‹ L'ombre s'étend sur la montagneChapitre 1 sur 15 · UN COUCHANT SUR LA JUNGFRAU · texte numérisé non relu

UN COUCHANT SUR LA JUNGFRAU

1A lutte de l'ombre et de la lumière se pour- ^ suit chaque soir sous nos yeux. Selon l'éclat de la journée ou la magnificence du décor, le drame passe inaperçu ou prend des accents pathétiques, comme si le meurtre invisible du dieu du Jour ensanglantait l'espace. Dans l'un et l'autre cas, nous en connaissons d'avance les péripéties : elles ne difîèrent que pair leur intensité. La lumière doit périr : quelque ensoleillé qu'ait été le ciel de midi, l'ombre triomphe au dénouement. Nous la voyons à son heure monter des choses et les envelopper, s'étendre sur la montagne, sur la plaine ou sur les eaux, pareille aux suaires que nous jetons sur nos morts. Ce drame quotidien que nous offre la nature reproduit celui de notre destinée : le soir arrive pour toutes les vies, quand elles ne sont pas tronquées par un de ces accidents où s'afÊrme la capricieuse brutalité du sort. Il en est qui s'éteignent comme de pâles crépuscules : à peine distingue-t-on l'instant où l'ombre absorbe les dernières lueurs qu'ont déjà noyées les brouil-

lards du chagrin, du souci, de la misère. D'autres finissent dans un rayonnement dont la splendeur leur survit, comme il arrive quand nous voyons l'horizon baigné d'or et de pourpre longtemps après que le soleil en est tombé. Ces clartés illusoires ne sont pourtant que le reflet de l'astre disparu : elles aussi s'effacent dans le triomphe de la nuit. Car la nuit triomphe toujours, — la nuit muette, aveugle et sourde où les formes s'anéantissent, où les bruits se taisent, où le silence est humide, l'obscurité pesante. Nos regards s'efforcent de la sonder, nos esprits de l'animer ou de l'expliquer. Nous la peuplons de nos fantômes et de nos dieux, nous y faisons fleurir nos rêves, elle est propice à nos désirs. Il n'importe ! Elle est la nuit, pleine de mystère, image de l'autre nuit étemelle dont nous ne savons rien, qui nous guette, nous épouvante et nous appelle. Et c'est peutêtre parce que nous pensons toujours aux ténèbres sans fin dont elle est le symbole, que le drame du couchant nous étreint avec tant de force quand nous en pouvons suivre les phases éclatantes ou mélancoliques.

Sans doute, par cette tiède soirée d'été, il étreignait ces deux promeneurs qui l'observaient ensemble, dans la solitude d'un belvédère alpestre.

C'était près d'Interlaken, à quelques pas audessous de la ruine d'Umspunnen, si bien arrangée avec des plantes et des pins sylvestres au sommet de ses murs dont un art savant entretient les lé-

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zardes, surveille l'éboulement. Après être montés jusqu'aux vestiges du vieux burg, ils étaient venus s'asseoir sur ce banc frais verni, campé au meilleur endroit, en retrait du sentier, en face de la Jungfrau. Personne ne le leur disputa : des touristes pressés passèrent sans les voir; un couple d'Allemands, en voyage de noces, leur jetèrent un rapide coup d'œil. Les bruits de la vallée, — les sonnailles de cinq ou six vaches pâturant dans un pré ou les sabots des chevaux sur la route sonore, — leur parvenaient trop amortis par la distance pour les gêner. Rien ne les empêchait donc de s'abandonner aux rêveries que leur suggérait le spectacle, d'y chercher peut-être de secrètes correspondances avec les jeux de leur propre destin. Les montagnes du premier plan, dont les lignes presque régulières encadrent la Jungfrau, commençaient à se vêtir d'une ombre translucide qui montait le long de leurs flancs boisés, vers les pâturages encore éclairés des sommets. L'une d'elles, à droite, qu'on nomme le Moine noir, échancrait rudement, d'un coup de son arête gibbeuse, la masse blanche des glaciers, qu'entamait de l'autre côté le corps mouvant d'un fantasque nuage gris. Mais im rayon du jour pâlissant frappait en plein la cime, les plus hauts épaulements, certaines parties des parois dont il marquait crûment les replats, les éperons, les saiUies, les cheminées. Une coulée de neige, confondue avec le nuage, semblait un énorme lingot d'argent en fusion, dont l'incan-

descence irisait les vapeurs opalines qui flottaient sur la montagne, tandis que l'ombre s'épaississait dans la vallée, où, parmi les chalets clairsemés, aux toits brique, un hôtel neuf m.ettait une lourde tache écrue, juste au pied du Moine noir.

Dans ce commencement de crépuscule, dans cette solitude, les deux figures des promeneurs se détachaient avec un relief singulier.

Serré dans son léger pardessus gris, l'hormne avait une nerveuse figure expressive et pourtant réservée, comme si une volonté, trop intermittente pour réussir toujours, en surveiUait constamment les muscles agiles, les traits changeants, s' appliquant à les figer dans une immobilité bientôt dérangée. Une barbe et des cheveux abondants, légèrement ondulés, autrefois blonds, mais un peu décolorés et striés de fils d'argent, lui donnaient une faible ressemblance avec la tête traditionnelle du Christ dans les peintures de la Renaissance italienne : un Christ très dépendant de son humanité, en qui se fussent mêlés, dans des proportions incertaines, le calme et l'inquiétude, la force et la faiblesse, l'agitation et la sérénité. Les yeux brun clair, pailletés d'or, prenaient volontiers une expression lointaine, — infranchissable, — comme s'ils cherchaient à condenser leurs regards sur les spectacles de la vie intérieure ; et cette expression pouvait devenir très vite, suivant l'émotion, étonnée, candide ou mélancolique. Le petit chapeau de paille cachait un front superbement

modelé, dont les saillies se dessinaient en vigueur, comme dans ces marbres d'où le ciseau du sculpteur fait jailUr à son gré la passion ou la pensée. La courbe un peu brusque du nez relevait d'un dernier accent plus énergique l'ensemble de la physionomie. De nombreux portraits avaient popularisé cette figure d'artiste. Dans les rues d'Interlaken, dans les jardins d'hôtel, on la désignait volontiers à la curiosité des passants :

— C'est Frantz Lysel, le grand violoniste !

