‹ L'oncle ScipionChapitre 4 sur 4 · ■■TU · texte numérisé non relu

■■TU

des nouvelles cacades de mon oncle, n'ont pas dû prédisposer les gens de la pharmacie en ma faveur. A peine puis-je compter sur l'indulgence de la vieille Mm? Péchoin? En supposant qu'on daigne me rendre ma place au feu et à la table, on ne tuera certes pas le veau gras pour moi et on me fera payer cher mon pardon. Je pressens les coups de boutoir de l'oncle Victor, les ricanements d'Aristide, les enfilades de proverbes de l'avocat Jacobi. Je me connais: je ne supporterai pas avec résignation leurs reproches ironiques, la bile me montera au nez, je répliquerai et tout sera à recommencer. Franchement, pour en arriver à un pareil dénouement, est-ce bien la peine de franchir le seuil de cette maison inhospitalière? Mon intraitable amour-propre dit non, et je reste sur le trottoir, ballotté entre le pour et le contre. A ce moment, un client entre dans l'officine et mon oncle Mouginot-Péchoin sort pour le servir. Son visage est encore plus flegmatique, sa bouche plus chagrine et son œil plus dur. Il jette un froid regard du côté de la porte. On croirait qu'il me flaire et qu'il s'apprête à me crier : « Tu ne seras jamais qu'un cancre ! »

L'idée d'aborder ce terrible oncle Victor fait décidément pencher la balance vers la négative. — ce Non, je n'entrerai pas! » — Brusquement je tourne les talons, et pressant le pas, comme si j'avais peur d'être poursuivi, je

me hâte de quitter la rue du Bourg et de regagner mon hôtel.

En rentrant, je me fais servir un modeste souper, et, tout en mangeant mon veau froid, je réfléchis au parti que je dois prendre. — Puisque je suis revenu au pays et que je répugne à réintégrer le domicile de mon oncle Victor, il ne me reste plus qu'un refuge: Jeand'heurs. Là, du moins, je trouverai de bons amis. Si j'ai à souffrir dans ma vanité en recourant à eux après avoir d'abord dédaigneusement repoussé leurs avances, je suis sûr de leur indulgente affection, et de ce côté je n'aurai pas de mortifications à subir. — Oui, demain, dès l'aube, j'irai de mon pied léger à Jeand'heurs. — Séance tenante, je règle ma dépense avec le patron de l'hôtel; je le prie de conserver ma malle en dépôt pendant quelques jours et, après avoir dormi six heures d'affilée, le lendemain au fin matin je gravis la route qui mène aux bois de la ville haute.

Jusque-là l'enfièvrement de l'arrivée, les préoccupations de ma rentrée chez les Mouginot- Péchoin m'ont gâté les joies du retour. Mais maintenant je goûte à plein cœur le plaisir « de tout revoir et de tout reconnaître. » J'écoute d'une oreille charmée les cloches sonnant l'angélus avec leurs voix d'autrefois; je salue d'un regard ami les antiques façades sculptées des logis de la haute ville. Quand je pénètre dans les

bois, où les oiseaux printaniers n'ont pas encore cessé leurs chansons, la musique des rossignols et des fauvettes de chez nous me donne un renouveau de gaieté et d'entrain.

La forêt sent bon; l'odeur des chèvrefeuilles sauvages s'y mêle à la pénétrante haleine des aspérules, et ces arômes du terroir natnl me semblent cent fois plus cordiaux que tous les parfums des bouquets de Nice. Les hêtres et les charmes aux fraîches et jeunes verdures ont une physionomie fraternelle et tendre que je n'ai jamais trouvée au dur feuillage persistant des chênes verts et des caroubiers de la Corniche. Ici, je me sens foncièrement chez moi. — Parvenu à la lisière du taillis, j'aperçois tout à coup la plaine de Combles et de Véel, onduleuse au lever du soleil, étalant sous une lumière blonde ses cultures multicolores. Les seigles frissonnants ont des houles d'un vert argenté ; les trèfles incarnats se déroulent comme un tapis de pourpre; les luzernes bordent d'une bande foncée l'or éblouissant des colzas. Au-dessus de cette mer de plantes céréales ou fourragères, dans le ciel couleur de perle où elles demeurent invisibles, les alouettes par centaines chantent, et, de même que la rosée matinale rafraîchit les végétations éparses, une rosée de larmes mouille mes yeux, et me rafraîchit le cœur.

Voici Trémont qui s'éveille au susurrement de

ses eaux courantes. Voici Renesson avec sa filature, résonnante du bruit des bobines, etvoia le chemin noir de crasses de fer qui mène aux forges de Jeand'heurs. Je traverse le parc du château, où tout repose, où les marronniers touffus entre-croisent leurs ramures au-dessus de )?. Saulx somnolente. Plus qu'une centaine de pas et je rencontrerai le sentier qui franchit le porche de la papeterie. Mon cœur saute dans ma poitrine, tandis qu'une sourde honte me prend à la pensée d'être obligé d'avouer mes humiliants déboires.

J'entends le bouillonnement des écluses et le chant des coqs de la basse-cour. De nouveau, une fièvre d'impatience m'empoigne, et je cours jusqu'à l'entrée du porche, où l'aboiement des chiens du cousin Delorme m'accueille comme un intrus.

Attirée par le tapage de la meute, une claire forme féminine s'avance sur le perron. — Il n'y a pas à s'y tromper : c'est ma cousine Zélie. — Ses mains semblent serrer avec force la balustrade d'appui, comme si elle avait un éblouissement ; puis elle demeure immobile et paraît se demander quel est cet étranger qui entre dans la cour. Pourtant elle a de bons yeux et doit m'avoir reconnu de même que je l'ai reconnue. Cette impassibilité de Zélie me déconcerte, et je m'arrête hésitant... Alors elle se retourne vers le ves-

tibule de la maison et je l'entends crier d'une voix étranglée par l'émotion :

— Papa, venez vite!... C'est Jacques!

Un instant après, je serre les mains du cousin Deiorme. qui a dégringolé précipitamment les marches. Il m'entraîne vers le perron où Mme Deiorme, en camisole, est accourue à côté de sa fille.

— Te voilà donc, vagabond, s'exclame gaiement le cousin; allons, embrasse tes cousines!

J'obéis, encore tout ému; je baise les joues de Mme Deiorme, puis celles de Zélie, qui est devenue pâle et qui murmure:

— C'est toi, enfin!... Oh! que je suis contente !

— Tu arrives à point, reprend M. Deiorme ; nous sommes en train de casser une croûte et tu vas prendre un acompte sur le dîner...

Il me pousse dans la salle à manger, mais avant de m'attabler je veux en deux mots l'instruire de ma situation, et je murmure, d'une voix embarrassée :

— Cousin, vous aviez raison il y a deux ans... Les choses ont mal tourné, et je vous reviens comme l'enfant prodigue...

— C'est bon, interrompt-il, je m'en doute!... Mets-toi à table d'abord et mange... Nous causerons ensuite.

