‹ L'ombre de la croixChapitre 3 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE BABBIN MIRACULEUX

Judœi signa petunt.

(SiisT Papl.)

ENTRE Lemberg et Gracovie, la triste plaine de Polog^ne développe, sous un ciel toujours bas, ses prés mouillés, ses mornes étang^s, sa boue et ses bois qui s'ennuient. Fragiles acacias, grêles et tremblants bouleaux, sapins dont les branches lassées semblent, même au coeur de l'été, attendre encore la neige. Des charrettes attelées de petits chevaux cheminent en cahotant sur les pistes fangeuses, qui conduisent on ne «ait où. De loin en loin, quelques maisons de chaume badigeonnées de couleurs vives, délavées par la pluie; une meule de paille entre quatre piquets coiffés d'un toit pourri; et à tous les carrefours des chemins,

au sommet des monticules qui viennent animer parfois l'uniformité de la plaine, une haute Croix barbare avec un Christ peint sur la tôle. Rien de plus solitaire et de plus résigné. Ces hautes Croix, debout dans le vaste horizon, étendent leur douleur sur cette Galicie. Ce sont elles les maîtres, les vrais habitants de cette plaine. Elles la peuplent, elles la dominent. On dirait que le ciel bas, chargée d'une perpétuelle menace de pluie, s'appuie sur leurs grands bras tendus pour ne pas toucher la terre.

Est-ce l'antique Dieu d'Israël, celui d'Abraham et de Moïse, de l'Horeb et du Sinaï, qui a voulu conserver dans cette campagne chrétienne, toute pareille à un calvaire, à un chemin de croix sans fin, une image non altérée du vieux peuple qui vécut en Egypte et en Babylonie, gardant toujours intacts, parmi les étrangers, ses usages, ses sentiments, ses pensées? Ou bien est-ce le Dieu de la Nouvelle Alliance qui a voulu maintenir, à côté de ces Croix, les vieux témoins de sa Passion? Ici des Juifs, partout de« Juifs, quatre, cinq, six mil-

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lions peut-être (comment les dénombrer, tant ils sont errants et mobiles), aussi pauvres que Job, aussi maig^res, aussi ag^ités que l'araignée d'eau sur sa mare, exerçant tous les commerces, toutes les petites industries nécessaires aux paysans chrétiens, polonais ou ruthènes, et soumis dans leurs g^hettos campagnards à une vie si fantastiquement lointaine, si réglée dans son moindre détail par la plus stricte loi hébraïque, qu'elle peut encore offrir l'image de l'existence qu'on menait, il y a quelque deux mille ans, dans un faubourg de Jérusalem.

Parmi tant d'obscures bourgades, la sainte ville de Bels, aussi sale, aussi vermineuse, aussi obscure elle-même pour le reste de l'univers, brille à tous ces yeux d'Orient comme un palmier dans les sables. Chaque année, aux grandes fêtes, c'est par milliers et par milliers que de Russie, d'Autriche, d'Allemagne, de Roumanie et de Haute-Hongrie, accourent vers sa prairie mouillée et sa rivière solitaire les fidèles du Rabbin Miraculeux. Chez ces Hébreux si pratiques, si entendus aux

affaires, qui portent dans l'achat ou la vente d'une peau de lapin, d'un vieux cuir, d'un vieil habit, tant de finesse et de ruse, il y a un besoin irrépressible de merveilleux, d'au-delà, de miracle. Toute cette agitation, ce mouvement continuel des mains et des visages, n'expriment pas seulement la fébrilité de la race, mais l'exaltation, l'enthousiasme, l'effréné désir du nouveau, de l'étonnant, de l'impossible, qui , plus encore que l'intérêt, est au fond de ces Juifs éternellement insatisfait» de leur condition présente, et qui s'en évadent comme ils peuvent, tantôt en allant demander à nos villes d'Occident, ou bien à l'Amérique, des fortunes prodigieuses, tantôt en accordant une confiance aveugle aux paroles d'un Zadik, qui d'un mot va tout changer. La recherche des grandes destinées et cet appel au miracle, c'est le même sentiment, l'éternel espoir d'Israël d'entrer dans la terre promise; c'est l'antique instinct de la race qui présente à tous ces gens leurs imaginations, leurs rêves comme des réalités prochaines, La vieille force d'espoir qui a guidé les Patriarches, Abraham.

Jacob et Moïse, n'a encore rien perdu de son antique puissance. Le même désir inassouvi qui entraînait jadis le peuple du Seijjneur dans les déserts d'Arabie, conduit aujourd'hui, par les trains et les charrettes, ces multitudes exaltées vers cette pauvre ville de Bels, chez le Rabbin Miraculeux.

En ce mois de septembre, à la veille du premier Tischri et des fêtes de Rosch Haschanah qui marquent le début de l'année juive, les pèlerins débarquaient en foule dans la petite gare galicienne. Chargés des énormes paquets dont un Juif s'encombre toujours en voyage, et laissant traîner derrière eux leur caftan dans la boue, ou le relevant à deux mains comme de vieilles femmes, ils défilaient sous le regard du grand Christ de tôle planté devant la station. Toujours gesticulants et bavards, ils faisaient à pied trois cents mètres d'un chemin défoncé, passaient une rivière débordée, et arrivaient enfin à la ville — quelques centaines de maisons basses, posées au ras de la prairie.

Toute la nuit, il avait plu. En vain les étroites fenêtres, derrière lesquelles s'entassent

les misérables denrées des épiceries de villag^e, cherchaient-elles un abri derrière les hauts trottoirs de planches qui courent tout le long^ des maisons : la boue, l'effroyable boue avait envahi le parapet, s'amoncelait sur les planches, molle d'abord, compacte ensuite, transformant ces trottoirs de bois en de nouveaux chemins fangeux, et, pénétrant dans les boutiques, imprégnait de sa noirceur et de son humidité les étoffes aux tons violents, les lainages, les cotonnades, les peaux, les fourrures, les comestibles et jusqu'aux bonbons de couleur enfermés dans les bocaux.

Sur la place du Marché, entre les arcades de bois qui forment une sorte de cloître autour d'un cloaque de boue, les voitures des pèlerins arrivés par les routes, et souvent de très loin, faisaient un campement barbare. Enfoncées jusqu'au moyeu dans la fange, elles servaient, le jour, de mangeoire aux chevaux, et, la nuit, de refuge à leurs propriétaires. La foule bruyante des kachlavnicks, des pauvres hères, des officieux qui ne vivent que des pèlerins, s'agitait tout autour; des enfants jouaient sous

le« bâches; des troupeaux d'oies circulaient gravement entre les roues des chars, et leur blancheur éblouissante semblait dans toute cette boue la seule chose immaculée.

Mais la rraie, la sainte place de Bels n'est point cette place de marché ni ce caravansérail. C'est, à quelques pas plus loin, une autre place aus*i boueuse, que traversent en long^ et en large le« mêmes passerelles de bois. Ici plus de charrettes, plus de boutiques, plus de maisons profanes. A droite, la maison du Zadik, une maison d'aspect moderne, dont les deux étages étonnent dans cette bourgade à ras de terre, et qui suinte l'humidité par toutes ses briques pourries. Au fond, la synagogue, assaillie elle aussi par des vagues de boue, avec ses grands murs sans fenêtres, brodés de créneaux fantaisistes. A côté, le béthamidrasch, sorte de halle close servant tout à la foi» de bibliothèque, de réfectoire et de dortoir aux pieuses multitudes. Et pour fermer le vaste quadrilatère dessiné par ce« bâtisses, entre lesquelles se laissent voir de grands espaces silencieux de prairie verte et mouillée,

l'église catholique avec son clocher bulbeux, qui signale de très loin, au paysan chrétien de la plaine, la présence de son Dieu au milieu de la petite ville juive.