Tout à l'heure, deux étudiants suisses, en casquettes blanches, qui descendaient d'Umspunnen, s'étaient poussés du coude en l'apercevant :

— Frantz Lysel ! Avec qui donc est-il ?...

Et c'était bien le musicien célèbre que sa race, la quahté de son jeu, celle de ses compositions, peut-être aussi la pâleur parfois maladive de sa figure et la paresse morbide de ses mouvements, faisaient surnommer « le Chopin du violon ».

Très grande, d'une extrême sveltesse, enveloppée dans un souple manteau chatoyant, sa compagne offrait l'image d'une figure admirablement harmonieuse. Toutes les Ugnes s'en accordaient à dégager une impression de noblesse et de pureté, comparable à celle que nous donnent ces belles fleurs qui s'évasent sur une longue tige. Les traits du visage gardaient le même caractère : la ligne presque droite des sourcils en soulignait la régularité plutôt sévère, qu'adoucissait en revanche l'indicible beauté d'ime bouche

un peu grande, mobile, éloquente, toujours prête à frémir au flux des émotions. Le teint, d'une transparence nacrée, conservait une fraîcheur juvénile, tandis que la chevelure, châtaine à reflets d'or, rebelle et domptée, s'argentait et semblait poudrée à frimas. Les yeux, d'un vert de mer profond, prenaient par moments, sous les longs cils, des reflets couleur de pensée, quand leur regard devenait plus intense. Ils étaient presque toujours cernés d'une sorte de meurtrissure qui, bleuissant le réseau des veines, leur donnait comme un accent passionné. A cette heure, ils s'absorbaient avec une gravité singulière dans la contemplation du paysage, comme si les jeux de la lumière sur la neige eussent suffi à leur attention ; mais le frémissement continu des belles lèvres qui vibraient comme des pétales de fleurs au frôlement d'une abeille, révélait un orage sous la surface Hmpide de cette eau dormante. Dans son ensemble, cette physionomie présentait certains contrastes d'expression assez proches de ceux qui frappaient chez Lysel, et peut-être plus accentués : on aurait pu la croire indifférente jusqu'à la froideur, si on ne l'avait vue s'animer soudain au point de livrer ses secrets dans un éclair ; son effort était de se taire, et nulle volonté n'en pouvait réprimer la frissonnante éloquence : elle était comme un livre fermé, dont on sait qu'il recèle toute la poésie, et que chacune de ses pages réserve une vivante surprise. — Tandis que ses

yeux foncés restaient ainsi fixés sur les choses, ceux de Lysel, après avoir rapidement parcouru le panorama, revenaient sans cesse les chercher avec une nuance d'inquiétude, comme pour saisir de mystérieuses correspondances entre les deux couchants : celui de la montagne et celui de la femme, si belles toutes deux, baignées de tant de rayons, guettées pourtant l'une et l'autre par la nuit prochaine.

L'ombre amassée dans la vallée commençait à gravir les flancs de la Jungfrau. Les nuages s'étaient épaissis : leur amoncellement menaçait tout l'espace. On ne distinguait presque plus des glaciers qu'une grande tache lumineuse qui perçait les brouillards, comme si derrière leur voile s'allumait quelque gigantesque incendie, dont les flammes fussent d'argent.

Comme la journée qui finissait ainsi, les deux promeneurs approchaient du soir de la vie. Lysel en était le plus près. Leurs deux existences avaient été rempHes, pour elle par cette ardente activité du cœur qui dévore plus que le travail et le souci, pour lui par une tension sentimentale peut-être égale, bien qu'équilibrée par son labeur d'artiste. Ainsi, leurs années pesaient plus que le poids normal. Elles avaient passé sans les réunir tout à fait : ils en descendaient le cours comme deux voyageurs qui suivraient les deux rives d'un fleuve sans gué ni passerelle, séparés et tout proches, marchant les yeux dans les yeux, s'ar-

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rêtant ensemble pour sourire ou pour pleurer. Aussi, quoiqu'ils eussent dépassé l'âge de l'amour, leur sentiment conservait-il une part de sa frsûcheur première. Si des regards étrangers en avaient pu saisir les invisibles reflets, ils les auraient trouvés pareils à cette lumière argentée qui semblait faire de la montagne, dans la nuit si proche, sous son linceul de nuages, une source vive d'éternelle clarté.

Ils se taisaient. Leur silence était aussi profond que celui de la vallée à leurs pieds, où tous les bruits s'étaient tus. Il était lourd et chargé comme celui de la Jungfrau, où l'invisible travail du sol et des eaux prépare sourdement l'avalanche. Il était rempU de secrètes pensées que chacun lisait dans le cœur de l'autre, avec cette habitude de se comprendre sans paroles qu'ont les êtres qui s'aiment de toute leur âme. Il les exprimait, ces pensées, dans leur essence la plus intime, il les revêtait de formes plus exactes que les mots : en sorte que leurs lèvres, en le rompant, auraient prononcé presque les mêmes paroles. Un coup de vent le troubla, frissonna dans les sapins, tira des plaintes de la forêt, apporta des sons lointains : voix de toiuristes attardés ou de paysans revenant du travail. Le soleil s'était caché derrière une cime invisible. Et voici que, ce même coup de vent écartant les nuages, la lumière se concentra, plus crue, sur la Jungfrau, qui leur apparut plus nette, avec les détails de sa prodigieuse architecture.

