SCÈNE XL
EMMA, entrant par la gauche, ARTHUR.
EMMA
Ah ! M. Arlhur !
ARTHUR, saluant.
Mon Dieu! vous ne comptiez point sur moi de
m bonne heure. m;i cousine?
EMMA, un peu embarrassée.
Il est vrai...
ARTHUR
Mais vous m'aviez paru désirer si vivement ce nocturne... aussitôt qu'il a été copié, j'ai voulu vous l'apporter.
EMMA
Ah I combien je vous remercie...
ARTHUR
Vous pourrez le chanter demain à la soirée de Mme Simiale.
EMMA
Oh! je n'oserais sans que nous l'ayons répété ensemble...
ARTHUR
Eh bien! si nous l'essayions sur-le-champ?
EMMA
Bien volontiers... Je vais dire à mon père que vous êtes là.
(Elle court au cabinet de Dupont à droite.) ARTHUR, seul.
Que de grâce, quelle candeur... et un esprit si cultivé... tant de cœur surtout! Ah! pourquoi faut-il que les parens de son père lui ressemblent si peu ? Avec son orgueil, jamais mon oncle ne consentira a s'allier à une pareille famille. EMMA, rentrant. * Mon père est descendu au chantier; maisM. Benoît m'a dit qu'il allait rentrer tout de suite.
ARTHUR
Eh bien! si vous voulez en l'attendant...
Commencer... je veux bien...
ARTHUR
Me voici à vos ordres.
(Emma va se mettre au P:ano, lorsqu'on entend la voix de Lolotte à la cantonade.) LO LOTTE, dehors.
Impertinente ! je vous apprendrai, moi, à me parler de la sorte...
EMMA
Ah ! mon Dieu ! c'est ma tante !
Arthur, a pan.
Encore ces gens !...
LOLOTTE, entrant un panier à la main.
Avez-vous jamais vu cette pécore?...
EMMA, se levant.
Qu'y a-t-il donc ?
LOLOTTE
C'est ta nouvelle bonne d'avant-z'hier qui ne voulait pas me laisser entrer.. .
EMMA
Comment cela ?
LOLOTTE, | osant son panier sur la table à droite; elle en tire une volaille enveloppée dans du papier. Elle m'a prise pour une Marchande de volaille.
" Arthur, Emma.
" Arthur. Emma, Lolotte.
L'ONCl.K
EMMA
\ous?...
LOLOTTE
Parce que je t'apportais ce chapon... f Lui montrant le chapon.) Vois-tu , c'est moi qui l'ai engraissé... Nous devions le manger ce soir ensemble ; mais puisque c'est ici qu'on fait la pot-bouille... je l'ai apporté... Hein? quelle fine pièce ! une vraie mousseline! tàte donc ça I...
EMMA
Je vous crois, ma tante.
ARTHUR, à part Quel ennui!
LOLOTTE
Ah ! dam ! je connais ce qui est distingué, moi ; j'ai aussi des marrons pour farcir... si j'avais le temps je l'aurais truffé, c'est plus bon genre; mais des marrons ça chausse encore pas mal, surtout quand la bêle est grasse.
EMMA
Il faut le remettre à la bonne.
LOLOTTE
Du tout, une impertinente qui me dit : On ne vous achètera rien, ma chère... Est-ce que j'ai l'air d'une marchande de volaille, dites... mais dites donc?
EMMA
Certainement non, ma tante.
LOLOTTE
Monsieur l'ingénieur ne dit pas non, lui!...
Moi, madame? ah !
LOLOTTE , allant s'asseoir près de la table et préparant ses marrons.
Du reste c'est pas étonnant qu'on ne nous reconnaisse pas, nous autres... on reçoit ici tantde personnes du grand genre.
ARTHUR , à part.
Quel ton !
LOLOTTE
Mais il ne faut pas que je vous dérange au moins... (A Emma.) Tu étais à étudier tes chansons?...
EMMA
Nous allions commencer...
LOLOTTE
Va, va... je couperai mes marrons pendant ce temps-là...
EMMA , allant vers sa tante.
Je ne veux pas que vous nous donniez celte peine, je vais appeler.
LOLOTTE
Laisse donc, laisse donc, l'ouvrage faite n'est pas a faire... Va, va, chante.
(Emma se dirige vers le piano.*) " Finmu , Ariliur, l.olotlc.
AltTHUR.
Mon Dieu ! je craindrais que nous ne gênassions madame.
LOLOTTE
Oh ! vous ne me gênassez pas du tout, j'aime beaucoup la musique au contraire : je donne, toujours un sou au joueur d'orgue pour qu'il reste sous ma fenêtre... Allez votre train... allez. (Un nocturne très tendre ad libitum.* — Emma commence; Lolotte l'interrompt.) LOLOTTE.
Ah ! dis donc, tu as du cresson ici?... EMMA.
Oui, ma tante, au jardin.
LOLOTTE
(,'.a fait bien, autour d'une belle pièce... du beau cresson de fontaine... et puis ça a plus de mine sur un plat long.
(Emma recommence sa romance.) LOLOTTE , parlant toujours.
Tu as bien un citron, aussi, n'est-ce pas?...
EMMA, s'interrompant.
Je crois qu' oui...
LOLOTTE
Vois-tu, à la rigueur, on mettrait du vinaigre... mais le citron, c'est plus bourgeois... Mais allez donc... allez donc toujours...
(Emma recommence le couplet, pendant lequel Lolotte fait des roulades sur l'air chanté, bat la mesure à contre-temps, et finit par tout brouiller.)
ARTHUR , quittant le piano.
C'est impossible.
EMMA , avec un dépit chagrin.
Oh ! tout à fait. (Elle se lève.)
LOLOTTE
Eh bien 1 quoi ! vous avez déjà fini ? Mais t'es donc pas en train aujourd'hui ?
EMMA
Non ma tante...**
LOLOTTE
T'as pas de gosier.... c'est les corsets qui sont cause de ça... Vous vous abîmez le tempérament avec ces baleines. Comment voulez-vous que l'organe sorte.... jamais rien moi, qu'un simple cordon de taille, aussi ù ton âge quelle belle voix j'avais... Figurez-vous, monsieur Arthur, qu'on m'aurait entendue d'ici a la mairie...
ARTHUR
Oh ! je vous crois, madame.
LOLOTTE
Il y avait surtout une romance que je savais...
* A Paris, on a choisi 1'Angbli:s de mademoiselle Poget.
" Borna , Ariiiui , Lui tts