‹ L'ombre s'étend sur la montagneChapitre 2 sur 15 · PROPOS DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

PROPOS DANS LA NUIT

... Ce n'était sûrement pas la seule admiration qui faisait palpiter Lysel et M"^® Jaffé au spectacle du couchant sur la Jungfrau : c'était bien un de ces secrets rapprochements entre notre vie et celle des choses, comme il s'en esquisse dans nos esprits à certaines heures de notre destinée. Ainsi des dessins mystérieux apparaissent à la surface des eaux, sous l'obscure action des vents, pour annoncer aux pêcheurs la tempête prochaine...

Un nuage allongé, aux extrémités apointies, pareil à un projectile lancé par quelque artillerie de géants, prenait en travers le flanc de la montagne, séparant la base du sommet ; tandis que les assises perdaient peu à peu leurs contours et leurs couleurs jusqu'à se confondre avec les vapeurs amassées au fond de la vallée, la cime se détachait, en tons de cuivre et d'or, sur un fond plus clair où se mêlaient les plus délicates nuances des mauves, des gris,* des roses. A mesure que la. tache livide de la base montait, s'étendait, l'entamait au-dessus des nuages, elle devenait plus

transparente et aérienne : sans attaches avec le sol, elle flottait dans l'éther, à des hauteurs incalculables. Le nuage disparut presque tout à coup, disloqué par une rafale. Pendant que ses lambeaux s'étiraient, s'efi&laient, s'enfuyaient, se fondaient, l'ombre précipita sa montée. Il n'y eut bientôt plus qu'une flamme légère à l'extrême sommet, im peu pareille à la coulée de lave d'un volcan qui s'émeut ; puis, cette flamme eUe-même s'éteignit, comme au souffle d'une bouche toute-puissante. La montagne entière, frileusement enveloppée dans ce m.anteau d'ombre, reprit sa teinte uniforme, sa teinte d'opale sans reflets, qui s'abaissa peu à peu jusqu'à la hvidité de la mort ; en sorte qu'elle ne fut plus qu'un cadavre, marqué pour la décomposition prochaine.

■^me jaffé murmura :

— C'est fini !

— Pas encore, répondit Lysel ; il y a des retours de lumière.

Elle répéta, d'un accent plus profond :

— C'est fini !

Ils se turent de nouveau, devant ce spectacle mortuaire qui conservait des vestiges de beauté. Leurs traits restaient immobiles, leurs yeux muets. Seules, les belles lèvres de M™^ Jaffé frémissaient ; leur jeu furtif sufiisait à donner à son visage ime indicible expression de souffrance cachée, comme si trop d'émotions cherchaient dans le silence ime transcription que la parole eût refusée.

— Vous voyez bien que les plus belles choses ont leur fin, dit-elle. Vous voyez. Pourquoi ne voulez-vous pas me croire ?

Lysel affirma :

— Elles recommencent.

D'un geste empreint de grâce et de désespoir, en levant sur lui ses yeux où brillait une larme, Irène montra les pâles lueurs qui expiraient sur la montagne. Que ces reflets mourants étaient peu de chose, en regard des splendeurs éteintes ! Comme ce dernier effort de la lumière trahissait la défaite et l'agonie ! Comme on sentait que ces couleurs tremblantes allaient s'effacer, et qu'alors la nuit triompherait, noire, humide et profonde comme les ténèbres du tombeau, jusqu'à ce que recommence une autre journée : une autre journée qui ne serait plus la même, qui ne ramènerait ni les mêmes ombres ni les mêmes rayons, qui égrènerait d'autres heures, finirait dans un autre crépuscule, s'en irait à son tour grossir le nombre incalculable des journées mortes, noyées dans le passé, dont la fuite fait la durée comme les gouttes d'eau font la mer !

Lysel répondit à la pensée intime que sa compagne venait d'indiquer plutôt que d'exprimer, et dont il avait saisi l'exacte nuance :

— Il ne se passe rien en moi de ce que vous semblez croire. Je ne vois pas qu'il y ait contre nous plus de forces hostiles que jamais : il me semble plutôt qu'il y en aiurait moins. Je ne pressens aucun obstacle qui puisse nous abattre ou

nous séparer... Il n'y a que des nuages qui montent dans votre esprit.

EUe répéta une fois encore, avec le même geste :

Et la larme suspendue à ses longs cils roula lentement sur sa ioue.

