‹ L'Opéra-Italien de 1548 à 1856Chapitre 65 sur 69 · CADENCE FINALE · texte numérisé non relu

CADENCE FINALE

Ces chanteurs italiens que notre Académie royale de Musique bannit en 17oi. parce qu'ils plaisaient à ses fidèles, et leur apportaient les bienfaits de la civilisation ; ces virtuoses proscrits sont maintenant appelés, engagés à grands frais par cette même Académie, qui, sous un titre nouveau, n'en reste pas moins l'opéra français dans sa barbarie native, et dégoisant son argot accoutumé. De beaux noms sur l'affiche, des trésors enlevés au voisin et dont la jouissance nous est interdite, là se borne le résultat de ces enrôlements somptueux. Monté sur Bride-d'Or, armé de sa Durandal, le roi des preux, le fier Roland va triompher d'un millier de Sarrasins; croyez-vous que le paladin redoutable conservera tous ses avantages si vous lui donnez le palefroi de Sancho, le cimeterre d'Arlequin? Un foudre de guerre italien, un Rubini, un Tamburini, un Lablache, une Pasta, exilés à notre Académie, y prennent la condition peu satisfaisante de l'oiseau dans la glu, 'du poisson dans le foin. Inutile comme la toilette d'une vieille femme, leur talent y va périr d'inanition. Le sacrifice est énorme, il doit être payé plus que libéralement.

Les danseurs n'ont pas besoin de connaître le langage d'un pays pour s'y faire comprendre, admirer, applaudir; et voilà pourquoi nos ballets sont d'une si rare perfection. Fiançais . italiens, Espagnols, Anglais, Allemands, Polonais, Russes, tous s'y montrent sages des pieds et des mains. Comme le ballérin Démétrius, que Lucien a rendu célèbre, ils font jouer un même télégraphe.

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Si les Italiens ne peuvent pas chanter à notre Académie, c'est que le baragouin en usage à ce théâtre est antipathique, révoltant au point qu'une oreille exercée ne saurait le supporter. Ce n'est pas du français, mais une mixture, un pudding de mots coupés, brisés, parfaitement inintelligibles même pour un auditoire parisien. Vous amèneriez à cette Académie des Farinelli, des Gabrielli, qu'ils seraient désarmés, terrassés, étranglés dès la seconde phrase.

Lorsque dans une soirée, dans un bal, on offre du punch, vous plaît-il d'en accepter un verre? Reconnaissez-vous au passage les trois éléments dont cette liqueur charmante se compose? Si vous aimez le punch vous êtes musicien, ou du moins heureusement disposé pour entendre et goûter les œuvres de nos Amphions.

La musique est un punch réel, un punch dont la tonique, la tierce et la quinte sont fournies par le rum, le sucre et le citron : accord parfait qui se lie, se mêle, se forme dans le vase. Accord doux, piquant, énergique; ensemble ravissant dont les précieuses fractions donnent un reflet de topaze à l'harmonica de cristal en bataille rangé. L'œil est flatté d'abord très-agréablement, l'odorat et le goût auront bientôt leur tour.

Cet accord, tout parfait qu'il soit, ne vous paraît pas fort ingénieux. Tonique, médiante, dominante, c'est un peu vulgaire, direz-vous, c'est nous mettre à la gamine. Eh bien 1 chantons plus haut, et la musique entière, comme l'accord parfait, sera formée avec trois ingrédients, adroitement agglomérés; un punch composé de mélodie, d'harmonie et derhythme. Enlevez à la musique une de ces parties essentielles, un de ces moyens puissants, vous ne la détruirez point, j'en conviens ; mais cette musique ainsi mutilée, frappera des coups incertains, elle n'attaquera point l'oreille et le cœur avec franchise, avec énergie. Une œuvre de peinture, de sculpture, doit réunir aussi trois qualités indispensables : invention, sentiment, exécution. Un opéra se compose de vers, de chant et de sonnerie instrumentale. Si vous desirez battre en brèche et renverser des remparts de granit, il faut tirer de trois points différents sur un même

but, établir un feu croisé. Le punch, toujours le punch ! Ma comparaison est vulgaire, mais elle est vraie, juste; en musique, rien de faux ne peut être admis.

Otez au punch le rum, vous n'aurez plus du punch, mais de la limonade. Supprimez le sucre, il restera du rum acidulé. Enlevez le citron, il faudra vous contenter du grog, de l'alcool sucré. Toutes ces combinaisons peuvent plaire à certains goûts, mais elles ne feront éprouver à l'amateur de punch qu'une jouissance très imparfaite. Il finira peut-être par s'accoutumer au breuvage. S'il veut bien l'accepter, ce ne sera point sans hésitation, sans interroger son goût pour lui demander raison des sensations dont on le prive. Le gourmet ne vous désignera peutêtre pas d'abord ce qu'il cherche et ne trouve point; mais, certes, il vous dira qu'il lui manque, en effet, quelque chose, et que son plaisir n'est pas complet.

Des maîtres fort habiles en contrepoint semblent persuadés qu'ils vont satisfaire leurs auditeurs en les bourrant d'accords bizarres et tourmentés avec un singulier artifice. Croyez-vous les dégustateurs assez niais pour ne pas s'apercevoir qu'on les prive du sucre de la mélodie ? D'autres musiciens feront preuve d'une brillante imagination, et seront incapables de tirer parti de leurs motifs élégants et pleins d'originalité. Leur mélodie planera sur des accompagnements insipides, plats, inanimés, vides, sans mesure, sans énergie, frappant à faux; et cette cantilène, vrai cauchemar pour une oreille musicienne, la charmera plus tard lorsque une fileuse, un chiffonnier, la chantera bien ou mal dans la rue. Elle montrera ses formes gracieuses dès que le chiffonnier virtuose l'aura débarrassée des haillons d'une harmonie stupide. Le chanteur en scène disait des choses charmantes, et l'orchestre lui répondait par des trivialités, des accords d'une banalité révoltante, et que l'oreille repousse avec dégoût. L'auteur nous a refusé le rum de l'harmonie et sa limonade affadit.

