‹ L'Opéra-Italien de 1548 à 1856Chapitre 66 sur 69 · LA COMTESSE D'ARLES · texte numérisé non relu

LA COMTESSE D'ARLES

In | grat, j'ai por | té dans ton | ame Un feu qui | va | te dévo | rer.

Ce dernier vers est parfait, mais il devient forcément de la prose; le rhythme, une seule petite fois rompu, ne saurait être rajusté. C'est le coup de sifflet du chasseur frappant à faux; la caille est partie, elle ne reviendra plus. Le vagon a déraillé.

Le rhythme est comme un île escarpée et sans bords, On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.

Je suis étonné que Hoffman, poète souvent régulier, n'ait pas corrigé cette faute immense, grossière, Ingrat, fat por ! qu'il pouvait faire disparaître en disant :

Oui, ma fu | reur | livre ton | ame Au feu qui | va | te dévo | rer.

Ah ! que je voudrais vous présenter le quatrième acte des Huguenots, muni de paroles chantables, de paroles aussi coulantes, sonnantes et vibrantes que les notes de la mélodie! Tout s;y rencontrerait à l'unisson, et vous croiriez entendre une œuvre nouvelle.

Dès la première audition, l'atrocité du hautbois, qui vient dégrader sans raison, excuse ni prétexte la délicieuse romance d'Alice, (pianches, page 220.) Cette infamie gratuite me fit dresser

L'OPÉR A-ITALIEN. 4W

les cheveux à la tête. J'en portai plainte à Meyerbeer. — Cela ne s'entend pas, me dit-il. — Vous en voyez la preuve. — D'autres n'ont pas l'oreille si fine, cela ne s'entend pas. — Pourquoi donc l'avez-vous écrit?— Cela ne s'entend pas. — Cela se voit du moins, et l'œil du musicien est bien plus subtil que son oreille (1). »

Pour me dédommager de la blessure que ce hautbois m'avait faite, je priai Meyerbeer de marquer un bis nécessaire, indispensable sur la phrase éclatante, victorieuse qui plane sur l'ensemble choral du quatrième acte :

Et la palme immortelle Nous attend dans les deux.

huit mesures en la bémol, dont je réclamais avec instance la répétition, bis infiniment précieux que tout l'auditoire accepterait de grand cœur. Meyerbeer me refusa l'un et l'autre. Notez qu'il m'avait prié de lui dire franchement ce que je pensais de son œuvre. Condamné par ce musicien, je fais un appel au peuple des amateurs; il a sous les yeux les pièces du procès, qu'il juge et prononce un arrêt définitif.

Lorsque je vois d'aussi beaux fragments dramatiques s'échapper du cerveau de Meyerbeer, je suis tenté de le supplier humblement de nous donner enfin un opéra complet, un opéra qui ne soit pas bourré de foin et de paille; une série de vases d'or ou de cristal dépouillés de l'emballage du layetier.

Vous ne connaissez pas encore la dispute (fugato) du troisième acte des Huguenots, et vous ne la connaîtrez jamais : l'exécution avec les paroles en est impossible. Demandez aux choristes, à qui je n'ai pas besoin de faire cette question. Nos têtes sont montées, disent les femmes, croyez qu'elles pensent :

NOS têtes sont noyées, r.apietar et gtrangnletar.

(1) Rossini présidait à la répétition de je ne sais quel opéra, dans une petite ville d'Italie. Do corniste frappe à coté du ton ; sa note probablement était moins fausse que celle du hautbois de Meyerbeer. Le jeune Rossini s'écrie à l'instant : — Qui va là ? — C'est moi. — C'est toi ? mets ton cor dans l'étui, et rentre à la maison. » Le faiseur de brioche, le coupable, hélas! c'était son père. Polynice exilait Œdipe de l'orchestre et sans remords encore !

Le premier musicien de la terre parmi les comédiens, le chanteur le plus ferme à son poste, l'acteur dont la voix est le métronome qui règle et dirige un opéra, le chef d'attaque le plus sûr que j'aie connu, le plus hardi jouleur. l'homme dont la mémoire et l'articulation tiennent du prodige, Lablache ne pourrait pas chanter deux phrases de notre musique de théâtre. Lablache est poète et musicien, Lablache est l'incarnation du rhythme, de la cadence, de la mesure. Lablache ne peut assister à la représentation d'un opéra français, pur sang ou non, sans que les cheveux lui dressent à la tête; ses nerfs se crispent; sa digestion, chose essentielle, sa digestion en serait troublée, s'il n'avait la précaution de diner plus tôt ces jours-là. De tels accidents sont peu souvent redoutables, il est vrai, car il aime à se priver de notre musique, bonne en soi, mais grotesquement parolée. Digne succédant pour le goût et l'esprit de la célèbre Grassini, si vous lui donnez la réplique au sujet de notre Académie bredouillante,

Il ne saura trouver de couleur assez noire Pour vous en crayonner la ridicule histoire, (i)

Lancé dans un déluge, une avalanche de notes, de paroles qui s'envolent claires et limpides, brillantes et perlées, de sa bouche tonnante, Lablache va s'arrêter soudain, si le rhythme du vers est faux, bien que la mélodie s'efforce de le redresser. Une syllabe malencontreuse lui coupe la parole; ce chanteur babillard, dont la faconde musicale vous entraînait, ce coursier qui dévorait l'espace au triple galop, ce vagon qui roulait avec la vitesse de l'éclair et l'éclat du tonnerre, tombe tout à plat, reste muet, immobile, sembra una statua comme Bartolo : une faute d'accent vient de lui scier le jarret, dévider sa locomotive; procumbit humi bos. Un ordre de l'empereur, que dis-je? toutes les puissances de la terre s'uniraient pour lui dire : — En

(1) Sa Majesté Napoléon Ier dit un jour à l'admirable cantatrice : — Grassini, pourquoi n'alluz-vous jamais à mon Académie impériale de Musique? décidez-vous, faites un effort, ne fat-ce que par curiosi'é. — Sire, je crains qu'il ne m'en reste quelque chose. » Un gracieux sourire accueillit ce mot légèrement sardonique.

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avant! » que Lablache ne bougerait pas. Otez l'obstacle, l'accroc, le fétu, la montagne qui vient de lui barrer le chemin, sur-le-champ il va se remettre au galop. Ce que je vous dis je l'ai vu, de mes propres oreilles vu. Personne au monde n'osera me contester que Lablache ne soit un homme complet en musique ; plusieurs vous diront, en rappelant un vieux mot, que Lablache est la musique même. Si cet acteur vous donne de si parfaites jouissances, si l'accent de ce virtuose est si profondément incisif, si tous ses coups portent, s'ils frappent avec tant de facilité, c'est que Lablache est l'homme par excellence pour les effets de rhythme.

Vous affectionnez l'exécution vocale de Lablache, c'est le chanteur qui fait l'impression la plus soudaine, la plus vive sur le public français. Lablache ne peut endurer le tourment que lui cause notre musique vocale, et certes je me dis, à cet égard, son compagnon d'infortunes. Vous êtes parfaitement d'accord avec lui, vous professez la même doctrine, vous éprouvez les mêmes sensations, et sans vous en douter. Les extrêmes se touchent; c'est le rhythme qui vous range sous la même bannière, la présence et l'absence de ce moyen, tout-puissant en musique ! doivent causer votre affection et provoquer ses dédains. — Quelle fortune pour notre Académie impériale, si Lablache y tenait l'emploi de première basse ! » Voilà ce que j'entends dire, ce que l'on pense depuis un quart de siècle. Mais Lablache ne signerait cet engagement qu'à la condition expresse qu'on lui donnerait des paroles chantables. Nos faiseurs de livrets seraient prompts à se récrier sur l'insolence d'une telle prétention. Nous barbotons dans la mare creusée par Quinault et consorts, diraient-ils, continuons de barboter, le public est si bon! Je souligne ce mot, on saura mieux ce que je veux dire. Lablache ne consentirait pas à se montrer désarmé. Lablache récitant notre musique, telle que les paroliers nous l'ont faite, deviendrait un homme à peu près ordinaire. On admirerait sa voix forte, vibrante, ronde et sonore; sa belle représentation sous une robe de velours, de salin, la vérité de son jeu scénique, voilà tout. Sa puissance musicale s'évanouirait. Autant

vaudrait engager Mme Rosati, l'aimable et dramatique ballerine, pour la montrer dans une gaine, comme la statue de Diane d'Éphèse, ou garrottée, ficelée comme une momie de Tentyris que les Turcs nomment Denderah; pays renommé pour la fabrication des zodiaques.

En 1840, Rubini, Tamburini, Lablacbe, ont chanté V adagio, c'est-à-dire, un cinquième du trio de Guillaume Tell, en italien, dans plusieurs concerts. Ce précieux fragment, exécuté d'une manière admirable, avec une perfection impossible aujourd'hui, ravit l'assemblée de Ventadour au point que, d'une voix unanime, elle réclama le commencement et la fin du magnifique et sublime trio. Lablache alors prit la parole, et, sans musique, sans accompagnement, nous dit ! — Messieurs, ce trio n'a point été traduit en italien; si nous le chantons, c'est que nous l'avons arrangé nous-même pour vous l'offrir. »

Or, on a fait trois versions italiennes de la partition entière de Guillaume Tell : si je le sais, c'est lui qui me l'a dit. Mais Lablache regarde avec raison comme nulles et non avenues des traductions en prose, que toute une basoche avait été forcée de modeler sur la rimaille française. S'il vous a chanté ïadaf/in de ce trio, c'est qu'il a pu lui-même en ajuster les paroles de manière à les rendre chantables. Le travail était probablement trop difficile, et la réussite impossible, puisqu'il n'a pas eu le courage d'aller plus avant, et qu'il avait renoncé d'abord à traduire en vers le superbe prélude.

Vous pouvez maintenant apprécier toute la barbarie de la prétendue poésie lyrique de nos paroliers. Lablache, Italien, Français d'origine, par adoption, poète, musicien, chanteur, digne de figurer dans toutes les académies de l'univers, n'a pu traduire qu'un petit couplet de leur prose rimée, tant elle est raboteuse et rétive! Il est juste de dire que dans ce quatrain ou sixain se trouvait encadré le fameux versicule ,

Mon père tu m'as dû maudire!

Autre Qu'il mourût! aussi monumental dans le style des Caraïbes que celui du vieil Horace l'est dans le style sublime, Tu

m'as dû maudi, assemblage précieux, burlesque, phénoménal de grotesques syllabes! Cliquetis merveilleusement bouffon que le poète a placé dans la situation la plus touchante du drame, et qui devait ligurer sur la mélodie la plus suave, la plus incisive du trio ! Et deux mille coups de siftlet ne sont point partis à l'instant où ce brave Arnold a, pour la première fois, tenté cette exhibition drolatique ! Et la salle ne s'est point révoltée, les musiciens, les chanteurs, les danseurs, les comparses n'ont pas quitté leur office pour se joindre à la troupe sifflante! Et la foudre n'est pas tombée sur le théâtre où l'on prenait au collet Rossini pour lui faire chanter avec accompagnement sutto voce, jiLanissimo, ce miraculeux versicule, ce gâchis grammatical! \in vérité, quand on voit de pareils forfaits rester impunis, on doit désespérer de toute justice.

