CHAPITRE PREMIER
LA THORA d'hOUNFALOU
CE petit villag^e des Garpathes posé sur le bord d'un torrent, à la lisière de la sombre forêt et de la g^rande plaine hong^roise, c'est le village d'Hounfalou. Il ne diffère de cent autres villages de la Haute-Hongrie que pour le cœur qui l'babite. Les sapins y sont, comme ailleurs, noirs, élancés et tristes; les mêmes bois de hêtres, de charmes, de bouleaux le dominent; au versant des coteaux, l'herbe fraîchement coupée sèche sur des piquets, et sur les mêmes arbres morts, par les beaux jours d'automne, les cigognes se posent. Voici les masures des Tziganes qui retentissent tout le jour d'un bruit de forge, de pleurs d'en-
î L'OMBRE DE LA CROiX
faots et du crin-crin des violons. Voici les maU sons des Hong^rois, avec leurs étroites fenêtres qui reg^ardent cinq mois la verdure et le reste du temps la neige, et où fleurissent, entre les doubles vitres, les pots de géranium et d'oeillet ; la place de l'église avec son tilleul embaumé^ et la riche habitation du Magnat dont le portail tout grand ouvert semble dire au voyageur : « Entre ici, Étranger, et sois le bienvenu : les cartes et l'eau-de-vie t*atten lent, » Voici les maisons juives que l'oii reconnaît entre toutes aux saintes me^onzat^ aux pieux étuis de zinc cloués sur le chafUr branle des portes. Et voici la chère synar go§ue !
Ah! qu'elle est pauvre, la synagogue des Juifs d'Hoimralou, auprès de Téglise du village qui dresse à deux pas, sur la place, son haut clocher bulbeujt sur lequel tombe si sourvent la foudre, et ses riches fenêtres peinte^ comme celles du palais d'un prince 1 Ce n'eçt qu'une triste maison que Ton distingue àpei^ des autres demeures paysannes : pas de voûte magnifique, un lamentable toit de chaume;
LA THORA D'HOUNFALOa 8
pas de plancher, Ja terre battue ; et dès l'entrée, un marécage formé par Teau qui t'échappe du baquet aux ablutions. Au lieu du parfum de renceris, une affreuse odeur de misère, de tabac, de linge mouillé. Quelques bancs, quelques pupitres, des chandeliers de fer à sept branches, une cage de bois, remplie de vieux cierges éteints, qui pend à la mal'tresse poutre, et tout au fond, sur le mur oriental, une armoire de sapin couverte d'un antique rideau en velours cramoisi, sur lequel sont brodés les deux lions de Juda. Mais dans cette misère, dans ces relents infects, dans la petite armoire, derrière les deux lions de Juda, reposent les saintes Thora, les saints livres de Moise, les paroles de Dieu à son peuple, qui l'ont guidé dans, le désert et le guident encore dans la vie, également bonnes, également valables dans les sables brûlants de l'Horeb, de l'Egypte et du Sinaï, dans les plaines mouillées de Pologne ou les sauvages vallées des Garpathes.
Ce matin, le soleil de septembre jetait ses tièUX rayons bibliques sur touê les Juifs du
villag^e rassemblés pour la prière. Ils étaient là une cinquantaine, en longues lévites noires souillées de taches et de boue, chaussés de bottes fangeuses, et coiffés de chapeaux ronds rejetés sur le crâne ou de bonnets de fourrure dévorés par les mites. Baroques personnages, d'un autre âge et d'an autre climat ! De longues papillotes tombaient en tire-bouchons sur leurs joues, tantôt en mèches défaites, tantôt en boucles soignées, encadrant des figures aux grands traits réguliers, où des yeux du plus sombre «rient, et d'une mobilité prodigieuse, laissaient voir, dans le même éclair, l'inquiétude, la bonhomie et la ruse. Par-dessus leurs couvre-chefs, ils avaient mis le blanc taliss de laine, l'écharpe de prière à franges bleues, aux broderies d'argent; sur leurs fronts se dressait, comme une énorme loupe, la petite boîte carrée qui contient les préceptes de la Loi; autour de leur bras gauche étaient roulées les saintes bandelettes, car le Seigneur a dit : « Tu lieras mes Commandements comme un signe tur ta main, et ils seront comme un frontail entre tes yeux. » Et tous, les pieds rivés au
LA ÏHOHA D'HOOXFALOO 5
«ol, se balançaient d'un mouvement rapide, inlassable, d'avant en arrière et d'arrière en avant, dans une agitation furieuse d'épileptiques ou de convulsionnaires, pour mêler le corps tout entier à la prière de l'âme. Une mélopée criarde sortait de ces barbes et de ces nez enfouis sous l'écharpe crasseuse, une plainte, une imploration d'où surg^issait tout à coup un g^émissement plus furieux, qui monte, jaillit, fait explosion, redescend et se perd dans le vacarme des voix. Les uns frappaient à grands coups le livre de prière posé devant eux sur le pupitre, pour affirmer leur foi dans les prières inscrites ; les autres paraissaient expliquer une affaire embrouillée à un juge ou à un ami que l'on prend parle caftan; d'autres tendaient un poing fermé vers la toiture de thaume, dans un geste qui ressemblait plus à une menace qu'à une supplication; d'autres enfin levaient les bras au ciel comme pour soutenir leur prière et la rapprocher du Seigneur. Soudain les balancements s'arrêtèrent. Les prières, les gémissements prirent fin du même coup ; Tabatteiïient, l'angoisse, la mortelle
douleur disparurent aussitôt ; un air de satisfaction et de béatitude parut sur tous les visag^es : la prière était iBnie.
