‹ L'ombre de la croixChapitre 13 sur 15 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

CB jour-là, dans la synag^ogue jonchée de paille et toute étincelante des beaux cierges de l'àme, se déchaînait depuis vingts quatre heures la confession d'Israël. Une fois de plus, le vieux peuple qui inventa l'angoisse du péché, le Dieu toujours en courroux, le rachat par la pénitence et le jeûne, s'abandonnait à sa vieille passion pour l'humiliation, le repentir et la plainte. Dix fois depuis la veille, la farouche prière Al h'eth avait retenti sous les voûtes, rythmée par le bruit sourd des poings sur les caftans. Et maintenant, avec la nuit tombante, résonnaient les harmonies angoissées de la prière Neïla.

Cette prière n'est pas récitée par le Hazën, le ministre officiant qui conduit le chœur

des prières, mais par le personnage réputé le plus pieux de la Communauté. A Bels, depuis bien des années, c'était le Sofer qui la disait. A mesure que se déroulaient les strophes de la prière sublime, sa voix, d'abord submergée par la basse profonde des Juifs qui raccompagnaient en sourdine, retrouvait la vigueur de la jeunesse, descendait dans les gouffres de la lamentation et montait tout à coup percer les sept régions du Ciel. Qui n'a pas entendu, à cette heure crépusculaire, dans une synagogue de l'Europe orientale, chanter cette prière Neïla par un de ces vieux chantres d'Israël dont la gorge roule des sanglots ; qui n'a pas entendu ces artistes de la plainte et du gémissement, ces rossignols de la douleur; celui-là pourra se pencher pendant des jours et des jours sur les livres d'Israël : il n'aura pas senti pénétrer jusqu'à son cœur, à travers les siècles et les siècles, le véritable accent de la Judée, la voix de Jérémie, de Job et d'isaïe...

Jamais prière plus ardente n'avait jailli des lèvres du grand Sofer de Bels; jamais son cœur

fidèle n'avait été plus près de Dieu. Mais la mort est près de la vie, le péché touche à la vertu. Job, au sommet de la grandeur, est jeté sur le fumier; Moïse, du haut de la montag^ne, voit Chanaan qui lui échappe... La prière achevée, Reb Eljé Lébowitz lève au bout de son bras la corne à bout d'argent Mais à cette minute terrible où nul sen timent égoïste ne doit rester au cœur d'un sonneur de schofar, à cette minute décisive où le meuglement sacré doit porter aux pieds du Seigneur toute la misère d'Israël et la détresse de tous les lieux du monde où par la maladie, par le deuil et l'angoisse, un Juif expie, son péché, Reb Eljé ne pensa ni aux Juifs de Bels, ni à ceux de Pologne, ni aux Communautés d'Allemagne et de Russie, ni à celles plus lointaines d'Amérique et d'Asie, ni à celles, chères entre toutes, restées au pays des Ancêtres, près du mur du Temple écroulé : il ne pensa qu'à son enfant... « Maître du Monde ! s'écria-t-il dans son cœur. A l'heure sublime du Pardon, je veux faire monter vers Toi un appel si puissant, que toutes les faute»

if

ancienne», connues ou inconnues, pour lesquelles souffre mon enfant, seront effacées sur ton Livre. Et tu lui permettras de vivre, pendant des jours et des années encore, cette vie qui est si belle sous ton joug, ô Éternel!... » Un long mugissement emplit tout le Saint- Lieu. Jusqu'au fond de sa poitrine, le vieillard va chercher ce qui lui reste de souffle pour soutenir, le plus longtemps possible, ce dernier, ce suprême appel à la miséricorde divine. Les veines de son cou se gonflent, ses yeux s'injectent de sang, le souffle expire dans sa gorge. Il s'appuie pour ne pas tomber à la rampe de l'almémor...

Autour de lui, la multitude enivrée poussait des clameurs de délivrance. L'éternelle folie d'Israël, la frénésie des hurlements ressaisissait la synagogue. Et ce qui ajoutait encore à l'allégresse de tous ces gens, qui depuis vingtquatre heures ne cessaient de hurler, de prier et de gémir, c'est que dehors étincelait la lune et qu'ils allaient pouvoir offrir à l'Éternel l'hommage d'un nouveau délire.

Jadis, lorsque la lune brillait, comme ce

soir, à son second quartier, on sacrifiait dans le Temple deux jeunes taureaux, un bélier et sept agneaux d'un an et sans défaut. Aujourd'hui, le Temple est détruit : on n'offre plus que des prières. L'immense foule vêtue de blanc, et tenant à la main ce qui restait des grands cierges de l'âme, avait quitté la synagogue. Répandue sur la place, elle faisait monter vers l'astre éblouissant ces hymnes de tendresse, que, de tout temps, les fils de Sem, Hébreux ou Phéniciens, nomades du désert ou de la mer agitée, ont adressés à la froide Déesse, compagne et protectrice de leur mobilité sans fin. « 0 Lune, disaient-ils, à l'origine des temps, au commencement des âges, tu brillais, le jour comme la nuit, égale en beauté au Soleil. Mais tu rêvas de devenir la plus grande et la seule des lumières. Dieu courroucé te dit : « Celui qui ne se contente pas de ce « qui est haut, mais jette un regard de convoi- « tise sur ce qui est plus haut encore, celui-là a doit retourner à ce qui est vulgaire. Que ta fl hauteur s'abaisse, que ta grandeur diminue, « que ton éclat soit désormais pâle et faible. »

Il dit, et cela fut. « Pardon ! gémit la Lune. » — a Trop tard! répondit rÉternel. Le jaloux « ne saurait obtenir son pardon que par des • bienfaits. » Depuis ce jour, astre déchu, tu cours le ciel enténébré, pour consoler le malheureux, conduire le voyageur, servir de guide à l'égaré , rayon d'espoir dans les prisons et dans l'âme des désespérés. Mais le temps, le temps viendra, où l'Éternel touché par nos prières t'accordera, comme à nous, le pardon, ô Lune bienfaisante ! Alors tu régneras, comme autrefois, sur les jours... » La vieille litanie emplissait la nuit divine. Dans le ciel sans nuage, l'éternelle exilée continuait son chemin, et du haut de l'infini glacé laissait tomber sur ses adorateurs, perdus au-dessous d'elle comme un blanc troupeau de brebis au fond d'un précipice, sa plus tendre clarté.

0 Adonaï, pour les serviteurs que tu aimes, combien ton bras est sévère ! Que ta justice est rapide ! . . . Son cierge tremblant dans la main, le visage plus blanc que sa chemise, les yeux tournés vers le ciel, les lèvres agitées par la prière y maie duuacelant et comme ivre, Reb

Eljé Lébowitz s'épuisait en vains efforts pour mêler son chant au concert discordant et passionné. Aucun son ne sortait plus de sa gorge brisée, comme si Dieu refusait d'entendre la voix de son vieux serviteur.