^P/W-^ PR^S déjeuner, nous avons longuement y^/^AV causé, M. Delorme et moi, en arpen- ^^£é^ tant, dans le jardin, l'allée de groseilliers que borde la Saulx. Je lui ai conté le voyage à Nice, la prospérité et la décadence des Jardins d'oirmide, la mort de ma petite amie et la fuite de Scipion Mouginot. Il m'a écouté sans m'interrompre; puis quand j'ai eu fini :

— Rien de tout cela ne m'étonne, a-t-il dit en haussant les épaules; lorsque je vous ai visités rue de Condé, j'avais déjà prévu que les magnifiques entreprises de ton oncle tourneraient en eau de boudin. C'est pourquoi je voulais te ramener avec nous, mais tu avais encore les yeux pleins de la poudre qu'y avait jetée cet embobelineur de Scipion et tu en étais éberlué. En

somme, il n'est pas mauvais que les événements se soient chargés de te désaveugler. Pour nous éclaircir la vue, notre propre expérience vaut mieux que les sermons et les avertissements d'autrui. Tu as fait de bonne heure une école qui te rendra moins prompt à lâcher désormais la proie pour l'ombre. Le gagne-pain que j'ai à t'offrir est des plus modestes... Ton emploi à la papeterie consistera à surveiller le triage des chiffons, et de temps en temps tu m'aideras dans ma correspondance. Ça n'est pas brillant, mais tu mettras ainsi peu à peu la main à la pâte, et, comme tu es intelligent, tu deviendras au bout de quelques années un bon contre-maître... Cela te va-t-il?

Je m'empresse de remercier le cousin Delorme, en l'assurant que je suis revenu de mes idées de gloriole et tout disposé à gagner honnêtement ma vie.

— Affaire entendue, reprend-il; ce soir j'écrirai à M. Mouginot-Péchoin afin de lui annoncer le départ de Scipion et ton installation à la papeterie. Puis, comme tu as dix-huit ans sonnés, nous adresserons une requête au juge de paix de Viilotte pour obtenir ton émancipation... Dès demain tu débuteras à l'atelier; mais avant de faire peau neuve et de commencer ton nouveau métier, retiens ceci pour ta gouverne. Primo, dans la vie il n'y a pas de bonne ou de mauvaise chance, et la déveine n'est qu'un mot dont on se sert pour déguiser ses

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propres malfaçons. Ce n'est pas la destinée qui fait l'homme, mais l'homme qui fait sa destinée, comme l'araignée tisse sa toile. Deuxièmement, ce qu'on gagne en vitesse on le perd en force, et ceux qui, à l'exemple de ton oncle Scipion, rêvent de gros succès arrivant comme par miracle, sont des dupes ou des farceurs. On ne réussit que par de patients efforts répétés chaque jour. Mets-toi bien dans la tête que les fortunes qui poussent en une matinée, ainsi que des champignons, ne sont pas de durée... A présent, va retrouver tes cousines, et repose-toi bien aujourd'hui pour travailler demain de meilleur cœur...

En quittant ce brave homme, je me sens tout ragaillardi et réconforté. Je rentre au logis et je me réinstalle dans ma chambrette d'autrefois, qui a été aérée et aménagée comme par enchantement. Devant la fenêtre ouverte, les ramures des grands arbres du parc se balancent pour me souhaiter la bienvenue; sur la table, un gros bouquet de roses paysannes, apporté par Zélie, trempe dans un vase de grès et emplit la pièce d'un réjouissant parfum d'été. En descendant pour le dîner de midi, je suis rejoint par ma cousine, qui a quitté sa camisole du matin pour revêtir, une robe de toile, et je suis étonné de lui trouver une grâce et un éclat auxquels je ne m'attendais guère. L'adolescente à l'allure gauche,

aux toilettes démodées et criardes, a fait place à

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une robuste jeune fille se mouvant avec aisance dans un vêtement simple, qui met en valeur la souplesse de la taille, le ferme modelé des épaules. Ses cheveux châtains, arrangés sans prétention, frisent en mèches rebelles sur son front et accompagnent harmonieusement sa physionomie ouverte, son teint légèrement semé de rousseur et ses yeux bleus très purs.

Elle se place à côté de moi, me sert les meilleurs morceaux et s'évertue à force de bonne humeur à me dérider et à me mettre à l'aise. Sitôt qu'on a pris le café, elle coiffe un chapeau de paille cousue et, se tournant vers moi :

— Si tu n'es pas trop fatigué, dit-elle avec un sourire, nous irons revoir nos promenades d'autrefois,

J'accepte avec grand plaisir, et, après avoir traversé le petit village de Lisle-en-Rigault, nous remontons la rivière jusqu'à Ville-sur-Saulx. Nous suivons d'abord un chemin de halage, entre des berges fleuries de salicaires roses et des champs de blé bruissants d'insectes. Cà et là des aulnes et des bouillées de saules versent un peu d'ombre sur le sentier; à travers leur léger feuillage, que retroussé le moindre coup de vent, nous voyons reluire la rivière, qui coule lentement sur un fond d'herbes vertes. Une éblouissante lumière argentée s'épand sur la plaine semée de villages, où l'on voit briller de loin en loin les ardoises d'un

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clocher. Des vols de pigeons ramiers passent en tournoyant au-dessus des cultures et vont s'abattre sur le coteau d'en face, où un bois taillis tache d'un bleu noir tout un pli de la vallée ensoleillée. J'embrasse d'un regard ému ce modeste paysage de chez nous, et il me semble retrouver de vieux amis.

— N'est-ce pas, s'exclame Zélie qui m'examine à la dérobée, n'est-ce pas que rien n'est changé?... On dirait que c'est hier que tu as quitté Jeand'heurs...

— Le pays est resté le même, cousine, mais il y a néanmoins du changement ici... Depuis mon départ, tu as joliment grandi et embelli.

— Tais-toi, flatteur !... Je me connais, et je ne suis pas assez sotte pour me croire belle... Je ne vais pas à la cheville de ta petite amie Alice!

Je regarde Zélie avec une expression de surprise attristée; son père n'a pas encore eu le temps de lui apprendre mes dernières aventures et le funèbre événement qui a clos mon séjour dans le Midi. Je baisse la tête et je réponds d'une voix assourdie :

— Tu n'avais été que trop clairvoyante, cousine... Alice avait une maladie de poitrine, et elle est morte.

— Ah! mon Dieu... Pardon, si je t'ai fait de la peine, Jacques !

Je la regarde de nouveau, pour chercher dans

ses yeux cette compatissante sympathie qui est la consolation des affligés ; je suis étonné, presque choqué de n'y pas trouver l'apitoiement sur lequel je comptais. Certes, Zélie est trop bonne ">our accueillir ma communication par une froide indifférence, mais, d'un autre côté, elle est trop franche pour feindre un sentiment qu'elle n'éprouve pas; et a travers les efforts qu'elle tente pour prendre une figure condoléante, je crois entrevoir une rapide lueur de satisfiction. — Je n'y comprends rien ; j'imagine que si elle n'est pas suffisamment émue, c'est que je lui ai annoncé trop sèchement cette perte dont mon cœur saigne encore, et alors je lui conte les plus touchants détails de la maladie et de la mort d'Alice. Je lui parle d'abord de nos espérances de guérison, je lui explique comment Mlle Saintot s'était reprise à aimer la vie, et quels succès avaient eus dans le monde de Nice la beauté et les bouquets de « la petite madone. » Je fais un tableau navrant des derniers jours de cette pauvre enfant qui ne voulait pas mourir; je n'ai garde d'omettre l'épisode de la branche de pêcher, ni mes visites quotidiennes au cimetière du château. Je ne taris plus; je ne m'aperçois pas que Zélie m'écoute avec impatience, et que, pendant ma narration, ses doigts déchirent nerveusement une tige de blé arrachée à un champ voisin.

