SANTA MARIA IN PORTO FUORI
Pendant ces longues journées où les hommes désœuvrés observent passivement le progrès du mal que les femmes du moins savent soigner, Asmadei vint souvent frapper à la porte de la maison Baronio. Sa sympathie était propice, sa présence apportait une furtive diversion. L'esprit très curieux et les formes très discrètes, entré sans en avoir l'air au cœur même du drame dont il était, avec les gardes et le médecin, l'unique spectateur, il arrivait aux nouvelles, affairé, compatissant, abondant en paroles. On le recevait toujours. Anne-Marie, pour lui, s'interrompait un instant dans sa tâche d'infirmière. Pour Lysel et M. Jaffé, c'était comme un répit dans le tournoiement de l'idée fixe qui les emportait. Son adresse réussissait à les distraire un instant ; ou même, il leur proposait une courte promenade, qu'ils acceptaient quelquefois :
— Quelques minutes, pour changer d'air !... Quelques minutes à peine... Quand les yeux sont occupés, l'esprit se repose... Il faut que l'esprit
se repose, chers, il le faut à tout prix !... Ici, voyez ! on ne peut ouvrir les yeux sans que quelque chose les retienne.
C'était vrai. Mais les images qui attiraient leurs regards n'étaient que des images de mort. Le tombeau sévère où la gloire de Dante veille parmi les lauriers, les guettait, à quelques pas de l'hôtel. Ils visitèrent le palais où Byron vécut ses dernières semaines d'amour avant d'aller mourir en Grèce, s'accoudèrent au balcon d'où il avait suivi, avec une si folle émotion, les péripéties d'un meurtre. Ils passèrent de longs moments dans cette chapelle de Galla Placidia où les pierres bleues de la mosaïque éclairent comme de vivantes lumières. S'ils sortaient de la ville, ils rencontraient la rotonde de Théodoric, délaissée parmi les cyprès et les roses, monument désolé d'un destin que le crime a souillé ; ou plus loin, d'un autre côté, sur les bords du Ronco, la stèle abandonnée qui signale à l'indifférence des charretiers romagnols le lieu où tomba Gaston de Foix. S'ils entraient au Musée, on leur montrait la forte tête brutale du jeune capitaine, ou cette figure tombale inachevée et sublime qui seule éternise le nom de Guidarelli. En les conduisant à Porto G^rsini, le long du Montone que descendaient lentement des voiles rayées de brique et de jaune, Asmadei leur raconta la fuite de Garibaldi, traînant son Anita mourante :
— Ils se sont reposés dans cette cabane, chers !... dans cette cabane que vous voyez sur l'autre rive...
— C'est là qu'elle est morte ? demanda Jaffé, toujours prêt à l'attention.
— Non, non, elle est morte plus loin, dans une ferme Guiccioli, au bruit des coups de feu des soldats autrichiens qui traquaient son mari... Ah ! c'est un bel épisode dans notre histoire : tant de fidélité, tant de courage, tant d'amour !... Elle a aussi sa colonne, comme Gaston de Foix ; mais elle n'est pas délaissée, celle-là : elle ne manque jamais de fleurs ni de couronnes, et le souvenir d'Anita vivra toujours dans le cœur de l'Italie !...
Lysel, lui, n'avait entendu qu'un seul mot, celui qui le suivait partout, celui qui sonnait sans trêve à son oreille, celui qu'on dirait bientôt d'Irène comme d'Anita et comme de tant de pauvres êtres aimés, celui qui mêlait et confondait dans son esprit la foule obscure des vivants d'autrefois. Consacrés par ces colonnes, ces mausolées, ces tombeaux, plusieurs furent illustres et sont tellement oubUés, que Lysel ignorait le peu que l'histoire en balbutie, et jusqu'à leurs noms. Asmadei, au contraire, les connaissait comme s'il les avait rencontrés cent fois dans leurs palais détruits ou sur les places de la ville. Il racontait leurs victoires et leurs défaites, leurs amours, leurs légendes, leurs crimes ; et il concluait, de sa voix qui devenait émouvante, parce qu'il s'émouvait à ces souvenirs :
— Ce sont des morts, chers, des morts, des
oubliés. Ravenne est la ville de la mort et de l'oubli. Elle est comme un superbe cimetière, où l'histoire a déposé les dépouilles de tant de héros. Boccace l'a dit, le premier, je crois, ce grand Boccace qui a compris tant de choses : Ravenne « è quasi un générale sepolcro di santissimi corpi, e nessuma parte in essa si calca, dove super reverendissime ceneri non si vada ».
