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SOCIÉTÉ ANONYME DES GALIONS DE CASTRO

Capital social : 20 millions.

Sous la voûte, à l'entrée d'une sombre cour intérieure, bâille une loge de concierge qui a l'aspect d'une cave. Je m'informe, et j'apprends que M. Scipion Mouginot demeure au premier. Je gravis un monumental escalier de pierre à rampe de fer forgé. Me voici sur le palier, en face d'une double porte matelassée de moleskine verte, audessus de laquelle une plaque de marbre reproduit, en lettres d'or, l'inscription des affiches : ce Société des galions de Castro. — (administration. » J'entr'ouvre l'un des ventaux de cette solennelle porte battante et je pénètre dans une vaste antichambre dallée, garnie de banquettes de velours vert, sur laquelle débouchent d'autres portes, également matelassées, également surmontées d'indications en lettres noires : « Caisse. — Salle du Conseil. — Contrôle des titres. — Cabinet du "Directeur. » Dans une encoignure, devant une petite table chargée de paperasses, un garçon de bureau, en habit bleu à boutons de métal, est occupé à lire le Tetit Journal. Je me dirige vers lui et demande M. Scipion Mouginot. L'homme aux boutons blancs daigne à peine se distraire de sa lecture et me répond, sans lever les yeux :

— M. le directeur est en conseil avec MM. les administrateurs. Si vous voulez l'attendre, asseyezvous.

Je m'assieds sur l'une des banquettes, en face de la porte de la ce salle du conseil, » derrière laquelle on entend un bruit de voix confuses, et j'essaye de mettre un peu d'ordre dans mes idées. Tout ce que je viens de voir intrigue et pique vivement ma curiosité. — L'oncle Scipion est donc devenu le directeur de cette mystérieuse Société des galions ?... Mais qu'est-ce que ça peut bien être qu'un «galion?» Ce mot, nouveau pour moi, ne jette aucune lumière sur la position de l'oncle. Toutefois, il me paraît évident qu'il y a une étroite relation entre les galions et le filon si ardemment cherché par Scipion Mouginot. A en juger sur les apparences, ce filon doit être de belle et sérieuse qualité, car le vieil hôtel de la rue de Condé a tout à fait bon air; il ne ressemble en rien au pauvre entresol du faubourg, et le capital de vingt millions inscrit sur les affiches rouges annonce qu'il s'agit d'une affaire autrement importante et relevée que la vente des toiles des Vosges. Voilà enfin mon oncle sur le chemin de la fortune ! — Je m'en réjouis pour lui, pour moi, pour Mme Clémence et la petite Alice. Je voudrais bien savoir si ces dames on: pu occuper un appartement dans l'hôtel. Si j'osais, j'interrogerais le garçon de bureau; mais

cet homme s'est renfoncé dans la lecture de son journal, et il paraît si peu communicatif que je n'ai pas le courage de le déranger de ses occupations.

Tandis que j'agite ces réflexions dans ma tête, une bonne demi-heure s'est écoulée, et, derrière la porte de la salle du conseil, les mêmes voix confuses bourdonnent toujours... Il va être midi; mon estomac, qui sonne le creux, me rend nerveux et inquiet. J'ai des fourmis dans les jambes, mes doigts tambourinent machinalement sur le velours de la banquette. Je compte les moulures des boiseries, les carreaux du dallage, j'étouffe des bâillements dus à la fois à l'anxiété de mon esprit et aux tiraillements de mon estomac. Je commence à perdre patience, lorsque, enfin, la porte du conseil s'entre-bâille, les voix deviennent plus distinctes, et tout à coup, pendant que le garçon de bureau lâche précipitamment son journal et se lève, respectueux, je vois déboucher un groupe de cinq ou six messieurs confortablement vêtus, parmi lesquels je reconnais Scipion Mouginot, — mais un Scipion merveilleusement transformé par la prospérité, un Scipion rajeuni, rasé de frais, serré dans une élégante redingote noire et portant sous son bras une somptueuse serviette de cuir de Russie, qui ressemble à un portefeuille de ministre. — Je suis tellement ébaubi que je ne trouve pas assez de voix pour

manifester ma présence; mais l'œil investigateur de mon oncle m'a déjà reconnu. Il ébauche de la main un geste protecteur, et continue sa conversation animée avec les messieurs décorés de rosettes multicolores qui sortent du conseil. Le garçon de bureau ouvre à deux battants la porte de l'antichambre, on échange force poignées de main, puis les administrateurs disparaissent sur le palier. Alors mon oncle se retourne vers moi, me pose la main sur l'épaule, et, de sa voix claironnante :

— Bonjour, Jacques! s'écrie-t-il. J'allais précisément t'écrire. Passons dans mon cabinet, nous avons à causer.

Il se retourne vers le garçon de bureau, et, d'un ton bref:

— Ganivet, je n'y suis plus pour personne... Dites à Baptiste d'ajouter un couvert; mon neveu déjeune avec moi...

Tout en parlant, il m'introduit dans son cabinet : une pièce haute de plafond, tendue d'un papier vert velouté, meublée d'un bureau en bois noir, d'une bibliothèque et de confortables fauteuils recouverts en vieille tapisserie. Sur le mur, je retrouve la grande affiche rouge que j'ai vue à la porte; un peu plus loin, une carte géographique, représentant une côte zébrée de montagnes et baignée par une mer bleuâtre, décore tout un panneau. Sur la tablette de la cheminée,

la pendule-borne est flanquée de deux piédouches en velours, supportant de curieux débris de bronze vert-de-grisé et incrusté de coquillages.

— Eh bien ! s'écrie victorieusement mon oncle en jetant sur le bureau sa belle serviette de cuir de Russie, eh bien ! Jacques, je l'ai enfin trouvé, ce filon, et nous voilà riches... Ta destinée s'en ressentira, mon garçon, et je vais t'enlever aux études théoriques de l'institut pour te lancer dans la vie pratique.

— Cela tombe à propos, mon oncle, lui dis-ie d'un ton contrit, car l'institut est fermé depuis ce matin, et on nous a renvoyés dans nos familles.

— Ah! bah!

Je lui raconte la débâcle de Cornevin et la lamentable scène de la saisie; mais il m'écoute à peine.

— En vérité, murmure-t-il distraitement, ce pauvre Cornevin!... Voilà la vie, Jacques..., une perpétuelle évolution de la roue de fortune, un combat acharné où les faibles sont écrasés, où les forts prennent le dessus.. Mais parlons de choses sérieuses. A pardr d'aujourd'hui, tu deviens mon secrétaire, aux appointements de cent cinquante francs par mois, plus la table et le logement.