Elle a brusquement rebroussé chemin, et lors-

que enfin j'ai achevé mon histoire, ma cousine conclut en soupirant :

— Assurément, c'est triste de partir si jeune; mais en mourant, elle a eu du moins la consolation d'être bien aimée jusqu'au bout.

— Oh! oui, bien aimée! m'écriai-je avec conviction. — Puis j'ajoute comme si je n'en avais pas dit assez : — Et je l'aime bien encore!

Zélic tourne obstinément la tête du côté de la rivière. Elle ne répond rien, et nous rentrons silencieusement à la maison.

En avouant ingénument à ma cousine que la chère petite morte occupe toujours ma pensée, je n'ai pas exagéré. La perte d'Alice m'endeuille le cœur comme au premier jour; je vois constamment sa pâle figure amaigrie et ses yeux bruns agrandis par la fièvre; je l'entends m'exprimer d'une voix angoissée son ardent désir de vivre, et je ne puis m'accoutumer à l'idée que nous ne nous retrouverons plus en ce monde. Ma tendresse posthume pour la petite fée envolée distrait mon attention pendant les premières journées de mon apprentissage à la papeterie, et m'expose à d'affectueuses remontrances de la part du cousin Delorme. Peu à peu, cependant, mon amour-propre triomphe de mes dégoûts. Je neveux pas paraître inférieur à ma tâche; j'ai à cœur de gagner consciencieusement k salaire qu'on me donne, et j'impose silence aux regrets

qui m'empêchent de me consacrer tout entier à ma besogne. — Ce n'est pas une mince affaire de surveiller le triage des matières destinées à la pâte du papier; il faut tenir la main à ce que les trieuses, par négligence ou dans une intention de fraude, n'additionnent pas de chiffons de coton les chiffons de toile réservés à la confection du papier de fil, et ce n'est pas trop d'une constante attention pour prévenir les erreurs ou les abus. Au bout de quelques semaines, l'acharnement avec lequel je remplis ma tâche détourne forcément mon esprit de ses préoccupations funèbres. Le travail est le plus puissant des consolateurs; je n'ai pas oublié la petite Alice, mais mon chagrin s'est insensiblement assoupi; lorsque je pense à elle maintenant, ma tristesse est remplacée par une rêverie mélancolique, pareille à celle que nous met dans l'âme la sonnerie des cloches, le soir, à la campagne...

Avec le travail, ce qui contribue le plus efficacement à l'apaisement de mon chagrin, c'est le voisinage de ma cousine Zélie. La grâce robuste et la bonne humeur de Mlle Delorme agissent sur moi comme l'air salubre des montagnes sur un convalescent anémié par un trop long séjour dans sa chambre de malade. Plus je vis assidûment auprès de Zélie, plus je suis pris par la vivacité de son esprit, par la franchise de son caractère et le charme tout particulier de ses traits

expressifs. Elle n'est pas belle dans le sens conventionnel du mot; mais, si son visage est irrégulicr, il se dégage de ses yeux bleus une lueur spirituelle qui séduit sans troubler. Elle a la beauté de tout ce qui est sain et intelligent. La loyauté de son âme, la verdeur de son esprit se manifestent dans le rayonnement de son regard et l'éblouissant sourire de ses lèvres. — Il se produit alors un singulier phénomène : à mesure que l'image d'Alice s'atténue, la vivante personnalité de Zélie prend une place plus importante dans mes préoccupations. Six mois ne se sont point écoulés depuis mon installation à Jeand'heurs, et je m'aperçois tout à coup que mon amitié d'enfant pour ma cousine s'est transformée en une affection plus tendre et plus sérieuse.

En même temps que je constate cette progressive transformation, je suis pris d'un anxieux scrupule. Je sens que je deviens amoureux de Zélie, et je me demande si cet amour ne va pas m'exposer à de douloureux déboires. Orphelin, simple ouvrier de fabrique, recueilli par bonté chez les Delorme, ai-je le droit de jeter les yeux sur la fille de la maison? Je suis pauvre et trop jeune pour songer à m'établir; en supposant que je parvienne plus tard à une position moins modeste et plus lucrative, il se passera des années, et d'ici là ma cousine sera certainement mariée. Dans ces conditions, je m'estime presque cou-

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pable de me mettre de pareilles idées en tête. Je me reproche amèrement ma folie, qui ne peut aboutir qu'à me causer de nouveaux chagrins et à me faire congédier, si M. Delorme vient à s'en apercevoir... Mais, quand on a dix-neuf ans, les plus solides arguments de la raison ne peuvent rien pour comprimer l'éclosion de ces sentiments tendres qui nous montent au cœur, comme la sève dans les arbres au mois d'avril. Tout ce que je puis obtenir de moi-même, à force de volonté, c'est de me contraindre, afin que Zélie ne devine pas mon secret.

Hélas! je pourrais me dispense- de cette contrainte, car elle ne paraît se douter de rien. Elle se montre toujours cordiale et affectueuse, mais avec une nuance de réserve que je ne lui connaissais point. Dans les rares promenades que nous nous permettons, le dimanche, nous n'avons plus ces épanchements intimes ni ces franches familiarités qui caractérisaient nos tête-à-tête avant mon départ pour Paris, et même, depuis, nos causeries chez Scipion Mouginot. — Si j'étais plus perspicace, je comprendrais que c'est peutêtre le maladroit aveu de mon culte rétrospectif pour Alice qui a refroidi Zélie. Je me demanderais si cette subite réserve n'a pas précisément pour cause le dépit qu'ont fait naître mes préférences posthumes pour cette petite fée défunte, dont ma cousine a toujours été jalouse. — Mais

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je ne vois rien, je ne comprends rien, offusqué que je suis par mes scrupules, mes timidités et mes chimères.

Un matin de mai, le hasard d'une promenade nous a conduits dans le taillis arrosé par une source où jadis, aux vacances, j'ai été pincé par un oiseau que j'avais enlevé de la raquette, et où Zélie est venue si gentiment à mon aide. — Justement des pinsons sifflent dans le fourré, les feuilles des noisetiers commencent à se déplier, et une verte odeur de printemps parfume l'air. Je reconnais l'endroit, et, me tournant vers ma cousine, qui se penche distraitement au-dessus de la source :

— Nous sommes déjà venus ici, cousine, dis-je. Vous en souvenez-vous ?

(Depuis que je suis employé à la papeterie, et surtout depuis que je me suis aperçu de la transformation de mes sentiments, j'ai cessé de tutoyer Zélie, sans me douter que cette brusque altération de nos anciennes habitudes a encore contribué à la blesser.)

— Il se peut, répond-elle en rougissant; nous sommes allés un peu partout, pendant les vacances que vous avez passées à Jeand'heurs, et cet endroit-ci ne me rappelle rien de particulier.

— C'est pourtant ici que nous avons pris un geai à la raquette et qu'il m'a coupé le doigt

d'un coup de bec... Je n'ai pas oublié la façon dont vous avez pansé ma blessure.

— Je ne vous croyais pas si bonne mémoire, réplique-t-elle avec une certaine âpreté; à présent nous ne tendons plus aux petits oiseaux, et vous ne serez plus exposé à ce que cet accident se renouvelle...

En même temps elle a tourné les talons et quitté le taillis d'un air boudeur.

