BEETHOVEN
Né à Bonn, 1770; mort à Vienne, 1827.
Cette couleur générale qu'on remarque chez tous les musiciens est peu sensible dans Beethoven, génie essentiellement complexe et varié. Vivant à une époque de rénovation sociale et par cela même pleine de troubles et d’agitations, il en comprit toute la profondeur. Il a été le poète des douleurs individuelles et des douleurs publiques, et pour cela il ne fallait rien moins qu’une imagination inépuisable comme le sujet, une imagination ayant le privilège d'inventer des développements supérieurs à l'idée mère. Beethoven est peut-
être le seul artiste dont l’individualité s’efface pour ne laisser voir qu'un sentiment général exprimé d'une façon toujours nouvelle.
Ileut trois styles bien distincts qui se révèlent dans ses ouvrages de tout genre. On le connaitra tout entier par ses quatuors el ses symphonies. Nous en donnerons un aperçu sommaire et nous tâcherons de montrer la marche ascendante qu'il a suivie de ses pre-
miers essais à ses dernières compositions ; mais avant ilest indispensable de dire pourquoi ces chefs-d'œuvre, le dernier mot peut-être de la poésie des sons, ont été si longtemps méconnus.
De l'interprétation du Quatuor.
Les solistes et le solo.
Lorsque les premiers quatuors de Beethoven parurent en France, il furent jugés inintelligibles. Il en a été de même de ceux de sa seconde manière ; tout le monde les comprend aujourd’hui. Quant aux derniers, ils ne sont pas encore généralement admis. Un pareil galimatias, disent les plus indulgents, ne peut s'expliquer que par la surdité dont l’auteur était affligé pendant les dernières années de sa vie. On a trouvé commode de dire à première vue que ses ouvrages étaient baroques ; on n’a pas daigné les étudier. Les idées, les sentiments qui s'y trouvent ont un caractère trop vrai, trop complexe, trop grandiose pour. qu’on les acceptât facilement. La forme en est d’ailleurs trop libre, trop en dehors des habitudes scolastiques pour n'avoir pas dérouté
= 9 = ceux qui avaient peine à comprendre les premiers. L'esprit de routine, qui règne aussi despotiquement dans les arts que partout ailleurs, n’était pas le seul obstacle à vaincre; l'exécution devait aussi être en rapport avec ces idées nouvelles.
Dans les quatuors d'Haydn, le premier violon domine et doit dominer; dans ceux de Mozart, les instrüments 8e combinent d’une façon plus générale ; enfin, dans ceux de Beethoven, surtout dans ses derniers, ils forment un tout complet, indissoluble. Chaque partie a son rôle déterminé, précis, qu’il n’est permis de modifier ni d’amoindrir. Le premier violon ne doit pas briller aux dépens du second, le violoncelle aux dépens de l’alto. Une phrase, un dessin mélodique ou même un accompagnement qui souvent est commencé par un instrument, terminé ou répété par les deux autres, est forcément baroque, si chaque son n'est pas en rapport avec le sentiment général. Les passages de ce genre, les unissons qui sont très fréquents exigent que le son de chaque instrument s’identilie avec celui des autres, s'y absorbe de manière à ne plus pouvoir être distingué. C’est à cette condition
qu’une idée harmonique devient compréhen:sible.
Pour respecter le caractère des quatuors de Beethoven, l’exécutant doit laisser à la musique le premier rôle et se faire, pour ainsi dire, oublier par ses auditeurs. Il faut qu’il sacrifie son individualité à l'unité de son et à l’unité d'expression, qualités précieuses, difficiles à acquérir, mais indispensables. On obtient l'unité de son en employant les mêmes moyens, la même manière de tenir l’archet, en suivant la meilleure méthode, celle à laquelle Ballot a donné son nom. Quant à l’unité d'expression, elle ne s’apprend pas : on la sent.
Ce n'est pas toujours ainsi que les artistes en général etles solistes en particulier conçoivent la musique instrumentale. Le soliste n’y voit ordinairement qu’une occasion d’exécuter avec adresse un trémolo ou un stacatto, un moyen de faire entendre des airs variés, des élégies larmoyantes, des miévreries fantastiques. Il multiplie les notes sans raison, quelquefois sans goût, et, grâce à son habileté, parvient à arracher des applaudissements au public, souvent même aux artistes qui se laissent aisément séduire par ces tours de