Je suis un peu choque de 1« philosophique indifférence avec laquelle Scipion Mougino*

apprend le désastre de son bon ami Cornevin, mais je juge prudent de garder mes réflexions pour moi, et je me borne à demander en quoi consisteront mes fonctions de secrétaire.

— Tu dépouilleras ma correspondance, réplique-t-il, et tu écriras des lettres sous ma dictée... Cela te donnera une teinture des affaires, et tu t'initieras peu à peu au mécanisme de la grande Société industrielle des galions de Castro.

Avant tout, je prie Scipion Mouginot de m'expliquer ce que sont les galions.

— Comment ! se récrie-t-il, tu n'as jamais entendu parler des fameux galions de Castro?... Tu as cela de commun, du reste, avec la plupart des gens du monde, et c'est même à cette vulgaire ignorance que je dois le succès de mon idée... Écoute, mon fils, c'est une histoire merveilleuse, attachante comme une féerie!... Sache d'abord que les galions étaient des bâtiments frétés par les rois d'Espagne, pour aller cueillir en Amérique et dans les Antilles les innombrables richesses que la découverte du Nouveau-Monde avait mises sous la main des Espagnols. Les galions, au nombre de douze, en souvenir des douze apôtres, transportaient à Cadix et à Séville les trésors du roi en lingots et espèces monnayées. Chacun de ces bâtiments débarquait ainsi annuellement dix ou douze millions en Europe... Or, en 1707, dans la baie de Castro,

la flotte anglo-hollandaise rencontra la flotte espagnole, qui escortait un certain nombre de bâtiments chargés d'or et de pierres précieuses. Un combat sanglant eut lieu, à la suite duquel la flotte castillane fut coulée à fond. En un clin d'ceil les galions avec leur cargaison de lingots, gemmes, doublons et piastres, sombrèrent dans la baie, qui a en cet endroit près de deux lieues de profondeur, et ils y sont restés depuis lors... Il y a un mois environ, dans une heure de désœuvrement, le récit de cette tragique aventure me tomba sous les yeux... Admire, Jacques, la différence qui existe entre un esprit terre à terre et une intelligence géniale qui a l'intuition des prandes affaires!... Bien d'autres avant moi

avaient lu l'histoire du combat naval de Castro et n'en avaient pas été particulièrement émus. Mais ton oncle a un flair financier qui ne le trompe pas... Une idée lumineuse flamba soudain dans mon esprit, et je m'écriai : Eûpwa ! comme Archimède... J'avais, en effet, trouvé un merveilleux filon, une véritable mine d'or... Car, remarque bien une chose, mon garçon: si, au xvme siècle, la mécanique maritime était encore dans l'enfance et si de simples plongeurs ne pouvaient songer à descendre à deux lieues de profondeur pour arracher une fortune à l'océan, il en est autrement aujourd'hui; nos puissants scaphandres permettent à l'homme de se promener

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à l'aise parmi les abîmes sous-marins. — J'ai communiqué mon idée à de hardis capitalistes. Ils l'ont comprise, et notre Société s'est fondée... Déjà quelques heureuses tentatives nous ont donné la certitude que les galions dorment toujours au fond de la baie... Ils sont là! poursuit fièrement Scipion en m'attirant vers la carte et en me montrant cinq ou six croix rouges qui pointillent la teinte bleue de la mappe... Des hommes intrépides sont descendus dans les profondeurs de la baie de Castro; ils ont vu les galions, Jacques, ils les ont touchés!... Et ils ont rapporté des témoignages irrécusables de leur existence...

— Ils ont rapporté des lingots d'or ! ne puisje m'empêcher de m'écrier en écarquillant les yeux.

— Non, pas encore, reprend mon oncle, mais des boulets incrustés de coquillages... Regarde ceci, mon fils, ajoute-t-il en saisissant un des débris de bronze sur l'un des piédouches de la cheminée : ce fragment a été arraché à la coque d'un des bâtiments immergés dans la baie, et si une main humaine a pu l'en tirer, d'autres mains plus persistantes sauront ravir aux flots les ri- .chesses inouïes qui y sont englouties depuis plus de cent cinquante années... Songe un peu à ce grouillement d'or et de matières précieuses!... Il y avait douze galions, ayant chacun douze mil-

lions à bord ; cela fait, au bas mot, cent quarantequatre millions dont nous accroîtrons la fortune de nos actionnaires.

Tandis que l'oncle Scipion parle, ses prunelles prennent des tons d'or, ses doigts s'agitent et font le geste de remuer des brassées de piastres et de doublons. Moi-même subissant la fascination de ce diable d'homme, il me semble entendre tinter à mes oreilles des ruissellements d'espèces monnayées. Je le regarde, ébloui, avec une sorte de vénération, pendant qu'il poursuit :

— Naturellement, les frais d'extraction seront considérables; mais, malgré cela, les bénéfices peuvent être évalués à une centaine de millions. Voilà ce que nous expliquerons au public par la voie des journaux, et le public, qui est toujours intelligent quand il s'agit d'argent à gagner, le public comprendra... Avant peu, les capitaux afflueront, nos actions feront prime en Bourse, et nous partirons ensemble pour la baie de Castro, afin d'assister à l'exhumation de ces trésors soustraits depuis un siècle et demi à la circulation... En attendant, Jacques, allons déjeuner; il est midi, et Baptiste doit s'impatienter.

Il se lève avec pétulance, et je le suis dans la salle à manger, qui communique avec son cabinet.

Au centre de cette salle, que décorent des cuivres et de vieilles faïences détachant leurs

couleurs vives sur le fond sombre d'un papier imitant les verdures de Flandre, deux couverts font dressés sur une large table autour de laquelle Baptisic, en gilet rouge rayé de blanc, va et vient d'un air affairé. Ce Baptiste, qui est un peu plus âgé que moi et dont la frimousse délurée et nar quoise ne m'est pas complètement étrangère, ne peut retenir une grimace de surprise en me voyant entrer à côté de mon oncle. Quant à moi, plus je l'examine, plus il me semble trouver en lui une ancienne connaissance. A un certain moment où le visage du domestique est pleinement éclairé par le jour tombant de la fenêtre, je n'ai plus de doute, et je m'écrie en le regardant:

— Guigne-à-gauche !

— Jacques, répond le camarade en m'offrant des hors- d'oeuvre, tu es ici?... En voilà une veine !

— Qu'est-ce qne c'est? interrompt sévèrement mon oncle, qui fronce les sourcils.

Baptiste s'esquive pour aller quérir un plat à l'office, et, pendant ce temps, j'explique à Scipion Mouginot que son valet de chambre n'est autre qu'un de mes anciens condisciples de la pension Pestel. Le directeur des galions de Castro ne me paraît pas très enchanté de cette coïncidence.

