CHAPITRE XI
POURIM
IL y a deux mille deux cent trente-trois ans, le ving^- cinquième jour du mois glacé de Kislev, Juda dit Macchabée, fils du grand prêtre Matatias, de la famille des Asmonéens, ayant défait à Bétoron, à Gadara, dans les champs d'Idumée, dans les montagnes de Betzura, de Jamnia et d'Azoth, les généraux d'Antiochus Épiphane, entrait dans Jérusalem, au son des trompettes, des harpes, des cymbales, des hymnes, des cantiques, et rallumait la lumière du sanctuaire dans le Temple profané. Pour commémorer cet exploit, tous les petits Juifs de Bels, leurs tzitziss flottant sur le dos, le caftan relevé sur leurs bottes ou leurs souliers éculés, s'en vont, par bandes joyeuse», à travers le village qui embaume les
Î42 L'OMBRE DE LA rjKOlX
grillons d'oie et les crêpes de sarrazin qu'on fait sauter dans la graisse. Derrière la fenêtre fermée, Rubën les regarde passer. Il ne se sent ni le courage ni la force de les suivre. a Va jouer avec eux ! » lui dit le vieux Sofer. Mais il reste devant son livre, penché sur sa table de bois blanc. Rien ne l'amuse plus. Une gravité qui n'est pas de son âge s'est répandue sur sa personne. Vraiment, c'est aujourd'hui qu'on pourrait dire de lui, avec une justesse lugubre, ce que disaient jadis les commères d'IIounfalou : c'est un enfant tout en cire !
Et dans le mois d'Adar, où, pour le salut du monde, le peuple d'Israël échappa, grâce à Mardochée et à sa nièce Esther, au massacre général comploté par Aman, quel enfant juif ne se réjouit pas de la fête de Pourim? Alors les ménagères pétrissent le gâteau empli de graines de pavot au miel, qu'on appelle 1 ^ poche d'Aman, et dessinent artistement sur l?. pâte les tables de la Loi, les deux lions de Juda, les bêtes fantastiques de l'Arche de I^oë ou le chandelier à sept branches. De mui«
POURIM 243
son en maison, les enfants, couverts d'un masque, vont porter ces pâtisseries, en chantant la vieille chanson :
Bonnes gens, voici un bon Ange
Avec des yeux qui louchent
Et une barbe de coton,
Et dont la femme est bien malade.
Donnez-lui un kreutzer, s'il vous plaît.
Et jetez-le à la porte.
Et dans la synag^ogue, quand le Hazën psalmodie la Chronique d'Esther, tous ils agitent des crécelles, ou bien, sortant de dessous leur caftan des bâtons et des bûches, ils en assènent de grands coups sur les bancs et les pupitres, chaque fois que le nom maudit du Ministre d'Assuérus revient dans le récit légendaire.
Rubën, lui, n'a pas mis de masque ni de barbe à son menton ; il ne va pas porter aux amis du Sofer les gâteaux préparés par la TÎeille Rachel; il n'agite pas de crécelle, et le bruit infernal des bâtons et des bûches retentit douloureusement dans sa tête fatiguée.
Pourtant, le soir, il suivit son grand-père au festin que le Zadik offre, en ce jour, à ses âdèle««
Ce banquet de Pourim n'a pas le caractère grandiose des banquets de Kippour et de Rosch Hachanah. La fête tombe en plein hiver, et la neige qui couvre les routes ne facilite pas les grands pèlerinages. Aussi, ne voit-on guère, à la table du Rabbin, que les gens du village et sa petite cour habituelle, «es enfants, ses secrétaire», et ces personnages distingués par leur piété et leur savoir, qui remplissent à la synagogue quelque fonction sacrée et qu'on appelle les Klé Kodesch, les Instruments de Sainteté : le petit Rabbin rituel, le Chantre de. la Communauté, le vénérable Hazën, le Sacrificateur, le premier Mélamed, et naturellement le grand Sofer de Bels. Mais le petit nombre des pèlerins donne à cette eérémonie un caractère d'intimité. Et plus encore qu'à Kippour et qu'à Rosch Haschanah, se déchaînent, dans la synagogue, la ripaille et l'ivresse, car Mardochée lui-!ï^,ème, annonçant la chute d'Aman aux Juifs de l'Empire d'Assuérus, les exhorta à célébrer ces jours par des festins et des danses; et il faut qu'en cette nuit de bonheur,
pouRiM ns
tout bon Juif soit ivre au point de ne plus distinguer entre Maudit soit Aman et béni soit Mardochée .
