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promesse imprudente faite, certain jour de la
saison dernière, sur une plage bretonne, vous en souvient-il, en contemplant l’une de vos mignonnes mains rosées qui fouettait sa sœur d’un long gant de Suède avec certaine mutinerie rageuse qui mettait en votre allure une crânerie sauvage et exquise ?
Comment fites-vous, Enchanteresse, pour m'amener à cette parole loyalement donnée de vous écrire l’Æistoire du Gant? — Comment! qui le saura jamais ? — Alors que deux jolis yeux vous enveloppent et vous baignent, qu’un sourire vous met du miel au cœur et qu’une petite
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fmenotte se trouve tendue la paume ouverte,
semblant dire : « topez là »; toute volonté se |
iond bien vite : le consentement monte avec
). délices aux lèvres et l’on se promet déjà de
## tout accorder sans vouloir même connaître
LE Æ ce que l'on demandera.
17/ Ah! pauvre Moi! — c'est le Gant de Nessus que vous m'avez mis à la main! — L'Histoire du Gant! mais c’est l’histoire du
ss monde, et je serais bien mal avisé de pré-
l tendre avoir les Gants de cette histoire aussi
—{ ancienne qu’universelle.
e Hanté par cette dette d'honneur contractée pour vous plaire, je fus voir dernièrement un vieux savant de mes amis, vénérable Bénédictin — mieux qu'un puits de science; un Océan d’indulgence — auquel j'exposai ma folle entreprise du Gant et de la Mitaine.
Ah! que ne le vites-vous, mon Amie, tout d’abord sauter sur son siège, me contempler avec compassion, me scruter profondément de l'œil, et murmurer par trois fois avec un ton d’ineffable étonnement et de tristesse, comme s’il m’eût cru fou :
«.. Et c'est le Gant, reprit-il, lorsqu'il parut plus calme, c’est l’histoire de cette parure offensive et défensive, de cet objet si complexe et dont l'origine est si obscure et si troublante, c'est une monographie du Gant que vous voulez faire!l:.. — Mon cher enfant, laissez-moi croire que vous n'avez pas réfléchi à ce que
vous vous engagiez à exécuter; Laissez-moi penser que vous avez apporté plus de légèreté que de raisonnement dans la conception de cette entreprise — Le Gant! Mais, avec l’histoire de la chaussure, c'est le plus formidable travail qu’un érudit puisse oser rêver d'exécuter. — Et tenez, soupira-t-il er tirant un volumineux manuscrit, dans la Bibliographie des Mots, travail colossal que j'ai commencé et que je n’achèverai jamais, hélas! je vois au mot GANT plus de quinze cents ouvrages divers, latins, grecs, italiens, allemands, espagnols, anglais ou français quitraitent de la matière; encore n'est-ce là qu’une ébauche informe. — Il faudrait envisager l'usage du Gant chez les anciens Hébreux, chez les Babyloniens, les Arméniens, les Syriens, les Phéniciens, les Sidoniens, les Parthes, les Lydiens, les Perses, les Grecs et les Romains, etc.