Les derniers mots de la Néoménie avaient à peine retenti sur la place, que les pèlerins affamés se ruaient dans la synagogue vers le banquet du Zadik, tandis que les Juifs de Bels prenaient le chemin de leurs maisons, pour fêter en famille la fin des Terribles jours.

Appuyé sur Rubën, Reb Eljé regagna péniblement son logis. Sur la table, la vieille Rachel avait allumé le» bougies et disposé le poisson et les fèves et le beau gâteau feuilleté qu'on mange en ce soir de Pardon, et qu'on appelle pour cela le gâteau de la Pitié,

— Qu'avez-vous donc, Rabbi Sofer? s'écriat-elle à la vue du vieillard. Que vous êtes pâle et défait I

— Quelque chose s'est brisé en moi pendant que je sonnais le schofar, dit-il d'une voix épuisée.

S«a L'OMBRE DE LA CROIX

Aussitôt, sur la table les gaies bougies s'assombrirent et le gâteau de la Pitié parut tout couvert de cendres.

— Cours chercher Herschel le Rofé ! cria la vieille à Rubën.

Rubën courut chez le Rofé. Il n'y trouva que le cierge de rame, qui brûle aussi dans les maisons durant les vingt-quatre heures du Kippour, et qui jetait dans les ténèbres une lueur mourante. Le vieillard était veuf, et ses huit enfants dispersés dans le vaste univers. Aussi fuyant sa maison vide, prenait-il part à cette heure, avec les étrangers, au grand banquet du Zadik.

Déjà, dans la synagogue, le festin battait son plein. Où, comment trouver le Rofé dan» la multitude attablée ? Gomment faire entendre son nom dans le vacarme des conversations, des assiettes et de? chants?... L'enfant allait de table en table, demandant à tous les échos où était Herschel le Rofé. « Où veux-tu qu'il soit? lui dit quelqu'un. Il est sûrement près des cruches! » Et il le découvrit, en effet, du côté de Talmémor, où les serviteurs du Zadik

apportaient les amphores de vin, près du secrétaire en kolbak qui commençait de jeter sur la foule le nom des crus et celui des donateurs.

— Venez-vite, Herschel le Rofé. Mon grandpère est très malade !

Si celui de ses fils qui exerçait à New- York le métier de tailleur pour dames, avait surgi devant lui, en ce soir de Kippour, au milieu du Saint Lieu, avec son visage rasé et ses papillotes coupées, le Rofé n'aurait pas été plus désagréablement surpris. Il passa plusieurs fois sa main sous un énorme nez, auquel l'abus du vin et du tabac avait donné la couleur des sangsues qu'il appliquait à ses malades, jeta un long regard vers les cruches et sortit de la synagogue, appuyé sur son bâton, pareil à un Homère ou à un Esculape.

Quand il vit le Soier étendu sans connaissance :

— Mauvaise affaire, dit-il en lui tâtant le pouls. Le mieux, c'est de dire tébilim.

Ayant ainsi parlé, il reprit son bâton, et

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sans s'attarder davantage, regagna la synagogue et les cruches.

Ce n'est pas un cordonnier, ce n'est pas un tailleur, un vulgaire artisan, qui doit dire téhilim, lorsqu'un Sofer est malade!

— Cours prévenir les Klé Kodesch! dit la vieille Rachelà Rubën, atterré par l'oracle qui venait de tomber de la bouche du Rofé.

L'enfant s'élança dans la rue.

Il alla d'abord frapper chez le Sacrificateur. Un exquis parfum de cuisine sortait de sa maison. Les ménagères qui, la veille, lui avaient apporté leurs poulets à égorger, le payaient en lui laissant le cou et le foie des volailles, et sa femme était célèbre à dix lieues à la ronde pour la façon dont elle accommodait les cous avec les foies.

Sur la table, un plat débordait de tous les cous farcis de son incomparable hachis.

— Ah ! dit-elle en voyant entrer Rubën, tu vas porter un cou à ton grand-père.

— Il n'en mangera pas ce soir! répondit l'enfant tout en larmes. Quelque chose s'est brisé en lui pendant qu'il sonnait du schofar . Je viens

VOUS chercher, Reb Mosché, pour réciter té h ilim.

Et quittant la salle embaumée, il courut chez le Hazën.

Le vénérable Hazën qui venait de conduire, pendant toute la fête, le chœur des Juifs en prière, et qui depuis ving^-quatre heures n'avait cessé de sangloter, de vociférer et de gémir, était rompu, brisé, à demi mort. Assis devant la table bien servie, mais trop épuisé pour manger, il avait déboutonné son caftan, entr'ouvert sa chemise , et sur sa poitrine velue dont les poils roux se confondaient avec ceux de sa barbe, sa femme répandait de l'huile de tournesol et le frictionnait doucement pour adoucir ses poumons embrasés, cependant qu'une de ses filles portait à ses lèvres exsangues un chaud bouillon de volaille.

A peine l'enfant eût-il ouvert la bouche :

— Il ne peut y aller! s'écria la femme du Hazën avec aigreur. Regarde dans quel état il est! C'est pour lui qu'il faudrait dire téhilim!

Mais le Hazën, d'une voix rauque et qui n'avait plus rien d'humain i

— Ne pas dire téhilim quand Reb Eljé est malade ! Et un soir de Kippour ! . . . J'y vais ! J'y vais! Qu'on me donne mon foulard!

Déjà Rubën était parti pour aller chercher le Rabbin, non pas le Rabbin Miraculeux qu'on ne pouvait distraire du banquet, mais le Rabbin rituel, le Petit Rabbin de Bels. Quelques confrères du voisinage, venus pour le Kippour, se trouvaient réunis chez lui et discutaient bruyamment la question de savoir si un fils, en état d'ivresse, ayant volé ou frappé son père paralytique, pouvait être déclaré par le jug^e, brutal, ivrogne et débauché, puisqu'aux termes de la Loi, le père doit aller en personne porter plainte au magistrat — ce qu'en la circonstance il était bien empêché de faire, étant paralytique.

Dans la chaleur de la dispute, personne n'avait fait attention à l'entrée de l'enfant, et lui-même, interdit, s'était arrêté sur le seuil, n'osant pas interrompre la sainte discussion. Enfin, rassemblant son courage :

— Mon grand-père est malade! s'écria-t-il d'une voix forte . Venez dire téhilim , Reb Jossel !

Ces mots tombèrent dans le débat, comme la motte de terre que le berger bongrois jette dans la marmite pour signifier aux gardiens du troupeau, assis autour du feu, que le repas est fini, et réserver la part des cbiens.

Tout le monde se leva de table, et le pilpoul se poursuivit dans la rue.

Pendant ce temps, Rubën se bâtait de prévenir le tenancier du béder, le premier Mélamed. Il le trouva, les mancbes retroussées jusqu'au coude, devant un énorme mortier plein de tabac et de fèves pilées, dont il emplissait les cornets qu'il allait vendre tout à l'beure aux convives du Zadik.

