NEUVIÈME ÉPOQUE
DU i*r MAI 1801 AU 30 AVRIL 1818.
Mademoiselle Montansier. — Des chanteurs italiens débutent au Théâtre- Olympique. — Il Malrimonio segretto de Cimarosa, — Déménagements; les Italiens vont à Favart, à Louvois, à l'Odéon. — We Catalani les ramène à Favart. — Clôture. — Mme Catalani. — Le quart-d'heure de Barilli.— Le piano du petit foyer.
Mlle MONTANSIER.
• Le nom de Barbaja, l'audacieux entrepreneur des théâtres lyriques de Naples, Vienne, Milan, Venise, etc., figure souvent à coté de ceux de Cimarosa, de Rossini, de Mercadante, de Pacini, de Donizetti, dans les fastes de l'opéra. Pourrait-on écrire l'histoire des virtuoses italiens sans parler de la compagnie, à nulle autre seconde, que Barbaja réunit à Vienne en 182i? Il inscrivit sur son livre d'or, et fit manœuvrer sur un seul théâtre, Davide, Nozzari, Donzelli, Rubini, Cicimarra, ténors; Lablache, Bassi ( Niccolô ) , Ambroggi , Tamburini , Botticelli, basses ; Mœes Mainvielle-Fodor, Colbran, Féron, Mombelli (Esther),Dardanelli, Sontag, Unger, Grisi (Giuditta), Grimbaun, sopranes ;
MraM Rubini, Cesari-Cantarelli, Eckerlin, contraltes. Duce di tanti eroi, Barbaja est devenu lui-même un héros pour les musiciens.
Oiseau voyageur, suivi de sa couvée rossignolante, Barbaja parcourait les empires soumis à sa domination pacifique et mélodieuse. Si la France ne peut opposer un rival à cet oiseau rare, elle se vante au moins d'avoir possédé sa femelle, MUe Montansier. Nous lui devons l'Opéra-Italien qui nous charme depuis cinquante-cinq ans. Cette directrice de spectacles embrassait tous les genres : tragédie, comédie, drame, opéra sérieux, comique, bouffon, mélodrame, vaudeville, ballet, pantomime, dialoguée ou non; puppi, fantoccini, marionnettes, ombres chinoises ; danseurs nobles, gracieux, comiques, grotesques, faisant leurs exercices à pied, à cheval, sur le parquet, sur un fil d'arehal, sur unecorde et même sur la double corde I opéras italiens, allemands, espagnols ; opéras traduits ou parodiés, pastiches, tous ces drames chantés, dansés, mimés ou parlés; tous ces exercices étaient offerts ensemble ou tour à tour par Mlle Montansier dans les salles, sur les théâtres qu'elle prenait à bail ou qui s'élevaient à son commandement, à ses frais. La carrière aventureuse et très prolongée de MUe Montansier se lie à l'histoire de toutes nos entreprises dramatiques, je pourrais me borner à vous conter ce qui regarde l'Opéra-Italien de Paris, mais je serais obligé de rompre trop souvent le fil de mon discours. D'ailleurs, vous ne lirez pas sans intérêt les détails à peu près ignorés, de cette vie active, accidentée, où la fortune et l'adversité trouvent toujours une ame généreuse et forte, prête à combattre ou bien à faire un noble emploi des trésors acquis dans les temps prospères, à les sacrifier au profit de l'art.
Marguerite Brunet (1), dite Montansier, naquit à Bayonne, en 1730, d'une famille connue dans la marine. Élevée au couvent des Ursulines de Bordeaux, elle en sortit pour aller en Amérique.
(1) Aucun lieu de parenté n'existait entre Mlle Brunet et le fameux acteur comique Brunet dont le nom de famille est Mira. Les noms et surnoms de ces deux personnes, pris en raison inverse, présentent Brunet, dite Montatisier, Mira, dit Brunet.
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Ici, je la perds de vue, à cause de l'immensité des mers, et ne puis vous dire ses faits et gestes pendant les années qu'elle passa dans l'autre monde. Je crois pourtant que ses amours vagabondes, ses aventures de jolie femme ne l'empêchèrent pas de faire ses premiers essais dans la comédie. La fiancée du roi de Garbe employa-t-elle aussi bien ses loisirs?
Revenue en France, M1,e Montansier débute sur un théâtre de province dans Nanine, dont elle représente le personnage principal avec succès. Son accent méridional un peu trop prononcé ne lui permettant pas d'arriver à la Comédie-Française, elle prit la direction des spectacles de Nantes. Elle connut en cette ville M. deSaint-Conty, qui l'aida puissamment pour lui faire obtenir, en 1768, l'entreprise d'un petit théâtre sis à Versailles, dans la rue Satory. C'est de là que sortirent Granger, Fleury, Larochelle, Amiel, M1Ies Colombe ainée, Amiel, Schrœder, qui depuis s'illustra sous le nom de Mme Saint-Aubin.