— Cet animal, murmure-t-il, ne m'avait pas dit qu'il était de Villotte; mais sa qualité de

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compatriote ne l'autorise pas à te manquer de respect en te tutoyant. Souviens-toi que tu es mon secrétaire et que tu ne dois pas te familiariser avec les subalternes.

Et comme Guigne-à-gauche revient, apportant un chateaubriand aux pommes soufflées, Scipion Mouginot se tourne majestueusement vers lui :

— Baptiste, commande-t-il d'un ton sec, vous êtes à mon service et je vous ai promis, si j'étais content de vous, de vous gratifier d'une action des galions de Castro... J'apprends que vous avez connu, dans votre enfance, M. Jacques Mouginot, ici présent; mais ce n'est pas une raison pour vous départir de la déférence que vous devez à mon neveu et à mon secrétaire... Retenez bien ceci: à la première familiarité que vous vous permettrez avec lui, je vous donnerai vos huit jours, et vous perdrez votre participation aux bénéfices de la Société... Maintenant, verseznous à boire.

Guigne-à-gauche s'incline hypocritement et met sur-le-champ à exécution les injonctions de mon oncle. Lorsqu'il change mon assiette ou m'offre d'un plat, il ne parle plus qu'à la troisième personne; mais quand il dit : « Monsieur désire-t-il encore une tranche de ïïlet? » ou' « Monsieur prend-il du bordeaux, ou du bourgogne? » il y a dans ses intonations une telle

expression de goguenardise impertinente que j'ai envie de le gifler.

On vit bien, à la direction des galions: œufs brouillés aux truffes, terrine de gibier, brochette de foie de volaille, le tout arrosé de bordeaux blanc et de bourgogne rouge. Le menu me semble d'autant plus exquis et abondant que je viens d'être soumis, pendant huit jours, au régime du fromage d'Italie et de la morue à la béchamelle. Scipion Mouginot, qui a toujours été un gourmet, déguste chaque plat avec une mine de délectation et ne s'interrompt que pour me vanter les perspectives mirobolantes de sa nouvelle entreprise. Ce qui m'étonne, c'est qu'il ne m'a pas encore ouvert la bouche de Mme Clémence et de sa fille Aussi, au dessert, je profite de la retraite de Baptiste Guigne-à-gauche pour amener la conversation sur les dames Saintot :

— Comment vont Mme Clémence et Alice, mon oncle?

— Mais... très bien, répond-il en pelant une pêche.

— Habitent-elles près d'ici?

— Elles demeurent dans l'hôtel, au second, et tu les verras ce soir... Je vais leur envoyer Baptiste pour les prier de dîner avec nous.

— Si vous le permettez, j'irai moi-même leur porter votre invitation.

— Inutile, tu ne les trouverais pas... Elles sont

sorties toutes deux pour vaquer à leurs occupations.

Je regarde mon oncle d'un air étonné. Ces dames sont donc obligées de travailler au dehors?... Comment Scipion Mouginot, qui profitait du commerce des toiles des Vosges, n'a-t-il pas fait participer ses anciennes associées à sa bonne fortune actuelle ? Il lit mon étonnement sur ma physionomie mobile et ajoute :

— Mme Sain tôt, Jacques, est un échantillon de l'obstination et de la pusillanimité féminines. Dans les mauvais jours, tu l'as vue lutter avec une résignation et un courage surhumains; eh bien, dès que la fortune nous a souri, elle a pris peur... Voilà les femmes, mon garçon : très fortes tant que leurs pieds touchent la terre, mais incapables de prendre l'essor et de planer.,.. Il leur manque l'audace et le coup d'aile. Figure-toi que Mme Clémence doute de l'avenir des galions! Naturellement mon premier soin a été de reconnaître le vaillant appui qu'elle m'a prêté. Je lui ai donné dix actions des galions, qui, émises à deux mille francs, tripleront de valeur, dès qu'elles seront cotées à la Bourse, ce qui constituera un joli capital de soixante mille francs. Malheureusement l'aveuglement de ma pauvre amie est tel qu'après avoir liquidé son magasin de toiles, elle a résisté à toutes mes prières. Elle a insisté pour prendre un emploi de caissière dans la maison

de modes où elle a mis sa fille en apprentissage. Tout ce que j'ai pu obtenir de Mme Clémence, c'est qu'elle loge dans notre hôtel. Son magasin ferme à sept heures, et ces dames seront ici à huit... Cela retardera un peu notre dîner, mais nous pouvons bien faire cela pour elles...

A huit heures, en effet, ces dames arrivent et sont reçues dans le cabinet directorial par Scipion, qui leur prodigue ses plus chaudes démonstrations amicales. Mme Clémence a conservé sa figure grave et douce, qu'éclaire de temps à autre le même sourire attristé. Quant à Alice, bien qu'elle touche à peine à sa quinzième année, elle est devenue tout à fait une petite femme. Elle a beaucoup grandi; elle porte maintenant des robes longues, qui donnent à sa taille frêle quelque chose de plus élancé. Avec son blanc et délicat visage de vierge, elle ressemble à un lis à la tige mince et fine. Ses cheveux ne flottent plus sur ses épaules ; elle les roule en un modeste chignon tombant sur la nuque et les plaque en bandeaux lissés sur les tempes, ce qui ajoute à la fierté expressive de ses traits une pureté presque mystique. Je ne crois pas que le régime de l'atelier où elle s'enferme tout le jour lui réussisse beaucoup; elle a certainement maigri, ses grands yeux bruns ont un éclat étrange qui les agrandit encore, mais ses paupières inférieures sont cernées d'un cercle bleuâtre et sa voix de contralto a le son un peu rauque, comme si

dans la gorge de la jeune fille un enrouement persistant ôtait leur souplesse aux cordes vocales.

Mme Clémence m'accueille avec sa bienveillance accoutumée ; Alice me paraît plus froide. Il y a dans son attitude un excès de réserve, un air détaché, presque indiffèrent, que je ne lui avais pas encore vu. Elle se tient dans une sorte de pudique isolement, comme pour repousser toute familiarité et dire à ceux qui l'approchent: « Ne me touchez pas. » Il semble qu'elle s'efforce de murer sa pensée et d'éviter craintivement tout contact avec la pensée des autres. Je lui parle, elle m'écoute, mais elle a l'air d'être à cent lieues de moi. Certes, depuis l'insuccès de ma déclaration en vers, je ne m'illusionne pas sur le peu d'espoir qui me reste de toucher le cœur d'Alice; néanmoins, je l'aime toujours, et devant sa froideur je me sens piqué par une épine de jalousie: je m'imagine que si elle ne pense pas à moi, c'est qu'elle pense peut-être trop à un autre.

