PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
ll-^I, PASSAGE CHOISEUL, l'i-^l
jusqu'à l'âge de dix ans, je n'ai possédé que de coniiises notions sur mon oncle Scipion Mouginot. Son image indécise ne se présentait à mon esprit que comme celle d'un parent ignoré, qui vivait bien loin, à Paris, et dont le nom n'était prononcé qu'avec de dédaigneux hochements de tête. Ce fut, je me le rappelle, un dimanche soir de juin iSj^o que je me formai pour la première ibis une idée plus précise de ce mystérieux membre de notre fa-
i date de cette notable soirée s'est !ux gravée dans ma mémoire qu'elle i une fâcheuse aventure qui m'arriva mée. — Ce dimanche-là, le temps au : ciel clair, grand soleil, avec un 'est qui soulevait des nuages de pousa rue du Bourg. Après le repas de
sorti en compagnie de mon cousin jginot-Péchoin, fils de mon tuteur — ige, aussi paisible que j'étais turbumd'maman Péchoin nous avait rela dix sous pour notre semaine, et >us avait itérativement recommandé lanquer les vêpres.
^ois encore dans l'ensoleillement de linant côte à côte, habillés pareilledeux d'un pantalon noir, d'un gilet une de ces courtes vestes anglaises nail des culs-ronds. Seulement le cositide est neuf, tandis que le mien est
râpé. Comme il n'est qu'une heure, ns le plus long pour nous rendre à ivés sur le bord du canal de la Marne :emment inauguré, nous tombons au ; foule endimanchée qui se bouscule
grand bateau tout frais goudronné, drapeaux et de feuillages. J'entraîne plus épais et, jouant des coudes, j'aple maître batelier se propose de pro*
mener les amateurs sur le canal, moyennant la somme de cinquante centimes. .
Le luisant soleil et la fraîcheur de l'eau me suggèrent des velléités d'école buissonnière; mon imagination de dix ans flambe à l'idée de ce voyage au long cours. Je regarde Aristide avec des yeux pétillants de désir :
— Dix sous ! lui dis-je; en es-tu ?
Mais le cousin, très ménager de son argent, ouvre des yeux ronds scandalisés et me répond avec son exaspérante sagesse moutonnière :
— Y penses-tu? Et les vêpres ?...
— Tant pis pour les vêpres!... Le bateau est bien plus amusant... Viens donc!
Aristide résiste à toutes les exhortations, et cette résistance opiniâtre ne fait que m'entêter dans mon envie. Je tends ma pièce de dix sous à l'homme préposé à la recette, et je saute dans le bateau en criant à mon cousin :
— Je te rejoindrai à la sortie de l'église..* Attends-moi et surtout ne me vends pas !
Le lourd chaland, traîné par deux chevaux de halage, glisse lentement sur l'eau verte du canal 5 les drapeaux claquent au vent, et c'est délicieux de se sentir filer entre les deux rives bordées de platanes, tandis que les hirondelles caracolent dans l'air bleu et que les cloches, sonnant le second coup des vêpres, ajoutent l'amer assaison* nement du remords aux douceurs du plaisir dé-
L ONCLE SCLPLON
écluses, le bateau s'arrête un morré dans de hauts murs; les vannes m frais bouillonnement d'eàu jaillisanser des reflets de soleE sur les mudes.
la halte, les passagers descendent et iur l'herbe des talus. Je suis leur lais, quand le pilote nous rappelle, il :}ue, sous la montée de Teau dans niveau du bateau s'est élevé. Je ne
entrer de plain-pied. Pour m'aider er, un batelier m'empoigne par le idis qu'il m'enlève, — ô guignon! — ince étoffe du fond de mon pantalon s l'effort que je fais pour enjamber le Je pousse un cri de détresse ; l'homme me lâche, et je reste pantelant sur le écluse, tandis que le bateau, plein rire, fuit entre les berges fleuries de
seul et penaud sur la chaussée aveu- Dleil; Je porte la main à l'endroit où
a craqué, et je constate avec effroi u dommage. La déchirure est large :te malencontreuse veste courte, pas lissimuler le corps du déht. — 11 est ça se voit ! — Et Aristide qui m'attend
de l'église!... Comment l'aller rem'exhiber aux yeux des paroissiens
en un pareil désordre de toilette?.!. J'essaye de rafistoler la déchirure avec des épingles que me donne la femme de Téclusier; mais Tétoffe est décidément trop mûre : au moindre mouvement des jambes, les épingles partent, agrandissant encore l'ouverture de la plaie. Il ne me reste plus qu'un parti qui soit sûr : rentrer au logis le plus tôt possible. Et me voilà marchant mélancoliquement vers la ville, sous les platanes de la chaus» sée. Tant que je longe le canal, l'épreuve est supportable; les berges sont solitaires, et personne n'est là pour contempler ma honte. Mais voici Villotte, dont les toits fument là-bas derrière les arbres et où les trottoirs fourmillent de promeneurs. Rien que d'y penser, j'ai un pied de rouge sur la figure... Je me faufile piteusement dans les venelles les moins fréquentées; en rasant les murs, je gagne enfin la rue sur laquelle donne la remise de la maison Mouginot-Péchoin. Je m'y insinue sans souffler mot et, cachant mon désastre dans l'ombre, j'attends au fond d'un magasin obscur l'heure crépusculaire où j'entendrai la vieille Adèle appeler pour le souper le pensionnaire de mon oncle, l'avocat Dieudonné Jacobi.
L'avocat Jacobi est myope et, de plus, je le ;ais peu observateur. Comme dit la grand'mère ^échoin : « Il regarde en dedans. » Il est touours le premier dans la salle à manger. J'y en-
lui, et je serai installé sur mon siège, lur, quand le reste de la famille arri-
choses se sont heureusement passées 'avais espéré, et me voici perché sur et, dans une posture qui ne permet à : soupçonner le dommage causé à la rieure de mon pantalon. — La salle étroite et triangulaire, est située derîe de l'oncle Mouginot-Péchoin, qui notable pharmacien de Villotte; elle e que par un vitrail en verre cannelé, ; inférieure joue en forme de judas et 'oir ce qui se passe dans la pharma- ; il fait étouffant, ce judas est ouvert; , on aperçoit l'officine aux cuivres ifieilles faïences soigneusement frotière les grands bocaux bleus et rouges iture, on devine les silhouettes des
qui prennent le frais sur le trottoir.
au globe mat répand une égale Iule sur la salle et sur la nappe où le dressé.
nmes sept autour de la table, y com-
en pharmacie, Arsène Camus, qui ;s qu'apparaît le dessert, — C'est la s que la pharmacie Mouginot existe et lie reçoit des élèves. — Face au vasisicine, il y a d'abord mon oncle et
tuteur, Victor Mouginot, un homme de quarantehuit ans, firoid, compassé, flegmatique, fermé comme l'armoire où il met sous clef ses substances vénéneuses, et ne parlant que par sentences brèves; un visage rigide et glabre, impénétrable, dont les petits yeux gris eux-mêmes semblent figés dans une glaciale immobilité; un corps sans souplesse, boutonné dans une redingote olive dont les manches trop longues tombent sur des poings ronds et durs comme des pilons. A sa droite siège la grand'mère Péchoin, une imposante et robuste septuagénaire, qui a eu des succès de beauté au temps du premier empire.
Sous les coques de son tour de cheveux poudrés, sa figure a conservé des traits charmants, et, dans le cadre de boucles blanches, ses yeux spirituels d'un bleu lilas font penser à la fraîcheur de violettes fleurissant sous la neige. — Signe particulier, elle ne peut souffrir son gendre, dont la froideur automatique Fagace, et eue a coutume de dire que lorsque Victor Mouginot s'approche d'une cheminée, il éteint le feu. — A gauche, posé et compassé à l'égal de son père, se tient mon cousin Arisdde Mouginot, fils unique, enfant modèle dont on me jette constamment la sagesse au nez. Il se carre droit et tranquille sur son tabouret, la serviette correctement nouée sous le menton; il ne tache point a ses effets, » il est discret à table et ne demande jamais rien — je le
L ONCLE SCIPJON
crois parbleu bien ! on lui donne de tout, — il ne polissonne pas dans les rues, il ne réplique jamais, — bref, une perfècdon. — Seulement, s'il est sage, il n'est point beau, mon cousin Aristide. Ses oreilles décollées s'ouvrent de chaque côté de sa tête blonde, comme des nageoires de poisson. Ses sourcils sont clairsemés, il a des cils blancs.un teint blafard et le nez des Mouginot — le nez caractéristique de la famille qui, chez lui, s'est exagéré en forme de pomme de terre.