Guillaume Tell, ce chef-d'œuvre unique de notre répertoire actuel, n'est-il pas une tidèle image de la nuée miraculeuse qui précédait les Hébreux traversant le désert? Étincelanle de rayons lumineux du coté de ces fugitifs, elle était sombre, opaque, noire comme l'enfer au revers de la médaille. De même le génie flambant, scintillant, fulgurant de l'Italie, traversant le monde, les siècles, est accompagné des noires vapeurs, tourbillon naturel d'un prodige de l'imbécillité française. Et ce livret, mince de corps, mais gros de sottises ; ce livret de Jouy, l'académicien, de Bis, très digne de l'être, miracle de lyrique stupidité, posé dans la balance financière, la tient en équilibre. L'ordure, en France, obtient le même prix que l'or !

Nos dilettantes ont en horreur les airs de chant français. Ils estropient parfois l'italien, qu'importe, leur auditoire est très indulgent à cet égard; il pardonne pourvu qu'on lui fasse entendre une mélodie qui le satisfasse pleinement. Vous pensez bien qu'une proscription si générale en France, et depuis si longtemps observée, n'est pas une fantaisie de la mode; le peuple musicien et chanteur n'agit point sans raisons, et ces raisons,je vous les ai fait connaître.

Vous savez l'histoire plaisante de cet oculiste aimé par une femme charmante, mais aveugle. Il fut assez imprudent pour

rendre la vue à sa maitresse qui, dès ce moment, le trouva laid, mal bâti, disgracieux, et se prit d'amour pour un autre. Les Français montrent, pour leur musique vocale, une aversion qui s'accroît à mesure que leur oreille acquiert plus de sensibilité. Ce progrès louable leur fait mépriser la prose limée de nos poètes, même quand nos poètes ont soin de la présenter sans musique. Un volume de versets, de poésies, est maintenant une œuvre mort-née, si le nom d'Alfred de Musset, de Victor Hugo, de Lamartine, de ces illustres (par leurs idées), ne la recommande pas. C'est encore un bienfait de la musique, de la civilisation de nos sens amis de la mesure et du rhythme. On réussit parfois à soutenir au théâtre, cette musique boiteuse, incomplète et trop souvent déplaisante, barbare ; on la protège au moyen des prestiges de la décoration, delà mise en scène. Des robes de salin et de velours sur de blanches épaules, des cuirasses d'or éclatantes et curieusement damasquinées, des surcots blasonnés, des jaquettes brodées, se promènent à pied, à cheval, en carrosse, en litière, en gondole, en bucentaure, en vaisseau de ligne, sur le théâtre avec accompagnement de saxophones etde flageolets; et lorsque ce brillant cortège a défilé, quand on a passé la revue des jolis yeux, des jolis pieds des ballerines, on applaudit avec fureur, on crie bravo ! et le compositeur, qui prend pour lui ces compliments, s'enorgueillit de sa fortune. Mais le succès de cette musique s'éteint lorsqu'elle est forcée de quitter ces talismans précieux, que Meyerbeer croit indispensables ; elle aborde les salons dans un négligé qui n'est favorable qu'aux belles femmes, elle y vient à pied, en soques, sans robes de velours, sans cuirasses d'or, et se fait éconduire.

Soyons justes pourtant, et disons que cette musique n'est pas sans utilité pour les jeunes virtuoses. — A quoi vous sert l'indigeste et grosse partition du Prophète? — A m 'asseoir dessus quand je veux jouer du piano. Deux pouces de Meyerbeer suffisent pour ajuster une chaise à ma taille. » Historique.

En écrivant la partition du Prophète, un habile harmoniste s'est proposé d'élever le laid jusqu'à sa quatrième puissance. Il a réussi, j'en conviens ; le succès est fort original, mais il n'est

pas complet. On voit ce musicien changer de système, s'éloigner du chemin qu'il s'était marqué, toutes les fois que les versicules du parolier ne viennent pas l'aider à maintenir son laid à la hauteur désirée. Dans les airs de ballet, M. Meyerbeer s'émancipe, il se permet une pointe de folâtre gaieté, dont ses victimes a> remercient en l'applaudissant. Vous avez remarqué sans doute que les airs de danse de nos opéras ont une supériorité notable sur le chant vocal de ces mêmes œuvres. Le musicien s'es affranchi du jougatroce de son parolier, il cabriole dans sa force et dans sa liberté. La même raison fait que les partitions réduites pour piano seul sont préférées à celles où des mots discordants s'accrochent à la mélodie.

Ce qui n'empêche nullement que le Prophète ne soit honteux pour l'Allemagne qui l'apporte, ignominieux pour la France moutonne qui l'applaudit, en suivant l'exemple que lui donnent un millier de pattes graissées avec une prodigalité fabuleuse.

Les Turinois ont été plus fins, reconnaissant le piège, ils ont pris le Prophète en plaisanterie, et l'ont reçu, traité comme une œuvre burlesque. Succès immense de fou rire. Un acteur fantasque, spirituel et malin, ne fit-il pas monter jusqu'aux étoiles un drame déjà tombé? Joyeux émules de Frédéric Lemaître, les Turinois ont logé leur Prophète dans l'horrible et facétieuse Auberge des Adrets. Vrais dilettantes, ceux de Turin méritent la médaille d'honneur. Voyez page 424.

Si la tour de Saint-Jacques est, après quatre siècles, droite, élégante, ferme sur ses jarrets, comme aux jours de sa jeunesse première, c'est parce que son architecte s'est, fort heureusement ! avisé de l'établir sur de larges et solides fondations. Au lieu des rochers qui la soutiennent, si l'on avait assemblé des bottes de foin, des livres en paquets, des fromages parmesans, on aurait bientôt vu cette orgueilleuse tour fléchir les genoux, se lézarder, faire la révérence, non pas comme sa cousine de Pise, mais s'écrouler avec un fracas épouvantable comme le beffroi deValenciennes.

Tout édifice qui ne repose point sur une base solide, ferme, doit fléchir et tomber. Il sera même parfois impossible d'en

achever la construction. Telle est, je me vois forcé de vous le dire, telle est, n'en doutez pas, la condition fâcheuse de l'opéra Ira n rais.

Privé du poème lyrique, pierre angulaire, base indispensable de tout drame chanté, notre opéra n'a jamais pu marcher, donner signe de vie, prendre son rang à coté des spectacles italiens, allemands, du même genre. Opulent, fastueux rival de l'Hippodrome, du Cirque,

Il leur dispute un prix indigne de ses mains.

ei ne peut l'obtenir. Témoin le vaisseau du Corsaire, timide copie, reléguée au fond du théâtre, copie mesquine du vaisseau le Vengeur que le Cirque faisait sombrer audacieusement sur l'avant-scène.

Sacré, l'ingénieux machiniste de l'Académie, est donc forcé de baisser pavillon devant son maître, devant l'amiral qui remportait de si belles victoires au Cirque ! L'auteur Sacré des vaisseaux académiciens, auteur immensément précieux, et qui doit inarcher en tête du régiment de ces mêmes auteurs, ne serait qu'un misérable plagiaire ! » Voilà ce que plusieurs disaient au foyer le jour où le Corsaire, ballet, fut produit à la lumière du gaz, janvier I806. Imprudents! vos critiques portent à faux au point qu'elles deviennent des éloges. Si la marine académique est inférieure à celle du Boulevard, c'est la faute du théâtre, large comme une serviette, si nous le comparons aux scènes où les Italiens, les Allemands faisaient manœuvrer des armées et des flottes entières. Rétablissez la salle des Tuileries, ce Théâtre des Machines, si bien nommé par nos anciens, puisqu'il vous plait de nous ramener en tout à l'enfance de l'art; nos paroliers n'ayant pas encore troqué le bourrelet de Quinault, de Bernard, de Jouy, contre le diadème des poètes. C'est la faule du théâtre, vous dis-je. Apprenez que le Vengeur du Cirque, et le Corsai rr de l'Opéra nous sont venus du même chantier, et que leur déroule s'est exécutée au signal du même oiïicier-général. Ustensiles, na\ires, capitaine, matelots et mousses, tout a viré de bord, l'équipage du Cirque fonctionne à l'Académie. Nous som-

nies en force, et nous pouvons engager bravement des virtuoses italiens. Si nos paroliers les étranglent, si la prose rimée les garrotte, les enfonce, les plonge dans le gouffre du troisième dessous, l'habile et prévoyant Sacré fera sombrer quelques navires, el l'année de Pharaon, péchée à l'instant, sera remise à flot.

— Mais avec le vaisseau du Coma ire on fait de superbes recettes ! » Plaisante excuse, digne de Turcaret! Vous en feriez de bien plus riches avec la loterie et la ferme des jeux, autres moyens de corruption nationale que l'on a sagement détruits. Quelles recettes ne ferait-on pas à la Chine avec l'opium? Le commerce de cette drogue est cependant prohibé dans le céleste wppire.

Le chant et les machines sont deux puissances incompatibles et qu'on ne saurait loger dans la même enceinte. Deux siècles d'expérience l'ont prouvé. L'un s'accommode parfaitement de votre salle, petite, mais excellente. L'autre désire manœuvrer dans une plaine sans bornes. Les Français veulent des machines, c'est ce qu'ils ont toujours le mieux compris en musique, donnez-leur des machines. Mais alors, à quoi bon des chanteurs ? Pourquoi feriez-vous exécuter les opéras de grande braillerie par des rossignols ? Les corbeaux ne valent-ils pas mieux poulies disputes, les combats de ce genre, où la force brutale doit triompher? Les virtuoses veulent intéresser par eux-mêmes, ils détestent les artifices du décorateur et du machiniste. Si quelque Gabrielli venait chanter dans un de vos palais de fées, croyez-vous que le public n'abandonnerait pas duos et cavatines, pour compter les ronds et les ovales d'une frise, pour chercher des nids d'hirondelles sur la flèche d'un clocheton? Aucune de ces distractions n'échappe au virtuose si bien placé pour les remarquer. Une seule suffit pour exciter son dépit, sa colère, et l'engager à traiter sans gêne, sans façon l'auditoire qui se montre incapable de l'apprécier.

Dans le bon temps de notre Opéra-Italien, n'avait-on pas supprimé tous ces détails de mise en scène si chers aux épiciers? Rubini-Osiride tombait mort sous la baguette de Mosè, la foudre, le pétard, la fusée, ayant des résultats désagréables pour

l'oreille et l'odorat. Voilà comme il faut agir dans un théâtre où l'on chante réellement.

Notre opéra doit exister un jour; mais ce jour est loin de nous encore. Ce n'est pas moi qui parle, je n'aurais pu me décider à faire un semblable aveu, s'il n'était l'écho des conclusions prises par un million d'étrangers à qui vous l'avez montré naguère, sans malice, il est vrai, mais non sans imprudence. Le chien qui porte au cou le diné de son maître, en saisit sa part lorsque d'autres chiens dévorent ce même diné.

Les vérités les plus désagréables, sont parfois celles que l'on est obligé de proclamer hautement. Au lieu de se maintenir dans un doute officieux et rassurant, si les médecins avaient dit aux Marseillais : — C'est la peste ! » d'utiles précautions auraient sauvé la moitié des cent mille victimes que le fléau frappa de mort en 1720.