Cette imagination jalouse gâte la joie que me causait la réussite inespérée des affaires de mon oncle. Je donnerais tous les doublons et toutes les piastres des galions pour retrouver la petite Alice des anciens jours. Cela ne m'empêche pas toutefois de me dévouer de tout cœur à mes fonctions nouvelles. Elles ne sont, du reste, ni très pénibles ni très absorbantes. Après le dépouillement de la correspondance de mon oncle,

je travaille, sous sa dictée, à la rédaction des réclames que nous envoyons aux journaux, et des circulaires que nous adressons aux notables Parisiens et provinciaux qui nous sont révélés par de minutieuses recherches dans le Bottin. — Scipion Mouginot n'a eu garde d'oublier les gens de Villotte; il tient à ce que sa ville natale soit initiée aux opulentes et brillantes promesses du filon. Non seulement il bombarde de prospectus les Mouginot-Péchoin et les Mouginot-Tupin, mais il en envoie même au cousin Delorme. En mettant sous enveloppe la circulaire destinée à la papeterie, je ne puis m'empêcherde penser combien j'ai été ingrat envers mes amis de Jeand'heurs, auxquels je n'ai pas écrit depuis un an, et j'accompagne d'un soupir plein de remords l'expédition de l'imprimé destiné aux Delorme. Je pense à eux pendant toute une journée, mais le soir ramène Alice rue de Condé, et de nouveau je ne songe plus qu'à elle. Je passe presque toutes mes soirées en compagnie des dames Saintot, tandis que mon oncle court à des rendezvous d'affaires. A mesure que je fréquente assidûment chez Mm2 Clémence, je découvre que ma jalousie s'est égarée et que je n'ai d'autre rival que Dieu dans le cœur d'Alice. Ma petite amie est, depuis quelque temps, devenue très pieuse. Elle n'aime plus le théâtre, et refuse nettement les loges que Scipion Mouginot met par-

fois à notre disposition; elle n'ouvre plus un roman, et fait sa lecture habituelle de la Vie des saints et de limitation. Dans ses accès de ferveur religieuse, ses yeux ne semblent plus voir les choses de ce monde ; on dirait qu'elle ne touche déjà plus la terre et qu'elle va s'envoler vers les Séraphins et les Dominations. C'est cette intensité de dévotion qui la rend détachée et indifférente; c'est elle qui lui donne cette blanche beauté de fleur mystique qui redouble mon admiration, tout en me pénétrant de tristesse.

Six mois s'écoulent sans changements notables dans notre situation. De temps en temps, mon oncle récolte les signatures de quelques souscripteurs; néanmoins, on ne s'écrase pas encore au guichet du « contrôle des titres » pour se disputer nos actions. Les travaux préliminaires se poursuivent dans la baie de Castro; les plongeurs ont de nouveau fouillé le fond de l'Atlantique et, cette fois, ils ont contemplé face à face les trésors des galions; il ne reste plus qu'à construire des machines assez puissantes pour vider la cale des navires submergés et amener à terre les richesses ensevelies dans les gouffres sousmarins. — C'est du moins ce que nous répétons dans les articles que les journaux insèrent à beaux deniers comptants. Mon oncle rédige ces réclames dans le style pittoresque et persuasif où il excelle, et — chose singulière — quand il relit

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sa prose imprimée, il y est pris tout le premier et finit par s'imaginer que tout cela est arrivé.

— Tu le vois, Jacques, me dit-il après avoir déclamé pompeusement l'article du journal, la vérité commence à percer, on rend justice à mes efforts et la presse ne s'occupe que des galions... Ça marche! ça marche!...

Nous passons notre temps à étudier et à corn menter les feuilles publiques. Ganivet, le garçon de bureau, est plus que jamais absorbé par le Terir Journal. Guigne-à-gauche, dit Baptiste, ne quitte plus des yeux le cours de la Bourse; il l'emporte partout et le consulte au lieu d'épousseter les meubles. Seulement, comme il est très pratique et ne se paye pas de mots, il hoche la tête, s'impatiente, et quand il me retrouve seul dans le cabinet directorial, il ne se gêne pas pour m'interpeller sans aucune retenue :

— Ah çà! Jacques, bougonne-t-il, elles ne sont pas encore cotées, ces fameuses actions?... Ton oncle m'a promis une part ^d'intérêt pour mes gages, mais faudrait pas qu'il me lanterne trop longtemps, parce que je le balancerais, moi!... Je n'aime pas qu'on me blague!...

Tout d'un coup, on entend la voix de Scipion Mouginot dans l'antichambre; alors Guigne-àgauche, reprenant son air sournois et bon apôtre:

— M. Jacques m'a sonné? demande-t-il de sa voix à la fois papelarde et narquoise-

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Pour un rien, je lui allongerais ma botte au bas du dos.

Enfin, un soir, tandis qu'au second étage de l'hôtel, Mme .Clémence, Alice et moi, nous sommes en train de boire une tasse de thé, la porte s'ouvre en coup de vent et nous voyons apparaître Scipion Mouginot, tête nue, cheveux ébouriffés, les yeux étincelants et la bouche triomphante :

— Mes amis, s'exclame-t-il en agitant un journal, mes enfants, victoire!... Elles sont cotées!

D'un geste superbe, il nous tend le bulletin officiel de la Bourse et nous montre à la colonne des actions au comptant une ligne imprimée qu'il lit comme une proclamation :

— « Galions de Castro — 2,ooi francs. » Elles ont cotées et nous avons déjà une hausse d'un

franc!... Embrassons-nous!... Baptiste, monte du Champagne !

Nous nous embrassons tous. Alice elle-même, malgré ses pieuses préoccupations, prend part à nos réjouissances profanes. Scipion, son journal à la main, danse comme un enfant; Mme Clémence pleure de joie; je profite de l'occasion pour sauter derechef au cou de ma petite amie, et, pendant quelques minutes trop brèves, une parfaite allégresse règne dans le vieil hôtel de la rue de Condé.

j^T^oiLA tantôt un mois que les actions

JjÇm. sont cotées, et notre enthousiasme a déjà reçu une douche réfrigérante. La hausse d'un franc dont Scipion Mouginot s'enorgueillissait ne s'est point maintenue; le cours a fléchi et nos actions ont dégringolé de 2,000 à 1,800 francs en moins de huit jours. Seules, les espérances de mon oncle n'ont pas baissé.

Une après-midi, tandis que dans le silence du cabinet nous sommes en train, lui et moi, de rédiger une annonce destinée à réchauffer le bon vouloir tiédissant du public, Ganivet ouvre discrètement la porte et présente à Scipion une carte préalablement posée sur un plateau de métal. Il ajoute que le propriétaire de cette carfr» demande si M. le directeur peut le recevoir

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— Certainement, répond mon oncle; faites entrer.