— Ne répétez plus cela ! s'écria-t-il avec impétuosité. J'entends très bien ce que vous voulez dire, et vous vous trompez. Je suis ce que j'ai toujours été. S'il y a quelque chose de changé, c'est en vous-même...

Elle murmura :

— Ce n'est pas nous qui changeons, ce sont les choses.

— Les choses ?... D'hier à aujourd'hui ?...

— D'hier à aujourd'hui, non, en effet ; mais d'autrefois à maintenant, du jour où vous m'avez rencontrée à celui qui va finir... Les choses changent insensiblement : nous ne distinguons pas leur imperceptible travail, qui s'accompht pourtant... Voyons-nous remuer l'aiguille du cadran qui marque les heures?... Voyons-nous blanchir nos cheveux?... Et tout à coup l'on s'aperçoit que l'heure est passée, et qu'on est toute blanche !

Elle eut un geste d'une grâce infinie pour montrer les beaux cheveux argentés qui encadraient si noblement la persistante jeunesse de son visage.

— Vos cheveux blancs sont une coquetterie, répUqua-t-il. Vous le savez bien : vous en jouez !

Et que parlez-vous de votre âge ! Vous êtes l'amour, qui ne vieillit pas.

Elle sourit avec mélancolie :

— Il y a un temps pour l'amour, dit-elle ; c'est la jeunesse. Et la jeunesse passe, malgré vos compliments. A supposer que ceUe de nos cœurs survive aux années, — cela est-il possible, mon pauvre ami ! — à supposer que nous soyons immuables il resterait ce qui n'est pas nous, les fils étrangers mêlés à la trame de notre destinée, les autres, la vie !...

— La vie gêne ceux-là seuls qui ne savent pas la dominer. Quant aux autres..., avez- vous rien remarqué qui présage un danger ?

Le ton, si résolu dans la première phrase, avait fléchi dans la seconde, révélant une sourde inquiétude. C'était celle qui veillait constamment en Lysel, de voir se dresser entre eux, par un de ces revirements dont le cœur est coutumier l'homme jusqu'alors passif qui tenait leur sort et contre lequel il se sentait impuissant.

— Voilà que vous avez peur ! fit Irène. lî avoua :

— Vous savez de qui et pourquoi. Et puis, j'a; toujours peur, quand il s'agit de vous !

Irène détourna les yeux, sans rien dire. Lysel sentit son inquiétude grossir dans le silence. Il lui résista un moment ; elle fut la plus forte :

— M. Jaffé ?... demanda-t-il d'une voix changée.

Elle fit de la tête un signe négatif ; puis, sans que Lysel en demandât davantage, elle ajouta :

— Il vieillit. Il est souvent malade.

Et, plus sourdement :

— Je crois qu'il souffre...

Ils se turent de nouveau. L'idée de cet homme, d'esprit si haut, si généreux, dont l'indulgence ou la pitié les couvrait, qui ne se plaignait jamais et souffrait peut-être par eux, les tourmentait comme un remords. Jamais elle ne se glissait entre eux sans glacer leur tendresse ; si même ils l'eussent voulu, ils n'auraient jamais pu l'écarter.

— Pourtant, il a compris ! murmura Lysel. M™^ Jaffé leva les yeux vers le ciel, où couraient

les nuages. Son regard semblait dire : « Sait-on jamais ?... Sait-on ce qui gronde ou pleure dans un cœur atteint !... » Puis, l'expression en devint plus douloureuse encore, ses lèvres hésitèrent, et, comme si la force de rester fermées leur mîinquait, prononcèrent :

— Il y a autre chose...

Lysel baissa la tête. Elle vit qu'il comprenait, et insista quand même :

— Il y a ma fille...

Il murmura :

— Une enfant !

— Non, mon ami, Anne-Marie n'est plus une enfant... Elle regarde, elle observe... Elle juge !...

Elle s'arrêta un instant sur ce mot, et poursuivit :

— La question de son avenir se posera bientôt ;

croyez-vous que notre affection n'y peut faire obstacle ?

Lysel fit le geste d'écarter un souci :

— Si nous voyions que c'était le cas..., murmura-t-il.