Le privilège exclusif de donner des spectacles et des bals dans Versailles, accordé par la bienveillance de la reine Marie-Antoinette, en 1775, à Mlle Montansier, décide cette directrice à faire construire la salle de la rue des Réservoirs, affectée maintenant aux spectacles de Versailles, et dont l'ouverture eut lieu deux ans après. De cette nouvelle école sortirent Saint-Prix, Mlle Joly, Mme Crétu, Mlle Mars encore enfant.
La reine témoigna le désir de voir MIIe Montansier dans le rôle de la feinte Gasconne de Pourceaugnac. L'actrice qui, depuis quinze ans, ne s'était montrée sur la scène, dit que jamais elle n'avait mieux parlé français que ce jour-là.
M. de Saint-Conty mourut à l'âge de trente-deux ans, 1778. Cet ami précieux avait déjà fait donner à sa protégée la direction de tous les théâtres de la cour ou suivant la cour. Saint- Cloud, Marly, Fontainebleau, Compiègne (1 et plusieurs autres villes furent dès lors sous la régie de Mlle Montansier, de même
(1) Francastel construisit une salle de spectacles portative, qui se montait et démontait avec la plus grande facilité. Cette salle, en bois, suivait la reine Marie-Antoinette dans ses voyages, lorsque la cour ne se dirigeait pas sur un château muni d'un théâtre régulier.
que le Havre, dont elle bâtit la salle, Rouen, Caen, Orléans, Tours, Angers. La directrice générale envoyait, de temps temps, un ou plusieurs de ses meilleurs sujets de Versailles dan s ces divers théâtres, pour quelques représentations.
— La reine aime tellement le spectacle, que pour l'amuser il a fallu former à la hâte, à Marly, une salle de comédie dans une grange. C'est la demoiselle de Montansier et la troupe de Versailles qui viennent la desservir. Les gens de la cour se plaignent d'y être fort mal à Taise et surtout mal assis. 1778, 5 juin. Mémoires de Bachaumont.
La salle construite sur la rue des Réservoirs, à Versailles, est le berceau de notre opéra italien. C'est là que les virtuoses du théâtre de Londres vinrent chanter en 1787 et 1788.
MUe Montansier quitta Versailles en 1789, lorsque la cour s'en éloigna. Cette directrice prit à loyer la petite salle que les Beaujolais occupaient au Palais-Royal, et l'acheta plus tard (1). Sa troupe y débuta, le 12 avril 1790, par les Époux mécontents, opéra comique en quatre actes, de Dubuisson, parodié sur la musique de Slorace et Salieri. Cette pièce fut représentée trente jours de suite dans ce réduit étroit, écrasé. Le Sourd ou l'A uberge pleine, comédie de Desforges, le Désespoir de Jocrisse, facétie de Dorvigny, dont la vogue fut immense, y parurent aussi. Pendant la clôture de Pâques, en 1791, l'architecte Louis reconstruisit la salle, et doubla sa largeur et son élévation. Grammont et Mlle Sainval ainée vinrent alors ajouter la tragédie aux autres genres déjà produits sur ce théâtre. Ce Grammont, devenu général dans l'armée républicaine, périt sur l'échafaud, en 1794, avec son fils, dont il avait fait son aide de camp. L'auteur Dubuisson eut le même sort. Baptiste cadet, qui créa les rôles de Danières et de Jocrisse d'une manière si plaisante, Mlle Mars, dont le premier rôle fut celui du petit frère de Jocrisse, Cau-
(2) Bâtie en 1783 aux fra's du duc d'Orléans, dirigeant la construction des galeries, par Louis, architecte. Louée d'abord, par bail du 30 août 1783, à Gardeur, au prix de 15,000 livres, cette salle fut vendue, le 24 juin 1787, à Desmarets, qui la remit à Mlle Montansier pour la somme de 570,000 livres. Revendue, en 1814, par expropriation forcée , elle devint un café-spectacle ; puis, en 1830, le théâtre du Palais-Royal.
mont, Damas et bien d'autres qui, dans la suite eurent, plus ou moins de célébrité, firent leurs premières armes au petit théâtre des Beaujolais.
Les massacres de 1792 frappèrent de terreur Mlle Montansier, la reine l'avait protégée, consultée plus d'une fois pour des objets de toilette, la directrice avait organisé les spectacles de la cour, elle craignit pour sa vie, et se hâta de lever, d'équiper à ses dépens une compagnie franche de quatre-vingts hommes, parmi lesquels figuraient beaucoup de ses acteurs. Cette troupe commandée par Neuville, officier retiré du service et son associé, devait aller à l'encontre des ennemis, et non pas jouer la comédie au camp de Dumouriez, ainsi qu'on l'avait répandu. La compagnie Montansier ne rentra que deux mois après son départ, lorsque l'armée autrichienne eut repassé la frontière.