— Tu arrives à propos, dit-il en ouvrant avec ses mains la large déchirure qui servait de poche à son caftan. Et il invita Rubën à jeter dans la poche improvisée les deux ou trois cents cornets qu'il avait déjà préparés.

Lorsque le caftan fut goxiSé de la précieuse denrée, ils se rendirent chez Reb Eljé.

La maison était déjà pleine de gens qui chantaient téhilim. Les Instruments de Sainteté, Cho'bet, Hazën et Rabbin n'étaient pa»

sans postérité : leurs enfants les avaient suivis et aussi leurs invités, tous remerciant au fond du cœur Adonaï, qui les favorisait ce soir étrangement, puisque, après les avoir gratifiés d'une lune éclatante pour célébrer l'office de la Néoménie, il leur donnait encore, en cette sainte nuit où l'on doit multiplier les actions pieuses, l'occasion d'accomplir un des trois g^rands devoirs prescrits à Israël ; visiter les malades, accompagner les morts, aider les filles de Sion à trouver un mari. . . Beaucoup de pauvres artisans également accourus se tenaient modestement à l'écart, en marmonnant les psaumes.

A la vue de tous ces pieux Juifs, qui se balançaient sous la lune dans le mouvement de la prière : « Ah! pensa aussitôt Rubën, dont la mémoire était remplie des histoires miraculeuses de la Mischna et du Zohar (et qui se rappe* lait encore ses petits compagnons défilant devant son lit et offrant à rÉternel une minute de leur existence afin de prolonger la sienne), ah! se dit Rubën avec transport, si chacun de ces gens, qui emplissent la chambre

et la nie, donnait seulement au Saint des Saints quelques heures de sa vie, mon g^rand-père vivrait encore bien long^temps ! ... » Et se glissant au travers de la foule tout occupée au bonheur de gémir, il alla prendre dans le placard, où Reb Eljé enfermait sa provision de parchemin, une feuille immaculée, trempa Itf plume d'oie dans l'encre, et comme un quêteur qui s'en va, recueillant de ci de là des pièces de cuivre ou d*argent, à chacun des Juifs présents il demandait pour son grandpère l'offrande d'un moment de sa vie.

Qui donc, en ce soir de Kippour, n'eût signé avec allégresse? Qui donc eût refusé au grand Sofer de Bels une heure de son existence? Qui n*eùt donné à Reb Eljé une hypothèque sur sa destinée? Quelle avance, quel prêt plus sûr, quel placement plus avantageux?. . . Sur le papier que leur tendait l'enfant, tous écrivaient, avec leur nom, la mesure de leur sacrifice, aussi joyeusement que s'ils avaient tiré un chèque sur la vie éternelle. Et quand , depuis les Klé Kodesch jusqu'au plus humble artisan, tout le monde eut ouvert au

grand Sofer de Bels un crédit sur ses jours, au bas du parchemin noirci par la confiance et la tendresse, Rubën s'inscrivit le dernier.

D'ordinaire, c'est sur la tombe de quelque illustre docteur, de quelque saint rabbi — ces petites tombes juives si simples, faites d'un tertre sur lequel est posée une maisonnette de bois, pareille à la niche d'un chien — qu'on va jeter ces requêtes, ces suppliques, ces folles demandes qu'Israël, dans sa confiance, adresse depuis des siècles au Sei gêneur. Mais il parut à Rubën que sur la tombe du plus illustre Docteur, du plus saint des Rabbi, sa requête ne serait pas encore assez près du Maître du Monde. Et sa précieuse feuille serrée contre son cœur, de nouveau il s'élança dans la rue.

Le banquet du Zadik était fini. Dans ce Bels qui depuis ving^t-quatre heures semblait une ville abandonnée, c'était maintenant, sous la clarté lunaire, une prodigieuse agitation, comme si la ville tout entière s'occupait à déménager. Des pèlerins, par bandes, regagnaient leurs charrettes pour s'y étendre et

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dormir. D'autres, prêts à partir, rattelaieut leurs chevaux, vérifiaient cordes et courroies à la lumière des lanternes, et entamaient avec les kachlavnicks, qui réclamaient d'extravagants pourboires, des disputes où s'oubliait tout à fait la mansuétude du Kippour. Dans la cour des maisons, les enfants et les femmes plantaient les piquets des cabanes pour la Fête des Tentes, faisant retentir toute la ville du bruit de leur maillets. Et dans le ciel, la même lune qui, jadis, illuminait le Désert lorsque les tentes étaient dressées en carré autour du Sanctuaire, les Lévites, les Prêtres, Aaron et Moïse auprès de l'Arche, et les guerriers sur les quatre côtés, la même lune éclairait, ce soir, les pèlerins qui s'éloignaient sur des pistes incertaines vers de lointains villages, les Juifs qui enfonçaient leurs piquets dans les cours, et les fidèles qui n'ayant pu obtenir encore une audience du Zadik, attendaient sur la place, devant le perron de brique usée, le moment d'aller à leur tour lui demander un miracle.

Un grand nombre de pèlerins qui devaient

repartira Taube en charrette ou par les trains, continuaient, dans la synagogue, de se livrer aux délices du festin. La chaleur, la fumée des pipes faisaient au-dessus de leurs têtes un brouillard où se noyait la lumière des cierges de l'âme, qui achevaient de se consumer dans les profondeurs de Tédifice. L'ivresse était dans tous les yeux. Le ronflement des dormeurs, allongés sous les tables, accompagnait les chansons. Jusque sur l'escalier qui monte à Tarmoire aux Thora, il y avait des corps étendus.

Rubën traversa, comme en rêve, cette agitation et ce bruit. Sautant de table en table, enjambant les ivrognes, il arriva devant la sainte armoire, escalada les marches, écarta sur sa tringle le rideau de velours brodé des deux lions de Juda, mit la clef dans la serrure. Et, comme dans un havre de grâce, comme dans un port de salut, au milieu de la silencieuse assemblée des Thora, il jeta la feuille chargée de vie que les Juifs de Bels offraient en holocauste au Seigneur.

A quelques jours de là, les derniers pèlerins restés à Bels pour la fête des Tentes, disaient en revenant dans leurs lointains villages : o Nous avons vu là-bas un grand miracle ! Le soir du Yom Kippour, le Sofer Reb Eljé s'était rompu toutes les veines du corps en sonnant de la trompette sacrée. Nous l'avons vu couché inanimé sur son lit. Mais le Seigneur n'a pas voulu que Reb Eljé Lébowitz mourût d'avoir sonné de la corne de bélier, et quand nous sommes repartis il faisait avec nous la prière à la synagogue. »

Ah! si ces voyageurs, ces affamés de miracle, ces familiers de l'invisible, ces infatigables lecteurs de la Mischna et du Zohar, avaient connu la vérité, quel récit plus merveilleux ils auraient fait à leur retour !

