‹ L'Opéra devant la loi et la jurisprudenceChapitre 1 sur 36 · DE L'ORIGINE A · texte numérisé non relu

DE L'ORIGINE A

Il est curieux, au moment où les musiciens français viennent de s'unir pour protester contre l'intrusion, peut-être excessive, des pièces étrangères et des opéras italiens en particulier au répertoire des théàtres subventionnés, de constater que le premier opéra représenté en France fut précisément un ouvrage ilalien joué vers 1645.

Il n'est, en effet, guère possible de trouver des traces sérieuses de l'opéra avant cette époque et, si d'aucuns ont prétendu faire remonter les premières manifestations de notre art lyrique jusqu'à Adam de la Halle, jusqu'aux jeux de la « Feuillée » de « Robin et Marion », il est à présumer que ces pièces n'offraient que trop peu d’analogie avec la forme propre-

ment dite de l'opéra pour qu'on puisse voir en elles l'embryon de notre drame lyrique moderne (1).

Ce n'est donc qu'en 1645 que l'on voit apparaître des ouvrages où l'on entend des intermèdes de chant avec l'accompagnement des violons: les premicrs représentés furent la « Festa teatrale della Finta Pazza » et « Orfeo é Euridice ».

Un peu plus tard, l'abbé Boyer fit jouer, en francais cette fois, une pièce intitulée « Ulysse dans l'ile de Circé ». L'opéra était lancé: il obtint une telle vogue que nous verrons le grand Corneille lui-même devenir librettiste et écrire « Andromède ».

La forme de ce spectacle se compliqua peu à peu: on y ajouta des ballets dans lesquels ne dédaignèrent point de paraître les personnes de qualité. Le Roi lui-même, en 1660, dansa dans « Ercole Amante ». opéra italien représenté à l’occasion de son mariage. D'ailleurs, les origines italiennes de l'opéra sont fort bien exposées dans les lettres patentes qui accordent à l'abbé Perrin le privilège de ce genre de spectacle.

Notre ami Pierre Perrin nous à très humblement fait remontrer que, depuis quelques années, les Italiens ont établi diverses académies dans lesquelles il se fait des représentations en musique que l’on nomme Opéras.

Que ces Académies étant composées des plus

(1) On pourrait d'ailleurs, d'après les tendances de l’école moderne, voir déjà dans le théâtre grec les origines de l'Opéra. Il est, en effet, certain qu'après avoir considéré l'Opéra comme une forme purement musicale, dont le drame wagnérien paraît avoir marqué l'apogée, on revient peu à peu à la conception antique. c’est-à-dire au chant et à la déclamation alternés. Il suffit. pour s’en Convaincre, d'examiner les pièces représentées depuis dix ans dans les arènes de Béziers, grâce à la munificence de M. Castelbon de Beaux hostes, ce grand protecteur des arts. Ces ouvrages rappellent comme construction les pièces grecques.

Il est à remarquer également que Peri, qui écrivit, en 1594, le premier opéra en Italie, crut imiter le système des Grecs. (AIphonse Boyer. Histoire du théâtre.)

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excellents musiciens äu Pape et autres princes, même des personnes d'honnêtes familles nobles el gentilshommes de naissance, très savants et très expérimentés dans l’art de la musique, qui y vont chanter et font à présent les plus beaux spectacles et les plus agréables divertissements, non seulement des villes de Rome, Venise et autres cours d'Italie, mais encore ceux des villes et cours d’Allemagne et d'Angleterre, où les dites académies ont été pareillement établies à l’imitation des Italiens.

Que ceux, qui font les frais nécessaires pour les dites représentations, se remboursent de leurs avances sur ce qui se reprend du public à la porte des lieux où elles se font : et enfin s’il nous plaisait de lui accorder la permission d'établir dans notre royaume de pareilles académies pour v faire chanter en public de pareils opéras ou représentations en musique et langue française, il espère que, non seulement ces choses contribueraient à notre divertissement et à celui du publie, mais encore que nos sujets s’accoutumant au goût de la musique se porteraient insensiblement à se perfectionner en un art, l’un des plus nobles des arts libéraux.