Lorsqu'une vedette a signalé de nombreux bataillons, arrivant protégés par la nuit ou la brume, et que de bouche en bouche, on se dit : — Les voici ! » croyez-vous que ce soit bien régalant pour l'auditoire? Non, sans doute; mais on est averti. L'ennemi croyait vous surprendre, il est surpris à son tour, et vous échangez une victoire contre les chances d'une défaite.

Passons à des vérités qu'il vous plaira d'entendre.

Du sentiment la véritable image,

C'est de beaux vers par le chant exprimés.

Ces deux moyens de plaire, de séduire, ingénieusement réunis, forment le langage le plus agréable que l'homme se soit fait. Mais avant que ces vers puissent être beaux, il faut d'abord que ces vers soient des ters. Depuis deux cents ans votre rimaille est en divorce avec la mélodie qui devrait s'unir, se marier avec elle.

Les vers sont enfants de la lyre, Il faut les chanter non les lire.

Nos académiciens savent donner d'excellents mais burlesques avis. Les voilà discourant sur les vers, réglant l'usage que nous devons en faire, comme si les vers français existaient, comme si nos illustres en avaient fabriqué deux ou trois paires en quatre

siècles. Ces mômes académiciens, parlant à leur cordonnier, frotteur, portier, laquais ou cuisinière, seront compris à merveille; ils s'expriment en mots français dont l'accent bien placé marque la signification précise. S'agit-il d'unir leur discours à la musique, et de former ainsi la combinaison la plus séduisante que l'organe vocal puisse offrir à l'oreille? Ces beaux diseurs deviennent à l'instant des buses, des crapauds, des marcassins domestiques grognant le charabia que vous entendez à l'Opéra, sans le comprendre. Agrément dont je vous félicite, congratule ; si vous le compreniez, peut-être un jour seriez-vous dignes des honneurs académiques.

Lord Truro, chancelier et pair d'Angleterre, mort en 1855, était fils d'un simple avoué, dont il devait être le successeur. Poussé par une ambition légitime, il voulut essayer de la carrière du barreau, dont une difficulté physique paraissait l'éloigner. Sa langue, ses lèvres se refusaient à prononcer de certains mots. Truro en fait une liste complète, et s'applique à leur trouver des synonymes, qu'il classe dans sa mémoire à la place des mots rebelles. Nul ne s'aperçoit de l'adroite substitution, de la difficulté vaincue. Cessant d'être bègue, Truro parvient aux plus hautes fonctions que sa droiture, un savoir profond, ses talents ne pouvaient lui faire obtenir, s'il n'avait acquis d'abord le charme de l'élocution.

Notre Opéra bégaye, croasse, mais aussi n'a-t-il aucun désir d'être compris. Il se croit chancelier, pourquoi ferait-il de nobles efforts afin d'arriver aux suprêmes honneurs?

— Le feu roi (Louis XIII) avait fait un air qui lui plaisait fort, il envoya quérir Boisrobert pour lui faire faire des paroles. Boisroberten fit sur l'amour que le roi avait pour Hautefort. Le roi lui dit : — Ils vont bien, mais il faudrait oter le mot désirs, car je ne désire rien. Le cardinal lui dit: Le Bois, vous êtes en faveur, le roi vous a envoyé quérir. » Boisrobert lui contala chose.— 0! deviuez ce qu'il faut faire : ayons la liste des mousquetaires.» Il y avait des noms béarnais du pays de Tréville, qui étaient des noms à tuer chien ; Boisrobert en fit une chanson : le roi la trouva admirable. » Tallemant des Kéacx, Historiette de Louis treiiiesme.

L'Académie française a depuis longtemps cessé de nous offrir le da capo d'un éloge de Richelieu. Ne devrait-elle pas emboucher sa trompette lyrique en l'honneur de Louis treiziesme, digne admirateur de nos paroliers? Ne font-ils pas aussi des couplets à tuer chiens et chats ?

Le poème lyrique n'étant point donné, sur quoi le musicien français établira-t-il sa partition? La prose riméo qu'il dépèce et loge comme il peut sous les notes de sa mélodie, étant inintelligible, quels seront les moyens de plaire, de séduire de vos acteurs? On ne peut les comprendre. Ce n'est encore pas moi qui parle, mais la nation entière.

Louis XV avait admiré le chant italien de Farinelli, de Caffarelli. Ce prince aurait sans doute applaudi Manelli, Anna Tonelli, s'il les avait entendus. Ces deux bouffes échappés d'une villette du Piémont, furent conduits par le hasard à Paris, pour y battre en ruine l'Académie royale de Musique, premier théâtre lyrique de l'univers; on le croyait du moins en France. Deux acteurs et trois comparses, un troupaillon italien , pardonnez-moi l'expression; elle appartient à l'argot des coulisses, et nous sommes à l'Opéra, dont le baragouin est cent fois plus sauvage. Ce troupaillon, dis-je, chantait des vers, il ravit les Parisiens jusqu'au troisième ciel, et leur fit prendre en horreur la prose rimée de Quinault, de Bernard, et la psalmodie de Lulli, de Rameau. Pergolese, Jomelli, Rinaldo, triomphèrent; le peuple académique avait mis bas les armes devant un seul chevalier, une seule amazone. Tout Paris raffolait des bouffes qui le charmaient depuis deux ans, lorsque la politique jugea que son intérêt voulait que la France restât barbare en musique. Le roi Louis XV, devenu chef de claqueurs, prit d'assaut le parterre de l'Opéra; gendarmes, carabiniers, chevau-légers , mousquetaires s'y rangèrent en bataille pour assurer la victoire de la vieille braillerie; les Italiens furent congédiés. 1754. Voyez page 150.

D'autres leur succédèrent en 1778; le roi Louis XVI les renvoya parce qu'ils ne le faisaient pas rire. Le croira-ton? Ce pauvre et sage prince n'aimait qu'un genre de gaieté, dont l'ex-

l/OPÉRA-ITALIEN. Ml

trême licence ne pouvait être admise sur un théâtre ouvert m public. Berlingue, la Princesse Aéiou, etc., parades obscènes dites, mimées et dansées par Despréaux et Mlle tiuimard, avec toutes les fricassées qui charmaient les habitués des théâtres que cette virtuose possédait à Paris, à Pantin, pouvaient sentedivertir le vertueux souverain.

L'admirable compagnie italienne que Viotti nous amena fit des merveilles en 1789, et nous lui devons notre école de chant. Le premier consul nous donna des Italiens en 1801, il est vrai. Napoléon Ier fit manœuvrer aux Tuileries les virtuoses les plus éminents de son époque, si féconde en talents du premier ordre, j'en conviens. Mais ce monarque avait de trop vastes projets en tête pour s'occuper de la civilisation musicale de son empire. Il serait revenu sur cette œuvre capitale et l'aurait accomplie, n'en doutez pas. Forcé de laisser en arrière une pensée de la plus haute importance pour notre gloire nationale, il dut se borner à nous dire : — Voici des modèles excellents, je les pose là, devant vous, imitera qui pourra. »

Au lieu de profiter du bienfait, au lieu de suivre de précieux exemples, les Français rirent au nez de leurs précepteurs; écoliers mutins et présomptueux, ils se moquèrent de leurs maîtres. Vingt opéras chantés à Feydeau réjouissaient le public, excitaient des transports de folle gaieté, lorsque nos acteurs s'évertuaient à contrefaire, à tourner en charge les virtuoses de l'Italie, à les ridiculiser par une imitation grotesque, impuissante et de mauvais goût.

Écoutez, paroliers! France, prête l'oreille!

Mme Mainvielle-Fodor débute à l'Opéra-Comique, le 9 août 1814, dans la Fausse Magie, le Concert interrompu, le Calife de Bagdad, la Belle Arsène, Zémire et A sor, etc., etc., et n'obtient pas le moindre succès, fiasco orribile! tombée tout à plat, refus d'engagement. Et Mme Fodor, quelques jours après sa longue épreuve, le 16 novembre 1814, va, de plein vol, au Théâtre- Italien, y remplacer la reine du chant, Mnie Barilli ! Par une coquetterie de jolie femme, par un défi d'artiste plein de con-

fiance, de fierté, Mme Fodor va débuter et triompher dans Griselda, rôle favori, capital de Mme Barilli, rôle dans lequel celte virtuose s'élevait jusqu'au sublime de son art.

— Influence favorable, charme heureux, souveraine puissance de la musique italienne!

— Ah! de grâce, laissez aux imbéciles, aux ânes bâtés, ces exclamations propres à faire croire que vous établissez une différence entre la musique française et la musique italienne. La musique est une, indivisible comme notre république n° 1 ; la musique est la même en tout et partout dans le monde civilisé, je vous l'ai déjà dit. Mais les Italiens modulent des vers sonores, lestes, élégants, et les Français chanteurs sont forcés de trainer une prose lourde, sourde, rèche et raboteuse. Voilà toute la différence. Attachez des sabots de montagnard aux pieds de Mme Rosati, et vous verrez quels seront ses taquetés, ses pointes et ses jetés-battus. Ces mêmes sabots sont départis aux gosiers italiens assez imprudents pour s'aventurer à notre Opéra. Le carcan, le hausse-col académique les attend.

Mme Fodor tombée à Feydeau. Chute honteuse pour nos paroliers : leur prose immonde a seule causé le patatras.

Mme Fodor triomphante à l'Odéon : victoire remportée en vers, à cause des vers.

En 1829, Rœckel nous amène quelques virtuoses allemands, suivis d'une poignée de choristes; et cette compagnie en abrégé, venant d'Aix-la-Chapelle, dont elle desservait le théâtre modeste, éclipse encore notre Académie royale de Musique. Haitzinger, MmeSchrceder-Devrient et leurs camarades triomphent à Paris; l'escouade habile des choristes est l'objet de l'admiration générale. La troupe chantante, non pas de Berlin, de Vienne ou de Hambourg, mais d'Aix-la-Chapelle! obtient un immense avantage sur l'armée de nos académiciens. C'était comme au temps de Manelli, d'Anna Tonelli ; avec la différence que, cette fois, les choristes avaient une belle part aux honneurs de la victoire. Les journaux comme le public exaltaient le chœur allemand dont l'ensemble parfait, l'expression, le sentiment, le charme sonore, l'énergique variété de coloris, paraissaient gou-

vernés par une seule intelligence. On allait même jusqu'à dire : — Si notre armée agissait comme cette escouade, si l'on engageait de tels choristes à l'Opéra... — Vous n'en seriez pas mieux servis, répondit XXX. La force de ces Allemands est dans la musique rhythmée, complète qu'ils chantent; dans la mesure ferme et cadencée des vers qui règlent la marche de la mélodie. Croyez que nos choristes ne leur sont point inférieurs en moyens sonores, en habileté, mais hélas ! et quatre fois hélas ! nos infortunés choristes mâchent du charabia. »

Plus tard, en 1842, on engagea pour nos théâtres la bande chorale abandonnée à Ventadour par le directeur Schumann, et ce renfort précieux vint se noyer dans la troupe barbotante. Mettez les admirables choristes de Berlin, de Saint-Pétersbourg au régime du charabia, vous les frapperez d'atonie, de paralysie. 40 chanteurs donneront alors de la voix comme 4.

