‹ L'ombre s'étend sur la montagneChapitre 15 sur 15 · DERNIÈRES LUEURS · texte numérisé non relu

DERNIÈRES LUEURS

L'Amati chantait une fois encore : son dernier chant fut une mélodie infiniment douce, sans révolte ni désespoir. Un thème douloureux revenait en des tons différents, comme un sanglot qui recommence, ou se développait avec une lenteur grave, comme une plainte qui n'espère plus d'être consolée. Par moments, une suite de notes plus expressives se détachaient de la trame, comme un cri de douleur, et, sans se prolonger, rentraient dans la plainte lente et plus douce. Les mêmes auditeurs étaient là : Anne-Marie, dont la jeune âme ignorante pressentait la douleur infinie qu'exprimaient les sons, et s'étonnait peut-être devant un tel abîme ; M. Jaffé, les yeux secs et fixes, qui suivait dans son esprit le prolongement de son émotion ; Asmadei qui, ce jour-là, s'avança jusque sur le seuil de la chambre mortuaire, et fut le témoin de la scène suprême.

Lysel, en jouant, songeait au passé : évoqués par la mélodie, des souvenirs glissaient dans son

esprit comme des reflets sur l'eau, ramenant des images différentes de celle qui s'éteignait sous ses yeux. Il revit Irène à leur première rencontre, quand elle lui était apparue comme un ange de consolation ; dans le petit salon familier où elle l'accueillait avec son beau sourire grave ; au bord d'un glacier, les mains pleines de fleurs alpestres qu'il venait de cueillir pour elle ; et aussi en des moments qui différaient à peine d'autres moments que la mémoire, avec ses caprices, n'avait pas enregistrés. Il la revit surtout sous les hêtres d'Interlaken, ce matin d'été où pour la première fois il avait pressenti le fond vivace de souffrance qu'elle cachait dans son amour, et sous les marronniers de Saint-Cloud, le soir d'automne de leur dernier rendez-vous. Ce mot « dernier » sonnait dans sa pensée, avec le thème musical qui semblait le répéter, en même temps qu'à côté de la pauvre figure, déjà si pareille à celle que Giotto a éternisée sur les murs de la vieille église, surgissaient ces autres figures, semblables et diverses comme les épreuves d'un même modèle, mais toutes éclatantes de beauté, de vie,' de force, et jeunes encore, et tant aimées. Alors, son chant se mit à l'appeler en accents désespérés, tandis que ses lèvres murmuraient malgré lui le mot qu'il avait repoussé dans les sentiers du parc :

— Adieu !... Adieu !...

Irène paraissait calme, les yeux clos, l'haleine

rapide, mais presque régulière. Sur un dernier cri de la chanterelle, elle souleva les paupières, et murmura de la voix brisée qui ne ressemblait plus à sa voix :

— Vous rappelez-vous... nos promenades ?...

Elle avait entendu, elle avait compris ! Les souvenirs mêmes qu'exprimait le violon de Lysel entraient donc encore, apportés par le chant, dans son esprit où pâlissait la vie. Les fantômes des heures enfuies l'entouraient aussi. Lysel sentit son cœur se nouer ; l'archet s'échappa de sa main ; il s'approcha de celle qui l'appelait d'un regard si près de s'éteindre.

— Mon pauvre ami ! dit elle encore d'une voix plus rauque et plus faible.

Les autres se cherchèrent des yeux : Asmadei se retira doucement ; M. Jaffé rejoignit Anne-Marie dans l'angle obscur où elle pleurait. Irène et Lysel furent seuls, seuls et tranquilles, plus près l'un de l'autre que sous les hêtres d'Interlaken ou les marronniers de Saint-Cloud, plus près qu'ils n'avaient jamais été dans aucun des moments que venait d'évoquer la musique, leurs deux âmes si proches, si attirées, qu'elles se fondaient. Ce fut comme si les fausses teintes de leur amour s'effaçaient toutes, comme si les dissonances s'en corrigeaient d'ellesmêmes, poiir qu'il revînt aux lois d'ime divine harmonie. Leur rêve inconciliable avec la réalité, ce rêve d'ime affection forgée de ses seuls éléments, sans autres liens que ceux tissés de sa propre sub-

stance, ce défi lancé à la vie, ce mirage de palais aérien, de château de brouillards, prenait corps en cet instant comme s'ils l'eussent enfin touché. Séparés par tant d'obstacles dans le siècle, ils s'appartenaient aux portes de l'au-delà. Ou plutôt, ils n'étaient qu'un seul être, dont il semblait que l'unique esprit dût s'éteindre au même souffle. Sous les yeux de M. Jaffé, sous les yeux d'Anne- Marie, Lysel se pencha sur Irène et la baisa au front. Ce fut très simple : l'indulgence, la tendresse, la bonté rayonnaient comme une lumière céleste. Dans cette chambre où jadis les sicaires de Girolamo avaient vengé dans des flots de sang une offense à l'orgueil du maître, il n'y avait plus de place pour la rancune ni pour la haine. Il n'y en avait plus que pour l'amour et la vérité. La vérité ! Ce mot qui avait hanté Irène comme le plus inaccessible désir pendant les années où son amour tâtonnait dans les ombres de la vie, ce mot fut le dernier qui revint sur ses lèvres, EUe murmura :

— La vérité !...

Quel regard pourrait sonder les secrets cachés dans les yeux des mourants ? Des paroles leur échappent parfois, révélant une si claire conscience de ce qui les entoure, un souvenir si net de ce qui a rempU leurs jours, une si profonde pénétration des êtres dont les visages aimés se penchent sur eux ! Mais ce sont des paroles sans suite, pareilles aux notes éparses d'une mélodie qu'égrènerait un

instrument à demi brisé. Pas plus que ces notes ne permettent de reconstituer la phrase musicale perdue, elles ne livrent le sens complet de la pensée obscurcie qui achèvera bientôt de se dissiper dans la nuit ; et ceux qui en guettent le vol, penchés sur le front où l'ombre s'étend, ne seront jamais tout à fait sûrs d'en avoir compris l'augure. Ici, pourtant, la parole imique que répétait Irène avait un sens si clair, que nul ne put le méconnaître. La vérité se mirait dans ses yeux, elle en avivait les dernières lueurs, cJe pénétrait comme un rayon jusqu'à ce pauvre cœur ravagé, qui pour elle avait tant souhaité de se reprendre, elle attirait dans sa lumière cet être de lumière que la vie avait obscurci, elle l'aspirait comme le foyer suprême où tendent nos vœux, môme quand nos pas s'en écartent, même quand nous errons dans les ténèbres de l'erreur.

Lysel s'agenouilla et lui prit la main.

— La vérité ! dit-il ; elle nous enveloppe, elle nous aveugle, elle nous inonde !

Poussés par une mêm-e impulsion de leurs cœurs, Anne-Marie et M. Jaiïé s'avancèrent ensemble derrière Lysel ; et M. Jaffé lui posa doucement la main sur l'épaule, comme dans un geste d'amitié. Une fois encore, les yeux d'Irène se levèrent sur eux : les voyant unis dans cet accord où achevaient de se résoudre les vains conflits de la vie, ils se refermèrent doucement. Quand ils se rouvrirent, leur lumière s'était éteinte : glauques et vides, ils

tournèrent dans leurs orbites, et la respiration cessa. La Mort triomphait avec l'Amour et la Vérité, comme si, seule, eUe possédait le don de les réconcilier.

Page 1