Les édifices eux-mêmes sont morts ou proches de la mort. Quand ce ne sont pas des tombeaux, ce sont des basiliques qui n'appellent plus les fidèles, où l'on a célébré des rites abandonnés, qu'envahit une eau croupissante, dont s'effritent les murailles et les mosaïques. Elles surgissent comme des spectres dans la désolation du paysage désert. Elles ne s'ouvrent que pour des curieux et des archéologues. Rien ne survit de ce qui fut leur cadre animé. Leurs nefs, leurs choeurs, leurs absides n'entendront jamais plus ni prières ni cantiques ; et quelques savants sont les derniers à connaître les noms des princes ou des archevêques qui dorment sous leurs dalles. Dans l'une d'elles, une suprême image de la mort se dressa devant les yeux des visiteurs.
Ce fut dans celle que Pier degli Onesti fonda, il y a neuf siècles, en l'honneur de la Madone, sur le rivage de l'Adriatique qui, depuis lors, s'éloigne constamment. On l'appelle Santa Maria in Porto Fuori. Asmadei devait y conduire Lysel et M. Jaffé. Empêché au dernier moment, il s'excusa
en leur envoyant son automobile. Depuis la sommaire explication du premier jour, les deux hommes évitaient plutôt de se trouver seuls ensemble. Peut-être hésitèrent-ils à sortir sans ce compagnon précieux. Ce fut M. Jaffé qui insista :
— Nous irons quand même, Lysel, n'est-ce pas?... Asmadei a raison : il faut prendre l'air, absolument !... J'en ai besoin... Vous aussi... Allons, nous gardons la machine !...
La vieille église se dresse dans la désolation de l'espace que la mer a quitté. A peine si des arbres ou des haies clairsemées revêtent de place en place la nudité des terres noirâtres ou tranchent sur la monotonie des prés sans fin qui l'entourent. EUe est debout dans la détresse, avec son corps principal presque amorphe, son étrange clocher quadrangulaire sortant d'une tour plus massive, les misérables masures où gîtent ses gardiens. Dans les grisailles du paysage, elle a la couleur de la poussière : on la verrait sans surprise s'effondrer comme un tas de sable ou se dissiper comme une fumée. Au bruit de l'automobile qui s'arrêtait en trépidant, une fille loqueteuse et bancale accourut sur ses béquilles. Elle ouvrit avec peine une porte branlante, qui grinça sur ses gonds rouilles. Et les deux promeneurs s'avancèrent entre les piHers des nefs, saisis à la gorge par une impression de vétusté, d'usure, d'abandon, plus poignante ici qu'à Saint- Vital ou qu'à Saint-Apollinaire. Ils s'avancèrent, en cherchant
des yeux les peintures célèbres de Giotto, les portraits supposés de Dante, de Guido Novello, de Francesca. Ils n'eurent pas le temps de les découvrir : s'étant dirigés d'abord vers le côté droit de l'abside, ils furent arrêtés net devant la fresque où le vieux maître a peint la mort de la Madone, étendue sous les yeux des apôtres, tandis que le Sauveur reçoit son âme parmi les chants des anges. Effacée par endroits, la peinture n'en ressort pas moins avec toute la vigueur de son profond réalisme. Ce corps déjà raidi sous les étoffes, ces mains efiilées dont les doigts sont glacés, cette figure qui garde sa beauté jusque sous le masque de l'agonie, si sereine, si noble, si pure, presque livide parmi les autres figures qu'animent encore les couleurs de la vie, ils l'avaient depuis plusieurs jours dans les yeux. Telle serait Irène demain, après-demain, tout à l'heure ; telle ils la trouveraient peut-être en rentrant ; oui, exactement telle, aussi pâle, aussi tranquille, aussi détachée et immatérielle, pendant qu'esclaves du siècle et de la douleur comme ces apôtres, ils guetteraient la seconde suprême où l'âme achève de s'évaporer...