— Je ne sais pas comment l'Opéra, avec une musique si parfaite, une dépense toute royale, a pu réussir à m'ennuyer. » La Bruyère.

— C'est la moins poétique des nations policées. » Voltaire.

— La preuve que sa poésie est nulle, c'est qu'il est encore à s'en apercevoir. » Diderot , Mercier , plus tard.

Ces compliments sont adressés au peuple français. Diderot ajoute, en désignant les paroliers de son époque :

— Ils ne savent pas encore ce qu'il faut destiner à la musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie lyrique est encore à naître; il faudra bien qu'ils y viennent.

— Quoi donc, est-ce que Fontenelle, Quinault, La Motte n'y ont rien entendu? — Non, il n'y a pas six vers de suite dans tous leurs charmants poèmes qu'on puisse musiquer. »

Est-il naïf notre brave Diderot, lorsqu'il pense que les paroliers français doivent entendre et comprendre, parce qu'ils sont bien avantagés en oreilles? S'ils avaient quelque sentiment, quelque idée de la mélodie du langage, ils auraient depuis longtemps cessé d'écrire en prose infâme et nauséabonde. Ils négligent mesure et cadence parce que, ne les sentant pas, ils n'en sauraient comprendre l'indispensable nécessité.

— Prenez la plus harmonieuse des odes de Malherbe et de J.-B. Rous-

seau , vous n'y trouverez pas quatre vers de suite favorablement disposés pour une phrase de chant : c'est le même nombre de syllabes, mais nulle correspondance, nulle symétrie, nulle rondeur, nulle assimilation entre les membres de la période, nulle aptitude enfin à recevoir un chant périodique et mélodieux. Le mouvement donné par le premier vers est contrarié par le second. » Marmo.ntel.

Vous le voyez, ce n'est plus moi qui parle, mais vos philosophes, vos poètes. Voltaire, Diderot, Marmontel, vous disent-ils assez clairement que les prétendus vers français ne sont encore que de la prose iïmée? Prose suffisante, il est vrai, pour la comédie et la tragédie, mais que l'opéra repousse avec horreur. Bardée, grotesquement affublée de cette prose, votre musique se traîne ventre à terre comme le chat éreinté de Jocrisse. Depuis Saint- Évremond et La Bruyère, depuis deux siècles, votre opéra serl de plastron aux épigrammes des gens instruits, aux quolibets des méchants plaisants; il est la risée des étrangers. Opéra français est un mot

Que jamais n'accompagne une épithète honnête.

Et pourtant vous avez des chanteurs habiles, d'admirables ballérins , un orchestre parfait, des peintures éblouissantes, des costumes élégants et riches, une musique parfois excellente; mais cet opéra, célèbre par sa marine! bredouille un charabia rebutant, inintelligible, dont l'atrocité dégrade la pompe royale dont vous l'entourez.

L'Opéra français est le spectacle le plus somptueusement ridicule qu'il y ait au monde. Spectacle ravissant, délicieux, pour les bambins, les sourds et les brutes. C'est un admirable portrait de Madame Angot, non pas l'énorme poissarde si réjouissante sous les traits du comédien Corsse, mais une jeune, belle, grande, svelte, gracieuse et séduisante Madame Angot, parée comme une duchesse, couverte de fleurs, de tissus précieux, de rubis, de perles, ornements ajustés avec un goût exquis; c'est une lorette de qualité, lionne trainant tous les cœurs après soi, faisant des milliers de conquêtes. Il suffit de la voir pour en être amoureux ; on en raffole tant qu'elle ne parle qu'aux yeux et des

yeux. Si par malheur elle ouvre sa jolie bouche, les cuirs, les pataquès, l'argot indéchiffrable qui s'en échappent vont abattre à l'instant la fougue passionnée de ses admirateurs. La poissarde s'est révélée, serviteur à madame la duchesse. Adieu, Madame Angot; quelle odeur de hareng!

— Pecaire! peccato ! que lastima! s'écrient les Provençaux, les Italiens, les Espagnols. Quel dommage ! disent les Français» qu'une femme si jolie et si galamment ajustée n'ait pas reçu l'éducation primaire, qu'elle module naïvement le langage des halles ! — Eh ! plût à Dieu qu'elle parlât aussi bien que les poissardes! on saurait au moins ce qu'elle veut dire; mais nul au monde ne peut comprendre son baragouin. »

Paris est le pays des contrastes, il en est d'inimaginables ! tandis que six mille spectateurs maudissent chaque soir la rimaille française estropiant les mélodies de nos opéras, un nombreux auditoire applaudit à la Sorbonne des académiciens qui, de bonne foi, sérieusement, comme les médecins de Pourceaugnac, détaillent et proclament les sublimités de cette rimaille acerbe, rebutante. Braves gens, bien payés, ces académiciens gagnent leur pain, lavent la tête du nègre et ne perdent leur savon, heureuse sinécure I ils vous apprendraient à garder la lune des loups, science non moins précieuse, tant leur génie est inventif lorsqu'il s'agit d'émarger les tableaux d'une partition financière.

Vous avez des Aztèques à Paris, et vous bornez à les montrer comme des bêtes parlantes ! Imprudents! ces étrangers dont vous ne comprenez pas le langage, s'expriment comme on chante à l'Opéra. Ces Aztèques sont, je le parie, des académiciens de Guatimohualpaca. Conduisez-les au Louvre, au Musée mexicain ; vous les verrez en extase devant les magots effroyables curieusement assemblés, postés sur les tablettes. Ces Aztèques verseront des larmes de joie et de bonheur en retrouvant les chefs-d'œuvre de leur nation, les images qui les charmaient, qu'ils ont admirées dès l'âge le plus tendre. Ces neveux de Montézuma feront à leur tour de pompeux dithyrambes en l'honneur de tous ces monstres grimaçants. — Fi de l'Apollon, de la Diane! Véri-

.,lti THÉÂTRES LYRIQUES DE PARIS.

tables navets ratisses, figures sans expression vigoureusement

accentuée. Fi de la Vénus de Milo ! plaisante Vénus ! manchotte

doublement, et les nôtres ont quatre bras ! » Voilà ce qu'ils

diront.

Ayez un truchement prompt à vous expliquer le cours de plastique improvisé par les Aztèques. Ces pauvres académiciens de l'autre monde seront moqués, je n'en doute pas, et pourtant ils auront répélé fidèlement ce que nos académiciens vous disent chaque jour en l'honneur des poètes lyriques français. Tant le grotesque lyrisme de nos Pindares a de parfaite ressemblance avec les chefs-d'œuvre de la statuaire mexicaine!

Qui Bavium non odit, amet tua carmina, Mœvi.

Fortuné pays, où les musées se multiplient! heureuse capitale, séjour de plaisir et d'étude, où l'on peut à l'instant comparer les dieux en marbre de la Grèce aux idoles informes du .Mexique, et l'harmonieuse poésie chantée à Ventadour au galimatias rimé de notre Académie de Musique. Est-ce à Rome, à Vienne, à Singapore, à New- York, à Pékin, à Bénarès, que vous rencontreriez d'aussi remarquables et précieux contrastes? Et tout cela se meut, grouille en paix, fait son ménage dans Paris ! tout cela peut vous montrer son brevet, sans garantie du gouvernement! il est vrai.

Les Français étaient dramatistes sublimes avant l'établissement de leur opéra. Insensible à peu près aux charmes de la mélodie, notre nation a toujours vu dans la musique un accessoire de la comédie chantée, dont le drame était l'objet essentiel. De là vient la position que nos paroliers se sont faite et qu'ils ont conservée. Ils régissent en France l'empire musical; aucune partition ne peut être mise au jour sans qu'ils en aient imposé le croquis; drame souvent ingénieux, mais toujours discordant et barbare dans ses parties destinées au chant figuré. Nos musiciens implorent humblement, à genoux, la rimaille de ces privilégiés, ils gémissent d'être contraints de mutiler, dégrader leurs cantilènes pour les unir à des versets rabougris, disant : — Mon parolier est bossu, contrefait, et je suis obligé de médis-

L'OPÉRA-ITALILN. 517

loquer les membres pour me fourrer dans son justaucorps ! Est-il une condition plus horrible! » Le musicien veut-il secouer le joug rivé par une imbécillité séculaire, et prouver, en se fabriquant des livrets, que la langue française peut donner tous les effets de rhythmeetde cadence obtenus par les Grecs, les Latins, les Provençaux et les Italiens? Haro sur l'insolent ! anathème, proscription, ligue, coalition, qui n'empêcheront pas le novateur généreux d'écrire une infinité d'ceuvres, mais tous nos théâtres lyriques , tous , lui seront fermés. La consigne secrète est donnée, croyez quelle sera rigoureusement protégée, observée.

En Italie, c'est tout le contraire, aussi la musique y triomphet-elle sur tous les points. Les musiciens y gouvernent leur empire. Tottola se tient modestement loin de Rossini. A Paris, ce maître sera coudoyé par Soumet, par Jouy, prosateurs infimes, auprès desquels Tottola, comme la palme du Cid, s'élèverait au sommet du Parnasse.

La rimaille de nos paroliers étant maintenue à l'Opéra dans toute sa difformité honteuse pour un peuple civilisé sur tant d'autres points ; cette rimaille devant s'attacher comme la rouille, la teigne, comme les pieds, les bras, les cornes du polype aux inspirations de nos musiciens, toute improvisation leur devient impossible. La corvée d'arrangeurde mots qu'il faut chercher, trier dans le fumier, ce travail de manœuvre, ne doit-il pas nécessairement précéder la création, le jet spontané des mélodies? L'entrée scintillante de Figaro, la prière sublime de Mosè jaillirontelles d'un cerveau musicien avec la soudaineté de réclair, s'il faut un jour, une semaine pour en ajuster les mots, les syllabes?

Les colosses d'harmonie, ces finales intrigués, variés, flambants, fulgurants vous sont interdits. La prose rimée, chat éreintéde Jocrisse, ne pouvant pas trotter, encore moins galoper, nos musiciens ont-ils jamais produit un seul de ces airs, de ces duos, de ces ensembles dont la gaieté folle et brillante nous charme, nous ravit, tels que Laryo al fattotum, Lena cara, Lena bella, et mille autres qui pullulent dans les opéras italiens, établis sur des vers? Voyez pages 386, W2.

Vous avez des acteurs musiciens, des choristes lecteurs admirables, qui, d'un premier coup d'œil, saisiraient leur partie, et chanteraient, enlèveraient tout un opéra, comme vos symphonistes, guidés par l'infiniment brave et fougueux Valentino, dirent, à la première vue, l'ouverture si brillante et si difficile de Guillaume Tell. Je me souviens de ce fait d'armes. Dix minutes ont suffi pour faire sonner victorieusement cette symphonie. Il faudra bien dix mois, dix-huit mois à vos choristes pour offrir un résultat, qui ne sera jamais satisfaisant, parce qu'il est impossible qu'il le devienne. Et pourtant ces virtuoses n'ont pas à se préoccuper du doigté plus ou moins scabreux de leur clarinette; mais ils sont forcés d'attacher à leurs notes des fragments de paroles qui n'ont pas plus de sens que de mesure, il faut qu'ils entassent dans leur mémoire tout le bric à brac de l'académique charabia. Plus nos choristes seronthabiles, intelligents, et plus ils seront rétifs à farcir leur tête de ces discordantes sottises (1). L'orchestre a galopé sur le macadam, le chœur est plongé dans le bourbier de la rimaille, et ces deux régiments se dirigent sur le but qu'ils doivent toucher en même temps! Arrivez Cimarosa, Rossini, Donizetti! s'il vous était permis d'improviser une œuvre en quinze jours, il ne faudrait que dix-huit mois pour débrouiller l'argot de celte boutanche; le roi de Thunes, le grand Coësre en jetterait sa langue aux chiens.

