EDOUARD VU
Fragment de la composition en couleurs de Julius Klinger, publiée par le Kîadderadatsch, de Berlin, en janvier 1905, et représentant de façon humoristique tous les souverains d'Europe.
sent inébranlable. Je dis « Edouard- John Bull » car depuis que la royauté est, à nouveau, aux mains d'un prince, l'éternel master John Bull, aux bottes molles, à la redingote à boutons d'or, au haut de forme de castor, flanqué de son inséparable bouledogue, armes parlantes, n'est plus seul à représenter l'Angleterre. Il a un concurrent de non moins grande envergure, le roi Edouard, que, de plus en plus, paraissent vouloir choisir les dessinateurs. Si bien que, d'impersonnelle qu'elle était, autrefois, l'incarnation du pays est devenue personnelle, Edouard, par la force des choses, tendant à supplanter son ami John Bull, et la Britannia casquée, aux canines proéminentes, armée du classique Trident dont Cham fit la popularité, ayant été depuis loxigtemps reléguée au Musée des antiques.
Edouard, l'oncle de l'Europe ! L'Edouard à la pipe qu'il ne faut point confondre avec l'Edouard au gros cigare à bague ; avec l'Edouard savourant un prince de Galles.
Edouard fumant un cigare, c'est le souverain ou l'homme du monde. Edouard fumant la pipe, la fameuse bouffarde qui, grâce à la liberté anglaise, s'est implantée jusqu'en plein boulevard, c'est l'Angleterre sûre de sa force et affichant ainsi publiquement son sans-gêne à l'égard du monde. Je mé moqué de vaous, dit le lord Raglan d'une pièce de 1816 ; je fioumé mon pipe, et quand je le fioume, c'était que je souis tout à fait le maître.
Cela, les deux admirables compositions du Kladderadatsch et des Lustige Blâtter, se chargent de le démontrer de claire et d'évidente façon !
Craignez les cheminées qui fument; redoutez les Edouard à ample corpulence, qui « fument la bouffarde ! »
Perpétuelle fumerie qui est, du reste, une des particularités de la caricature anglaise ; qui a son sens politique comme, jadis, sur les images de 1830, elle avait sa portée sociale. Alors c'était l'égalité conçue par un monde nouveau; la fumerie, le besoin du feu rapprochant les classes et les êtres. Aujourd'hui, cela donne à la monarchie anglaise je ne sais quoi de sans-gêne et de bon
garçonnîsme. Vainement voudriez-vous chercher, sur les images allemandes pareille figuration : un Lui fumant, — et je ne parle, ici, que du cigare ou de la cigarette — ne saurait cadrer avec la Majesté du pouvoir impérial.
Or, prince de Galles ou Roi, Y Oncle de l'Europe vu de façon intime par la caricature anglaise est, toujours, avec le cigare ou la cigarette. A Lui il donnera du feu, tous deux arborant de gros cigares : même jeu avec le roi d'Espagne, seulement, là, les souverains fument la cigarette. Quand il se promène bras dessus bras dessous avec Loubet, — l'amusante et si populaire caricature de Carrington Gould, — le président de la République tient la bouffarde, tandis que lui, Edouard, a la cigarette aux lèvres.
Et cette particularité n'est pas moins remarquable dans la caricature étrangère.
Sur cette vignette suisse du Nebelspalter, de Zurich, Edouard que les succès du Japon commencent à énerver, fume la cigarette; sur mainte caricature française, italienne, hollandaise, allemande, autrichienne, il apparaît avec le gros cigare à bague. A Cowes, ou avec son Egérie, aux courses, à Saint-Cloud, — deux remarquables images de Sem, — il a le cigare à la bouche : que Métivet lui décerne un des grands prix de l'Exposition de Saint-Louis ou que Jeanniot le fasse librement s'épancher avec Chamberlain, le cigare sera de la partie. Que Somm le mette en présence de Loubet, que Oaran d'Ache nous le produise sous quelque aspect mondain, toujours entre les lèvres on verra poindre l'éternel cigare. Sur cette image belge, de Julio, où il flirte avec Marianne, — tandis que Kriiger abandonné, son parapluie entre les jambes, fume une énorme pipe, — il tient, lui, à la main, un royal Prince de Galles.
C'est également des cigares à bague que lui font fumer les caricaturistes italiens : telle la vignette Dodo à Paris, où avec le président Fallières, il regrette quand même les joyeuses, réceptions d'autrefois ; — telle l'image, si curieuse, dont j'ai déjà parlé, où il vient à Rome accoutré en voyageur à la Coock. Plus rarement, les Allemands lui mettent en main de gros
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Brème ou de gros Hambourg ; mais, presque toujours, il apparaît avec la pipe, vivante incarnation, pour eux, de l'Anglais dans son home, dans la rue, en voyage. Si bien que le cigare ce sera le Roi, personnage officiel ; la. pipe, le Roi dans V intimité de la famille, ou bien encore, comme je l'ai exposé tout à l'heure, le Roi personnification du colosse britannique.
Se rend-il à Marienbad, sans s'arrêter aupiès de son neveu, auprès de Lui, les caricaturistes autrichiens lui font fumer un cigare si colossal, et faisant une telle fumée, qu'on pourrait prendre notre Oncle pour quelque cheminée ambulante.
Et lui-même, le maître Braakensiek, quand il le plante si admirablement d'aplomb, les deux mains dans les poches, devant le Tsar, n'oublie pas l'éternel cigare.
Vous fumez beaucoup, lit-on dans une conversation du Moonshine entre deux gentlemans « oh oui! comme autrefois le prince de Galles ». — «Eh bien ! moi, c'est encore bien pire : je fume au moins autant que le Roi.» Fumzrie réelle que vienteonfirmrx la fumerie des caricatures de tous les pays.
— L'accord sino-japonais ! Voilà qui me fait une
belle bouche
Caricature de Golia (Pasquino, de Turin, '..-■«•■ 5 Décembre iqo^).
RENCONTRE DE SOUVERAINS » CE QUI SE DIT DANS L'iNTIMITÉ.
— Voilà deux heures, mon cher Edouard, que tu me parles de ton tailleur ; à la fin tu pourrais bien, ce me semble, me donner son adresse.
Caricature de E. Thôny (Simplicissimus, de Munich, Juillet 1904).
* Cette image vise te roi d'Angleterre, prince et arbitre de lelégance. Et, elle est particulièrement piquante, dans son original, parceque l'on y voit un nombreux public, tous yeux et toutes oreilles, contre la porte, attendant, anxieux, ce qui va se conclure en une aussi mémorable entrevue. La même idée a été traduite souvente fois, par le crayon des dessinateurs- Voir dans Lui (page i76) l'entrevue de Guillaume II et de l'Empereur d'Autriche.
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