En faisant l'acquisition de la salle , MUe Montansier avait acheté les arcades du café de Chartres. La directrice en habitait le deuxième étage, et louait deux chambres du troisième à Barras. Le salon de Mlle Montansier était le pandémonion de l'époque. Comédiens et représentants du peuple, jacobins et cordeliers, bonnets rouges et talons rouges, sans-culottes élégants, poudrés à frimas, s'y montraient entassés. Tout cela mêlé de croupiers de trente-un, d'hommes de lettres, de femmes galantes de tous les rangs. Là figuraient des joueurs de toutes les classes, des escrocs de toutes les qualités, de naissantes réputations et des célébrités décrépites : Dugazon et Barras, le père Duchesne et le duc de Lauzun, Robespierre et Mlle Maillard, le chevalier de Saint-Georges et Danton, Martainville et le marquis de Chauvelin, Lays et Marat, Volange et le duc d'Orléans.
Toutes les combinaisons de l'intrigue trouvaient place dans ce salon. Une nuit de plaisir, une journée de révolte, s'y traitaient avec la même importance. On prenait un intérêt aussi vif au succès de la petite Mars qu'aux événements du 31 mai ; la belle voix de MUe Lillier faisait autant d'impression que les discours de Yergniaud; on parlait théâtres, victoires, jeux, plaisirs, guerre, musique, diplomatie et politique tout à la fois. Les catastrophes révolutionnaires modifiaient souvent cette société.
Chacune des journées de la Convention forçait un nombre d'habitués à manquer à l'appel. Leur absence était à peine remarquée , les triomphateurs avaient remplacé les morts et les fugitifs.
M1Ie Montansier ouvrit bientôt le Théâtre-National, rue de la Loi (de Richelieu) ; c'était la quatrième salle qu'elle faisait bâtir. Théâtre immense, machiné, le plus grand, le mieux équipé de la capitale; l'architecte Louis en avait dirigé la construction. Là, tous les genres furent admis, même la grande pantomime, oubliée depuis Servandoni. Le 15 août 1793, jour de l'ouverture, on y représenta la Baguette magique, prologue de Dantilly ; Adèle et Paulin, drame en trois actes, en vers, de Delrieu; la Constitution à Constantinople, comédie en un acte île Lavallée, dans laquelle on vit manœuvrer les chevaux de Franconi, suivie d'un ballet où figuraient Didelot, Laborieet MUe Roze.
Parmi les vingt-deux pièces qui furent représentées sur le Théâtre-National, du 15 août au 31 décembre, pendant quatre mois et demi, les dilettantes remarquèrent : l'Amant jaloux, opéra comique de d'Hèle, remusiqué par Mengozzi.
Sélico, opéra en trois actes, de SaintTJust, non représentant du peuple, musique de Mengozzi, ballets de Coindé.
La Journée de Marathon, drame lyrique, en quatre actes, de Guérault, musique de Kreutzer.
Les Tu et les Toi, comédie révolutionnaire et très amusante de Dorvigny : trois actes en prose (1).
La Mort de Marat, fait historique en trois actes, en vers, de Féru. Mole, Mlle Sainval cadette y représentaient Marat et Charlotte Corday. Mole consentit à prendre le rôle de Marat pour
(1) Première comédie, et tes Visitandines, premier opéra que j'ai vu représenter. Des amateurs les mirent en scène à Cavaillon, dans la chapelle des pénitents blancs, en 1793. Hyacinthe d'Agar, qui depuis fut législateur des Droits réunis; Pascal Derrive, excellent musicien, Parrocel, petit fils du peintre célèbre, s'y comportèrent à merveille ; Petibon réussit dans le rôle du marquis, et la viole du géomètre Rey, faisant sonner le solo de cor écrit pour Frédéric Duvernoy, vibre encore dans mon oreille. Euphémie et ses compagnes, sopranes barbus, chantaient à l'octave basse, transposition forcée qui désorganisait un peu l'édifice harmonique du musicien Devienne.
échapper à la prison où ses camarades étaient presque tous enfermés.
La Journée de l'Amour, ballet en un acte de Gallet musique de Mengozzi.
Alarmés par une rivalité redoutable, les grands théâtres craignirent d'être écrasés tous à la fois, et leurs attaques furent dirigées sur le nouvel établissement. Son affiche du 9 novembre 1793 annonçait Mole dans le Philinte de Molière. Le li, Chaumette dit, à la séance de la Commune :
— Je dénonce la citoyenne Montansier, comme ayant fait bâtir son théâtre rue de la Loi pour incendier la Bibliothèque nationale. L'argent de l'Anglais (1) a contribué beaucoup à cet édifice, et la ci-devant reine y a fourni cinquante mille écus. Je demande que ce spectacle soit fermé, à cause des dangers qui pourraient en résulter si le feu y prenait. — Adopté.
» Hébert. Je dénonce personnellement la demoiselle Montansier ; j'ai des renseignements contre elle. (Pourquoi ne les faisaitil pas connaître?) Une loge m'est offerte à son nouveau théâtre afin de m'engager à me taire. Je requiers que la Montansier soit mise en état d'arrestation comme suspecte. — Adopté.