Ganivet se retire et introduit, l'instant d'après, deux visiteurs dans lesquels je reconnais M. Delorme et Zélie. Je pousse une exclamation de joyeuse surprise, je saute au cou du cousin, j'embrasse Zélie, et, de son côté, Scipion Mouginot prend son air le plus aimable pour accueillir les nouveaux venus, auxquels il tend les mains :

— Enchanté de vous voir, mes chers compatriotes! s'écrie-t-il en avançant deux fauteuils, heureux de pouvoir vous remercier des gracieusetés que vous avez eues jadis pour mon neveu Jacques!... Quel bon vent vous amène?

— Mon Dieu, c'est bien simple, réplique le cousin Delorme; j'avais toujours promis à Zélie que, lorsqu'elle aurait ses quinze ans, je lui ferais voir Paris; j'ai profité de ce que les affaires de la papeterie m'appelaient dans la capitale, et j'ai amené la fillette avec moi.

Ils se sont assis tous deux, et mes yeux se reposent complaisamment sur ces braves cousins de Jeand'heurs, qui semblent avoir apporté un peu de l'air et de la saveur du terroir natal. Tout en eux exhale un honnête parfum campagnard : leurs physionomies ouvertes, leur teint hâlé, leurs raçons un peu gauches et jusqu'à leur toilette cossue, endimanchée et franchement provinciale. Zélie a grandi; c'est maintenant une fille tout à

fait formée et à laquelle on donnerait plus que son âge. On ne peut pas dire qu'elle soit jolie — les traits irréguliers sont trop accentués, le teint est bruni par le hâle, les cheveux châtains sont mal arrangés, — mais, en dépit de sa robe taillée par une couturière de village, elle est très bien faite, ses yeux bleus ont une pureté de fleur, ses dents blanches sont éblouissantes. L'ensemble a quelque chose de sain, de robuste et d'intelligent. Quand on la regarde, on a l'impression que donne un champ de beaux épis dorés de soleil, où éclate çà et là le bleu des bleuets, le rouge des coquelicots, et d'où monte une savoureuse odeur de blé mûr.

— Vous avez eu raison d'amener à Paris cette charmante enfant, reprend mon oncle Scipion en gratifiant Zélie de son plus galant sourire; elle doit avoir besoin de distractions, et j'espère bien pouvoir contribuer à lui en offrir quelques-unes. J'ai de temps en temps des loges pour les principaux théâtres, et je serai heureux de vous en faire profiter.

— Ma foi, ce n'est pas de refus, répond à la bonne franquette le cousin Delorme, car ici les places de théâtre sont chères et l'argent ne fait que frouene... On ne l'a pas plutôt tiré de son porte-monnaie qu'il est dépensé...

— Oui, à Paris, on dépense beaucoup; mais aussi, par une juste compensation, on travail!.:

de façon à gagner beaucoup... C'est précisément, ajoute mon oncle, qui ne manque jamais le coche, à quoi nous sommes occupés en ce moment, mon neveu et moi./. Vous avez sans doute entendu parler des galions de Castro ?

— J'ai lu le prospectus que vous avez eu l'obligeance de m'envoyer.

— Eh bien, vous qui êtes un homme compétent, qu'en pensez-vous?... Une affaire juteuse et une glorieuse entreprise, n'est-ce pas? Nos actions sont un placement sûr, des valeurs de tout repos, qui rapporteront de notables dividendes...

— C'est possible, remarque prudemment M. Delorme, si vous retrouvez au fond de l'eau les doublons espagnols et si vous parvenez à les en tirer; mais l'extraction coûtera cher et les dépenses seront énormes, tandis que, jusqu'à nouvel ordre, les gains resteront aléatoires.

— Vos objections, repart mon oncle, sont spécieuses, mais nous les avons déjà victorieusement réfutées... En moins d'une heure, je me charge de vous faire pénétrer au cœur de la question et de vous démortrer les avantages de l'entreprise... Aujourd'hui, mon temps ne m'appartient pas. Venez dîner avec moi et avec Jacques, un de ces jours, et nous en reparlerons à loisir... Nous avons ici une amie dont la fille est du même âge que la vôtre et qui sera char-

mec de lui être utile. Voyons, c'est après-demain dimanche... Voulez-vous nous donner votre soirée?... Nous dînerons à la fortune du pot et nous conduirons les enfants au spectacle.

M. Delorme accepte et l'on prend rendez-vous pour le surlendemain. Je reconduis mes amis de Jeand'heurs jusqu'au bas de l'escalier, et, tandis que le cousin ouvre la marche, nous échangeons quelques mots avec Zélie.

— Je suis contente de t'avoir revu, me ditelle; te voilà devenu tout à fait un Parisien... Cette vie-là te plaît?

— Mais oui, cousine, et je suis sûr qu'elle te plairait, à toi aussi.

— Je ne crois pas... Tout ce bruit m'étourdit, la tête me tourne dans les rues et j'ai déjà le mal du pays.

— Ça produit cet effet-là les premiers jours, mais tu changeras d'avis dimanche, quand nous serons au théâtre, et puis tu verras comme Alice est gentille!...

— Alice?... Ah! oui, ta petite reirae des bois de Villotte, réplique-t-elle; et ses yeux bleus me regardent mélancoliquement. Je suis sûre d'avance que je lui déplairai, mais je suis curieuse tout de même de faire sa connaissance... A dimanche, Jacques!

— A dimanche, Zélie !

Le cousin Delorme s'est arrêté sous le porcher

pour lire la grande affiche rouge. Sa figure, pendant cette occupation, semble exprimer plus de dédain que d'enthousiasme. Quand il a fini, il pose amicalement sa main sur mon épaule et murmure :

— Tu crois aussi aux galions, toi?

— Mais certainement, cousin Delorme.

— Allons, tant mieux, mon garçon! s'écrie-t-il avec un accent de compatissante ironie ; il n'y a que la foi qui sauve...

Nous nous serrons les mains, et je suis le père et la fille encore quelque temps du regard, tandis qu'ils s'éloignent dans la direction du oarrefour de l'Odéon.