Chacun replia sonjt^liss noirci par la crasse des générations, retira de son front la petite boîte sacrée, et relevant sur un bras maig^re et blanchâtre une manche douteuse, défit ses bandelettes dé cuir. De la poche des caftans sortirent les tabatières et les pipes ; la fumée du tabac commença de se dérouler dans les poussières du soleil; un bruit de conversation, presque aussi tumultueux que la prière elle-imême, emplit la maison du Seigneur.
A ce moment, le Schamès (i), ayant ouvert un placard dans le mur, en sortit une bouteille . d'eau^de-vie , une corbeille remplie de pains d'épices, et fit à haute voix cette annonce :
— Kadok Meyer prie le public de faire honneur à ce petit déjeuner.
Ce Meyer venait d*achever, le matin même, Tétude d'un chapitre du Talmud, et pour fêter
(i) Sorte de «acrietiiip, de |>edeao.
LA THORA D'HOUJNFALOa T
l'heureux événement il offrait ce régal à la pieuse a«semblée.
Tou§ ces Juifs, encore à jeun et dont la sainte gymnastique avait aig^uisé l'appétit, s'élancèrent vers le placard, surl'eâu-de-vie et les pains frais. En moins d'une minute, la bouteille fat vide et la corbeille aussi. Mais au lieu de se disperser à travers le village, comme ils en avaient l'habitude, pour courir à leurs affaires, ils restèrent dans la synagogue, alin d'apprendre de llabbi lankélè, Président de la Communauté, ce qu'il avait à leur dire touchant la succession de Faïbisch Uflgerléider, rentré dans le sein d'Abraham la semaine
passée.
^Ghâ! Châ! Ids Juifs! Silence! Silence!
fit de nouveau le Schamès, dont les paroles semblaient sortir, cette fois, non plus du placard à l'eau-de-vie mais de l'armoire aux Thora.
Tout le monde se rua de ce côté, se poussant, se bousculant avec l'avidité qu'ont ces Juifs à vouloir tout saisir, ne iût-ce qu'une simple nouvelle.
Au milieu d'un brouhaha qui eût semblé partout ailleurs un effroyable vacarme, mais qui, dans cette synag^og^ue, parut presque du silence :
— Messieurs, qu'ai-je à vous dire aujourd'hui? commença Rabbi lankélè. J'ai à vous dire que, la semaine passée, Faibisch Ungerleider est mort. . .
— Nous le savons! nous le savons! lui cria-t-on de toutes parts.
— Plaise au Maître du monde, au Saint des Saints (béni soit-il!) qu'il soit bien couché dans sa tombe, ce que je souhaite à tout bon Juif...
— Et moi à vous, monsieur le Président! interrompit un petit homme perdu dans la foule des caftans.
— Faïbisch Ungerleider, Messieurs, a légué en mourant trois fois cent quatre-vin^jts florins à la Communauté. . .
— Qu'il vive ! vociféra l'assemblée.
— Vous voulez dire qu'il se repose ! g^lapit encore le petit homme. Mais il avait eu l'imprudence de «e glisser au premier rang des
LA THORA D'HOUNFALOO 9
fidèles, juste à longueur de bras du Président, qui lui allongea une gifle et poursuivit sans plus :
— ... pour faire copier une Thora et s'assurer une heureuse résurrection dans la terre de Jérusalem !
Aussitôt les cinquante Juifs, qui n'attendaient qu'une occasion de se quereller entre eux et de faire briller leur esprit, se mirent à discuter sans fin, avec cette ardeur forcenée qui fait qu'entre deux Juifs la plus simple conversation prend tout de suite un air de bataille. Le défunt avait-il bien ou mal fait de léguer une somme à la Communauté pour copier une Thora?. . . N'y avait-il pas assez de livres sacrés dans l'armoire?... N'aurait-il pas mieux valu consacrer cet argent à refaire le bain rituel?... Trois fois cent quatre-vingts florins, était-ce une somme grosse ou petite?... Faïbisch Ungerleider ressusciterait-il ou non dans la terre de Jérusalem?. . . Autant de questions qui se croisaient dans un inextricable désordre d'explications et d'arguments. Mais ce qui soulevait dans la dispute l'intérêt le plus passionné,
lô L'OMBRÉ DE LA CEOÎX
c'était de savoir â qtiel copiste illustre, à qtlel fameux Sofer de Presbourg, de Koloszirar, de Lemberg^, de Gracovie ou de Bels en Pologne, on confierait l'honneur de copier la Thora lég^uée â la Communauté par le très regretté Faibisch Ungerleider.