S'il n'y avait point de par le monde musical des littérateurs français, des faiseurs de drames prétendus lyriques, dont les lignes rimées sont dépourvues de toute espèce de mesure, de ca-

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dence, d'accent; livrets où le vers boiteux est suivi du vers bancal, où la phrase bossue appelle une phrase sourde et rachitique, je n'aurais point à signaler le défaut de rhythme, l'absence du citron. Presque tous les musiciens se montrent sensibles au rhythme, rien de plus facile que d'en observer les lois, et de donner à l'oreille cette précieuse et charmante symétrie qu'elle réclame, qu'elle exige impérieusement. La rimaille de nos prosateurs s'y oppose et la musique française de chant est d'un ridicule intolérable, inouï, prodigieux à l'égard de l'accent, de la cadence et de la mesure. Si notre public paraît la subir avec résignation, c'est qu'une longue habitude a brisé son tympan, l'a façonné dès l'âge le plus tendre au choc bizarre et déplaisant de notes égarées sur la trace de mots assemblés au hasard, aux fragments de mélodie qui ne sympathisent entre eux en aucune manière, aux temps faux, aux dessins brisés, torturés, aux demandes sans objet, aux réponses fallacieuses. Interrogez la foule qui se presse dans les foyers de l'Opéra, sur les boulevards, dans les cercles et les cafés ; consultez ce peuple d'amateurs sur les résultats de cette musique française de chant, dont ils sont forcés, contraints de se nourrir parce qu'ils n'en ont jamais eu d'autre, ils vous diront tous : — C'est bien, mais !... » Le voyezvous ce mais! qui va vous ramener à ce que j'ai dit précédemment. — C'est bien , mais pourtant les musiques allemande , espagnole, italienne, ont je ne sais quoi, je ne sais quel charme secret, que nos opéras français ne possèdent point. »

Ce charme, secret pour vous! mais bien connu des musiciens, c'est le rhythme dont la puissance irrésistible agit toujours victorieusement sur l'auditoire; soit qu'elle suive les molles ondulations du ruisseau de Beethoven, soit qu'elle entraîne et renverse tout comme les torrents de Rossini, de Weber ou de ce même Beethoven. Ce je ne sais quoi, c'est encore le rhythme, la mesure, la cadence, la symétrie si bien observée par les peintres, les sculpteurs, les soldats, et dont l'architecture, la poésie et la musique ne sauraient se passer. Symétrie que vous établissez avec un soin particulier dans les ornements de votre salon, de votre boudoir. Deux vases, deux flambeaux y figurent adroite,

iàO THEATRES LYRIQUES DE PARIS,

à gauche de la pendule, et sont en harmonie de matière, de style avec cette horloge. Essayez de mettre une botte, une lanterne à la place d'un de ces vases, d'un de ces flambeaux, les aveugles seuls ne seront point choqués de l'horrible cacophonie. Admirerez- vous deux beaux yeux, si l'un regarde au ponant, l'autre au levant ? Des yeux louches ne sont-ils pas une dissonance que rien ne peut sauver ? Eh bien ! votre musique est louche, bigle, ne vous en déplaise.

Privés de toute cadence poétique et musicale, nos airs français ne sont pas chantables, aussi ne sont-ils pas chantés hors de la scène. Les amateurs les dédaignent, les étrangers s'en moquent. Ces airs si drôlement bâtis ne sont pas même exécutés au Conservatoire, dont les règlements, dictés dans l'intérêt de cette musique boiteuse, proscrivent les airs italiens, allemands. Mais, comme un air allemand, italien, devient un air français quand il module des paroles françaises, les élèves ont recours à ce moyen d'éluder la loi qui leur est imposée. Si le répertoire des opéras traduits ne leur fournit pas des cavatines assez nouvelles, on verra ces jeunes virtuoses courir chez les traducteurs, afin d'en obtenir ces paroles françaises, passeport indispensable, réclamé par les statuts de notre Conservatoire. La procession de ces chanteurs désappointés se met en marche toutes les années à l'époque des concours; j'ai l'agrément de la voir défiler dans mon cabinet.

Faites-moi la grâce de me dire quels sont les opéras exécutés dans les exercices de ce même Conservatoire? Plusieurs m'ont affirmé que le Barbier de Séiille, la Pie voleuse brillaient en tête de son répertoire.

Et pourquoi cette préférence anti-nationale et constante?

Parce qu'il n'y a pas dans toutes vos comédies mêlées de chants, une seule partition où les voix se trouvent adroitement combinées, un opéra dans lequel la prose marche d'accord avec la musique, une pièce où l'on puisse faire manœuvrer à la fois, et d'un seul coup, un soprane, un contralte, un ténor, un baryton, une basse noble, une basse comique, avec les chœurs assortissants. Toute la toilette de madame! comme vous l'auriez aussi

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dans l'Italienne à Alger, et cent autres compositions étrangères. En formant des élèves pour nos théâtres, on ne veut pas leur apprendre à patauger, ils ne barbotteront que trop lorsqu'ils viendront en scène, devant le public, et qu'il faudra, sous peine de la vie, mastiquer, triturer le pudding géologique de nos paroliers.

Les directeurs de notre Conservatoire ont toujours été sages, prévoyants sur ce point essentiel. Mieux que moi, ces pères conscrits savaient et savent que Zampa, le Pré-z-aux-Clercs, œuvres de génie, d'immense talent, que nous devons couvrir de lauriers, sont nécessairement d'un résultat pauvre, déplorable au théâtre. Hérold en gémissait. Forcé d'écrire pour un assortiment de galoubets, n'ayant pas une seule voix grave à sa disposition, pouvait-il échelonner son édifice harmonique, le camper sur une base solide, et le nourrir également sur toutes ses lignes ? Faites entendre ces deux opéras dans un exercice d'élèves, on saura que vous possédez plusieurs ténors, de nombreux sopranes ; mais il faudra que, sur le programme, vous donniez l'inventaire, le contrôle des basses, des barytons, des contraltes que vous gardez en magasin, et qu'il vous est impossible d'amener sur le front de bandière.