Tout à l'heure, ils ne voyaient là qu'une masse compacte d'argent en fusion, derrière des vapeurs ; maintenant, comme au geste de l'artiste qui dévoile sa statue, ils distinguaient les contreforts puissants, les hardis éperons, les plans superposés de la montagne, ses rochers qui trouaient ou gonflaient la neige, les dégradations du glacier où des gi'isailles indiquaient les crevasses ou les séracs, toute la construction titanesque et déUcate de la formidable pyramide formée, eût-on dit, de blocs énormes, ciselés par de minutieux artistes, puis entassés par des géants dans un désordre à la fois brutal et symétrique. Vis-à-vis d'eux, de l'autre côté de la vallée, l'ombre avait recouvert jusqu'au sommet les pentes boisées du Schynige Flatte : elle continuait son irrésistible ascension, sur les pentes de la Jungfrau qui la bravait par sa hauteur, tout en la subissant ; et l'on en voyait la tache énorme, au dessin réguUer, gagner peu à peu sur la lumière avec la force tranquille de l'inévitable. Alors Lysel, se tournant à demi vers sa compagne, murmura très bas, de telle sorte que ses paroles pouvaient, selon le caprice de l'air, s'entendre ou se perdre dans l'étendue :

Elle se tourna vers lui tout à fait, l'enveloppa d'un regard qui, tirant de cette phrase im sens caché, la transposait du paysage insensible à leurs âmes douloureuses. EUe étendit la main comme pour en appeler, du drame dont ils étaient le

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théâtre, à celui qui emportait la nature entière vers son dénouement fatal. Ses lèvres frémirent, de c« frémissement qui donnait à son visage une expression si passionnée ; très bas, plus bas que lui, dans xm souffle qui parvint pourtant à son cœur et le fit frissonner, elle répéta :

— Oui... l'ombre s'étend...

COUP d'œil sur le passé

Frantz Lysel, — un nom de fantaisie, composé de quelques lettres extraites d'un interminable nom slave, tout en consonnes, — possédait une de ces célébrités étendues qui donnent parfois aux vivants l'illusion de la gloire. Sa symphonie Pologne, interdite en Russie et en Prusse, avait soulevé des explosions d'enthousiasme : comme si le miracle des sons ressuscitait pour une heure l'âme du peuple vaincu, le souvenir de la patrie déchirée. Plusieurs de ses autres oeuvres orchestrales, l'Ouverttire d'Iridion, la Prière après la défaite, la Marche lithuanienne, restaient au répertoire des meilleurs concerts, où les plus brillants virtuoses exécutaient assez souvent son Concerto en sol majeur. Ses compositions pour violon, — Mazurkas héroïques. Préludes, Élégies, — merveilleusement appropriées à son instrument, étaient presque populaires, à la manière des « valses » ou des <t nocturnes » de son illustre émule. On estimait ses deux trios et son qumkior à l'égal des œuvres les plus parfaites qu'ait produites la mo-

deme musique de chambre. Il allait aborder un genre nouveau : le grand Opéra promettait pour la rentrée son Conrad Wallenrod, tiré, comme un opéra de son compatriote Ladislas 2^1enski, de la fameuse « légende historique » de Mickiewicz. Ses succès de virtuose étaient encore plus éclatants ; dans plusieurs capitales, de jeunes enthousiastes avaient dételé ses chevaux pour le ramener en triomphe à son hôtel ; de iolies femmes se disputaient les débris des cordes sautées de son Guarnerius ou de son Montagnana ; à Munich, on s'arracha les morceaux du mouchoir dont il avait essuyé ses doigts, après une fougueuse interprétation de la grande chaconne de Bach ; à Vienne, deux archiduchesses se brouillèrent à cause d'un de ses gants que chacune voulut ramasser ; à Nice, on joncha de roses son passage. Depuis plusieurs années, pourtant, il avait renoncé à cette part de sa carrière, non pour les raisons de lassitude ou de paresse qu'il alléguait, mais parce que la vie errante du virtuose ne s'accordait pas avec la vie stable de son cœur, parce que des succès trop bruyants gênaient le silence qu'il souhaitait autour du sentiment qui gouvernait sa vie. Il n'en devait pas stoint partir poiu: une longue tournée d'Amérique, — k. dernière, disait-il, — aussitôt après la représentation de son opéra : ayant perdu, dans un placement aventuré, la, plus grande partie de la petite fortune qu'il devait à son art, il s'était résohi à la refaire ainsi, d'un seul coup. Peut-être

n'aurait-il jamais eu le courage de réaliser œ projet intéressé, s'il ne s'y fût mêlé le secret espoir, — un espoir qu'il ne se fût pas même avoué, — d'atteindre une fois ou l'autre son rêve d'union paisible et sûre, sans avoir alors à compter avec la gêne ou les obstacles matériels. Maintenant, à mesure qu'approchait l'époque du départ, des sentiments contradictoires s'agitaient en lui : le regret de la chère intimité dont la mer allait le séparer, la frayeiu des mille dangers de l'absence, une sourde jalousie toujours prête à troubler son imagination \dte assombrie malgré sa confiance, la terreur de cette solitude d'âme qu'il promenait partout au milieu des visages étrangers ; d'autre part, le désir d'exercer une fois encore, sur les foules, cette séduction immédiate dont un artiste tirs de si fortes émotions, peut-être même le besoin ie vivre quelque temps d'une vie plus expansive, plus extérieure, plus fiévreuse que celle où le confinait un amour déjà ancien qui, croyait-il, n'aurait plus d'imprévu.