Ce n'estpas une chose aisée, même avec trois fois cent quatre-vingts florins, de se procurer une Thora sans défaut ! Pour qu*une Thora soit parfaite, pour qu'elle plaise au Maître du monde, il faut que les trois mille huit cent quarante-cinq lignée, dont se compose le Livfe de Mdïse, soient écrites, suivant les rites, sur un rouleau de parchemin que nul contact imptir n'a souillé. II faut que celui qui les copie, aussi longtemps qu'il poursuit son travail, garde sur lui les attributs de la prière du matin, qu'il 8*enveloppe la tête et la barbe dans le taliss de laine, qu'il porte au bras gauche et à la main les saintes lanières de cuir, et (}u'il ait posé sur son ffont la petite boîte carrée où sont enfermés les commandements dé la Loi. Il faut encore qu'il décompose certaines lettres, dans certains mots, d'une façon cabalistique,
LA THOHA DHOniSFALOU U
et qu'il en écrive d'autres de manière qu Viles remplissent toute la fin d'une li^jne. Il faut enfin qu'il utilise une plume et une encre spé^ ciales pour écrire le nom d'Adonaï, sous quelque forme qu'il se présente. Et chaque fois que ce nom redoutable revient dans le texte sacré, le copiste avant de l'écrire doit dire une bénédiction, et même «e rendre au bain rituel, en sorte que chaque jour on le voit s'y plonger jusqu'à plus de trente fois, et qu'on cite des Thora dont la calligraphie a demandé dix années. A ces conditions seulement, le Livre sacré sanctifie le Sofer qui Fa copié, la Communauté qui le possède et le Juif qui le touche.
Tous, ils vociféraient ensemble dans une langue composite, faite d'allemand, de russe, de hongrois, d'espagnol et d'hébreu ancestral. Des dents éclatantes de blancheur brillaient dans les bouches volubiles ; les regards volaient comme des flèches, puis soudain ramenés et comme retournés en dedans, semblaient aller chercher de nouvelles raisons plus subtiles dans les profondeurs de l'àme. Les mains, les
longues mains nerveuses, s'agitaient avec une rapidité folle, en mille gestes qui exprimaient à merveille toutes les nuances des pensées qui traversaient les esprits. Chacun de ces longs doigts minces, terminés par des ongles noirs, se démenait devant les visages comme autant de marionnettes, autant de petits personnages doués d'une vie particulière ; et si par hasard les mains s'arrêtaient un instant d'expliquer et de convaincre, elles se plongeaient fiévreusement dans les barbes, pour aller y chercher un pou ou une idée.
Et pourtant, tous étaient d'accord ! Tous, ils savaient qu'une Thora sans défaut ne pouvait venir que de Bels, la sainte ville où habite le Zadik,un des quatre grands Rabbins Miraculeux de l'Europe Orientale. Tous, ils savaient aussi que parmi les Sofers de Bels, aucun n'était comparable, pour ses scrupules et sa piété, à Reb Eljé Lébowitz. Encore tout récemment, dans le comitat de Marmaros, une synagogue ayant brûlé, vingt Thora qui se trouvaient dans l'armoire étaient devenues la proie des flammes. Une seule avait échappé, et d'une façon miracu-
LA THORA D'HOUNFALOU 13
leuse : un fidèle s'était élancé vers l'armoire embrasée, avait saisi le Livre dans ses bras, et, pour le défendre du feu, le portait levé sur sa tète. La gaine de soie qui enveloppait la Loi prit feu comme une feuille sèche; la cordelette qui maintient réunies les deux bag^uettes de bois où s'enroule le Livre sacré fut aussitôt consumée, et des deux côtés du pieux Juif, depuis sa tête jusqu'à ses pieds, le parchemin se déroula en deux longs fleuves d'argent Le Juif sortit de l'incendie comme on sort d'une fontaine, comme on sort du bain rituel, rafiaicbi et purifié. Pas une lettre du manuscrit n'avait été touchée par les flammes. Or, cette Thora merveilleuse, qui donc l'avait calligraphiée? Le fameux 8ofer de Bels, Reb Eljé Lébowitz!