Tout en la suivant sans souffler mot, je cherche à commenter le sens de sa réponse, et naturellement je l'interprète de la façon qui peut m'être le plus défavorable. — Assurément elle a voulu me faire comprendre que l'intimité d'autrefois est bien finie, et que je dois oublier notre ancienne camaraderie pour ne plus penser qu'à la distance qui nous sépare actuellement. Ces réflexions enracinent encore davantage ma résolution de dissimuler soigneusement ce que j'éprouve. Et ainsi, elle s'enfermant dans sa réserve affectée, moi me mettant l'esprit à la torture pour paraître autre que je ne suis, nous aggravons comme à plaisir le malentendu qui met un mur de glace entre nous.

Pendant ce temps, les semaines, les mois, les années s'écoulent avec une tranquille monotonie, sans amener de notables changements dans notre patriarcale existence. Pour me distraire de mes peines de cœur, je travaille avec une sorte de

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rage, et, à force de ténacité, j'arrive à me mettre complètement au courant de la manutention de l'usine. M. Delorme est content de moi, et, le soir où j'atteins ma vingt et unième année, tandis que nous célébrons ma majorité en vidant, à dîner, une bouteille de vin vieux, le cousin m'annonce que l'un des contre-maîtres devant quitter la fabrique, il m'a choisi pour le remplacer.

— A partir de demain, me dit-il, tu toucheras quinze cents francs par an; ce n'est pas le Pérou, et tu avais des appointements plus élevés aux Galions de Castro, mais ici, du moins, tu seras payé autrement qu'en paroles... Et maintenant, Jacques, buvons à tes vingt et un ans et à ton avenir!

Nous trinquons tous, et, pour la première fois depuis longtemps, lorsque mon verre choque celui de Zélie, je surprends dans les yeux de ma cousine une lueur attendrie qui pénètre doucement en moi et me réchauffe plus encore que le vieux bourgogne du cousin.

Zélie touche à sa dix-neuvième année. Elle devient de plus en plus aimable et avenante, sans le moindre grain de coquetterie. Aussi, comme elle est fille unique, comme elle est renommée pour sa bonne mine, sa bonne tenue et ses qualités sérieuses, les partis ne tardent pas à se montrer à la papeterie. A ma grande surprise et à ma non moins grande satisfaction, elle les

refuse tous, l'un après l'autre, sous de spécieux prétextes.

— Celui-ci est gauche, ridicule, et ne sait que faire de ses mains; celui-là a l'air suffisant et s'est permis de l'embrasser dès la première visite; un troisième est capitaine, et elle a juré de ne jamais épouser un militaire. — Ce qui m'étonne surtout, c'est que le cousin Delorme, loin de paraître pressé d'établir sa fille, ne la contre-carre nullement et rit tout le premier du sans-façon avec lequel elle se débarrasse de tous ces prétendants. A chaque refus, je respire plus à l'aise; je me dis que c'est autant de gagné, et un faible espoir, frêle comme un germe de plante, commence à verdoyer dans mon cœur.

Un matin d'hiver, au moment où nous nous attablons pour le repas de midi, le piéton entre et remet à M. Delorme son courrier. Parmi les lettres et les circulaires, une enveloppe bordée de noir attire tout d'abord l'attention du régisseur. Il la décacheté, la lit rapidement, puis me la passant :

— Diantre ! s'écrie- t-il, voilà une triste nouvelle qui nous arrive au moment de manger la soupe... Jacques, ton oncle Mouginot-Tupin est mort d'une fluxion de poitrine. Tu le connaissais peu, et son décès ne creusera pas un grand vide; mais enfin c'était ton oncle, et il faut observer les convenances. Les obsèques sont pour demain;

on attellera la voiture dès le matin, et nous irons à Villotte lui rendre les derniers devoirs.

En effet, la nouvelle de la disparition de cet oncle à peine entrevu ne me cause qu'une médiocre émotion. Du plus loin que je me le rappelle, je le vois toujours mâchant des pâtes de jujube et ne s'interrompant que pour me rabrouer. Aussi est-ce avec une stoïque tranquillité que nous continuons notre dîner.

— Au fait, reprend le cousin en servant le bouilli à la ronde, Palamède Mouginot n'a point d'enfants et tu hériteras peut-être, Jacques!

— Je ne crois pas, cousin Delorme; mon oncle aura certainement testé en faveur de sa veuve.

— Mme Mouginot, née Tupin des Anglecourts!... Une maîtresse femme, qui porte la culotte, comme on dit chez nous.

— Oui, il n'avait d'yeux que pour elle, et elle lui avait fait prendre les Mouginot en grippe... Aussi je ne me leurre pas de ce côté, et franchement, mon cousin, je me trouve suffisamment heureux comme je suis.

— Tant mieux, mon camarade!... D'ailleurs., tu as peut-être raison... Il ne faut pas chausser trop tôt les souliers d'un mort.

Le lendemain, au coup de dix heures, nous arrivons à la ville haute, devant la maison mortuaire, fastueusement drapée de noir, et nous

entrons dans un salon très sombre où s'entassent les parents et les amis du défunt. Ma tante Mouginot-Tupin, enveloppée de longs crêpes de deuil, se lève avec lenteur pour accueillir les personnages de marque, puis retombe en sanglotant sur son fauteuil. Le cousin Deiorme et moi, nous devons nous contenter d'un cérémonieux signe de tête à peine perceptible. A côté de sa belle-sœur, mais sans manifester un chagrin excessif, ma tante Mouginot-Péchoin se tient rigide et austère dans sa robe de mérinos noir. Là encore, nous récoltons un salut glacial, et nous nous rangeons, non sans un certain embarras, près de l'oncle Victor, dont la face marmoréenne ne bouge pas, et qui feint d'être trop absorbé par ses réflexions pour nous apercevoir. Décidément on nous bat froid. L'annonce de l'arrivée du clergé vient à propos nous tirer de cette situation gênante. Nous descendons à la suite du cercueil et nous plaçons derrière l'oncle Victor, en tête du cortège qui se rend à l'église.

Mme Mouginot, née Tupin des Anglecourts, a bien fait les choses : les trois paroisses assistent au service; les enfants de l'hospice, ensoutanés, et cierge en main, défilent en haie ; la nef est tout étoilée de luminaires, et l'orgue accompagne en sourdine la psalmodie des chantres. On sent que la veuve, ayant la certitude d'hériter de tout, a résolu de ne lésiner sur rien pour les

obsèques de son mari. Pourtant, à la sortie du cimedère, après un discours interminable de l'avocat Jacobi, je vois Me Lespaillandel, le notaire de la ville haute, s'approcher de l'oncle Victor d'un air confidentiel. Un mystérieux colloque a lieu entre eux; ils appellent le cousin Delorme et confèrent gravement ensemble.

— Il parait qu'il y a du nouveau, chuchote M. Delorme en me rejoignant; ton oncle Palamède a laissé un testament, et nous sommes convoqués pour deux heures au domicile mortuaire.