Depuis sa course dans la nuit et sa mystérieuse visite à l'ai moire au Thora, la toux, la

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fièvre dérégflée et tout ce que l'Ange de la Mort apporte de misère sur ses ailes, s'était abattu sur Rubën avec une fureur redoublée. Gomme si un lien surnaturel avait uni les existences du vieillard et de l'enfant, et que le même poids fatal qui remontait l'un à la lumière, précipitât l'autre aux ténèbres, à mesure que Reb Eljé retrouvait ses forces perdues, Rubën laissait fuir, tous les jours, le peu qui lui restait de vie. Le verre est moins transparent, la flamme du cierge moins fragile. Mais aveuglé sans doute par la volonté divine, Reb Eljé ne semblait rien voir. Pour remercier Adonaï d'avoir sauvé son fils, il avait commencé une Thora splendide destinée à la sainte armoire de Beis. Un Sofer sous le taliss, avec ses téphilim et sa plume à la main, peut-il prêter l'oreille à un bruit si profane que la toux d'un enfant?

Le bouleau perdit ses feuilles, le sapin plia sous la neige. La bourrasque d'hiver, dans sa course insensée, ramena les fêtes que le Seigneur a semées dans la noire saison, comme des fleur» sur la glace, et celle, admirable

entre toutes, où l'Éternel a dicté à Moïse les Tables de la Loi.

Ce jour-là, dit la Mischna, la nature entière se fit muette, aucun oiseau ne chanta dans les branches, aucun plumage ne remua sur les arbres immobiles. Dans l'univers attentif, pas une bête ne fit entendre un cri. La mer s'arrêta dans sa course, la voix de l'homme s'était tue, les Anges eux-mêmes faisaient silence, les Séraphins avaient interrompu leur cantique au Trois fois Saint. . .

Une pluie diluvienne, et presque sacrilège en cette journée solennelle, submergeait Bels et ses prairies. Dans la maison du Sofer, au milieu des loulebs, des myrtes et des séphorim, le tic tac d'un vieux réveil commandait l'ordre à toutes choses. Reb Eljé lisait le Zohar, Rachel s'agitait dans la cuisine, Rubën, plus consumé de fièvre que le jour où Hertz Wolf courait le vendre au Schabès goy, grelottait sous l'édredon rouge qui ne le réchauffait plus. Et tout à coup, comme jadis, tous les bruits s'arrêtèrent. La pluie cessa de battre les carreaux, le réveil de commander au silence,

le Sofer de lire le Zohar, la vieille Rachel de s'empresser à ses soins ménag^ers, et les souvenirs de faire entendre au fond de l'âme de l'enfant cette rumeur douce et mystérieuse, si profonde, si continue qu'il faut se pencher sur son cœur pour en écouter le son, cette musique différente chez tous les hommes de la terre, et qui se composait pour lui des chansons que Reb Amram et Hertz Wolf chantaient, le samedi, en rentrant de la synagogue, de Tadieu à la Princesse, du grésillement de la tresse allumée qui s'éteignait dans l'alcool, des noms si tendres que sa mère lui donnait, le soir, en le couchant, du fracas des eaux bondissantes qui grondaient si fort, le matin, quand il se rendait au héder, tout cela mêlé à Todeur des œilleis et des roses séchées de la boîte aux parfums ! Cette musique-là s'arrêta la dernière. Le souffle même de Rubën cessa de troubler le silence. Gomme un poil de brebis qu'on enlève du lait, comme un oiseau qui s'échappe du filet de l'oiseleur — oh ! avec quelle légèreté une àme se détache d'un petit corps d'entant ! — la vie se retira de lui.

Maintenant Rubën est couché dans le cimetière de Bels. Des morceaux de faïence brisée recouvrent ses grands yeux d'Orient qui, dans un jour de folie, se sont levés sur la Croix; &a tête, qui s'est trop penchée sur les livres sacrés, repose doucement sur un petit sachet plein de terre de Palestine; ses doig^ts, arrêtés pour toujours dans leur apprentissage de la calligraphie, retiennent aujourd'hui, au lieu de plumes d'oie, les petits bouts d'allumettes qui lui serviront de béquilles pour se traîner sous terre jusqu'à Jérusalem, où ressusciteront les corps à la venue du Messie... Quand verra-t-il Jérusalem? Combien de siècles lui faudra- t-il attendre dans la prairie mouillée? Quand ses yeux se rouvriront-ils T Quand ses oreilles entendront-elles le Messie sonner du Schofar sur le plus haut des monts Carpathes?...

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Pendant huit jours, suivant l'usagée, lleb Eljé Lébowitz demeura chez lui, sans bouger, la fenêtre fermée, les bougies allumées, la boutonnière de son caftan déchirée en signe de deuil, et mangeant les œufs durs que la vieille Rachel lui faisait cuire sous la cendre.

A la guerre, quand la jeunesse est fauchée, les vieilles gens, dans les villages, se penchent sur les foyers dévastés. Ils se répètent, les uns aux autres, qu'ils sont vieux et inutiles, que la vie leur est un fardeau, que c'était à eux de mourir. Ils reprochent au Ciel d'avou sacrijBé la pousse vive pour la branche desséchée et bouleversé injustement le bel ordre des choses. Inlassablement ils gémissent, et, quand ils viennent à se taire, ce douloureux silence passe de bien loin les paroles. Leur pensée va chercher les morts pour les ramener tout près d'eux; ils les voient, les raniment, rappellent des gestes passés, et leur cœur se torture à imaginer ce qu'auraient été ces vies que le destin a brisées. Si forte est leur tendresse, si puissants leurs regrets, ils se sentent si

égfarés dans le désert des jours vides, si désemparés, si perdus, si impuissants à réaliser ce qu'eût accompli la jeunesse, que leur immense lassitude devient une honte de vivre... « 0 Éternel, Rocher des Mondes! disait le Sofer en gémissant, pourquoi as-tu pris cet enfant et pourquoi m'as-tu laissé vivre?... Dans toute la sainte ville de Bels, connaissais-tu un petit g^arçon plus sage, plus attentif à tes Commandements?... Il n'avait pas encore treize ans, il n'avait pas accompli sa barmitzva, il n'était pas encore responsahle de ses actes devant toi... C'est donc moi, Maître du Monde! que tu as voulu punir!... Et cependant je relevais pour ta Loi. J'en aurais fait un pieux Sofer. Il aurait glorifié ton nom. Mais tes voies sont impénétrables, tes décrets toujours justes. Tu es le houclier de ceux qui mettent leur espoir en toi... » Ainsi gémissait Reh Eljé. Les gens de Bels venaient le voir, se lamentaient avec lui, et en s'en allant, ils jetaient une pièce de monnaie dans un bol posé sur la table, car celui qui est dans le deuil ne doit vivre que de l'argent du prochain.