Elle l'interrompit :

— Peut-être alors serait-il trop tard !... Il y a tant de choses avec lesquelles il faut compter!... Tant de gens, surtout !... Quelque solitaire qu'on soit, quelque indépendant qu'on se croie, on a un cercle de famille, des amis, des relations... Autant de bouches qui parlent, commentent, discutent...

Lysel se redressa fièrement :

— Qu'ont-elles à dire, ces bouches-là?... Nos sentiments ne regardent que nous !

— Si nous étions seuls en cause, peut-être. Estce le cas ? Vous savez que non. Et quand ces commentaires, ces propos, ces murmures atteignent un être qui dépend de nous, que nous aimons ?...

Ces paroles ne révélaient qu'une part de son souci, non la plus grande : dans l'âme un peu fermée d'Anne-Marie, elle pressentait des mouvements encore confus, qu'elle n'aurait pu définir, où cependant elle commençait à reconnaître le contre-coup du sentiment qui remplissait sa propre vie. Élevée dans une atmosphère d'amour, cette silencieuse enfant de seize ans découvrait l'amour, là, tout près d'elle, avec la précoce clairvoyance qu'apportent aux choses de l'amour les âmes encUnes à l'amour ; et ce n'était pas

l'amour limpide et rayomiant dont la pure lumière illumine le foyer, que les mères souhaitent à leur fille : c'était l'amour qui n'ose se montrer tout entier, cherche des voiles, a toujoiu-s quelque chose à cacher, et ne mène point au bonheur...

Lysel aurait voulu se taire, sachant qu'on n'arrête pas les vérités une fois dites, tandis que le silence en peut du moins reculer les effets. Mais il y a des paroles qui sortent du cœur comme le sang de la blessure : une question plus précise lui brûlait les lèvres ; ce fut malgré lui qu'il la laissa tomber :

— Où voulez-vous en venir, Irène ?

Elle répondit avec fermeté :

— A ceci, mon ami : je désire qu'à l'avenir vous comptiez moins sur moi ; je voudrais que nous fussions... un peu plu? séparés.

— Ne le sommes-nous pas assez ?

— Il paraît que non... Oh! vous me comprenez, j'en suis sûre, vous comprenez très bien ce que je pense, ce que je veux dire... Nous sommes à un carrefour de la vie : il faut choisir notre chemin.

— Les événements ne se chargent-ils pas de nous l'imposer?... A quoi bon parler de nous séparer davantage, au moment où Us vont accomplir pour nous cette cruelle besogne ?... Ces jours que nous passons ici, vous le savez, ce sont les derniers jours à nous que nous aurons de longtemps. Et ils sont comptés. Ensuite, que sais-je ?...

Je vous reverrai à Triel, si vous y passez septembre... Vous n'allez pourtant pas me fermer la porte de mon ancien refuge ?... En octobre, quand vous rentrerez à Paris, je serai absorbé par mes répétitions... Si peu que je cède aux exigences de ma carrière, je suis pourtant obligé de lui faire une part !... Je vais Im payer largement ma dette, cette fois, puisque nous aurons l'Océan entre nous... Cela ne vous suffit pas !... Que vous faudrait-il donc ?...

— Nous avons eu déjà l'Océan entre nous : jamais nos cœurs n'étaient si proches.

Elle réprima l'attendrissement qui la gagnait à ce souvenir.

— Vous voyez bien que cela ne suffit pas !... Ce que je veux dire, mon ami, c'est qu'il faut cette fois que la séparation soit plus complète, — qu'elle soit consentie.

— Alors, je ne pars plus !.,.

— Des mots !... Vous savez bien que vous partirez.

— Je ne partirai pas sans que vous m'ayez juré que vous ne pensez pas im mot de ce que vous venez de dire, qu'il n'y a rien de changé dans votre cœur, que je vous retrouverai telle que toujours, que vous m'écrirez comme autrefois.

— Vous voulez que je vous jure tout cela?... Serments de femme !...

— Vous m'avez appris à compter sur les vôtres. Irène cessa de répondre, et se retourna vers le

paysage. Depuis que les dernières lueurs étaient mortes sur la cime, l'obscurité s'épaississait rapidement dans la vallée et dans le ciel : à peine encore distinguait-on, à travers les ténèbres envahissantes, les blancheurs lunaires des glaciers, la silhouette spectrale du sommet ; tandis que des points lumineux, de plus en plus nombreux à travers l'espace, signalaient les fenêtres des chalets dispersés. Un feu s'alluma dans un pâturage, sur le Schynige Platte. Des souffles froids agitaient la forêt.