L'historique et l'exposé étant ainsi faits, les lettres patentes continuent en ces termes:

Nous avons au dit Perrin accordé et octroyé la permission d'établir en notre bonne ville de Paris et autres de notre royaume, une académie composée de tel nombre et qualité de personnes qu'il avisera pour y représenter et chanter en public des opéras et représentations en musique et vers français et semblables à celles d'Italie, et pour dédommager l’exposant des grands frais qu’il conviendra de faire pour les dites représentations, tant pour les théâtres, machines, décorations, habits, qu'autres choses nécessaires, nous lui permettons de prendre du public telles sommes qu'il avisera, avec défense à toutes personnes de faire

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chanter de lels opéras ou représentations en musique et en vers français sans son consentement.

Révoquant par les présentes toute permission et privilège que nous pourrions avoir ci-devant donnés et octroyés, tant pour raison dudit opéra que pour faire réciter les comédies en musique, sous quelque nom, qualité, condition et prétexte que ce puisse être.

Fort de ce privilège, l'abbé Perrin s'associe au Marquis de Sourdéac, à Champeron le financier et à Cambert, Surintendant de la Musique de la Reinemere.

Tous quatre font jouer, en 1671, le 19 Mars, un opéra, « Pomone », qui à un énorme succès.

Mais les quatre associés ne savent pas profiter de leur triomphe; ils se querellent sur la répartition des bénéfices: ils saisissent même les Tribunaux de leurs discussions.

Profitant de leur discorde, le surintendant de la musique de la Chambre du Roi, J.-B. Lulh, sait intéresser à sa cause Mme de Montespan, et, après de nombreuses intrigues, il met les associés d'accord en prenant leur place.

En effet, des lettres patentes du 29 Mars 1672 révoquent toutes lettres antérieures et accordent à Lull le privilège précédemment donné à l'abbé Perrin.

Avant élé informé que les peines et soins que le sieur Perrin à pris n’ont pu seconder pleinement notre intention et élever la musique au point que nous nous étions promis, nous avons Cru, pour V mieux réussir, qu'il était à propos d'en donner la conduite à une personne dont l'expérience et la capacité nous fussent connues et qui eût assez de suilisance pour former des élèves, tant pour bien chanter el actionner sur notre théâtre qu'à dresser des bandes de violons, flûtes et autres instruments.

A ces causes, bien informé de l'intelligence et grande connaissance que s’est acquis notre cher et bien-aimé Jean-Baptiste Lulli, au fait de la musique dont il nous a donné et donne journellement de irès agréables preuves... qui nous ont convié de J'honorer de la charge de surintendant et compositeur de la musique de notre chambre, Nous avons, audit sieur Lulli, permis et accordé... d'établir une académie royale de musique dans notre bonne ville de Paris, qui sera composée de tel nombre et qualité de personnes qu'il avisera bon être, que nous choisirons, et arrêterons sur le rapport qu'il nous en fera, pour faire des représentations devant nous, quand il nous plaira, des pièces de musique qui seront composées tant en vers français qu autres langues étrangères pareilles et semblables aux académies d'ftalie, pour en jouir sa vie durant et après lui celui de ses enfants qui en sera pourvu et recu en survivance de ladite charge de surintendant de la musique de notre chambre, avec pouvoir d'associer avec lui qui bon lui semblera pour l'établissement de ladite académie.

Et, pour le dédommagement des grands frais qu'il conviendra faire pour les dites représentations, tant à cause des théâtres, machines, etc., nous lui permettons de donner en public toutes les pièces qu'il aura composées, même celles qui auront été représentées devant nous, sans néanmoins qu'il puisse se servir pour l'exécution des dites pièces, des musiciens qui sont à nos gages.