— EUe lui ressemble ! s'écria Lysel en serrant le bras de M. Jaffé. Ah ! partons !...
Et n s'enfuit jusqu'au fond de la basilique,' où il se laissa tomber sur un reste de banc vermoulu. M. Jaffé ne le suivit pas tout de suite : comme figé devant la tragique peinture, il semblait y chercher, de son œil qui sondait toutes choses.
le secret même de la mort, le secret de l'âme que Giotto, dans sa foi naïve, montrait là, s'échappant comme un autre petit corps du corps où le sang se glaçait...
Bientôt, les ronflements de l'automobile, qui s'en retournait en avançant avec prudence par le chemin raboteux, troublèrent le silence des champs. Chacun laissait courir ses pensées. Celles de Lysel n'étaient que regret et désespoir : elles s'arrêtaient aux aspects dentelés de la ville, qui s'avançait rapidement contre eux avec ses mausolées, ses palais, ses basiliques ; elles y cherchaient, dans la maison de la mort, la bien-aimée qui allait mourir, et tour à tour la rappelaient à la vie, — comme si l'amour possédait le pouvoir du miracle, — ou s'enfonçaient dans le deuil éternel dont tant de voix criaient l'approche. Celles de M. Jaffé dépassaient cet horizon comme celui de son propre chagrin : dans une lucide rêverie, elles embrassaient et retournaient les problèmes de vie dont tous deux étaient, avec la mourante, les victimes ; elles les poursuivaient dans leurs origines, en mesuraient les contradictions, en pesaient les solutions boiteuses où s'est morfondue la sagesse des moralistes et des législateurs ; et une tristesse indulgente et profonde l'envahissait, pareille à celle qui saisit le plus grand des morts de Ravenne devant le tourbillon des âmes perdues par l'amour, comme s'il eût eu sous les yeux, lui aussi, le tragique défilé de tant de misères.
— Les hommes seront toujours malheureux, murmura-t-il, puisque toujours les appels de leurs cœurs se briseront contre les lois nécessaires !
Il se tourna vers son compagnon, qui ne l'avait pas entendu. De grosses larmes, qu'aucune volonté ne retenait plus, roulaient lentement sur les joues de Lysel. M. Jaffé lui posa la main sur le bras, en disant :
— Écoutez, Lysel, écoutez-moi !...
Comme Lysel tressaillait, il retira sa main, et poursuivit :
— Je crois que nous nous sommes trompés !... Oui, oui, nous nous sommes trompés, tous !... C'est peut-être ma faute... J'ai trop douté de vérités qu'on ne prouve pas, et qui sont à l'action ce que l'idée d'espace est à la pensée... Ce n'est jamais impunément qu'on en rouvre le procès... On s'égare à chercher son chemin à côté de la route que les siècles ont battue... Voyez- vous, il ne faut pas laisser la raison empiéter sur l'expérience : j'ai livré trop de champ à la mienne... Je ne savais pas : on n'apprend à vivre qu'en vivant...
Il se tut, comme pour achever un travail de réflexion dont il ne voulait donner que le résultat suprême.
« Que me dit-il donc là ? pensait Lysel. Que m'importent ces choses ? Irène va mourir, Irène est peut-être morte I... »
— J'aurais dû comprendre que dans ce domaine, on ne partage pas ce qu'on possède, reprit M. Jaffé en accentuant ses paroles. Le monde étant ce qu'il est, il faut défendre son bien, ou le donner tout entier.