— Rentrons ! dit Irène en frissonnant, après un long silence.

— Vous ne m'avez pas répondu, fît tristement Lysel.

Elle se contenta de répéter, en se levant :

— Rentrons, j'ai froid...

Ils se mirent à descendre, en cherchant le sentier parmi les sapins et les hêtres. La nuit tombée les enveloppait de son silence où glissaient des bruits furtifs de bêtes en fuite, de branches secouées par le vent. Ils croisèrent un couple enlacé : quelque vendeuse de bazar et quelque iodleur de brasserie, habillés en Bernois d'opérette, qui s'en allaient lentement, extasiés dans les langueurs de la soirée, en s'arrêtant tous les dix pas pour se baiser les lèvres...

En parlant à Lysel d'une séparation possible et plus complète, Irène n'avait pas osé lui (fire à quel point ni pour quelles fortes raisons elle la

sentait nécessaire. Elle voulait l'y préparer en le ménageant. Peut-être elle-même hésitait-elle encore, devant une résolution dont elle savait le prix. Elle ne dit pas non plus que là, tout à l'heure, pendant que l'ombre s'étendait sur les glaciers de la Jungfrau, elle avait entendu au fond d'ellemême comme un glas qui sonnait la fin de quelque chose, et reconnu que c'était le glas de leur amour. Elle ne dit pas qu'à présent même, en cheminant à côté de lui, eUe entendait ce glas sonner, sonner toujours dans le silence de la forêt, répétant le même ordre impérieux et triste. Elle ne dit pas qu'elle sentait son ami déjà loin d'elle, que le départ ratifierait seulement la séparation toute prête, que l'espace les disjoindrait moins que sa volonté. Elle ne dit pas qu'elle comptait sur la longueur du voyage, — temps et distance, — pour lui faire accepter peu à peu cette idée de rupture qu'il repoussait de toute sa force : comme on subit une de ces nécessités qu'impose la vie, cette maîtresse despotique qui se fait toujours obéir. Elle ne dit rien de tout cela. Et Lysel, pourtant, l'entendit aussi distinctement qu'elle-même entendait le sourd appel du destin. Mais, tandis qu'elle s'inclinait déjà, comme les branches au gré du vent dont elles connaissaient l'irrésistible force, il cherchait une défense, songeait à se raidir, à la garder.

En arrivant sur la terrasse de l'hôtel inondée de lumière électrique, parmi les hommes en smo-

king et les femmes en toilette claire, Irène et Lysel reconnurent, installés dans des fauteuils de jonc, M™^ Storm, M. Jaffé, Anne-Marie ; ils se ioignirent à eux.

Un simple coup d'œil sur les trois figures féminines de ce groupe aurait démenti le proverbe : « Telle mère, telle fille », qui exprime une si rudimentaire conception de l'hérédité. Il n'y avait, en effet, aucune ressemblance entre le beau visage grave et pur d'Irène, et le visage de la vieille dame que tant de pommades, d'onguents, de poudres, de fards s'efforçaient de rajeunir sous une couronne artificielle de cheveux teints. Tandis que celui de la fille, dans sa régularité sévère, brillait de noblesse et de franchise, celui de la mère, composé de petits traits flétris ou bouffis, semblait raconter la vaine existence qui avait promené de plage en plage et de casino en casino tant de passions et de passionnettes, d'amants et de maris dont certains végétaient encore autour des tapis verts. En les comparant l'une à l'autre, un faiseur d'hypothèses aurait pu conjecturer quelques chapitres de leur histoire : la tencontre passagère de cette femme de plaisir avec un homme d'autre sorte, — le mariage imprudent, désassorti, orageux, dénoué dans un drame, — l'enfance et la jeunesse de cette fille d'un père tragique, dont eUe avait hérité l'âme, à la suite de cette mère de vaudeville. Anne-Marie, de son côté, ne ressemblait guère plus à Irène que celle-ci à M™^ Storm. Elle était de taille moyenne,

un peu trop grasse, très développée pour ses seize ans. La couleur châtaine de sa chevelure souple, abondante, vivante, était bien celle qu'avaient autrefois les cheveux blanchis de M"^ Jaffé ; mais son profil busqué, ses lèvres plutôt minces, son menton accentué lui donnaient une expression bien différente de la douce expression maternelle. Seul, le regard profond de ses yeux, d'un bleu très foncé, laissait pressentir une âme qui pouvait devenir sensible ou passionnée, aimante ou violente, ardente ou résolue, selon qu'en décideraient des instincts encore incertains, peut-être aussi les caprices de la vie.