» Chaumette. Je demande en outre que les acteurs, actrices et directeurs des théâtres de Paris passent à la censure du conseil. — Adopté. »
Notez, s'il vous plaît, que la motion debruler toutes les bibliothèques, faite par Henriot à ce même conseil, avait été déjà reçue avec applaudissements. Notez encore que l'Opéra fut, plus tard, établi dans cette même salle de spectacles, afin de multiplier les chances de brûlure de la bibliothèque.
L'effet suivit à l'instant la menace; on ferma le Théâtre-National. MUe Montansier ne fut arrêtée que le lendemain, au moment
(1) Chaumette aurait pu dire avec plus de raison : — L'argent de Danton et de Sébastien Lacroix, président de la section de l'Unité, membre du comité révolutionnaire de cette section, mis à mort le 13 avril 1794, avec Chaumette, les deux Graramont, la veuve de Camille Desmoulins, la pauvre religieuse décloitrée que Hébert avait épousée, etc. Celui-ci les avait précédés à l'échafaud le 24 mars; Danton, Fabre-d'Églantine, etc., y périrent le 6 avril.
où Fabre-d'Églantine l'accompagnait chez M11'' Contât pour signer l'engagement de cette grande actrice. Les représentations continuèrent à la petite salle qui fut appelée Théâtre dupérystile du Jardin Égalité; et, le 23 mai suivant, Théâtre de la Montagne. Le Théâtre-National, rouvert quelques jours après sa clôture, fut mis, par autorisation du Conseil de la commune, en société provisoire, ayant pour commissaires Armand Verteuil et Bonneville. Le comité de salut public dispersa la société, dont les débris allèrent s'établir à l'Odéon. Fermée définitivement, le 19 avril 1794, la salle du Théâtre-National fut ouverte le 7 août suivant pour les exercices de l'Opéra-National, qui prit alors le titre de Théâtre des Arts.
MIle Montansier n'en était pas moins détenue à la Petite-Force avec Neuville, son associé. Après la mort de Robespierre, on les transfère au collège du Plessis. Elle publie alors un mémoire que la Convention nationale discute les 14 et 15 décembre 1794. Ramel, au nom du Comité des finances, fait un rapport sur les sept millions d'indemnité réclamés par Mlle Montansier. Il faut lire dans les écrits de ce temps, les injures, les infamies proférées, imprimées par les députés, les journalistes, contre une femme indignement dépouillée. Bourdon de l'Oise, Tallien, Cambon, Raffron prirent successivement la parole; mais l'affaire en resta là.
Après dix mois de captivité, Mlle Montansier et Neuville sortirent de prison. La vogue merveilleuse, européenne du foyer Montansier ne tarda pas à commencer. Les odalisques logées dans les entours du Palais-Égalité, s'y montraient dans un costume plus que dégagé, formant une double haie dans la galerie qui le domine; c'était un bazar meublé richement.
Le salon de la directrice acquit plus d'éclat sans être moins joyeux. Ce fut par la double présentation de Du gazon et de Barras que Napoléon Bonaparte fut admis dans cette société. Son ambition n'était pas encore excitée. Barras lui rêvait un avenir; Barras méditait en .même temps la conspiration du 13 vendémiaire, et ^non sans malice et perfidie) le mariage de l'adjudantcommandant Bonaparte avec mademoiselle Montansier. Le 13
vendémiaire réussit, mais l'hymen projeté manqua. Un repas somptueux fut organisé chez le restaurateur Legacque pour négocier cette affaire de cœur. Bonaparte s'y montra sérieux, froid et réservé, M11' Montansier s'y tint dans les bornes d'une pudeur sexagénaire, en présence d'un officier de vingt-cinq ans, qui sentait bien les embarras de sa position financière, mais dont la jeune fierté ne consentait pas à s'en tirer par un moyen ridicule. Au festin que Mlle Montansier donna pour célébrer la victoire du 13 vendémiaire, Bonaparte but à la santé de son antique fiancée. Peu de temps après, elle épousa Neuville.
Devenu chef du directoire, monarque républicain, Barras offrit à Mlle Montansier 1,600,000 francs, que follement elle refusa. Le premier consul fit ensuite estimer la salle dont la valeur ne fut portée qu'à 1,300,000 francs, et l'on abandonna l'affaire de nouveau pendant plus de douze ans. Vous voyez que l'infortunée directrice était cruellement négligée par son commensal Bonaparte ; empereur ou consul, il montra bien peu de galanterie et d'empressement pour sa fiancée de l'an IV. Le vainqueur de Moscou se rappela pourtant M1Ie Montansier, et peut-être le diner de Barras, dans le palais du Kremlin : c'est là qu'il signa le décret de liquidation. 100,000 francs sur le grand livre, étaient accordés à la directrice, et 1,200,000 francs mis à l'arriéré.
Je vous ai conduit au Kremlin pour y terminer cette affaire ; retournons à Paris, et supprimons douze ans de cette chronologie anticipée.
