il eut un retour de colère :
— Que s'est-il passé, quand tu l'as revu, quand tu es allée en Provence ?... Réponds !... Tu me fais mal, en te taisant... Je vais supposer des choses absurdes... Empêche-moi d'y penser... Parle !...
Sa violence se brisa tout à coup :
— Parle !... Quoi que tu aies à dire, j'en souffrirai moins que d'attendre... de soupçonner... Je serai bon pour toi, je serai doux... Aie pitié de moi... rassure-moi !... Je t'ai toujours chérie... Je ne veux pas que ma pensée même t'offense... Ma fille !
Il tremblait tout entier. Denise l'étreignit :
— Père !... Il faut que je te fasse souffrir !... Et je ne peux pas... Je suis trop punie !... Toutes les expiations, je les accepte, mais pas celle-là, pas ta douleur... Père !... père !...
— Ma petite !... mon enfant !... Qu'as-tu fait ?
— Je suis malheureuse... Il n'y a pas de créature plus malheureuse... Je suis épuisée... je meurs... Ne m'accable pas... Père !... père !... Sauve-moi !...
Elle jeta cet appel au secours avec un accent qui remua Cayrol jusqu'aux entrailles.
— Je te sauverai, ma chérie... Mais de quoi?... Qui te menace ?... Quel danger ?...
— Tu aurais pardonné à Fortunade, si elle avait été ta fille... Tu l'as dit... Eh bien...
Il comprit :
— Toi !... toi... tu es...
Il ne proféra pas de malédiction. Il n'eut pas de geste tragique. Son visage devint si blanc que ses
cheveux gris, sa moustache parurent sombres... Puis un froid étrange sur la peau, la vue qui se brouille, la lampe qui danse, le sol qui fuit... Dans le silence, monte la grande vague de la douleur... Cayrol la sent venir, cette douleur inouïe, avec une sorte d'espoir de lui échapper... Il a le cauchemar... il va s'éveiller...
Il ne s'éveille pas. Et la douleur vient...
Quelle est cette femme, prosternée entre ses genoux et qui se laisse aller contre lui en criant des mots incompréhensibles, si lourde qu'elle lui écrase le cœur?... Visage convulsé, flanc gonflé sous l'ample robe noire, elle ressemble à Denise vieillie, malade, mais elle n'est pas Denise... Cayrol ne peut pas croire qu'elle soit Denise... Il voudrait lui échapper, l'ôter de lui... Elle soulève sa tête, que le feu éclaire de bas en haut. L'ombre la défigure... Mais elle dit :
— Père !...
C'est Denise... Meurtrie, souillée, car il la sent souillée, en ce moment où son instinct d'homme et de père domine sa raison ; il la reconnaît pourtant. Comme elle s'attache à ses vêtements, comme elle crie : « Sauve-moi ! » comme ses mains sont prenantes et tenaces ! Si Cayrol se lève, il la traînera toute après lui... Ainsi le fruit pend à la branche qui le porte et qui l'a nourri de sa
sève. Jamais Cayrol ne déliera ces mains crispées ! jamais il ne rejettera le fardeau de cette vie née de sa vie !... Et, voulût-il faire le geste qui repousse, il fera, contre sa volonté, le geste paternel, qui protège.
Une voix gémit. A des sanglots, à des fragments d'aveux, se mêle le nom de Fortunade :
— Je serais morte comme elle, si je n'avais pas cru en toi... Sauve-moi ! sauve-nous !... L'enfant...
Cayrol pleure...
Le crépuscule du matin hésitait dans les rideaux. Sur la table, une bougie achevait de se consumer, et la petite flamme, au ras de la bobèche, vacillait, ternie par la vapeur grisâtre qui, peu à peu, remplaçait la nuit.
Denise eut un faible mouvement... Quelqu'un s'approchait de l'alcôve. Elle sentit le poids d'un regard, et souleva, sur l'oreiller, son front qu'oppressait la migraine.
Le contour de ses joues, aminci déjà, semblait changé depuis la veille ; les pommettes s'exagéraient sous les paupières largement cernées de bleu, et les globes des yeux, striés de filets sanglants, apparaissaient entre les cils humides. La double lueur du jour gris et de la flamme jaunâtre blessa ces pauvres yeux qui ne pouvaient plus pleurer, et Denise détourna la tête. •
Cayrol murmura :
— Je suis venu. Je souffrais trop, seul, dans ma chambre... Peux- tu m ' écouter ?