De l'autre côté de la table, vis-à-vis de mon tuteur, trône ma tante Mouginot. Elle a la taille et l'air imposant de sa mère, sans en avoirle charme et l'affabilité. Sujette à des névralgies, elle enveloppe sa tête d'un capuchon noir d'où l'on voit émerger une longue figure bilieuse, aux yeux jaunes, au nez pointu et aux lèvres sèches. Sa mauvaise santé lui a donné la mine et l'acidité d'un citron. Avec cela, elle est ironique et peu charitable. Elle a de grands gestes autoritaires, et, à chaque mouvement qu'elle fait, on entend grincer le trousseau de clefs attaché à sa ceinture. Cet aigre cliquetis d'acier semble inhérent à sa personne, comme le crécellement de la sauterelle ou le bourdonnement aigu du moustique, et je ne puis jamais l'entendre sans éprouver une sensation désagréable. Je suis placé à sa gauche, sous son immédiate et impitoyable surveillance; elle ne m'épargne guère, et ses sarcastiques
remontrances assaisonnent comme verjus tout ce que je mange. — A la droite de la tante Mouginot s'empresse, avec une obséquieuse loqua* dté, le locataire et le pensionnaire de mon oncle, l'avocat Dieudonné Jacobi, un célibataire de cinquante ans, ami et commensal de la maison depuis une quinzaine d'années.
M. Dieudonné est grand, blond et rose, avec une barbe poivre et sel et de petits yeux bleu faïence. Malgré la maturité, il a gardé des mines et un son de voix enfantins, qui contrastent avec sa barbe grise. Il est vêtu de couleurs sombres et économiques, mais il a encore des prétentions à la jeunesse, porte des cols rabattus à la Colin et des cravates bleues à bouts flottants. Ayant l'élocudon facile et fleurie, il est grand discoureur; il aime les phrases à effet, sonores, obscures et creuses comme un puits sans eau. Peu lui importe qu'elles n'aient pas de sens, pourvu qu'elles soient empanachées d'images. Esprit nuageux et sentimental, il parle volontiers de son âme et des étoiles, mais il a très soin de son corps et s'en occupe d'une façon méticuleuse. Comme il ne possède qu'un médiocre revenu, il a toujours peur de manquer de pain dans ses vieux jours, et la perspective de la vieillesse approchante le rend fort serré. Il ne prend chez nous que le dîner et le souper. Adèle, notre servante, prétend que le petit pain de son premier déjeuner
lo l'oncle scipion
lui dure quatre jours. Très pieux, il va entendre une basse messe tous les matins et se place sous les orgues, au banc des pauvres — a par humilité, » dit-il, mais en réaUté parce que le vicaire chargé de la quête ne pousse jamais jusque-là. Bien qu'avocat, il plaide fort peu ; son éloquence n'a pas eu de succès au tribunal, et les gens d'affaires ont trouvé que ses arguments étaient plus imagés que substandels. En revanche, il est la cheville ouvrière de la Société des beaux-ans, belles-lettres et horticulture de Villotte. De temps en temps, il y lit un mémoire sur un pot ou un tumulus gallo-romain, trouvé dans les fouilles du mont de Fains; il dre cinquante exemplaires de sa notice — aux frais de la Société — et les distribue dans les maisons où il a reçu des politesses. Il a inventé quantité de trucs, fort honorables du reste, pour s'acquitter à bon marché des obligations qu'il contracte. C'est ainsi que, pour payer en partie sa pension à l'oncle Mouginot, il s'est chargé de nous inculquer, à Aristide et à moi, les éléments du français et du latin. Chaque matin, nous montons dans la chambre qu'il occupe au second, sur la rue, et il nous fait décliner rosa, la rose, ou nous inflige une dictée choisie dans les plus ronflants passages de ses opuscules. — Aristide n'est pas un sujet brillant, mais il s'applique, tandis que moi je regarde les moineaux qui pépient à la fenêtre, j'écoute les
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cris des jardiniers qui brouettent leurs légumes sur la chaussée, et je passe des mots, ce qui détruit notablement l'harmonie du beau style de M. Dieudonné et me vaut, à l'heure du dîner, une aigre réprimande de ma tante Mouginot.
Ce soir, à souper, c'est M. Dieudonné qui parle. tout le temps. Mon oncle est peu causeur, ma tante est en proie à sa névralgie, de sorte que le repas serait fort taciturne sans l'avocat Jacobi. Mais il se fait un devoir de toujours soutenir la conversation. Plutôt que de laisser s'établir un de ces silences pendant lesquels on dit « qu'un ange vient de passer, » M. Dieudonné aime mieux causer à tort et à travers, sauf à dire une bêrise. Il va, il va, entassant métaphores sur métaphores, jusqu'à ce qu'il soit rappelé à l'ordre par une plaisanterie de la maman Péchoin. Celle-ci est très sensée et n'entend rien au galimatias ; elle prise avant tout la clarté, et elle le déclare sans phrase au sentimental avocat.
— Ah ! madame, vous m'avez coupé les ailes !
s'écrie-t-il alors de sa voix d'enfant de choeur.
On vient de finir le second plat, une vinaigrette confectionnée avec le bouilli du pot-aufeu ; Adèle apporte le fromage au milieu d'un de ces silences qui désolent M. Jacobi. Immédiatement il repart :
— Je suis allé aux vêpres à Notre-Dame afin d'y entendre le éMagnificaty qu'on chante là avec
apleur qui me soulève toujours et m'em-
lansun mystique tourbillon d'âtne...
Plaît-il? demande malicieusement la ma-
échoin, je ne comprends pas !... J'ai vu des
Ions de poussière : des tourbillons d'âme,
/ous savez bien, ma mère, observe ironi-
nt la tante Mouginoc, que M. Jacobi ne
las comme tout le monde.
3hl madame, reprend l'avocat piqué, si
le chipotez pour, une image un peu hardie,
oufflerai plus mot!
irréte, regarde autour de lui et surprend
s lèvres un irrévérencieux sourire,
\ propos, ajoute-t-il en me lançant une
; courroucée, je t'ai cherché aux vêpres,
s, et je n'ai vu qu'Arisride à son banc...
cais-tu fourré?
ne sens une chair de poule dans le dos et
mence à rougir.
Pourquoi n'étiez-vous pas avec Aristide,
n? interroge sévèrement ma tante.
i sage cousin m'étudie sournoisement du
; l'œil; je perds contenance en songeant
on méfait va être découvert. Déjà mon
oume vers moi ses yeux froids, déjà le nez
tante s'allonge, menaçant, quand un bien-
X incident vient faire diversion. La porte
harmacie s'ouvre brusquement, la sonnette
rince, et une voix de rogomme crie: a Le facteur! » £n même temps, à travers le vasistas, je distingue la silhouette de l'homme de la poste qui fouille dans sa boîte de fer-blanc et en tire un pli cacheté.
— Une lettre pour vous, monsieur Mouginot!... C'est dix sous de port.
Une grosse main rouge passe la lettre par le judas et «attend la monnaie, que mon oncle compte en maugréant, puis l'homme de la poste s'éloigne et la porte se referme. Tous les yeux sont fixés sur Victor Mouginot, qui a mis ses lunettes et examine l'enveloppe. Personne ne songe plus à me questionner, et je respire.
— Hum! dit l'oncle, ça vient de Paris... C'est de mon frère Scipion.
— Oh! oh! insinue malignement ma tante, s'il écrit, celui-là, c'est qu'il a quelque chose à quémander.
Mon oncle décacheté et lit. Pas un de ses traits ne bouge, et il est impossible de deviner sur sa figure si le contenu de la lettre lui est agréable ou fâcheux.
— Arsène ! ordonne-t-il à l'élève avec un coup d'œil significatif, il est temps d'aller à la pharmacie !
Arsène Camus obéit; puis lïion oncle, qui. tient toujours la lettré dépliée, ferme prudemment le judas et, s'adressant à l'assistance, continue, de
ton flegmatique, avec néanmoins une pointe
3nie:
— Ça vaut les dix sous... Écoutez !