Le séjour de nos armées en Italie avait fait renaître chez nous le goût de la musique italienne. Le premier consul et ses illustres compagnons l'aimaient beaucoup. Un mot parti des Tuileries décida Mlle Montansier à réunir, à Paris, une compagnie de chanteurs italiens. Elle se chargea d'autant plus volontiers de cette entreprise qu'ayant loué son petit théâtre Montansier- Variétés en avril 1798, elle était privée depuis trop longtemps d'une occupation qui lui plaisait. Les Italiens appelés par Mlle Montansier débutèrent, le 1er mai 1801, au Théâtre-Olympique, rue de la Victoire. Bonaparte conservait de l'affection
pour la rue qu'il liabitu.it naguère; mais le souvenir du 3 nivôse, de l'infernale machine, le rendait prudent et l'empêchait de s'aventurer dans un quartier lointain et des rues étroites. Madame Bonaparte dit en confidence à Mlle Montansier que la salle olympique ne serait jamais honorée de la présence du premier consul. La directrice porta son quartier-général à Favart. Il fallut augmenter la troupe chantante. Ces nouvelles dépenses ne purent être acquittées avec les recettes, et 50,000 francs, modique secours accordé par le gouvernement. En février 1803, M1Ie Montansier fut obligée d'abandonner l'entreprise, et c'est alors que ses créanciers l'apréhendèrent au corps. Enfermée à la préfecture de police, on l'y reçut avec beaucoup d'égards et de civilité. C'est la seconde et dernière fois qu'elle fut privée de sa liberté. Les bruits populaires, les journaux mêmes l'ont conduite vingt fois en prison. En 1793, on l'enferme parce qu'on lui devait, et dix ans après parce qu'elle devait. Sa fortune immense, grevée par des emprunts usuraires, réduite par d'énormes pertes, livrée à des gens d'affaires, ne lui laissait pas d'autres moyens d'existence qu'une trentaine de mille francs de rente, hypothéqués sur une quarantaine de procès. Elle n'en avait pas moins d'insouciance et de générosité. La clôture du théâtre Montansier-Yariétés (t), ordonnée par le décret du 8 juin 1806, la translation de ce spectacle au boulevard Montmartre, fireût éprouver de nouvelles pertes à Mlle Montansier. Ses bénéfices étaient réduits au vingt-cinquième du produit général du théâtre des Panoramas, lorsqu'elle cessa de vivre, le 13 juillet 1820, à l'âge de nonante ans. Depuis trois mois, Léonard Autié, le privilégié de 1789 pour l'entreprise de l'Opéra- Italien de Paris, l'avait précédée au champ du repos.
Mlle Montansier fit ses légataires Alberico (Francisque), de Naples, qu'elle connut lors de l'établissement des Puppi, marionnettes, jeux forains, danseurs de corde, que l'on fit succéder aux vaudevilles dans la salle du Palais-Royal, en 1807, et
(1) Rouvert en 1831 avec le titre de Théâtre du Palais-Royal. Il prit, le 25 février 1848, celui de Théâtre de la Montansier.
Mlle Lillier, sa compagne, une de ses anciennes cantatrices de Versailles. La donataire se croyait riche encore, et ne leur légua pour ainsi dire que des procès.
Plusieurs affirment qu'elle épousa secrètement le danseur de corde Forioso. Ce qu'il y a de certain et de bien ridicule, dit Merle, c'est qu'elle en fat amoureuse à soixante-dix-huit ans, avec l'impétuosité d'un cœur basque de dix-huit. M1Ie Montansier ne comptait que septante printemps lorsque je l'ai connue, en ce même salon bleu décrit d'après mes souvenirs , où je fus introduit par l'infiniment belle et spirituelle Mme Boursault n° 1 (1). On voyait en Mlle Montansier les ruines d'une femme gracieuse et belle, ayant encore une grande vigueur d'esprit et de volonté. Tout Paris l'a vue promener dans le Palais-Royal sa verdeur octogénaire, sous un costume qui n'était celui de l'ancien régime, du directoire ou de l'empire : il se composait de la coiffure à la duchesse, de l'ample fichu de gaze à la Du Barry, de la robe de soie Marie-Louise.
Non loin du village des Porcherons et du ruisseau des Arcans, baignant les murs de la Grange-Batelière , égout méphitique où les raines chantaient depuis le déluge, fut ouverte, en 1734, une rue à bon droit nommée Chanteraine. Plusieurs l'ont ensuite appelée Chanterelle et Chantereine, comme si les épouses des rois s'étaient donné rendez-vous en ce marais pour y vocaliser à beau plaisir de gorge. Cette méprise, et la faute d'orthographe qu'elle amena, firent proscrire, en 1793, le nom très innocent de Chanteraine. Le ruisseau des Arcans a disparu; mais il coule toujours sous la rue de Provence.