Ceux qui ne connaissaient Frantz Lysel que par son existence publique, se faisaient une idée très erronée de sa personnalité véritable : la réserve de ses manières, la correction de ses allures, la raideur un peu hautaine dont il voilait son invincible timidité, les aidaient à le méconnaître. Certains disaient avec maHce qu'à force de mettre son cœur dans son violon, il n'en gardait plus pour son usage ; au cours d'une tournée d'Aile-

magne, qui fixa sa réputation, un caricaturiste berlinois le représenta en train de couvrir un papier à musique d'une multitude de notes aux effigies de toutes les monnaies courantes. Pourtant, dans ce monde des artistes où le besoin, l'intérêt, la sincérité, l'ambition, le talent et la vanité prêtent à tant de combinaisons compliquées, aucun n'était plus asservi aux impulsions de ses sentiments, aucun n'oubliait pour eux ses intérêts les plus importants, avec plus de facilité insoucieuse et de légèreté. De même, il passait pour riche de naissance, en raison de son élégance naturelle, de sa simplicité qui contrastait avec le faste des parvenus de l'art ; et, né dans la gêne d'un ménage de réfugiés, il avait connu la misère. Aucun de ceux qui le jugeaient ne savait rien de son passé ; aucun non plus n'aurait soupçonné la part qui, dans la formation de son caractère, revenait à certains éléments peu communs dans le monde actuel. Le plus actif de ces éléments avait été son amour romanesque de la patrie perdue. Il le tenait de son père, un des héros du soulèvement de 1830, ami de Malachowski, neveu d'un de ces vieillards qui avaient combattu comme des jeunes gens sous les ordres des Czartoryski et des Dembinski, fugitif après les dernières défaites, condamné à mort, et qui, traqué par les troupes moscovites, connut l'émotion rare de se reconnaître pendu en effigie en traversant, déguisé, Varsovie. Aucun événement n'impressionna plus

fortement l'enfance de Frantz que de voir, en 1863, ce père noué par les rhumatismes contractés autour des bivouacs, se désespérer d'être écarté de la lutte qui recommençait. Sa mère, une Lorraine de bonne race, dont il tenait sa réserve sérieuse, partageait cette fièvre, pleurait à chaque désastre ; et il l'entendait répéter alors, en lui caressant les cheveux :

— Nous recommencerons plus tard, quand tu seras grand ! Tu seras brave comme ton père, quand il avait la force ! Tu tâcheras de rendre ime patrie à tes enfants !

Elle lui disait aussi, souvent :

— N'oubUe jamais que la patrie et la foi sont inséparables : c'est par la religion qu'un peuple, même asservi, reste lui-même !

Mais son père, peu fervent, d'esprit léger, n'allait guère à la messe qu'aux anniversaires patriotiques, pour rencontrer à l'égUse de l'Assomption les débris des anciennes batailles. Quant à Frantz, s'il oublia vite les leçons maternelles, il en garda l'intime impression : jamais il ne devint tout à fait incroyant, et peut-être la foi de son enfance, abandonnée eh chemin, continua-t-elle d'influencer sa vie, comme ces pôles éloignés dont la distance n'aboUt pas toute l'action.

J^es parents de Lysel étaient pauvres, la fortune de l'insurgé étant restée aux mains des vainqueurs. Il ne savait rien de la famille de sa mère, orpheUne et seule, et comme elle mourut jeune, il ne la con-

yM^.~.: .

nut guère que par ces conseils d'héroïsme et quelques autres souvenirs imprécis. Son père, homme de haute mine, de belle prestance, à manières de grand seigneur, d'une galanterie d'ancien régime, frivole, élégant, besogneux, l'éleva et vécut en donnant de chétives leçons de piano : encore les devait-il plutôt qu'à son talent d'amateur, à la pitié qu'on accorde à quiconque a souffert pour une noble cause. Il menait mal sa barque fragile, la laissait dévier à chaque tentation, restant malgré les années charmant, inconséquent, capricieux et chevaleresque. Quand il mourut à son tour, Frantz venait de manquer son prix de Rome. C'était un garçon qui semblait mal armé pour la lutte, n'étant ni précoce, ni habile. Il se trouva donc dans une situation très précaire : peu s'en fallut que la fatigue du travail mercenaire n'étouffât son talent, qui se développait avec lenteur. Au moment où le succès approchait, il fut atteint d'une de ces crises d'épuisement nerveux qu'on soignait mal, en ce temps-là ; il eût alors disparu dans les bas-fonds de Paris comme une graine étrangère apportée par le vent, si le hasard, la Providence ou la fatalité n'avait placé les Jaffé sur sa route.

lia étaient tous deux passionnés de musique : le mari, en solitaire de large culture, qui sait asservir aux curiosités de son cerveau toutes les forces de la pensée et de l'art, rompu à la science du contrepoint, capable, sans avoir beaucoup

exercé ses doigts, de lire au piano les plus belles partitions, ou même de se jouer ses morceaux préféré* : les adagios de Beethoven, eertains andantos de Mozart, quelques-uns des nocturnes ou des préludes de Chopin ; la femme, en habituée des solennités internationales, qui a entendu Parsi/al à Bajn-euth, la Mattàus Passion à Bâle, Don Juan à Munich, la troisième ouverture de Léonore au Gevandhaus de Leipzig, la Neuvième Symphonie chez Hugo Meyer, à Paris ; en artiste aussi, ayant étudié le piano avec Hans de Biilow, le chant avec Tosti et Henschell. Poiu- beaucoup d'âmes d'aujourd'hui, la musique est ainsi devenue une sorte d'accompagnement à la vie dont elle rythme les péripéties, prolonge les résonances, afîine ou subUme les émotions. Elle leur est nécessaire comme l'air et la lumière ; elle leur dispense des rêves pareils à ceux de l'opium ou du haschich ; elle leur inspire des admirations qui confinent à l'extase ou s'étendent jusqu'au fanatisme. Cette sorte de passion les rapproche à la manière d'une même foi, comme des dévots, des sectaires ou des nihilistes. Commune aux deux époux, elle n'était pas le seul goût qui les unît : sans certains traits de caractère irréconcihables, qui ne se révèlent et ne se contrarient que dans la vie commune, et tenaient peut-être à la disproportion des âges, ils auraient formé un couple parfaitement assorti.