A l'heure indiquée nous rentrons dans le salon tendu de verdures et dont on a légèrement entre-bâillé les volets. Nous y trouvons le notaire et mon oncle Victor en tête-à-tête avec la veuve. Celle-ci a rejeté ses voiles en arrière, et sa figure hautaine exprime une désagréable déception. Elle se plaint aigrement du manque de confiance de « son pauvre Palamède, » et nous apprenons que M. Mouginot-Tupin a fait, à l'insu de sa femme, un testament mystique déposé en l'étude de Me Lespaillandel, mais que, d'après les volontés du défunt, ce testament ne pourra être ouvert qu'en présence de ses frères ou de leurs représentants. Bref, on décide que Scipion Mouginot étant absent et son adresse inconnue, on se mettra en quête de sa résidence actuelle, et que les choses devront rester en l'état jusqu'à son arrivée.

tn effet, quelques jours après, on peut lire à la quatrième page de tous les grands journaux l'insertion suivante:

ce M. Scipion Mouginot, domicilié en dernier lieu à Nice, rue Saint-François-de-Paule, est prié de se présenter dans le plus bref délai, soit en personne, soit par un mandataire régulier, en l'étude de Me Lespaillandel, notaire à Villotte, pour assister à l'ouverture du testament de feu Palamède Mouginot-Tupin, son frère, décédé le 12 janvier 1S62. »

— Hé! hé! me dit le cousin Delorme en lisant cette annonce, qui eût cru ce sournois de Palamède capable d'un pareil tour?... La veuve est dans ses petits souliers et se demande ce que signifie une pareille cachotterie... La succession monte, à ce qu'il paraît, à près de deux cent mille francs... Si tu avais là-dedans ton tiers, saistu, Jacques, que ce serait une fameuse aubaine?

Deux mois se passent sans que mon oncle Scipion donne signe de vie, et nous avons grand'peur que le malheureux ne soit mort lui-même obscurément au fond de quelque cité du Nouveau- Monde. Un soir de mars, par un temps fort pluvieux, tandis que nous attendons le souper en nous chauffant autour du poêle, un coup de cloche retentit, les chiens aboient rageusement, et l'on prévient M. Delorme qu'un homme est là qui demande à lui parler.

— Fais-lc entrer, dit le cousin à Zélie.

La porte se rouvre et livre passage à un étranger barbu et assez mal accoutré, autant que nous en pouvons juger dans la pénombre de la salle insuffisamment éclairée.

— Mes chers amis, crie une voix dont le timbre me fait tressauter, c'est moi!... Jacques, mon enfant, dans mes bras, sur mon cœur!

— Mon oncle Scipion!...

Il tend vers nous ses mains agitées. M. Delorme reste froid, et moi-même je réponds sans grand empressement à l'étreinte avunculaire.

Je ne sais «pas s'il a trouvé le filon aux États- Unis, mais il n'a pas du tout la mine d'un oncle d'Amérique. Son veston couleur d'amadou est usé jusqu'à la corde, son feutre recroquevillé ressemble à une loque et ses bottes ont des empeignes piteuses. Il remarque le médiocre enthousiasme de notre accueil, mais il ne se déconcerte pas trop. S'il n'a pas trouvé la fortune dans le Nouveau-Monde, du moins il n'a pas perdu son bel aplomb II s'avance dignement vers le poêle, salue galamment Mme Delorme et Zélie; puis, s'adressant au cousin, il lui dit de sa voix melliflue:

— - Monsieur Delorme, je viens chez vous comme Thémistocle chez Artaxerxès, roi des Perses... J'ai traversé deux fois l'Atlantique, j'ai essuyé les tempêtes de l'adversité et les bourras

ques de l'océan, mais rien n'a ébranlé mon courage ni abattu mon espérance. Je serais encore là-bas, sur la brèche, si je n'avais appris que ma présence était utile à ma famille... J'ai laissé en suspens de magnifiques projets; j'accours, pauvre mais sans reproche comme toujours, et ma première visite est pour vous.

— J'en suis fort honoré, réplique brièvement M. Delorme, mais pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêté tout d'abord à Villotte?... N'avez-vous pas reçu avis du décès de votre frère Palamède?

— Si fait, j'ai lu dans le ZKjw-Tork Herald l'annonce du notaire Lespaillande^ et j'ai pris immédiatement le paquebot... Mais je tenais à vous remercier de l'hospitalité provisoirement accordée à mon neveu... J'ai voulu serrer dans mes bras ce cher enfant!...

Nouvelle accolade, nouvelle pression contre le veston amadou; puis mon oncle, sans se démonter, s'assied et applique contre le poêle ses semelles fumantes.

— Puisque vous voici à Jeand'heurs, monsieur Scipion Mouginot, reprend froidement M. Delorme, nous ferons en sorte de vous y donner un gîte... Vous arrivez juste au moment où nous allions souper, et ma femme mettra un couvert de plus, voilà tout... Sait-on du moins à Villotte que vous êtes de retour?

— - Oui, repart négligemment Scipion, j'ai

prévenu, en passant, Me Lespaillandel, et l'ouverture du testament est fixée à après-demain.

— Tant mieux; nous serons enfin fixés sur les dispositions de feu Palamède... Hé! hé! monsieur Scipion, si vous alliez hériter, tout de même, cela vaudrait mieux que les galions de Castro et vous ne seriez plus obligé de chercher un nouveau filon!...

— Le nouveau filon, je l'ai trouvé! s'exclame Scipion en se redressant, et, si j'hérite, l'argent de la succession me servira à l'exploiter... Je ne mourrai pas sans avoir donné ma mesure... J'ai une idée qui vaut de l'or, et c'est pour en causer avec Jacques que je suis venu tout droit à Jeand'heurs...

Oh ! le regard à la fois effrayé et féroce que Zélie lance à Scipion Mouginot!... Si les yeux bleus de ma cousine possédaient la vertu d'une pile de Volta, l'oncle Scipion n'aurait plus la peine d'exploiter son filon : il tomberait foudroyé

îq6 l'oncle SCIP ION

=^'e lendemain matin, mon oncle Scipion ^$i a désiré visiter la papeterie.

t^k Nous l'avons donc promené à travers l'usine, lui montrant nos cuves, nos cylindres et la nouvelle machine, achetée à l'Exposition de i8yf et dont M. Delorme est si fier. - — Scipion a examiné notre outillage avec une complaisance un peu dédaigneuse. Quand nous sommes entrés dans les magasins, il a poussé du bout de sa botte un ballot de chiffons et a demandé négligemment :

— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans?

— Mais, a répondu le cousin, ce sont les chiffons destinés à la mise en pâte.

Scipion Mouginot nous a regardés avec un air de douce pitié :

rONCLE SCIPION 297

— Comment! s'est-il écrié, vous fabriquez encore votre papier avec des chiffons?

— Mon Dieu, oui, monsieur Mougmot ; c'est le seul moyen que je connaisse d'obtenir des produits de bonne qualité.

— Mais vous êtes en arrière de cinquante ans!... Le papier de chiffon, c'est l'enfance de l'art!... Si vous le voulez, monsieur Delorme, je

'ous donnerai, moi, un procédé pour fabriquer jn papier admirable avec des matières d'un bon narché inouï. Et alors, en modifiant légèrement fotre outillage, vous réaliserez des bénéfices énormes...

— Non, grand merci, a répliqué sèchement le cousin ; nous unions mieux gagner moins et fabriquer des produits qui nous font honneur.

Scipion avait bonne envie, néanmoins, de poursuivre sa démonstration; mais en observant l'énergique fermeté du front têtu de M. Delorme, il a compris sans doute qu'il perdrait son temps, il s'est contenté de hausser les épaules, et nous avons quitté l'usine.

L'après-midi a été employée à remédier à la toilette négligée du voyageur er à le mettre en état de se présenter dignement dans le salon de Mme Mouginot-Tupin. Je l'ai conduit à Trèmont, où le perruquier du village a donné de vigoureux coups de ciseaux dans sa barbe américaine;

298 l'oncle sci r: on

on lui a rasé le menton et les lèvres, rafraîchi les cheveux; M. Delorme lui a prêté un veston, un gilet et un pantalon noirs, que l'industrieuse cousine Delorme s'est.chargée de mettre au point, et le jour d'après, nous sommes partis en carriole pour Villotte.