Ah! cette ville toute peuplée d'exilés de l'Orient, comme elle ressemble peu à un village de Judée ou d'Arabie! Elle en a, pour ainsi parler, tous les caractères, mais à rebours. Au lieu de la poussière et du sable, de la boue, encore de la boue ; au lieu de l'azur du ciel, de» nuages bas et mouvants; au lieu des blancs burnous flottants, toujours ces tristes robes noires et ces bottes chargées de toutes les boues de l'hiver! Gomment rêver d'Orient devant un pareil tableau? Dans quel pays d'Orient a-t-on jamais senti une telle menace de pluie sur sa tête et une telle tristesse à se» pieds? Dans quel pays d'Orient a-t-on jamais vu de tels homme», sous ces hauts bonnet» de fourrure dévorés par les mites?... Tout cela sent le froid, l'odeur de la misère. Et pourtant, chose étrange, de» qu'on a mis le pied dans cette Galicie, quelque chose de lointain, de brûlant vous saisit. Est-ce la grâce des enfantt»

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leurs beaux yeux, leurs lèvres rouges, la lourde mollesse des femmes, la majesté des vieillard*, la mobilité des visages, l'éclat de tous ce» yeux qui promettent plus d'intelli^jence qu'il n'y en a vraiment chez ces g^ns? Vous n'êtes plus en Pologne, vous êtes en Judée. La vie a changé de couleur, elle a pris les sombres teintes du Nord. Mais une âme respire ici, qui n'est pas celle de ce pays nébuleux. Ce qui s'est allumé une fois en Orient ne peut s'éteindre. La pluie pourra faire rage, la neige tomber des hivers et des hivers, la fange s'ac« cumuler sur la place ; pas plus que cette boue ne parvient à souiller le plumage des oies qui s'y promènent, les éléments n'empêcheront jamais que ce pauvre village ne soit un coin de Palestine. Ces regards rapide*', inquiets ou graves, aucune pluie ne pourra les ternir» Toute la boue de la Pologne pourra s'amonce-' 1er sur ces caftan» et ces bottes, aux premier» rayons du soleil elle redevien^îra la poussière de la Judée. Et ces tristes caftans noirs, ils font toujours songer à la robe flottante d'As- •uérus et d'Ësther.

Lorsque, après dix jours de voyage, le délégué des Juifs d'Hounfalou apparut sur la place du Marché, tout le peuple des kachlavniks se rua vers sa charrette. L'un d'eux, bondissant près d'Amrara, s'était installé sur le siège et lui offrait ses services. Cinquante kreutzers pour garder sa voiture... Cinq kreutzers et un verre d'eau-de-vie pour donner à boire au cheval... Vingt kreutzers pour Tétriller... Dix pour lui donner de l'avoine... Six pour défendre sa pelisse... Trois pour le conduire au bain rituel... Deux florins pour l'introduire chez le Rabbin Miraculeux... Tout en parlant, il avait saisi le fouet et en distribuait de grands coups à ses coreligionnaires, qui le tiraient par son caftan pour se hisser à sa place, tandis que de l'autre main ayant empoigné les guides, il engageait la voiture dans le dédale des charrettes, en sorte que bientôt les roues, le timon, le cheval, tout fut si bien mêlé à d'autres roues, d'autres timons, d'autres bêtes, qu'il devînt impossible d'avancer ni de reculer et que l'attelage se trouva pris au milieu des voitures comme un bateau dans les glaces.

Amram convint du prix de soixante kreutzers poiir garder sa voiture, surveiller sa pelisse et panser son cheval. Puis retroussant jusqu'aux genoux son beau caftan de soie, il s'élança dans la boue vers la maison du Zadik.

Dan8 îa maison du Zadik, depuis le perron de brique usée avec sa rampe de fer démolie, jusqu'à la chambre mystérieuse, au fond d'un long couloir obscur, où se tenait le Rabbin Miraculeux, c'était un foisonnement de caftans, de bottes, de bonnets miteux, de barbes et de papillotes, une presse, une cohue, un brouhaha inexprimable où flottait l'ignoble odeur du vieux tabac et du linge mouillé. Tout ce monde criait, crachait, gesticulait, s'écrasait, emplissait de sa frénésie la vaste salle d'attente, où quatre secrétaires coiffés de hauts kolbacks écrivaient en hébreu, sur une table de bois blanc, les demandes d'audience, les requêtes des pèlerin», et recevaient en même temps l'offrande que le demandeur priait de transmettre au Rabbin. Les plus pieux, les plus fortunés luttaient à qui ferait le don le plus magnifique, et le chiffre de ces offrandes

excitait jusqu'à la folie l'intérêt de cette foulo impudente. Une ardente curiosité, d'un caractère féminin, et la passion pour ce qui touche à l'argent faisaient flamber tous les yeux. De bouche en bouche, on se répétait avec admira^ tion les sommes déposées entre les mains des secrétaire» par les plus riches pèlerins, pour être admis auprès du saint personnage. Au moment où Reb Amram pénétrait dans le vegtibule, un gros marchand de Kiew venait d'offrir dix-huit fois dix-huit roubles (dix-huit est un chiffre sacré qui signifie la vie en langage cabalistique) , et cette hbéralité soulevait parmi tous ces gens misérables, affamés de nouvelles et de sujets d'enthousiasme, une admiration pieuse etservile, qui rassemblaitaussitôtautour du donateur des groupes compacts de pèlerins et tout un peuple de mendiants, de gamins quêteurs de sous et d'innocents aux yeux rouges.

Au fond du long couloir obscur qui conduit chei le Rabbin, la foule se trouvait si pressée qu^on assistait à ce spectacle inouï : des Juifs qui péroraient entre eux sans remuer les bras.

ni agiter les mains, ni seulement se tirer la barbe ou les cheveux. A coups de pieds, à coups de poings, deux grands diables de secrétaires défendaient l'entrée de la chambre contre l'assaut de ces furieux, qui se fussent trouvés satisfaits de toute une journée passée dans cette odeur infecte, au fond de cet obscur boyau, s'ils avaient pu seulement entrevoir par la porte entre-bâillée le fabuleux personnage.

Bien qu' Amram brulàt du désir d'approcher, lui aussi, de la porte mystérieuse, il ne pouvait songer un instant à franchir l'épaisse muraille des caftans, des fourrures, des barbes et des papillotes. Poussé, frappé, meurtri, et luimême jouant des coudes avec une sainte énergie, il essaya pendant deux heures de se frayer un passage jusqu'à la table des secrétaires en kolbacks. Vains efforts, la nuit approchait. Il avait juste le temps de se rendre au bain rituel avant la prière du soir.

Oh! ce bain, où depuis le matin des centaines de pèlerins se plongeaient et lavaient leurs mouchoirs remplis de tabac à priser!