Il n'en fallut pas moins une heure de bavardages et de récits fabuleux sur la sainteté du Sofer, pour arriver à cette conclusion que Reb Eljé copierait la Thora et qu'un des membre* de la Communauté se rendrait à Bels en Pologne, auprès du pieux personnage. Mais qui s'en irait en Pologne? Qui serait délégué par la
Communauté? Qui toucherait la petite somme d'argent attribuée Aux frais du voyage par feu Ungerleider?... Tous ambitionnaient cet honneur et ce petit bénéfice, tous désiraient voir le Sofer, tous désiraient voir lé Zadik pour lui demander un miracle. Et puis ridée de s'en aller là-bas, et sans bourse délier, comme un ambassadeur, exaltait chez ces Juifs leur folle vanité, le désir de briller parmi leurs congénères, et le vieil instinct du voyage qui anime Israël depuis l'origine des temps et le pousse infatigablement sur tous les chemins du monde
Chacun cherchait à l'emporter, ou du moins à empêcher sofi voisin d'être élu par l'assemblée. La discussion était maintenant devenue si violente qu'on pouvait dire que, jusque-là, toutes les paroles échangées n'avaient été qu'un paisible bavardage. Pour s'écarter les une les autres, ils fouillaient impudemment dans tous les secrets de leurs vies! Ah! comme ils se connaissaient bien! Quand, chaque année, au jour du Grand Pardon, Dieu fait défiler devant lui, comme un troupeau de bre-
LA THORA D'HOUNFALOU 15
bis, tous les Juifs de la terre, et qu'il lit dans leurs vies et dans leurs cœurs les fautes qu'ils ont commises et toutes celles qu'ils auraient voulu commettre, afin de |e» inscrire sur le Livre de la Vie ou le Livre de la Mort, ab! sûrement pour le bonheur des Juifs d'Hounfelou et d'ailleurs, il a une vtie moins perçante et un jugement moins sévère que n'en montrent les uns pour les autres les cinquante fils d'Israël rassemblés dans cette synagogue ! Un tel néglige le bain rituel, tel autre n*estpas exact à la prière de Min ha, celui-ci n'a jamais lu une ligne du Talmud, celui-là boit de l'alcool ea secret, Schmoul ne ^ frappe pas le caftan pendant qu'il fait sa prière, Mosché ouvre clandestinement son cabaret le samedi, Kokhem Pat?er mange du porp, Baruçb Teller met de l'eau dans son alcool, la belle-£lle de Salomon Scjhwarz cache des cheveux sous sa perruqiie, le fil» de Lâlienblum porte des sour liers à lacets, pis encore ! un col empesé! Ah! oui, si le Maitre du monde, le Saiixt des Saints (béni soit-il!) connaissait seulement la moitié, ou la moitié de la moitié des manque-
iô L'OMBRE DE LA CROIX
ments à la Loi qu'ils se jettent ainsi à la tête pour s'empêcher de recevoir le prix de ce fameux voyage, jamais, jamais aucun d'eux ne serait inscrit en lettres d'or sur le Livre des Vivants !
Il était plus de neuf heures. Le soleil avait monté et ses rayons brûlants exaspéraient l'odeur qui sortait de ces caftans, de ces bottes, de ces bonnets, de ces barbes, de ces papillotes. Profitant de l'absence de leur maître d'école, une bande d'enfants échappés du héder (1) tourbillonnaient au milieu de ces gens enfiévrés, bouleversaient bancs et pupitres, se poursuivant dans le Saint Lieu comme sur la place du village. Vainement Rabbi lankélè s'efforçait de rétablir le silence. Depuis le temps des Patriarches, l'autoHté s'est toujours mesurée en Israël à la longueur de la barbe, et lankélè ne tenait du Seigneur que quelques poils malingres qui pendaient à son menton. 11 avait beau faire le geste de caresser avec ampleur une barbe opulente, personne
(i) École juiv«.
LA THORA D IlOUNFALOU 17
ne prêtait attention à ses paroles. Cependant il étonna tout le monde, quand il cria au milieu du vacarme, que pour faciliter le choix du délégué delà Communauté, l'ambassadeur des Juifs d'Hounfalou irait à Bels à ses frais.
Le Seigneur, à cette minute, aurait fait, en faveur de Rabbi lankélè, le miracle qu'il fit jadis pour Reb Éléazar, lequel à peine âgé de quinze ans se réveilla, un beau matin, portant à son menton la barbe blanche de Moïse, que tous ces Juifs assemblés n'auraient pas été plus surpris. Il y eut un moment de stupeur, et presque du silence. Puis le tumulte reprit. Personne ne voulait maintenant s'en aller à Bels en Pologne, personne ne désirait commander la Thora, personne ne se souciait plus de voir le Rabbin Miraculeux. 0 Beau legs, disaient-ils, qui serait un fardeau pour nous! Comment! Parce qu'il a plu au Juif Ungerleider de se coucher dans la tombe, j'irais à Bel* à mes frais ! » Et aucun n'était en peine de prouver, à lui-même et aux autres, que ses occupations l'empêchaient d'abandonner ses affaires si longtemps.
Un peu à l'écart du tumulte, un personnage à barbe grisonnante, Amram Trébitz, cabanetier du village, semblait perdu dans ses prières. Il supputait profondément ce que pourrait lui rapporter un voyage, même à ses frais, dans la sainte ville de Bels. Parmi les innombrables négoces auxquels il se livrait à Hounfalou et dans les environs, il pratiquait le commerce des peaux> Or chacun sait que les fourrures ne manquent pas en Pologne, zibelines et chats sauvâgesv Sans compter que dans ce mois de septembre, les grandes fêtes de Rosch Haschanah et de Kippour attirent à Bels des milliers de pèlerins, et qu'il n'était pas impossible de faire avec eux du trafic.
Sa résolution prise, il bondit sur ses Congénères, et bousculant tout le monde :
— Ghà! Ghà! les Juifs! cria-t-il. Trêve à la discussion! C'est moi qui partirai pour Ëels !
Et à l'admiration de tous, il raconta que chaque vendredi, ainsi que l'exige la Loi, il avait mis de côté pour les pauvres le dixième de son revenu, et qn'avec cette somme il s'en irait en Pologne commander Ift sainte Tbora.
LA THORA D'HOUNFALOU 19
L'admiration fut de courte durée! Déjà chacun songeait que si Amram Trébitz, le plus rusé commerçant d'Hounfalou, offrait de faire le voyage à ses frais, c'est qu'il en espérait un profit. Et l'instinct du lucre éveillé, les discussions allaient sans doute reprendre, lorsque Pîokhem Patzer, qui depuis quelques minutes avait quitté la synagogue, fit irruption en criant :
— Il n'y a plus d'œufs sur le marché ! Cette canaille de Salomon Scbwarz a tout raflé aux paysans pendant que nous bavardions! Toutes les poules du pays ont pondu pour cet animal! Et en ce moment, il est en train de faire le même coup sur le maïs!
