AUX JARDINS D'A RM IDE
Spécialité de bouquets pour le high-life. — Exportation. English spoken.
Et, en vérité, cette boutique aux parois de stucr aux limpides vitrines, au plafond peint, à l'atmosphère embaumée, donne bien l'illusion d'un coin de jardin enchanté. Le pavé, au dallage blanc et noir, est finement saupoudré de sable. Sur les gradins des vitrines, les fleurs coupées s'étalent dans des potiches deVallauris; sur le marbre des comptoirs, des jonchées épanouies s'écroulent au milieu des feuillages verts, et un rayon de soleil, glissant parmi cette fraîcheur odorante, semble faire palpiter tous ces calices entr'ouverts, toutes ces corolles aux nuances attendries. — Les roses abricot détachent leurs touffes couleur de chair sur la dentelle tremblante des capillaires et des doradilles; les œillets enlèvent leurs rougeurs saignantes sur la virginale et laiteuse candeur des jacinthes; la pourpre brune des violettes russes, le mauve bleuté des violettes de Parme s'harmonisent délicatement avec le jaune duveté des mimosas, le jaune citron des jonquilles, l'or vif des chrysanthèmes. C'est partout une symphonie de couleurs à côté d'une symphonie de parfums; la vanille Je l'héliotrope se mêle au girofle des juliennes blanches, la iragrance suave des
résédas chante auprès des senteurs capiteuses des jasmins. — Encadrée par ces verdures frissonnantes et ces opulentes floraisons, au milieu de ces corolles évidées en forme de coupes ou pendant en grappes, au-dessus de ces blancheurs immaculées et de ces rougeurs éclatantes, émerge l'exquise figure d'Alice, assise au comptoir, — fleur parmi des fleurs, rose en bouton parmi les roses épanouies.
A quelques pas de notre magasin, le marché met chaque jour sa gaieté matinale. Jusque devant notre porte, les paysannes s'alignent avec leurs paniers pleins de denrées apportées des villages voisins, et, là encore, c'est une fête pour les yeux. Les plantes aromatiques mêlées aux fleurs des jardins, les amoncellements de légumes, de citrons et d'oranges avec leurs feuilles vertes, les pyramides de figues violettes, donnent la suggestion d'un pays d'abondance tout débordant de la joie de vivre. A travers ces étalages, qui exhalent une saine odeur campagnarde, une foule gesticulante se croise et s'interpelle. Des éclats de rire tintent dans l'air ensoleillé et se marient à la musique sonore du patois provençal. — Nous somme: tous gagnés par cette allégresse expan- -ive des populations du Midi, par le bleu sourire de la mer que nous apercevons à travers les porches cintrés des terrasses, et par cette magie de la lumière qui velouté d'un azur argenté les
rondes collines d'oliviers. Scipion Mouginot se sent plus léger; avec sa faculté d'assimilation, il a vite dépouillé le Parisien pour se donner les façons niçoises, et il ne parle plus qu'avec l'accent provençal. Alice a repris du goût pour la vie; elle n'a plus pour les choses et les gens cette froide indifférence qui me faisait souffrir; la terre l'a reconquise, et l'autre jour je l'ai surprise en train de fredonner un air italien qu'un orgue jouait au fond de la rue Saint-François-de-Paule.
Attirés parla bonne humeur verveuse de mon oncle, et surtout par la délicate beauté d'Alice, les clients affluent bientôt dans le magasin des Jardins d'cArmide. Les dames de la colonie anglaise ont pris en gré la jolie fleuriste, qu'elles surnomment a la petite madone; » les jeunes élégants de Nice ne se fleurissent que chez nous, et notre boutique devient à la mode. Les bouquets, composés par Alice avec un goût très parisien, ont une physionomie originale et comme une expression vivante; nous ne suffisons plus à exécuter les commandes, et nous avons été obligés de prendre des auxiliaires. Mon oncle se frotte les mains et déclare que notre fortune est assurée. Aussi, avec la prospérité, son amour pour le confort et la bonne chère se réveille. Il ne se prive d'aucune satisfaction; notre table est toujours amplement garnie. Le dimanche, on
loue une voiture, et nous allons tous déjeuner à
Beaulieu ou à Saint-Jean; parfois même, nous poussons jusqu'à Monaco et Menton. Nous revenons à la brune; le ciel est diamanté d'étoiles que la limpidité de l'air fait paraître deux fois plus grosses que celles de chez nous. Mis en train par la beauté de la nuit, les parfums de la route et aussi par un certain vin de Bellet dont il a arrosé sa bouillabaisse, Scipion Mouginot proclame Nice une ville bénie où les affaires foisonnent comme les citrons aux arbres, et, dans un bel accès d'enthousiasme, il jure que nous n'en repartirons que millionnaires.
Cependant je ne m'y fie pas. Instruit par le souvenir du passé, je sais trop maintenant avec quelle rapidité mon oncle s'emballe, et avec quelle insouciance il tue les poules aux œufs d'or qu'il a élevées avec le plus d'amour. J'ai comme une vague idée que nous dépensons tour ce que nous gagnons, et je songe avec angoisse à ce que nous deviendrions si les Jardins d'cArmide avaient un jour le sort des Galions de Castro. Je me préoccupe plus de la santé d'Alice que des chimériques espoirs de Scipion, et je cherche sérieusement à trouver une occupation qui me permettrait de gagner le pain quotidien, au cas où notre industrie viendrait à péricliter. — A Nice, dans cette ville cosmopolite où de nombreux étrangers aiment à hiverner, je rêve de rencontrer quelque grand seigneur très riche, qui consentirait à
m'employer comme secrétaire. Je n'entends rien au commerce des fleurs ni à la tenue des livres, et j'ai honte de mon inutilité. Je me mets secrètement en quête, je m'adresse aux agences et aux propriétaires des principaux hôtels; mais mes tentatives restent infructueuses, et pendant un mois je bats en vain le pavé, à la recherche d'une position sociale.