Et voilà pourquoi nos journalistes, prompts à donner à leur critique un vernis de jeunesse et d'actualité, se servent de termes qui paraissent impropres, étranges à celui qui ne possède point encore leur secret. Il nous disent chaque jour : — Les chanteurs ont fort bien interprété le nouvel opéra ; les auteurs ne pouvaient rencontrer des interprètes plus intelligents, des truchements plus habiles pour Y interprétation des chefs-d'œuvre de notre scène lyrique, etc., etc. Si nos opéras n'étaient pas de véritables logogrjphes, des lettres diplomatiques souvent indéchiffrables,

(1) Aprèa avoir entendu prêcher François de Harlay-Cbanvallon, archevêque de Paris, Patru dit : — Je n'admire qu'une chose en lui, c'est comme il peut retenir par cœur tout ce qu'il dit, car il n'y a ni pieds ni tête à son discours, et il récite tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable. ■

L'OPËRA-ITALIEN. S«»

des tables isiaques d'une obscurité désespérante, nos écrivains de la presse auraient- ils adopté le langage des Scaliger et des Champollion? Avec sa feinte bonhomie, le journaliste est bien malin !

Et pourtant la France brille au premier rang des nations policées, et Paris se dit le centre de la civilisation ! Ne désespérons pas ; la civilisation de l'oreille française arrivera quand on voudra bien permettre qu'elle arrive; et demain pourrait être le jour de cette heureuse réforme. Que dis-je? elle serait depuis trentequatre ans établie, en exercice, en plein rapport, si depuis trentequatre ans on ne m'avait banni de nos théâtres lyriques, où je n'ai pu montrer que la friperie d'un traducteur, où je n'ai pu chanter et faire applaudir mes œuvres de musicien qu'en me cachant derrière le masque d'un étranger vulgaire, ou bien sous le vêtement funèbre d'un trépassé de bonne maison.

Quand ce jour de renaissance aura brillé, quand il aura dissipé les nuages de barbarie qui voilent notre belle France, quand notre langue, unie gracieusement à la musique, sonnera d'aplomb et toujours d'aplomb sous les notes. Lorsque la nation aura joui de l'accord délicieux, du charme ravissant né du mariage de la poésie avec le chant; lorsque nos virtuoses seront compris avant d'être admirés, les oreilles de corne prendront à l'instant la sonore élasticité du cristal. Affranchies de leur cataracte, elles auront vu jaillir des flots d'harmonieuse lumière, et ne voudront plus se plonger dans les ténèbres, dans la fange du charabia.

Vous chanterez alors, mais en riant aux éclats, vous chanterez les romances les plus tendres, les airs pathétiques de l'ancien temps , de 1856; et, sans en altérer l'atroce prosodie, sans en déguiser les cuirs et les pataquès, vous direz : — Voilà pourtant les saletés dont un peuple intelligent, spirituel, s'est repu, gargarisé pendant des siècles! Est-il possible que dans un palais de fées, à la lueur de mille flambeaux, devant la fleur de la nation, devant un peuple d'étrangers malins, on ait osé débiter de pareilles sottises, à la faveur même du fracas de l'orchestre? Ah ! ah! ahl que c'est plaisant, drôle, burlesque! et de confiance*

o20 THEATRES LYRIQUES DE PARIS.

on applaudissait tout ce que d'autres imbéciles avaient applaudi ! »

Méhul voyait souvent Mme de Beauharnais avant qu'elle n'épousât le général Bonaparte. Cette liaison tout amicale avait pris naissance dans la maison Ducreux, maison charmante quj m'a laissé de bien doux souvenirs! Après son élévation, Mme Bonaparte présenta Méhul au premier consul, qui, toutes les semaines l'invitait à diner à la Malmaison. Ces réunions familières du guerrier avec les artistes ne cessèrent qu'à l'époque du couronnement. Amateur passionné de musique italienne, connaisseur et même correcteur ingénieux de partitions (Voy. page 320), le premier consul abominait l'opéra français. La politique exigeait qu'il protégeât ce spectacle national, et, pour concilier ce devoir avec ses affections, Napoléon rêvait une réforme complète qui vint amener enfin notre grand théâtre lyrique au rang des autres établissements de ce genre que l'on admirait en Europe. Ce projet de civilisation musicale était l'objet de longs entretiens aux dinés de la Malmaison. Élève du peintre Ducreux, j'apprenais de Méhul tout ce qui s'était dit sur un sujet déjà fort intéressant pour moi. L'Irato, que Méhul produisit comme une pièce à l'appui dans cette controverse, l'Irato ne prouva rien du tout. L'empereur fit de nobles efforts, il est vrai, pour accomplir sa réforme, le malheur voulut qu'on l'entreprit à l'inverse. Le mal gisait dans le poème, on appliqua le remède sui la musique. Des compositeurs étrangers furent appelés, leurs chutes ou leurs victoires ne pouvaient rien décider puisqu'elles restaient en dehors de la question. Coupez une jambe au malade qui souffre des oreilles, vous ne l'empêcherez pas d'être frappé de surdité.

En 1810, S. M. Louis-Napoléon, roi de Hollande, continuait l'œuvre de son auguste frère, poursuivait la réforme projetée, en écrivant un Mémoire sur la Versification, où je lis, page 23 : — Comme la versification française n'a point eu jusqu'ici de distribution ni de places fixes pour ses accents, elle ne peut suivre le rhythme musical sans le dénaturer, ou sans se modifier elle-même. »

- La rime est inutile à la cadence, harmonie ou rhythme intérieur du vers. » Etc., etc. page 41 (1).

Entreprise par Napoléon Ier, continuée par Louis-Napoléon, roi de Hollande, la renaissance ou pour mieux dire, La création de l'opéra français, est une œuvre de famille. A notre empereur Napoléon III appartient l'honneur insigne déterminer cet autre Louvre ; et ce ne sera pas le moins glorieux des travaux de ce monarque.

Méhul, qui se plaisait à me faire jaser sur son art, me conseilla de renoncera la peinture pour me lancer au Conservatoire de Musique. Deux mots échappés à ce maître dans une de nos longues conversations me donnèrent l'idée précieuse de traduire des partitions italiennes, allemandes.

Plus ridicule encore qu'il n'est aujourd'hui, notre Opéra déchirait l'oreille du marquis de Lauriston. Ce ministre de la maison du roi Louis XVIII, voulant ressaisir le projet de réforme que Napoléon avait conçu, me nomme directeur du Conservatoire, poste infiniment honorable que ma position financière ne me permit pas d'accepter, puisqu'il fallait renoncer à mes travaux de journaliste et de traducteur. Abandonner ainsi l'espoir d'un million, j'y perdais trop. — Puisque nous ne pouvons commencer la réforme par le Conservatoire, il faut la diriger sur l'Académie royale de Musique , traduisez-moi douze opéras étrangers, faisons maison nette en renouvelant le répertoire, » me dit M. de Lauriston. Pour commander un tel branle-bas et l'exécuter, pour attaquer de front la sottise puissante et présomptueuse, il fallait un Napoléon, et je n'étais soutenu que par un de ses lieutenants. Je prévoyais si bien la révolte, l'ouragan, que je me fis compter d'avance une bonne part du loyer. Utile précaution l le Moïse que j'avais traduit et dont le succès merveilleux était alors certain, 1822, fut repoussé malgré la foi des traités, condamné par un jugement inique. Nos prosateurs rimants, tous, même les académiciens I se crurent assez habiles

(1) Mémoire sur la Versification et divers essais, par le comte de Saint-Leuy adressés et dédiés à l'Académie française de l'Institut ; in-4°, à Florence, cher Guillaume Piatti, 1819.

pour traduire des opéras, et la réforme que nous devions diriger sur le poème en l'écrivant en vers, étant prise à rebours, produisit la plus hideuse avalanche de saletés alexandrines que l'on puisse imaginer.

Chef d'un peuple, d'un peuple indomptable,

est un échantillon du lyrisme de Soumet. Ajustez, si vous le pouvez, ce versicule effroyable et ses dignes acolytes sur la phrase brillante et leste : Duce di tanti eroi du Maometto de Rossini.

On m'avait présenté comme réformateur, je fus rayé du nombre des humains. Les pieux cénobites qui voulaient ramener au devoir des communautés gangrenées, et les arracher aux griffes de Satan, n'avaient-ils pas éprouvé des tribulations infiniment plus rigoureuses?

L'Académie royale de Musique préférait les chutes aux succès, pourvu qu'elle obtînt ces nobles chutes d'une autre main que de la mienne. Bien mieux ! elle se plaisait à faire tomber, sur son théâtre sans rival, des œuvres que l'on avait vu triompher suide modestes scènes. Elle s'est donné ce plaisir en faisant retraduire Robin des Bois, Otello. Sans mes prudentes et dures observations, elle aurait usé de la même facétie pour le Barbier de Séville, et sa Rosine était Mme Stoltz! Dio santo! Mme Stoltz!

Un traducteur habile est doublement précieux. Il connaît son public et flaire les succès. Acceptez s'il propose, n'insistez jamais s'il refuse. Croyez-vous qu'un traducteur musicien vous eût donné Jérusalem, Louise Miller, Bethly? J'ai refusé de traduire Semiramide parce que l'exécution en était impossible.

Si les pensions académiques sont rétablies, je ferai valoir mes droits; non pas sur une rente de 2,500 fr., reliquat d'un vieux compte, bagatelle que j'ai perdue en 1830; mais sur une riche, opulente, énorme pension carrément assise, fondée sur les trois ou quatre millions quel'animosité professée contre son ex-réformateur a fait perdre à notre Académie de Musique. En France, les arts sont dévorés par des insectes. Ces ennemis nombreux, dangereux, ce sont les pièces de vingt sous, qu'une troupe ar-

dente à la curée veut conquéter par tous les moyens connus. Donnez de sages conseils, parlez d'honneur national à des ouvriers partis, lancés, galopant à la chasse des piécettes, et qui, dans leur métier, ne voient absolument que ce résultat; inutiles soins! peine perdue!

Un directeur de spectacle abandonne son poste, et l'on apprend qu'il avait signé des traités, avec primes et conditions onéreuses, pour une série d'opéras dont notre siècle n'aurait pas vu la fin. Plusieurs devant être représentés cinquante et môme cent fois de suite; quel heureux avenir pour les débutants ! Les piécettes .' et iterum les piécettes !