Quand nous avons pénétré dans le luxueux salon des Mouginot-Tupin, nous nous sommes trouvés en présence du notaire, de l'oncle Victor et de la veuve, cérémonieusement assis autour de la cheminée. L'accueil de M. Mouginot-Péchoin a été glacial. Le pharmacien n'a pas pardonné à son frère d'avoir encouragé mes idées de révolte, et lorsqu'il l'a vu entrer comme un héros de théâtre, une main passée dans les boutonnières de son veston, l'autre posée sur mon épaule d'un air de protection, il n'a pas bougé plus qu'un terme et s'est borné à ébaucher un sourire sardonique. Quant à Mme Mouginot-Tupin, qui a toujours eu un faible pour les belles manières de Scipion, elle s'est laissé baiser le bout des doigts par son courtois beau-frère et a daigné lui offrir un fauteuil. — Elle est un peu pâle et a grand'peine à déguiser l'émotion avec laquelle elle attend l'ouverture du testament.

— Puisque voici tous les ayants droit réunis, dit Me Lespaillandel en tirant de sa serviette une large enveloppe scellée de cinq cachets rouges, rien ne s'oppose plus, il me semble, à ce que

nous prenions connaissance des dernières volontés de mon regretté client...

En même temps, il saisit l'enveloppe entre le pouce et l'index, et la promène un moment sous les yeux des assistants, pour bien leur montrer qu'elle est intacte, puis il rompt minutieusement les cachets.

Un solennel silence règne dans le salon, on n'entend plus que le balancier de la pendule et le pétillement des bûches. Tous les yeux sont fixes sur la feuille de papier timbré que le notaire déplie avec lenteur.

Il commence à lire d'une voix bredouillante, et alors j'assiste à une scène comiquement dramatique dont je me souviendrai longtemps.

Lf petit Palamède Mouginot, ce bonhomme insignifiant et malingre qui passait sa vie à trembler devant sa femme, se révèle tout à coup sous son vrai jour. Comme toutes les natures faibles et timorées, il était au fond rancunier et vindicatif. S'il avait subi sans souffler mot le joug humiliant de Mme Mouginot née Tupin, il n'en avait pas moins amassé dans son par-dedans d'implacables colères, et il s'est vengé de l'écrasant despotisme de sa femme en rédigeant en catimini le testament suivant :

ce Je soussigné Palamède Mouginot, sain de corps et d'esprit, ai consigné ici mes dernières dispositions. — N'ayant guère eu dans ma vie

la permission d'exercer ma volonté, je désire du moins me dédommager après ma mort. En conséquence je lègue à ma femme Nathalie Tupin (des Anglecourts), en. souvenir de notre longue association :

« i° Une somme de mille francs qu'elle emploiera à faire dire des messes pour le repos dont mon âme a grand besoin ;

« 2° Tous les bijoux, dentelles et objets précieux qu'elle m'a contraint à lui acheter de mon vivant;

ce 50 L'armoriai nobiliaire de la Lorraine et du Barrois, dont elle faisait sa lecture favorite et qu'on trouvera sur l'un des rayons de ma bibliothèque.

ce Le surplus de ma succession reviendra à mes héritiers naturels : Scipion, Victor et Jacques Mouginot, à chacun pour un tiers.

« Je prie Me Lespaillandel, notaire à Villotte, de veiller à l'exécution de ce testament et d'accepter pour sa peine un diamant de cinq cents francs. »

Au début de la lecture, la figure chevaline de ma tante exprime une curiosité indulgente, tandis que les visages de mes oncles deviennent manifestement inquiets; mais, dès que le notaire est arrivé aux derniers paragraphes, une joie mal contenue épanouit les traits de Victor et de Scipion. — M. Mouginot-Péchoin ne peut même

réprimer un hochement de tête approbateur: il reconnaît ses propres idées dans la mise à exécution de cette vengeance posthume; il se dit qu';.l aurait agi de même s'il avait été victime par une femme aussi insupportable que Mme Mouginot-Tupin. — Quant à cette dernière, elle est suffoquée de stupéfaction, d'humiliation et de colère :

— C'est une mystification! murmure-t-elle en se levant tout d'une pièce; le pauvre homme n'avait plus son bon sens.

— Je ne partage pas votre avis, madame, riposte l'oncle Victor; je trouve, au contraire, que mon frère a agi d'une façon très sensée...

— Vous avez vos raisons pour penser ainsi, réplique-t-elle, puisque vous profitez de l'aberration de votre frère... Ce testament est injurieux pour moi, je l'attaquerai, je plaiderai...

— Ne plaidez pas, madame, vous perdriez! interrompt le notaire.

— Chère dame, croit devoir ajouter Scipion en arrondissant sa bouche enjôleuse, soyez persuadée que je regrette sincèrement ce qui arrive...

— Assez, monsieur! Je n'ai que faire de vos regrets... Je vous salue bien!

Et d'un air de reine offensée elle quitte le salon, en balayant le parquet de sa longue robe de deuil.

Nous reconduisons le notaire jusqu'à son étude, où Scipion reste en conférence avec lui, tandis que M. Delorme et moi nous nous hâtons de reprendre le chemin de Jeand'heurs.

— Mesdames, s'écrie triomphalement le cousin en entrant dans la salle à manger où Mme Delorme et Zélie sont occupées à repriser du linge, mesdames, vous voyez devant vous un capitaliste!... Jacques hérite de son oncle, et le voilà à la tête d'une soixantaine de mille francs... Vous pouvez lui adresser vos félicitations.

L'excellente cousine Delorme m'embrasse de tout cœur. Zélie, au contraire, me paraît manquer d'élan. Elle me regarde à peine et ne me complimente que du bout des lèvres. On la croirait presque fâchée de cette fortune qui me tombe du ciel. Sa froideur me gâte toute ma joie. Ma première pensée, en apprenant que j'héritais, avait été pour elle. Je songeais que cette aubaine diminuerait la distance qui nous sépare, et je m'étais repris à espérer. L'idée de pouvoir me présenter comme un prétendant sérieux m'avait réchauffe pendant tout le trajet de Villotte à Jeand'heurs, mais, maintenant, l'indifférence de ma cousine me jette un froid. Je me figure que non seulement elle ne pense pas à m'aimer, mais que, pour je ne sais quelle raison mystérieuse, je lui suis devenu antipathique.

Scipion Mouginot ne rentre que le suriende-

L'ONCLE iCIPION 30}

main. Il a mis à profit son séjour à Villotte pour changer de peau et redevenir le Scipion brillant, irrésistible et plein d'assurance que j'ai connu jadis à Paris. Le notaire Lespaillandel lui a probablement avancé des fonds, car il est habillé à neuf de pied en cap : redingote et pantalon noirs, pardessus gris foncé et chapeau haut de forme, entouré d'un large crêpe. Même il a trouvé moyen de se munir d'une somptueuse serviette de maroquin à fermoir d'acier; il la porte avec ostentation et la dépose bien en vue sur un guéridon.

Pendant le dîner, il est charmant avec tout le monde, mais c'est à moi surtout qu'il prodigue ses câlineries et ses attentions. Il a tout à fait l'air attendri d'un père qui retrouve son enfant unique après de longues années d'absence. A chaque instant il s'arrête entre deux bouchées, pose doucement sa main sur ma tête, s'extasie sur ma bonne mine, l élégance de ma tournure, la grâce de mes moustaches brunissantes...