Les choses qu'on souhaite arrivent généralement à l'heure oh, de guerre lasse, on est sur le point de jeter le manche après la cognée.
Un dimanche que Scipion Mouginot nous a emmenés à Monaco, tandis que mon oncle et Alice visitent les jardins, la curiosité me pousse dans l'établissement des jeux. — En ce temps-là, Monte-Carlo n'était encore qu'un rocher planté de pins et brûlé -de soleil; les jeu:: se tenaient au bas de Monaco, dans une maison qui n'avait rien de commun avec le fastueux palais d'aujourd'hui.
J'entre dans la salle de la roulette, et je rôde autour de la table enguirlandée de joueurs affairés, non dans l'intention d'y tenter la chance — ma bourse est trop peu garnie — mais afin d'y contempler un spectacle tout nouveau pour moi. A peine ai-je fait deux ou trois tours que je remarque, parmi les pontes penchés sur le tapis vert, une longue et maigre silhouette dont l'excentrique tournure ne me semble pas inconnue. Le
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personnage qui m'a frappé porte de longs cheveux noirs rejetés en arrière ; il est vêtu d'un veston de velours noii râpé et pique avec acharnement un carton zébré de chiffres. Je vais me placer de l'autre côté de la table pour le voir en face... Plus de doute : ces joues creuses, ce menton rasé, ces yeux extatiques doivent appartenir à mon ancien professeur de l'institut Cornevin, à mon maître en poésie, Oscar Feucherot. Enchanté de retrouver en ce pays lointain un ami d'autrefois, je reviens vers le joueur en veston de velours, je lui tape sur l'épaule : il se retourne avec humeur, comme un fumeur d'opium qu'on dérange de son extase, et ses yeux pleins de rêve me dévisagent solennellement :
— Mon ami, me dit-il de son ton d'excessive urbanité, ne vous appelez-vous pas Jacques Mouginot?
— Eh! oui, c'est moi, monsieur Feucherot, c'est moi..., heureux de vous revoir et de vous serrer les mains !...
— Très étrange et fatidique rencontre! déclame-t-il en mettant son carton en poche et en m'entraînant vers une banquette. Que faites-vous ici, Mouginot?
Je lui explique les motifs de notre voyage à Nice et la nouvelle industrie de mon oncle; puis, à mon tour, je l'interroge sur ses propres aventures et sur les hasards qui l'ont conduit à Monaco.
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— Qui m'a amené en ce pays de croupiers, de cactus et d'aloès ? reprend-il; hélas ! cher ami, je vous répondrai comme mon confrère le poète Perse : « C'est le maître des arts, le dispensateur de l'esprit — l'estomac!... » Au sortir de la boîte de ce pauvre Evariste, je me voyais réduit à la dérisoire perspective de crever de faim. J'avais essayé de plusieurs métiers peu lucratifs, comme de vendre dans les foires de la banlieue une méthode pour effectuer tous les calculs à la minute, ou de fabriquer des réclames rimées pour célébrer un savon inédit... Tout cela nourrissait maigrement mon escarcelle. Alors un ancien copain, qui faisait de la publicité dans des journaux de sport, m'a envoyé ici afin de renseigner sa clientèle sur les prouesses des joueurs à la roulette ou au trentr.-et-quarante. Tous les huit jours, je lui envoie une correspondance où je vante aux gens du high life les délices de Monaco et les séductions de la maison de jeu. Ce fastidieux travail est médiocrement payé, mais les croupiers sont pleins d'attentions pour moi, et je me rattrape en risquant de temps à autre un écu sur la rouge ou sur la noire.
— Je suis moins chanceux que vous, dis-je à mon tour à mon ancien maître; je voudrais gagner un peu d'argent, et je cherche vainement à occuper mes loisirs... Ne connaîtriez-vous pas ici
quelque étranger ayant besoin d'un secrétaire?
Oscar Feuchcrot se gratte un moment le front, puis renversant en arrière son front d'illuminé :
— Attendez donc, s'écrie-t-il, j'ai votre affaire!.. J'ai rencontré au trente-et-quarante un seigneur russe qui est toqué de musique... Il compose une espèce d'oratorio et cherche un homme de bonne volonté qui lui écrirait un scénario en vers français... Naturellement, il s'est adressé à moi; mais j'ai juré de ne jamais m'asserviraux caprices bêtes des musiciens, et j'ai décliné ses offres. L'emploi est encore vacant, et si vous n'avez pas les mêmes scrupules...
— Je n'ai aucun scrupule, mon cher maître, et je rimerai tout ce qu'on voudra.
— Parfait, alors!... Mon Russe se nomme Nogaroff et demeure précisément à Nice. Dès demain je vous présenterai.
Nous prenons rendez-vous, je remercie chaleureusement le providentiel Feucherot, et je le quitte pour aller retrouver mon oncle.