Quatre robustes gaillards attifés en armaillis, — béret de paille, culotte, gilet de velours, manches retroussées, — remplissaient l'air de leurs iodlers, de leurs liaubas, de leurs lalaoutis, en s'accompagnant sur une cithare dont les cordes graves rendaient des sons émouvants. L'un d'entre eux possédait une voix de tête si aiguë, que la figure de Lysel se crispa de douleur. Ces sons inhumains, agréables parfois dans les hauts pâturages, quand l'espace les atténue ou quand l'écho les renvoie, lui perçaient l'oreille à le faire crier ; M. Jaffé, au contraire, les écoutait avec la curiosité attentive qu'il prêtait à toutes choses, en prenant mentalement des notes sur la musique alpestre : car rier ne passait dans son rayon d'observation dont son esprit générahsateur ne tirât aussitôt parti. Il se dérangea cependant pour accueillir les arrivants.

les invita courtoisement à s'asseoir ; puis, sans que sa figure ni sa voix trahissent aucune contrariété non plus qu'aucun embarras, il leur demanda, avec son habituelle simplicité :

— Vous avez fait une bonne promenade ?

— Excellente ! répondit Lysel, sur un ton dont la vibration ironique ne fut perçue que d'Irène.

— Loin ?

— Non. Nous sommes allés voir le couchant à Umspunnen.

— Ah ! le couchant ! murmura M™* Storm en levant une main qu'elle laissa aussitôt retomber sur le bras de son fauteuil. C'est toujours la même chose !

Elle aimait peu la nature, n'appréciait à Interlaken que le Casino, où personne ne voulait l'accompagner, s'ennuyait avec ses enfants qu'elle avait pourtant rejoints, parce qu'elle s'ennuyait aussi dans son entresol de l'avenue du Bois-de- Boulogne.

— Celui de ce soir était fort beau, dit M. Jaffé. Ce n'était pas l'Alpenglûhn, le couchant romantique, impérial, ensanglanté. C'était un couchant plus famiUer, la belle fin presque tranquille d'une journée un peu douteuse.

— D'une longue, longue journée, bâilla M°^® Storm. Dieu ! que les journées sont donc longues, dans ce pays ! Mon cher monsieur Lysel, croyezvous vraiment qu'elles n'y sont que de vingtquatre heuTfô ?

Pendant ce rapide dialogue, Irène s'était approchée de sa fille. En lui effleurant le front de ses lèvres, elle sentit ou devina un recul, un frisson, une révolte muette, qui la repoussait. Ce n'était pas la première fois qu'une telle impression la pénétrait : jamais pourtant avec autant de force. Elle se retira aussitôt, et dit au hasard, en comprimant son émotion :

— Il y a des jours où le couchant est si tragique, qu'on croirait que le soleil ne se lèvera plus.

— Ce n'était pas le cas aujourd'hui, répondit M. Jaffé.

— D'ailleurs, le soleil se lève tous les jours, ajouta Lysel.

— A moins qu'il ne pleuve, fit M™® Storm, en regardant le ciel.

Lysel, à son tour, s'était approché d'Anne- Marie. Il lui tendit la main, qu'elle effleura. Si léger que fût l'attouchement, si banal que fût le geste, il eut, comme son amie, l'impression d'une pensée hostile, — méfiante ou jalouse. La jeune fiUe retira sa main plus vite qu'elle n'aurait fait, si le contact de Lysel ne lui eût été désagréable ; puis, brusquement, elle rapprocha son fauteuil de celui où son père venait de se rasseoir, lui prit la main et se pencha sur lui, dans une attitude charmante, qui semblait offrir et demander protection. De sa voix paisible, un peu grêle, qui prenait volontiers un accent dém.onstratif, M. Jaffé prononça :

— Les jours se suivent et se ressemblent, avec d'imperceptibles nuances. Tout recommence et tout continue !