Tous les cheveux blancs que l'on voyait sur la belle tête de Boieldieu, n'avaient pris de bonne heure ce reflet argenté qu'à la suite des contrariétés, des tourments que la rimaille des faiseurs de livrets causait à ce maître à chaque instant de sa vie. Vous savez comme il était délicat, susceptible, vétilleux sur l'observation durhythme et de la prosodie. Les vers estropiés de ses fabricants l'arrêtaient six semaines sur la même phrase, il s'évertuait à la redresser, à la mettre au moins sur trois pieds s'il était impossible de la faire galoper sur quatre. Il s'inquiétait, gémissait, il en était malheureux. Vainement je l'exhortais à prendre son mal en patience, à compter sur la barbarie de ses auditeurs, je lui chantais même une de ses plus jolies ariettes en la parodiant :

Vous vous alarmez d'une mouche, Du rimeur suivez les faux pas;

S'il ne peut marcher, qu'il se couche, En pièces mettez son fatras.

Boieldieu trouvait la plaisanterie de fort mauvais ton ; il ne riait pas du tout. Sérieux comme le grand harmoniste Meyerbeer, lorsqu'il entend un air scintillant et joyeux de Rossini, il me disait : — Ces versicules sont pour moi des montagnes, je ne puis les soulever, les tailler, les ajuster à ma fantaisie. Si j'étais assez heureux pour obtenir des paroles mesurées, cadencées, je ne perdrais pas mon temps et mes peines à faire cadrer ces phrases irrégulières avec une mélodie qui doit être rhythmée. Je composerais six opéras au lieu d'un; j'en écrirais douze; l'impatience, le dépit, la mauvaise humeur, ne viendraient pas m'assiéger, abattre mes inspirations. »

Bon voisin, je compatissais à sa douleur, et toutes les fois que des accrocs l'arrêtaient, un messager m'apportait les versicules tortus que je redressais à l'instant. Il m'envoyait des pages entières. Je conservais ces autographes, collection précieuse, volumineuse surtout, une razzia m'en a privé; mais il est consolant de penser que les voleurs d'autographes ne les détruisent pas. Le nombre de ces pièces témoigne de l'embarras du musicien et des voyages de son courrier. J'étais alors sous le feu de la critique, feu qui me réjouissait infiniment ; il s'est, hélas ! éteint beaucoup trop tôt. Je passais pour le rimeur le plus ridicule que l'on eût jamais signalé. Rimeur pitoyable, j'en conviens de grand cœur ; pitoyable rimeur, ce titre ne saurait être contesté, puisque je prenais pitié des souffrances de Boieldieu, puisque je voulais bien corriger le thème des grands faiseurs.

Et pourtant ces barbouilleurs de prose rimée, dont l'oreille est plus dure que la croupe du cheval d'Henri IV, trottant sur le Pont-Neuf, ne sauraient faire un pas dans les rues de Paris sans fouler une page de cinquante lieues de long, fidèle image de la poésie lyrique, se composant d'éléments réguliers, aplanis. Veulent-ils retrouver le portrait ressemblant, la photographie de leurs tripotages littéraires destinés à d'infortunés musiciens? Ces barbares rimeurs n'ont qu'à prolonger leur course jusqu'à Champigny, Bonneuil, Sucy, Chennevières , Ormesson , La

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Queue, etc. Dans ces villages, ils seront chez eux, sur leur terrain, se crottant jusqu'à l'échiné, se brisant les pieds sur des moellons aigus, tortus, mal joints, trapezoïdes, qui vont faire bondir leur véhicule si le cheval passe âeYandante à Yallegro. Mais, dira-t-on, le pavé de Paris n'est pas d'une régularité parfaite, le carré s'y change souvent en parallélogrammes de diverses longueurs. Et voilà justement ce qui rend ma comparaison parfaite ! Allez dans un autre quartier vous y trouverez d'autres formes qui seront en harmonie avec elles-mêmes. Le dessin changera, c'est ce que nous desirons ; mais la régularité ne cessera pas d'exister. Je voudrais aussi rencontrer sur ce pavé des losanges, des triangles, des polygones symétriquement ajustés comme dans certaines salles à manger, vrais modèles de poésie lyrique. Un rhythme constant fatiguerait par son uniformité, les figures du rhythme se multiplient à l'infini, vous passez de l'une à l'autre et l'oreille se plaît à cette heureuse diversité. Mais vous'devez être fidèle aux combinaisons nouvelles que vous saisissez en passant.

Voilà par quel adroit artifice Paisiello, Mozart, Cimarosa, Rossini, savent captiver l'attention d'un public enchanté pendant toute la durée d'un immense finale, riche de mélodies, il est vrai, mais capricieux, piquant sans cesse la curiosité par les images, les dessins variés qu'il présente à l'oreille. Ces peintres nous font voyager dans les bosquets d'Alcine; à chaque détour, un paysage nouveau se présente, et ranime, soutient l'intérêt qui faiblirait sans cet. heureux secours. Le finale de Don Giovanni dure 15 minutes; celuideiJ Barbiere di Siviglia, 21 et 1/2; celui ù'Otello, 24; le quintette de la Gazza ladra, 27; et le finale de Semiramide, 30 minutes ; le temps nécessaire au piéton vigoureux pour aller de l'obélisque à la porte impériale du Louvre, en suivant le quai. Ces colosses de musique vous ont-ils jamais fait éprouver un instant de fatigue, d'ennui? Avezvous pris votre plaisir en patience quand vous les écoutiez? Ces longs chemins sont parsemés de roses que la mélodie et le rhythme font naître sous vos pas. L'aiguille qui marche à votre ceinture a fait un demi-tour de cadran, et vous ne l'avez

pas interrogée une seule fois! Mesure-t-on les heures de plaisir?