Il serait urgent de diviser l'ouvrage par Livres divers, subdivisés en d'innombrables Chapitres; ainsi on réserverait à l’étymologie seule du mot Gant dans les différents dialectes une longue notice de linguistique comparée; et il faudrait s'assurer, par exemple, si le Gant dont se servaient les jeunes filles nues qui luttaient entre elles à Lacédémone après que Lycurgue y eut installé ses lycées et ses jeux publics, si ce gant, dis-je, doit être rangé dans la catégorie des Mouffles de combat ou des gantelets de cuir; que de choses encore! Et, mon cher vieil ami s'emportait, s’em- … + portait de plus en plus, élargissant sans cesse la question, comme s’il se fût agi pour lui d’une encyclopédie
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entière à établir.‘Diderot et d’Alembert eussent pâli devant cette science imperturbable, qui montrait des montagnes d’in-folio à déblayer et des précipices d’inconnu à sonder…
« Maïs, hasardai-je un peu confus, je ne compte écrire qu'un opuscule léger, une plaquette de quelques pages, un de ces riens qu’emporte le vent, qui passent durant une seconde comme une anecdote ou une historiette dans un joli cervelet féminin; je ne veux accorder qu’une ligne à peine à l'étranger, effleurer incidemment le Gant provocateur, parler pour mémoire seulement des Gants pontificaux, négliger le côté métier, l’art de parer les peaux, d’en ôter les pelunet de mettre en pompe; je ne désire, en un mot, que causer quelques instants, par boutade et sans suite, sur cette partie du vêtement que les anciens appelaient Chirotècæ, Gannus, Gantus, Guantus, Wanto et Wantus, si J'en crois le Glossaire de Du Cange. »
« Hélas! modula tristement mon vieil ami, cela est vrai, je radote, n'est-ce pas? — Nous autres de la vieille école, nous sommes les en-
nuyeux, les savants pluvieux; aujourd’hui, en ce
siècle où le journalisme est à la littérature ce que le piano est à la musique, un instrument sur lequel chacun tapote sans conviction, ne faut-il pas faire court et procréer vite des éternels à peu près, petites dissertations légères, notices à l’esprit fouetté, passion à fleur de peau?— Nous
étions, de notre temps, les égoïstes, les fervents solitaires, illisibles et inlus, si vous voulez;
qu'importe! — Lorsqu'un travail avait chevillé notre esprit, nous l’épousions en légitime amour, tout aux joies de l’enfanture et de la paternité. Nous voulions doter notre œuvre de toutes les qualités qu’elle semblait pouvoir comporter, au point qu’elle en devenait sévère et rude. — Mais que d’inoubliables délices dans ces pistes suivies des jours entiers avant de pousser le joyeux Eurèka!— que d’ivresses intimes dans cette couvaison lente, dans ce labeur patient! — que de minutieuses investigations avant de résoudre une solution historique! — Nous étions les chauvins de l'érudition nationale, et estimions qu'une œuvre suffit à un homme lorsqu'il l’a nourrie de sa vie, de ses veilles, de son cœur même, de toute sa tendresse d’ouvrier créateur.
« Je voudrais, continua-t-il, avoir vingt ans pour chevaucher un dada qui me ferait faire des étapes de dix, quinze, trente années sur un ouvrage épineux, et des courses aventureuses adorables à travers les grandes routes et les sentiers couverts de la science. Je ferais les folies du docteur Faust pour revenir à l’âge des premières amours bibliographiques qui ont l’avenir lumineusement ouvert devant elles — et ce Gant que vous dédaignez, — mon jeune et cher ami, — ce Gant que vous rapetissez à un idéal
de poupée, ce Gant, je le relèverais avec force,
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F ñe m'en empare- Prais etj'irais, détalant comme un chat, me blot- Ptir en sa compagnie dans / ma tanière de savant, afin D de le flairer longuement, de l'étudier et de l’analyser chaque jour davantage, jusqu'àen tirer enfin un ouvrage | sérieux et durable. »
« Ce Gant ne serait pas | lancé au public comme un | de ces défis qui rappellent trop le célèbre Gant que | Charles V envoya porter à * Westminster par un simple valet de cuisine, — ce qui accentuait l’outrage fait au “roi d'Angleterre, —il serait plus = amoureusement jeté, comme dans nos anciens romans de che-
ii de Perceforet. Si j'avais vingt ans, j'agirais vis-à-vis du lecteur. comme Pétrarque vis-à-vis de Laure, en ne lui demandant que la faveur de relever le Gant, et je lui dirais plus tard à la : façon de Marot, poétiquement, en offrant mon œuvre :
Et recevoir veuillez aussi les gants Que de boncœurvoustransmets pourl’estrenne.
« Et alors je parlerais de ces Mitaines que Xénophon reproche aux Perses dégénérés, de ces Doigtiers romains employés à la cueillette des olives, et même de ce glouton nommé Pithyllus, lequel poussait la délicatesse jusqu'à se ganter la langue d’un étui de peau. »
Le bon vieillard, tout allumé par l’enthousiasme, était mé:
tamorphosé : il semblait vouloir faire à … Eee lui seul cette histoire du Gant, sur laquelle il brodait de prime-saut les fantaisies et les anecdotes les plus variées que lui fournissait sa prodigieuse mémoire. — Après avoir distingué, au moyen âge, plusieurs espèces de Gants, tels que le Gant usuel, le Gant du fauconnier, le Gant de l’ouvrier, le Gant féminin, le Gant militaire, le Gant seigneurial et le Gant liturgique, il abordaït avec une verve qui tenait de la furia le rôle du Gant des chevaliers et hommes d'armes dans les héroïques batailles d’autrefois, à cette heure où la bravoure individuelle 128 pouvait encore se faire jour; il citait les Chro= niques de Du Guesclin et de Guigneville :
Et riche bacinet li fist on aporter Gants à broche de fer qui sont au redouter.