— Oui.
— > Tu dois être brisée...
— Oui.
— Préfères-tu attendre pour savoir ce que j'ai résolu ?
— Je préfère le savoir, maintenant.
Il s'assit sur le bord du lit :
— Je ne te ferai aucun reproche. A quoi bon ?... Et je ne pleurerai pas... Vaines sont les récriminations et les larmes devant le fait accompli... Je ne t'ai pas accablée, hier soir, dans la première stupeur ; je ne t'accablerai pas, ce matin, après réflexion. Sois rassurée...
— Tu me pardonnes ?
— Je te pardonne tes mensonges... Le reste, tu te le pardonneras à toi-même, si tu peux... Il te faudra du temps... toute la vie... Et quant à oublier, nous n'oublierons pas, ni l'un ni l'autre, mais nous vivrons comme si nous avions oublié... A présent, dis-moi, que veux-tu faire?...
— Ce que tu voudras ; je n'ai plus de volonté. Ordonne : je t'obéirai strictement.
— Tu ne peux pas rester à Monadouze : j'ai résolu de t'envoy^r à Paris. Ton oncle s'occupera de toi. Il a sa part, lui aussi, dans notre malheur... Naturellement, je resterai ici ; je me dois à mes malades... et nous ne sommes pas riches.
— Je ne t'imposerai pas une charge nouvelle, père... Je travaillerai...
— A quoi ?.. Tu n'as pas de métier.
— Une femme courageuse peut toujours gagner sa vie et celle de... de son enfant.
Le docteur haussa les épaules.
— Tant que je vivrai, tu n'auras besoin de rien. Après moi, tu auras le strict nécessaire, pas plus, pas moins. Quant à... l'enfant... je crois qu'il est inutile de faire des projets à longue échéance.
Denise s'émut :
— Pourquoi ?
Elle passait ses mains sur ses yeux presque aveugles et sortait de sa torpeur. Elle dit :
— Je ne l'abandonnerai pas.
— Qui te parle de l'abandonner ? Tu supporteras... nous supporterons... toutes les conséquences de... ta faiblesse... S'il vit, nous le placerons entre des mains sûres, et, plus tard, nous le prendrons avec nous... Ne me remercie pas : c'est notre devoir absolu...
— Le mien, pas le tien...
— Le nôtre.
— Une fille de mon âge est seule responsable de ses actions...
— J'aurais dû mieux te connaître et mieux
veiller sur toi... Ne discute pas !... Non !... Assez sur ce sujet...
Il ne s'attendrissait plus. Sa voix était calme, sèche, parfois impérieuse.
— J'ai dit : « Si l'enfant vit J>, mais je ne crois pas qu'il vive... Il faut que tu saches cela : l'enfant d'un moribond a peu de chances de résister... Et, s'il résiste, il sera en état d'infériorité, vis-à-vis des autres... Et c'est déjà le châtiment de la femme qui l'a conçu... Tu ne ressemblais pas à ces jeunes filles de la bourgeoisie qu'on élève avec des préjugés et des romances. Tu savais ce qu'il y a sous ces mots : « amour », « mariage », « maternité »... Je t'avais enseigné les devoirs de la femme envers la race... Les autres, qui se laissent séduire, et qui deviennent mères d'enfants dégénérés, ont l'excuse de leur ignorance... Cette excuse, tu ne l'avais pas...
Elle dit :
— Je connais mes torts... Je les expierai... mais il faut que mon enfant vive.
— Que sera-t-il, cet enfant !
— Sain ou malade, il sera mon enfant... Je me dévouerai à lui. A force d'amour, je le sauverai... Je suis robuste ; j'ai un sang pur, le tien : il vivra !... Je veux qu'il vive...
— Un jour, tu te rappelleras mes paroles...
— J'accepterai des reproches, des injures même...
Mais cela !... cette prophétie de mort... Elle me révolte... Je la repousse... Ne la répète pas...
Dressée sur son lit, dans une agitation convulsive, elle se tordait les bras :
— Non !... non !... pas ça !... Je veux qu'il vive... Toi, tu le détestes... tu le renies... Mais moi, je suis la mère... Tu n'empêcheras pas que je sois la mère...
— Pauvre malheureuse ! dit Cayrol.