Fidèles à leur promesse, ils reviennent rue de Condé, le dimanche après midi. M. Delorme me paraît déjà las de la vie oisive et vagabonde qu'il mène. Il est en proie au dépaysement et à l'énervement que Paris ne manque pas de produire sur les campagnards. Le va-et-vient incessant de l'hôtel l'empêche de dormir, la nourriture des restaurants lui détraque l'estomac, le brouhaha des foules indifférentes le fatigue et l'attriste. Zélie elle-même semble avoir perdu son habituel entrain et sa bonne humeur. Elle est intimidée et mal à l'aise; nn dirait qu'elle a conscience de la tournure provinciale que lui donnent sa robe mal taillée et son chapeau à fleurs multicolores. Il est probable qu'en examinant les étalages des

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grands magasins, en étudiant les toilettes des belles dames qu'elle a rencontrées, son instinct féminin l'a avertie qu'elle était fagotée; et son amour-propre en souffre. — Il est de fait que lorsque les dames Saintot descendent pour dîner et que je vois ma cousine près d'Alice, je ne puis m'empécher d'établir une comparaison qui n'est pas à l'avantage de Zélic. La simplicité, l'harmonie et le goût de l'ajustement de Mlle Saintot font encore ressortir plus désagréablement la toilette démodée et inélégante de la jeune campagnarde, les couleurs voyantes et heurtées de l'ensemble de son costume. A côté de la pâleur distinguée et des traits délicats d'Alice, le hâle et la fermeté massive de la figure de Zélie ont quelque chose de rude et de vulgaire. Cette différence me frappe et me choque pendant tout le dîner. Ma cousine lit sans doute mes impressions sur mon visage, car elle devient de plus en plus sauvage; elle répond à peine aux avances d'Alice et ne prête aucune attention aux éloquents discours que Scipion Mouginot adresse à M. Delorme, pour le convaincre des bénéfices exceptionnels réservés aux souscripteurs des actions de Castro.

Après dîner, on part pour le théâtre. Mon oncle, qui tient surtout à éblouir ses hôtes provinciaux, nous a conduits à l'Opéra, où l'on joue Us Huguenots. Mme Clémence ayant refusé de

nous accompagner, nous sommes cinq dans une seconde loge : les deux jeunes filles sur le devant, et nous autres dans le fond. Dès le second acte, le cousin Delorme, qui a trop chaud et qui ne comprend rien au livret, s'est endormi sur sa chaise. ZéLb elle-même, malgré les explications trop laconiques d'Alice, ne prend pas grand inté' rêt à la pièce; les lumières l'éblouissent, l'orchestration bruyante l'étourdit; et puis on dirait que quelque chagrin intérieur l'absorbe trop pour qu'elle puisse compacir aux infortunes de Raoul et de Valentine. Les décharges de mousqueterie du dernier acte et les cris des huguenots qu'on égorge réveillent M. Delorme en sursaut. Nous quittons le théâtre et, sur le boulevard, nous mettons en voiture Zélie et le cousin, auxquels je promets ma visite pour le lendemain.

En effet, dès le matin, je cours trouver les Delorme à leur hôtel de la rue Coquillière. En arrivant, je tombe sur le cousin occupé à conférer avec la gérante.

— Bonjour, Jacques, me dit-il, je règle ma note... J'en ai assez de Paris, et nous partons par le train de midi... Monte toujours au n° 4^; Zélie est là-haut... Je vous rejoindrai dans un petit quart d'heure.

Je monte, je découvre le n° 4^ au fond d'un couloir, et c'est Zélie qui vient m'ouvrir. Elle a déjà repris sa robe de voyage et elle est en train

de ficeler la malle commune. En me voyant, ses yeux bleus s'éclairent d'une fugitive lueur que voile presque aussitôt une buée humide.

— Comme tu es matineuse, cousine! lui dis-je en lui serrant la main. Tu n'es pas fatiguée de ta soirée?... Je crains que Les Huguenots ne t'aient pas amusée.

— Franchement, je n'y ai pas compris grand'chose, répond-elle; c'est trop fort pour moi... Je suis décidément trop bête pour goûter la vie de Paris.

— Ainsi te voilà sur ton départ?

— Oui; je serais bien restée encore quelques jours, car j'ai à peine eu le temps de causer avec toi... Mais d'abord tu es très affairé, et puis je vois que papa en a assez et je ne veux pas le contrarier.

Elle détourne la tête et se penche de nouveau vers la malle. Nous demeurons un moment silencieux, puis je reprends :

— Eh bien, tu as vu Alice... Comment la trouves-tu ?

— Très jolie, réplique-t-elle brièvement; tu ne me l'avais pas trop vantée.

Elle pousse un soupir, s'agenouille devant la malle et achève de la corder.

— N'est-ce pas qu'elle a une figure de madone?

— Je ne sais pas comment sont les madones

repart ma cousine d'un ton agace, mais à coup sûr elle a quelque chose d'étrange... Après tout, cela tient sans doute à son état de santé. Je me récrie .*

— Son état de santé!... Est-ce que tu crois?...

— Je crois, poursuit-elle, qu'elle n'est pas très solide et qu'elle a quelque chose à la poitrine...

L'entrée du cousin Delorme nous interrompt; il froisse dans ses doigts la note de l'hôtel :

— Tes aubergistes de Paris, me crie-t-il, sont encore plus voleurs que ceux de chez nous! Six francs par jour pour une chambre et un cabinet où nous n'avons pu fermer l'œil... C'est honteux! Quand on m'y reprendra, il fera chaud... Enfin, ce soir, nous coucherons à Jeand'heurs et je n'en serai pas fâché... Ah çà! Jacques, voyons, tu n'es pas fatigué de cette vie-là et le cœur ne te dit pas de t'en revenir avec nous?... Tu sais qu'il y a toujours une place pour toi à la papeterie...

— Merci, cousin Delorme, mais vous oubliez que je suis le secrétaire de mon oncle... Franchement, je ne puis abandonner une carrière qui s'annonce comme devant être brillante...

— Au fait, répiique-t-il ironiquement, j'oubliais que les galions t'ont donné dans l'œil... Tu espères, toi aussi, gagner ton petit million dans cette Société fondée sur les brouillards de la

mer! Mon pauvre garçon, tout ce qui reluit n'est pas or, et tes espérances s'en iront en fumée.

— Pourtant, vous ne pouvez nier que la Société existe... Elle a un hôtel, des capitaux, un conseil d'administration...

— Oui, oui, beaucoup d'esbrouf et rien en, dessous... Quand l'argent des actionnaires sera mangé, le conseil d'administration leur tirera sa révérence et ton oncle sera dans de mauvais drap?... Je les connais, les grandes entreprises de Scipion Mouginot!... Elles crèvent un beau matin comme des bulles de savon... Je n'ai fait que passer dans vos bureaux et il m'a semblé que ça n'y sentait pas bon... Enfin, quand tu auras perdu tes illusions, souviens-toi de tes amis de Jeand'heurs... Sur ce, embrassons-nous, car l'heure du départ approche.

J'en veux à mon cousin de ses préventions contre la Société des Galions, mais je /-embrasse tout de même, puis je m'approche de Zélie. Elle est devenue très pâle et a de la peine à desserrer les lèvres. Elle me tend ses joues sans dire un mot er nous nous séparons assez tristement.