La durée d'un morceau de musique est physique et morale. Êtes-vous charmé? l'aiguille peut trotter a piacere. L'absence de la mélodie et du rhythme vous laissent-ils dans un calme plat? Cinq ou six minutes d'une telle psalmodie suffisent pour assommer gens et bêtes. Eh bien! ces finales opulents, ces groupes séducteurs sont encore à naître dans l'opéra français. Vous avez des queues d'acte, et pas un finale qui mérite ce nom ; pas un de ces adagio larges comme la plaine des Sablons, tel que celui de Semiramide, Quai mesto gemito et cinquante autres; pas un de ces ensembles délicieux, magiques où le rhythme caresse, agite mollement tout un auditoire, tels que l'imbroile du brevet dans le Nozze di Figaro, ou bien Questo è un nodo avvilupato, de Cenerentola, etc., etc. Nos musiciens en composeraient de fort beaux, sans doute, mais il faudrait un poète lyrique, un poète réel et capable de leur en dessiner le croquis.

Je suis avocat, j'étais chasseur en mon jeune temps, et vous ne sauriez croire combien le droit et la chasse m'ont été d'un secours précieux dans mes explorations musicales. Au mois de mai, vous allez dans la plaine y siffler des cailles; le rhythme du cri de l'oiseau, rhythme de l'iambe, est par vous répété fidèlement; la caille vient à l'appel, la voilà presque sous le filet. Un coup, un seul que vous frappez à faux, détruit l'illusion du volatile fasciné, son oreille l'avertit de la ruse, il part à tire d'ailes et ne reviendra plus. Croyez-vous que nous soyions moins sensibles que les oiseaux ? si nous ne pouvons éviter par la fuite le choc d'un rhythme brisé maladroitement, il nous faut endurer sur place un tourment qui doit être suivi d'une infinité d'angoisses du même genre.

— Êtes-vous heureux! disais-jeà Boieldieu, vous avez musique deux vers parfaits en votre vie. Spontini seul peut se réjouir d'un pareil bonheur. Deux vers admirables de mesure et de cadence!

Non, | rien n'a | dû chan | ger son | ame, Non, | rien n'a | dû chan | ger sa | foi.

■—Le beau mérite ! Longchamps a fait deux vers mesurés parce

qu'il n'en a fait qu'un. Jouy, dans Fernand Cortès, n'a-t-il pas employé le même procédé?

Je n'ai | plus qu'un de | sir, c'est ce | lui de te 1 plaire;

Je n'ai | plus qu'un be | soin, c'est ce | lui de t'ai | mer.

» Plus fortuné que moi, Spontini pouvait conclure sa période sur ces deux vers, tandis que j'étais forcé de continuer, de finir avec un distique effroyable, dont l'effet déchirait l'oreille déjà charmée par un début excellent. Voyez la suite, et dites-moi si la conclusion est digne de l'exorde?

Non, | rien n'a | dû chan | ger son | ame; Non, | rien n'a | dû chan | ger sa | foi. El | le par | tage en | cor ma | flamme; El | le est en | cor fol | le de | moi.

» Peut-on imaginer rien de plus monstrueux que ces ie, ie, frappant à faux sur des temps forts? mais un auditoire français est indulgent parce qu'il est insensible à toute musique. Les aveugles ont-ils jamais critiqué le dessin, le coloris d'un tableau?»

Désespérés d'avoir sans cesse à manier un pareil galimatias, Hérold, Auber, Meyerbeer, ont pris enfin le parti de composer leur mélodie, de la rhythmer à peu près, et de l'écrire sans songer aux paroles qui doivent l'accompagner. Le sens, le caractère, la pensée du morceau les guident seulement. Leur partition faite, leurs dessins arrêtés, ils les saupoudrent de paroles. — Va, disent-ils au vers tortu, boiteux, bancal; trouve ta place bien ou mal ; frappe sur le tambour ou sur la caisse, peu nous importe: chantera qui pourra. »

Les acteurs acceptent le défi bravement. Aussi malins que les auteurs de la musique, ils éludent à leur tour la difficulté proposée. Ils chantent puisqu'ils sont assez honnêtement payés pour chanter; mais ils tournent, ils évitent l'obstacle, au lieu de l'attaquer afin de le surmonter. D'ailleurs ils ont vergogne , ptbdet, tœdet, pœnitet d'estropier leur langue publiquement, et pour ne pas disloquer à leur tour les paroles que le musicien s'est vu forcer de massacrer, ils chantent la musique en catimini, vocalisent du bout des doigts en touchant à ce fagot d'épines, de telle manière qu'on n'entende pas un seul mot. Les

choristes même, les choristes dont la responsabilité ne présente aucune importance, montrent la même pudeur. Je défie l'oreille la plus subtile de saisir au passage les paroles dites par le chœur dans nos opéras les plus récents.

Ces jours derniers, 25 janvier 1856, une cause infiniment grasse était explorée aux assises de la Seine, bien que le huisclos le plus sévère eût été prescrit, que l'on eût même éloigné les avocats, non choisis pour la défense, les gendarmes, fors un pour siéger à coté de l'accusé, la cour ne pouvait obtenir des récits franchement exposés. Victime, accusé, témoins blancs ou noirs, nul ne se décidait à donner de la voix. Des mots coupés, brisés, qu'un sentimentdepudeur étouffait, rendait inintelligibles arrivaient seuls à l'oreille des magistrats. Un juré facétieux de sa nature, mais prudent et réservé, ne put s'empêcher de s'écrier : — C'est comme à l'Opéra, nous ne comprenons point les paroles. » Ce mot est parfaitement juste; une même cause produisait les mêmes effets au tribunal comme à l'Opéra, les protagonistes rougissant de ce qu'ils avaient à dire, employaient la sourdine pour voiler, dissimuler au moins l'obscénité de leurs propos.