âSO L'OMBRE DH LA CROIX

Le neuvième jour, le vieillard se leva pour se rendre à la synagogue, prier et accomplir les devoirs de sa fonction. Fréquemment il arrive que les lettres des saints parchemins, écrites d'une encre grasse et plutôt collées qu'imprimées sur la peau imperméable, se détachent et tombent. Or, une seule lettre tombée, c'est un membre qui manque à ce corps vivant qu'est la Loi. La Thora devient comme morte, et l'on ne peut s'en servir tant qu'elle n'est pas rétablie dans son intégrité. Chaque semaine, le Sofer prenait un des cent cinquante rouleaux que possédait la synagogue, l'emportait dans sa maison, le déroulait, le vérifiait, et si une lettre avait glissé, il recopiait la lettre absente.

Après la prière du matin, Reb Eljé monta l'escalier de l'armoire aux Thora. Écartant les séphorim qu'il avait déjà visités, il allongeait le bras, pour attirer à lui un rouleau placé tout au fond, dans les ténèbres du sanctuaire, quand ses vieux doigts rencontrèrent une feuille de parchemin, dont la présence en ce lieu était une profanation. D'une main que

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rindiçnation faisait trembler, il saisit la chose impure, et ses yeux tombèrent sur ces mots écrits d'une écriture enfantine : a 0 Saint des Saints (béni sois-tu!) daigne allonger la vie de mon grand-père Reb Eljé. » Au-dessous, suivaient les noms de tous les Juifs qui, le soir de Kippour, avaient offert à l'Éternel un moment de leur existence afin de prolonger ses jours.

Ce n'était plus maintenant l'indignation ni la colère qui faisaient trembler le vieillard. Des larmes pleines de douceur inondaient son visage et coulaient sur sa barbe blanche. Ses vieux amis, le Rabbin, le Mélamed, le Gho'het, le Hazën s'étaient inscrits pour une heure de leur vie. Des pèlerins inconnus, habitant des villes, des villages dont il ignorait même le Bom, avaient donné, l'un toute une semaine, l'autre dix-huit fois dix-huit heures, l'autre dix-huit fois dix-huit jours. Mais si longue que fût cette liste, tous ces moments ajoutés les uns aux autres n'auraient pas prolongé sa vie de bien longtemps ! Soudain, ses mains tremblèrent plus fort, un voile »e tit devant ses

yeux, la feuille s'échappa de ses doig^ts. Voilà donc pourquoi son vieux cœur battait encore, pourquoi le sang coulait toujours dans ses veines, pourquoi son enfant n'était plus : Rubën avait donné sa vie.

CHAPÏTRE XIII

Qu'a est dur de poursuivre dans la tristesse et le deuil ce qu'on a commencé dans l'espérance et la joie ! Qu'il est dur au cœurduSofer de continuer la Thora, entreprise naguère pour remercier Adonaï d'avoir sauvé son enfant! Maintenant, c'est pour que la terre soit légère à Rubën, c'est pour que le petit corps, appuyé sur ses béquilles, chemine doucement jusqu'à Jérusalem, que le vieillard s'applique à la copie du Saint Livre. Mais il a beau, dès le matin, 8e plonger dans l'eau sanctifiante, mettre son taliss sur sa tête, enrouler ses téphilim à son bras, sans cesse un souvenir, une image trop chère vient flotter comme une brume entre le parchemin et ses yeux. Pourquoi Rubën n'estil pas là, devant sa table de travail ?. . . Pourquoi

ce pas dans la nuit n'est-il pas celai de l'enfant qui porte la boug^ie et la brique trouée?... Sa voix n'est-elle donc point mêlée à ces mille rumeurs qui montent, au milieu des lumières, dans l€ béthaniidrasch?... C'est aujourd'hui qu'il aurait eu treize ans, qu'il aurait fait sa barmitzva. Ce matin, la vieille Rachel lui aurait apporté un caftan de soie neuf, un chapeau de velours. Tous deux seraient allés à la chère synagog^ue ; ensemble ils auraient fait la prière. Le Hazën l'aurait appelé près de lui sur l'almémor, pour lui faire lire un passage de la sidra du jour. Désormais, il eût été responsable de ses actes devant Dieu, il eût pu faire partie d'un groupe de dix Juifs réunis pour la prière de Min'ha. Et à cette heure, pour fêter ce beau jour, tous le» Instruments de Sainteté seraient ici rassemblés autour d'une table brillante... Et voici que tout à coup, pour la première fois depuis soixante années qu'il copie la Thora, le vieillard s'interrompt dans l'écriture du saint nom d'Adonai, qu'on doit écrire d'une seule coulée!... Il la voit, la table brillante! Le Mélamed, le Hazën, le Gho'het, le

Rabbin, tous ses amis sont réunis autour, et Rubën est au milieu d'eux, comme un jeune Docteur de la Loi. Il le voit! Ce n'est pas une ombre, une illusion, un brouillard. C'est lui, le cher visage, ses grands yeux attentifs, ses boucles bien lustrées... Combien de temps son vieux cœur s'emplit-il de cette joie ineffable? Combien de temps son regard resta-t-il attaché sur le jeune visage, et sa main suspendue audessus du saint nom inachevé?... Puis, comme un frisson, le soir, vient briser une rêverie trop longtemps poursuivie, le remords de s'être laissé distraire par une contemplation vaine chassa l'apparition trop douce. Reb Eljé Lébowitz enleva son taliss, défit ses téphilim, et, l'esprit bouleversé, courut se plonger au bain rituel.

Mainte et mainte fois, depuis ce jour, le grand Sofer de Bels s'est arrêté dans son travail sacré. Une voix profonde lui crie : « Prends garde, Reb Eljé! Une pensée profane passe devant la porte, d'abord comme une étrangère ; puis elle entre comme un hôte ; puis elle s'ins-

talle comme un maître. Gesse de poursuivre cette ombre, ces reg^rets superflus, l'irréelle fig^ure d'un bonheur qui ne reviendra jamais plus. Plonge ta main dans l'eau rituelle, applique-toi à ton travail sacré. Une lettre passée ou mal écrite dans la Loi que tu copies la rendra inutilisable pour tous les Juifs qui la liront, et ainsi par ta faute sera causée la perte d'innombrables générations. . . » Il écoute cette voix, comme on écoute un oiseau quand il chante et qu'on oublie aussitôt qu'il a cessé son ramage. Il trempe ses doigts dans le seau, reprend sa plume et s'arrête bientôt pour retourner à ses songes.