— Que la grande colique lui tombe sur le ventre! crièrent ensemble tous les Juifs.
Et sortant précipitamment de la maison du Seigneur, ils s'élancèrent sur la place du Marché.
Qu'il est loin, qu'il est perdu, ce petit villag^e des Garpathes! Et pourtant la vie qu'on y mène, est-elle au fond bien différente de celle qu'on mène partout ailleurs dans le monde? Le Hongrois fouille la terre, abat les arbres dans la forêt, mène paître ses troupeaux; le Tzig^ane bat le fer quand ça lui cbante, vole en toute saison et racle du violon; et le Juif prie, fait ses affaires et se sert des uns et des autres. Qui fournirait au Tzigane de vieux fers pour les chevaux? Qui achèterait au paysan son blé, sa volaille et ses œufs? Qui lui prêterait de l'argent? Qui l'enivrerait le dimanche? Qui serait l'esprit, la parole, Tavocat, le médecin, l'usurier, le cabaretier de tout ce monde? Qui serait sa providence, sa morale, son vice, son bon et son mauvais génie? En vérité, c'est Dieu lui-même qui a donné le Juif au village pour sa perte ou son salut. Ce maigre person-
LA THORA D'HOUNFALOU îl
nag^e en caftan, à la barbe jamais coupée, aux long^ues papillotes qui tire-bouchonnent le longf des joues, c'est la forme bizarre qu'a prise ici la civilisation; c'est sous cet habit sordide qu'elle dissimule ses nouveautés, ses tentations, ses roueries. Qui Taurait jamais cru? Ce petit Moïse, ce petit Salomon que Ton a tant rossé quand il était petit, le voici avec l'âgée devenu un personnag^e. On l'écoute, on suit ses conseils, il est presque un objet d'orgueil! a Notre village a vingt Juifs! — Oui, mais le nôtre en a trente ! — Mais nos Juifs ont des maisons avec des tuiles rouges ! » Ainsi parle le Hongrois. Seulement, qu'un accident survienne, le puits a été empoisonné, un bois a pris feu aux environs, une épidémie s'est abattue sur le bétail, quelque chose enfin de fâcheux, d'inexpliqué, s'est-il produit dans le village? Il faut découvrir un coupable! Qui a empoisonné le puits? Qui a allumé le feu? Qui a jeté un sort sur les bêtes? On soupçonne bien le Tzigane, mais c'est le Juif qu'on accuse. On ne devient pas riche ainsi, on n'a pas tant d'esprit, tant de finesse, tant de tours
%iL L'OMBRE DE LA CROIX
dans sa poche, sans quelque pacte avec le diable. Il n'en est pas» le vilain Juif, à sa première trahison ! Injures et coups pleuvent sur lui, mais sans l'atteindre profondément, car il a trop le mépris du paysan qui le frappe, il se juge trop supérieur pour être seulement humilié* Il sourit, courbe l'échiné; Torag^e passe, l'herbe se redresse : le Juif aussi lève la tête, et il continue de vivre.
D'où vient-il ce Juif en caftan? Le plus souvent de la triste Pologne ou de l'inhospitalière Russie. Un jour, abandonnant quelque ghetto surpeuplé, il se présente à la frontière de Hongrie. Encore un Juif, Seigneur! qui veut sortir de Mizraïm et s'enfuir de l'Egypte ! Que de Mers Rouges, que de déserts l'attendent 1 Que de miracles aussi! Son sac de prières sur le dos et son habit du samedi enveloppé dam un mouchoir, c'est là tout son bagage. Mais là confiance l'habite, la foi au miracle éternel! Et tout de suite, dès ses premiers pas, un mi^ racle se produit. A la frontière un gendarme le guette. Il n'est pas désirable, ce pauvre sire en caftan 1 Sale Juif, retourne chez toi ! El pour
LA THORA D'HOaiSPALOU 23
mieux faire sentir à Tboinm^ d'Israël cette courte pensée, le gendarme a des mots frappants. Mais du pas de sa porte, Jacob, Abraham ou Lévi voit son coreligionnaire qui se débat entre les mains du gendarme. « Malbeur, MâUre du monde! &e dit-il en lui-même.