Le succès immense des Folies amoureuses, du Barbier de Sétille, etc., etc., souleva contre moi paroliers, musiciens et journalistes. Mes traductions, les seules que l'on ait pu chanter d'aplomb et d'une voix agile, bien sonnante, furent présentées comme un fatras indigne de la critique. Bien plus! comme une action blâmable, puisque je prouvais à nos faiseurs privilégiés que leur cheval n'était qu'un âne. Dès que les rimeurs de l'Institut, les paroliers, les musiciens, les journalistes mêmes, flanqués de truchements italiens, allemands, se furent abattus sur une proie facile à conquérir (ces braves gens le croyaient du moins), les gazettes changèrent de ton. Elles nous dirent que les opéras traduits étaient des œuvres littéraires d'un grand prix, des diamauls dont il fallait enrichir nos écrins, des modèles précieux, excellents pour nos jeunes compositeurs.

Quelle était donc la cause d'une palinodie si complète et si prompte? Les piécettes rien que les piécettes. Pauvres hères, dont le patriotisme furibond cède à l'appât d'un misérable lucre! Oui, misérable ! puisque, cinq ou six noms d'arrangeurs figurant sur l'affiche, les piécettes devenaient presque des centimes; et seul, tout seul, j'émargeais doublement les feuilles de notre receveur! Voilà, voilà précisément ce qu'on ne m'a jamais pardonné. Un travail de ce genre ne peutêtre fait que par une seule main, si l'on veut qu'il soit bon et que la recette se présente décemment. J'aurais fait réussir, j'aurais porté jusqu'aux étoiles Robert Bruce, quatre illustres l'ont précipité dans l'abîme.

o24 THEATRES LYRIQUES DE PARIS.

Et ce mot d' œuvre littéraire appliqué naïvement à de pitoyables livrets! comme si les- musiciens, constamment étrillés par nos littérateurs, devaient être bien cupides, bien empressés de reprendre le collier de misère. Esther, Athalie ne sont-elles pas des œuvres littéraires sublimes? essayez de musiquer leur prose, ce lyrisme sans cesse exalté.

Voltaire, Diderot, Marmontel et cent autres vous ont affirmé, prouvé que la poésie lyrique était encore à naître en France; mais, en dénonçant le mal, ces docteurs ont-ils signalé, prescrit le remède? Point du tout, c'est la seule chose qu'ils aient oubliée.

Mille fois on vous a reproché l'absence d'un moyen puissant, victorieux qui seul peut unir la parole au chant et former ainsi l'harmonieux langage dont vous êtes privé, tandis que les sauvages cavaliers d'Azoff, les Baskirs, les Meschtschirsaks et leurs maritornes le possèdent. A cette attaque sans cesse renouvelée, qu'avez-vous, que m'avez-vous répondu? — C'est juste, parfaitement juste, mais pour donner au français un lustre mélodique, une cadence qui nous échappent, et mesurer des vers lyriques d'après votre système, il faudrait être musicien. »

Eh bien! ce parolier-musicien, ce musicien-parolier, qui ne prendra jamais le titre de, poète, si drôlement porté chez nous ; cet animal amphibie, androgyne, bicéphale, que la France attendait en vain depuis sept mille ans; cet animal, unique dans son espèce ! peut réhabiliter l'honneur français cruellement navré par nos voisins; il peut régénérer vos théâtres lyriques; cet animal est votre maître à tous. Je vous le dis parce que vous le savez ; et c'est à cause de cela que vous recommandez ce même bicéphale à nos hermétiques, afin qu'il soit plongé, confit, luté dans un bocal. Ne varietur.

Expédier une lettre de cachet ne suffisait pas; il fallait introduire le proscrit dans sa bastille de cristal, et cette manœuvre présentait quelques difficultés : on imagina d'arriver au même but en suivant un autre chemin. — Qu'il reste libre d'écrire une infinité de livrets et de partitions, dit généreusement la bande philistine, mais que toutes les portes des théâtres lyriques de

Paris lui soient fermées. Toutes, entendez-vous bien? Toutes. » La consigne fut notifiée aux. directeurs avec promesse d'un retrait général du répertoire, s'ils étaient imprudents, téméraires au point de mettre en scène la moindre opérette du coupable novateur. Cette consigne est encore religieusement observée.

C'est ainsi que Néron sait disputer un cœur!

Lorsqu'on ne peut bondir avec les lions, il faut se musser et fouiller sous terre avec les taupes.

Ce qu'on a dépensé de toutes les manières, en intrigues, en stratégie, diplomatie, embûches, embuscades, chicanes, perfidies, inique sentence dont le jury de l'Opéra s'est vanté publiquement; ce qu'on a dépensé, vous dis-je, en inventions dignes du brevet, en manœuvres secrètes ou patentes, en deniers comptés par le gouvernement! pour m'enlacer, me garrotter, me bâillonner, me rendre taisant, est inimaginable. Avec cet argent, et celui que /aï fait perdre h notre Académie, on lui bâtirait une salle d'opéra magnifiquement incrustée de marbre de Carrare. Oh! la haine et l'envie ne marchandent jamais, quand l'État solde le mémoire (1). La haine est aveugle comme l'amour, elle n'a pas songé qu'un tel déploiement de forces et de ruses, que trente-quatre ans d'une persécution vive et constante, dirigée contre un pygmée, un dolope, un atome, donnait au musicien-parolier une importance colossale, un renom plus qu'européen.

Nos Philistins avaient donc à redouter un autre Samson puisqu'ils lui jetaient le lazzo. Poursuivi, traqué, muselé comme une bête fauve, quelle fortune pour un artiste, que dis-je? pour un avocat! Est-il un thème plus heureux à mettre en variations, une cause plus grasse à plaider? Quel bonheur si le captif, un peu dériseur, est légèrement curieux d'excentricité ! Vous croyez qu'il gémit, soupire, se désole; qu'il attaque avec ses poings et sa tête les murs de sa prison ; qu'il vocifère un agitato féroce,

(1) Deux Moïse ont été payés, repayés, archipayés pendant quatorze ans ; XXX était un créancier fort incommode. Le dossier de cette monstrueuse affaire s'unira très-bien aux pages amusantes des Curiosités sur te Grand-Opéra.

disperato, non. Il se plaît à moduler un vers charmant, le plus joli vers de romance qu'il trouve en sa mémoire opulente, vrai magasin de bric à bracoù les sottises de nos académiciens lyriques sont aussi registrées. Il module ce trait parti du cœur de Marceline Desbordes-Valmore.

J'y laisse mon bouquet, il parlera pour moi.

L'envie n'a-t-elle pas oublié, laissé, déposé son bouquet dont le parfum acerbe, mais flatteur au dernier point, a passé les mers et va demander quelques larmes pour une joyeuse infortune.

Un soldat va se coucher à l'hôpital, et ses camarades s'écrient : — Le paresseux, le fainéant! il dit que la fièvre le tourmente afin de se dérober aux fatigues du service. Peut-on abuser ainsi de la bonté de nos chefs ? » Ces propos sont redits jusqu'à l'heure où l'on apprend que le soldat est mort. L'opposition cède à cet argument, et, du ton le plus humble, dit : — Tout de même il était malade. » Le pauvre diable a dû se faire enterrer pour obtenir justice.

Vingt fois il m'est venu l'idée un peu folle de me procurer la même faveur ; de me faire proclamer savant, ingénieux, homme d'esprit, musicien rare et d'une espèce inconnue, digne de toutes les académies qui m'ont frappé de réprobation, de me faire mouler en bronze en Allemagne, canoniser en Italie, etc., etc. Aller de vie à trépas me suffit pour obtenir ce triomphe complet. Est-il un moyen plus leste, plus simple? Cette idée agréable, ambitieuse me poursuivant à chaque heuredujouretdela nuit, je me suis muni largement de poison. Vous en trouverez dans ma cuisine, près de mon lit, sur mon bureau. Lorsque j'éprouve mes crises d'humeur noire, d'horrible désespoir, je saisis le poison d'une main ferme; et, le froissant contre le mur, ce feu mortel, qui devait incendier mes entrailles, sert à faire briller ma chandelle.

Et mon gentil Vivier n'aurait-il pas aussi les honneurs du bocal? ne serait-il pas aussi rayé du nombre des humains? rendu taisant, mis in pace pour le reste de ses jours, s'il avait besoin d'une salle de spectacle, d'une armée de chanteurs et de

symphonistes pour exercer une brillante et magique industrie ? Plus heureux que moi, plus libre que l'air, puisque l'air soumis à ses lois, est par lui contraint de former deux, trois et même quatre sons en s'échappant d'une seule embouchure; Vivier, comme Bias, porte avec lui tout son bagage, la mélodie et l'harmonie, le chant et l'accompagnement. Fermez-lui tous vos théâtres, il ira sur la colonne réjouir le héros d'Auslerlitz avec des fanfares dignes de son illustre auditeur.

— Pourquoi voudrait-on s'opposer?...

— Pourquoi? rien n'est plus naturel, plus simple; Vivier obtient quatre notes simultanées, un accord plus que parfait sur le cor, et cet instrument rebelle nous retient à l'unité! Vivier donne six francs, huit francs à l'oreille qui doit se contenter de nos quarante sous; anathème sur le novateur insolent, au bûcher le suppôt de Lucifer, le sorcier! »

J'ai traduit les chefs-d'œuvre de Mozart, de Rossini, de Weber, de Donizetti, et, grâce à mon travail, la musique de théâtre a fait chez nous un pas de géant. Le Barbier de Séville a formé plus de chanteurs en France que toutes nos écoles n'en auraient produit en un siècle. Nos gazetiers, hommes d'esprit et de savoir littéraire, s'étaient fait, en musique, une réputation déplorable, européenne d'ineptie; j'ai fondé la critique musicale à Paris, et, sur-le-champ le Journal des Débats a vu ses articles applaudis, cités ou traduits par l'Allemagne, l'Italie, etc. Il est vrai qu'un orage de malédictions éclatait sur ma tête; j'expiais à Paris les douceurs qui m'étaient prodiguées à l'étranger. Nos gazettes me logeaient tout simplement à Charenton. Éloges bien motivés, anathèmes fulminés par l'opposition avec une vigueur constante, voilà ce qu'il faut à l'artiste. Malheur à celui qui, redoutant la chaleur du creuset, du miroir ardent, prodigue son or, ses billets, pour n'acheter que des louanges.

— On ne fait pas de sérieuses études au Conservatoire, avec Perne etCatel, pour écrire des feuilletons et traduire des opéras; il faut entrer en lice franchement, et composer une œuvre dramatique, » me disait-on.

J'acceptai le déti, je profitai du conseil. Nul au monde n'au-

rait voulu me confier un livret; j'écrivis celui de Belzébuth, en quatre actes, et l'offris à M. Duponchel. Ce directeur en fut enchanté, le reçut en me disant : — Rien n'est opéra comme Belzébuth, tous les genres y sont réunis, combinés ingénieusement pour le spectacle, la danse et la musique. » Et pourtant cet ouvrage fut abandonné quand je prétendis à la faveur insigne d'en composer la musique.

Je ne réussis pas mieux avec la Marquise de Brinvilliers, livret proclamé chef-d'œuvre du genre par M. Scribe, mon aimable collaborateur, et par Boieldieu, qui devait en musiquer un acte et demi. Inhibitions et défenses me furent faites d'en écrire le reste de la partition. M. Scribe est là, prêt à vous le dire.