En 1796, un amateur appelé d'Onsembray possédait la maison portant le n° 30 sur la rue Chanteraine, il y jouait la comédie avec ses amis dans une serre, au fond d'un grand jardin, et se plaisait beaucoup à ce genre de divertissement. Désirant loger d'une manière plus convenable sa compagnie d'acteurs et le bril-
(2) Divorcée, elle reprit son nom de famille, et publia ses œuvres poétiques sous celui de Madame Périer.
lant auditoire qui venait l'applaudir, il demande à son architecte un aperçu de la dépense à faire pour élever une jolie salle de spectacles au lieu même que la serre occupait. Soixante mille francs, telle est la somme que l'édifice projeté doit coûter. — Ce n'est pas trop, dit le propriétaire amateur; c'est une fantaisie que l'on peut aisément se passer. » Les devis de ce genre et les mémoires d'apothicaire ont d'étonnants rapports de similitude.
On se met à l'œuvre, et le théâtre bâti, charpenté, meublé de tousses ustensiles, richement étoffé, prêt à recevoir ses acteurs(l), le directeur de la comédie bourgeoise dut ajouter un zéro, pas davantage, au total des frais, et payer six cents mille francs au lieu de soixante mille. N'importe, la salle était charmante, un peu plus spacieuse que ne l'est aujourd'hui celle des Variétés. Deux barres de fer doré, croisées en X, supportant une rosace ornée à leur point de réunion, un appui transversal à leur partie la plus élevée, formaient la devanture des loges de cet édifice, d'une rare élégance, que l'on nomma Théâtre-Olympique. Les jolies femmes, les vieilles sempiterneuses même, pouvaient y faire admirer tous les détails de leur toilette, les volants de leur robe et même l'élégante exiguité de leurs brodequins. Les loges, tout à fait découvertes entre de hautes colonnes, exigeaient une parure complète, obligation fort agréable pour les dames qui fréquentaient ce théâtre. Les bonnes coutumes ne se perdent pas; je vous fais connaître ici l'origine du soin particulier que les habitués de notre Théâtre-Italien ont donné j usqu'à ce jour à leur ajustement. Si nous avons des bals parés , l'Opéra-Italien de Paris est le spectacle paré , le spectacle où le monde élégant se montre avec la toilette la plus recherchée.
Encore un mot sur la rue Chanteraine. A l'extrémité d'une longue avenue, portant le n° 52, s'élève, au milieu d'un jardin, l'habitation charmante que Le Doux construisit pour le marquis de Condorcet. En 1791, Julie Careau, figurante de l'Opéra, la possédait quand elle épousa Talma; ce tragédien célèbre y réu-
(1) Je e* ai vu représenter le Jeu de l'Amour et du Hasard et Guerre ouverte.
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nissait les artistes et les hommes politiques dont il partageait les opinions. C'était le rendez-vous favori des Girondins. A son retour de L'armée d'Italie, le général Bonaparte achète cet hôtel de Talma, le paie 180,000 fr. (1), s'y marie en 1795, et c'est de là qu'il part dès le matin pour aller frapper le coup d'État du 18 brumaire. En 1799, il l'abandonne, va s'installer au Petit- Luxembourg et plus tard aux Tuileries. La rue Chanteraine, fut alors nommée rue de la Victoire. Les faisceaux d'armes gravés sur les battants de la porte cochère du n° 52 datent de 1795.
Construit, en 1796, sur les dessins de Dumène, le Théâtre- Olympiqne fut démoli dix-neuf ans après, en 1815. Il est aujourd'hui remplacé par un établissement de bains, portant le n° 36 sur la rue de la Victoire. Plusieurs escaliers de la salle de spectacles ont été conservés dans le nouvel édifice.
Une compagnie de chanteurs italiens, réunie par Mlle Montansier, débute le 1er mai 1801 au Théâtre -Olympique par Furberia e Puntiglio, suivi de Non irritar le Donne.
Le 10 mai suivant, j'entendis pour la première fois un opéra italien : Il Matrimonio segretto; c'était bien choisir. Je savais par cœur le chef-d'œuvre de Cimarosa avant cette exhibition solennelle, et je ne l'ai pas oublié depuis. Raffanelli, Parlamagni, Lazzarini, Mmes Strinasacchi (Teresa), Parlamagni, Menghini, avaient tous des rôles brillants dans cette pièce. L'admirable buffo Raffanelli fit verser des larmes de joie et d'attendrissement à toute l'assemblée.
Le zèle ardent que les amateurs avaient montré d'abord, se ralentit. L'éloignement delà salle en retenait un grand nombre de l'autre coté du boulevard. Le premier consul de la République ayant témoigné sa répugnance pour le Théâtre -Olympique, M"e Montansier amena ses virtuoses à Favart, que les acteurs de l'Opéra-Comique venaient d'abandonner pour se réunir à leurs anciens rivaux, et manœuvrer ensemble dans la salle Feydeau. Le 17 janvier 1802, les Italiens avaient fait leur déménagement. L'année ne fut pas heureuse pour la directrice; elle quitta la
(1) Duveyrier, leur ami commun, fit le marché.
partie. Le 31 décembre, les chants avaient cessé. Clôture de trois mois.