Il faudrait être en chaire, au Collège de France, y prêcher un carême pour amener enfin au giron de la poésie un peuple intelligent, mais présomptueux, opiniâtre, et dès longtemps corrompu, dépravé par l'enseignement universitaire. Pour lui faire contempler dans toute sa laideur cette prose rimée, hideux monument de barbarie et de stupidité, qui le fait marcher en queue de toutes les nations civilisées. Comme Abélard, il faudrait être devant une infinité d'académies, de commissions, de juris, afin d'y prendre la défense de cette langue française qu'ils ont condamnée à ramper, qu'ils accusent d'impuissance par la seule raison qu'ils ne la connaissent pas. Ils lui refusent l'accent, ce qui veut dire aussi la quantité. Comment! les oiseaux , les quadrupèdes, les reptiles, les insectes possèdent l'accent ; les pinsons, les coucous, les pintades, les coqs, les dindons, les cailles, les butors, les chevaux, les ânes, les crapauds, les grillons, forment des iambes, des spondées, des anapestes, des trokées, des dactyles, des tribraques, et nous serions privés de ces

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éléments du discours poétique! D'après les conclusions, l'arrêt, prononcés par nos juges académiciens nous serions plus bêtes que les ânes, les butors ! halte-là ! quoique Provençal, je veux bien me dire Français, et venir me camper sur la brèche quand il s'agit de combattre pour l'honneur de la nation.

Que de fois n'a-t-on pas nommé des commissions burlesques pour s'occuper de questions sans importance? Je suis le champion de la langue française et demande le champ-clos, ma devise est celle d'un chevalier chrétien : Jérusalem, concertere ad Dominum Deum tuum. Je veux détruire l'hérésie, et mes adversaires les plus opiniâtres sont des académiciens ! mais, i est juste de le dire, des académiciens qui n'ont jamais su le français ; des membres de l'Institut ayant étudié l'anatomie de cette langue, comme les faiseurs de poupards, de poupées ont étudié l'anatomie du corps humain; des académiciens qui révèrent et psalmodient encore le plain-chant de Boileau-Despréaux.

La situation est assez dramatique pour mériter l'attention de nos gouvernants. Livrez-moi, vous le devez, livrez-moi solennellement à dix, vingt, cent cinquante académiciens, qui m'accablent sous le poids de leurs arguments, en séance publique. Ils apporteront leurs codes et pandectes, je n'aurai pas le moindre almanach dans les mains, dans les poches ; et si je suis battu, croyez que je payerai l'amende temerè litigantium. Ce défi ne sera point accepté ; nos académiciens aiment à faire leur cuisine en famille, le huis-clos leur convient; et je n'aime point à plaider par écrit. Avocat-ténor récitant, mes volumineux facturas seraient des encyclopédies. Il faut pourtant que je vous présente un échantillon, un épitome de mes observations critiques : vous pourrez en apprécier toute l'impertinence.

Il est de certaines denrées que l'on ne vend pas au mètre, au kilogramme, au litre, telles que les épinards, le cresson, le persil, la salade, les oignons, le cerfeuil, le laurier; tout cela se livre à la pincée, à la poignée, au tas, comme la prose rimée de nos paroliers. Dans ce tas de versicules, fagoté pour le moins aussi bien que les épluchures déposées chaque matin devant les portes coclières ; dans ce tas exploré d'abord au crochet avant

d'être lancé dans le tombereau, des touristes à cachemire d'osier découvriront des fragments à leur convenance. Tels nos infortunés musiciens fouillent dans la rimaille de leurs complices, et ne manquent presque jamais d'y trouver un vers excellent , ou du moins une ligne qu'il leur est facile de tortiller en mesure. Fier de sa conquête, le musicien s'empare du bijou précieux; il lui sert d'étalon, de chronomètre sur lequel il se hâte d'établir le rhylhme, le dessin de son air, de son chœur. Le vers élégant et sonore, bien planté sur ses pieds, que vous préférez aux sept, onze ou quinze compagnons borgnes, sourds ou boiteux, grouillant à ses cotés ; le vers modèle, prodige, se déploie merveilleusement sur une mélodie qu'il a dictée. La rimaille s'en accommodera comme elle pourra. Sans pitié lacérée, on verra ses lambeaux épars s'accrocher aux notes pour y former des sons vagues, inarticulés, dont il serait in utile de chercher le sens.

Montrez-moi, chantez-moi cinq cents airs ou duos français, et je signalerai sur-le-champ le vers type, le vers pivot diffèrent de ces diverses compositions.

Pourquoi le superbe et tragique finale de la Vestale a-t-il emprunté la mesure allègre et sautillante de la valse? Parce que Jouy s'était permis de faire les trois quarts d'un vers procédant par anapestes, rhylhme de cette danse.

Déta | chons ces ban | deaux ces voi | les impos | teurs.

Spontini pouvait corriger l'énorme bévue, compléter ses anapestes niaisement éborgnés, brutalement fracassés par voiiem, en disant :

Déta | chons, déta | chons ces ban | deaux impos | teurs.

S'il ne l'a point fait, c'est qu'il craignait peut-être d'effaroucher notre Académie française, toujours prête à défendre nos vieilles stupidités. Voyez V Académie impériale de Musique , tome II, page 119 ; et surtout ! page 317.

Pourquoi l'ingénieux Auber a-t-il si bien saisi le rhythme ordinaire de labarcarole dans la Muette de Portici? C'est qu'un vers admirable y figurait au milieu de treize lignes empruntées à la boutique de Chapelain; et ce vers diamant a fait briller,

voguer un instant la nacelle avec une régularité gracieuse. Le vers type! je vous l'ai dit. 11 n'y en a qu'un, mais il vaut son pesant d'or. Si j'étais directeur d'opéra, croyez que la barcarole entière serait chantée sur ce vers, et le public, une fois en sa vie, jouirait d'un plaisir sans douleurs.

Coco Danières s'applaudissait d'avoir trouvé deux yeux ravissants; mais l'un était à Bordeaux, et l'autre à Pont-Sainte- Maxence.

Allons à la Comédie-Française, législatrice de notre mélodie parlée, et prions un de ses virtuoses de vouloir bien réciter les couplets suivants, en ayant soin de les accentuer d'une manière ferme et précise. Je ne crois pas me tromper en disant que les repos y seront placés aux lieux où je les indique.