Il était plutôt petit, avec l'épaule droite légèrement déviée, les membres menus, le corps frêle. Son visage affiné, qu'allongeait une barbe maigre, taillée en pointe, toute blanche, eût rappelé ces portraits de gentilshommes que peignaient les Clouet au temps de Henri III, sans la majesté d'un large front superbement modelé, lourd de pensées, sans la profondeur du regard que voilaient les verres fumés de lunettes à branches d'or. Il arrivait à cette heure de la vie où la maturité se confond avec la vieillesse : sa taille commençait à s'affaisser, ses mouvements se faisaient plus lents, ses mains maigres se ridaient. En ce moment, il tenait son petit chapeau de paille sur ses genoux pour rafraîchir dans l'air du soir sa tête presque entièrement chauve, im peu trop grosse, mais d'une forme parfaite. Quand il prononça cet axiome de sagesse résignée, sa fille leva les yeux sur lui avec une expression de ferveur concentrée.

— Il y a pourtant des choses qui finissent, dit Irène.

Personne ne releva cette parole qui se perdit dans le murmure des conversations voisines, des pas craquant sur le gravier, de la valse du Lauterbach qui sautillait par les allées. Et ils se turent.

Ils étaient là, tous quatre, sous le regard un

peu ironique de M"^^ Storm, réduits à l'un de ces silences où s'expriment parfois les sentiments retenus encore dans la gaine de l'inconscience, ou ceux dont l'intensité effarouche les mots. Ils étaient là, comme au seuil d'une de ces tragédies d'âmes qui se développent et se résolvent le plus souvent sans violences, bien qu'elles mettent aux prises les mêmes forces opposées que celles où le sang coule, ces forces qui s'entre-combattent éternellement dans le monde et dans nos veines : celles du devoir et de la passion, de l'amour et de la haine, de la vie et du destin. Ils étaient là qui s'écoutaient penser, devinant leurs muets griefs, leurs plaintes sourdes, leurs reproches imprécis, tous leurs secrets, tout ce résidu douloureux qui subsiste dans les cœurs où l'orage a passé. Pourtant, si quelque regard avait pénétré jusqu'aux replis les plus cachés de leurs âmes, il n'y aurait surpris ni rancunes aigries, ni jalousie enfiellée. Dans l'âme seule d'Anne-Marie, trop jeune pour comprendre, il eût distingué quelques traces suspectes : c'est que, par cela même que trop de savoir et de réflexion ne gênaient pas son instinct, elle seule peut-être avait l'intuition des dangers où ils couraient. Elle eût été, certes, incapable d'expliquer ce qui se passait en elle ou ce qu'elle apercevait en eux ; mais eUe sentait un terrain miné trembler sous leurs pas. Sûre que c'était Lysel qui les y poussait, eUe sentait naître en elle des sentiments de méfiance, de répulsion, presque de haine pour

cet ami de son enfance, qui jadis la comblait de menus présents, jouait avec elle ou lui contait de belles histoires, et qui plus d'une fois avait apaisé ses pleurs en prenant son archet magique, cet ami que deux ans plus tôt elle aimait de tout son petit cœur facile, au temps si proche encore où ce cœur n'était qu'un viscère ignorant, fonctionnant sans calcul, selon les simples lois des attractions ; même, — elle le reconnaissait avec horreur, — ime ombre de ce sentiment complexe rampait vers sa mère tant aimée ; tandis qu'au contraire une tendresse ardente, d'une chaleur nouvelle, courait violemment à ce père qui jusqu'alors inspirait plus de crainte que d'affection, et qu'elle découvrait en quelque sorte avec une surprise ravie...

Quand de pareils nuages pesaient sur eux, ils trouvaient souvent un refuge dans la banaUté de propos oiseux, causant, comme des indifférents qui se connaissent à peine, de la table d'hôte, ou du paysage, ou de la liste des étrangers. Ce soir-là, malgré eux, la force de leurs sentiments donnait un sens à leurs moindres paroles.

— Passe encore pour la cithare, mais ces chanteurs sont insupportables ! dit Lysel, quand l'armailli à voix de tête se remit à glapir.

Anne-Marie, qui tenait toujours la main de son père, se tourna vers lui en répondant :

— Je n'aime plus aucune musique !

Ce fut comme si l'anathème frappait l'artiste à travers son art.

— Oh ! fit Lysel, je crois que vous ne l'avez jamais beaucoup aimée, vous !