Fils unique d'un industriel alsacien, Antonin Jaffé fut d'abord contrarié dans ses goûts Intel-

lectuels : ce qui rendit sa vocation plus impérieuse. Son grand-père, le chef de la famille et le fondateur d'une de ces robustes dynasties de bourgeois conquérants, comme l'Alsace en a produit plusieurs, l'empêcha de poursuivre des études de philosophie brillamment commencées pour le « mettre aux affaires », comme il disait dans son langage d'une brutale précision. Ce grand-père, Jean-Gaspard, que ses ouvriers appelaient « le père Gaspy », était un être d'âpre volonté, intelligent, vulgaire et pmssant, le self-made man dans ce qu'il a de plus vigoureux et de plus insupportable, l'homme de proie qui acquiert avec passion pour conserver avec ténacité, généreux quelquefois dans les grandes choses, toujours rapace dans les petites, capable d'abandonner un morceau de son capital à des œuvres « utiles » et de tourmenter les siens par une avarice sordide. Il fallait soutirer franc par franc l'argent du ménage à ce millionnaire qui signait des chèques énormes. La fondation, puis le gouvernement de l'usine, l'extension de sa prospérité, l'offensive et la défensive dans la concurrence, l'établissement de son règne sur le petit monde qui tournait autour de lui, en un mot, les soins multiples d'une entreprise considérable dont il portait tout le poids, remplirent sa vie. Il ne concevait pas que, l'esprit s'afîinant dans l'aisance, de nouveaux besoins se développassent chez ceux qui montaient derrière lui : il s'étonna de voir poindre chez son fils Frédéric, — « Monsieur

Fritz », — des goûts plus délicats ou luxueux, un peu de paresse, une certaine distinction de manières dont il s'offusquait, et que cultiva l'influence d'une femme année, de goûts fins, qui mourut après trois ans de mariage ; il fut plus surpris encore de constater chez son petit-fils, Antonin, une complète incapacité industrielle, l'horreur du commerce, des aptitudes intellectuelles qui ne lui inspiraient aucune estime. En trois générations, les qualités conquérantes d'une famille bourgeoise s'épuisent ou, en tout cas, s'atténuent : le « père Gaspy », supérieurement organisé pour l'action, avait pris part aux affaires publiques, représenté son département au Corps législatif, négocié des traités de commerce, fondé des œuvres philanthropiques et sociales. Frédéric, qui d'ailleurs n'eut jamais l'occasion d'assumer aucune initiative, — tels ces princes héritiers que l'autoritarisme des grands rois écarte des Conseils, — eût à peine suf& à maintenir la prospérité de la maison. Antonin, sans aucun doute, l'aurait laissée dépérir. Mais les catastrophes de 1870, en ruinant l'usine, lui rendirent sa liberté assez tôt pour qu'il pût encore renouer ses études interrompues. La mort de son aJeul, suivie à brève échéance par celle de son père, acheva de le dégager, et la fortune considérable, quoique réduite par les sacrifices faits à l'option, dont il fut l'unique héritier, assura son indépendance. Il put se livrer à ses goûts, sans les rabaisser

par aucun souci de carrière. Après avoir conquis son doctorat avec une thèse, qui fut remarquée, sur la Genèse des sentiments, il publia d'année en année cette série de retentissants ouvrages dont tout le monde connaît au moins les titres, où s'affirme la plus intransigeante liberté d'esprit, qui le posèrent en champion des idées les plus avancées, et dont l'influence fut considérable sur la jeunesse pendant le dernier quart du xix® siècle : Théorie dynamique des passions, Histoire géndr^le des doctrines négatives, La foi et la folie de la foi, Théorie des Révolutions, Essai sur le matérialisme historique, le Dynamisme social.

Antonin Jaiîé approchait de la quarantaine €fuand il se maria.

Bien qu'il n'aimât guère à donner de sa personne, il avait accepté de faire à Stockholm, en 1884, une série de conférences qui résumaient sa Théorie des Révolutions, à laquelle il mettait alors la dernière main. Il y soutint, sur les causes et la marche des cataclysmes sociaux, des thèses hardies, qui annonçaient un prochain bouleversement de notre régime social : car cet homme de moeurs tranquilles, d'aspect craintif, d'aUures timides, ne reculait devant aucune des audaces de l'esprit. Dans la rue, il rasait le» murs, pUait le do«, tremblait devant son ombre, et le moindre attroupement le rempUssait de frayeur. Dans son cabinet, il sapait la patrie avec la reUgion, le mariage avec la propriété, il lançait paisiblement

ks déshérités à la conquête de la richesse et du pouvoir. D« telles idées, qui paraissent aiscm©nt généreuses, séduisent les jeunes gens et les femmes : elles produisaient d'autant plus d'effet en tombant de la bouche de Jafïé, qu'il les débitait arec un« extrême simplicité, d'une voix faible, claire, incisive, qui sonnait comme un fifre dans une sallo bondée ; en sorte que, sans posséder aucune des quahtés de l'orateur, il exerçait une action presque fascinante sur les meilleurs éléments de ses auditoires.