Une société de capitalistes se chargea de gouverner les virtuoses italiens, qui, le 2 avril 1803, avaient repris leurs exercices. Cinq mois après, plus de fonds, nouvelle clôture. Les acteurs attendirent en vain un chef qui voulût bien se mettre à leur tête. Le cinquantième jour de repos avait sonné , nul dilettante ne se présentait, ils résolurent d'exploiter le théâtre eux-mêmes en société.
Troisième déficit et troisième clôture, pour comblede malheur, ils fermèrent leur porte le 19 mai 1804, après l'hiver. Résolus de quitter le pays où leur talent était si mal récompensé, les rossignols s'apprêtaient à fuir à tire d'aile, quand le gouvernement les retint sous sa protection financière, et leur donna pour directeur Picard. Ils débutèrent, le 20 juillet 1804, au Théâtre de l'Impératrice, salle Louvois ; alternant leurs exercices avec les représentations que les comédiens, régis par cet auteur dramatique, y donnaient depuis quatre ans.
Le 16 juin 1808, Picard emmena ses artistes parlants à l'Odéon, et les chanteurs les y suivirent. Le talent de Mme Barilli, sa voix enchanteresse, rendirent enfin la vogue à TOpéra-Italien. Cette virtuose cesse de vivre le 25 octobre 1813, et le théâtre désert est en deuil.
Picard avait accepté la direction de l'Académie impériale de Musique; Spontini d'abord, Henri-Montan Berton ensuite, lui succédèrent à l'Odéon. M"™* Festa, Morandi, Mme Mainvielle-Fodor, l'admirable Fodor surtout raniment le zèle des amateurs.
Les danseurs grotesques, produits le 7 décembre 1812, n'obtiennent aucun succès.
Mme Catalani sollicite, obtient le privilège du Théâtre-Italien, et ramène ce spectacle à la salle Favart le 2 octobre 1815. Cette cantatrice, administrant dans l'intérêt de son amour -propre, est très -peu satisfaite des résultats financiers de l'entreprise. Mme Catalani renonce au privilège, à 160,000 francs de subvention, et ferme son théâtre le 30 avril 1818. Les motifs de cette clôture avaient été précédemment exposés dans un écrit
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publié par le mari de la directrice. Il exhalait ses plaintes en ces termes :
— Quoi ! dira-t-on, l'administration de l'Odéon faisait bien ses affaires ; et vous, avec des recettes beaucoup plus considérables et Mme Catalani, vous n'avez pu parvenir à faire les vôtres? — Voici pourquoi :
« La subvention annuelle que recevait l'Odéon a été réduite pour nous de 220,000 fr. à 160,000 ; les gratifications accordées à l'Odéon pour les représentations gratis ou bien ordonnées par le gouvernement, s'élevaient à peu près à 50,000 fr. chaque année; ces avantages n'existent point pour nous. Le gouvernement fournissait gratuitement la salle, nous payons un loyer considérable. Le théâtre de l'Odéon était pourvu d'un riche mobilier et de toutes les décorations nécessaires ; nous avons pris le théâtre Favart avec les quatre murs; il a fallu peindre et restaurer la salle, en changer la distribution intérieure. Ce seul objet a coûté près de 40,000 fr. Il a fallu créer un nouveau mobilier, et se procurer des décorations; enfin, il a fallu verser un cautionnement de 120,000 fr. entre les mains du gouvernement.
» Considérez en outre qu'au temps où plusieurs provinces ultramontaines faisaient partie de la France, vingt mille italiens étaient sans cesse attirés dans la capitale, et fournissaient de nombreux speetnteurs au Théâtre-Italien ; que l'on avait de plus la faculté d'engager pour Paris, par ordre du gouvernement, les artistes qui se faisaient remarquer sur les théâtres de Milan , de Florence, de Venise et de Gênes, et que, dans ce cas, on tenait compte à l'administration d'une partie de ces engagements extraordinaires. »
Mme CATALANI.
Tous les musiciens distingués qui venaient à Paris étaient invités aux concerts de l'empereur, sous la condition expresse d'accepter, en argent, une récompense honorable et proportionnée à leur talent. Les virtuoses, les femmes surtout, refusaienttoujours leurs honoraires, dans l'espérance qu'ils seraient remplacés par quelque bijou, la valeur en eût-elle été bien moindre que la somme offerte. Un cadeau de Napoléon était l'objet de leurs desirs, de leur ambition. MœeCatalani, cantatrice dont la réputation était européenne, quand elle vint à Paris au printemps de 1806,
n'obtint pas cette faveur, mais elle fut richement rémunérée : 5,000 fr. comptant, une pension de 1,200 fr., et la salle de l'Opéra prêtée, tous frais payés, pour deux concerts, dont la recette fut de 49,000 fr. ; telle est le prix que l'empereur offrit à cette virtuose pour avoir chanté des cavatines àSaint-Cloud le 4 et le 11 mai 1806. Elle donna son premier concert à l'Opéra le 21 juillet suivant : les prix des places étaient de 36, 18, 9 et 6 fr.