A | mis, la mati | née est | belle, | Sur le ri | vage | assemblez | vous ; | Mon | tez gaie | ment | votre na | celle, | Et des 1 vents bra | vez le cour | roux. Con l duis ta ( barque a | vec pru | dence, |

Pé | cheur, parle | bas ; | Jette tes fi | lets en si J lence. |

Pé | cheur, parle | bas; | Le roi des | mers | ne t'échappera | pas. |

L'heure vien | dra sa | chons l'at | tendre, | Plus | tard nous sau | rons la sai | sir; | Le cou | rage | fait entre | prendre, | Mais Ta | dresse | fait réus | sir. | Conduis ta barque, etc.

Voici comment on chante ces couplets à l'Opéra :

A | mis, la | ma | tinée est | belle, | Sur | le ri | vage as | semblez | vous ; | Mon | tez gaie | ment vo | «r© na | celle, | Et | des vents | bravez | le cour | roux. Con | duis ta | barque a | vec pru | dence, |

Pé | cheur, parle | bas ; | Jet | te tes | o-lets | en si | lence, |

Pé | cheur, parle | bas; | Le | roi des | mers ne | t'é-chap | pe-ra | pas. (

Trois des quatre derniers versicules ne sympathisent point avec ceux qui les précèdent, et forcent le musicien à rompre son allure. Ce défaut serait peu grave, si le dernier verset ne présentait pas deux syllabes frappant à faux brutalement, et deux fois, trois fois même à cause des répétitions aussi désespérantes que solennelles.

Lorsque le virtuose de la Comédie-Française a dit ce couplet, vous avez parfaitement compris ce que l'auteur offrait à votre intelligence. Sauf à demander ensuite le nom de ce roi des mers, thon, merlan, cachalot ou baleine. Si le roi des mers vous était servi tout entier, vous reconnaîtriez à l'instant ce magnifique relevé de potage. Mais l'Opéra nous le présente brisé, pilé, réduit en hachis, méconnaissable au point qu'il faudrait un commentaire sans fin pour vous expliquer ce que le Masanielle chantant veut nous dire. Il faut même recourir aux suppositions les plus extravagantes pour donner un sens quelconque à l'argot académique de l'Opéra.

Amis, la ma — tinée est belle.

Rien n'est plus clair : un Lama de l'Inde ou des Cordillères possède une maitresse ayant nom Tinée, et ses affidés le complimentent, disant :

Ami Lama, Tinée est belle.

Sur le, vo-tre, bravez le, j&t-te , échap-ge, tous ces e muets venant expirer sur des temps forts, sur des notes essentielles, frappent à faux, éborgnent les mots et déchirent l'oreille la plus dure. Je doute qu'un tel gâchis fût toléré dans le pays des Iroquois. Et des, que signifie cet et des? Cette particule des séparée du substantif vents qu'elle doit tenir, serrer de près, n'estelle pas d'un effet bien gracieux? Sur quels tréteaux de vaudeville oserait-on s'arrêter suret des? même en disant : — Aideznous, aidez-moi. Pour nous consoler, arrive vents fora. Faitesmoi la grâce de me dire ce que c'est qu'un ventbra? Serait-ce une abréviation (Vavantrbras?

Jet | te tes | fl lets | en si | lence. j Vers complet, lumineux, grâce aux trois cadences fausses

1/0PÉRA-1TALIEN. 494

dont ses trois pieds marchent ornés. Ici tout le monde voit à l'instant qu'un père marâtre, dénaturé, jette à la mer ses enfants mâles, parce qu'ils ne sont pas beaux quand ils se taisent. Plusieurs ont pensé qu'il les jetait sans faire de bruit. Nous aurions alors deux sens au lieu d'un; quelle richesse de style ! magique effet d'une mélodie facétieuse en ses métamorphoses!

Jette tes [ fils | laids en si | lence.

Je pourrais vous faire remarquer encore letsen, qui, parle déplacement de l'accent, donne à l'oreille lésant. Vous me diriez avec raison que le parolier vous a suffisamment lésés; que loin de le blâmer, nous devons entonner l'hymne de la reconnaissance, et signaler avec orgueil le miracle de poésie française qu'il vient d'estamper en ce couplet.

Con | duis ta | barque a | vec pru | dence, |

est le vers type de la barcarole, vers excellent que la Provence et l'Italie ne désavoueraient pas.

Le second couplet est chanté sur une autre musique, stigmate indélébile jusqu'à ce jour de la barbarie française. L'acteur, partant du pied droit, attaque cette fois sur les temps forts; il tricote, il a rompu le pas, le rhythme de la mélodie, pour essayer de nous faire comprendre les paroles qu'il doit livrer à notre sens auditif : L'organe vocal divague, mais l'orchestre, qui n'a point à trainer, remorquer des paroles fallacieuses et discordantes, suit sa marche noble, gracieuse et régulière. C'est le bataillon qui défile, garde le pas, tandis que son chef incommodé s'arrête au coin d'une borne. Effet peu satisfaisant pour les spectateurs.

Qu'arrive-t-il ? quel obstacle insurmontable vient- il commander le repos à ce bataillon qui procédait avec une cadence admirée? Les cantonniers ont fermé les barrières du ferrin ; quel immense convoi, quelle chaîne de vagons, quel monstre, fumant, haletant, va-t-il rouler et mugir devant nous?

Bagatelles , debolezze que tout cela. Vraiment, il s'agit bien d'autre chose. Auber impose silence au chœur instrumental, et supprime une ritournelle connue, attendue parce qu'elle est

promise. Point d'orgue général, dont le seul but est d'ouvrir une brèche, un trou suffisant pour ménager un passage à deux mots! deux mots! dont un monosyllabe, qui ne pouvaient s'adapter à la mélodie, et s'harmoniser avec sa ritournelle. Aux grands mots, les remèdes souverains.

Le Fontanarose qui pérore aux entours de la Madeleine, fait exécuter le même tacet à son orchestre lorsqu'il a des paroles importantes à lancer à son auditoire. Ne crie-t-il pas aussi tandis que ses trombones, ses cornets, ses tambours frappent et soufflent? Ce chant instrumental bien suivi, rhythmé, vigoureusement, ne marche-t-il pas avec les gestes expressifs, les clameurs intermittentes et capricieuses du charlatan? Ce gaillard ne dit-il pas ses cavatines comme on les dit à l'Opéra ! Si le public les comprend beaucoup mieux, c'est que l'orateur espadonne sans cesse avec sa bouteille, sa drogue, son orviétan.