Son énergie céda, un instant, à la pitié... Il se mit à marcher par la chambre, le dos arrondi, la tête basse, et Denise vit le brusque vieillissement de son allure. Le choc du malheur l'avait trop courbé : il ne se redresserait iam.ais comme autrefois...
Une nuit l'avait fait sexagénaire.
Il revint vers l'alcôve. Denise mit son bras nu sur ses yeux. Cayrol la considéra en silence, et se souvint qu'elle était une malade, et qu'il était un médecin. Des questions lui montaient aux lèvres, qu'il n'osait proférer.
Il demanda :
— Es-tu sûre de ton état ?...
— Sûre...
— Il y a... trois mois ?...
— Oui...
— Ne t'effraie pas. Ne sois pas nerveuse. Je parle en médecin... Il faut bien que je te soigne... Qu'as- tu ressenti ?...
Elle balbutia :
— Non... pas à toi... je n'ose pas parler de ces choses... à toi... J'ai honte...
Un douloureux désir de savoir se mêlait à la pudeur paternelle... Cayrol regarda le corps voilé par les couvertures, qu'il devinait plus ample, déjà un peu déformé.
— Maintenant, dit-il, il ne faut plus penser qu'à ta santé... Ne pleure plus. Sois en paix, ma fille...
Albert Lapeyrie attendait les nouvelles, dans iz petite pièce aux murs laqués, aux meubles verniS; crûment éclairée par la grande porte-fenêtre.
La maison de santé, que dirigeait la doctoresse Kousmine, était discrète et blanche entre les massifs d'arbrisseaux, lilas, aubépines, troènes, qui, Tété venu, l'entouraient de iieurs, sans intercepter la lumière. Au delà de la grille, le quai du Quatre- Septembre élevait ses peupliers, et la Seine, grise sous le ciel gris, embrassant de vertes îles, reflétait les arches du pont de Boulogne et les coteaux de Saint-Cloud.
La doctoresse entra, vêtue encore de sa blouse en grosse toile. Petite, avec un front bombé, des yeux pâles, un sourire doux et le teint lacté des Russes blondes, elle paraissait très jeune.
Lapeyrie demanda :
— C'est fini ?
— Non. Ça commence...
• — Et ça durera ?...
— Qui peut le dire ?...
— Deux heures, ou douze heures ?...
Marfa Kousmine sourit :
— Plutôt douze heures que deux heures, et, sans doute, plus de douze heures...
— C'est effrayant.
— C'est très normal.
— Et tout va bien ?
— Tout va très bien, pour la mère...
— L'enfant vit ?
— Oui, certes, mais il sera très petit, et son cœur bat faiblement... Peut-être le sauveronsnous.
Lapeyrie soupira :
— Devons-nous souhaiter qu'il vive?... Je ne sais...
— La tuberculose n'est pas héréditaire, mais le malheureux être, fils et petit-fils de phtisiques, risque fort de devenir phtisique à son tour... Et, s'il arrive à l'âge d'homme, ses enfants seront, comme lui, des victimes toutes prêtes pour le fléau... Ils empoisonneront la race...
— Vous parlez comme mon beau-frère Cayrol.
— Votre beau-frère est médecin : il ne peut se faire aucune illusion sur la santé de son futur petitfils...
— Il a dit à sa fille ces vérités cruelles !
— Pour la préparer à un nouveau malheur.
— Et pour la punir.
La doctoresse protesta :
— Non, monsieur, non. J'ai vu le docteur Cayrol, quand, sur votre conseil, il m'a confié madame Denise. Nous avons causé longuement. Il a plus de chagrin que de colère... Je comprends son état d'esprit. La faiblesse de sa fille lui est douloureuse comme une trahison... Et il revendique pourtant une part de responsabilité !..,
— Il a donné à sa fille d'affreux remords. Rappelez-vous son désespoir morne, quand nous vous l'avons amenée.
— Elle avait des remords... à cause de l'enfant.
— Elle est beaucoup plus calme, depuis quelques semaines.
— Savez- vous pourquoi ?
— Elle entrevoit la délivrance ; elle se résigne au risque de perdre l'enfant...
— Au contraire !... A mesure que le temps approche, elle se persuade que nous nous trompons tous, que l'enfant vivra. Son instinct de mère s'insurge contre les prophéties de mauvais augure. Elle puise sa confiance dans la tendresse inouïe qu'elle éprouve, déjà, pour ce petit... Et, ce qui vous paraîtra singulier, elle ne parle jamais du père... L'aimait-elle réellement ?