Un opéra tout entier, paroles et musique, m'est demandé, commandé par les directeurs du Théâtre-Italien ; Lablache, Tamburini, Rubini, Mlle Grisi, me sont désignés, accordés pour le chanter. J'obtiens un succès immense de répétitions, un succès tel que je n'en ai vu de ma vie ; et, dès la onzième de ces brillantes épreuves, des accrocs viennent interrompre nos exercices, et l'incendie consume le théâtre. Voyez V Académie impériale de Musique, tome II, page 451, pour le complément de l'aventure. Celle de la Marquise de Brinvilliers, tout aussi lamentable et comique doit figurer avec ses détails incroyables, dans ï Opéra-Comique, tome IVe des Théâtres lyriques de Paris.

Peut-être croyez-vous que je vis comme un ours, sicut nicticorax in domicilio, loin d'une société joyeuse, spirituelle, charmante que l'amour des piécettes a seul pu liguer contre moi; point du tout. Nos cinq ou six codes ne défendent pas qu'une coalition d'auteurs empêche rigoureusement toute civilisation dans nos théâtres lyriques. Je n'ai donc rien à demander aux tribunaux. Si le plus brave recule devant quelques paires d'antagonistes, j'en aurais six cents à combattre, il m'est loisible de faire retraite sans que l'honneur de mon ipsité soit compromis. Auteurs et directeurs de spectacles sont les meilleurs fils du monde, ils s'abordent tous en se disant mon ami, vous faut-il une plus belle preuve des sentiments affectueux qui les unissent? J'ai souvent critiqué des auteurs assez vivement.

m L'OPÉRA-ITALIEN. 529

Hommes d'esprit, ils m'en ont remercié. La critique est un certificat de vie, un brevet d'estime et de talent. On ne saurait critiquer ceux qui n'ont pas encore débuté.

J'ai trouvé des amis sincères parmi les directeurs de l'Opéra, leur intérêt les a parfois amenés à mon bord. Ils étaient assez malins pour juger l'explosion lucrative qu'un de mes ouvrages devait produire ; mais le pouvoir occulte les dominait. Mettez deux serins mâles dans une même cage, un seul chantera. La raison du plus fort, un coup d'œil menaçant, impose silence à l'oiseau terrorisé. Séparez ces virtuoses, tout les deux serineront à beau plaisir de gorge. Croyez que je connais aussi les mœurs et les allures de ces musiciens.

— Faites donc siffler un de mes opéras, disais-je à Titius. — Je n'ai pas d'autre envie, ce serait un coup de fortune ; mais on le sifflerait trop longtemps! et voilà pourquoi la herse de la coalition est abaissée entre vous et moi. »

Sempronius, à qui je faisais la même proposition, s'écria tout effaré : — Quatre actes, trois décors 1 — Pas le moindre ; j'ai les décors en horreur. C'est de la graine de niais, pour les niais. — Et les costumes? — L'habit de ville , comme aux répétitions faites devant le public. — La copie? — Pas nécessaire : partition , rôles, parties du chœur et de l'orchestre, tout est gravé, tiré sur papier blanc comme la neige. — Le temps employé pour les études?

— Je connais mieux que vous le talent de vos lecteurs, de vos symphonistes; je sais comment ils ont enlevé, dévoré l'ouverture de Guillaume Tell à la première vue. Un coup d'œil leur suffit.

— Et les virtuoses du chant, les choristes? — Ne sont pas moins habiles. Ils marcheront aussi bien, aussi vite que les symphonistes, quand ils auront des vers à chanter au lieu de syllabes à triturer. — Mais quatre actes, c'est énorme! — N'en essayez qu'un. Devant le public au moins, je n'aime pas le mystère et pour cause I — Un acte entier? — Ne dites qu'un air, un chœur, un duo. — Mes chanteurs voudront-ils?... — N'exécutez que l'ouverture; mais le soir, dans une représentation. — Où la placerions-nous?—Ne dites que l'entr'actes ; il se casera fort aisément.

— Ah ! ah ! ah !

Ah! ne me brouillez pas avec la république! »

dit Sempronius, nasillant, pour imiter Baptiste-Prusias.

N'était-il pas curieux de voir à l'œuvre le traducteur d'opéras, l'heureux pâtissier, arrangeur de la musique des autres ; devoir le feuilletoniste donneur de conseils, le réformateur élu par le ministère, le maître de chapelle du Journal des Débats, expier en scène la présomption du pédagogue dont on avait reçu des lois, subi le joug en frémissant de haine, de dépit? N'était-il pas d'une piquante originalité de voir tomber tout à plat sous une grêle de sifflets, le novateur assez audacieux pour tenter de réhabiliter d'une manière éclatante et pompeuse cette langue française que l'on accuse d'impuissance musicale, par la seule raison que des écoliers maladroits ne savent pas jouer d'un instrument dont ils ignorent la gamme et le doigté ? N'était-ce pas une cholie choustice, un spectacle réjouissant que de voir pendre sur la grève d'un théâtre ce parolier-musicien, Pourceaugnac d'une espèce nouvelle?

Eh bien! le croirez vous? on a reculé devant cette épreuve brutale, mais solennelle et décisive. Il est des œuvres que l'on ne peut condamner qu'en les dérobant à tous les yeux, à toutes les oreilles : il faut les étrangler entre deux guichets. Le public, toujours intelligent quand il est nombreux, trouvant enfin des vers lyriques, bien sonnants, faisant corps avec la mélodie, pouvait saisir l'intention de l'auteur ; il pouvait se complaire à son langage français gracieusement revêtu des formes italiennes; il pouvait comprendre enfin , comprendre ce que l'on chante à notre Académie de Musique, et cette exhibition n'aurait pas manqué de porter un préjudice énorme au charabia que vous savez. Charabia que vous subissez encore dévotement, parce qu'on n'a cessé de vous affirmer qu'il était le résultat inévitable! de la dureté native de notre langue. Charabia qu'il faut soutenir et défendre comme un mal nécessaire. En effet, si les Parisiens cessaient d'être simples et crédules, trop de gens cesseraient d'avoir de l'esprit, et la chasse aux piécettes ne se ferait pas en eau trouble.

La plupart de nos peintres les plus habiles n'ont pas voulu se donner la peine d'apprendre les règles de la perspective. Ils les ignorent, c'est tout simple. Cependant, comme il faut que les personnages, les montagnes, les arbres, les bâtiments surtout, les meubles, les rivières, les barques, les navires, etc., qu'ils représentent dans leurs tableaux soient à leur plan, ces peintres ne croient pas que leur amour-propre ait à souffrir, s'ils appellent un perspecteur à leur aide. Ce praticien, géomètre exercé, trace, marque les lignes partant du point visuel pour aller atteindre les objets à leurs distances respectives, et les caser ainsi juste à leur place. Le croquis mis au point est ensuite animé par le génie de l'artiste.

Vous savez faire d'excellents croquis d'opéras, vos drames sont adroitement combinés pour l'intérêt, la variété des situations, la danse et le spectacle, mais vous ignorez complètement la perspective musicale, et vos prétendus vers lyriques sont des râpes à écorcher chiens et chats. Pourquoi nesuivriez-vouspas l'exemple de nos illustres peintres en appelant des perspecteurs à votre aide? Pourquoi les directeurs d'opéra ne vous imposeraient-ils pas des perspecteurs idoines à mettre au point vos lignes dissonantes et raboteuses? Car il s'agit, avant tout, des intérêts de ces directeurs ; s'ils acceptent un livret, il faut que cette œuvre fondamentale puisse être musiquée et présentée décemment au public. L'oreille française, n'en doutez pas, sera prompte à se civiliser à l'égard de la musique; elle est encore indulgente parce qu'on s'efforce de lui persuader qu'il est impossible de faire mieux que vous ne faites. Mais le public intelligent, subtil et sévère de la Comédie-Française, est aussi le public de l'Opéra; s'il s'avise de prendre en grippe votre burlesque charabia, vous le verrez faire chorus avec les baragouineurs de la scène ; et les tragédies lyriques deviendront alors des parades bouffonissimes. En province, n'a-t-on pas déjà supprimé des

passages que le public entonnait ironiquement avec les acteurs? A ce mot de perspecteurs, je vois bien des poils se hérisser.

Vous croyez peut-être que le bon Dieu, la Sainte-Vierge

et tous les saints du paradis m'en préservent, j'ai d'autres chats

à soigner. Moi donner des avis ! ne seraient-ils pas repoussés avec indignation ? Mais on les recevra gracieusement de mes élèves, l'honneur restera sauf, on pourra plumer les canards, et même boire à ma santé.

Deux ou trois perspecteurs habiles, MM. Th. S., P. F., H. T., par exemple (je vous les nommerai quand il en sera temps), débrouillantle chaos de vos paroliers, changeant leur prose en vers cadencés, feraient marcher à grande vitesse un convoi toujours embourbé. Vos musiciens n'ayant plus à s'occuper du triage des mots, des syllabes, pourraient imiter la prestesse italienne dans l'expédition d'une œuvre devenue lyrique. Acteurs et choristes apprendraient en vingt jours leurs parties, les symphonistes ne seraient plus forcés d'assister, fort inutilement pour eux, à 28, à 29 répétitions générales, afin de guider, soutenir les pas incertains des infortunés macheurs de syllabes revêches (1), et le nombre des ouvrages nouveaux pourrait s'élever, comme autrefois, à 22 ou 24 par année (2). Vous auriez des opéras chantables que nos virtuoses chanteraient admirablement. Intéressé par un drame ingénieux dont il comprendrait tous les détails, par une mélodie en accord avec les paroles, notre public, trouvant enfin chez vous les nobles séductions de l'opéra italien, vous prierait de supprimer tout le fracas de machines, de vaisseaux, d'escaliers, de montagnes, de ponts, de souterrains, qui sont une injure quotidienne adressée à son intelligence; accessoires dont il faut attendre l'équipement, la toilette pendant un nombre de quarts d'heure. Les bambins, les sourds et les brutes, que vous avez l'honneur de charmer aujourd'hui par ce moyen, iraient chen \-.ci ailleurs et trouveraient leurs plaisirs favoris à l'Hippodrome, au Cirque, aux Arènes.

Quand on est lancé dans les machines, il faut aller de plus fort en plus fort, c'est la devise du Boulevard ; et cette devise brille déjà

(1) Une voix , belle mais inculte, veut bien accepter 411 fr. par jour, 17 fr. par heure ; et des violonistes admirables, Paganini de l'orchestre, couronnés au Conservatoire, grâce à l'augmentation notable qui vient de leur être accordée, touchent 11 centimes par heure, pour accompagner cette voix.