Le lendemain, à dix heures, Oscar, qui a fait un brin de toilette, me conduit à la villa de M. Nogaroff.
Nous entrons dans un petit salon encombré de livres et de papiers de musique, et nous trouvons notre homme assis devant un piano à queue. C'est une espèce de géant à barbe de fleuve, à figure de Kalmouck : nez camard, pommettes
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saillantes, petits yeux bleus caressants et obliques. Il nous accueille avec une politesse affectée, et m'explique en parlant fortement du nez ce qu'il exige de son futur collaborateur.
11 est en train de composer une symphonie lyrique sur le 'Démon de Lermontof; seulement, comme il veut faire exécuter son œuvre en France, il désire qu'on lui fabrique d'après ses indications un scénario en vers français où les récitatifs alterneraient avec les morceaux lyriques et qui serait une adaptation du poème russe. Ce scénario de cinq à six cents vers serait payé cinq cents francs.
Cinq cents francs pour cinq à six cents vers!... c'est le Pactole pour un pauvre diable de débutant tel que moi. J'accepte avec transport sa proposition : il me remet une traduction du Démon, et nous convenons que dans deux jours je lui montrerai un échantillon de mon savoir-faire.
Dès le soir même, je dévore le poème de Lermontof, je me pénètre des infortunes de Samara, et je m'attelle à la besogne avec tant d'acharnement, que j'apporte le surlendemain à M. Nogaroffles quarante vers de l'introduction. Il paraît enchanté, et je passe les trois quarts de mes nuits à rimer. Je m'aperçois bientôt, cependant, rrue tout n'est pas rose dans le métier de librettiste. Si ce Russe a l'enthousiasme facile, il a aussi de brus ques sautes d'humeur; il est bizarre, quinteux: ondoyant, et plus d'une fois, à la suite d'une dé-
sagréable discussion, je suis obligé de remanier mes vers au gré de son caprice. Je récris, un duo là où il y avait un monologue, un récitatif là où j'avais d'abord rimé des stances. Quelquefois l'impatience me prend, et je suis tenté d'envoyer promener ce Moscovite dont les critiques nasillardes me portent sur les nerfs; mais je vois les cinq cents francs promis reluire au loin comme les feux d'un phare au-dessus d'une mer orageuse, et cette perspective me redonne du courage. — - Enfin le scénario vingt fois retaillé et transformé se tient cahin-caha sur ses pieds et, après une dernière lecture, M. Nogaroff se déclare satisfait. Il va à son secrétaire, en tire vingt-cinq louis et me les déposant dans la main :
— Mille grâces, monsieur Mouginot, nasillet— il ; je suis content de votre collaboration... J'espère donc que vous ne me refuserez pas la continuation de vos services au cas 011 j'en aurais besoin... Revenez me voir, nous causerons d'un autre projet...
Je le remercie, enchanté d'être débarrassé de Samara, plus enchanté encore d'entendre tinter dans ma poche les vingt-cinq pièces d'or acquises par mon travail et qui me seront une précieuse réserve, si par la suite un vent de malechance venait à souffler sur les Jardins cCcArmide.
Hélas! cetce bise de malheur ne tarde pas à se faire sentir. Au commencement de février le
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temps, qui jusqu'alors avait été tout printanier, devient subitement froid et pluvieux. Des bourrasques passant par-dessus les montagnes neigeuses nous apportent leur souffle glacé et leurs giboulées morfondantes. Les vieilles maisons de Nice sont mal protégées contre ces capricieuses crises hivernales. La nôtre surtout, avec son magasin aux portes constamment battantes, est pleine de courants d'air. Alice y a attrapé un gros rhume; elle tousse d'une façon alarmante. Pendant un mois, elle est forcée de garder la chambre, et le médecin qui la soigne secoue la tête comme son confrère de Paris. Tout en enveloppant ses paroles de prudentes réticences et de banales formules d'espoir, il ne nous dissimule pas que l'état de la malade est grave.
Depuis qu'Alice est souffrante, depuis que sa blanche beauté n'éclaire plus les fleurs amoncelées dans le magasin, la fortune aussi a cessé de nous sourire. Nos bouquets, auxquels les doigts de fée de mon amie donnaient une grâce vivante, prennent une physionomie terne et vulgaire. Les clients semblent s'apercevoir de la disparition de « la petite madone; » ils fréquentent moins assidûment la maison, les commandes deviennent moins nombreuses et les recettes quotidiennes diminuent. Je ne sais si Alice l'a deviné ou si quelques plaintes inconsidérées de l'oncle Scipion lui ont appris que nos affaires périclitent, mais à
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peine est-elle remise de son rhume qu'elle insiste pour descendre au magasin. Elle reprend activement son métier de bouquetière. Malheureusement, les clients- ont déjà oublié le chemin de notre boutique; la vogue dont nous jouissions est allée favoriser des concurrents plus chanceux. Notre petite fée a beau composer des corbeilles qui sont une fête pour les yeux, assembler ses gerbes les mieux nuancées et les plus poétiques, les belles dames ne reviennent plus chez nous et les jeunes gentlemen vont faire fleurir ailleurs la boutonnière de leur habit. Alice, néanmoins, ne se décourage pas; elle s'obstine à travailler, reprise d'une sorte de passion pour ces fleurs qu'on nous apporte par brassées et qu'elle ne veut plus quitter.