)e sa même voix blanche, il commence la
« Mon cher Victor,
Voici longtemps que je n'ai reçu des noues de la famille et du pays. Je me décide donc en demander. Malgré la distance qui nous ire, il ne faut point que l'herbe d'oubli pousse le chemin de l'amitié fraternelle... »
— Voilà une belle image, s'exclame M. Dieuné ; il écrit bien, l'animal I
— Si c'est un effet de votre bonté, grogne de Victor, n'interrompez pas, Jacobi... Je tinue:
: ... l'amirié fraternelle. Depuis que nous ne s sommes vus, j'ai beaucoup fouillé, beaup remué d'idées. J'en avais récemment trouvé
qui devait nous rapportera tous une fortune; <> j'ai commis l'imprudence de la confier à un adroit qui l'a escomptée, défraîchie et gâchée, sorte qu'elle n'a pas rendu ce que j'en atten-> i. J'ai donc été obligé de changer mon fusil )aule. A quelque chose malheur est bon... Je
maintenant sur la piste d'une affaire colos'
l'oncle SCIPION If
sale. Je la creuse, et, dès que j'aurai trouvé le filon, ce ne sera plus par mille francs, mais par millions qu'il faudra compter. Tout ce fleuve d'or coulera vers vous autres, ai-je besoin de vous le répéter ? Pour moi, la gloire d'avoir mené à bonne fin une patriotique entreprise sera une récompense suffisante. Le reste ira à mes neveux. C'est à eux seuls que je pense dans le laborieux effort de mes veilles prolongées, et surtout à Jacques, à cet intéressant orphelin qui nous est confié et pour lequel je rêve un brillant avenir, en rapport avec sa précoce intelligence. Que ne suis-je auprès de lui, auprès de vous tous ! j'unirais mon expérience à vos lumières pour faire de notre pupille un homme dans la solide accepdon du mot!... Malheureusement, j'ai un fil à la patte; les affaires me retiennent sur la brèche, et je ne puis contribuer à son éducaaon que par des vœux, hélas ! stériles. En ces temps agités, les capitaux se resserrent et les rentrées deviennent difficiles. Aussi, pour le semestre qui va échoir, me vois-je encore forcé, mon cher Victor, de te prier de me faire crédit de ma quote-part dans les frais d'entretien de cet aimable enfant. Ce ne sera d^ailleurs qu'une avance. Je franchis une passe difficile, mais dès que j'aurai trouvé itfilon^ je rendrai à la famille ce qu'elle aura déboursée Tout ce que je puis t'affirmer, c'est que j'entends près de moi le froufrou des ailes de la Fortune,
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et que je ne la manquerai pas, dès qu çlle sera à portée. Crois-en la parole d'un frère dévoué et persévérant, qui vous embrasse tous.
<c Scipion Mouginot. »
— '- Qu'en dites-vous ? demande mon oncle Victor entre ses dents serrées.
'■ — Encore une cacade ! siffle dédaigneusement ma tante. Quel charlatan !
— C'est égal, répète l'avocat Jacobi, il a une jolie plume !
— Des phrases! réplique la maman Péchoin.
J'appelle ça : promettre plus de beurre que de pain...
Moi, je ne suis pas éloigné de partager l'admiration de M. Dieudonné. Les millions évoqués par la plume dorée de Scipion Mouginot m'éblouissent. J'estime qu'on calomnie cet oncle qui pense à m'enrichir et qui a une si flatteuse opinion de mon avenir.
— Ce que je vois de plus clair là-dedans, reprend durement mon oncle, c'est que Jacques retombe complètement à notre charge...
— Oui, continue ma tante en se tournant vers moi, ce sont de nouveaux sacrifices que cet enfant nous impose... Espérons que nous n'aurons pas affaire à un ingrat et qu'il s'efforcera de reconnaître nos bienfaits par sa soumission et sa bonne conduite...
Chacune de ces paroles, coulant comme un filet de vinaigre, me mortifie cruellement. Je trouve qu'on me fait sentir un peu trop souvent les sacrifices qu'on s'impose pour moi, et ma pensée se trahit par une moue boudeuse qui déplaît à mon irascible tante.
— Eh bien! répondez donc, monsieur! s'écriet-elle en me hochant comme un prunier.
Elle me secoue si fi^rt que je perds l'équilibre. Je glisse de mon tabouret si maladroitement que je tourne le dos à ma tante et que le bas de mes reins, éclairé par la lampe, montre à plein l'accroc béant de mon fond de pantalon.
— Sainte Vierge! qu'est-ce que j'aperçois?
s'exclame M™^ Mouginot d'une voix courroucée. Où avez-vous été vagabonder pour mettre en loques un pantalon presque neuf?... Répondez, hrisacque!
Elle me colle au mur et me plonge un regard inquisiteur au fond des yeux. Je ne sais pas mentir, et, les paupières baissées, j'avoue tout : la tentation du bateau, les vêpres manquées, le voyage sur le canal et le reste...
— Voilà où conduit la désobéissance, réplique ma tante, si vous aviez été sagement aux vêpres '*vec Aristide, vous n'auriez pas massacré votre
ulotte... Demain, vous serez enfermé et au pain ec... Nous n'avons pas le moyen de vous donner les vêtements neufs tous les jours !
L ONCtE SCIPION
■ Puisqull aime l'eau, ajoute sentenc [ l'onde Victor, quand il aura quinze a agerai comme mousse, voilà tout...
se a>udier!
n sort de uble, ettandbque dans le co noir je me dirige à tâtons vers le cabir luche avec Aristide, je sens une main ; se poser doucement sur mes cheveux - Ne pleure pas, périt, murmure la m oin; demain, quand ils seront en bi iras chez moi. Je te donnerai du ch<
■ assaisonner ton pain sec... et je te rai erai ta culotte.
e maman Péchoin a tenu sa pro- . Le lendemain, vers une heure,
qu'attablé devant une assiette rre d'eau, je grignotte mon pain outant tristement les bruits de seroles qui montent delà cuisine,
discrètement et je vois l'aimable es blanches qui, un doigt sur les pie de la suivre. A pas de velours
chambre située sur la cour, en îù l'on aperçoit la silhouette acts quartiers de Villotte.
s, tapissée d'un papier gris à rae de meubles datant du premier ses au dossier en forme de lyre,
de sphinx, pendule d'albâtre
•^jb t'ONCLE SCIPION
flanquée de deux groupes en faïence de Lunéville, représentant Les Quatre éléments et Les Quatre saisons. — Aux murs sont accrochées des gravures du temps : VQ4mour et Tsyché, Diane et Endymion, et de chaque côté de la glace de la cheminée, des miniatures de parents ou d'amis disparus : — dames en robe collante à taille courte, militaires en grand uniforme. — Cet ameublement vieillot et coquet forme un cadre en harmonie avec l'affable figure de la vieille
dame.
Elle tire de son armoire une tablette de chocolat, quelques biscuits et un verre à patte qu'elle emplit de deux doigts de muscat. Puis elle m'installe près d'un guéridon de marqueterie où je puis me dédommager tout à mon aise de mon dîner d'anachorète.
— Ne te bourre pas, petiot, dit la grand'mère; tu as le temps... Tu t'en iras quand ces dames viendront faire leur loto.
Trois fois la semaine, depuis de longues années, quatre ou cinq dames, contemporaines de la maman Péchoin, viennent passer l'après-midi à jouer au loto chez la belle-nière de mon tuteur. Ce sont de curieux types de l'ancienne société de Villotte : — ■ veuves d'anciens militaires, vieilles filles tirées à quatre épingles, recroquevillées comme des feuilles sèches. Elles s appellent familièrement par leurs petits noms • —
des noms à là mode d'autrefois, qui vont bien avec leurs toilettes démodées — Minette, Lénette, Bastienne, Mimi... Assez souvent, quand sa société lui laisse des loisirs, M. Dieudonné Jacobi se joint à ces enragées joueuses, et il n'est pas le moins âpre au gain. Parfois, les jours de pluie, j'assiste à ces réunions, blotti dans un coin et penché sur un livre d'images. L'enjeu est d'un sou par personne; d'ordinaire, c'est l'avocat Jacobi qui fouille dans le sac et de sa voix de chantre appelle les numéros; régulièrement, on l'accuse d'escamoter ceux qui ne sont pas marqués sur son carton. Ces parties se terminent rarement sans orages. Lorsqu'une des joueuses annonce un quine, immédiatement tout le demeurant de la compagnie lui lance des regards soupçonneux et réclame un contre-appel. Des discussions violentes s'élèvent, des mots aigres s'échangent, puis peu à peu tout s'apaise, et l'on recommence une partie qui s'achève au milieu de nouvelles tempêtes. Dans les intermèdes, on se communique les nouvelles, on passe en revue les menus scandales de la ville, puis on tombe d'accord pour déclarer que la société de Villotte dégénère et que tout allait bien mieux au temps passé...
Mais, avant de poursuivre cette histoire, il est )on que je vous fasse connaître Villotte et la siuation qu'y occupe la dynastie des Mouginot.
22 l'oxcle sc;f2ox
La pedie ville de MUoae, siinée aux confins de la Lomine et de la Champagne, n'a jamais Bit beaooMip paria- cf die et n'est guère connue que par fexqnîse qualité de ses mirabelies. La culmie de ce finit est la seoie qoiy soit sérieusement dévdoppée ; quant a la culture intellectuelle, elle ne donne que des produits médiocres. Non qu'on manque d'inielligence à Villotte; les habitants ont l'esprit vi^ narquois et prompt à la riposte, mais c'est un esprit terre à terre, plus porté au dénigrement qu'à l'enthousiasme. De même que le sol y est sans profi>ndeur et que les arbres à racines pivotantes s'y étiolent vite, le milieu est peu fitvorable à la croissance des artistes et des poètes. Le terroir nourrit d'honnêtes négociants, de braves militaires, mais de gens à imagination — néant. — Détail curieux à noter : lorsque, par hasard, la faculté Imaginative se manifeste dans le cerveau d'un indigène, elle subit tout à coup, grâce à l'air ambiant, une singulière déviation et dégénère vite en excentricité. C'est ce qui explique le style amphigourique des rares Villotdens qui se sont mêlés d'écrire. Ils ont une langue à eux, pleine d'inconscientes drôleries et de sérieux galimadas, dont on trouve de réjouissants échantillons dans certains mémoires archéologiques du cru.