Cette salle humide et chaude, cette boue noire et gluante, cette eau houillante et fétide, couverte d'une couche graisseuse d'où émergeaient quelques têtes rasées, des paillés défaits, des barbes ruisselantes et des corps écarlates d'être restés trop longtemps immergés ! Ceux qui ne s'étaient pas encore baignés se désabillaient sur ie bord. Vêtus de leur seule barbe et de leurs papillotes, étiques, les épaules voùtéeS; d'une blancheur de linge ou plutôt de bougie, les ventres ballonnés et hernieux sur des jambes trop maigres, ils offraient le plus affligeant spectacle d'anatomies sans proportions, où toute la vie semblait s'être portée dans les lèvres et les yeux. Avant de se jeter dans l'eau sainte, ils prononçaient la bénédiction rituelle : « Sois loué, Éternel notre Dieu, Roi de l'Uni- ▼ers, qui nous a ordonné de nous plonger dans l'eau de la purification I » Puis la bouche ni trop fermée ni trop ouverte, les doigts disjoints, les membres écartés pour que toutes les parties de leur corps fussent baignées par l'eau purifiante, ils se laissaient glisser sous la nappe graisseuse... Amram disparut à son tour, re-

vint à la surface, tout fumant, écarlate, reprit ses vêtements, serra autour de sa taille la cein* turequi sépare les parties nobles et supérieures du corps des parties inférieures; et plus sale qu'il n'y était entré, il sortit du bain rituel.

Dehors, le jour baissait. Ce déclin de la lumière, c'est pour les Juifs l'heure où la jour* née finit, où une autre commence. Chez eux, ce n'est pas le soleil, c'est la lune qui fixe le chang^ement des jours et des saisons. Avec la première étoile, allaitcommencer tout à l'heure la cinq mille six cent cinquante-neuvième année du calendrier hébraïque, et la fête du Rosch Haschanah.

Quittant le bain rituel, la maison du Zadik ou le bethamidrasch, le noir troupeau des Juifs s'écoulait sur la place pour se rendre à la synagogue. Haute et profonde, avec ses lourds piliers de briques badigeonnés à la chaux, elle retentissait déjà d'une rumeur assourdissante comme un vacarme de foire. De grands lustres de cuivre et des cages de bois remplies de cierges allumés, dont la cire dégouttait sur les cattaus, éclairaient la foule «ombre et com-

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pacte, qui se balançait d'un geul bloc, d'avant en arrière et d'arrière en avant, dans le mouvement de la prière, comme une étrange moisson de tête» sous le premier souffle du vent. De minute en minute, le fracas des gémissements et des implorations allait en grandissant. On eût dit que le vent s'était change soudain en un furieux orage. La moisson des tètes se courbait, se relevait dans un délire frénétique. Parfois, bousculant tout le monde et salué par des injures, un pèlerin tourmenté de la vermine, et qui s'était gratté quelque partie du corps, se hâtait vers la barrique, à l'entrée de la synagogue, ou bien vers les petits bénitiers qui tout le long de la muraille faisaient une verte moisissure, pour y plonger ses doigts et se purifier dans l'eau sainte. Des enfants se faufilaient entre les bottes des fidèles, attrapant au passage des gifles retentissantes. Mais rien n'arrivait à troubler la profonde harmonie de ces corps furieusement agités et de ces voix implorantes. Des sanglots se mêlaient à la prière ; bientôt même, la plupart de ces gens parurent ne plus prier ;

ils hurlaient, ils sang^lotaient, et de cette foule convulsée sortait une plainte douloureuse, qui allait des vagissements de l'enfance jusqu'aux pleurs de la rage et aux râles de l'agonie.

C'est que ce premier jour de l'année n*est pas la fête de l'espérance, mais la fête dn repentir, du regret. Ce jour-là, comme des brebis, tous les Juifs de la terre défilent devant l'Éternel qui tient ouverts trois livres sous ses yeux : le Livre des Justes, le Livre des Impies et le Livre de ceux qui ne sont ni entièrement, justes ni entièrement impies. Les justes et les impies sont inscrits aussitôt, les uns dans le Livre de la Vie, les autres dans le Livre de la Mort. Quant à ceux qui ne sont ni entièrement justes ni entièrement impies, leur jugement reste suspendu. Dieu leur accorde encore dix jours de pénitence avant de décider de leur sort. Aussi pendant ces dix jours, les prières, les supplications ne cessent de monter vers le ciel avec une incroyable ferveur, jusqu'au grand jeûne de Kippour où Dieu prononce irrévocablement.

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Pendant trois heures encore la prière se déchaina, trois heures d'une lamentation forcenée, d'une imploration furieuse, indiscrète, comminatoire, trois heures de mendicité pieuse, d'appels à la bonté divine, durant lesquelles ces acharnés quémandeurs paraissaient vouloir arracher de vive force au ciel leur salut!

Soudain, comme toujours au bout de ces cérémonies, la fureur sacrée cessa net. Les serviteurs du Rabbin apportaient dans la synagogue des tables et des bancs, des assiettes et des verres, pour le festin que le Zadik offrait à ses fidèles, car même ces fêtes du repentir doivent s'accompagner de la joie, que donnent les copieux repas autour d'une table brillante de lumière. Sitôt qu'une table était dressée, les pèlerins s'élançaient pour s'y faire une place, avec la même violence qu'ils employaient tout à l'heure à implorer la clémence divine. Jamais on n*eùt pu croire qu'il y avait quelques minutes ne retentissaient sous cette voûte, d'où tombait la lumière des cierges grésillants, que des prières, des lamentations et des pleurs.

Quand, au nombre de plus de deux mille, ils se furent enfin casés devant cinq ou six cents assiettes, le Zadik fit son entrée. Vena'çnt d'abord quatre secrétaires en kolbacks, quv lui frayaient un chemin à travers la foule pressée; derrière, $es dix-huit fils, richement habillés de caftans de soie noire, depuis l'aîné qui portait déjà la barbe du prophète Isaïe, jusqu'au plus jeune qui pouvait avoir huit an%; enfin, le Zadik en personne, impassible dans la bousculade et le tumulte des acclamations.

Seul, dans cette foule noire, il était vêtu de blanc. Ses paillés, d'un éclat éblouissant de neig^e, sortv^iient d'un bonnet de fourrure, énorme, colossal, enfoncé profondément sur sa tête; sa barbe, qui tombait en deux ruisseaux d'ar^jent jusqu'à sa large ceinture, ne se distinguait de la soie du caftan que par des reflets fauves qui rappelaient encore la jeunesse, et d'innombrables grains de tabac à priser qui la saupoudraient de points noirs. Mais ce qui frappait plus que tout dans cette fig^ure admirable de régularité et de majesté royale,

c'était un o^il crevé, un œil rouge, sanglant, intolérable à voir.

Une réritablo mêlée s'engagea «ur son passage. Ceux-là même qui avaient conquis à la force du poing un cinquième d'assiette, l'abandonnaient tout à coup et se ruaient pour toucher son caftan. Ce x qui étaient trop éloignés ou voulaient conserver leur place, tendaient vers lui la main et la baisaient ensuite comme s'il eût été la Thora. Entouré de ses dix-huit fils, il s arrêta devant la table qui lui était réservée. Un de ses secrétaires lui versa de l'eau sur les mains, d'une buire d'or dans un plateau d'or, tandis que le reste des fidèles se lavait les doigts sous les tables et les essuyait aux caftans. Ensuite il prononça la bénédiction du jour, s'assit, coupa le pain, le bénit, et le festin commença.