Cette existence confinée dans une pièce close, saturée d'odeurs capiteuses, ne contribue pas à améliorer sa santé. Les parfums, trop forts pour une organisation débilitée, énervent la malade et l'alanguissent. Chaque jour elle devient plus pâle, plus maigre et plus frêle. Ses yeux seuls, ses magnifiques yeux noirs, brillent d'un feu plus ardent au-dessus de ses joues creuses. Elle mange à peine et perd ses forces. C'est maintenant pour elle tout un travail, que de descendre et remonter l'escalier qui conduit à l'entresol. Malgré tout, elle ne veut pas s'aliter; elle s'entête à rester assise à son comptoir, à manier ces plantes qui
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semblent trop lourdes pour ses pauvres mains amaigries.Lentement,avecunetendresseanxieuse, elle assemble les tiges épanouies ; clic éprouve une joie maladive à porter à ses lèvres les touffes de violettes, les grappes rosées des jacinthes... Tout à coup la tête lui tourne, ses yeux se voilent, une pâleur de cierge s'étend sur son visage et, prête à se trouver mal, elle est obligée de rejeter sur le marbre le bouquet inachevé dont les émanation* grisantes la suffoquent...
La petite Alice se meurt au milieu des fleurs Elle jette de navrants regards, chargés d'une admiration jalouse, sur ces plantes si fraîches, si colorées, si gonflées de sève, dont les vivaces corolles semblent s'ouvrir pour épuiser son dernier souffle de vie. Quand, à midi, je m'en vais chez M. Nogaroff, dont je suis devenu le secrétaire, j'aperçois mon amie déjà installée dans une encoignure, abritant ses épaules amaigries sous un châle épais, et nouant, d'un geste ralenti, de petits bouquets de violettes que notre garçon de magasin va vendre sur la promenade des Anglais — car on ne vient plus guère les chercher chez nous. — Lorsque je rentre, après trois heures de copie ou de lecture à haute voix, je la retrouve devant ses brassées de roses et d'ceillets, — mais épuisée, la tête renversée, le souffle court, la poitrine secouée par une toux profonde. — J'ai beau la supplier de se reposer; elle n'écoute rien, elle
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veut rester près de ces fleurs qui la tuent, mais qui lui donnent encore l'illusion des sourires, des luxes et des délices de la vie.
Car — chose singulière che? cette enfant jadis si détachée des joies terrestres — plus s'approche l'heure où la mort la touchera de son aile, plus elle est reprise de la passion de vivre et de jouir d'une jeunesse qui va s'évanouir. Jamais elle n'a été si préoccupée de ce qui se passe au dehors, si curieuse de spectacles, si éprise de lumière, de parfums et de couleurs.
Un matin, dans la plaine du Var où j'étais allé chercher notre provision de violettes, j'ai coupé une branche de pêcher en fleurs et je la lui ai apportée. Ce matin-là, malgré tous ses efforts, elle n'a pu descendre au magasin, et, frileusement enveloppée d'un peignoir qui flotte sur son corps émacié, elle est restée étendue dans un fauteuil, près de la fenêtre basse et cintrée. A la vue de la branche couverte de fleurs roses, un sourire coure sur ses lèvres amincies, elle tend les mains, saisit avidement la tige épanouie et la porte à son visage :
— Comme c'est beau! soupire-t-elle; comme ces fleurs sont vivantes!... J'aurais tant de plaisir à courir dans la campagne!... Tous les pêchers doivent être maintenant en boutons, mais je ne les verrai pas s'ouvrir.,.
En même temps qu'elle prononce ces paroles
découragées, ses grands yeux noirs se fixent sur moi et son regard interroge anxieusement le mien, comme pour y mendier un démenti.
— Quelle idée! lui dis-je en faisant un douloureux effort pour prendre une figure souriante. Si fait, vous les verrez !... Voici le beau temps qui revient, vous retrouverez vos forces et nous recommencerons nos promenades.
Elle me saisit les mains avec vivacité et les serre dans ses mains fiévreuses :
— N'est-ce pas? répond-elle, n'est-ce pas que je guérirai?.. A mon âge, on ne s'en va pas comme cela pour un mauvais rhume!... Je n'ai que seize ans et je ne voudrais pas partir sans avoir goûté de la vie... Promettez-moi que bientôt, comme les autres, je pourrai me promener au bon soleil et grimper là-bas, dans ces collines où les jacinthes sauvages vont fleurir...
— Oui, oui, Alice!... A votre première sortie, nous vous emmènerons à Saint-Jean et nous y passerons une pleine journée...
— Oh ! je voudrais tant vivre !... Si vous saviez combien j'envie les filles robustes qui ont de la santé et des couleurs... Tenez, comme votre cousine Zélie... Déjà, à Paris, j'étais jalouse de son air bien portant... En voilà une qui est heureuse et qui peut profiter de sa jeunesse!... C'est cette chambre close qui m'affaiblit... Donnez-moi votre
bras, Jacques, je veux descendre au magasin...