Lysel l'approuva d'un signe, sans répondre, en songeant :
« Il a raison : et puisqu'il ne me la donnait pas, il me fallait la lui prendre, la prendre toute, l'emporter comme une proie... Trop tard, à présent : la mort ne fera pas grâce !... »
Avec un tremblernent dans la voix, M. Jaffé conclut :
— N'ayant pas su la garder pour moi seul, j'aurais dû vous la donner, puisqu'elle vous aimait mieux...
Et il serra la main de Lysel, avec force. Celui-ci ne parut pas surpris de cet étrange aveu.
— Cela aurait mieux valu, en effet, dit-il simplement.
M. Jaffé ayant de nouveau retiré sa main, il ajouta :
— Mais moi aussi, je me suis trompé... Moi aussi !... Je souffrais tant de ma solitude !... Je n'ai pas vu où j'entraînais la consolatrice... J'ai cru qu'on peut cheminer entre le mensonge et la vérité : je m'accommodais très bien du compromis... Et elle, en va mourir... Elle va mourir de mon erreur, je le sens, je le sais !...
Peut-être, dans le secret de son cœur, espérait-
il un démenti, qui ne vint pas. M. Jaffé restait pensif, les lèvres serrées, les yeux mi-clos derrière ses lunettes :
— Nous sommes toujours les dupes de notre égoïsme, reprit-il : ie ne le sais que depuis quelques jours.. Je me suis cru généreux : je ne l'étais guère... J'ai cru l'aimer pour elle-même. Illusion! Je ne l'aimais que pour moi !
Lysel répéta, comme un écho :
— Je ne l'aimais que pour moi..., comme vous !... Un pli d'amertume vint barrer son visage, et il
ajouta :
— Vous, du moins, vous en aviez le droit.
— Le droit ? répliqua M. Jaffé, où est le droit ?... Les questions de^cœur ne dépendent pas de l'état civil : un être noble, digne d'amour, appartient à l'être qu'il aime et qui sait l'aimer...
Sa voix devint extrêmement basse :
— Elle le savait bien, elle !... EUe le savait, et ne l'a jamais dit !... EUe seule réglait sa vie sans égoïsme : ce n'est pas pour eUe qu'elle est restée au foyer...
— Comme c'est pour moi qu'elle m'a donné son cœur : ce pauvre cœur qui s'est déchiré quand elle a tenté de le reprendre... Vous le savez : elle a voulu m'en chasser, elle m'a écrit de ne plus la revoir !
— Je sais !... Il était trop tard : quand un arbre a poussé trop profond ses racines, on ne l'arrache jamais tout à fait... Ce fut mon erreur.
Lysel, non la sienne, c'est à moi qu'il vous faudra le pardonner...
— Ah ! s'écria Lysel en lui serrant la main, si elle nous entendait, elle saurait du moins que nous l'avons comprise !...
Ils se turent. Ils avançaient très lentement dans la rue étroite, sous les hauts murs des jardins où les C3rprès et les magnoliers montent vers le soleil. Le chauffeur stoppa devant la petite maison rouge, sous la fenêtre d'où l'imprudent Cristoforo Morigi avait voulu assister au massacre.
— Venez, Lysel ! dit M. Jaffé en descendant de voiture. Venez avec moi. Que du moins elle ait la douceur de vous voir tout près d'elle jusqu'à la fin, sans que rien vous sépare pendant ces derniers jours !
Ils trouvèrent Irène dans un de ces bons moments que la maladie accorde à ceux dont elle joue. Elle semblait moins faible. La fièvre avait baissé. Des reflets meilleurs traversaient ses regards. Sa figure se ranimait, comme si de nouvelles ondes de vie battaient dans ses veines. Il n'en faut pas plus pour rendre un semblant d'espoir à ceux qui voudraient taiit espérer ! Elle avait pris quelques cuillerées de lait des mains d'Anne-Marie, heureuse de l'avoir soulevée sur les oreillers. Elle lui avait souri en murmurant :
— Je vais mieux !