Ses serviteurs déposèrent devant lui le premier plat du dîner, le poisson traditio^inel de» fêtes hébraïques, la carpe farcie à la juive. Avec ses doigts le Zadik détacha un morceau de carpe, le mit dans son assiette, en porta une bouchée à ses lèvres ; puis, comme si cette

seule bouchée eût suffi à le rassasier, ou qu'il fût au-dessus des soucis de la faim, d'un geste noble il repoussa le poisson et fit signe qu'il avait fini.

Aussitôt les fidèles qui se tenaient debout derrière lui, se jetèrent sur son assiette pour s'en disputer les restes. Ils les avalaient au plus vite afin de les incorporer à leur être, ou les enfouissaient dans leurs poches pour les rapporter à leurs femmes comme des portebonheur. D'autres, qui n'avaient rien pu saisir, s'élançaient sur leurs voisins plus heureux, essayant de leur arracher de la bouche ou des doigts ces débris inestimables, sanctifiés par le Zadik. Mais lui, dans cette mêlée, impassible et comme parti vers quelque monde lointain, il semblait ne pas même voir la bataille engagée sur son assiette.

Cependant les serviteurs présentaient aux convives le même plat rituel, la même carpe farcie à la juive. Les mains aux ongles noirs fouillaient dans le poisson, déchiquetaient les carpes, se plongeaient dans la sauce qui coulait sur les caftans et les barbes. Et soudain,

dant le brouhaha de ces deux mille bouches affamées, éclatèrent des voix divines. On cherchait le ciel et les angles; on eût dit que l'Éternel, pour remercier ses Juifs de leurs gémissements, leur envoyait ses musiciens. G'étaitunchœur de Juifs russes, dont le Rabbin offrait le réglai à ses hôtes. Et ces voix, ces chansons sacrée* sur des airs de la steppe firent passer, an instant, au milieu de la pieuse ripaille, des parfums de prairie, de rivières et de bois, quelque chose de jeune, de frais et d'amoureux, qui glissa comme une brise sur cette salle empestée d'une odeur de cire brûlante, de cuisine et d'humanité malpropre.

Quand il ne resta plus du poisson que les arêtes et les têtes, les serviteurs placèrent sur la table du Zadik le second plat du festin, une vaste soupière débordante d'un potage aux nouilles. Cette fois encore, le Rabbin en porta une cuillerée à ses lèvres, et du même geste noble et lassé repoussa le potage. De nouveau, les fidèles qui se tenaient derrière lui, se ruèrent sur so. assiette, et la bataille

«s L'OMBRE DE LÀ CKOIX

recommença avec le. même acharnement autour des nouilles {jluantes.

Maintenant, c'étaient les nouilles qui pendaient à tous les doigts, glissaient le long des barbes, sur la lustrine ou la soie des caftans. Personne n^avait encore bu, la soif tourmentait les gosiers, et nulle trace de vin sur la table. Mais le» serviteurs reparurent, tenant par les oreilles d'énormes cruches de quinze à vingt litres, qu'ils assemblèrent en pyramide au milieu de la salle. A mesure qu'ils les entassaient, un secrétaire criait d'une voix forte la quantité de vin contenu dans la cruche, son pays d'origine et le nom du généreux donateur : s Un tel offre trente bouteilles d'un vin de Bessarabie qui a été gelé plusieurs foisl... Un tel, dix bouteilles de Tokaï que voici!... Un tel, quatorze bouteilles de Bordeaux que voilà î . . . » Et tous les vins du monde défilaient dans cette étrange criée, vins de France, vins d'Espagne, vins du Rhin, vins de Hongrie, vins de Grèce et de l'Archipel, vins d'Amérique et de la lointaine Australie, car est-il un pays où il n'y ait pas de Juifs? Est-il un co'a de l'univers où l'un

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des pèlerin» réunis dans cette salle ne possède pas un parent, ou à tout le moins un ami?...

La criée terminée, le secrétaire présenta au Zadik un flacon de vin et un gobelet d'or. Le Rabbin prononça la bénédiction du vin, en but une gorgée; après quoi, une goutte de la liqueur sanctiiiée fut versée dans toutes les cruches, et, comme aux noces de Gana, les énormes amphores circulèrent autour des tables.

Peu après on apporta la volaille. Le bœuf suivit, puis les compotes. Les chanteurs de la Petite Russie continuaient leurs beaux chant» . de rossignols passionnés, mais le formidable vacarme qui s'était déchaîné depuis l'arrivée du vin empêchait tout à fait de les entendre. Il ne se fit une accalmie qu'au bout de deux ou trois heures, quand un des secrétaires, monté sur une table, annonça d'une vois retentissante la bénédiction qui termine le repas.

C'était une habitude du Grand Rabbin de Bels de ne pas dire lui-même cette bénédiction et de la faire prononcer par le plus jeune de

ses fils. Près*" du vieillard un enfant se leva. Lèvres rouges, grands yeux noirs et brillants, beaux sourcils bien arqués, nez droit et fin, teint mat et chaud comme une fleur au soleil, longs paillés roux tombant le long de ses joues délicates, charmante apparition de jeunesse et de grâce au milieu de ces caftans noirs, qui emportait l'esprit très loin dans le passé, au temps où là-bas, en Judée, un enfant tout pareil se levait parmi les Docteurs. . .

Le gobelet d'or de son père posé sur sa petite main, que faisait trembler l'émotion de parler devant tout ce monde, débordait sur ses doigts, et le vin tombait sur la nappe. Pressés derrière lui, les fidèles tendaient avidement le« bras pour recueillir ces gouttes précieuses, aussi saintes que si c'avait été le Grand Rabbin lui-même qui les eût répandues. D'une voix à peine intelligible l'enfant articula les paroles rituelles : « Avec la permission de mon père et des convives, louons Celui à qui nous devons kl subsistance ! » Dans une explosion d'enthousiasme la synagogue tout entière répondit avec fureur : a Loué soit Celui à qui nous de-

vons la subsistance! Éternel, Roi des Rois, Dieu d'Abraham et de Jacob, Maître juste et bienveillant, envoie-nous la bénédiction, le salut, le contentement, l'abondance ! Envoienous le prophète Élie, d'heureuse mémoire, notre messager de bonheur, de salut, de consolation! Reconstruis bientôt, et de nos jours, la sainte ville de Sion! Sois loué. Éternel, qui dans ta miséricorde rebâtiras Jérusalem ! »

Sur ces mots vociférés, hurlés par deux mille voix en délire, le festin s'acheva. Il était minuit passé.

Rassasiés pour un moment de nourritures et de prières, les pèlerins se dispersèrent. Les ung allaient s'étendre sur la paille de leurs voitures, les autres dans les auberges et dans les maisons particulières où ils avaient un lit, les autres dans le bethamidrasch. Beaucoup passèrent la nuit couchés dans la synagogue , sur les tables ou les bancs. Amram Trébitz voulut partir pour regagner sa charrette, mais épuisé par dix jours de voyage, les prières et le festin, il 86 laissa tomber le long de la muraille, près du tonneau aux ablutions, et s'endormit aussitôt.