Je lui donne le bras, elle se soulève, hasarde quelques pas, puis retombe défaillante dans son fauteuil. J'appelle notre demoiselle de boutique pour qu'elle m'aide à la porter sur son lit et, la gorge pleine de sanglots, je me sauve pour pouvoir pleurer. Mon oncle n'est pas à la maison, et cependant je voudrais l'entretenir de mes craintes. Depuis quelques semaines, depuis que nos affaires ne vont plus et que l'huissier remporte nos billets protestés, Scipion Mouginot a pris le logis en dégoût. Il est constamment dehors, occupé à rêvasser devant la mer ou aux entours du marché. Je sors à sa recherche, et je l'aperçois enfin à l'angle de la place Saint-Dominique. Il est planté sur ses jambes, en contemplation devant une maison ornée d'une large enseigne où on lit : Compagnie de navigation et d'émigration. Je lui frappe sur l'épaule et le tire à grand'peine de sa rêverie...
— Qu'y a-t-il, Jacques? demande-t-il. Tu m'effrayes avec ta figure bouleversée.
— Mon oncle, Alice n'est pas bien... Je crois qu'il faudrait écrire à Mme Clémence.
— Voilà comme tu es ! s'écrie-t-il en haussant les épaules; tu exagères toujours... Que dit le docteur ?
— Je vais précisément le chercher; mais je vous en prie, mon oncle, écrivez!... Le temps presse, et Mme Clémence nous en voudrait trop
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si elle ne pouvait embrasser sa fille avant... avant la fin...
Mon oncle s'est exécuté. Mme Saintot est prévenue; mais je ne sais si elle arrivera à temps, car le mal fait de terribles progrès. Afin de ne pas effrayer la malade, nous lui avons conté que sa mère, ayant obtenu dix jours de congé, avait résolu de les passer à Nice. Alice l'attend avec une fébrile impatience et forme de navrants projets de promenades pour le moment où Mme Clémence sera avec nous. Enfin un télégramme nous annonce l'arrivée de la pauvre mère. Le matin du jour où la diligence de Toulon doit nous l'amener, Alice a voulu se lever. Elle prétend qu'elle se sent mieux et s'est fait apporter un panier de violettes.
— Je veux, dit-elle, arranger un bouquet pour souhaiter la bienvenue à maman.
Tandis qu'en haletant elle rassemble les fleurs, elle prête l'oreille aux moindres bruits de la rue. Tout à coup, au roulement d'une voiture, elle se redresse à demi :
— La "oici! la voici! murmure-t-elle.
Puis sa tête retombe sur l'oreiller, les violettes roulent à terre éparpillées. Je pousse un cri de désolation... C'est fini, la mignonne fée des bois de Villotte, la petite Alice est morte.
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adame Clémence est arrivée trop tard.
Elle n'a plus embrassé que le frêle *-^ corps inanimé de sa fille. Le désespoir de la pauvre femme me meurtrissait le cœur. Elle ne voulait plus se séparer de cette enfant adorée dont la mort n'avait presque pas altéré le charmant visage, et qu'elle étreignait avec une douloureuse tendresse. Il a fallu ruser pour l'entraîner hors de la chambre, tandis qu'on enfermait la jeune morte dans un cercueil plein jusqu'aux bords de muguets, de roses et de lilas blancs. Nous avons emmené la dépouille d'Alice à travers la vieille ville, jusqu'à ce cimetière du Château d'où on voit les montagnes et la mer. Mme Clémence, soutenue par l'oncle Scipion et par moi, a courageusement suivi le convoi jusqu'à la
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terrasse où la fosse était creusée. Mais les derniers adieux ont été déchirants; la malheureuse mère s'est évanouie quand le cercueil s'est enfoncé dans la terre, et nous avons dû la ramener en voiture. Dès le lendemain elle a voulu repartir. J'ai compris que le magasin des Jardins d'cArmide lui faisait horreur; elle l'accusait d'avoir accéléré la mort de sa fille, et l'aspect des comptoirs chargés de fleurs exaspérait encore son chagrin. Nous l'avons escortée jusqu'à la diligence. Au moment d'y monter, elle m'a violemment serré le bras et, me tirant à l'écart:
— Vous l'aimiez, vous, a-t-elle murmuré; promettez-moi de mettre une pierre sur sa fosse et de ne point la laisser seule dans ce cimetière étranger... Allez la visiter de temps en temps, comme vous le faisiez quand elle était avec moi!
Je le lui ai juré, et la diligence pesante a roulé sur les dalles de la rue de France, emportant vers Paris cette mère sans enfant que rien ne devait plus consoler...
Je me suis retrouvé seul avec Scipion Mouginot, et nous sommes rentrés au logis sans nous adresser la parole. Mon oncle est devenu singulièrement taciturne. On dirait qu'il roule dans son cerveau je ne sais quel funèbre projet. Quant à moi, je suis comme dédoublé: mon corps s'acquitte mécaniquement des besognes journalières, mais mon esprit erre là-bas, sur la colline, autour
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de la fosse où l'on a descendu Alice. Ma seule satisfaction est de m'occuper d'elle. Avec l'argent de mes gains je lui ai acheté une concession, et j'ai commandé pour elle une tombe, une simple dalle de marbre blanc sur laquelle on inscrira: « Alice Saintot, morte à seize ans. » Je tiens scrupuleusement ma promesse, et chaque jour, en sortant de chez mon Russe, je porte des fleurs au cimetière du château.