Ses yeux cherchaient des visages amis, les saluaient, les remerciaient d'être là. Ils se po-
sèrent avec une nuance d'inquiétude sur Lj^sel et Jafïé, qui entrèrent côte à côte, de ce pas feutré qu'on prend d'instinct pour approcher des malades. Eut-elle l'intuition que les dernières traces de la rancune et de la jalousie achevaient en cet instant même de s'effacer dans leurs âmes ? Devina-t-elle qu'il n'y avait plus à son chevet que des cœurs purifiés ? L'inquiétude de son regard se dissipa, elle leur sourit avec une tranquille confiance, et demanda :
— Dites-moi quelque chose !
Ils se consultèrent du regard. M. Jaffé répondit :
— Nous avons été nous promener tous les deux, dans l'automobile d'Asmadei. Il n'était pas avec nous. Aussi, nous avons beaucoup causé, intimement.
— Qu'avez-vous dit ?...
Ses yeux révélaient une angoisse que ses lèvres n'avaient plus la force d'exprimer. Les deux hommes se regardèrent de nouveau, sentant qu'il fallait trouver la parole libératrice que cette âme attendait peut-être pour s'envoler en paix. Ils s'approchèrent ensemble du Ut. Anne-Marie, avertie par quelque voix intérieure, s'avança derrière eux. Ce fut encore M. Jaffé qui répondit, d'un ton solennel :
— Nous avons dit qu'aucune loi ne saurait prévaloir contre l'affection. Nous avons dit que l'amour qui ne s'est jamais menti à lui-même, est
la suprême vérité. Et nous somme* tout à fait d'accord.
Irène dut comprendre tout le sens rédempteur de ces paroles : ses yeux s'éclairèrent, un sourire passa sur ses lèvres ; elle soupira d'une voix tremblante de petit enfant :
— Oui... oui...
Puis elle posa ses regards sur les trois chères figures qui l'entouraient, comme pour en prendre, en emporter l'empreinte. Longtemps, elle les contempla de la sorte. Ils ne bougeaient pas. Ils n'osaient plus parler. Ils auraient voulu que le moment durât toujours. Cependant, ses idées durent changer peu à peu, car son expression changea. Ses yeux se fixèrent plus intensément sur Lysel, demandant quelque chose. Il se pencha vers elle :
— Que voulez- vous ? Oh ! que puis- je... Elle murmura :
— Je voudrais... vous entendre...
Il lui prit la main :
— Je suis là... Vous voyez !... Je vous parle... Elle acheva :
— ... jouer !
Il douta de comprendre :
— Vous voudriez... de la musique?
— Oui... oui...
Il n'y avait aucun violon dans la maison. L'on s'empressa d'envoyer chez Asmadei. Il accourut aussitôt, avec un Amati qui dormait dans ses
armoires pleines de bibelots, et un jeu de cordes acheté en passant :
— Voici !... Je ne sais si ce pauvre violon n'est pas gâté, chers !... Personne ne l'a touché depuis si longtemps !... Sauf la Tua, qui l'a essayé il y a deux ou trois ans... Elle l'aimait... Ah ! conrnie elle joue, cette femme !...
Toutes les cor4es étaient cassées. Lysel les remplaça, de ses doigts qui tremblaient. Puis il accorda l'instrument, en répétant avec des sourires forcés et navrants :
— Oh ! puisque vous voulez de la musique, cela va mieux !... N'est-ce pas, que cela va mieux?... Dites-le-moi !... dites-le-moi !...