Sa voix ferme, forte, brillante, volumineuse et d'un timbre flatteur, soprane admirable d'une prodigieuse étendue, de la en sol sur-aigu, merveille d'agilité, produisit une sensation difficile à décrire. La manière de chanter de Mme Catalani laissait à désirer dans le style noble, large, soutenu. Mmes Grassini, Barilli la surpassaient en ce point, mais à l'égard de la difficulté, du brio, Mme Catalani pouvait entonner un de ses airs favoris et dire : Son regina! la virtuose était alors sans rivale. Je n'ai jamais rien entendu de pareil. Elle excellait dans les traits chromatiques ascendants et descendants d'uneextrême rapidité. (Manches, page 215.) Son exécution, merveilleuse d'audace, avait fait pâlir bien des talents du premier ordre, et les instrumentistes n'osaient plus figurer à coté d'elle. Tulou se présente, sa flûte est applaudie avec enthousiasme après la voix de Mme Catalani. L'épreuve était dangereuse, la victoire en fut plus brillante pour le jeune artiste aventureux : on ne se borna point à le complimenter sur son bonheur.
Vous verrez Napoléon préluder au recrutement de sa compagnie chantante; deux mots lui suffiront à Dresde pour enrôler Brizzi, Paër et sa femme. Le même procédé ne réussit point quand il voulut l'employer àl'égard de Mme Catalani. Après l'avoir entendue à Saint-Cloud, il lui dit : — Où donc allez-vous madame ? — A Londres, sire. — Il faut rester à Paris, on vous payera bien, et vos talents y seront mieux appréciés. Vous aurez cent mille francs par an et deux mois de congé; c'est entendu. Adieu madame. » Et la virtuose intimidée se retira sans avoir osé dire qu'elle ne pouvait manquer à son engagement. Pour le tenir, elle fut obligée de s'embarquer furtivement à Morlaix.
Mm4 Catalani parcourut l'Europe; en tous lieux sa voix mira-
culeuse porta le fanatisme du public jusqu'au délire. Généreuse et bienfaisante, on évalue à deux millions le produit des concerts qu'elle a donnés au profit des pauvres, ce qui ne l'empêchait pas de* faire constamment des aumônes très importantes. Dans une saison de quatre mois, elle gagnait, à Londres, 250,000 fr. ; et ses voyages en Irlande, en Ecosse et dans les comtés de l'Angleterre doublaient cette somme. On lui donnait jusqu'à deux cents guinées pour chanter God save the Kuig et Rule Britannia ; 50,000 fr. lui furent payés pour une seule fêle musicale. Si nous exceptons celle de Jenny Lind, les fortunes brillantes de nos virtuoses contemporains ne sont que des préludes en les comparant aux trésors amassés et dépensés, en partie, avec une royale magnificence par Mme Catalani.
Elle chanta pour la dernière fois en public à Dublin, en 1828, dans un concert. Après avoir ainsi charmé le monde pendant trente cinq ans, Mrae Catalani vivait heureuse dans une villa charmante près de Florence. L'invasion du choléra lui fit quitter cette retraite, elle vint à Paris auprès de ses enfants, et le fléau dont elle craignait les atteintes l'enleva subitement, le 12 juin 1849, à l'âge de soixante-neuf ans.
Quelques jours avant sa mort, seule et sans aucun pressentiment de sa fin prochaine, Mrae Catalani reçut la visite d'une dame inconnue, qui refusa de décliner son nom. Lorsque l'étrangère fut en sa présence, elle s'inclina, disant: — Je viens rendre hommage à la plus noble des femmes, à la plus célèbre cantatrice de notre temps; bénissez-moi, madame, je suis Jenny Lind. »
— Elle possédait une voix sonore, puissante et pleine de charme, de suavité. Cet organe d'une beauté rare pouvait être comparé, pour la splendeur, à la voix de la Banti; pour l'expression, à celle de Grassini; pour la douce énergie, à celle de la Pasta : réunissant la délicieuse flexibilité de laSontag aux trois registres de laMalibran. Mme Catalani s'était réglée sur Pacchiarotti , Marchesi, Crescentini; ses groupets, roulades, trilles et mordents étaient d'une admirable perfection ; son exécution bien articulée ne perdait rien de sa pureté dans les passages les plus rapides et les plus difficiles. Elle animait les chanteurs, les choristes, l'orchestre même dans les finales et les morceaux concertés. Ses belles
notes planaient et dominaient toujours sur l'ensemble des voix et des instruments; Beethoven, Rossini ou tout autre Lucifer musical auraitil pu couvrir cette voix divine, avec le fracas de l'orchestre? Cette virtuose n'était pas musicienne profonde; mais guidée par ce qu'elle savait, par son oreille exercée, elle apprenait en un moment les morceaux les plus compliqués. Ferrari (Jacques-Godefroi).