Dès le début de sa première conférence de Stockholm, ses regards se posèrent, par hasard, sur une jeune fille qui l'écoutait de toute son attention ; et, dès lors, il continua de la regarder, machinalement. Chaque fois qu'il levait les yeux de ses notes, il les posait un instant sur cette belle figure ombrée par la légère voilette, sérieuse sous la toque de loutre. Cette auditrice se nommait Irène Wilson. Elle était fille d'un père anglais, qu'elle n'avait jamais connu, et d'une Suédoise, M™* Storm, frivole, capricieuse et galante. De libres lectures, de nombreux voyages avaient de bonne heure formé son intelligence, que de précoces expériences teintaient d'amertume et poussaient à la révolte. La tranquille audace de ce démolisseur correct l'enthousiasma. Peut-être aussi fut-elle frappée de sa persistance à la regarder, dont elle ne comprit pas qu'elle était purement mécanique. Elle le rechercha et, comme elle con-

naissait beaucoup de monde, parvint sans peine à le rencontrer. La vivacité contenue de son esprit plut tout de suite à Jaffé : après quelques entretiens où ils crurent s'ouvrir l'un à l'autre, leur mariage fut décidé. Les idées de Jaffé, plus que sa personne, avaient attiré la jeune fiUe ; quant à lui, épris en homme d'étude qui ne sait presque rien de la femme, et en homme déjà mûr que soulève un soudain retour de jeunesse, il trouva mille bons arguments pour détruire les objections que lui opposait la sagesse : la différence des âges, des goûts, des habitudes, des races, la possibihté d'une fâcheuse influence maternelle, l'ennui d'avoir pour belle-mère une femme comme MP^^ Storm, coureuse de villes d'eaux, de plaisirs stupides, même encore d'inquiétantes aventures. Bientôt ce dernier argument, invoqué contre Irène, la servit : le désir d'arracher à une telle mère cette grave jeune fille, d'âme si pure, d'intentions si loyales, d'autant plus exposée peut-être qu'elle avait plus de noblesse et de sincérité, renforça en Jaffé les mille illusions dont la passion nous aveugle pour atteindre ses fins : il oubha ses vingt ans d'ainesse et les autres raisons !

Les fiancés se croyaient d'accord en toutes choses. Ils le furent en tout cas pour faire un premier accroc à leurs principes : partisans de l'union libre, ils s'inclinèrent devant des considérations sociales, qu'invoqua M™® Storm, pour accepter d'abord le mariage civil, puis, plus diâicilement.

le mariage religieux. En compensation, pour satisfaire ou leurrer leur logique, ils signèrent à double exemplaire un papier conçu en ces termes :

« Je m'engage à rendre sa liberté à ma femme (ou : à mon mari), et à l'aider de tous mes moyens à la recouvrer légalement, si elle (ou : s'il) jugeait un jour opportun de la reprendre, quels que pussent être d'ailleurs les motifs de sa décision. »

C'était encore une idée de M™^ Storm : ils en rirent quelques mois.

Bientôt, cependant, d'imperceptibles incompatibilités, de ténus dissentiments surgirent entre les époux. Ils furent obligés de les remarquer, mais ne s'en troublèrent pas : chacun rachetait, par les qualités les plus belles, les menus défauts dont l'autre aurait pu s'offusquer.

Absorbé par son travail auquel il rapportait toutes choses, M. Jaffé était méticuleux, distrait, im peu valétudinaire, si réglé dans ses habitudes que, par exemple, il refusait de se mettre à table quand le déjeuner se trouvait en retard de cinq minutes, et se couchait au premier coup de dix heures, fallût-il s'interrompre dans une conversation, et presque au milieu d'une phrase. D'innombrables petites manies, en le rendant maussade ou pointilleux, le rabaissaient un peu aux yeux de ceux qui en étaient les témoins obligés. Certaines contradictions intimes le diminuaient davan-

tage encore : ainsi, égalitaire, libertaire, presque anarchiste dans ses doctrines, il agissait en despote dans sa maison, en aristocrate dans ses rapports avec le prochain. Son caractère extrêmement « bourgeois », que soulignaient jusqu'aux détails de sa mise, la coupe de ses redingotes, la forme de ses fauxcols, contrastait péniblement avec la hardiesse de ses idées : ce destructeur de la propriété apportait une incroyable minutie à l'administration de ses intérêts : et comme son esprit se mouvait dans l'abstrait, en dehors des contingences, il ne s'apercevait pas de ces disparates. — Irène était tout autre. Élevée dans une liberté voisine de l'incohérence, elle éprouvait un besoin constant de mettre d'accord le fond réel de son être avec les apparences, une soif juvénile de la vie ardente, une générosité de cœur qui brûlait de se manifester dans l'action, un désir d'expansion que sa réserve habituelle cachait aux yeux étrangers, mais qu'elle souffrait de réprimer devant l'homme admiré. Les intrigues et les mensonges maternels, percés à jour avec douleur par sa jeune clairvoyance, n'avaient eu d'autre effet que de lui inspirer une véritable passion de droiture. De ce côté-là, aucune des traintes de M. Jaffé ne se réaUsa : il ne souffrit que de trouver sa jeune femme trop fidèle aux théories qu'il oubliait de transposer dans la pratique, et il se consolait du malaise qu'il en ressentait en se rencontrant avec elle dans ce goût strict de loyauté — pour lui surtout intellectuelle, — qui

restait leur plus solide trait d'union. Irène savait qu'avec la douceur de ses manières, son mari conservait intacte l'intransigeance de sa pensée, et que, malgré ses aUures de bourgeois timoré, il serait toujours digne, la plume à la main, de sa belle devise : In veritate virtus. Là encore, pourtant, il y avait entre eux des nuances : ce lait de la vérité, M. Jaffé l'avait sucé dans les Uvres, en poursuivant les fantômes de l'histoire ou les secrets de la psychologie ; Irène en avait appris la vertu dans la vie même, par réaction, comme d'autres l'apprennent par l'entraînement de l'.exemple, en dévorant les affronts que l'inconséquence de sa mère imposait à sa fierté, en cinglant de son muet mépns le monde interlope où M™® Storm la traînait quelquefois. C'est pourquoi, sans doute, elle aurait souhaité que son mari fût, comme ellem.ême avec sa raideur un peu hautaine, sincère jusque dans son air. — De telles différences produisirent bientôt de légers froissements : Us n'entamèrent ni la haute estime où les époux se tenaient l'un l'autre, ni leur affection réciproque ; mais ils tuèrent assez vite en eux ce qui peut subsister de romanesque ou de passionné dans le sentiment conjugal. Si le déchet parut faible à M. Jafîé, il creusa un vide douloureux dans le cœur jeune, ardent et passionné d'Irène.