Autant que je puis m'en rendre compte maintenant à travers mes souvenirs, la famille Mouginot
résumait d'une façon caractéristique les qualités et les défauts des Villotriens. — Elle se composait de quatre frères, au nom desquels le public avait accolé celui de leur femme, afin de les distinguer. Il y avait Mouginot-Tupin, Mouginot-Péchoin, Mouginot-Brisetuile et Mouginot-Grodard.
En Mouginot-Tupin s'incarnait l'esprit ambitieux et vaniteux des gens du pays. Il avait épousé M^^^ Tupin, des Anglecourts, une grande femme rogue et solennelle, à longue figure chevaline, qui prétendait descendre d'une famille de robe. Les Mouginot-Tupin habitaient à la ville haute une vieille maison qui avait appartenu, au XVI II* siècle, à un conseiller de la Chambre des comptes. Ayant gardé les portraits des aïeux de ce précédent propriétaire. Us les faisaient passer pour leurs propres ancêtres. Ils recevaient tous les dimanches, frayaient avec les nobles ruinés qui pullulaient dans la haute ville, étaient invités à la préfecture et affectaient des airs de protecdon à l'égard des autres membres de la famille qu'ils ne visitaient qu'aux fêtes carillonnées.
Victor Mouginot ou Mouginot-Péchoin représentait l'esprit commercial et froidement positif des indigènes. Il s'était marié sur le tard avec la fille du riche pharmacien Péchoin, dont il avait repris l'officine. Il vivait casanièrement, austèrement dans sa boutique, où il économisait sou sur
an fils unique Aristide. A l'exception :t du journal de la localité, il ne lisait rofessait un souverain mépris pour ce lait a les écarts d'imagination. » Il jue les gens d'affaires donc la vie était emenc rangée et édquetée comme les sa pharmacie. Il mangeait, se promelouchait à des heures invariables, et, je, ne s'émouvait jamais. Seules, les ; aristocratiques de son frère Mouginot- ;nc le don de le tirer de sa flegmatique
Il ne supportait pas la morgue et les ndescendance avec lesquels sa bellelit la famille; mais, par un illogisme iraissait tout naturel, il alTectait les lains et le même ton de supériorité à son frère Scipion Mouginot.
ier s'était marié de bonne heure avec .
selle Brisetuiie, qui, au bout de deux iriage, l'avait laissé veuf sans enfants.
ait parti pour Paris, dans l'espoir d'y le. L'oncle Scipion avait dans le certin d'imagination viilottienne dont j'ai haut; seulement la graine avait germé vers : il avait l'humeur enthousiaste et :, sa tête fumeuse était pleine de mirijets qui avortaient toujours. Victor
avec son cruel sens pratique, l'avait Jn homme qui s'éveille tous les matins
en rêvant de gagner un million et qui se couche tous les soirs avec cent francs de perte. » Il s'ëprenait avec passion des entreprises les plus chimériques et les plus incohérentes, et les lâchait avec la même impétuosité, dès qu'elles avaient cessé de plaire. Aucun insuccès ne le fatiguait ni ne le rebutait. Dès qu'un de ses dadas l'avait jeté à terre, il en chevauchait un autre et repartait avec le même sourire satisfait sur les lèvres. C'était un fou, disait-on, mais un fou à la façon de Villotte; il y avait dans sa folie un alliage de positivisme et de roublardise qui l'empêchait de se casser les reins et lui donnait assez de souplesse pour remonter gaillardement sur sa bête. Aussi, bien qu'il se plaignît fréquemment de a la mauvaise chance, » il n'en souffrait pas trop personnellement. La maman Péchoin, qui ne l'aimait point et le traitait de dangereux égoïste, prétendait qu'il s'était toujours arrangé pour que ses sottises ne nuisissent jamais qu'à autrui. — Je juge toutes ces choses à mon point de vue d'homme mûri par l'expérience, mais au temps de mon enfance je pensais tout autrement. Je croyais que la famille calomniait l'oncle Scipion, et n'ayant reçu que des coups de boutoir de la part des Mouginot-Tupin et des Mouginot-Péchoin, je nourrissais en mon par-dedans une secrète admiration pour ce Scipion Mouginot, qui ne ressemblait pas à ses frères et dont le caractère
i6 l'oncle sciPiON
romanesque séduisait mon imaginaûon ( tine.
Pour en revenir à moi, je suis l'unique i sentant des Mouginot-Grodard. Ma mère campagnarde née aux environs de Villott morte en me mettant au monde. Mon pè capitaine Mouginot, avait la passion de la v litaire. — C'est un goût assez fréquent dans province de l'Est, qui a été de tout temp pépinière de soldats. — II s'est marié par in tion et contre le gré de la famille avec une d selle Grodard, de Trémont, et, peu de i après la mort de ma mère, il a disparu lui-n tué à l'ennemi, au combat de Sidi-lbrahii ne me laissant pour héritage que sa croix < épaulettes. — Je suis retombé sur les br mes oncles, qui n'ont été que médiocre enchantés de cette charge de la succession, comme, malgré leurs dissensions intimes, 1' de famille est très développé chez les Mou^ ils se sont tait un point d'honneur d'acceptei résignadon le legs du capitaine. U a été coi que l'oncle Victor, mon tuteur, se chargen mon éducadon, et que chaque tîère contrib pour un ners aux fi^is de mon encreden donc été installé chez les Mouginot-Péchoi je reçois le vivre et le couvert sans compt leçons de français et de larin de M. Dieuc Jacobi. — Les Mouginot-Tupin payent ave^
scrupuleuse exacdtude leur part contributive. U n'en est pas de même de l'oncle Sdpion, qui, à l'échéance du semestre, trouve toujours un ingénieux prétexte pour différer de fournir son contingent, ce qui donne naissance à des scènes désagréables et me vaut un humiUant sermon de M™*^Mouginot-Péchoin. La femme du pharmacien ne m'aime pas. Elle m'en veut d'abord d'être une bouche coûteuse et inutile, puis d'avoir plus de vivacité d'esprit et meilleure tournure que son fils Aristide.
De fait, je ne ressemble en rien à ce parangon des enfants sages. Je suis aussi remuant qu'il est endormi, aussi déluré et souple qu'il est gauche. De plus, seul de la famille, j'ai les cheveux bruns et les yeux noirs. Tous les Mouginot sont blonds, avec un teint blafard et de petits yeux d'un bleu gris. Je ressemble, dit-on, à ma mère, qui était jolie, et je lis dans le regard des gens que ma physionomie éveillée fait plaisir à voir. Lorsque ma tante nous emmène à la promenade, j'entends des passants s'exclamer sur la gentillesse de ma frimousse expressive, ce qui me comble d'aise, mais ce qui irrite M°** Mouginot. Elle prend sa revanche en exerçant à mes dépens son humeur dénigrante; elle s'écrie avec amertume que je n'ai rien des Mouginot et que je tiens des Grodard, qui sont tous noirs comme des taupes. Cela m'est bien égal. Ce qui me vexe, c'est que, sous pré-
texte de corriger ma vanité, on m'affuble de nippes ininables et ridicules. Tandis qu'Aristide se prélasse en des vêtements neufs, commandés au tailleur de la place de la Préfecture, je suis habillé, moi, des mises -bas de l'oncle Victor. Une couturière à la journée me taille des vestes dans les vieilles redingotes du pharmacien, et ces vêtements, outre qu'ils vont très mal, sont déjà usés jusqu'à la corde quand je les étrenne. C'est à la déplorable minceur de ces habits élimés par un long usage que j'attribue la mésaventure du bateau et l'accroc à ma culotte. Aussi, depuis l'injuste punition infligée par ma tante, ma rancune contre cette acariâtre personne et contre mon cousin va toujours croissant.