Pour se conformer à un si saint usagée, le Sofer emplissait son verre du vin de toutes les cruches qui passaient à sa portée. « Allons, mon enfant, il faut boire! » disait-il à Rubën assis à ses côtés, comme il lui aurait dit : il faut faire ta prière. Le pieux enfant buvait. Et déjà excité par le tumulte du banquet et les premiers verres de vin, sa tête commençait à tourner, lorsque sur la table du Zadik, au milieu des assiettes et des verres, surgirent d'étranges personnages. Vêtus d'habits multicolores de velours et de soie, dont la misère bariolée rutilait au milieu de tous ces caftans noirs, et chaussés de pantoufles blanches, agrémentées de pompons, ils bondissaient allègrement sur la table encombrée, ou bien, sortant de leurs ceintures des mouchoirs de couleur, ils les jetaient sur leurs poings et imitaient avec leurs doigts les figures de personnages anciens. C'étaient des danseurs Juifs venus de Palestine, ou plutôt des quêteurs qui
Yont de village en village à travers le monde juif, depuis les ghettos de Russie jusqu'à San- Francisco, rassemblant de l'argent pour la reconstruction du Temple et l'entretien des pleureurs qui se lamentent à Jérusalem devant le Mur oriental. Au temps de la tête d'Esther ils se transforment en danseurs et, pour l'amusement du peuple, se livrent à des cabrioles, qui représentent aux imagnations les danses que les Hébreux en liesse exécutèrent jadis devant le roi Assuérus.
Un moment, cet intermède retint si vivement l'attention des convives que tous en oubliaient de boire. ,Mais les serviteurs du Rabbin apportaient sur les tables un vin de Bessarabie furieusement chargé d'alcool, un breuvage épais et noir, qui acheva de jeter dans l'ivresse ceux qui résistaient encore. Le Sacrificateur frappait la table en cadence, comme si c'avait été son tapage qui faisait sauter sur les planches les danseurs palestiniens. Le vénérable Hazën imitait, mais sans art, avec sa main aux ongles noirs et son mouchoir rempli de tabac à priser, la figure de la reine Esther.
POURIM 547
Titubant entre les tables, le Mélamed essayait de puiser, dans la doublure de son caftan, les cornets de tabac et de fèves pilées qu'il vendait à l'assemblée, mais ses mains hésitantes n'arrivaient pas à trouver l'orifice de la déchirure, et ses longfs bras s'égfaraient entre son tzitziss et sa chemise. Reb Eljé était toujours digne. Seulement, son habituel sourire des jours de fête s'était un peu épanoui, son visage un peu empourpré, et ses yeux débordaient de douces larmes et de rêves. Seul, le Zadik, au milieu de ses jeunes enfants endormis à sa droite et à sa gauche, comme une troupe d'agneaux, l'air toujours étranger à ce qui se passait autour de lui mais attentif à tout, gardait son plein sang- froid et jetait sur la foule le clair regard de son oeil bleu.
Rubën, tout à fait égaré, s'en allait de table en table, buvant à tous les verres que lui tendaient au passage les convives amusés de le voir en cet état, lui, un enfant si sage! Et brusquement, quel froid glacial, quel silence, quelle nuit profonde! Il avait quitté la salle étouffante et lumineuse, et s'avançait dans le?*
ténèbres sur l'étroite passerelle jetée en travers de la place, s'appuyant avec les mains à la paroi de neige, qui formait de chaque côté une véritable muraille. Soudain, comme par un prodige, le mur parut fondre sous ses doigts, la passerelle se dérober sous ses pieds. Sur sa tête, le ciel étoile; autour de lui, les ténèbres; sous ses pas, la neige profonde et fraîchement tombée. A ses oreilles retentissaient des bruits mystérieux et agréables; devant ses yeux éblouis, dans une lumière aveuglante, sautaient les danseurs palestiniens; et, couvrant toutes choses d'un manteau frissonnant, un irrésistible sommeil...
Cependant, à la synagogue, le banquet touchait à sa fin. Précédé de ses serviteurs, qui portaient dans leurs bras ses plus jeunes enfants endormis (les autres ronflaient sous la table), le Zadik s'était retiré. Quelques habitants de Bels regagnaient en titubant leurs logis, mais le plus grand nombre restait à dormir dans la maison du Seigneur, et, parmi eux, les Instruments de Sainteté, tous profondément enivrés, soit que le pieux désir de fêter
POnRTM 249
la reine Esther les eût entraînés à boire immodérément, soit que leur habitude des austérités et des jeûnes les rendît moins résistants aux surprises du vin.