Je reviens rue de Condé, traînant au dedans de moi un sourd mécontentement. Les dernières paroles de Zélie, touchant la mauvaise santé d'Alice, me tracassent et me font voir les choses en noir. Quand je me retrouve, le soir, auprès de ma petite amie, je l'examine à la dérobée, et il

me semble main tenant que les craintes exprimées par ma cousine ne sont pas chimériques. Alice a maigri; elle est prise d'accès de toux qui m'inquiètent. Mme Clémence, du reste, paraît tourmentée de l'altération de la santé de sa fille. Elle ne lui en parle pas, de peur de l'effrayer, sans doute; mais elle redouble de précautions, elle oblige Alice à se vêtir plus chaudement, elle invente des prétextes pour lui faire boire des tisanes toniques. La jeune fille se laisse soigner avec la même indifférence détachée qu'elle montre maintenant pour toutes choses. Sa ferveur pieuse s'exagère encore, et elle semble de moins en moins tenir à la terre.

Des mois se passent au milieu de ces préoccupations. Les affaires de la Société sont languissantes, et nous ne voyons pas venir de nouveaux souscripteurs. Le caissier est plus occupé à payer des mémoires qu'à encaisser des recettes. La cote de la Bourse nous apporte tous les jours des désillusions. Les actions des galions sont tombées à cinq cents francs, et mon oncle, devenu morose, ne parle plus du tout des travaux exécutés dans la baie de Castro. L'emploi de Ganivet, notre garçon de bureau, est maintenant presque une sinécure. Il a tour le temps de lire, non seulement le Tetit Journal, mais un tas de feuilletons graisseux dont il encombre sa table.

Quant à Baptiste Guigne-à-gauche, il ne déco

1ère plus, et c'est sur moi qu'il se venge de ses déconvenues. Chaque fois qu'il peut se trouver seul à seul avec moi, loin de la portée de mon oncle, il me colle irrévérencieusement au mur, et d'une voix sourdement irritée :

— Ah ça ! grogne-t-il, est-ce que ton oncle se fiche de moi?... Les actions baissent, que c'en est honteux! et je n'ai pas encore reçu un sou de mes gages!... Si c'est ainsi que ça se joue, je ferai du raffut (du bruit), moi, et ce ne sera pas long!

Je pourrais lui répondre que je suis logé à la même enseigne et que mes appointements de secrétaire ne m'ont jamais été réglés, mais je comprends qu'un pareil aveu ne l'apaiserait pas, au contraire. Je m'efforce de l'amadouer, en lui promettant de rafrafchir la mémoire de mon oncle. Il se retire en agitant son plumeau d'une façon menaçante. Le camarade tient à l'argent; il est patient comme un chat qui étrangle, et je prévois qu'il éclatera un beau matin comme une machine trop comprimée.

Un jour, au retour d'une course, j'entends une explosion de voix irritées dans le cabinet directorial. J'accours et j'aperçois mon oncle qui secoue Guigne-à-gauche comme un prunier. Scipion Mouginot est superbe d'indignation; ses yeux jettent des lueurs fulgurantes, et chacune de ses paroles sonne comme un coup de clairon :

— Insolent drôle, crie-t-il à Baptiste ahuri,

ingrat serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, sors de chez moi, je te chasse!

Guigne-à-gauche se hâte d'obéir, mais en sortant il mène grand tapage, ameute les gens dans l'escalier et s'éloigne en hurlant qu'il va porter plainte à la police.

Cet esclandre semble marquer le commencement de nos revers. Les affaires vont décidément mal aux galions de Castro. Les administrateurs décorés ne se montrent plus dans la salle du conseil, les bureaux sont déserts, et quand le courrier arrive je n'y trouve que des mémoires de fournisseurs et des papiers timbrés, que je remets fidèlement à Scipion Mouginot.

ïl les parcourt d'un coup d'œil rapide et les jette négligemment dans une grande potiche du Japon qui orne l'une des encoignures de son cabinet. Mais il ne peut pas toujours traiter les fournisseurs comme il traite les papiers timbrés. Assez souvent, maintenant, j'entends dans l'antichambre d'orageux colloques qui me rappellent les derniers temps de mon séjour à l'institut Cornevin. Parfois même, malgré les résistances du fidèle Ganivet, qui se tient inébranlable comme un roc, un créancier plus entêté ou plus robuste force la consigne et pénètre comme un obus dans le cabinet du directeur. C'est alors seulement qu'il m'est donné d'admirer pleinement les ressources du génie de Scipion et sa

puissance persuasive. Non seulement il réussit à apaiser la colère du fournisseur impayé, mais souvent il parvient à l'endoctriner en faisant reluire à ses yeux tout l'or des galions, et il finit par lui arracher une souscription.

N'importe, tout cela jette un vilain son de cloche. Nous sommes gênés, cela se voit à des signes trop certains. Le magnifique chronomètre que mon oncle tirait avec ostentation de son gilet a disparu brusquement; d'autres bibelots précieux, qui décoraient le cabinet et la salle' à manger, ont suivi la destinée de la montre. C'est Ganivet qui est chargé de les emporter discrètement. Je ne sais si le prévoyant Scipion, en louant l'hôtel de la rue de Condé, a été guidé dans son choix par le voisinage d'une succursale du Montde-Piété, mais dans tous les cas cette proximité est providentielle, et le garçon de bureau fait de fréquents voyages à cet établissement, situé dans le haut de la rue, Je crois même remarquer qu'il ne s'en tient pas aux bibelots qui sont la propriété personnelle de mon oncle, et qu'il est chargé par Mme Clémence de remplir une semblable mission pour certains objets mobiliers lui appartenant en propre. Tous ces symptômes d'une déconfiture prochaine ne laissent pas de m'inquiéter. Us me tourmenteraient encore davantage si je n'étais en proie à des préoccupations plus graves.

Alice ne va pas bien. Elle a dû plusieurs fois suspendre son travail à l'atelier pour garder la chambre. Elle n'a plus d'appétit, elle tousse constamment,' et un médecin, amené par moi sur la prière de Mme Clémence, a secoué la tête après avoir ausculté ma petite amie. Il a parlé d'une laryngite opiniâtre et a conseillé le séjour du Midi pendant la mauvaise saison.

Le Midi ! Assurément l'air pur et le soleil seraient de puissants remèdes pour cette enfant, qui ne respire que l'atmosphère viciée de l'atelier; mais comment songer à un pareil voyage dans la situation critique où nous sommes? Mme Saintot ne peut quitter son emploi de caissière, qui est maintenant son unique gagne-pain ; quant à Scipion Mouginot, il est trop abattu par l'insuccès des galions pour qu'on puisse compter efficacement sur son aide. D'ailleurs, il ne paraît pas même se douter de la mauvaise santé d'Alice; depuis un mois, il est monté à peine deux ou trois fois au second. — Ah ! dans ces tristes conjonctures, comme je voudrais pouvoir moi-même venir au secours de la chère enfant!... Si seulement j'avais un métier, si j'étais propre à gagner l'argent du voyage!... Mais je ne suis bon qu'a me lamenter inutilement. Mme Clémence, par un sentiment de délicatesse héroïque, m'a défendu de parler de tout cela à l'oncle Scipion :

— Il a, dit-elle, assez de ses propres tracas,

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sans qu'on le tourmente avec les ennuis de? autres.