Quels sont les mots académiques, les mots solennels dont il a fallu préparer avec tant de soins la fougueuse éruption! Ces vocables n'ont rien que de très simple, de très ordinaire; mais comme ils ne pouvaient arriver sur la mélodie émise précédemment sans faire poufferde rire l'auditoire le plusmélancolique, Masanielle, ne voulant pas dire :

Le con. . . . (quel cou ?) rage fait entreprendre,

Masanielle a pris son épée à deux mains, s'appuyant sur le vide fait à l'orchestre, a lâché bravement et d'un seul jet ! le

roura ge. Mais aussi quelle traînerie, quelle pause

n'a-t-il pas faite après un tel effort ! Une mesure entière ! en fallait-il moins pour se reposer de ses fatigues 1

Que devient la cantilène, la mélodie vocale, ainsi massacrée et vilipendée? A quoi vont aboutir ces escobarderies, si non à reproduire dans une académie! les cris inarticulés du Fontanarose, rhythmés par son orchestre. Belle mission pour un Ru» bini, pour une Fodor ! C'est bien chié chanté, nous dirait Rabelais.

Il est des mots en provençal comme en italien que l'on exclut de la poésie lyrique. Ne soyez pas étonné si je prescris la même

règle pour le français. Entreprendre ne peut être chanté, quel que soit le caractère et le mouvement de la mélodie.

Le courage fait tant qu'on ne saurait lui demander encore autre chose. Le courage fêtant la beauté, mérite l'applaudissement d'une société 'galante et chevaleresque.

Mais l'a | dresse- fait | ré-us- 1 sir. |

Voilà, certes, une adresse qui doit marcher d'un pied ferme : elle est ferrée, à glace peut-être. Mais non, cette adresse va de travers; chanteuse distraite, elle fait ié quand elle doit frapper mi. Déplacez l'accent, vous parlerez comme chante notre Académie de Musique, et nul au monde ne saura ce que vous aurez dit. Avis précieux pour les amants discrets, timides.

Jene parlerai point des notes prolongées du second couplet, notes alanguies afin de dépayser l'oreille; de lui faire oublier les accents faux que le musicien cherche à déguiser. Ces traîneries dégradent un peu plus la cantilène, et c'est leur unique résullat.Trois longs et larges temps à vide ne feront pas perdre de vue, oublier une note qui vient de frapper, à la basse, l'octave future de celle des violons. J'ai dit future, entendez-vous?

Non, rien ne peut tromper l'œil vigilant des dieux

et de l'oreille. Tout l'opéra de la Muette, que dis-je ? tous nos opéras sérieux ou comiques pourraient être annotés de cette manière. 11 m'eût été facile de vous montrer des versets plus ridicules sans doute, mais beaucoup moins connus, et dont mes lecteurs n'auraient pas aussi bien suivi l'analyse.

Vous le voyez, tel est le baragouin de notre Académie chantante. C'est une fatigante et burlesque série de coq-à-1'àne, devinottes, calembours, attrape-nigauds, contrepetteries, équivoques promptes à faire rougir plus d'une Philaminte, une kyrielle de réclames, de logogryphes dont on ne cherche plus à trouver les mots ; c'est une avalanche de cuirs et de pataquès. Ai-je tort d'inviter cette Académie à publier son dictionnaire? Quel débit n'en aurait-on pas fait aux jours de l'exposition universelle ? Jours où les étrangers se montraient doublement ébahis de la magnificence du spectacle, des charmes du ballet et du charabia des

acteurs. Et voilà ce qu'on voudrait faire scander à des virtuoses accoutumés aux vers énergiques et suaves, harmonieusement rhythmés de Metastasio, de Romani l

Je vous ai montré ce patois bredouillé par un seul acteur; multiplions l'unité par 95, et nous aurons un croassement grandiose, monstrueux, une mêlée épouvantable, dont le superbe finale de la Vestale, et cent autres chœurs d'un grand mérite nous offrent des exemples.

Voulez-vous savoir combien la prose rimée peut ridiculiser l'œuvre la plus éminente et la plus sérieuse du musicien ? écoutez ce chœur bien connu :

Saint bienheureux eux, eux, dont la divine image, De nos enfants ants, ants protège les berceaux (1) ; Toi, qui nous rends ends, ends la force et le courage, Toi, qui soutiens iens, iens le pauvre en ses travaux.

Ces eux eux, ants ants, ends ends, iens iens, seraient fort gais dans une parodie; ils sont introduits ici dans une prière affectueuse, pour y boucher les trous que l'absence des chutes douces, féminines, laisse ouverts. Après avoir signalé ce défaut immense, capital, je ne m'arrêterai point aux accents faux qui dégradent ce chœur. Je ferai seulement remarquer les mi demandés à saint Janvier, et que nos basses profondes exécutent à ravir, mi bémol, s'il vous plaît, ronds et bien sonnants au grave!

Fais aujourd'hui pour nous des mi racles nouveaux.

L'accent de miracles devant être frappé sur ra, l'oreille veut, exige quecetle syllabe essentielle, qui seule annonce la présence du mot, en fait connaître la physionomie, la signification que cette syllabe décisive montre le bout de son nez. Tous les chanteurs pourront ensuite s'arrêter sur cet accent, dire mira... .des. Le vocable est connu, permis à vous de l'estamper longuement, largement; l'auditoire prendra patience, et cessera de chercher

(1) Le public, ami de la symétrie, De devrait-il pas ajouter ho! ho! terminer la période par oh! oh! Cet écho n'est-il pas suffisamment indiqué, réclamé ?

le mot de l'énigme. Tandis que, si vous faites un repos solennel de temps fort sur mi, chacun achèvera le mot à sa fantaisie. Vingt curieux diront à la fois : — Le saint fait des missels, des mines, des miroirs, des minets, des millions, des mitaines, que sais-je ? Vous forcez vos auditeurs à filer un brelan de fort mauvais goût.