Je reste là jusqu'à la fermeture des portes, arpentant la terrasse dont le sol est couvert d'une herbe nouvelle où fleurissent des soucis. Je converse en pensée avec la chère défunte, j'évoque tous les souvenirs qui me parlent d'elle — depuis notre première entrevue à l'hôtel du Cygne jusqu'à notre dernier entretien dans la petite chambre où je lui ai apporté la branche de pêcher. — Un soir, quinze jours environ après l'enterrement, je suis venu au cimetière accomplir mon pèlerinage quotidien. Nous entrons en avril; il est tombé quelques giboulées dans la matinée, et de gros nuages blancs bordés de noir s'assemblent encore à la cime des montagnes les plus élevées; le reste du ciel est d'un bleu très pur. A travers les nuées accumulées au-dessus de l'Estérel, le soleil couchant filtre une lumière assourdie qui argenté les collines d'oliviers où, çà et là, des villas éparses mettent des taches blanches et roses dans le vert. L'air est tiède, un peu humide Parmi les carou-
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bicrs et les yeuses du château, les merles sifflent absolument comme chez nous et me font repenser aux bois de Villotte. Au fond de la vallée, de bleuâtres vapeurs voilent d'une gaze flottante la ville, dont l'existence ne m'est révélée que par de grêles sonneries s'échappant des campaniles d'églises; on ne voit que le cirque des collines d'un vert blond, les escarpements plus foncés des montagnes et la mer d'un bleu laiteux. — Derrière moi, dans la profondeur où se creuse le port de Lympia, j'entends un sifflet de machine à vapeur et, un quart d'heure après, je vois déboucher le paquebot de Marseille qui file sur le pâle azur de la mer et gagne le large, laissant derrière lui un noir panache de fumée.
Un mystérieux frisson me secoue. La fuite de ce bâtiment vers les brumes de l'horizon me fait sentir plus douloureusement que je suis en pays étranger, loin, très loin de mon terroir natal. Une envahissante mélancolie change le cours de mes réflexions et les incline vers des préoccupations d'un ordre tout matériel. Je songe à la difficulté croissante de notre situation. La mort de notre petite fée a porté le dernier coup aux Jardins d'cArmîJe. Nous ne vendons presque plus de fleurs, et je pressens une imminente catastrophe. Que deviendrons-nous lorsque nous aurons épuisé nos dernières ressources ? Comment mon oncle
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supportera-t-il ce nouveau désastre? Il esc chaque jour plus soucieux. Lui dont la sérénité et les vivaces espérances ne sont pas facilement entamées, me semble céder à un complet découragement. Son visage n'a plus de lueurs et sa verve éloquente est tarie. C'est un homme tout de première impression et, sous le coup d'un chagrin violent, il est capable de se porter à quelque résolution extrême. Ce matin, il est sorti avant moi; il n'est pas rentré pour le dé jeûner de midi... Et voilà que soudain une idée funèbre me monte au cerveau... Las de lutter, acculé à une situation sans issue, Scipion Mouginot aurait-il eu la pensée d'en finir avec la vie? Mon imagination de dix-huit ans travaille làdessus; plus j'y réfléchis, plus l'hypothèse d'un suicide me paraît possible. Une inexprimable terreur m'empoigne... Je me peins déjà mon oncle tout sanglant, la tête trouée par une balle...; et, dégringolant quatre à quatre les escaliers des terrasses, je cours effrayé jusqu'à la rue Saint- François-de-Paule. Je franchis en frissonnant le seuil des Jardins d'oArmide, où notre unique garçon de magasin sommeille, désœuvré, dans une encoignure. Un silence mortel règne dans l'appartement. Je grimpe à l'entresol, j^. gagne la chambre de mon oncle et, la première chose qui me frappe dans cette pièce vide et en désordre, c'est une lettre posée ostensiblement sur la basane
noire d'une table de travail. Je m'approche et je lis la suscription : « Pour remettre à mon neveu Jacques Mouginot. » Plus de doute; mes pressentiments ne me trompaient pas et mon malheureux oncle a attenté à ses jours!... D'une main tremblante, je fais sauter le cachet; je déchiffre à grand'peine les caractères qui dansent devant mes yeux, et, la lecture achevée, je m'assieds ahuri, les lèvres crispées par un amer sourire...
Voici ce que contient la lettre de Scipion Mouginot:
« Mon cher enfant,
« Tu me rendras cette justice que j'ai lutté avec la dernière énergie contre le guignon qui depuis quelque temps s'attache à mes entreprises. Un moment, je me suis cru à la veille de gagner la bataille, mais la fatalité ne l'a point voulu. Tant que ma présence ici a été nécessaire aux autres, je n'ai pas déserté mon poste. Aujourd'hui, notre chère Alice est au ciel, Mme Clémence a son pain assuré, toi-même, grâce à ton seigneur russe, tu es en passe de te créer un honorable avenir; rien ne me retient donc plus dans ce vieux monde de la routine et du préjugé, et je puis sans remords suivre le penchant qui m'entraîne vers un continent plus jeune et plus riche. — Le fonds des Jardins d'oArmide est vendu, et mon successeur entrera demain en possession. Quant
à moi, j'ai résolu de changer mon fusil d'épaule et, secouant la poussière de mes pieds, je vais cingler vers l'Amérique, vers la terre de la liberté et de la grande industrie. Quand tu liras cette lettre, le paquebot de Marseille m'emportera vers un navire en partance pour New-York. Là, j'en ai la conviction, je réédifierai ma fortune, et plus tard je reviendrai les poches pleines, le front triomphant. En attendant les ivresses du retour, travaille, mon ami; tu es jeune..., à toi « les longs espoirs et les vastes pensées ! » Souviens-toi de ma vieille devise : Laboremus ! et dis-toi, mon cher Jacques, que, de loin comme de près, t'accompagneront les vœux et l'arfection de ton oncle fidèlement dévoué.