Mais je ne partage pas la discrétion exagérée de la veuve, et j'ai le projet de faire une tentative près de mon oncle. Il a le cœur bon et l'imagination fertile, peut-être trouvera-t-il un moyei» de sauver Alice? Par une pluvieuse après-mivil d'octobre, qui nous a tous deux confinés au logis, je me décide à lui confier mes préoccupations.

J'entre timidement dans le cabinet directorial et je trouve Scipion Mouginot affalé dans son fauteuil, les poings dans les yeux, la figure consternée :

— C'est toi, Jacques? murmure-t-il en relevant sa tête dolente. Triste journée, mon garçon, triste journée, au dehors comme au dedans!... Nos affaires vont comme le temps..., très mal. Cette admirable entreprise des galions s'effondre sous le poids du mauvais vouloir des uns et de la sottise des autres... J'ai dû me résigner à subir la dissolution de la Société... On a nommé un liquidateur, et à partir de demain je ne serai plus rien ici... J'en sortirai comme j'y suis entré..., pauvre, mais sans reproche!

Le moment est on ne peut plus mal choisi pour entretenir l'infortuné directeur de la mauvaise santé d'Alice. Pourtant je prends mon grand courage, et, après avoir exprimé à mon oncle

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combien je suis désolé du malheur qui lui arrive, j'ajoute :

— Que vont devenir Mme Saintot... et Alice?

— Oh ! Mme Clémence est une vaillante femme, rien ne l'abat... D'ailleurs, elle a son emploi de caissière.

— C'est bien peu de chose, surtout dans l'état de santé où est sa fille.

— Sa fille!... Que me contes-tu là?... Alice est souffrante?

— N'avez-vous pas remarqué combien elle est changée?... Elle tousse, elle perd ses forces... Nous avons consulté un médecin... Il m'a avoué que la poitrine était attaquée, et il a conseillé un séjour à Menton ou à Nice.

Mon oncle a l'air de tomber de son haut; il secoue la tête :

— Voilà la première fois que j'entends parler de tout cela... Alice poitrinaire!... Pauvre enfant!... Et on ordonne un séjour sur le littoral?... Au pays du soleil et des fleurs?... Moi aussi, j'ai toujours rêvé de connaître la contrée bénie où les orangers fleurissent!... Mais quoi, les affaires m'ont rivé à mon rocher de Sisyphe... Nice la oelle, la Méditerranée éternellement bleue, quel mirage !

La figure de Scipion Mouginot a perdu son expression dolente, ses yeux ont repris leur éclat souriant. Il semble que par induction le soleil du

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Midi l'a subitement ragaillardi et guéri de ses angoisses :

— Nice, répète-t-il, je me rappelle que j'ai làbas un débiteur..., un pépiniériste qui nous a acheté un solde de toiles des Vosges et dont nous n'avons encore pu tirer un sou... Ces Méridionaux ne doutent de rien! Figure-toi, Jacques, qu'il offrait de me payer en nature, avec des fleurs et des oranges!...

Mon oncle s'est levé. Il se promène vivement à travers son cabinet; tout à coup il se frappe le front, lève les bras en l'air et s'écrie :

— Oh ! mais je tiens une idée !... une idée féconde!...

Il revient vers moi, triomphant ;

— Mon garçon, poursuit-il, quand la veine est mauvaise, bien sot est qui s'entête à l'exploiter... Les hommes d'action doivent imiter le soldat en marche... Lorsque son fusil devient trop lourd, il le change d'épaule, c'est ce que je vais faire sans tarder... Les galions sont morts, vivent les fleurs et les fruits de la Corniche!... Cet horticulteur qui me doit de l'argent m'a offert de me payer avec ses produits. Il faut saisir la balle au bond. Grâce à lui, nous pouvons monter une affaire grandiose... Le commerce des fleurs tend à prendre tous les jours une plus large extension... Nous fonderons une grande société florale; nous inonderons Paris de roses et de violettes... Ha!

ha ! Jacques, l'idée a germé, elle s'épanouit, elle portera des fruits d'or, comme ceux du littoral... Cours chez notre chère enfant et dis-lui de préparer ses paquets... Avant deux jours nous l'emmènerons à Nice !

'oncle Scipion a tenu parole; lui, Alice et moi, nous sommes installés à Nice.

En quittant Paris, par un froid noir de la fin d'octobre, la chère enfant grelottait dans le wagon, et je craignais qu'elle ne supportât pas la fatigue de ce long voyage. Mais à peine avonsnous touché Marseille que le réchauffant soleil de Provence parait rendre des forces à notre malade; et quand, arrivés dans les montagnes de l'Estérel, à un tournant de route, nous avons contemplé les molles découpures de la côte, la Méditerranée bleue, les jardins d'orangers étages sur les collines, les champs de roses et de tubéreuses, une rougeur est montée aux joues d'Alice et un clair sourire a* ranimé ses lèvres pâlies. Pendant lei

huit premiers jours de notre installation, une transformation soudaine s'est opérée; notre petite amie a retrouvé sa vive gaieté d'autrefois, et nous commençons à espérer qu'elle guérira. Aussi mon oncle prend-il des airs de sauveur. A l'entendre, c'est lui seul qui a fait ce miracle, en n'hésitant pas à s'expatrier pour arracher Alice au mauvais air de Paris. — Mais je suis moins naïf qu'autrefois, l'expérience m'a rendu sceptique, et je pénètre plus avant dans le tréfonds de Scipion Mouginot. Je soupçonne que s'il a mis tant de complaisance à emmener Alice dans le Midi, c'est moins par dévouement que par nécessité, et avec '°. désir de se soustraire aux importunités de ses créanciers.

Maintenant il est tout feu pour sa nouvelle entreprise. Avant de quitter Paris, il a eu l'adresse de dénicher des bailleurs de fonds, aux yeux desquels il a fait miroiter l'espoir de réaliser de gros bénéfices, et, au débotté, il est allé trouver son débiteur niçois. Cet horticulteur dans l'embarras a été enchanté de payer sa dette en écoulant à mon oncle les violettes et les oranges de son jardin. Scipion a loué rue Saint-François-de-Paule, à deux pas du Cours, un spacieux magasin et quatre pièces à l'entresol. Il a orné la devanture de magnifiques glaces d'une transparence de cristal et l'a surmontée d'une enseigne voyante, portant en lettres d'or;

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