Dès six heures du matin, la syna;]fogue retentissait de nouveau du vacarme des prières. Mais aujourd'hui ce n*était plus u i noir troupeau de caftans qui remplissait de son agitation, c'était une foule toute blanche, le blanc troupeau des brebis du Seigneur. Par-dessus leurs tristes lévites, tous avaient passé la chemise qu'on revêt le jour du mariage et qu'o^emporte aussi dans la tombe, et comme toujours à la prière du matin, les visages disparaissaient sous le blanc taliss de laine. Sur les tables encore encombrées des reliefs du festin, les bedeaux appelaient ceux des fidèles qui avaient payé l'honneur de se tenir auprès de la Thora, pendant qu'on en donnait lecture; Chacun écoutait le passage pour lequel il avait payé, puis retirant son taliss et sa chemise, allait respirer et bavarder sur la place, faire un tour dans la maison du Zadik ou se plonger

dans l'eau rituelle — quelques-uns pour la cinquième fois depuis le lever du soleil.

Vers onze heures du matin, la lecture achevée, toutle monde reg^agna la synagogue. L'heure solennelle était venue où allait retentir le son rauque du schofar, de la corne de bélier, qui résonna pour la première fois sur le mont Sinaï au milieu des éclairs et du tonnerre, et par laquelle, en ce premier jour de Tannée, comme un pasteur rappelle ses brebis dispersées, le Saint des Saints (béni 8oit-il!) rassemble devant lui l'immense troupeau de ses Juifs.

Dominant de sa haute taille les gens pressés autour de lui, le g^rand Sofer de Bels se dressa sur ralmémor, la tribune carrée qui s'élève en forme de chaire au milieu du Saint Lieu, et levant au bout de son bras la corne à bout d'argent, il la porta à ses lèvres. Des notes sauvages, aussi longtemps prolongées qu'une poitrine humaine peut soutenir son souffle, emplirent le vaste édiBce, des meuglements pressés, multipliés, sans fin, comme pour rappeler toujours plus fort et plus loin une brebis

ég^arée qui n'aurait pas entendu... Sous cette musique barbare les épaules se voûtèrent, les têtes s'enfoncèrent davantag^e sous Tabri du taliss, et pendant trois heures encore les prières retentirent avec une intensité nouvelle.

Amram, lui, ne priait plus ! Depuis qu'il avait vu paraître le g^rand vieillard sur l'almémor, il ne pouvait en détacher ses yeux, a Voici donc, se disait-il, Reb Eljé Lébovv^itz, l'homme dont le souffle épouvante Satan, et dont la main copiera la Thora d'Hounfalou !» Il ne le quittait plus du reg^ard, attentif à noter dans sa mémoire combien de fois le saint personnage se frappait la poitrine, si son poing résonnait sur le caftan, la vitesse et la profondeur de ses inclinations, les modulations de son chant, s'il priait tort ou à mi-voix, quels gestes il faisait avec les mains. Et bien qu'à l'ordinaire peu enclin au respect, il considérait le vieillard en prière avec une émotion si vive que lui-même en oubliait de prier et de gémir.

Depuis le banquet ie la veille personne n'avait encore mangé. Enfin vers les trois heures du soir, les bancs furent apportés et les

LE RABBI^' MIRAGOLEUX 69

tables dressées. Même entrée solennelle du Rabbin, mêmes disputes autour des scbéraïm (1), même criée des vins, mêmes chants, même ivresse. Déjà le crépuscule, si rapide en septembre, descendait sur la synagogue. Il ne restait que le temps nécessaire à la récitation des deux prières de l'après-midi et du soir, par lesquelles tout bon Juif doit sanctifier sa journée. On repoussa contre les murs les tables et les bancs, et les implorations et les gémissements recommencèrent de monter en tempête vers le trône d'Adonaï. Quand s'apaisa cette nouvelle rafale, la nuit était tout à fait noire. Mais la pieuse journée n'était pas encore finie!

Dans la maison du Zadik, au milieu de grandes caisses remplies de fruits de la Judée, se tenait la Rabbitzine, debout en robe de fourrure et de soie, son crâne aux cheveux coupés ras couvert d'une perruque en satin feuille-morte, et couronnée comme une idole barbare d'un fabuleux diadème de perles et de

(1) Uettes iacré* du Rabbin.

diamants. Les pèlerins défilèrent, ou plutôt se ruèrent devant elle. A chacun elle remettait le fruit de la nouvelle année, un beau fruit de l'Orient, grenade, orangée ou raisin, et tous lui disaient en recevant le fruit : « Soyez inscrite pour une heureuse année ! «

Lorsqu'il n'y eut plus rien dans les caisses, le Zadik parut à son tour. Le même souhait l'accueillit, une immense clameur : « Soyez inscrit pour une heureuse année ! » et ce vœu, indéfiniment répété, l'accompag^na jusqu'à la synagogue, où le troisième banquet obligatoire de la fête allait être servi.

Toujours entouré de ses secrétaires en kolbacks et de ses dix-huit fils, il s'assit à sa table. La plupart des convives étaient déjà rassasiés par le précédent festin, mais ils mangeaient quand même pour glorifier l'Éternel, s'efforçant d'attraper, comme des affamés, les morceaux comestibles qui passaient à leur portée.

Toute la nuit et tout un jour encore, la maison du Seigneur retentit tour à tour des prières, des lamentations et de la joie des banquets. La fête ne prit fin que le lendemain soir,

à l'heure de la première étoile. Amram Trébitz allait enfin pouvoir s'occuper des affaires qui l'avaient conduit à Bels, rendre visite au Rabbin Miraculeux, et commander à Reb Eljé Lébowitz les cinq livres de Moïse, légués à sa Communauté par le très regretté Faïbisch Ungerleider»

Si fameux que soît un Sofer pour sa piété et son art, la seul copie de la Loi ne suffit pas à le faire vivre. Aussi Reb Eljé Lébowitz avait-il annexé à sa pieuse industrie tout un petit commerce d'objets de sainteté, taliss de Berchet, tzitziss de Goloméa, ouvragées talmudiques, livres de dévotion en jarg^on pour les femmes, collections de légendes, et aussi des citrons, des grenades, des raisins de Gorinthe, des loulebs ou feuilles de palmiers, des myrtes, des cédrats de Corfou, tous les fruits de l'Orient qui rappellent à ces exilés les jours de Palestine, en sorte que la maison du Sofer ressemblait tout ensemble à un bazar et une fruiterie.

Près d'une fenêtre étroite qui donnait sur la ruelle boueuse, devant le pupitre où s'alignaient ses plumes et ses encres diverses, le vieillard avait repris son travail un moment interrompu par les fêtes de Rosch Hascbanah.

LE r.ABBIN MIRACDLEUX 73

Sa tête était couverte du taliss brodé d'arg^ent, les bandelettes 8*enroulaient à son bras gauche, sa long^ue barbe disparaissait dans un pli de la sainte écharpe, afin que pas un poil ne souillât de son contact impur le parchemin sacré.

Quand le Juif d'Hounfalou, flanqué de Tobie Gold, le kachlavnik qui gardait sa voiture, poussa la porte de la maison et pénétra dans la chambre, Reb Eljé ne détourna pas la tête. Il s'apprêtait à écrire le saint nom d'Adonaï, et, avant de prendre la plume réservée au nom du Seigneur , il s'inclinait pour purifier sa main dans un seau placé à sa droite, lorsque dans le miroir de Teau il vit les têtes des deux Juifs curieusement penchées près de lui.