Près de l'armoire aux Thora, un patriarche, le verre en main, soutenait l'honneur de la Polog^ne contre une dizaine de ces Juifs qu'on appelle bourreaux du Christ, à cause de leurs barbes en broussailles, de leurs nez épatés, de leurs pommettes saillantes, et qu'on reconnaissait pour des Russes à la casquette de taffetas noir qu'ils avaient sur la tète, au lieu du chapeau rond ou du bonnet de fourrure. Ce vieillard, orgueil de Bels pour la façon dont il portait le vin, était le Rofé (1) du village. Comment, par quelle aventure, arraché par la conscription à un ghetto de la Transylvanie, avait-il échoué à Bels, ramenant dans sa poche, entre son mouchoir à carreaux et la bouteille aux ablutions, un vague diplôme d'infirmier? Lui-même, sans doute, ne s'en souvenait plus, étant âgé d'au moins
(1) Médem.
quatre-vingts ans. Sa science, du reste, était peu compliquée. Aux malades dans la force de l'âge, il disait : « Ce n'est rien. Boire du tilleul et poser des sangsues. » Aux vieillards, il conseillait de faire dire tehilim, les psaumes qu'on récite au chevet des mourants.
La dernière cruche vidée, il sortit de la maison du Seigneur, laissant les Russes ivres morts sur les marches de la sainte armoire. De mémoire de Juif de Bels, on ne l'avait jamais vu, pas même le grand soir de Kippour, coucher dans la synagogue . Une vague idée du bien-être, quelque chose comme l'instinct du confort, le ramenait toujours à son lit ou plutôt à sa paillasse, bien qu'il ne la retournât que deux ou trois fois par année. Et cela fut, en vérité, tout à fait providentiel pour le malheureux Rubën, qui, perdu sur la petite place comme dans une steppe infinie, s'était laissé choir dans la neige et continuait de voir, en rêve, bondir jusqu'aux étoiles les danseurs palestiniens...
Son falot d'une main, et de l'autre tâtant les ténèbres avec son grand bâton, le Rofé revenait à son logis, lorsque, du haut des
POURIM Wl
cieux, la bienveillante Esther détourna un rayon de sa lanterne sur le petit corps endormi. Le Rofé suivit le rayon, et secouant l'enfant par les épaules, et le réconfortant de ces mots chaleureux qui jaillissent avec abondance d'un cœur rempli de vin, il le traîna jusque chez le Sofer, où la vieille Juive qui tenait le ménage de Reb Eljé depuis que sa femme était morte, sommeillait dans la cuisine, en attendant son retour.
Lorsqu'elle vit le malheureux enfant quasi mort d'ivresse et de froid, elle poussa ces cris inutiles, qu'arrachent aux femmes leur émotion facile et surtout le plaisir de se mettre en fureur. Mais le Rofé, retrouvant du même coup sa lucidité et son art :
— Ce n'est rien, lui dit-il. Frictionner avec du vinaigre, boire du tilleul et poser des sangsues...
Il resta couché tout un mois, ne souffrant nulle part, ne se plaignant de rien, mais toujours brûlant ou glacé. Rachel le frictionnait, lui posait des sangsues et lui faisait boire du
tilleul, comme l'avait prescrit le Roté. Le Sofer redoublait de prières et de jeûnes, car Éliézer a dit : « Avez- vous mal à la tête? Appliquezvous à l'étude de la Loi, c'est une couronne pour la tête. Avez-vous mal à la poitrine? Appliquez-vous à l'étude de la Loi, c'est une parure pour la gorge. Avez-vous mal à tout le corps? Appliquez-vous à Tétude de la Loi, c*est un rafraîchissement pour les os. » Mais comme le Maître du Monde, qui n'envoie la mort à ses Juifs qu'en punition de leurs péchés, a toujours soin de les en avertir par d'effroyables douleurs, et que l'enfant ne souffrait toujours pas, Reb Eljé Lébowitz était au fond sans inquiétude.
Avec les premiers jours du printemps, dont la chaleur succède brusquement en Pologne aux froidures de l'hiver, Rubën sembla revenir à la vie. La toux se fit moins obstinée, ses mains et son front moins brûlants. Il est guéri, disait Rachel; et Reb Eljé ne jeûna plus que trois fois la semaine. On le revit à la synagogue et au bethamidrasch. Manifestement Adonaï considérait l'enfant avec moins de
POURTM J58
courroux. Et sans doute aurait-il pardonné tout à fait si, le jour de Kippour, Reb Eljé Lébowitz n'avait commis la faute la plus grave que puisse commettre un sonneur de schofar au regard de l'Éternel»