Il me démontrait, ayant recours à sa seule érudition, la transformation de ces gantelets de fer, d’abord en mailles comme la cotte, puis en lamelles mobiles de fer plat, de manière à se prêter au mouvement de la main; il m'expliquait la doublure où la paume était en cuir ou en étoffe, et enfin, exhumant des ordonnances de 1311, il me faisait pénétrer dans les détails de la fabrication :
« Que nul ne face gans de plates, que les plates ne soient étamées ou vernicilées, et pourbatues et ne soient couvertes de cuir noir, de cuir rouge ou de Samit, etqu'il y ait sous chascune teste de clou un rivet d’or. »
Ah!—ma belle Amie, — si vous eussiez pu voir ce curieux sisubitement épris de mon sujet, vous m'eussiez regardé en pitié, car je faisais petite mine devant ce doyen, et me sentais pris de couardise soudaine devant le simple énoncé des formidables recherches à opérer.
Je pris humblement congé de mon maître savantissime, humilié, terrassé par ces connaissances, cette ferveur laborieuse, cette foi puissante, cette volonté opiniâtre. — Je vis qu’en vous donnant ma parole pour un pauvre Gant, . je l'avais donnée au Diable, qui me montrait ce Gant de peau de chagrin immense enserrant le monde et l’histoire : fantastique comme un cauchemar qui m'oppressait. Alors je me jurai bien de faire la part du feu, de ne pas bâtir une cathédrale là où un simple coussin à vos pieds me suffit pour bavarder à tort et à travers. — Accueillez donc favorablement cet acte de contrition et qu’il me soit beaucoup pardonné si, à propos de Gant, je bondis follement comme un jeune chevreau, sans pitié pour l’histoire du costume et les documents historiques que je foule aux pieds, plutôt que de me voir enfoui
sous leurs liasses pyramidales.
Ce que mon vieil ami eût peut-être négligé, \ c’est la Légende, et j'y cours.
Un poète charmeur etcharmant, Jean Godard, Parisien, qui fut le digne émule de Ronsard,
publia vers 1580 une pièce intitulée Le Gant.
Ce spirituel nourrisson des muses prétend I nous montrer l’origine du Gant dans la passion brûlante que Vénus nourrissait pour Adonis; or, selon notre poète :
Toujours estoit aux champs le gentil Adonis,
Ou bien chassant le cerf à la teste branchue
Ou le grondant sanglier armé de dent crochue. Vénus, qui dans le sin brusloit de son amour
Ne le pouvoit laisser ny la nuit ny le jour, Courant toujours après ses beaux yeux et sa face, Et fust-ce mesmement qu’il allast à la chasse, Qu'il allast à la chasse au profond des forests, Qui sont pleines d'horreur, pour y tendre ses rets. Un jour elle l’y suit — brassant à l’estourdie Des espineux halliers : une ronce hardie
Luy vint piquer la main, dont s’escoula du sang, Lequel, depuis germé dans le fertile flanc
De la mère commune, a donné la naissance
À la rose au teint vif, qui lui doit son essence. Tout depuis ce temps là, la fille de la mer, Vénus au front riant, sa main voulut armer Contre chardons et ronces, et piquantes espines. Elle fit coudre, adonc de leurs esguiles fines
S Aux Grâces au nud corps, un cuir à la façon De ses mains, pour après les y mettre en prison. e Les trois Charites, sœurs à la flottante tresse, 2 En usèrent après ainsi que leur Maistresse.
Voilà comment Vénus nous inventa les Gands, Lesquels furent depuis communs à toutes gens, Non pas du premier coup: Les seules damoiselles Long espace de temps en portèrent comme elles. Depuis, les puissants Roys s’en servirent ainsi, Et puis toute leur court, puis tout le peuple aussi.
Charmante dans sa naïveté, n'est-il pas vrai, ma mignonne Amie, cette fable qui donne au jf Gant une même origine que celle de la rose!