Irène abaissa les paupières, et sourit. Alors, le chef-d'œuvre du vieux luthier chanta des airs inconnus et divins, des airs tantôt désespérés, tantôt traversés de souffles meilleurs qui s'éteignaient dans les larmes, des airs où la voix de l'amour répondait aux appels de la mort. Jamais Lysel n'avait tiré d'aucun instrument des sons plus purs, jamais des thèmes plus riches et plus déchirants ne s'étaient développés dans son esprit peuplé d'harmonie. Anne-Marie et M. Jaffé, cachés dans l'ombre du rideau, la garde hypnotisée au fond de la chambre, Asmadei resté dans la pièce voisine où bientôt les domestiques arrivèrent sur la pointe des pieds, écoutaient dans l'extase, en comprimant leurs sanglots. Un cœur dépouillait devant eux tous ses voiles, chantait dans le plus sublime des
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langages ses plus profonds secrets, ceux que nulle parole n'auraient exprimés ; de sorte qu'ils remontaient toutes les phases du long poème d'amour qui finissait en ces heures, dans cette maison étrangère où jadis le crime avait passé... Cependant, la terrible crampe tira bientôt les muscles du virtuose, comme avec des pinces brûlantes, lui serra le poignet, la main, les doigts dans son étau garni de pointes rougies. Il raidit sa volonté pour la vaincre. Il pensait : « Encore un eiKort !... Qu'importe ensuite ?... Je lui donne mon dernier chant, tout ce que je suis, tout ce que je fus : personne ne m'entendra jamais plus, elle aura eu le cri suprême de mon archet, le chant suprême de mon coeur... » Cette pensée d'adieu l'aidait à vaincre le mal ; ses doigts continuèrent à courir, les cordes à chanter. M. Jaffé, dont la figure se crispait d'émotion, laissa échapper ces mots :
— Dieu ! que c'est beau !
Anne-Marie, qui pleurait dans les bras de son père, leva sur lui ses yeux bouleversés ; formulant l'idée qu'il sentait se préciser, toujours plus claire, dans son esprit, elle dit, entre ses sanglots :
— Nous ne savions pas !... Nous ne savions pas !...
— Nous comprenons si peu de chose ! murmura M. Jaffé.
Il fallut que la chanterelle se brisât pour interrompre le tragique concert.
Il se renouvela trois fois encore, les jours sui-
vants. Asmadei rôdait autour de la maison pour l'attendre : son dilettantisme guettait à la fois des sensations d'art dont il sentait qu'il n'en retrouverait jamais de pareilles, et les moindres phases du dénouement qui achevait de lui révéler le drame. Quant à M. Jaffé, dont aucune émotion ne pouvait paralyser tout à fait la curiosité vigilante, il écoutait, puis courait noter de son mieux ces airs qui ne ressemblaient à nulle autre musique. Peut-être les connaîtra-t-on quelque jour. Ils expriment, dans la seule langue appropriée et accessible à tous, une émotion dont l'intensité ferait éclater les formes du discours. Tendres, éloquents, passionnés, déchirants, ils ouvrent comme une échappée sur l'infini de tendresse où se plurent deux cœurs qui ne s'épanchèrent jamais complètement l'un dans l'autre. Leurs notes vibrent comme des paroles essentielles, qui ne furent jamais prononcées, et dont l'écho pourtant ne s'est pas perdu. Si les sens amortis d'Irène les apportèrent à sa conscience, elle apprit à ce moment que le mystère de l'amour et celui de la mort ne s'éclairent qu'en se rencontrant. C'est en se trouvant ensemble aux heures de l'agonie, quand l'un sent s'échapper les dernières gouttes de sa source de vie, quand l'autre aspire en vain à verser dans cette source tarie les ondes inutiles de son sang, c'est alors que l'on comprend ce que c'est qu'aimer, ce que c'est que mourir. La vie avec ses soins, son bruit, ses objets distrayants et
falots, son tumulte, son va-et-vient, sème toujours quelques disparates entre les cœurs les plus tendrement unis. La mort les enlève comme le vent égalise les sables en passant. Autour du lit où elle étend ses ailes, il n'y a plus place que pour l'amour...