La maman Péchoin a raccommodé soigneusement mon fond de pantalon; mais, si industrieuses que soient ses reprises perdues, les traces de l'accroc n'en sautent pas moins aux yeux, et je serai condamné à exhiber tout l'été mon pantalon rapiécé au plus bel endroit. Le pain sec et la réclusion ne me sont pas particulièrement pénibles; cela me donne même un petit air de victime qui ne me déplaît point; ce qui me blesse par-dessus tout, c'est d'être ridiculement accoutré. J'ai un faible pour la toilette; tout ce qui est brillant et coquet m'attire. J'aimerais à être chaussé de bottines vernies bien luisantes, à avoir la taille prise dans une veste neuve, à être coiffé d'une
élégante casquette de velours, comme les garçons ricKes que je rencontre à la promenade. Au contraire, j'ai conscience d'être fagoté comme un singe savant, et mon amour pour la gloriole en soufFre, Le dimanche, je me rencoigne honteusement au fond de mon banc et, à la sortie de l'église, je me dissimule le plus que je puis, je rase les murs; je me figure que tous les yeux sont fixés sur la chute de mes reins, et que tous les passants se disent : a II a une pièce à son fond de pantalon ! i>
Cette criante inégalité entre mon cousin et moi ne s'arrête pas au chapitre du costume; elle se manifeste pareillement à l'heure des repas. Les bons morceaux sont pour Aristide, les mauvais pour moi. Sa mère lui sert tendrement les blancs de volaille et me réserve invariablement le pilon. Au dessert, s'il y a un beau fruit, il passe dans l'assiette d'Aristide, et je dois me contenter des cerises tournées ou des poires noueuses. Je ne suis pas gourmand, mais cela me révolte de le voir se gaver à mon nez de toutes ces bonnes choses. Je me sens devenir haineux comme Caïn à rencontre d'Abel. Encore Abel était-il beau, tandis qu'Aristide est fort peu séduisant. Un sourd désir de vengeance germe dans l'arrière-fond de mon cœur. Je cherche un moyen ingénieux de faire payer au cousin les mortifications causées à mon amour-propre par les iniques préférences
comble. Le rosser serait vite fait, mais :onime une poule qui a vu le putois, et ution m'attirerait un châtiment exem- }n, il faudrait trouver une vexation apparente, qui tn'assurerait l'impunité lit sentie que par lui. La difficulté est ;sin Aristide a l'enveloppe épaisse d'un ne et qu'on ne sait par où l'entamer.
à force de l'étudier, j'ai fini par découlé vulnérable.
usin est vaniteux comme un paon. Préparée qu'il a déjà conscience de l'irré- : ses traits, il ne supporte pas qu'on y iion. Certaines plaisanteries qu'on se r son nez prolongé en forme de trompe : pardcuiièrement en rage. J'ai noté ce e me promets d'en tirer sournoisement pour veser le Benjamin de la famille, à table pour le dîner de midi. Après le idèle apporte un plat dont je suis très r pedts oiseaux cuits dans la coquette de dés de lard et reposant sur un lit de it le savoureux fiimet, s'évaporant dans Jle à manger, méfait venir l'eau àla bounte Mouginot sert les convives à la ronde ; sur l'assiette d'Aristide deux oiseaux âties. Je suis le dernier servi, et il ne
pour moi que deux minuscules oiseaux . Aristide, ravi, me reluque à travers ses
cils blancs, tout en croquant avec affectation le pain grillé dont on Ta gorgé à mes dépens. Indigné de ce passe-droit, je le dévisage à mon tour, puis, prenant mon nez entre le pouce et l'index, je fais le geste de caresser ironiquement un appendice indéfiniment prolongé. Aristide saisit Tallusion et se mord les lèvres, mais son amour-propre même l'empêche de se plaindre, parce qu'il a honte d'attirer Tatten don sur son nez démesuré. Je triomphe de son mudsme; enhardi par l'impunité, je muldplie mes pantomimes ironiques et désobligeantes. Je joue la comédie de quelqu'un que l'énormité de son nez empêche de voir le fond de son assiette, et je fais le geste d'écarter avec la main cette trompe imaginaire. Le cousin suit rageusement tous mes mouvements; il en devient vert, il en étrangle. Mon succès me met en verve. Justement Adèle vient de poser sur la table le second service : des pommes de terre en robe de chambre. Il y a une corbeille pleine de ces hollandaises longues et roses qu'on nomme chez nous des becs de cane» Dès que mon assiette est garnie, je tousse dans la direction d'Aristide. Il a l'ingénuité de lever les yeux, et m'aperçoit portant à mon nez la plus biscornue des pommes de terre. Cette fois il n'y rient plus et son dépit éclate !
— Maman ! s'écrie-t-il, Jacques se moque de moi!
ite me jette un regard sévère :
l'esc-ce encore ?gronde-t-eile, teste en ouvrant de grands yeux étonnés :
it-on dire?... J'épluche ma pomme de
ons, flanquez-nous la paix ! grogne à son :le Victor.
Tie se rétablit. Mais, deux minutes après, derechef un bec de cane et, clignant des ; Aristide, je l'applique à l'extrémité de
iman! glapit de nouveau mon cousin
fois, la tante Mouginot, qui me surveillait
le son capuchon en capote de cabriolet,
et deviné ma pantomime. Sa main sèche
d'importance.
lez, polisson, s'exctarae-t^lle, voilà pour
rendre à molester votre cousin !
l'a-t-il donc fait? demande la maman
fbaubie.
pas volé ma claque, mais tout de même
2 réclamer :
i?... je n'ai rien fait... Je mangeais ma
le terre.
nteur... Je vous ai vu; il y a un quart
ue vous m'énervez... Cet enfant a toutes
■sites et tous les mauvais instincts... Il
1 dérision le nez de ce pauvre Aristide,
— C'est mal, cela! dit la bonne maman Péchoin en me lançant un regard réprobateur.
— Oui, cela part d'un méchant naturel, reprend l'avocat Jacobi, enchanté de. trouver l'occasion de placer une harangue; cela décèle un manque de charité et une basse propension à la caricature... D'ailleurs, un enfant sérieux ne doit pas . s'attacher aux désavantages passagers de la physionomie. L'essentiel n'est pas d'avoir un beau nez, mais une belle âme. Qu'importe que la coque soit rugueuse, pourvu que l'amande qui est dedans soit bonne et saine!...
Tout le monde me donne tort. Aristide, réconforté par la satisfaction intime que lui procure la gifle appliquée sur ma joue, et aussi par une double ration de dessert — la mienne étant ajoutée à la sienne par M™« Mouginot, — reprend sa sérénité et me nargue à son tour, en tartinant lentement sous mon nez une onctueuse marmelade d'abricot.
— La morale de ceci, résume sentencieusement Victor Mouginot en vidant à petits coups son verre de vin pur, c'est que les chiens hargneux doivent être tenus à l'attache... Quand les gamins courent sur leurs onze ans, l'éducation de la famille est trop douce pour eux... Il faut qu'ils goûtent de la vache enragée. A la rentrée, je fourrerai ce drôle-là à la pension PesteL.* Du reste, le régime
conviendra aussi à Aristide, qui devient trop poule mouillée.
— Comment? interrompt M*^^^ Mouginot alarmée, tu veux confier notre enfant à des mains étrangères!...
— Avant tout, repart autoritairement le pharmacien, je veux dîner tranquillement... Dans quinze jours, ils entreront tous deux chez Pestel... J'ai dit!
était installée la pen aru depuis longtemps j 1 des bâtisses neuves, i ;t la topographie au i ^ reste gtavëe comm< s, en façade sur la rue de logis occupé par U l'appartement du mi la cour caillouteuse c sa grille, et, dans l'an ms grattions l'écorce | de résine qui répanda tique odeur d'encens marches conduisen lie à la chaux et écla je se tient la classe et
m matin d'octobre, en compagnie de ;in Aristide. La salle est divisée en deux jéle et l'estrade où siège M. Pestel, un : à favoris gris, avec une tête pointue et e balafre à la lèvre supérieure. Il est orii Limousin et s'est marié à Villotte avec ne maigriote, remuante et rageuse, qui ;ée de diriger la petite classe, où l'on a Aristide, plus jeune que moi d'un an.
mes onze ans, on m'a placé dans la livision.où je me trouve avec de grands le quatorze à quinze ans. Le personnel est :omposé d'enfants de petits commerle jeunes campagnards, que leurs parents ^és chez Pestel parce que la pension y est ère qu'au collège, pien que le prospectus ison annonce qu'on y prépare les élèves es classiques, on y enseigne principale- Tançais, l'histoire ec les mathématiques, arin, une dictée; puis M. Pestel, perché strade, devant un tableau noir, nous décraie en main, la théorie de l'addition, îgnée par le ron-ron du poêle, sa voix inte débite solennellement: a J'addiabord la colonne des unités; j'emprunte olonne un qui vaut dix et je le reporte à le des dizaines... » Je ne comprends pas jéniosité de ces emprunts successifs; à la colonne des centaines, je ne suis plus
le raisonnement de M. Pestel et je pense à autre chose.
A midi, la cloche sonne le dîner que nous prenons au réfectoire, car nous sommes demi-pensionnaires; puis récréation jusqu'à deux heures dans la cour, où Ion taille des glissoires sur la neige durcie. Ensuite les exercices de grammaire et d'arithmétique recommencent jusqu'à quatre heures, pour reprendre de cinq à sept. Alors nous sortons. Il fait nuit serrée, le froid pince et le vent du nord balance les réverbères au coin des rues. C'est presque avec bonheur que je rentre à la pharmacie et que je m'assieds à la table du souper, à côté de la sévère M"*^ Mouginot. Mais le lendemain, dès sept heures et demie, après avoir avalé dans la cuisine une tasse de lait chaud, il faut retourner par la pluie ou la neige à la pension Pestel et consommer d'ennuyeuses démonstrations d'arithmétique.