La jeune fille répliqua, d'un ton presque agressif :

— Si ! je l'aimais, autrefois... Mais on change ! Ses yeux sombres luisaient dans la nuit.

— Voyez-vous cela !... dit Lysel en tâchant de plaisanter. On change !... A seize ans ?...

M™^ Storm, qui semblait sommeiller, souleva ses paupières, et prononça :

— Les femmes changent à tous les âges, cher monsieur !

La gêne s'accentua pendant un nouveau silence. Puis M. Jaffé reprit, comme s'il découvrait un sens général aux paroles de sa fille, après les avoir longuement pesées :

— Nos goûts n'ont rien de fixe, mais nous ignorons quelles lois en règlent les variations. J'ai longtemps préféré Beethoven à tous les autres musiciens; à présent, j'aime mieux Mozart. Dans un domaine plus modeste, il y a des années où j'aime les fraises et d'autres où je n'en mange pas. Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Tout le monde est comme cela, mon cher, en toutes choses, répondit M™® Storm. C'est heureux : vous représentez-vous ce qu'on s'ennuierait, si l'on ne changeait jamais ?

Après de suprêmes modulations où la voix de tête avait lancé ses notes les plus aiguës, les armaillis avaient plié bagage et s'en allaient. Lysel poussa un soupir de soulagement :

SUR LA MONTAGNE 6i

— Enfin !...

— Leurs chants sont cependant fort curieux, observa M. Jaffé. Quelle en peut être l'origine? J'ai entendu iadis, en Sicile, des mélodies populaires qui ressemblaient un peu à cela. C'étaient des sortes de nénies, plaintives et monotones. On les disait fort anciennes.

Il se tourna vers sa femme, et ajouta :

— Vous vous en souvenez peut-être, ma chère amie?... C'était pendant notre premier voyage en Italie.

Mille autres souvenirs surgirent aussitôt dans l'esprit d'Irène. Elle eut hâte de s'y dérober.

— Non, je ne m'en souviens pas, répondit-elle. Vous savez que j'ai peu de mémoire.

— La mémoire est capricieuse, conclut M. Jaffé en généralisant encore. Il y a des choses que nous nous rappelons, il y en a que nous oublions, et nous parvenons rarement à nous expliquer d'où vient cette inégalité.

Comme personne ne relevait ses paroles, il ajouta :

— Quelquefois, pourtant, nous le savons...

Le concert étant fini, des bruits de voix, des rires, des mouvements se produisaient sur la terrasse. On vit les toilettes claires et les smokings ghsser dans la lumière, disparaître ou revenir.

— Oh ! cette vie d'hôtel ! dit Irène. Ces étrangers, ces touristes !... Que faisons-nous ici ? mon Dieu !...

M™® Storm souleva de nouveau sa main, dont les bagues scintillerait, et la laissa retomber du même geste d'ironie.

— C'est vrai, que faisons-nous ici ? répéta M. Jaffé, d'un ton pénétré.

Anne-Marie lui pressa plus fortement la main qu'elle tenait toujours ; tous sentirent que la question dépassait la terrasse et son parapet, la vaUée au-dessous, l'horizon que fermaient les montagnes, et roulait dans l'espace, comme avec un bruit d'orage éloigné.

— Ah ! murmura Lysel, savons-nous jamais ce que nous faisons ?

— Souvent, répliqua sèchement M. Jaffé.

Rien n'agaçait son esprit rigoureux comme les

Heux communs d'un vague pessimisme, les réflexions imprécises, ce qu'il appelait « les mots inutiles ». Il continua, comme dans une démonstration :

— Quand je pense, je sais très bien ce que je pense. Quand vous jouez, monsieur Lysel, vous savez si c'est une sonate ou un concerto, si c'est du Bach ou du Beethoven, ou si vous improvisez ; vous savez même si vous vous surpassez ou si vous restez au-dessous de vous-même.

— Oh ! cela, sans doute ! Mais il y a les vastes territoires inconnus où tâtonnent nos esprits et nos cœurs.

De sa petite voix grêle, qui se fit tranchante, M. Jaffé afi&rma :

— Ces territoires se rétrécissent de jour en jour : notre science s'en empare, les défriche, les met en culture.

Lysel lui laissa le dernier mot, n'ayant nulle envie de discuter. L'air fraîchissait. Anne-Marie eut un frisson, que sa mère remarqua.