Encore un Juif qui nou9 arrive ! Nous ne sommes déjà qu© trop ici! Que ne reste-t-il dans sa Pologne, ce maudit Juif en caftan ! » Et tout en marmonnant cela, ses pieds plats qui chavirent dans ses souliers éclatés — ces pieds qu'au jour du Jugement le Seigneur reconnaîtra entre mille! — se sont déjà mis en mouvement et l'emportent irrésisti^ blement vers son frère dans la détresse. Plus baut que l'intérêt, la voix du sang, la religion a parlé dans son coeur. Et elle parle ainsi depuis des siècles, et cette voix ne s'est jamais affaiblie! Jacob, Abraham ou Lévi aborde le gendarme et lui dit simplement : « C'est mon parent, il est mon hôte. Lâcbe-le, il demeurera cbe« moi. >» Et voilà le premier miracle! La frontière est passée. Une fois de plus le Maitre du monde a vaincu l'orgueil-
leux Pharaon sous la forme d'un gendarme. Et les prodigues se multiplient sur le chemin du Juif pieux! Je ne t'abandonnerai pas, a dit l'Éternel Tzébaoth ! Deux, trois jours, le Juif errant demeure chez son parent de fortune, le temps que le gendarme l'oublie. Puis d'un bond le voici à quinze lieues de la frontière. Il court, il court le pays, sifflant pour vendre sa pacotille et appeler les femmes sur les portes, troquant une grappe de maïs contre un petit miroir, de vieux fers contre une poignée de sel. Il achète tout, il vend tout. Il ne sait pas un traître mot de la langue qu'on parle dans les villages qu'il traverse, mais trois mois lui suffisent pour se faire comprendre en hongrois... C'est une croyance en Israël que tout homme porte avec lui dix mille anges à sa droite et dix mille démons à sa gauche. Et vraiment, à le voir passer, l'étrange vagabond, à travers les villages, l'œil mobile, l'oreille au guet, l'air inquiet et inquiétant, on dirait qu'il écoute ces vingt mille voix discordantes qui lui parlent toutes à la fois... Ce Juif siffleur, la barbe hirsute, le caftan en guenilles,
LA THORA D'HODNFALOU 25
les bottes couvertes de boue, apparait aux petits Cbrétiens comme un croquemitaine. Les mères leur disent quand ils pleurent : « Sois sage ou le Juif siffleur va t'emporter ! » Et les gars du village courent derrière sa souquenille, chantant l'éternelle chanson :
Les gars du village mangent du lard.
Pourquoi le Juif n'en mange-t-il pas?
Juif, Juif, pourquoi ne manges-tu pas du lard? Tiens, regarde le Hongrois, il mange du lard, Et le Juif le crache...
Mais lui, indifférent et le sourire aux lèvres, entre dans la maison, fait son petit trafic et poursuit son chemin.
Ainsi pendant des mois, souvent même pendant des années, il erre à travers la contrée, le chapeau sur l'occiput, tournant sa barbe dans ses doigts, avec quelque magnifique idée en tète pour gagner quatre sou«, vendeur de bricà-brac, de denrées qui ne valent pas un liard, observant, évaluant dans son esprit les habits de chaque passant, marchand du vent qui souffle, de l'idée qui traverse l'air, abordant tout le monde avec le même optimisme, rêveur
tenace, roublard et candide, meurt de faim sur la piste de millions, fondant sa vie sur le hasard, promenant d'un villagfe à l'autre l'amère dérision qui sépare son titre officiel d'enfant du peuple élu et son véritable état de mendiant, de besaeier, de vendeur de vieux habits, souffrant de l'écart immense entre ses désirs et ses pauvres moyens, mais ne perdant jamais l'espoir. Car le trait distinctif de ces vies, c'est moins la réussite (bien qu'elle soit souvent prodi{jieuse) que la fantaisie, l'imprévu, l'anormal, le miracle enfin, l'éternel miracle juif.
Et toujours le miracle arrive î Le Juif sifûeur a ramassé quelque argent. Le voici installé petit commerçant quelque part, à Hounfalou ou ailleurs, marchand de bois, d'étoffe, de grain, fourreur, hongreur, qu'importe! à tout commerce, il est bon ! Il travaille avec ardeur, scrupuleux dans ses paiements, et son affaire fructifie, A un tel homme on peut faire du cré« dit, et en effet on lui prête. Pendant deux oa trois ans, le temps d'in^^pirer confiance, il paie aux échéances avec ponctualité. Le prêteur
LA THORà D'HOtTNFALOU 17
gfrossit ses avances. Le Juif redouble de piété, multiplie ses appels à la Thora, se montre plus assidu que jamais à la synag^ogue. Allons, Dieu juste! il est temps d'accomplir tes promesses! Ne reste pas sourd à ma voixl Et c'est alors que l'Éternel fait sentir à son serviteur la force de son bras. Le magasin assuré brûle, ou bien une faillite savamment combinée lui laisse en toute propriété les dix mille francs de marchandises nécessaires à un commerçant pour être honnête.
Honnête! Quelle sotte parole! A-t-il jamais cessé de l'être? A-t-il fait tort à son voisin? Qu'est-ce pour un Juif de Galicie, de Bels ou de Zada Gora, cette société qui assurait son commerce, ou cette maison de Budapest qui lui faisait des avances? Que lui importe le tort qu'il cause à ces gens inconnus, à ce ramassis d'actionnaires qui se rantent d'être anonymes? Sont-ce là des réalités qu'un Juif du fond de la Pologne doit prendre en considération? Est-il un être policé? A-t-il l'idée de la vie en société? Qui diable! lui aurait donné sur l'honnêteté sociale ces pensées extravagantes?...