Les opérations compliquées de la multiplication et de la division me cassent la tête. Ce n'est rien encore auprès des problèmes! a Deux fontaines coulent ensemble dans un bassin d'une contenance de vingt litres; la première a un débit d'un litre, la seconde de deux litres par heure; on demande dans combien de temps le bassin sera complètement plein. » — Cela me semble d'une difficulté inextricable, et j'ai beau me creuser le cerveau, je n'arrive jamais à remplir ce maudit
bassin. J'ai pour voisin un garçon de quatorze ans, aux cheveux roux et embroussaillés, à la bouche malicieuse et aux yeux légèrement louches, ce qui lui a valu le surnom de Guigne-àgauche. De son vrai nom il s'appelle Léchaudel, et il est le fils d'un menuisier de la rue du Coq. Léchaudel, die Guigne-à-gauche, ne me paraît nullement tracassé par le mystère du bassin. En revanche, il est doué de quantité de talents qui me plongent en une béate admiration. ■; — Avec une ficelle dont il noue les deux bouts et qu'il passe dans ses deux mains, 11 exécute dexcrement une série de figures géométriques très amusantes : la scie, le berceau, les poissons, etc. De plus, à l'aide d'un canif et d'une feuille d'épais papier à dessin, il confectionne des boîtes à mouches, avec portes et fenêtres à jour, ce qui me dorme une haute opinion de sa valeur. Je le flatte et lui abandonne les friandises de mon goûter pour qu'il m'initie aux secrètes combinaisons de la ficelle et à la fabrication des boîtes à mouches. Sous sa haute direction, j'emploie à me perfectionner dans cet art les heures destinées chaque semaine à la composition des trois divisions. Je finis par devenir très fort, mais ma copie s'en ressent et, à la fin de la semaine, j'obtiens des notes et des places détestables.
Oh I les transes de ces samedis soirs, quand il faut rentrer à la pharmacie Mouginot, avec un bul-
letin portant invariablement : <c Conduite dissipée, application médiocre, arithmétique très mal!... }D Aristide, lui, en revanche, a des notes excellentes. Il ne bouge pas de son banc, moule sa page d'écriture et calcule comme un petit prodige. — Dès que nous sommes à table, Toncle Victor demande nos bulletins; quand il arrive au mien, il le lit à haute voix, en articulant sèchement chaque mot, puis il replie le papier et conclut flegmatiquement :
— Je l'ai toujours prédit..., ce sera un cancre !
— Oh ! petit, gronde doucement la maman Péchoin, tu ne peux donc pas t'appliquer?...
Prends exemple sur Aristide, qui est plus jeune que toi !
— Cet enfant, observe l'avocat Dieudonné d'un air d'oracle, cet enfant est la légèreté même... Son esprit a des ailes de papillon.
— Laissez donc, réplique méchamment ma tante, il le fait exprès pour nous narguer... C'est une mauvaise nature... Vous serez privé de dessert, monsieur!...
Ces notes du samedi me gâtent tous les plaisirs du dimanche. Parfois, saisi d'un beau mouvement, je prends d'héroïques résolutions, je me promets de m'appliquer ainsi que le recommande la maman Péchoin. Mais le guignon s'en mêle.
Ce jour-là, précisément, le problème est plus hérissé de difficultés que d'ordinaire; pendant la
dictée, les grimaces et les drôleries de Guigne-àgauche me font sauter des mots et, quand revient le samedi, je suis encore plus mal noté et placé- Alors je n'ose plus rentrer chez nous et je laisse Aristide revenir seul. Je rôde par les rues où souffle un cruel vent de bise ; je m'arrête machinalement à tous les étalages. Je passe dix fois devant la pharmacie avant de me décider à en franchir le seuil. A travers les glaces de la devanture, j'aperçois la salle à manger illuminée, je distingue les silhouettes affairées à vider le contenu des assiettes fumantes. Enfin, transi et mourant de faim, je me décide à pousser timidement la porte. La sonnette tinte, et ce tintement me répond dans le cerveau et dans l'estomac. Une tête se penche au vasistas et dit : « Le voici! » tandis que je me glisse tout penaud à ma place. — Aristide a déjà parlé et on sait déjà ma déconvenue.
— D'où venez-vous, vagabond? demande Ja tante Mouginot.
— Où est ton bulletin? interroge en même temps Victor Mouginot, en fixant sur moi ses yeux de granit.
Je tends honteusement mes notes... J'ai encore un frisson dans le dos en me rappelant les sarcasmes qui pleuvent avec les taloches ; je crois encore entendre le flegmatique et dur Mouginot- Péchoin répéter :
— Ce sera un cancre !
Cependant, à travers mes angoisses et mes misères d'enfant, l'hiver fuit comme une eau courante à travers les mailles d'une grille. Déjà les jeunes pousses des tilleuls ont de rougissantes teintes d'aurore.; déjà les primevères fleurissent les bordures du jardin Pestel et, pendant les classes, on entend le merle siffler parmi les lilas bourgeonnants. Le mois de mai ramène un de mes plus savoureux plaisirs : les parties de bois du jeudi. — Les Mouginot-Péchoin possèdent dans la plaine de Véel, à la lisière du Petit- Juré, un grand terrain rectangulaire bordé de taillis. Ce carré de terre a été le théâtre d'une des pre^ mières cacades de Scipion Mouginot. En ce tempslà, l'oncle Victor croyant au génie de Scipion, ce dernier lui avait persuadé d'élever des vers à soie et d'établir une magnanerie à Villotte. On avait acheté ce terrain et on l'avait planté de mûriers blancs, à frais communs.
Aujourd'hui, les mûriers blancs donnent encore de maigres rejets et végètent dans la terre argileuse de la plaine ; mais la magnanerie s'est depuis longtemps écroulée au milieu des rires et des nasardes des gens de Villotte. En ce pays de l'Est, où la végétation est tardive, les vers à soie s'obstinaient à éclore bien avant la feuillaison des mûriers, de sorte qu'ils crevaient de faim et que l'entreprise a piteusement raté. Le pharmacien a
repris le terrain, qu'il a transformé en verger; il y a bâti une maisonnette avec les débris de la magnanerie et aménagé un chambrer de charmille où l'on vient passer l'après-midi et dîner en été.
Ces jours-là, dès une heure, on selle Cadet, un âne fort intelligent, qui a l'honneur de porter sur son dos la tante. Adèle assujettit à la croupe du baudet le panier aux provisions; ma tante s'assied majestueusement sur la selle carrée et nous partons, M. Dieudonné guidant Cadet par la bride, Aristide et moi formant l'arrièregarde. On traverse le faubourg de Véel tout résonnant du tapage des métiers de tisserands, et l'on s'engage dans la Chalaide — une tranchée montante entre deux hauts talus buissonneux où le soleil tombe d'aplomb sur l'ombrelle verte que M'^^Mouginot tient pontificalement au-dessus de sa tête. Lentement on arrive au haut de la côte, sur le replat où des maisonnettes montrent leur toit rouge dans la verdure tendre des vignes et les feuillées grises des saulaies. Voici la plaine avec ses ondulations de friches pierreuses, ses blés mouvants et sa ceinture de grands bois à l'horizon; voici le terrain avec ses jeunes plants de pruniers, sa maigre haie de mûriers, que la tante Mouginot ne peut regarder sans pousser un soupir, et sa maisonnette de biocaille où monte déjà un bleu filet de fumée.
La maman Péchoin, plus ingambe que sa fille,
est partie en avant avec la vieille Adèle, et elles ont allumé un feu de souches afin d'avoir un rouge brasier où rôtira à la ficelle le gigot du dîner. On dételle Cadet, on le remise sous le hangar, puis on flâne un instant au long de l'allée centrale bordée de firaisiers. M. Dieudonné, qui s'extasie devant le moindre brin d'herbe et voit partout des intentions, entame un discours oîi il célèbre la prévoyance de la nature, qui a rendu les taupes aveugles pour qu'elles ne puissent pas quitter leur taupinière. La maman Péchoin l'interrompt sans cérémonie, pour organiser une partie de loto. Aristide et moi nous sommes autorisés à prendre chacun un carton, mais on nous avertit que si nous gagnons cela ne comptera pas, et que nous sommes là seulement pour faire nombre. Cette façon de nous intéresser à la partie me paraît absolument dérisoire, aussi je me rends insupportable afin d'être exclu du jeu. Alors je m'esquive et gagne le taillis, où je m'enfonce avec délices.