Comme le Vadius de Molière, je vous dirai : — Voici de petits vers, » que j'improvise pour figurer à vos yeux les accents, les contours de l'excellente musique d'Auber, en lui donnant les inauféminines qu'elle réclame.

Saint tutélaire, Janvier, ô tendre père î

Vois la misère D'un peuple généreux.

Naples t'honore, Sa triste voix t'implore,

Accueille encore Ses plaintes et ses vœux.

Le reste du chœur peut marcher avec les paroles du livret, mieux distribuées sous les notes. Tous les gnan gnan auront disparu, vous chanterez comme de francs Provençaux, de vrais Italiens, les voix sonneront gracieusement, et tout le monde saura ce que vous aurez dit.

Vous ne regretterez pas, du moins je l'espère, saint bienheureux. Nous pouvons tous être bienheureux; un saint ne peut plus l'être, dès qu'il est canonisé. Diriez-vous lion lionceau, mère nubile?

Du pauvre, seul ami fidèle 1

Quel est cet ami ? Vous croyez que c'est un chien; point du tout, c'est le sommeil. Cet ami fidèle n'est donc pas seul.

Si nos paroliers prodiguaient l'esprit, les pensées nobles, sublimes, incisives dans leurs canevas dramatiques destinés aux musiciens, on leur pardonnerait quelques fautes de prosodie en faveur de leur génie poétique; mais ils sont plats, vulgaires, et ne cessent pas d'être rocailleux et durs à l'excès, inchantables. Le poète lyrique doit faire des vers mesurés, sonores

et bien cadencés, le musicien leur donnera de l'esprit, de l'éclat. Soyez persuadé que le plus infime versificateur italien, TottolaIer ou Second, car il sont deux, plane à six cents mille piques audessus de Racine, de Quinault, de Voltaire, etc., etc., dans le royaume lyrique. Ars metrica, v\n de mesurer ; la Métromanie, ia Manie de mesurer, c'est ainsi que les anciens et les modernes ont nommé l'art et la manie de faire des vers. Ces expressions devraient-elles figurer dans nos dictionnaires? En France on ne mesure rien du tout ; nos littérateurs se contentent de rimer leur prose, et croient avoir fait des vers. Heureuse ingénuité! pour eux ; calamité déplorable! pour les musiciens et pour nos oreilles.

Lorsque des vers que le poète a mesurés, ou que le musicien s'est fabriqués au moyen des répétitions de mots, arrivent par hasard ! dans un opéra français, voyez quelle explosion subite et victorieuse cette rencontre produit ! Comme la phrase se dessine, marche vivement, librement! comme elle sonne et bat la charge ! les mots, les notes qu'un même instrument pousse, lance, dirige sur l'oreille et le cœur, triomphent de l'un et de l'autre. Mélodie, harmonie, rhythme, tonnent, séduisent, fascinent à la fois. Punch complet, que vous ne pouvez déguster, savourer à votre aise, tant le plaisir dont il vous enivre, dont il vous écrase, est prompt comme l'éclair, brûlant comme le feu du ciel. Quelle fortune pour le musicien qui se trouve enfin tête à tête avec des rhythmes à colorer, des mots à présenter en entier, d'aplomb, en ordre logique, à les montrer avec orgueil au grand jour de la rampe! Fier et joyeux d'une telle conquête; inspiré, ravi jusqu'au troisième ciel, il trouve à l'instant une mélodie parfaitement digne de chanter ces paroles, que leur rareté doit rendre précieuses au dernier point. Tout en écrivant sa cantilène fulgurante, il murmure :

E di me stesso Maggior mi fà.

Comme le Barbiere del diavolo, ne fait-il pas d'avance l'inventaire de son trésor?

L'OPÉR A-ITALIEN. 497

Celle Californie, la voici :

Plus d'à | mour, plus d'i | vresse, O re | mords qui m'op | presse!

Je les | vois, el sans | cesse, Égor | ger à mes | yeux.

Mes a | mis, mes a | mis vont m'at | tendre; Je ne | dois, je ne | «ois plus t'en \ tendre, Et je | cours les dé | fendre Ou mou | rir avec | eux.

C'est admirable de vers, de musique, et pourtant je signale un hémistiche affreux où l'accent faux dois... plus, s'unit à la cacophonie tantan. Si notre ami Raoul n'était pas si familier avec sa Valentine, s'il desirait de plaire à son oreille, je ferais chanter au ténor ce vers excellent :

Je ne | dois, ne dois | plus vous en \ tendre.

Lorsque le verbe est suivi d'un adverbe, qui modifie et complète la signification de ce même verbe, c'est sur l'adverbe que doit tomber l'accent. Séparer les deux mots, c'est s'exposer à n'être pas compris, à dire même le contraire de ce que l'on veut exprimer.

Ne te repens | point, | noble fille.

Lisez cette phrase sur le livret, le sens en est d'une clarté parfaite; mais lorsque Marcel chante avec Meyerbeer :

Ne te re | pens, | point noble | fille.

Nous voyons une fille point noble, que l'on engage à ne pas se repentir. L'accent, le repos, la virgule, ont changé de place; et le sens a passé du blanc au noir.

Cet abominable verset :

Je ne | dois, je ne | dois plus t'en \ tendre,

vient fracasser l'oreille avec d'autant plus de brutalité qu'il est précédé, suivi par des vers excellents. Meyerbeer a continué sa marche en véritable Allemand, l'accroc immense ne l'a point arrélé; peut-être même ne l'a-t-il point aperçu. — Quel heureux naturel ! » diront nos paroliers.

Méhul était Français, littérateur, il observait la prosodie autant qu'il le pouvait. Dans une position tout à fait semblable, rencontrant une ligne de prose mêlée à trois vers excellents, l'auteur d'Euphrosine, refuse de chanter Ingrat, j'ai por, abandonne son rhythme énergique, véhément, pour se plonger dans une psalmodie inerte, insignifiante, qui lui permet de réciter en grosses notes le verset discordant et boiteux. Méhul a respecté la prosodie, il est vrai ; mais quel désordre affreux cette déférence n'a-t-elle pas jeté dans son admirable duo ? manches ,

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