Ah ! ne le dites à personne ! Son enfant n'est pas mort. L'Éternel (béni soit-il) n'a pas accepté son sacrifice, seulement il le fait vivre ailleurs... Où? Dans quelles régions inconnues?... Oh! le revoir, ne fût-ce qu'un moment! Lever ce voile de nuit, secouer cet affreux silence! Son imagination, où les folies du Zohar ont poussé des racines comme un figuier dans un mur, s'élance hors de l'étroite chambre où il copie la Thora. Gomme un aigle

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qui plane au-dessus de la campagne, à la chasse d'un lièvre ou de quelque perdrix, il tient sous son regard toute l'étendue de la Pologne; il voit sous lui les plaines, les forêts, les étangs et les moindres buissons et toutes les synagogues et tous les béthamidrasch ; il voit tous les toits des maisons, il compte tous les habitants, il dévisage tous les enfants assis au même foyer. Mais nulle part il ne découvre le cher enfant disparu. . . Ce petit village, perdu entre la plaine et la montagne, où sur les arbres morts les cigognes se posent, c'est le village d'Hounfalou; cette maison et cette cour entourée d'acacias, c'est le cabaret d'Amram ; ce vieillard, c'est le vieux Trébitz; cet homme dont les bras plient sous les peaux de mouton, c'est Hertz Wolf, c'est son fils; cette femme qui verse à boire au Tzigane et au Hongrois, c'est la triste Guitélé. Mais Rubën n'est pas dans la cour, sur le tronc d'arbre qui sert de banc, à côté du chandelier laissé par la servante; il n'est pas dans le cabaret, il n'est pas dans la chambre, il n'est pas dans la synagogue... Alors, repartant d'un

coup d'aile, le vieux Sofer entreprend, dans la nue, de fantastiques randonnées à travers tous les lieux du monde où des enfants sont rassemblés pour la prière et l'étude. Tantôt il s'imagine arriver à l'aurore, et déjà les écoliers font leur habituel tapage autour du Mélamed; tantôt il arrive le soir, et toute l'école rassemblée dans la cour fait monter vers la lune les chants de la Néoménie... Que de jeunes visages dans ces nids de prière ! Que de regards ardents ! Que de papillotes lustrées! Que de lèvres éloquentes! Mais jamais lui, jamais lui!...

Oh ! pauvre Juif Errant lancé sur tous les chemins de la folie et du rêve ! Il cherche bien autre chose que la puissance et la fortune. Il veut rompre la loi du destin, ressusciter ce qui fut, ranimer ce qui n'est plus. Effort sublime, des millions et des millions de fois répété par une douleur impuissante ! . . . Que faut-il donc. Seigneur, quelle force d'amour impossible pour faire d'un souvenir quelque chose qui vive, pour contraindre un brouillard de l'âme à prendre les chaudes couleurs de la vie?...

Il est nuit, nuit dans Bels, nuit sur toute la Polog^ne, nuit dans Tàme du vieux Sofer. La neige tombe. Qui frappe à la porte, par cette nuit de tempête, à cette heure «i tardive? Personne n'a bougé. La porte ne «'est pas ouverte. Mais un jeune étranger apparaît dans la chambre. Il connaît la maison. Sans hésiter, dans les ténèbres il se dirige. Quelle douleur, quels regrets sur ce visage î S'il n'y avait pas tant de chagrin dans ses yeux, on dirait les yeux de Rubën; si les papillotes sacrées descendaient le long de ses joues, si ses vêtements étaient plus longs, s'il avait un foulard au cou, on croirait voir le tendre disparu.... Ah! cher enfant, c'est toi! Gomment ne t'avais-je pas reconnu? Pouquoi tant de souci dans tes yeux? Qu'as-tu fait de tes papillotes? Où as-tu pris ces habits étrangers?... Assieds-toi, mon petit enfant Secoue

la neige de tes vétemenU, approche-toi du feu. Secoue la neige et le froid de ton âme, approche-toi de mon cœur... D'où arrives-tu? où étais-tu? Je t'ai cherché en vain, de synagogue en synagogue, de héder en héder. Que de chemin j'ai fait ! Que d'inquiétudes tu m'as causées!... Parle, parle, ô entant prodigue 1...

Rassuré par ces mots si tendres, le fantôme s'approche et lui dit : « 0 grand-père, ne me cherche plus. Je suis venu te dire adieu... Vaste est le monde, et notre science petite et sans vie... Il ne me suffit plus de savoir ce qui se passait, il y a des milliers d'années, entre THoreb et le mont Sinaï. Je veux connaître, maintenant, ce qu'ont pensé les hommes d'autres âges et d'autres civilisations... »

— a 0 Rubën, ô mon enfant, cesse de poursuivre ces pensées étrangères. Elles n'apportent ni joie ni bonheur. Dieu avait donné, jadis, à notre roi Salomon la science de tous les univers, le visible et l'invisible. Un de ses confidents a surpris les secrets de la science profane, et c'est lui qui les a révélés aux peu-

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pies étrang^ers. Mais la science divine, la seule qui vaille quelque chose, celle-là n'a pas été surprise. C'est nous Juifs, qui la possédons! Ailleurs que dans nos Livres sacrés, tu ne trouveras qu'inquiétude, stérilité, désert et changenaent sans fin. Les choses te sembleront ainsi pendant une heure, et le lendemain elles t'apparaîtront différentes. Le livre que tu liras aujourd'hui contredira celui que tu as lu la veille. Mais la vérité est une. La nôtre n'a pas bougée. Ce qu'elle a proclamé une fois reste immuable, éternellement vrai : l'unité de Dieu et la foi dans la venue du Messie qui fera régner, un jour, la justice et l'amour des hommes... Que cherches-tu ailleurs autre chose?... ■

Est-ce la persuasion de ce« mots, ou la tendresse de la voix, ou les larmes du vieillard, l'enfant s'incline sur son épaule et semble se laisser convaincre.

— Levons-nous, dit Reb Eljé.

Et le Sofer se lève, et à voix haute, dans les ténèbres vajO^uement éclairées, il commence de réciter le Schéma Israël : • Écoute, Israël,

l'Éternel notre Dieu, l'Éternel est un... » La chambre en est illuminée d'une clarté divine. Toute inquiétude a disparu du cher visage enfin retrouvé. Le vieillard passe la main sur le front de l'enfant, et la tristesse s'en va ; sur ses tempes, et les papillotes repoussent; sur ses habits, et le vêtement s'allong^e par miracle. Le foulard des Hassidim fait un collier à son cou, la Thora une couronne à sa tête. Et le vieillard s'endort, la joue de son enfant appuyée contre son coeur, pendant que sur les GroijL de Polog^ne la neige continue de tomber. . .

Hélas ! il est parti comme il était entré, sans laisser plus de traces que le souffle du Schéma, si seulement il Ta récité. . . Où le retrouver main** tenant? Dans quelles folles régions de la terre et de l'âme s'est-il aventuré?... Son enfant s'est enfui, comme un de ces tristes garçons qui sortent du béthamidrasch et qu'on ne revoit jamais plus... O douleur! ô regrets! Sa vie, comme celle de Job, n'est plus qu'une suite de pensées sombre» et terrifiantes. Pour ramener la paix dans son cœur, jour et nuit, il

se penche sur sa calligraphie. On le voit toujours au bain rituel, fidèle à la synagogue, exact au béthamidrasch. Nul encore ne soupçonne le tourbillon de folie qui l'emporte. Et les gens qui l'aperçoivent derrière ses petits carreaux, couvert des attributs sacrés, devant ses plumes et ses encres variées, disent avec admiration qu'il écrit le chef-d'œuvre de sa vie, et que même la Thora de Lemberg, qui accomplit des miracles, ne lui a pas pris tant d'année».