Ce vagabondage à travers bois est pour moi le plus substantiel plaisir de mes congés du jeudi. La solitude forestière ne m'effraye point et je ne m'y ennuie jamais. Je peuple le fourré de personnages imaginaires avec lesquels j'entre en propos ; je collectionne des fleurs, j'expérimente la saveur de chaque plante nouvelle, je passe des heures à épier le va-et-vient des fourmis autour de la four-
aime à me perdre en plein bois et à ■ tout à coup sur la plaine déserte et ie.
loin, au delà des ondulations des blés, des forêts vaporeuses et je me figure • de en des pays inconnus, des pays de quels je donne des noms chimériques, le périlleuses aventures dont je suis le parfois je prends si bien mes fictions
que je suis secoué par un délicieux ndis que je contemple la plaine où ; alouettes gazouillent dans le ciel 1 orchestre enchanté. — Parfois j'enitide avec moi en le leurrant de la'pro- 1 roncier plein de mûres déjà bonnes à : j'essaye de lui faire partager mes imaomanesques :
s, lui dis-je, au delà de ce grand bois il ille de géants, et cette bande bleue, , c'est la mer...
.ristide est raisonneur et prosaïque 1 petit vieux; avec lui, il n'y a pas de ie créer des chimères. Il hausse les s'écrie avec un ricanement qui me rapde sa mère:
là! là!... Ce sont les bois de Combles, e bleue, là-bas, c'est l'Argonne... Reous-en, j'ai l'estomac dans les talons, ^gagnons le a terrain. » Le dîner est
l'oncle SCIPION 4f
servi sous la charmille, où le gigot rôti à point répand une appétissante odeur. L'oncle Victor, manches retroussées, le découpe avec méthode et me donne généreusement Tentame, tandis qu'on réserve la tranche la plus tendre pour « ce pauvre Aristide. » Au dessert, le crépuscule velouté déjà délicatement les arbres du taillis et l'étoile du berger pointe dans le ciel verdissant. On fait les préparatifs du départ. Aidée de l'obligeant Jacobi, ]^me Victor Mouginot remonte dignement sur Cadet; et comme Aristide se plaint que ses souliers le blessent, il obtient la faveur de se prélasser sur la selle à côté de sa mère. Nous autres, nous redescendons à pied; l'avocat Dieudonné donne le bras à la maman Péchoin, l'oncle Victor tient Cadet par la bride, et moi, cheminant solitairement par derrière, je m'attarde à regarder la lune qui se lève au-dessus des talus de la route. De bourdonnants coléoptères passent d'un air affairé, comme des courriers du monde des esprits; des phalènes me frôlent la joue de leur aile plumeuse; dans les ronces du talus, les grillons font tinter en sourdine leurs grelots argentins, et je donne de nouveau la volée à mes inventions romanesques; mais, au plus bel endroit de ma fabuleuse aventure, je suis brutalement rejeté dans le réel:
— Allons donc, clampin! grogne l'oncle Victor.' Attends un peu, je te ferai musarder, moil
Généralement toute la maisonnée est de mauvaise humeur en rentrant : la tante a attrapé une fraîcheur et prévoit une névralgie pour le lendemain; Aristide, qui s'est endormi au balancement de l'âne, braille parce qu'on l'a réveillé en sursaut; M- Dieudonné se plaint de ses cors. Moi, seul, je suis satisiàit de ma journée. Je m'endors doucement, ayant encore dans les oreilles la musique des alouettes, et dans les yeux, le bleu vaporeux de mon lointain pays de féerie.
Mais, le lendemain, il faut réintégrer la pension Pestel, recommencer à tourner k meule de la grammaire, de la chronologie et de l'arithmétique.
Les jours de classe qui séparent chaque jeudi me semblent se traîner avec une lamentable monotonie.
Un maùn, M. Pestel, debout sur son estrade, sa longue redingote tabac d'Espagne lui tombant jusqu'aux talons, sa tête pointue et déplumée se profilant sur le tableau noir comme celle d'un vautour chauve, est en train d'expliquer la théorie des fractions décimales. — Les élèves des premiers rangs suivent, le cou tendu, les démonstra-* tions chiffrées au tableau ; mais mon voisin Léchaudel et moi, placés au quatrième banc et protégés par une triple rangée de dos, nous ne prêtons qu'une attenrion médiocre à la leçon. Guigncà'gauche, toujours ingénieux quand
il s*agit de tromper l'ennui des heures de classe, a pratiqué dans la table une brèche qui communique avec le tiroir inférieur où chaque élève range livres et cahiers. Par ce trou, il fait pirouetter des sous dans l'intérieur du tiroir, qu'il ouvre ensuite pour constater s'ils vont tomber sur pile ou ^Mvface.
— As-tu de l'argent? me demande-t-il à voix basse.
J'ai six sous en poche et je les lui montre; ses yeux obliques s'allument à la vue du billon.
— Veux-tu jouer? reprend-il, c'est très amusant... Je jette un de tes sous dans le tiroir: si d est pile, tu gagnes et je te donne un des miens; si c^est face, ton sou est pour moi.
J'accepte, et je lui confie une de mes pièces de cuivre, un beau sou jaune à l'effigie de Louis XVI. Le sou est lancé dans le trou, le tiroir s'ouvre...
— C'est face, chuchote Guigne-à-gauche, j'ai gagné!... Allons, ta revanche!
Plein de candeur, je hasarde un nouveau sou et j'attends anxieusement l'ouverture du tiroir.
— Encore face! soupire hypocritement le camarade ; tu n'as pas de chance !
Mais, d'un coup d'œil rapide, inspectant l'intérieur du tiroir, je m'aperçois que le traître, au ûioyen d'une glissoire en carton, s'est arrangé pour que les pièces tombent toujours du même
L ONCLE SCiriON
côté. La moutarde me monte au nez, et Je proteste:
— Tu as triché; rends-moi mon aigent!
En même temps, ma main s'avance pour reprendre les sous dans le tiroir que Lécbaudel s'efforce de refermer violemment. Une lutte sourde s'ensuit; je lance des coups de pied à Guigne-à-gaucbe, qui réjJique par une bourrade. Toutes les têtes se tournent vers nous; mais nous sommes si acharnés l'un contre l'autre, que nous continuons à nous gpurmer jusqu'à ce que Pestel nous sépare brusquement au moyen de deux maitresses gifles.
— Pécores ! gasconne-t-il, vilaine engeance ! je vous apprendrai à vous colleter comme des portefaix.
Ses yeux tombent sur le tiroir ouvert; il voit les sous épars, devine ce qui a dû se passer et devient blême.
— Voilà donc, repart-il, à quoi vous vous occupez, pendant que je m'époumonne à donner ma leçon!... Vous transformez ma pension en tripot !■■. C'est bien: jeudi, vous garderez les arrêts ici toute l'après-midil...
Là-dessus il confisque nos sous et nous laisse, rouges comme des coqs, méditer sur notre mésaventure. Le commun malheur nous rapatrie, et Léchaudel, couc en se rajustant, murmure :
— Est-ce que tu viendras, jeudi, toi?... Moi, tu sais, je me. donnerai de l'air.
Je ne réponds pas, mais la possibilité d'échapper à la consigne de Pestel germe peu à peu dans ma tête. Précisément il y a un pique-nique organisé par ma tante Mouginot pour ce fameux jeudi. Plusieurs amis de la famille viendront dîner avec leurs enfants dans le chambrer du terrain, et je sais qu'on se propose d'y jouer une partie monstre de Trou-éMadame. Ce serait pour moi un trop gros crève-cœur d'être sevré de ces réjouissances, et, puisque mon complice Léchaudel n'a pas l'intention de se rendre aux arrêts, je ne vois pas pourquoi je pousserais l'héroïsme jusqu'à subir tout seul la punition. J'achète, moyennant deux sous, le silence d'Aristide, et, le jeudi venu, j'emboîte sans remords le pas à l'âne Cadet, qui porte ^me Mouginot flanquée de deux énormes bourriches de provisions.
Oh ! l'exquise journée que ce jeudi volé à la tyrannie de Pestel!... Le soleil inonde la plaine, où des vols de papillons bleus planent sur les trèfles et les sainfoins en fleur. Les bois sentent bon, les cerisiers sauvages sont rouges de fruits; je mets plusieurs fois dans le loo à la partie de Trou-Madame, et je gagne dix sous ; le dîner est plantureux, les convives sont tous de bonne humeur, et l'on ne rentre à Villotte qu'à la nuit serfée. Seulement, dès que la fête tire à sa fin, je
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sens au fond de moi-même une lourde inquiétude dont le poids s'augmente à mesure que décroît la distance qui me sépare de la maison. En franchissant le seuil de la pharmacie, je retrouve tous les remords dont je m'étais, le matin, si lestement débarrassé. Je me couche mélancoliquement, je dors mal, et je me réveille dans la nuit noire, en songeant avec angoisse à ce qui se passera, le lendemain, à la pension Pastel. Je voudrais que cette nuit fût interminable. Dans le silence enténébré de notre dortoir, j'écoute au loin sonner les heures à la cour de l'Horloge... Trois heures!,,. Dans cinq heures j'entrerai en classe.