Ils en étaient là quand ils rencontrèrent Lysel, environ trois ans après leur mariage et dix-huit mois après la naissance d'Anne-Marie. Ce fut un

ami d'enfance de M. Jaffé, Alsacien comme lui, Hugo Meyer, le fondateur des fameux concerts auxquels il donna son nom, qui le leur amena. Il venait de le « découvrir », d'exécuter avec succès la Prière après la défaite. Il voulait à tout prix sauver ce malheureux contre qui s'acharnait la maladie au moment où les griffes de la misère le laissaient échapper. A sa prière, M. et W^^ Jaffé offrirent à Lysel un asile de repos et de convalescence dans un pavillon dépendant d'une propriété qu'ils possédaient aux environs de Triel. Ils le tirèrent de ^es embarras, le soignèrent, le nourrirent, le guérirent, l'admirèrent, lui rendirent le suprême service de réveiller sa foi en soi-même, le plus solide appui de l'artiste. Leurs sentiments sur cette bonne action différaient autant que leurs deux natures. M. Jaffé reconnut ou devina d'emblée, en leur protégé, l'étoffe d'un grand artiste ; son dilettantisme s'échauffa ; le violon lui donna des heures d'extase, assez souvent répétées pour que sa curiosité de psychologue eût le loisir d'en analyser avec profit les éléments (il en tira même une curieuse étude sur le Rythme dans l'expression des sentiments) ; peut-être aussi l'idée de jouer un rôle providentiel dans une destinée vouée à l'art qu'il aimait, promise à la gloire, ne fut-elle pas étrangère à sa générosité. Quant à Irène, elle était simplement encline à la pitié, comme toutes les femmes. A la séduction de l'instrument qui chantait et pleurait sous son archet comme une voix

humaine, Lysel joignait celle plus puissante du malheur. Il avait pour lui ses années de luttes, les cruautés de ses débuts, l'auréole de sa naissante célébrité impuissante encore à lui créer vm abri, la poésie de sa race vaincue, et surtout un infini besoin de tendresse où s'adaptait l'immense désir d'Irène : donner du bonheur. De toute son âme et de toute sa belle voix émouvante, elle chanta les premières mélodies qu'il composa sur les paroles d'un poète mort jeune : ces Ueds du Retour à la vie d'où s'exhale un tel irrésistible élan vers la joie, la lumière, la force et l'amour. Elle devint alors, pour lui, le sjnnbole des mille promesses qu'évoque la. beauté du monde aux yeux qui se rouvrent après avoir frôlé les ombres de la mort. Il fut pour elle une autre résurrection : celle du rêve de tendresse dont les minuties et la froideur raisonnante de son mari avaient glacé l'essor. Aveuglé quelque temps comme eux-mêmes, M. Jaffé, quand il les devina, n'osa plus interposer sa sagesse entre ces deux cœurs exaltés : il souffrit, atermoya, se tut. C'est ainsi qu'il se forma entre eux une de ces relations singulières dont il existe pourtant des exemples, comme celui de Wagner et des Wesendonk, où se mêlent, s'appuient, se combattent la tendresse, la reconnaissance, la loyauté, l'intelhgence généreuse des choses du cœur, la fierté qui préserve de la chute, la jalousie qui pourrait y pousser ; tous les sentiments, toutes les passions qm conduisent très loin dans l'énergie ou dans la

faiblesse, dans le drame ou dans l'héroïsme intime.

Il faut le rappeler : la liberté d'esprit de M. Jaffé, qui reculait souvent devant les menues exigences de la vie, ne connaissait aucune limite dans les domaines où la pensée intervient. Là, aiguillonné par la perpétuelle inquiétude de son esprit, il recommençait constamment le procès des idées reçues, des conventions sociales, des prescriptions de la morale ou de la loi, dans une ardeur de vérité qui poussait sa critique au cœur même des questions, avec des scrupules d'équité qui le mettaient en garde contre les suggestions les mieux déguisées de l'intérêt personnel : comme s'il eût voulu réagir, à force d'indépendance intellectuelle, contre les exactions ancestrales qui lui valaient son bienêtre matériel. En iugeant ainsi, il reconnut que, n'étant plus passionnément épris de sa femme, sa jalousie ne pouvait être qu'un mal d'amour-propre ou une coupable exaspération du sens de la possession ; et il la réprima. Quelque temps il songea même à tendre à Irène, d'un beau geste, le papier libérateur auquel, sans rien dire, elle devait penser quelquefois. Mais, pas plus qu'elle, il ne se résolut à le tirer de sa cachette : le courage de sa générosité lui manqua, comme à elle celui de son égoïsme. D'aiUeurs, la petite Anne-Marie, qui leur souriait à tous deux d'un égal amom", les rivait l'un à l'autre plus solidement que les contrats et les codes. Aucune de leurs pensées, qui se croisaient en silence,

n'échappa à la sagacité de M. Jaffé. L'examen qu'il fit alors de leur situation respective, avec autant de méthode et de lucidité que s'il se fût agi de personnages historiques, n'aboutit à aucun résultat pratique ; en revanche, il lui Suggéra des réflexions qui devaient, peu à peu, modifier de fond en comble l'édifice de ses opinions : à constater que deux êtres, qui commençaient à se gêner et pouvaient se Hbérer par un simple rappel de leurs arrangements particuliers, renonçaient à cet avantage par égards réciproques et par tendresse pour un objet commun, il entrevit que les conflits des deux sexes ne tiennent ni à la rigueur des codes ni aux défauts des institutions, mais à la nature même de leurs rapports entre eux et avec l'ordre social. Cette simple vérité d'expérience personnelle fit une première brèche dans la muraille des principes abstraits qu'il avait si laborieusement construite. Sa logique ne tarda pas à élargir l'ouverture.