Comme aussi de prendre telles sommes qu'il jugera à propos ef d'établir des gardes et autres gens nécessaires aux portes des lieux où se feront les dites représentations ; faisant très expresses inhibition et défense à toute personne de quelque quaté et condition qu'elle soit, même aux officiers de notre maison, d'y entrer sans payer, comme aussi de faire chanter aucune pièce entière en musique, soil en vers français ou aulres lanques sans

la permission par écrit dudit Lulli, à peine de 10.000 livres d'amende et de confiscation de théàtres, machines, décorations, habits et autres choses, applicable un tiers à nous, un tiers à l'hôpital général et l’autre tiers audit sieur Lulli, lequel pourra aussi établir des écoles particulières de musique en notre bonne ville de Paris et partout où il jugera nécessaire pour le bien et l'avantage de ladite académie.

Et d'autant que nous l’érigerons sur le pied de celles des académies d'Italie où les gentilshommes chantent publiquement en musique sans déroger. nous voulons et nous plait que tous gentilshommes et damoiselles puissent chanter aux dites pièces et représentations de notre dite académie rovale. sans que pour cela ils soient censés déroger au titre de noblesse, ni à leurs privilèges, charges, droits et immunités.

Révoquons, cassons, et annulons par les présentes toutes provisions et privilèges que nous pouvons avoir ci-devant donnés et accordés, même celui dudit sieur Perrin, pour raison des dites pièces de théâtre en musique, sous quelque nom, qualité, condition et prétexte que ce puisse être.

D'après Poncelet, il paraît que cette subrogation du privilège de l'abbé Perrin eut lieu d'accord avec lui et moyennant une somme que Lulli lui compta. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle ne fut pas consentie de même par les associés de l'abbé Perrin qui. de leur côté, avaient fait cession du privilège à des sieurs de Sablières et Guichard. En effet, le 19 Mars 1672, le Marquis de Sourdéac et le financier Champeron mirent opposition à l'enregistrement des lettres patentes de Lulh.

Dix jours après, Molière et les comédiens français formèrent également opposition.

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Voici les termes de ce dernier acte qui porte la

date du 27 Mars 1672:

Aujourd'hui est comparu au greffe de la Cour, Maistre Charles Rollet, Procureur enr icelle, lequel. en vertu des pouvoirs à lui donnés par Jean-Baptiste Poquelin, sieur de Molière, François Lenoir, sieur de la Thorillière, Charles Varlet, sieur de Lagrange, Philibert Gassist, sieur du Croissy, Pierre Villequain, sieur de Brie, André Hubert et Jeans Pithol, sieur de Beauval, et leurs femmes. tous comédiens de la troupe du Roy, lequel à déclaré et déclare qu'il s'est opposé, comme de fait il s’oppese, à ce qu'il ne soit vérifié aucunement lettres patentes de Sa Majesté portant permission à Baptiste, sieur de Lulli ou autres de faire seul des danses, ballets, concerts de luth, théorbes. violons eb toutes sortes d'instruments de musique et autres choses, et défendre à tous autres d’en faire faire, ni Jouer pour les causes et raisons qu'il dédura en temps et lieu, et a eslu domicile en sa maison, seize, rue de la Vieille-Monnoie, paroisse de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, dont il a requis acte (1).

Un arrêt du 12 Avril admit les oppositions, mais

Lulli s'appuyant toujours sur sa puissante protectrice obtint le 14 Avril 1672 un arrêl du Conseil par lequel sa Majesté ordonnait qu'en allendant le jugement des oppositions, « le privilège de Lulli pour

establir une Académie Royale de Musique serait

« exécuté aux clauses et conditions y portées et que

cet arrêt serait exécuté par prévision nonobstant opposition ».

Et, le 27 avril 1672, Lulli triompha de ses adver-

saires en faisant enregistrer ses lettres patentes.

(1) Nuiïtter et Thoinan. Archives Nationales. Parlement, Plai-

doyers. X. 6058.

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