Enfin, de faute en faute, dépêché en péché, Reb Eljé arriva au dernier verset de la Loi : « Les œuvres grandes et terribles que Moïse fit à la vue d'Israël. » La fameuse Thora de la reconnaissance et du deuil était parachevée. En grande pompe, toute la ville et le Zadik lui-même, accompagné des Klé Kodesch et d'autres pieux personnages qui portaient dans leurs bras les cent cinquante Thora de la Communauté, se rendirent à son logis pour chercher le Livre éternel. Couvert du vieux taliss sous lequel il avait copié le texte incomparable et poursuivi tari de rêves profanes, Reb Eljé Lébowitz prit pi«ce sous le dais du mariage, tenant contre son cœur la Fiancée Couronnée. Derrière, suivait le saint troupeau tintinnabulant des Thora, enveloppées dans leurs soies usées, toutes pareilles aux drapeaux dont s'enorgueillissent les peuples meurtriers. Mais

ÉCOUTE, ISRAËL... t95

Israël n'a pour drapeau que la sainte Thora! Le crincrin des violons menait tout le cortèg^e, et le bruit des cantiques couvrait la sonnerie des clochettes d'argent :

Les uns se fient à leurs chars,

Les autres à leurs chevaux.

Mais nous, nous invoquons le nom

De rÉternel, notre Dieu !

Élevez vos faîtes, ô portes!

Que les seuils éternels s'élargissent,

Pour que le Roi de gloire fasse son entrée!

Et qui est le Roi de Gloire?

C'est l'Éternel Tzébaoth!...

Sept fois la procession fit le tour de l'almémor, au milieu de la foule en délire qui se pressait pour toucher du bout des doigts la Thora de Reb Eljé. Dans cette folie d'enthousiasme, si quelque sentiment humain, autre qu'un regret insensé, avait pu se glisser dans le cœur de Sofer, il aurait connu Torgueil. Mais quand le moment fut venu de rentrer dans Tarmoire la nouvelle brebis, parmi le saint troupeau des Livres, et que, pour honorer le Sofer, le vénérable Hazën voulut lire la sidra de la semaine sur le parchemin neuf, on le vit

it6 L'OMBIIE DE LA CROIX

tout à coup pâlir et s'arrêter dans sa lecture, lui qui ne «'arrêtait jamais, ainsi qu'il est prescrit, que le temps de reprendre haleine. Il venait de trouver une faute d'accent dans le nom d'Adoaaï!

Alors, tout le monde dit à Bels : le Sofer a peidu l'esprit.

Bien des Rosch Haschanah, bien des Kippour ont passé, depuis ie soir où Rubën s'élançait à travers la ville, pour jeter sa jeune vie dans Tarmoire aux Thora. Depuis longtemps, tous les pieux Juifs qui avaient dit téhilim au chevet de Reb Eljé, ont disparu de ce monde. Mort le Rofé, mort le Hazen, mort le Sacrificateur. Le Rabbin Miraculeux dort lui aussi sous la terre : c'est son fils, Reb Moscbélé, qui feit les miracles à sa place, mais le Sofer con- ^^ tinue de l'appeler Reb Isroël comme il appelait son père. Lui seul, il continue de vivre. Une triste, une horrible jeunesse s'est infusée dans ses veines. Et quand on lui demande son âg^e, il répond par cette phrase de la douzième sidra, que Jacob, àg^é de cent quarante-sept ans, disait au Pharaon qui était venu le visiter : • T^f années de ma vie ont été courte «^ et malheureuses. »

Ah! qui reconnaîtrait le g^rand Sofer de Beis, dont les Thora font Torgueil des lointaines synag^ogues de Budapest, de Kiew et de Pragfue en Bohême, dans ce vieillard au caftan déchiré, aux bas blancs souillés de boue ? Aujourd'hui, il fait partie de ce peuple vague d'innocents et de mendiants qui erre de la maison du Zadik à la mikwa, de la mikwa au béthamidrasch et à la synag^ogue. Mais sous son taliss en loques, où les broderies d'argent brillent sous la crasse noire, il est toujours magnifique avec sa barbe immaculée, sa folie et sa misère. Toujours quelques enfants l'entourent. Il ne ressemble pas à ces vieux irascibles qui ne supportent pas d'être troublés dans leurs prières et qui, sans cesser un moment de marmonner leurs psaumes, ont la main leste et le pied plus prompt encore. Il est doux avec eux, leur parle, leur dit des mots sans suite. C'est un jeu de lui demander : « Eh bien ! Reb EljéLébowitz, votre Rubën, l'avezvousvu aujourd'hui?» 11 répond d'un air mystérieux : "Non! non! pas encore aujourd'hui. Mais demain, tout à l'heure peut-être... » Et

il 8*éloi^ne à grands pas, comme un Juif qui est attendu à un rendez-vous d'affaires...

Or, un soir de Kippour, les pieux Juifs de Bels, allégés, purifiés, se hâtaient vers la joyeuse maison où brillent les bougies, où le coq et la poule, chargés de tous les péchés d'Israël, vont réparer les forces épuisées par vingt-quatre heures de lamentations et de jeûne. Reb Eljé revient seul à sa maison noire et vide. Aucune épaule, aucun bras d'enfant pour soutenir sa vieillesse. Un faible et puissant souvenir l'aide seulement à marcher. Il rentre. Tout est triste et sombre. Pas une bougie allumée, aucun gâteau de fête. Pour tout repas, un misérable brouet de pois chiches et de fèves restées au fond d'une écuelle. Mais depuis longtemps, le vieillard ne se nourrit plus que de songes... Quelle solitude, quel abandon sous le vieux toit désolé, entre les séphorim et les cédrats poussiéreux! Glacé, désespéré, le plus fidèle ami, le dernier compagnon, le rêve lui-même s'est enfui. . . Froides heures du chagrin, où la douleur est si morne,

aOO L'OMBKE DE LA CHOIX

si lassée d'elie-méme, si écrasée sous son poids qu'elle ne sait plus rien inventer pour se tourmenter encore! La tête retombe, le cœur fléchit, l'âme effritée s'émiette, se disperse dans les choses. ..