— Hein! s'exclame-t-il, est-il devenu beau garçon?... En voilà un, au moins, qui fera honneur au nom des Mouginot!

Bien que je connaisse à fond mon oncle Scipion, néanmoins ces éloges, auxquels on ne m'a guère habitué, chatouillent agréablement mon amour-propre. Tous les Mouginot sont vaniteux, c'est dans le sang, et sous ce rapport je

n'ai pas dégénéré. Mon faible pour la gloriole se réveille à la caressante influence des louanges de mon oncle. Je ne suis pas fâché qu'en présence de Zélie on me complimente sur mes avantages extérieurs, et je sais gré à Scipion Mouginot de me faire mousser devant ma cousine. J'espère encore que son cœur s'attendrira en m'entendant louer et qu'elle reviendra de sa cruelle indifférence. — Les phrases hyperboliques et les câlines attentions de mon oncle produiront-elles l'effet sur lequel je compte? Je l'ignore, mais du moins elles ne passent pas inaperçues. Zélie a relevé la tête et elle suit avec une sollicitude inquiète le manège de Scipion.

Au moment où l'on se lève de table, ce dernier se tourne vers M. Delorme, qui s'apprête à rentrer avec moi à l'usine, et lui décochant son plus enjôlant sourire :

— Mon cher hôte, dit-il, permettez-moi de vous enlever un instant ce bon Jacques. Je désire l'entretenir de nos affaires de famille, et si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je vais descendre avec lui au jardin... Je vous le rendrai dans une heure.

M. Delorme s'incline en signe d'assentiment et se dirige seul vers la papeterie, tandis que Scipion, passant son bras sous le mien, enfile la porte du potager. Je le suis, sans m'apercevoir que Zélie s'est levée en même temps et s'est glissée derrière

L ONCLE SCIPION 30f

nous dans une allée parallèle à celle où nous cheminons lentement.

Nous longeons côte à côte cette allée, bordée d'ifs taillés carrément comme une épaisse muraille de verdure, puis Scipion s'arrête et, me posant la main sur l'épaule :

— Mon enfant, commence-t-il, maintenant que nous sommes seuls, parlons peu et parlons bien... Lorsque, sous la pression des événements, j'ai été forcé de m'expa trier, je t'ai averti que je reviendrais te chercher dès que la fortune m'aurait souri... Ce moment est arrivé, et j'accours pour te faire partager la gloire et les bénéfices d'une splendide affaire...

En écoutant ce début, je sens toutes mes défiances se réveiller, et regardant mon oncle de l'air d'un homme qui se tient sur ses gardes, je lui demande froidement :

— De quoi s'agit-il?

— D'une idée géniale qui s'est épanouie l'autre matin dans mon cerveau, tandis que je visitais votre papeterie... Je n'ai pas voulu en parler devant Delorme, qui est enfoncé jusqu'au cou dans les ornières de la routine... Mais, toi, tu as l'esprit ouvert, tu es jeune, et tu me comprendras... Ecoute bien : fabriquer du papier avec du coton ou de la toile, c'est le pont aux ânes et, au prix où sont les chiffons, ça ne donne pas de l'eau à boire. Pour opérer sur une grande échelle

^o6 l'oncle SCI pion

et gagner de l'argent, il faut chercher une matière première qui soit abondante, qui ne coûte presque rien et qui nous permette de vendre nos produits à un prix inférieur à celui de tous les fabricants... Or, cette matière, je l'ai trouvée... Elle est répandue partout; on n'a qu'à se baisser pour la récolter... C'est l'ortie, la vulgaire ortie!... Mes essais m'ont amené à constater qu'elle est une plante textile de première qualité. Tu comprends, maintenant!... Nous montons par actions une usine admirablement outillée, nous l'alimentons avec des orties ramassées par monceaux en France et dans les pays circonvoisins... Du coup nous remplissons nos magasins et nous rendons service à l'agriculture. Non seulement la matière première ne nous coûtera rien, mais les paysans nous payeront pour enlever ce parasite qui stérilise la terre... Qu'en dis-tu?... Est-ce un trait de génie?... Est-ce une fortune assurée?...

Cet homme me stupéfie toujours par la rapidité et la variété des idées qui se remuent en son cerveau comme dans un kaléidoscope. Pourtant je ne me laisse pas embobeliner, et je réponds prudemment :

— Votre projet est fort beau, mon oncle, mais je préfère un bon tiens à deux tu l'auras... D'ailleurs il m'est impossible de quitter la papeterie de M. Delorme.

Scipion Mouginot paraît choqué de mon refus;

mai? on ne le démonte pas pour si peu. Il reprend de sa voix insinuante :

— Je n'ignore pas combien tu es attaché aux Delormc, et j'hésiterais à te séparer d'eux provisoirement si ton concours ne m'était impérieusement nécessaire. Il me faut au début un homme sûr, parfaitement initié à la manutention d'une papeterie. Et seul, Jacques, tu as qualité pour être mon auxiliaire... Plus tard, quand mon affaire sera lancée, tu pourras, si tu le désires, rentrera Jeand'heurs.

— Vous n'y pensez pas, mon oncle!... M. Delormc..., un brave homme qui m'a hébergé quand j'étais délaissé de tous..., qui m'a appris mon métier!... Vous voulez que je le quitte et que j'aille vous aider à lui faire concurrence?... Mais je serais le dernier des ingrats !...

— Tu préfères te montrer ingrat envers moi! réplique mon oncle en croisant les bras d'un air consterné. Tu dis que Delorme t'a donné l'hospitalité... Et moi, qu'ai-je donc fait quand tu es venu frapper à ma porte ?... Ne t'ai-je pas ouvert mon cœur et ma bourse?... Ne t'ai-je pas donné une instruction brillante et appris la pratique des affaires ?... Je sais bien qu'il est de mauvais goût de, reprocher aux gens les services qu'on leur a rendus... Mais, enfin, mets un peu en regard les oienfaits de Delorme et les miens, et tu verras de quel côté penche la balance! Pendant cinq ans

j'ai été pour toi, non pas un tuteur, mais un ami, un père!... Et quand je te demande une simple marque d'amitié et de confiance, tu me réponds par un non tout sec... Ah ! ajoutc-t-il d'une voix mouillée, en levant vers le ciel ses mains qui 's'agitent comme si elles tremblaient, je n'ai pas de chance!... Je reviens d'exil avec une idée sublime, je crois voir la fortune me sourire; je me dis : Voici le port..., j'y touche!... Puis un coup brutal me repousse en pleine tempête, en plein désastre... Et ce coup, par quelle main m'est-il asséné? Par la main de mon neveu, par un enfant que j'ai élevé, choyé, adoré... Quel crèvecœur!...

Le fait est qu'il a l'air navré, et peut-être son chagrin est-il sincère? Ce diable d'homme est si compliqué, la faculté imaginative s'est si bien substituée en lui à la sensibilité, qu'on ne sait jamais s'il verse de vraies larmes ou s'il joue la comédie.

A ce moment, je me demande si ces reproches ne sont pas en partie fondés. En somme, quand je suis arrivé à Paris, Scipion est venu à mon aide. J'étais sans le sou et sans asile; que seraitil advenu de moi s'il s'était montré aussi impitoyable que je le suis à cette heure? Il est peu sûr, léger, changeant et naïvement égoïste, d'accord; mais cela m'autorise- t-il à oublier le bien qu'il m'a fait et à refuser crûment de lui

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rendre service?... Certainement ses projets ne m'inspirent aucune confiance, et je n'ai nulle envie de m'associer à ses nouvelles entreprises; cependant je voudrais adoucir la cruauté de mon refus au moyen de quelques paroles affectueuses. Je lui prends la main, et d'une voix émue je balbutie •

— Pardonnez-moi, mon cher oncle, et soyez bien persuadé...

