LM
force. Pour faire de l'effet, pour étonner les auditeurs, il en est qui ne reculent devant aucune exagération, aucune bizarrerie. Baillot a toujours protesté contre cette falsification de l’art, contre cette soif insatiable de célébrité.
Le caractère de ses compositions est tellement accentué, l'esprit en est si intimement lié au mouvement, qu’une étude approfondie peut seule faire comprendre l’idendité du mouvement et de la pensée. De quelle utilité serait le métronome pour l'exécution de ces ouvrages où Beethoven a multiplié les indications, où l’on trouve souvent autant de nuances différentes que de mesures ; où le mouvement luimême doit quelquefois subir des fluctuations imposées par l'idée? Dans sa musique, l’action une fois engagée ne languit jamais; elle marche, elle court, elle se développe avec une rigoureuse logique ; c'est comme un courant électrique d'harmonie qui saisit l'auditeur, l'entraine, l’enivre, l'enveloppe tout entier.
Le génie de Beethoven est essentiellement humain. Il s'adresse à toutes les facultés, aux sens, au cœur, à l'esprit. Il se montre dans ses derniers quatuors singulièrement fécond,
em 19
enthousiaste, violent, navré, inquiet, fébrile, quoique maître de lui; sa pensée est toujours juste, naturelle, profonde, philosophique, « L'art, dit Hégel, doit éveiller toutes les puissances qui sommeillent dans l'âme humaine, révéler à la conscience ce qu'il y a de plus profond et de plus mystérieux dans le cœur et la pensée de l’homme, avec tous les contrastes, les oppositions et les contradictions de sa nature, ses grandeurs et ses misères, ses joies et ses souffrancés, tous les sentiments et toutes les passions, et cela afin d'étendre et de compléter le cercle de notre expérience, afin que l’homme ait vécu la vie tout entière. L'art obtient ce résultat par l'illusion qui remplace pour nous la réalité. »
Beethoven a rempli toutes les conditions de ce magnifique programme. S'il s'est affranchi des entraves scolastiques, ce n'est pas dans un simple but d'innovation. Pour donner une forme à sa pensée, pour révéler tout un monde de sensations inconnues avant lui, il a dû forcément rompre avec la tradition. Il n'a considéré les sons que comme un moyen d'émouvoir ; il a éliminé l’accompagnement proprement dit ; 1l a donné l’indé-
2 44: = pendance à chaqué partie en la faisant concourir à l'unité générale sans l'y absorber entièrement, il a trouvé l'expression dans l'harmonie aussi bien que dans la mélodie ; il a développéune idée avec une souplesse, une variété, une puissance incomparable ; il à modifié plusieurs fois son style, mais en restant fidèle aux principes de l’art, à la loi du progrès ; il s'est rendu de plus en plus maitre des procédés techniques ; et vers la fin de sa carrière, lorsqu'il écrivit ses derniers quatuors, 1l ne composait plus dans le sens vulsaire du mot, il résumait son œuvre entière, il trouvait des accents sublimes pour dire les rêves, les aspirations, les tourments de son âme, et il exprimait en même temps les rêves, les aspirations, les tourments de l’humanité entière.