J'essaye de m' endormir pour n'y plus penser, mais, dès que je ferme les yeux, le cauchemar me prend; je vois en rêve Pestel brandissant sa règle et dardant ses yeux gris aux sourcils broussailleux dans la direction d« ma place vide. Je m'éveille en sursaut. Une zébrure de bandes claires raye déjà les persiennes closes, et j'entends sonner l' Angélus à toutes les paroisses. Encore une heure de répit... Je me renfonce sous mes couvertures et je n'en sors que lorsque Ansride, déjà vêtu, m'appelle pour le déjeuner. Je m'habille en frissonnant, bien qu'il fasse très chaud. Je me force à avaler une tasse de lait qui me reste à la gorge, j'endosse mon carnier et nous voilà partis.
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— Qu'est-ce que tu vas dire au père Pestel?
me demande malignement Aristide.
Je ne réponds que par un haussement d'épaules, mais je ralends le pas et je longe le trottoir avec une mine de chien battu qui s'en va, la queue entre les jambes.
Voici le porche de la pension. Mon cœur se serre et je me sens un froid de glace entre les épaules. Nous traversons la cour solitaire; nous sommes en retard et tous les élèves sont déjà en classe. Arisdde pousse la porte , et j'entends un sourd brouhaha, suivi d'un mouvement de toutes les têtes retournées. Je n'ai pas fait trois pas que le terrible Pestel se dresse devant moi, boutonné dans la longue gaine de sa redingote et plissant férocement sa lèvre balafrée :
— Ah! enfin, crie-t-il, vous voici, petite pécore!... Pourquoi hier n'êtes-vous pas venu aux arrêts?
Je baisse les yeux et je balbutie :
— J'ai... j'ai oublié.
— Vous avez la mémoire courte, tant pis pour vous!... Je ne garderai pas ici un élève indécrottable, qui donne le mauvais exemple à ses camarades... Retournez d'où vous venez, brebis galeuse, je vous chasse, et votre famille en sera prévenue dès ce matin...
Pestel rouvre la porte, et, après m'avoir poussé
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devant lut, il se dent quelques minutes encore sur le seuil, menaçant et me criant de sa votx gasconnante :
— Dehors! dehors!... Sortez de la cour... Je vous expulse!...
té chargé par Pestel de porklouginoi-Féchoin un billet t de mon expulsion. Quand avoir erré lamentablement ravers la ville, mon oncle, né au coller, et, silencieux, nches, il m'a enfermé dans , où je prends mes repas et pour aller me coucher. Au : cette réclusion, un malin, mes loisirs à tourner le robi- 'eau destinée à emplir une de cuivre, la porte de ma je n'entends rien, étant très assourdissant de l'eau qui du chaudron pansu. Une
dans le dos m'arrache à ma contemplale retourne et j'aperçois la face frigide
Victor.
irien! grogne-t-il en refermant le robi- :, me poussant dehors par les épaules :
lût ! ordonne-t-il laconiquement, t-il me conduire?... Nous traversons la ssëe d'aristoloches, nous montons l'esmon oncle, à ma grande stupéfaction, ir le palier du salon, — une pièce où nt à peine trois ou quatre fois l'an; — le bouton, me dre par le bras et m'in- [out ébaubi, devant cinq personnes lennellement en cercle sur le canapé et ils de velours réséda. Les persiennes ont tes toutes grandes; mais, malgré le eil du dehors, cette chambre, longtemps de une humidité de cave et un aspect vec sa table ronde à dessus de marbre parquet ciré comme un miroir, sa pen-
verre et ses candélabres enveloppés de I à peu, je me remets de mon ébac et je distingue les figures de l'assis-
canapé, raide, sanglée dans son corset^ Jans un cachemire rouge à palmes M"' Nathalie Mouginot-Tupin s'isole nent du reste de k compagnie, et sa igure chevaline, encadrée d'anglaises
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d'un blond fade, sourie dédaigneusement du fond d'un chapeau de velours vert sur lequel retombe une plume d'autruche du même ton. — A quelques pas d'elle, assis au bord de son fauteuil, se tient respectueusement son mari, mon oncle Mouginot-Tupin, un petit homme au teint de papier mâché, à la mine insignifiante; remarquable seulement par la longueur de son nez, le clignotement de ses yeux bridés et la couleur jaune de ses cheveux rares, collés sur le crâne^ De temps à autre, il coule un regard timide vers sa femme, puis ses doigts agités fouillent dans les poches de sa redingote, d'où il tire une boîte ronde. Le petit homme, entr'ouvrant en cachette la boîte d'écaillé, glisse subrepticement dans sa bouche un carré de pâte de Jujube pour se donner une contenance et une occupation.
Encapuchonnée dans son coqueluchon ouaté, abritant en outre sa névralgie dans un fauteuil à oreillettes, ma tante Mouginot-Péchoin est assise non loin de son beau-frère et jette à la dérobée un regard vinaigré sur sa majestueuse belle-sœur. Debout, derrière le fauteuil à oreillettes, M. Dieudonné Jacobi se dresse comme un garde du corps. — Il y a encore un autre personnage enfoncé dans une bergère et caressant du bout de sa canne ses jambes guêtrées et croisées l'une sur l'autre : c'est un homme robuste, à la barbe noire, au teint hâlé, aux cheveux coupés en
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brosse, dont les vêtement^ propres et amples ont une coupe démodée qui sent la campagne d'une lieue. lia de clairs yeux noirs, des gestes brusques,, la physionomie ouverte et franche.
Bien que je ne Taie vu que deux fois, il y a longtemps, je reconnais en lui M. Marcel Delorme, un cousin germain de ma mère, régisseur de la papeterie de Jeand'heurs.
L'oncle Victor m'amène au milieu du salon, 50US les regards croisés de ces cinq personnes, puis il va se camper contre la cheminée, rabat ses bouts de manches sur ses poings noueux, et, me désignant à la compagnie.:
— Voilà le sujet! commence-t-il... C'est pour vous parler de lui que je vous ai dérangés. Vous êtes tous ses parenits, à l'exception de M. l'avocat Jacobi, que j'ai convoqué à titre d'ami et de conseil... On vient de renvoyer ce garnement de sa pension; il a, du reste, tous les défauts; je suis à bout de patience et, avant de sévir, je tiens à consulter la famiUe... Tu es l'aîné, ajoute-t-il en s'adressant à M. Mouginot-Tupin, c'est à toi de donner le premier ton avis...
Ainsi interpellé, le petit homme tressaute sur sa chaise, tire sa bonbonnière, insinue un jujube dans sa bouche, et, d'une voix pâteuse :
— Comment, Jacques, me dit-il, tu te fais renvoyer de ton école?... A ton âge !... C'est honteux...
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— Palamède ! inten'ompt doctoralement j^me Mouginot-Tupin, inutile de sermonner votre neveu!... Cela regarde son tuteur, qui seul s'est occupé de diriger son éducation... Nous n'avons pas été consultés, et, Dieu merci, nous ne sommes pour rien dans la façon dont les choses ont tourné !
— Entendez-vous par là que nous l'avons mal élevé, madame? interjette d'un ton acide ma tante Mouginot-Péchoin.
— Je garde mes opinions pour moi, madame.. .
A chacun sa responsabilité I
— Je ne recule point devant la mienne, riposte maussadement l'oncle Victor; je ne vous ai point convoqués pour examiner ce que j'ai fait, mais pour vous prononcer sur ce qui reste à faire.,. Pestel a renvoyé ce drôle, qui se conduit mal et ne mord pas aux études classiques... Je vous demande si, dans l'état des choses, il ne convient pas, dans l'intérêt même de l'enfant, de lui faire apprendre un métier?...
— Allons! ce sera honorable pour la famille!
soupire avec ironie M™^ Mouginot-Tupin; un Mouginot commerçant, passe encore, mais ouvrier..., quelle chute!
— Un commerçant qui travaille, madame, réplique ma tante Victor en se dressant sur ses ergots, vaut bien un rentier qui mange ses revenus et ébrèche son capital pour frayer avec les gens
plus huppés que lui... Du reste, je ne sache pas que les Tupîn soient sortis de la cuisse de Jupiter!
— Mon père était magistrat, madame!
— En vérité? répopd la pharmacienne en jouant railleusement l'étonnement, je le croyais greffier... C'est peut-être cela qu'on appelle la magistrature assise?...
— C'en est trop! s'écrie la descendante des Tupin en se drapant dans son cachemire rouge, vous abusez singuhèrement de ce que vous êtes chez vous pour dire des grossièretés...
— Allons, mesdames, interrompt à son tour, en riant, le cousin Delorme, il n'y a pas de sots métiers et on ne juge les hommes que d'après leur valeur personnelle... Bien qu'on ne m'ait pas encore demandé mon avis, je me permets de