Je ne sais s'il a lu au fond de moi, s'il a pressenti mes scrupules et s'il me suppose plus ébranlé que je ne le suis, mais il m'interrompt par un geste très digne et me ferme littéralement la bouche :

— Non, dit-il, ne me réponds pas encore.. Je ne veux pas arracher à ta sensibilité une décision qui doit être prise de sang-froid. Donne-toi le temps de réfléchir, consulte ton cœur... Ce soir, tu me feras connaître si tu persistes dans ta résolution.

Là-dessus il s'éloigne, et je reste un peu étourdi au beau milieu de l'allée... Je ne lui ai rien promis, et cependant il a l'air de croire qu'il m'a déjà convaincu à moitié. J'ai bonne envie de courir après lui et de le désabuser tout à fait, mais il a disparu, et derrière moi j'entends une voix féminine qui murmure :

— Jacques !

Je me retourne, et j'aperçois ma cousine Zélie

3 IO L ONCLE SCliMOf»

qui débouche d'un arceau pratiqué dans la muraille verdoyante des ifs.

— Vous étiez là, cousine?

— Oui, avoue-t-ellé en venant à moi; j'ai tout entendu... Jacques, je vous en prie, n'écoutez pas votre oncle... Ne vous laissez pas de nouveau séduire par cet aventurier!

— Comment, Zélie, vous avez pu croire que j'hésitais ?...

— Oui, je l'ai cru, et M. Mouginot le croit aussi... Je vous ai vu sur le point de céder, et si vous saviez le mal que cela m'a fait!

Je la regarde, étonné... EiTcctivement, ses traits sont altérés; le tour de ses lèvres est tout pâle, et ses yeux sont gros de larmes. — Tandis que je l'observe, une soudaine réflexion m'illumine et je sens mon cœur battre à larges coups. — Si Zélie est descendue au jardin pour épier mon entretien avec Scipion, si la peur de m'entendre accepter la proposition de mon oncle lui a causé un tel émoi, c'est donc que je ne lui suis pas indiffèrent?... Elle tient donc à moi comme je tiens à elle ? — La joie que me cause cette découverte est si intense, qu'elle me coupe la parole et que je demeure bouche béante.

— Jacques, poursuit ma cousine en me saisissant les mains, ne quittez pas Jeand'heurs, restez avec nous... Faites-le pour papa et aussi un peu pour moi!

— Ainsi, Zclie, vous auriez été peinéc de me voir partir?

Elle ne répond pas, mais ses yeux se mouillent de nouveau, et je devine que des sanglots lui montent à la gorge.

— Je n'ai jamais eu l'intention de vous quitter, Zélic... Je serais trop malheureux loin de vous, parce que... parce que je vous aime!

Ses bleus regards s'éclairent, un sourire y brille, et elle me serre fortement les mains.

— Bien vrai? s'écrie-t-elle. Et moi aussi, Jacques, je vous aime de tout mon cœur !

— Eh bien, en ce cas, embrassez-vous donc! Nous nous retournons effarés, et nous nous

trouvons face à face avec M. Delorme. Il a quitté la papeterie pour venir me relancer au jardin, et nous étions si affairés que nous ne l'avons pas entendu s'approcher. — En nous voyant tous deux rouges et embarrassés, il part d'un éclat de rire :

— Vous vous aimez, continue-t-il; il y a longtemps que je m'en doutais... et ma femme aussi. Je lui disais toujours : « Patience, un jour viendra où ils se mettront d'accord. » Le jour est venu et, ma foi, je n'en suis pas fâché. Je sais bien que vous êtes encore très jeunes, mais je n'étais pas plus âgé que Jacques quand j'ai épousé notre Catherine, et nous ne nous en sommes pas mal trouvés... Vous resterez fiancés pendant un an, et au printemps prochain vous vous marierez...

Scipion Mouginoc demeure absent toute la journée. Vers six heures, au moment où nous sommes tous rassemblés dans la salle, nous entendons devant le- perron le roulement d'une voiture, et nous voyons mon oncle en descendre. Un instant après, il entre dans le vestibule :

— Mon cher enfant, s'exclame-t-il avec ce bel aplomb qui ne l'abandonne jamais, je pense que tu as réfléchi à mes propositions de tantôt?... La voiture qui doit m'emmener tantôt est là, et je viens chercher ta réponse.

— Répondez vous-même, cousin Delorme, dis-je en me tournant vers mon futur beau-père.

— Monsieur Scipion Mouginot, réplique le cousin, Jacques vous sait gré d'avoir songé à lui, mais il ne peut quitter Jeand'heurs pour une raison qui vous paraîtra, je n'en doute pas, suffisamment sérieuse.. . J'ai le plaisir de vous annoncer les fiançailles de votre neveu avec ma fille Zélie... Dans un an, nous marierons ces deux enfants, et, si vous êtes au pays, j'espère bien que vous nous ferez l'honneur d'assister à la noce.

— Ha! ha! murmure mon oncle ébaubi, pendant que je saute au cou de maman Delorme.

Scipion n'avait nullement prévu cette solution; mais il n'est pas homme à rester longtemps désarçonné, et reprenant son aimable sourire :

— Tous mes compliments! ajoute-t-il en saluant galamment ces dames; je n'ai jamais

voulu que le bonheur du cher enfant, et du moment qu'il préfère l'amour à la fortune, je n'ai rien à objecter... Merci, monsieur Delorme, pour votre hospitalité... Tous mes hommages, mesdames !... Adieu, Jacques, je trouverai le filon sans toi, et peut-être un jour t'en mordras-tu les doigts !

Nous l'accompagnons jusque sur le perron. Il monte lestement dans la carriole, nous envoie un dernier signe de la main, tandis que le conducteur fouette son cheval, et bientôt voiture et voyageur disparaissent sous le porche de la cour...

En dépit de ses assurances, mon oncle n'a pas encore trouvé le filon. Six mois après son départ, le fameux projet du papier d'orties a avorté faute d'actionnaires, et Scipion Mouginot a dû de nouveau changer son fusil d'épaule. — Vers la même époque, nous avons appris un événement qui a mis sens dessus dessous la pharmacie Mouginot-Péchoin. Mon cousin Aristide, ce modèle des enfants sages, n'a pas tenu toutes ses promesses; il n'a pas achevé ses études, il a refusé de mordre aux sciences pharmaceutiques et n'a montré de réelles dispositions que pour l'équitation. Après avoir étonné Villotte par ses toilettes excentriques, ses cavalcades et ses prouesses dans les bals champêtres, il s'est enfui avec une des écuyères d'un cirque ambulant, et l'avocat Jacobi est parti à la recherche de ce fils prodigue.

Ainsi que l'avait annoncé le cousin Deiorme, Zélie et moi nous sommes restés fiancés pendant un an. Je vous assure que je n'ai pas trouvé le temps long. J'ai vérifié la justesse de ce que dit un écrivain allemand (Jean-Paul Richter, je crois) : « Se fiancer de bonne heure et se marier tard, c'est entendre chanter, le matin, une alouette dans le ciel et la manger rôtie, le soir, à son dîner. » — Seulement, bien que nous soyons mariés maintenant, nous n'avons pas tué l'alouette et elle chante toujours pour nous.

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