Sans paraître les apercevoir, il acheva de se laver les doigts, fit la bénédiction rituelle, écrivit le nom redoutable, et reposant enfin sa plume :

— Qu'ils soient bénis, ceux qui sont entrés, dit-il.

— Soit béni celui que nous avons trouvé ici, fit à son tour le Hongrois.

— Et d'où arrive l'Étranger? reprit Reb

Eljé Lébowitz, en fixant sur son hôte des yeux pâles, et comme usés d'avoir trop contemplé les choses merveilleuses que racontent les livres de Moïse.

— Du village d'Hounfalou en Hongrie, répondit Tobie Gold impatient de prendre la parole.

Une ombre de méfiance passa dans les yeux du Sofer, car ces Juifs de Bels n'ont pas en haute estime les Juifs de Hong^rie déjà pervertis d'esprit moderne et qui préfèrent souvent le Talmud à la Kabbale.

— Eh bien! là-bas, demanda-t-il avec un peu d'amertume, le samedi est-il toujours le samedi?

— Le Juif est partout Juif, répondit vivement Amram, et le samedi partout le samedi.

— Je ne voulais pas vous oifenser, reprit doucement le vieillard. Il y a de bons Juifs même en Hongrie, et vous avez une barbe de bon Juif.

Amram ouvrait la bouche pour exposer l'objet de sa visite, mais de nouveau le kachlavnik lui coupant la parole :

LE UABBIN MIRACULEUX 75

— Il est venu exprès de la Haute-Hongrie vous commander une Thora... si toutefois le Rabbi Sofer ne demande pas trop d'argent, ajouta-t-il aussitôt.

— Le Livre est toujours cher, mon fils, repartit Reb Eljé en retirant son taliss, qu'il replia soigneusement pour ne pas le mêler à cette conversation profane.

— Sans doute! riposta Tobie Gold. Mais avec celui qui vend, celui qui achète peut discuter.

— Si Gold peut diminuer d'une lettre le texte du Saint Livre, répondit sentencieusement le vieillard, je diminuerai d'un florin le prix de la Thora.

— Et qu'exige le Rabbi Sofer?

- — Six cents fl-^rins.

— Six cents florins, Rabbi! Mais, pas plus tard que la semaine dernière, le prix du veau est encore descendu! répliqua Fimpudent, voulant faire entendre par là que le prix du veau ayant baissé, le parchemin était moins cher.

— Il ne s'agit pas de veau ici! s'écria impé-

tueusement Reb Amram. Que le Rabbi Sofer ne prenne pas en mauvaise part les propos du kachlavnik. Je sais que lorsque Reb Eljé écrit une Thora, elle vaut le double de ce qu'il en demande. La Communauté d'Hounfalou m'a remis trois fois cent quatre-ving^ts florins pour acheter une Thora. Ce n'est pas un florin de plus, mais pas un florin de moins que je dois remettre au Sofer.

— Voilà qui est parler en bon Juif, fit Reb Eljé Lébowitz. Et appelant sa femme il lui commanda de servir les petits verres et Tcaude-vie.

Une ancienne beauté défaite par les ans, coiffée d'un bonnet de satin qui semblait collé sur ses tempes, apporta des pains d'épices et de l'alcool de grain où avaient macéré des feuilles de céleri. Reb Eljé emplit les verres. Tous les trois les portèrent à hauteur de leurs yeux, firent la bénédiction : a Sois béni, Éternel, notre Dieu, qui a tout créé par ta parole ! » Puis le Sofer dit : <« Pour la vie! » Les autres lui répondirent : « Pour la vie bonne et paisible ! » Et le marché fut conclu.

Comme ils sortaient dans la ruelle, ils croisèrent un de ces jeunes g^ens, minces, voûtés, au teint blafard, aux yeux rougis par les veilles, vraiment mal venus pour la vie, comme on en voit tant en Pologne, et qui deviennent par miracle, dans la suite des ans, ces vieillards à Tair prophétique, si chers au pinceau de Rembrandt. C'est un des mystères de la race : les enfants y sont divins, les vieillards quasi sublimes et les adultes affreux. Celui-là, dont les paillés roux rejoignaient sur des joues creuses une barbe qui avait encore toute la sauvagerie de la jeunesse, semblait glisser dans la boue sur des pieds interminables.

— Le fils du Rabbi Sofer! dit Gold à son compagnon. Un joyau de science ! Une perle de vertu ! Un trésor dans une famille!

Et remarquant qu'à ces mots le Hongrois se retournait pour jeter un regard sur le garçon, tout naturellement dans son esprit cette idée se forma : le Sofer avait un fils, le Hongrois avait peut-être une fille : Puis franchissant d'un bond (c'est chose si aisée pour un Juif!)

l'espace qui sépare Thypothèse et la certitude,

la réalité et le désir :

— Avec la riche dot que Reb Amram Trébitz donnera à sa fille, dit-il en arrêtant son compagnon par le caftan, le fils de Reb Eljé serait un éclatant parti.

— Et si ma fille avait cinq cents florins? répondit le Juif d'Hounfalou.

— Cinq cents florins, c'est une somme! fit Gold en étirant sa barbe. Mais le Rabbi Sofer est pieux entre les pieux! Son fils brillera comme une étoile dans la maison de son beaupère.

Et sur ce ton lyrique, ce fut un jeu pour lui, habitué par métier à tenir dans les mariages le rôle d'accordeur, de prouver que tout s'arrangeait pour rendre agréable à l'Éternel , l'union de ce garçon de Bals, qu'il connaissait à peine, avec cette fille de Hongrie qu'il connaissait moins encore. Puis, sur un ton plus positif :

— Combien Amram me donnerait-il si je faisais baisser la dot?

— Troi$ pour cent, répondit l'autre à qui

LE RABBIIS MIRACULEUX 79

ce bavardag^e avait laissé le temps de peser à son poids tout l'intérêt de cette affaire.

— Mazel toy! Atfaire conclue! Rien n'est impossible à Gold! Tout ce qu'il entreprend réussit. Je cours parier au Rabbi.

Il rejeta d'un coup de pouce son chapeau sur le haut du crâne, comme quelqu'un qui a une idée, quitta précipitamment Reb Amram, et fit de nouveau irruption dans la maison du Sofer.

— Rabbi! lui dit-il en entrant, sans éprouver la moindre g^éne à troubler le vieillard qui avait remis son taliss et recommencé son travail. Si je n'étais pas Tobie Gold mais Éléazar de la Bible, le serviteur d'Abraham^ et si le Rabbi n'était pas Reb Eljé, mais Laban, le père de Rébecca, que penserait-il d'un mariag^e?

Sans paraître autrement surpris d'une proposition si soudaine et si baroquement présentée :

— Je ne t'ai pas encore embrassé, répondit le Sofer, faisante son tour allusion à la lég^ende qui raconte que lorsque Éléazar se rendit près de Laban demander pour le fils d'Abraham la main de Rébecca, Laban embrassa l'envoyé.

afin de se rendre compte s'il portait de l'or dans sa ceinture et des perles dans sa bouche.