« Scipion Mouginot. »
Je suis à la fois abasourdi et révolté par cette lecture. — Ainsi, pendant que je m'attendrissais sur le sort de mon oncle, tandis que je me le peignais désespéré et méditant des projets de suicide, tandis que je m'enfiévrais, lui prenait prosaïquement et vulgairement la poudre d'escampette, sans souci de laisser un neveu de dixhuit ans abandonné à lui-même dans une ville étrangère! J'étais déjà, depuis un an, revenu de bien des illusions sur le compte de Scipion Mouginot, mais ce dernier coup m'achève. Les écailles me tombent toutes à la fois des yeux, à la pensée
d'une aussi égoïste insouciance. Je me souviens des préventions de la bonne maman Péchoin et je les trouve justifiées. Oui, la brave femme avait raison : les sottises que commet Scipion sont plus préjudiciables à autrui qu'à lui-même, et il s'arrange toujours pour s'en tirer les chausses nettes...
— Enfin, dis-je en faisant un brusque retour sur moi-même, quand je récriminerai jusqu'à demain, je ne changerai pas l'état des choses... Maintenant que me voilà livré à mes propres ressources, il faut que je prenne un paru. Premièrement, je dois déménager d'ici, puisque mon oncle a tout vendu et qu'un nouveau possesseur occupera demain l'appartement.
Je descends, je secoue le garçon ensommeillé, je l'interroge, et il me confirme la cession des Jardins d'cArmide à un industriel de Marseille qui compte y installer un commerce d'huile et de fruits du Midi.
Je cours immédiatement louer une très modeste chambre dans un hôtel de la rue des Ponchettes, puis je procède au déménagement des quelques objets mobiliers qu m'appartiennent. J'entasse mes hardes et mes livres dans une malle, je dis un dernier adieu à la chambrette où Alice est morte, j'emporte comme souvenir un petit miroir ovale dont elle se servait et où je m'imagine ressaisir encore un reflet de son pâle visage; puis, hissant ma valise sur mon épaule,
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j'arrive à la nuit tombante dans mon nouveau domicile.
Cette pièce basse, donnant sur le quai, a le misérable et inhospitalier aspect des chambres d'hôtel garni. J'entends, de l'autre côté de la chaussée, la mer qui déferle sur la grève déserte. Cette rumeur berceuse de la vague, qui s'épand sur les galets avec une plainte traînante, n'apaise point les angoisses de mon cœur gonflé. Je sens en moi, comme dirait Oscar Feucherot, un frisson nostalgique. Je voudrais m'en aller loin de cette ville de plaisir où je suis dépaysé et où je n'ai plus de « chez moi. » Mais où me réfugier? Où retrouver ce foyer domestique qui me manque, cette consolante intimité dont j'aurais tant besoin? Paris, où je n'ai connu que des bohèmes comme les Cornevin, des égoïstes comme Sripion ou des victimes comme Mme Clémence. Paris ne m'attire plus; il m'inspire, au contraire, une sorte de répugnance... Alors je repense, avec un regret au cœur, à mon petit pays de Villotte, où tout m'était si amicalement connu. Dans l'obscurité profonde, le bercement de la mer soulève doucement mon âme et l'emporte comme dans un rêve vers les humbles vallées de Barrois — où les vignobles tapissent le revers des coteaux, où les bois du Petit-Juré verdoient, où la papeterie de Jeand'heurs repose sous les grands arbres du parc. Je me sens empoigné d'un
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véhément désir de me retrouver dans le milieu natal, dans ce pays de brumes et de verdures mouillées, si différent de cette Provence ensoleillée, dont la joie lumineuse contraste trop maintenant avec l'endolorissement de tout mon être. Je ne me demande pas ce que je ferai, une fois là-bas, ni à quelle porte je frapperai, ni comment j'y serai reçu : je ne pense qu'à la délicieuse satisfaction de me retremper aux sources d'autrefois, de contempler de nouveau les physionomies familières des choses et des gens; je cède à cet impérieux instinct qui pousse le gibier traqué à revenir mourir au gîte, et je décide dans ma tête que je retournerai le plus tôt possible à Villotte.
Mais avant d'exécuter ce projet de rapatriement, il me faut gagner l'argent du voyage, car les frais de la sépulture d'Alice ont mis ma bourse à sec. Je me résous donc à continuer mes fonctions de secrétaire chez M. Nogaroff jusqu'à ce que j'aie amassé un pécule suffisant. Six semaines se passent ainsi en stations quotidiennes à la villa de mon gentilhomme russe. Pendant ce temps je ne dépense presque rien, car M. Nogaroff, afin de m'avoir plus complètement à sa discrétion, me donne le déjeuner et le dîner. Je ne m'accorde que le strict nécessaire, j'entasse comme un avare sou sur sou, et vers la fin de mai je me trouve suffisamment lesté pour songer à
mes préparatifs de voyage. Aussi bien, il n'est que temps de prendre une détermination, car la saison est finie et les étrangers partent comme des volées d'hirondelles. Mon Russe, il est vrai, s'est engoué de moi et m'offre de m'emmener avec lui à Moscou; mais je décline cette flatteuse proposition. Il règle mes appointements et nous nous quittons satisfaits l'un de l'autre. Toutes dépenses payées, il me reste en caisse trois cents francs. Je vais faire une dernière visite au cimetière, je m'arrange avec le jardinier pour l'entretien de la tombe d'Alice; puis, après y avoir déposé un bouquet de roses, je redescends mélancoliquement la rue du Château.