Désormais il est entré au pays de Ghanaan. Ses affaires ont prospéré et il achète des terres. Dieu, dans sa providence, a placé près de lui l'Amalécite, sous la forme d'un paysan ou d'un magnat prodigue qui vend ses biens pour faire la fête. Il achète leurs domaines, champ par champ, forêt par forêt. Au bout de deux générations, souvent moins, ses fils s'installent à New-York, à Londres ou à Paris. Us y sont des personnages; ils ont des chaînes d'or sur le ventre, des lorgnons d'or sur le nez; et quand on leur parle du petit village d'Hounfalou et de la vie qu'on y mène, ils vous regardent et disent : « Est-ce étrange! » C'est le dernier miracle de Dieu ; ils ne se souviennent plus 1
Deux jours plus tard, tous les Juifs d*Hounfalou, hommes, femmes, enfants, étaient rassemblés devant la porte de Reb Amram Trébitz, pour assister au départ du délégué de la Communauté.
Les hommes, longs et maigres, gesticulants et loquaces, leurs papillotes éternellement agitées sur leurs joues creuses, s'empressaient autour de la voiture pour vérifier les cuirs et les ficelles de Tunique cheval attelé au timon. Autour de la bête efflanquée bourdonnaient, comme ub essaim de mouches, ces plaisanteries où la blague et la religion se mêlent, non pour soulever un rire grossier mais pour amener, au coin de ces lèvres sensuelles et dans ces yeux ardents, la grimace de l'homme qui a saisi au vol quelque malignité subtile.
Même un Juif qui se vante de mettre de côté pour les pauvres le dixième de son revenu,
ao
même un Juif qui va visiter le Rabbin Miraculeux et commander une Thora, même celui-là n'échappe pas aux lazzi de sa tribu. Lequel d'entre ces pieux personnages eût osé dire tout haut que Reb Amram Trébitz n'avait pas mis de côté, pour les pauvres, la somme prescrite par la Loi? Mais qui le croyait dans son cœur? Et Nokhem Patzer, le bouffon, faisait rire tout le monde en racontant que le cheval d'Amram était aussi pieux que son maître, qu'il g'arrêfait de lui-même quand Trébitz faisait sa prière, et que, pareil à la mule du fameux Rabbi Pinéas ben lahir, il refusait l'avoine dont on n'avait pas prélevé le dixième pour les pauvres !
Les femmes, alourdies par la graisse et les maternités nombreuses, se tenaient un peu à l'écart pour ne pas souiller la charrette de leur contact impur. A peine si l'éclat de leurs yeux animait par éclairs leurs traits réguliers et bouffis. Vieilles ou vieillies avant l'âge, elles avaient, pour la plupart, cette laideur saisis» tante que laisse une ancienne beauté. £t ce qui ne eontribuait guère à les avantager, d'est qua
LA THOKA DHOUNFALOU 31
toutes portaient à la place de cheveux, suricuicrâne rasé comme un œuf, une sorte de coussinet, une perruque de satin noir ou marron, agrémentée de coques de ruban et de quelques perles fausses»
Une bande d'enfants s'ag^it^ient autour d'elles, grimpaient dans la charrette, se bousculaient sous la bâche. Quelques-uns étaient vêtus, à la manière des petits garçons chré- ' tt«ns, d'une veste et d'une culotte, mais beaucoup portaient d^à, le plus comiquement du monde, une pt'tite lévite noire taillée dans <|uelque lévite paterne Jle, Leurs tzitziss — larges «capulaires formés de deux carrés d'étol^ d'où pendent aox quatre coins de longues frange« b-lanche« — sortaient de leurs chemises dans i'animatio* du j««, et dan- «aient «ur le dos de quelques débraillés. Les longues papillotes rituelles qu'on ne doit ja- 3Bais coupeT, ies paillés noirs, blonds ou iauves, encadraient des joues délicates, faiwtnt flotter sur ces jeunes visages nn symbole de religion et un charme de grâce humaine,^, n'était donc là ce petit peuple aimable d'où
sortirait un jour cette humanité bavarde, g^esticulante et sordide ! Tous ces gracieux visages deviendraient ces figures mobiles et préoccupées ! Ces légers corps d'oiseaux prendraient ces formes crochues de mannequins longs et voûtés, aux ventres étrangement ballonnés ! Et cependant, pour peu que le regard s'attardât sur eux un moment, la surprise s'évanouissait. On distinguait, chez la plupart, quelque chose de trop éveillé, de hàtif, de déjà flétri, une rapidité, une excitation trop grande, des tics, des symptômes d'usure, de fatigue et d'épuisement. Trop de passion, d'exubérance éclatait dans ces beaux yeux et ces lèvres si rouges. On sentait sur beaucoup de ces figures trop fines une fatigue immense, ancienne, posée là parles siècles, et telle qu'on n'en peut trouver que sur les traits d'enfants d'une très vieille civilisation.
A quelques pas de là, des paysans hongrois dans leurs habits d'été, la culotte de toile blanche découvrant les jambes nues, la veste courte aux manches pendantes comme des fanons de bœufs, et sur la tète un chapeau rond
LA THORA D'HOUNFALOU 33
(jalamment orné d'une fleur, contemplaient, en tirant de lentes bouffée» de leurs pipes, ce noir troupeau de Juifs qui, en dépit de la tristesse de ses vêtements de deuil, donnait par son exubérance, la vivacité des voix, la mobilité des visages, une impression étonnante de vie ou plutôt d'entrain macabre. Et le calme de ces paysans semblait à lui seul une ironie.