— La fille du Hongrois n'est pas sans ressources ! reprit le kachlavnik pour qui l'allusion était claire. Mais si le Rabbi Sofer veut six cents florins d'une Thora, sans doute jugera-t-il qu'avec quatre cents florins son fils sera richement payé.

— Mon fils vaut cinq cents florins, dit paisiblement le vieillard.

— Cinq cents florins, Rabbi ! Je serais opulent si j'avais dans ma poche la différence entre cinq cents florins et ce que vaut le fils de Reb Eljél

Pour toute réponse, le vieillard alla chercher dans une armoire son grand machzor (1) de fêtes, provenant de la première imprimerie de Lublin, vieille de trois cents ans, et sur lequel on pouvait lire, à la première page, que Trumété, épouse du Sofer Reb Guédalié Lébowitz, le dix-huit Nissam de l'an deux mille trois cent vingt-six, avait donné le jour à un

(1) Livre de prière*.

enfant qui reçut le nom de Samuel (que Dieu permette qu'il soit élevé pour la Thora, la relig^ion, la vie pieuse et la g^loire du peuple juif!) Et ainsi pendant trois siècles, de sofer en sofer, la sainte gfénéalogie se continuait jusqu'à ce grand garçon en caftan, aux yeux rouges, aux épaules voûtées, aux longs paillés d'un roux ardent, qui dans un coin de la chambre s'était mis à copier des mezouzat.

— Je sais, je sais! s'écria le kachlavnik. La famille de Reb Eljé est ih' oss (1). Mais le Sofer si pieux, si sage, sait bien que beaucoup d'argent signifie beaucoup de soucis. Quatre cents florins, c'est un million! Que faire d'une si forte somme? C'est trop de tracas dans un ménage. On n'a jamais l'esprit en repos. Est-ce que la somme que demande le Rabbi doit être au juste trois cent cinquante florins? Nous lui donnerons trois cenfs florins, et son fils aura ainsi moins d'ennuis.

Le grand garçon malingre écoutait ce discours, les yeux baissés sur son travail comme

(1) Noble, bien né.

s'il eût été question de tout autre que de lui. Quant au vieillard, il laissait parler Tobie. Ce qu'il désirait par-dessu» tout, n'était-ce point d'introduire son fils dan» la maison d'un pieux Juif, où il ne serait pas obligé de faire tout de suite du commerce, où, durant quelques années encore exempt de soucis matériels, il pourrait se perfectionner dans l'étude des livres saints, de la Kabbale et du Zohar, bref où il pourrait avoir, dans la maison de son beau-père, celte situation que n'ignore sans doute aucun pays du monde, mais qui cbez les Juifs de rEuri)pe orientale est reconnue comme une profession véritable, au même titre que le métier de cordonnier, de fourreur ou de cabaretier, et qui s'appelle « être gendre » !

— Si le g^arçoD pouvait continuer d'apprendre, soupira-t-il après un long silence, nous serions moins exigteant sur La somme. Mais aujourd'hui, c'est de plus en plus rare un beau-père qui entretient son gendre! Et les filles, surtout en Hongrie, sont plus avides d'argent que de savoir...

— La fille d'Amram n'est pas ainsi! s'écria

Tobie Gold avec la conviction d'un père. Nous lui donnerons deux cent cinquante florins, et le fils du Rabbi Sofer sera gendre trois années!

— Si elle est telle, elle nous convient, dit gravement Reb Eljé en passant avec lenteur sa longue main sur son visage, comme pour chercher dans les ténèbres l'inspiration divine.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il ne revit plus Tobie Gold. Le kachiavnik t'était déjà lancé à la recherche d'Aniram.

Dans !a maison du Zadik, au fond du long couloir obscur, devant la porte défendue par les secrétaires en kolbacks, montaient toujours du fond des cœurs la même inquiétude enragée, les mêmes scrupules extravagants, le même appétit du miracle, la même espérance insensée dans la puissance du Rabbin.

Au milieu de ce délire, lui seul était calme, paisible. De moment en moment, ses secrétaires jetaient d'une voix retentissante le nom du pèlerin admis à pénétrer dans sa chambre. Sur chaque nouvel arrivant il fixait son œil rouge, et son œil bleu allait chercher jusqu'au fond de son âme les plus secrètes pensées de rinconnu debout devant lui.

L'un dit :

— Rabbi, j'ai une femme acariâtre : elle me rend la vie impossible, je suis dans tout mon village un sujet de moquerie. Quand elle corn-

mence à crier, les gens sortent dans la rue et reg^ardent la scène à la fenêtre. Je n'y tiens plus. Que dois-je faire, grand et saint Rabbi? Encore la semaine dernière., • Mais le Zadik l'interrompt :

— Retourne chez toi, mon fils, et cîi? à ceux qui viennent regarder à ta fenêtre ou écouter à ta porte qu'il est écrit dans la Loi : «Tu n'écouteras pas la voix de la femme étrangère. »

Un autre vient lui demander d'intervenir auprès de l'Éternel pour que son fils soit exempté du service militaire — non que l'enfant ne soit pas courageux, mais comment à la caserne un bon Juif pourrait-il faire les prières obligatoires, les dix-huit bénédictions du matin, les deux prières de l'après-midi et du soir, et manger les plats rituels? Et surtout, Maître du monde ! comment pourrait-il éviter de manœuvrer le saint jour du Sabbat?

Le Rabbin l'écoute et lui dit :

— Ton fils a-t-il planté une vigne?

— Non, grand Zadik, il n'a pas planté.

— A-t-il bâti une maison?

— * Non, il n'a pas bâti.

— A-t-il épousé une fille?

— Oui, grand Rabbi, mais elle est morte!

— Alors, mon fils, pourquoi viens-tu vers moi? Ne connais-tu pas le verset a Quand tu vas à la guerre » où Moïse a déclaré que celuilà seulement sera délivré de l'obligation du service, qui a planté une vigne, bâti une maison ou épousé dans l'année une vierge d'Israël?...

Un autre vient lui raconter qu'un grave souci le tourmente. Il voudrait faire passer par contrebande en Russie dix mille francs de porcelaine qu'il vient d'acheter à Garisbad. Mais voilà ! il est malade et a dû charger son fils de cette opération délicate. Or celui-ci est schîémil, ce qui veut dire inhabile et malchanceux. Et si les choses tournent mal, il redoute que le schîémil soit jeté en prison et ^ la marchandise confisquée.

— Ne crains rien ! dit le Zadik. Le roi Salomon a écrit : « Dieu tient les imbéciles sous sa garde ! »

Ainsi les un» après les autres, les pèlerins défilent devant le Rabbin Miraculeux et tous lui crient tour à tour : a Donne-nous des en-

LE Ir^ARBlN MfRAOfJLEOX m

fants! Fais tomber la pluie! Écarte la grêle! Chasse les mauvais esprits ! Déiîvre-nous des mauvaises pensées! Embrouille les affaires du voisin! Envoie ici VAnge de la mort! Sauve l'accouchée du danger ! ... » Sur tous ces fronts enfiévrés le Zadik de Bels jette, comme une eau rafraîchissante, les paroles de bon sens appropriées à leur cas. Puis, pour accorder quelque chose à la folie de tous ces gens, il remet à chacun un morceau de parchemin contenant un ou deux mots de cette Kabbale mystérieute dont les ténèbres les enchantent, ou bien encore il leur permet de frotter sur son caftan une pièce de monnaie, qui sera pour eux un talisman bien autrement précieux que la parole sage ou le bon conseil donné.