— Qui sait ?
— Si elle l'aima jamais, elle l'oublie... L'enfant accapare tout son amour... Elle coud et brode pour lui ; elle m'a demandé de beaux livres pour y trouver des pensées hautes et sereines ; elle se plaît à regarder les fleurs, les jolis enfants... Et cette pauvre femme emploie ainsi toute sa volonté à n'être pas trop malheureuse ; cela ferait du mal au petit !
— Quelle déception pour elle, si...
— J'en frémis ! dit Marfa Kousmine.
Ses yeux bleu pâle, aux paupières un peu rouges, étaient comme embués par des larmes.
— Quelle horrible histoire ! dit-elle, avec une émotion qui toucha M. Lapeyrie. Vraiment, il nous faut enseigner aux malades leur devoir qui est de respecter la vie intacte et saine : votre filleul a été un criminel.
— Un criminel inconscient...
— L'homme est lâche devant la mort ; la femme est lâche devant la souffrance de l'homme. La pitié devient complice de l'égoïsme... Et des malheureux sont condamnés à naître...
— Vous n'empêcherez jamais ceux qui souffrent d'être égoïstes, et celles qui aiment d'être faibles... Les femmes sans amour et sans enfants, si elles ont de la tendresse inutile plein le cœur, la porteront toujours aux déshérités.
La doctoresse se récria :
— Ce n'est pas supprimer la pitié que de la rendre clairvoyante... Croyez- vous que je ne sache pas compatir à toutes les misères, physiques et morales? Une femme médecin qui aurait l'âme dure serait un monstre... Il y a dans nos âmes une source de tendresse et de compassion qui coule, largement, pour tous les misérables... Mais ce sentiment, en aucun cas, ne doit, ne peut devenir de l'amour...
— En aucun cas !... Vous êtes sûre de vous, mademoiselle ?
— Très sûre...
— Vous n'avez pas été éprouvée !
— Je l'ai été peut-être, et peut-être me suis-je vaincue... Ce qui m'a préservée de la déviation sentimentale, c'est...
— Votre expérience de médecin ?
— C'est mon amour des enfants. Plutôt renoncer au mariage que de mettre au monde des créatures dégénérées...
— Vous n'êtes pas une amoureuse...
— Je serais une bonne épouse... Du moins j'essaierais de l'être... Voulez-vous voir madame Denise ?
— Très volontiers.
Marfa Kousmine reboutonna la blouse de toile
UOMBRE DE L'AMOUR 377
qu'elle avait ouverte sur sa robe noire. Alerte, résolue, légère, elle guida M. Lapeyrie par les escaliers et les corridors. Des infirmières passaient, portant des poupons.
— Ce sont « les grands ?>, dit mademoiselle Kousmine. Ils ont trois, quatre, cinq mois... Leurs mamans prolongent ici une convalescence un peu tardive...
— Vous les aimez tous ?
— Je les aime tous.
Elle allait, si jeune avec sa taille mince et ses cheveux cendrés, que M. Lapeyrie pensa :
« Non, ce n'est pas une amoureuse, mais c'est une femme, malgré ses diplômes... Denise est en bonnes mains... »
Denise tricotait une brassière, assise dans un fauteuil, près d'un berceau. La chambre laquée avait la nuance des perce-neige, ce blanc verdi très doux pour les yeux, et qui repose la pensée. Les rideaux imprimés de feuillages, le Ut étroit, les nattes écrues jetées sur le carreau, composaient une gamme de couleurs où dominaient les blancs et les verts. Et la bercelonnette vide, avec ses mousselines croisées sur la nacelle, était au milieu de cette chambre comme un œuf blanc dans un nid de pâles roseaux.
La longue natte de Denise tombait sur son pei-
gnoir. L'ovale aminci de sa figure, l'expression de ses yeux baissés et de sa bouche sérieuse, lui donnaient un air de madone primitive. Quelque chose de virginal se mêlait encore à sa gravité maternelle et son oncle la considéra avec un respect attendri.
Jamais elle ne s'était plainte ; elle acceptait la douleur, comme une rançon qu'elle payait au destin. Tous ses actes, tous ses désirs étaient subordonnés à l'intérêt de l'enfant. Pour lui, elle s'était contrainte à cette attitude sereine, et, à force de paraître calme, elle s'était calmée. Après tant de secousses qui avaient fait dévier son caractère, là maternité la rendait à la loi profonde de sa nature.