Enfin, Amram lui-même parut sur le seuil de sa porte. Il était superbe à voir dans ses babits du samedi. Son caftan noir brillait de l'éclat de la soie et aussi de l'usure. Ses boucles g^risonnantes s'échappaient d'un bonnet de velours entouré de treize queues de fourrure. Il avait noué autour du cou le foulard auquel on reconnaît les fidèles des Rabbins Miraculeux. De sa poche plus gonflée qu'une besace, sortaient un mouchoir à carreaux et le goulot d'une bouteille, remplie de l'eau qui sert aux soins les plus intimes, et sans laquelle un bon Juif ne se met jamais en route.
Ce fut une ruée vers lui, comme s'il eût été le grand Rabbin lui-même, un tapage de voix suraiguës, une avalanche de paroles et de
recommandations. Chacun lui gflissait dans la main quelque florin d'argent à remettre au Zadik et lui rappelait le souci pour lequel il réclamait l'intervention du Rabbin Miraculeux. Celui-ci arait un procès, celui-là une vache qui ne donnait plus de lait, l'autre une femme sans enfants, l'autre du vinaigre tourné. Et pas un d'eux ne doutait que grâce au Zadik de Beis son procès serait gagné, sa vache donnerait du lait, sa femme cesserait d'être inféconde, et le vinaigre satisferait le client... Lui, bonhomme et magnifique, montraut sur son visage l'orgueil de la mission dont il était chargé, glissait les florins dans &a poche, jurait de ne rien oublier et de rapporter à tout le monde le bonheur dans sa charrette. Pendant ce temps, la vieille Hanuah, sa femme, et sa fille Guitélé portaient sur la voiture la pelisse, le pain, l'eau-de-vie, les œufs durs, toutes les provisions du voyage. A son tour, il vérifia les cuirs et les ficelles, s'assura qu'il y avait sous la bâche assez de paille pour se coucher et dormir, et revint à sa porte baiser la m«zou2ah.
LA THORA D HOUNFALOU S5
Sur le seuil, la vieille Hannah poussa devant lui Guitélé, parée de ses beaux cheveux noirs que la dure loi du mariage n'avait pas fait tomber.
— Bénis-la encore! lui dit-elle.
Et vivement elle couvrit avec son tablier la tête de leur fille, car dans ces communauté» lointaines d'Israël, jamais un Juif ne doit toucher aux cheveux d'une femme, pas même à ceux de son enfant. Amram posa sa longue main, que depuis des générations aucun travail n'a déformée, sur le tablier de la vieille.
— Et n'oublie pas, ajouta-t-elle à mi-voix, qu'elle aura bientôt dix-sept ans !
Ce qui, en termes plus clairs, voulait dire au voyageur qu'il était temps que le Zadik de Bels intervînt près de l'Éternel, en faveur de Guitélé, pour lui trouver un mari.
La jeune fille prit la main de son père et la porta à ses lèvres. La vieille Hannah en fit autant. Amram baisa l'étui de zinc, monta dans sa charrette et cria aux Juifs : • Bésitchem i » Cent voix lui répondirent par la bénédiction du voyage : «Que Dieu te bénisse et t#
garde! Que le visage de Dieu t'éclaire! Qu'il te donne la paix! Amen. » Sous un vigoureux coup de fouet, le cheval prit le trot pour faire une sortie triomphale. Toutes ensemble, les Juives s'écartèrent pour que le voyageur ne partît pas entre deux rangs de femmes — ce qui est un mauvais présage — et aussi pour que la voiture ne frôlât pas la robe de quelqu'une d'entre elles en état d'impureté corporelle. La troupe des enfants s'élança derrière lui, pareils avec leurs chapeaux ronds, leur* lévites et leurs bottes, à une bande de gnomes échappés de la forêt.
Voilà le Juif Courbe qui part pour la Pologne, disaient les paysans en voyant passer Reb Amram (c'est ainsi qu'ils le surnommaient, attendu qu'un paysan de la Haute-Hongrie n'a jamais appelé un Juif par son nom) , et du fond de leur cour, derrière les acacias, ilt lui faisaient un bonjour amical.
Passées les maisons de» Tzigane*, qui sont les dernières du village, la route s'en allait à travers des champs moissonnés, où il ne restait plus sur pied que les hauts tournesol* dont
LA THORA D'HOUNFALOU 37
les paysans font leur huile. Les petits Juifs couraient toujours dans la poussière de la charrette. Mais quand ils aperçurent la terrible Croix de bois qui se dresse avec son Christ de tôle à l'entrée de la forêt, prudemment ils abandonnèrent leur course et revinrent abriter leurs jeux à l'ombre de la synago^orue.
Amram passa devant la Croix, cracha, détourna la tête et prononça la formule rituelle : « Maudit sois-tu, toi qui as fait une autre religion ! » Puis, de la poche de son caftan, il tira son livre de psaumes et commença les prières du voyage : « Au nom de TÉternel, Dieu d'Israël, que l'ange Michaël soit toujours à ma droite, Gabriel à ma gauche, Uriel devant moi, derrière moi Raphaël, et audessus de ma tête la majesté du Tout-Puissant!... »
Et la voiture, le cheval et le Juif, tout disparut dans la forêt des Carpathes.