Dehors, grandissait dans la ville Fhabituel tapage des soirs de Grand Pardon — cris, disputes, claquements de fouets, roulements de voitures, bruits des maillets qui frappent sur les piquets des tentes — et dans l'esprit troublé du vieillard, le pieux vacarme de la fête se transformait étrangement. Autour de lui la mort s'éveille, lentement l'ombre s'éclaire. Dans la chambre tout a frémi, tout s'anime, et le rêve revient, et Tâme se reprend, et la solitude se peuple, et la douleur s'élance sur «es grands chevaux noirs. Entre la table et la muraille surgit, des profondeurs de l'ombre, une ville immense, inconnue, oiï des hommes se démènent d'une façon insensée, lancés comme des chiens à la poursuite d'un invisible gibier. Aucun ne porte les boucles rituelle*, aucun n'est vêtu du caftan, aucun ne parle le cher yiddisch ! Et dans cette foule, un hommes

KCODTE, ISRAËL... SOI

pareil à tous les autres, rasé comme les autres, courant comme les autres, parlant le même affreux langag^e... Qu'y a-t-il de commun entre cet étranger, avec ses lorgnons d'or sur le nez, une chaîne d'or sur le ventre, un col empesé à son cou, et l'enfant aux pieuses papillotes, vêtu du long vêtement fou et bizarre?... Pourtant, c'est lui! Son cœur l'a reconnu. uRubën! Rubën! >♦ lui crie-t-il. Mais ce nom si chéri ne fait pas même lever la tête à l'insensible passant, qui continue toujours de courir. Le vieux fou le poursuit, et s'accrochant à son bras : « Rubën ! Rubën ! mon enfant, ne me reconnais-tu pas ? Je suis ton grand-père Reb Eljé, pour qui tu as donné ta vie ! » — « Ma vie! Que dis-tu là, Vieillard? Quelle vie ai-je donnée? JCiOais je n'ai été plus vivant !» Et la bouche qui vient de parler, les yeux derrière le lorgnon d'or, tout s'éloigne et s'efface et va bientôt disparaître. Alors, d'une voix désespérée : « Rubën, mon petit enfant, as-tu donc oublié la sainte ville de Bels?,., • A ces mots, l'autre enfin s'arrête, et fixant sur le Sofer le regard incertain d'un homme qui se rappelle

OU qui rêve : « Oui, quelquefois, aux jours de lassitude, de vieilles images surprissent je ne sais d'où, dans ma mémoire. Il m'apparaît un pays cher et lointain, avec des sapins noirs et hauts, où se conserve comme en un mausolée tout ce qui existait autrefois. Je vois la place couverte de neige, je vois la maison, je vois les tombeaux, dans lesquels est enterré un bonheur ancien pour lequel il n'y a plus de retour... Je me souviens d'une salle éclairée, où des centaines de fronts se penchaient sur des livres délirants... Je me souviens de tables et de bancs où j'ai dormi, bien souvent réveillé par le froid glacé de l'aube... Je me rappelle une grange triste et nue, tantôt remplie de sanglots et de prières, tantôt d'un vacarme effroyable de gens affamés qui s'élancent sur les nourritures et le vin... Parfois, au milieu de la nuit, un de ces souvenirs me réveille. Autour de moi, pareil au vent qui gémit sou» la porte, je crois entendre le bruit des psaumes ; je crois voir autour de ma chambre les Talmud, les Zohar et les Schalot tchivot me presser de leurs questions affolantes. . . Une

ÉnoaTE, isuaël... sos

odeur de tabac, de pipe rancie et de vieux lingue me remonte au cœur comme une affreuse nausée. Une sueur glacée perle à mes tempes. Alors je me réveille, j'allume la lumière et le cauchemar se dissipe... Mais à quoi vais-je rêver- là? Pourquoi viens-tu me rappeler ces choses auxquelles je ne veux plus penser? Il y a longtemps que je les ai enfermées dans le coffre à double serrure, où je conserve le taliss et les téphilim d'un vieillard que j'ai beaucoup aimé... » Des larmes lourdes, abondantes, roulent sur les joues du vieux fou qui délire. Des pensées inexprimablement tristes tourbillonnent dans son esprit, et au milieu de leur tumulte il entend la voix qui poursuit : « Voudrais-tu donc, Vieillard, que je continue de mener là-bas cette vie des anciens jour»?... Si tu savais quel soupir j'ai poussé quand j'ai vu disparaître la synagogue et le béthamidrasch ! Quelle liberté ! Quelle allégresse ! J'étais comme une eau fraiche et brillante, où se reflète avec calme tout le ciel et toute la terre. Et les Croix des carrefours ne m'intimidaient plus. Dès que j'eus coupé mes

papillotes, raccourci mon caitan, le monde m'appartint. Qu'il est intelligent ! disait-on devant moi. D'où lui vient donc cet esprit si subtil, qui ne s'embarrasse de rien?,. Sans t'en douter, Vieillard, comme tu m'avais bien préparé à la vie ! Gomme tu m'avais bien dressé à chercber ce qui est caché sous l'apparence des mots, et comme j'ai su mettre à profit ta sainte ^mnastique ! Je noue et je dénoue les affaires les plus compliquées. Un seul mot tombé de ma bouche fait la prospérité ou la ruine. Autour de moi, gisent dans la poussière les fables d'un vieux monde, comme les poulets du Yom Kippour aux pieds du Sacrificateur, et je présente aux hommes étonnés le fruit de la nouvelle année... L'an prochain à Jérusalem ! Le vieux cri d'espoir humilié, que pendant les siècles d'épreuves, tu as jeté dans les ténèbres, moi aussi je l'ai crié dans la nuit. Et maintenant, le jour est venu. Les portes de la Cité d'or se sont ouvertes devant moi ! Que de chemin j'ai parcouru sous la tempête et l'orage, et dans l'orgueil du succès! J'ai doiiipté les enfants chrétiens, j'ai marché sur

Tombre des Croix, j'ai trouvé Jérusalem, j'ai reconstruit le Temple écroulé, mais à ma façon, Reb Eljé!... 0 vieille ima^je du passé, 6 vieux copiste de la Loi, devant la maison du Zadik, au bas du perron de brique usé, toute ta vie tu as appelé le miracle. Mais les miracles, vois-tu, n'arrivent plus aujourd'hui de la manière dont nos Prophètes les ont prédits jadis, et comme tu les espérais. Cesse d'attendre que le Prophète Élie sonne un jour du schofar sur le plus haut des monts Carpathes. Il y a long<temps que la trompette a sonné, que le miracle est arrivé. Regfarde-moi, Reb Eljé Lébowitz : le miracle c'est moi!... m -^ • Écoute, mon petit enfant, je suis vieux, je suis très vieux. Il y a des choses que je n'entends plus. Les mots bourdonnent autour de moi et n'entrent pas dans ma tête... Écoute, mon petit enfant, je veux te demander une chose. Cela seulement m'intéresse. Dis-tu toujours le Schéma Israël? Voilà ce que je veux savoir... »

Un rire cruel et déchirant jaillit du fond de TomWe. Ah i cette fois, «on enfant était bteD

mort! Le grand Sofer de Bels «e dressa dans les ténèbres, fit quelques pas dans la chambre, s'approcha de la table où il n'écrivait plus que des choses insensées, frappa l'air de ses mains et s'abattit, le front sur la Thora profanée.

Au ciel, la nocturne faiseuse d'enchantements et de prestiges, la lune des nuits de fêtes juives poursuivait son chemin dans son désert d'étoiles. Une voiture lointaine cahotait dans la boue. Quelques maillets retentissaient encore sur les piquets des tentes. La sainte ville de Bels s'endormait dans la paix du Pardon, pour recommencer demain son étonnante vie de fantôme.

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