Elle s'informa de son père, qui ne lui avait point écrit depuis quatre jours. Lapeyrie montra, une lettre reçue le matin : « Veydrenne était en prison pour cinq ans... Le vieux metje venait de mourir. Madeleine Brandon épousait Lionassou du Bourg d'Eyrein... Il y avait beaucoup de rougeoles et de grippes... »
Des sentiments intimes de Cayrol, pas un mot. Lui aussi, avait la pudeur de sa tristesse : il affectait une résignation qui cachait les révoltes de son cœur et les angoisses de sa paternité.
Denise murmura :
— Quand reviendrai- je à Monadouze ?
Elle revoyait la maison coiffée d'ardoise écailleuse, le jardin où fleurissaient les poiriers, la gorge de la rivière, les collines bleuâtres entrecroisées jusqu'à l'horizon du Lot. Elle revoyait Jean Favières, sur la chaise longue, et les droites qui chantaient l'alleluia pascal... C'était un jour comme celui-ci : pluie et soleil mariés dans un ciel d'azur et de nuages...
Un soupir gonfla son sein... Paix aux morts! Son regard s'arrêta sur le berceau.
Une vie languissante s'agitait en elle : Denise souhaita qu'elle fût moins légère à son flanc, moins chétive, cette vie déjà menacée... Le froid de la peur passa sur sa nuque... Elle mordit ses lèvres.
— Vous souffrez ? dit Marfa.
— Non...
Mais une douleur franche, qui la saisit aux reins, lui arracha un cri.
— Si, je souffre... Cela recommence.
Lapeyrie demanda :
— Tu n'es pas effrayée ?... Tu sais qu'il n'y a aucun danger pour toi... Tu as confiance en mademoiselle Kousmine ?
Denise répondit :
— • Prévenez mon père... Je voudrais le voir.
38o L'OMBRE DE L'AMOUR
L'enfant naquit, le lendemain, au crépuscule. Mais quand Etienne Cayrol arriva, le fils de Jean Favières avait rejoint Jean Favières.
Et bien des jours passèrent encore, et Denise, devenue l'ombre de l'ancienne Denise, consentit à vivre, pour Cayrol...
Ils quittèrent Boulogne, vers la mi-juin. Marfa Kousmine pleura en embrassant Denise:
— Rappelez- vous que je suis votre amie, que ma maison est la vôtre... Si jamais vous êtes seule, sans devoirs et sans affections, venez... Nous travaillerons ensemble... Il y aura toujours ici des mères malheureuses à secourir, des enfants à soigner...
Denise la remercia :
— Si j'étais seule, je resterais. Mais, tant que mon père vivra, je serai près de lui. Il faut que je lui refasse un bonheur, avec les morceaux de nos vies... Plus tard, vous et moi, nous nous reverrons peut-être...
A Monadouze, Françounette se récria lorsqu'elle aperçut Denise, si maigrie que ses robes d'autrefois flottaient sur son corps. La tresse blonde, moins épaisse, avait perdu le beau reflet roux et l'éclat soyeux de naguère.
Le lendemain, quand les malles furent défaites, quand chaque objet eut retrouvé sa place, et que
la maison eut repris son aspect coutumier, Denise s'assit, dans la salle à manger, près de la fenêtre, les pieds sur un escabeau, l'aiguille aux doigts.
L'horloge battait, cœur paisible de la vieille maison. Sur la boiserie grise, entre les têtes de chevreuils, les lithographies surannées s'effaçaient dans leurs cadres. Les roses dorées du baromètre, à contre-jour, brillaient doucement.
La rumeur des cascades emplissait le chaud silence du soir d'été.
Denise, en fouillant la boîte à ouvrage, fit tomber un dé d'acier, rongé de rouille, qui tinta sur le carreau.
Cayrol, qui entrait, ramassa ce dé.
Il dit à sa fille :
— Ce n'est pas le tien.
Elle avait au doigt le dé d'argent, un peu usé, qui venait de sa mère et de son aïeule. Elle l'ôta et prit l'autre dé, qui était celui de Fortunade.
Une larme glissa sur sa joue. Le front baissé, elle se mit à coudre, comme autrefois...,. I 906-1 909.