LE QUART D'HEURE DE BARILLI
Après un congé qu'il avait obtenu pour aller régler des affaires en Italie, Barilli retournait à son poste et venait rejoindre à Paris la troupe chantante du théâtre de l'Impératrice. Il faisait froid ; pour passer le Mont-Cenis, Barilli s'était coiffé d'un bonnet rouge descendant sur les oreilles, et le portait sous son chapeau. En arrivant à Lyon, il s'établit à l'hôtel d'Europe afin d'y passer quelques jours, voulant se reposer des fatigues d'un premier voyage avant d'en entreprendre un second. Le buffocaricato demande l'heure du souper. La maitresse de la maison s'empresse de lui dire : — Monseigneur, nous n'avons pas d'autre heure que la vôtre ; ordonnez, et vous serez servi dans votre appartement.
— Mais, je n'ai pas les moyens de faire tant de dépense, la table d'hôte me suffit.
— Nous savons bien qu'une personne forcée de quitter sa patrie peut se trouver gênée ; n'importe, nous sommes trop heureux de recevoir votre visite. Le ciel vous envoie, ne soyez point inquiet sur la dépense , les gens de votre qualité ne paient rien chez nous. Conduisez monseigneur à l'appartement des princes ! »
Barilli se laisse guider, on lui sert un repas exquis, des vins délicieux. Quelques temps après, un valet de chambre vient offrir ses services à Monseigneur, et le trouve à genoux, faisant sa prière du soir. Les rôles de Geronimo, de Pasquale, de Don Gruffo, de Figaro, de Leporello, qu'il venait de revoir étaient sur sa table. Le domestique se retire sans bruit, afin ne pas interrompre l'oraison, et va tout conter à sa maitresse.
Accoutumé dès longtemps aux méprises qui font le sujet de
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tant d'opéras bouffes, Barilli vit bien qu'il y avait quelque imbroile de cette espèce. Trop galant homme pour profiter des bienfaits adressés à un autre, il voulut que l'on s'expliquât, prenant pour texte ces mots de Leporello, il dit :
Perdono,
Signori miei, Quello io non sono, Sbaglia cost' ei.
« Je ne suis pas celui que vous croyez, mais un honnête comédien, engagé pour tenir l'emploi de primo buffo au théâtre de l'Odéon, à Paris. Voilà mes rôles, et si cela peut vous faire plaisir, je suis prêt à vous régaler de mes airs favoris.
— Nous savons tout, et ne voulons rien apprendre. Exilé, proscrit, poursuivi, n'est-il pas naturel que vous ayez recours à d'innocentes ruses? Nos soins s'adressent à vous-même; il n'y a point de méprise, soyez assuré de notre dévouement, de notre discrétion, et permettez-nous de vous traiter comme nous l'entendons. Votre collègue Pacca vient de se rendre à Usez, il a passé par ici la semaine dernière. N'est-il pas juste que nous fassions pour vous ce que nous avons fait pour lui?
— Vous vous trompez encore, madame, je n'ai point de camarade qui porte ce nom. Crivelli, Angrisani, Porto, Guglielmi, Tacchinardi, sont les seuls qui m'aient précédé, je vous le certifie, et je ne connais en France d'autre théâtre italien que celui de Paris.
— Encore! il faut convenir que vous êtes d'un heureux naturel, et je ne conçois pas que l'on puisse conserver cette tranquillité d'esprit, cette gaieté dans une position aussi malheureuse. Eh bien ! oui, vous êtes comédien, chanteur, bouffon, polichinelle, tout ce qu'il vous plaira ; mais restez ici, restez une semaine, un mois, toute l'année; acceptez nos soins, et promettez de vous acquitter ainsi que nous le desirons. Cette faveur n'a rien de coûteux, elle sera pour nous d'un prix inestimable.
— Je vois qu'il faut se résigner, sarà quel che sarà. » Barilli reste encore plusieurs jours à Lyon, pendant lesquels
il fait grande chère; les soins les plus affectueux lui sont prodigués. L'époque de sa rentrée approchait, le pèlerin se vit forcé d'ahandonner ses trop aimables hôtes et de leur dire adieu. Son bagage était déjà sur la voiture. Don Gruffo sort de sa chambre la bourse à la main, et trouve dans la pièce voisine les maitres de la maison, leurs parents, alliés, amis, domestiques, fournisseurs, affidés, à genoux, prosternés, et lesuppliant de ne pas les quitter sans leur donner sa bénédiction apostolique et sainte. Barilli ne s'attendait point à cet effet dramatique, dont la mise en scène avait une pompe solennelle et touchante.
— Je suis incapable de vous tromper, leur dit-il, vous refusez mon argent, vous demandez ma bénédiction, vous en priver serait d'un ingrat, mais la seule que je puisse vous offrir est la bénédiction d'un comédien.
— C'est précisément celle-là que nous voulons.
— Je vous la donne : In nomine Patris, Filii et Spiritûs Sancti, priez le ciel d'y joindre toutes les siennes.
— Amen, répondit en chœur la dévote assistance, et Barilli s'empressa de monter en voiture, dans la crainte qu'il ne prit fantaisie à ses ouailles de dételer ses chevaux. »
Le pape était alors à Savone, beaucoup de cardinaux exilés dans le midi de la France avaient traversé Lyon. La barelle rouge, l'accent italien, une belle figure, d'un caractère un peu monacal, firent prendre notre vecchin buffonissimo pour une éminence. D'ailleurs, tout ce qui pouvait contrarier Napoléon, nuire à ses plans, à ses vues, était mis en œuvre, par des opsants, avec une ardeur aussi vive qu'irréfléchie.
Vous voyez que le quart d'heure de Barilli ne ressemble point au quart d'heure de Babelais.