Le lendemain, je grimpe sur l'impériale de la diligence. Le conducteur rassemble ses guides, fouette ses quatre chevaux et, dans un nuage de poussière, me voilà roulant sur la route de France...
Le chemin est long de Nice à Villotte !... Je ne vous conterai pas les incidents du voyage, les nuits passées en chemin de fer ou en patache, les étapes forcées à Marseille, à Dijon et à Langres, ni mes calculs ingénieux pour voyager le plus économiquement possible. Pendant tout le trajet je songe, non sans un frisson d'inquiétude, à ce que je ferai lorsque j'arriverai dans ma petite ville. Me rendra i-je directement à Jeand'heurs, ou bien me présenterai-je avec ma courte honte
à la pharmacie Mouginot-Péchoin ? La respiration haletante de la locomotive ou le sautillement des grelots des chevaux accompagnent de leur monotone refrain l'obsédante question qui danse continuellement dans mon cerveau : irai-je ou n'irai-je pas chez mon oncle Victor? La perspective de cette visite n'a rien de séduisant. Pourtant, puisque je reviens au pays, il me semble assez logique que je voie mon tuteur, quand ce ne serait que pour lui raconter la dernière fugue de son frère et lui apprendre que, désormais, il peut se dispenser d'envoyer à Scipion les subsides destine- à mon entretien. Je ne sais où buter, et lorsqu'un soir de juin, entre sept et huit heures, un train omnibus me dépose enfin à la station de Villotte, je n'ai pris encore aucune résolution. La ville me semble déjà s'être considérablement modifiée depuis que je l'ai quittée. A la place des terrains vagues qui entouraient la gare, des maisons neuves ont été construites et, parmi elles, un hôtel pompeusement intitulé : Hôtel de l'Univers. Je m'y rends tout droit au sortir de la station, je demande une chambre et, après avoir ^empé dans l'eau ma figure noire de poussière, je redescends dans la rue. Le crépuscule tombe; les quais, où l'on commence à allumer les becs de gaz, sont plongés dans une demi-obscurité. Je traverse le nouveau pont qui relie la gare à la ville, et, une fois arrivé au quai des Gravières, je
me dirige, encore à moitié hésitant, vers la maison des Mouginot-Péchoin. J'écoute comme une voix amie le lointain bouillonnement de la rivière sous les arches du pont Notre-Dame et la fraîche palpitation du feuillage des peupliers; je travers t le noir et nauséabond passage du Corpsde-1'Huis. Me voici rue du Bourg. Presque tous les magasins sont fermés; le quartier, semble sommeiller dans la pénombre. Seule, l'officine de mon oncle Victor jette sur l'obscurité du trottoir le flamboiement de son gaz et la lumière colorée de ses bocaux bleus et jaunes.
Près delà porte, mes hésitations augmentent. — « Rien ne presse, » me dis-je... Et, pour gagner du temps, je m'objecte à moi-même que les Mouginot-Péchoin sont sans doute à table, et qu'il est plus convenable d'attendre qu'ils aient fini de manger. En tombant chez eux au milieu de leur souper, j'aurais trop l'air d'un meurt-de-faim qui a précisément choisi l'heure du repas pour se montrer. Je me décide donc à me promener devant la pharmacie, en me contentant d'y jeter de furtifs coups d'oeil. La rue est quasi déserte, et, d'ailleurs, peu m'importe. l'attention des voisins; j'ai pris du corps depuis mon départ de Villotte et me sens suffisamment transformé pour ne pas craindre d'être reconnu. Tout en flânant devant l'officine, je puis à mon aise épier ce qui se passe dans l'intérieur.
Oui, ils sont à table. Comme l'air est très chaud, on a ouvert la glace du vasistas qui donne sur la pharmacie, et, par cette ouverture, je vois distinctement tout un coin de la salle à manger, éclairée par une lampe à abat-jour vert. J'aperçois le profil sec de Mme Mouginot-Péchoin, le gros nez d'Aristide et les bras gesticulants de l'avocat Jacobi, qui pérore sans doute comme d'habitude. La physionomie des choses et des gens est restée la même. On dirait que c'est hier que j'ai quitté Villotte avec Arsène Camus et que nous sommes allés ensemble à Trémont. La pharmacie a toujours son aspect froidement méthodique : les substances médicamenteuses occupent les mêmes travées, où elles sont rangées suivant leur nature. Je reconnais le rayon des alcoolatures, celui des fleurs séchées et celui des fruits secs, où j'allais parfois chiper des dattes et des jujubes; je retrouve les bocaux de faïence aux formes d'urnes funéraires, où l'on met les pommades et les onguents. Les hôtes delà maison non plus n'ont pas changé. 11 me semble que si j'entrais en ce moment dans la salle, j'y serais accueilli par les mêmes sarcasmes de Mme Mouginot-Péchoin, les mêmes méchants rires d'Aristide, les mêmes prétentieux sermons de M. Jacobi. Ce serait pis encore, probablement, car la façon dont je me suis sauvé de Jeand'heurs, le fait de m'être inféodé a Scipion Mouginot, l'annonce