Le nom d'Amram Trébitz, lancé à pleine voix, retentit tout à coup sur la foule agitée des barbes et des papillotes. A Tappel de son nom une force inconnue souleva sur ses ailes le cabaretier d'Hounfalou, lui fit franchir d'un bond l'épaisse muraille des caftans qui le séparait de la porte, et le déposa par miracle dans la chambre fabuleuse.

C'était une petite chambre nue et blanchie à la chaux. Quatre secrétaires en kolbacks se tenaient le long du mur. Au milieu, une table couverte d'une nappe douteuse où se voyaient les ronds d'une tasse à café. Sur cette table était posée une assiette, emplie jusqu'au bord de billets et de pièces d'or et d'argent. Car à ce Zadik de Bels, dont la maison de brique s'appuie sur cette boue, c'est plus d'un million que ses fidèles apportent chaque année, et le facteur peut dire que, lorsqu'il marie ses enfants, c'est par kilos qu'on lui envoie les mandats de toutes parts... Derrière la table, dans un fauteuil de cuir dont le dossier laissait échapper tout son crin, le Zadik était assis.

Amram vit-il rien de tout cela? Lui pourtant si peu mystique, lui qui d'un seul regard estimait un homme à son poids, devinait, soupesait ce qu'il avait dans l'âme et dans la poche, il ne vit ni cette chambre triste et nue, ni cette nappe équivoque, ni ce misérable fauteuil où siégeait un vieillard avec un œil crevé et une barbe blanche semée de tabac à priser. Il ne vit qu'une sorte de brouillard où flottaient

confusément, entre les monstrueux kolbacks, une assiette, une énorme assiette, pleine de pièces d'or, et un être quasi divin, enveloppé d'un rayonnement qui voilait au regard son apparence sensible. Ce n'étaient pas des pensées d'homme, c'était la Schekina, la Gloire de Dieu qui resplendissait sur ce visage; et les paroles qui allaient tomber de cette bouche avaient déjà pour lui cette force magique que possèdent dans la Kabbale les assemblages de lettres et de nombres, dont le mystérieux pouvoir domine les destinées et force l'avenir.

Il s'avança comme en rêve, toucha du bout des doigts la main décharnée du vieillard, et dans un geste oriental porta aussitôt à ses lèvres ses doigts sanctifiés par le contact du Rabbin Miraculeux. Un secrétaire remit au Zadik le papier contenant la requête du pèlerin d'Hounfalou, et dans lequel était pliée son offrande. Le Zadik prit le papier, et d'un geste dédaigneux, sans même paraître la voir, laissa tomber dans l'assiette la petite pièce d'or qui s'y trouvait enveloppée.

Aïi tintement de Tor, Aniram, recouvrant •es esprits, allait ouvrir la bouche pour exprimer se» vœux et ceux des villageois d'Hounfalou. Hélas! l'offrande était trop maigre, et le personnage trop mince, et trop de gens attendaient derrière la porte pour qu'on le laissât parler. D'un seul regard de son œil bleu, le Zadik l'arrêta net.

— Va, mon fils ! dit-il. Je prierai pour toi parmi tous les autres Juifs.

Déjà, un des secrétaires l'avait saisi par les épaules. Le cabaretier n'eut que le temps de pécher dans sa poche un beau florin d'argent, pour le frotter à la manche du Zadik, s'en faire une amulette et pouvoir dire aux Juifg d Hounfalou : « Il a touché la main du grand Rabbin de Belsl » Poussé par un poing vigoureux, il fut expulsé de la chambre, et se retrouva dans !e couloir, radieux, transfiguré, bien assuré que les vœux de son village allaient être remplis, que la vache de Jacob redonnerait du lait, que le vinaigre de Schmoul satisferait le client, que Nokhem Patzer gagnerait son procès, que la femme de Reb lankélè ne

LE RABBIN MIRACULEUX »l

serait plus inféconde et que lui-même allait trouver un mari pour sa fille Guitélé.

A ce moment Tobie Gold, qui le cherchait depuis une heure, l'aperçut au milieu des Juifs amassés autour de lui pour entendre de sa bouche ce qu'il avait dit au Zadik et ce que le Zadik lui avait répondu. A coups de poings, à coups de coudes, se frayant un passage dans la foule serrée, son chapeau en arrière et la barbe en avant, le kachlavnik arriva près du Hongrois.

— Amram Trébitz peut prononcer la bénédiction de celui qui vient d'apprendre une heureuse nouvelle, lui souffla-t-il à l'oreille.

— Soi» loué, Éternel, notre Dieu, Roi de Tunivers qui est bon et bienveillant! murmura l'autre aussitôt.

Et jouant des coudes à son tour, il suivit Tobie Gold comme il aurait suivi l'Envoyé du Seigneur.

Quelques instants plus tard ils franchissaient le seuil de la maison de Reb Eljé Lébowitz.

— Puis-je dire mazel tov? fit Amram en

92 L'OMBRE DK LA GKOIX

entrant, sans s'inquiéter cette fois d'interrompre le Sofer dans son travail sacré.

— Si cela vient de Dieu, mazel tov! répondit Reb Eljé en posant sa plume devant lui.

— Gela vient de Dieu, j'en suis sûr!

répliqua le Hongrois. Je promets deux cents florins; etpendant trois années le fils du Rabbi Sofer sera gendre cbez Amram Trébitz.

— Les deux cents florins sont deux cent cinquante, rectifia le vieillard.

— Les deux cent cinquante sont deux cents, répartit Reb Amram ; mais les trois ans sont trois ans.

— Bien, dit Reb Eljé Lébowitz. Deux cents florins et trois ans.

— Je ne me dédis pas d'un jour.

Puis se tournant vers le jeune homme qui, toujours dans son coin, continuait de copier ses mezouzat :

— Mazel tov ! lui dit-il. Je te nourrirai pendant trois ans, et s'il plaît au Seigneur, tu deviendras dans ma maison naguid parmi les naguidim, distingué entre les gens distingués.

Comme il acbevait ces mots, la femme du

Sofer reparut dans la chambre. Son visag^e semblait bouleversé par une tristesse profonde; des larmes remplissaient ses yeux.

— Eh! lui dit Reb Amram, la femme du Rabbi Sofer a-t-elle donc tant de tristesse à marier son g^arçon?

Non, ce n'était pas le souci de penser que son fils allait bientôt la quitter, qui faisait ainsi monter des pleurs aux yeux de la vieille Sarah. Mais elle était occupée à fabriquer dans sa cuisine les cierg^es de Kippour, qui, le jour du Pardon, doivent brûler vingt-quatre heures, et comme l'exigée la coutume, avant d'enfermer dans la cire chaude les longues mèches de coton tressé, elle répandait sur ces mèches des larmes abondantes en pensant à ses péchés.

— Besitchem! Que Dieu vous garde! ditelle au Juif d'Hounfalou.

Puis elle revint à sa cuisine, d'où elle ressortit aussitôt, portant sur ses bras étendus un grand cierge encore tiède, un beau cierge de l'àme, qu'elle offrit à l'étranger.

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