— As-tu un châle ? Non ? Imprudente !

Lysel offrit d'en chercher un. La jeune fiUe s'empressa de refuser :

— Merci, j'irai moi-même.

— Rentrons plutôt, dit M. Jaffé. Il est tard. Lysel déclara qu'il n'était pas l'heure de se

coucher, que le fumoir était inhabitable, les salons encombrés, sa chambre trop petite. Il espérait qu'Irène resterait avec lui. Mais elle était déjà debout, prête à rentrer.

— Prenez garde de vous refroidir ! lui dit- elle.

Sans le vouloir, et parce que sa tendresse veillait toujours, elle mit dans cette simple recommandation une sollicitude dont Lysel sentit la douceur.

— Soyez tranquille, je ne crains pas l'air du soir ! répondit-il en la remerciant des yeux.

— Il est pourtant assez perfide dans ces montagnes, observa M. Jaffé en posant la main sur le bras de sa fille. On ne saurait être trop prudent !

Ils s'en allèrent sur ces mots. Bientôt leurs trois ombres, en gravissant l'escaUer du perron, se découpèrent en vigueur sur la nappe de la lumière. Celles du père et de la fille semblaient se

confondre ; celle d'Irène s'allongeait à côté, solitaire. Il y a des moments où les moindres détails prennent un sens. En suivant du regard ces trois ombres qui s'éloignaient ainsi, Lysel songeait : « C'est moi qui tiens l'espace vide entre elles : seul, je les empêche d'être tout à fait unies ! » En même temps, il se remémorait leur histoire, se trouvait coupable, opposait à son égoïsme la candeur généreuse de M. Jaffé, dont par sa faute la vieillesse glorieuse serait privée du meilleur, du plus tiède appui : car la séparation s'élargirait sans cesse. « J'ai donc fait leur malheur à tous, se dit -il encore, puisque Irène même n'est pas heureuse ! » Il savoura l'amertume de ce regret, en le rapprochant des impossibles rêves qui avaient autrefois bercé son amour naissant, comme ils bercent toutes les passions da.ns les cœurs illusionnés. «Et cette petite Anne-Marie qui grandit, qui se méfie, qui me prend en haine ! Est-ce possible?... » Ce dernier trait acheva de le désespérer. Il conclut : « Irène a raison : mieux vaut finir avant que la vie nous soit plus cruelle, avant qu'elle nous impose un parti que nous pouvons encore prendre en beauté, pendant que seuls nous sommes nos juges et nos maîtres, — si vraiment cela ne peut durer toujours !... » Mais à cette idée de la fin, un tel froid le glaça jusqu'aux moelles, il se sentit rouler dans un tel abîme, avec une telle horreur d'en toucher le fond, qu'il se raidit de tout ce qu'il avait d'énergie : « Non, non ! Nous avons vaincu

tant d'obstacles, nous sommes si profondément, si indissolublement unis !... Non, non, nous ne permettrons pas à la vie de passer comme un couperet entre nous !... A la mort seule appartient cette horrible besogne !... Nous n'avons qu'un souffle, nous n'avons qu'une âme!... Nous séparer, non, non, jamais !... »

Son imagination l'isolait si bien, qu'il prononça ce « jamais » à voix haute, avec un geste de défi. Il s'aperçut alors que M™^ Storm n'avait pas quitté son fauteuil, où elle disparaissait à moitié dans un paquet de châles. Elle les écarta, souleva ses paupières somnolentes, posa sur lui son regard qui s'anima, et demanda :

— Hé ! qu'y a-t-il donc, mon cher monsieur Lysel?...

— Rien, madame, rien, je n'ai rien dit...

Il balbutiait, honteux d'avoir trahi son émoi devant cette femme qui soupçonnait certainement leur secret, ne pouvait le comprendre, le ravalait sans doute au niveau des souvenirs galants qui voletaient autour d'elle. La vieille dame le tint un moment sous le regard de ses yeux troubles, referma les paupières, et dit :

— Quand un homme dit « jamais », ou quand un homme dit « toujours », c'est quand il pense à ses amours... Et pourtant, ces deux mots-là n'ont aucun sens, mon cher monsieur !... Aucun !... Qu'est-ce qui dure toujours ? Qu'est-ce qui n'arrive jamais ?...

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