Les années passèrent.

Sans qu'aucune parole d'explication fût jamais échangée entre lui, sa femme et son hôte, M. Jaffé suivit au jour le jour les phases de leur évolution. Il y a, dans la vie du cœur, des intuitions merveilleuses qui, sans recourir aux formules du langage, vont droit à la vérité, par delà les apparences. Ce philosophe, mêlé pour la première fois à un drame de la réalité, en fit l'épreuve : lui qui, dans sa Théorie dynamique des passions, avait justifié

la toute-puissance des instincts, il devina que ces deux êtres ne leur obéiraient pas ; qu'ils possédaient, contre cette force aveugle, des appuis dont il put mesurer la solidité : Lysel, avec un sentiment d'honneur qui renforçait jusqu'à les rendre infrangibles les chaînes de la reconnaissance, quelques vestiges de croyances disparues ; Irène, son intransigeante loyauté, sa fierté, le souvenir avertisseur des égarements de sa mère ; tous deux ensemble, cette délicatesse qui se refuse à payer le bonheur d'un prix arraché à un tiers. Il comprit qu'ils ne pourraient s'unir sans renverser des remparts capables d'arrêter leurs élans, sans sacrifier à leur désir ce qui faisait la beauté de leur amour, qu'ils le savaient et ne le voudraient pas, et que leur volonté leur resterait fidèle. Il comprit également, — ceci lui fut amer ! — que, s'ils maintenaient librement la distance exigée par leur dignité, ils ne se laisseraient pourtant pas séparer davantage par les raisons de la sagesse usuelle, et qu'ainsi se formerait entre eux un lien plus puissant que celui de la passion satisfaite, un sentiment profond qu'on ne pourrait attaquer sans le remener aussitôt aux conditions communes de l'amour. Et il eut le courage d'accepter telle quelle une situation qu'il jugeait avec tant de sagacité. Quand son rival quitta le refuge de Triel, M. Jaffé devina qu'il appelait l'absence au secours de la faiblesse humaine. Pendant la séparation, il aurait pu épeler dans l'âme de celle qu'on appelait sa femme.

comme dans un beau livre, lès pensées qui suivaient l'absent. S'il ne lut jamais leurs lettres, il aurait aussi pu les lire toutes : afin de rester plus sûrs de leur retenue, ils n'en disaient que juste assez pour sentir, à travers l'insignifiance des détails sur leur activité ou leurs déplacements, qu'ils restaient tout près malgré l'espace. Enfin, quand Lysel revint après sa longue tournée, M. Jaffé eut la certitude qu'ils avaient réglé leur cœur selon leur volonté.

Cependant, les idées de ce sage se modifiaient avec le temps. Anne-Marie, en grandissant, observait de ses yeux curieux et précoces les allures de l'ami trop intime, l'accueiUait avec une indifférence un peu méfiante, et parfois semblait deviner ou partager les vrais sentiments de son père pour Lysel, quand il les trahissait par un mot légèrement caustique, par une inflexion de voix où pointait l'ironie. En pressentant les doutes ou les soupçons de sa fille, M. Jaffé ne se reprochait pas encore son extrême modération. Il songeait pourtant que le compromis tacite de leur ménage ne povurait durer toujours ; que la vie transforme peu à peu ses propres éléments, et, quelque lente que soit son œuvre, nous pousse à des dénouements imprévus ; qu'une fois ou l'autre, sous la pression d'un imperceptible incident, les égarés s'aperçoivent qu'ils font fausse route et rentrent dans les chemins battus. Lorsqu'il était le principal intéressé, il n'eût rien fait pour précipiter cette crise, qu'il se contentait de prévoir comme

un savant la marche? du son ou de la lumière ; maintenant, en songeant au mystérieux travail qui s'accomplissait peut-être dans l'âme de sa fille, en supposant refroidie la lave la plus dangereuse du volcan, il guettait l'heure où de justes paroles pourraient aider la marche des choses. Il la désirait aussi, toujours plus vivement. Selon ses habitudes d'esprit, il tirait des leçons générales de leur cas isolé, le rattachait à quelque large synthèse. Ainsi, la douloureuse expérience où il était à la fois opérateur et sujet, hâtait la transformation de ses idées maîtresses. Tandis que son étude abstraite de la vie humaine, poursuivie à travers les phénomènes de la nature et de l'histoire, l'avait insurgé contre les lois séculaires qui la règlent, il apprenait à ses dépens leur sagesse, — ou du moins leur nécessité, — et, dans son épreuve même, il découvrait les raisons d'être de cette morale traditionnelle dont sa critique avait si souvent discuté les données, sapé les fondements. Le drame qui se jouait dans son esprit accompagnait donc celui de son cœur, plus intense peut-être, puisqu'il mettait en jeu sa passion dominante, la pensée. Jamais il n'avait dit à personne un mot de cet étrange tourment ; mais depuis cinq ans, sa production s'en trouvait arrêtée : son nouvel ouvrage, cette Esquisse d'une morale sociale, annoncée depuis longtemps, qui devait être l'aboutissement ou la conclusion de ses précédents travaux, se modifiait sous sa plume jusqu'à en devenir la contre-partie,

et presque la réfutation. Telle était d'ailleurs sa sincérité, qu'il s'apercevait à peine de cette métamorphose : sa candeur ne redoutait pas les conséquences de ses recherches, puisqu'il les accomplissait avec une entière bonne foi ; l'idée de tricher avec sa méthode ne l'aurait jamais effleuré ; et, sans craindre de se contredire, il restait bravement fidèle à sa devise : In veritate virtus.

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