(2) Voyez les Mémoires de Bachaumont, tome XXXI, page 282.

sur votre écu visant à la roture. Après ce vaisseau chéri de vos dilettantes, que donnerez-vous à ces mêmes épiciers? — Belle question? deux vaisseaux. — A merveille! le mot serait joli s'il vous appartenait. — Faux comme une flûte. — Je connais quelque chose de plus faux, dit Mozart. — Et quoi donc, s'il vous plaît ? — Deux flûtes. »

Avec l'appareil constant des machines, décors et costumes, toute musique est impossible. La dépense en écus est une bagatelle, je le sais : des millions exilés dans la caisse du théâtre sont impatients de s'en échapper; mais il est une autre fourniture qui n'arrive point avec une telle prestesse, le temps. Songez à la dépense du temps. Une armée de charpentiers, de forgerons, de peintres, de menuisiers, de doreurs, de couturiers, de fourbisseurs, d'artificiers, de fleuristes, etc., travaillera pendant huit mois à la mécanique ingénieuse, qu'il vous plaît de nommer opéra. Cette mécanique sera renouvelée cinquante toi.3 en un demi-siècle, et les probabilités les plus favorables vous donneront à peine quatre opéras réels, dignes de ce nom pendant cette immense période. La belle poussée! quel honneur pour nos machinistes !

Affranchis d'un luxe nuisible, honteux pour la nation, toute.» les difficultés aplanies, vous ferez litière d'opéras anciens et modernes, de ballets. Vous partagerez avec l'Allemagne l'honneur de redire les chefs-d'œuvre de Weber, de Mozart, de Gluck surtout! de Gluck, votre réformateur vénéré. Vous posséderez enfin un répertoire, et nos regards comme notre oreille ne seront plus affligés par la sempiternelle répétition des mêmes ouvrages, estimables sans doute, mais devenus cauchemars. Sans pitié pour les provinciaux que les ferrins voiturent par milliers, vous chantez avec le farouche Thoas : Ils nous amènent des victimes! que vous immolez à l'instant. Notez que ces malheureux, à qui vous montrez une curiosité décrépite, ont dans le ventre cent cinquante Robert, Juive, Favorite, et le Prophète les a déjà blessés à mort. Voisin de l'Opéra, colysée où les chrétiens sont mis à la torture, je vois sortir les suppliciés qui s'en échappent. Je les regarde et suis toujours étonné qu'il ne leur pousse pas

des cornes à la tête. Ne sont-ils pas abrutis au point de mériter cet ornement ?

Ce que j'ai dit, on l'a fait ; ce que je dis aujourd'hui, vous le ferez demain; tel est mon refrain, consigné dans le Journal des Débats, chronique musicale du 16 novembre 1825. Depuis trente-six ans, je demande une réforme qui, devenue chaque jour plus nécessaire, est maintenant indispensable. Je la demande au nom de nos musiciens, de nos chanteurs, dont l'habileté ne saurait être plus longtemps paralysée, au nom du peuple français qui voudrait enfin comprendre ce qu'on dit à son opéra; je la sollicite en invoquant l'honneur national et la mémoire de Napoléon Ier. Cette réforme doit se faire, parce qu'elle devrait être faite. Si vous la différez de vingt ans, de trente ans, c'est qu'il vous plaira d'être moqués, turlupinés, bafoués encore par l'univers entier pendant un nombre de lustres. Il faut que la loi s'accomplisse, nous dit un chœur de Gulistan. Souvenez-vous bien que n'importe l'époque où cette loi s'accomplira, ce sera toujours au nom de Napoléon-le-Grand, c'est lui qui l'a dictée, il en a gardé le brevet d'invention.

Je donne mes raisons, suis-je assez clair pour être compris? Suis-je assez coupable pour être pendu ? Ce serait un dénouement fort original, il me plairait assez. Un Villepatour me dirait : — Morbleu, mon gentilhomme, vous n'êtes pas dégoûté ! »

Belsébuth, opéra en quatre actes, accepté pour le drame, refusé parce que je devais en faire la musique. On ne voulait pas, disait-on, de la musique d'un parolier, et cependant on savait très-bien que j'étais musicien par goût, par mes études, et parolier par occasion, par nécessité. Le drame d'un musicien pouvait inspirer une juste défiance; s'il était admis, la musique devait l'être aussi. — Qu'aviez-vous fait pour mériter d'être chanté sur un théâtre où tant de saletés servent d'introduction et de cortège à quelques rares diamants? » Ce que j'avais fait? rien ou peu de chose. Mais ce rien était un obélisque, une montagne. J'avais été frappé de ridicule, d'anathème par vos illustres de l'Odéon, tout le fameux orchestre commandé par ses deux chefs Crémont, Bloc, et c'était Weber, c'était Beethoven

L'OPËRA-lTALlEiN. 53o

qui recevaient l'affront. Nos illustres virtuoses m'attribuaient la marche d'Euriante, la Symphonie pastorale! et j'étais sifflé, fouetté pour de telles sottises! On avait applaudi Weber à tout briser, des bravos sans fin, des bis demandés, et ce Weber fêlé si bruyamment à l'Odéon. au Conservatoire, c'était moi, oui, toujours moi! Telle était la musique du parolier qu'on méprisait à la journée.

— Ace même Conservatoire, en 1842, à l'une de ses répétitions, l'orchestre exécute l'ouverture et l'entr' actes de Behébuth que je venais de faire représenter sur le théâtre de Montpellier. L'ouverture fut dite à merveille et discrètement applaudie; mais l'entr'actes obtint un succès d'enthousiasme, de fureur, de fanatisme, tous les symphonistes quittèrent leurs places, descendirent de l'amphithéâtre pour venir me complimenter. — Quelle mouche les pique? me disais-je, en voyant ces transports. — C'est charmant, délicieux, s'écriaient-ils; c'est de la science ornée de tous les agréments de la mélodie, un canon plein d'intérêt, des variations d'un effet incisif et puissant, qu'un solo de tambour à baguettes vient couronner et ragaillardir à la On, quel morceau pittoresque, original au suprême degré ! quel épisode charmant pour nos concerts! quelle bonne fortune! il faut sur-le-champ redire cet entr'actes, e con gusto. — Oo l'avez-vocs pris? »

» M. Battu me serrait la main lorsque cette question me fut adressée par nos voisins, et je fus assez imprudent pour murmurer à son oreille un aveu formidable. M. Battu garda mon secret; mais on devina la confidence que je venais de lui faire. Changement total et subit de scène et de décoration : le calme, le silence le plus complet succède à la tempête des applaudissements. Son violon sous le bras gauche, François Habeneck fait demi-tour à gauche, vers le corridor, tous ses braves le suivent, musique finie; et depuis lors on ne m'a plus dit un seul mot du bienheureux entr'actes.

«Sachant que je puisais, butinais aux meilleures sources en fabriquant des pastiches disposés pour la scène, on avail trouvé ce canonique badinage tellement au-dessus de ma bêtise présumée, qu'on l'avait attribué d'une voix unanime à quelque grand maître, à Uaendel, à S. Bach, que sais-je? et voilà pourquoi cette bagatelle avait été si bruyamment accueillie et magnifiée. Où i'avez-vous pris? est sublime, ravissant, impayable; c'est une perle, un diamant; aussi l'ai-je curieusement placé dans mon écrin. »

Les journaux du temps avaient conté cette aventure; si je l'imprime une troisième fois, c'est qu'elle est assez originale pour mériter cet honneur. Il est des choses qu'on ne saurait trop dire,

Pour l'effroi de la terre et l'exemple des rois.

Demandez à vos aligneurs de notes, fabricants privilégiés, s'ils ont jamais reçu des bordées de sifflets pour avoir fait du Weber, du Beethoven; si l'on a jamais applaudi leurs compositions parce qu'on les attribuait à Weber, à Sébastien Bach ; si le Conservatoire de Paris, l'Allemagne et la Russie ont adopté les fragments de leur façon qu'ils ont ajoutés à Weber?

Voilà pourtant comme je suis choyé, caressé, dans un pays où les carottes de Flandre, les ânesdeBeni-Moussa, les magots de la Chine, ont droit de présence à l'Exposition universelle, au Palais de Cristal! En voulez-vous des carottes? Je suis prêt à vous fournir des choux de Mormoiron, ils ont le goût de l'ananas! Vous faut-il des ânes? Je vous livrerai des chapons, sopranistes élevés dans ma ferme plantureuse de Figaro, qu'une vieille habitude fait encore nommer les Cabanes, département du Gard, dans une île du Rhône. Et des melons! des melons de Cavaillon, mes frères de lait! Je puis en couvrir le Carrousel, les quais, les boulevards, non pas terre à terre, mais rangés en pyramides comme les bombes, les boulets empilés dans nos arsenaux. Etesvous curieux de statues de bronze, de coupes d'agathe, de médailles d'or et d'argent, d'antiquités du moyen âge? achetez mon hôtel de Cluny, situé vis-à-vis du palais des Papes. Hôtel que Pierre de Lune bâtit à-n-Avignon ; vous y trouverez un puits monumental, creusé dans le roc, abîme dans lequel ce Pierre l'Opiniâtre versa tous ses trésors quand on le força d'abandonner le siège pontifical pour se sauver à Peniscola. Et ces trésors, je ne les ai point enlevés, tant je respecte l'antiquité!

Parolier-musicien réprouvé, mis au ban de l'empire, il me serait possible de conquérir avec d'autres armes cette place au feu et à la chandelle qui m'est refusée. Mais je n'aspire qu'à la palme de la musique; et vous me la donnez superbe, triom-

pliante; vous iu'élevez sur le pavois, tout en croyant m'anéantir. Vos persécutions, l'interdit jeté sur mes œuvres de musicien, les ont casées si haut dans l'estime publique, m'ont fait une position si brillante, que vous serez forcés de les montrer à la France, à l'univers, afin de m'arracher un masque trop flatteur. Vos cabales m'ont empêché de produire des opéras complets sur les théâtres de Paris, vous avez arrêté mes vers lyriques, il fallait aussi mettre un embargo sur ma prose. Pouviez-vous m'accorder un droit plus beau que celui de vous dire, avec l'aplomb ferme, accablant de la vérité, toutes les douceurs qui font le succès de mes livres ? Un parolier-musicien, chouette livrant bataille aux musiciens, aux paroliers, et ces deux nations belliqueuses, loquaces, courbant la tète, fasèn cabo, gardant le silence, tant l'amour des piécettes inspire de résignation ! n'est-ce pas un spectacle digne de piquer la curiosité? L'hymne que je crayonne en prose ne chante-t-il pas plus haut et plus loin que ma musique ne sonnerait à grand orchestre? A tout ce que j'ai dit, qu'avez-vous, que m'avez-vous répondu? Rien, ren, mente, nada, nihil de nihilo. Che tristo silenziol parlare contiene, parlare si de. Et pourtant vous fabriquez des feuilletons, et faites vous-mêmes votre éloge! Mais où va cet éloge d'une heure, d'un jour au plus? Vous le savez ; le vent n'en emporte pas la millième partie. Mes livres restent; ils vous diront que

Le Louvre sera bâti, complété par une main active et puissante ; les sentiers de Paris seront élargis et forcés de marcher droit; nous renverserons les murs d'acier de Sébastopol, et le charabia de l'Opéra, monument de sottise académique, restera debout pour offrir une agréable satisfaction aux étrangers qui s'en amusent. Et notre langue française, avilie par ses conservateurs, devra garder la position infime que l'Institut de France ! n'a pas rougi de lui départir (1). El toutes les idées généreuses

(1) Rapport présenté au nom de la section de musique, et adopté par la classe des Beaux-Arts de l'Institut impérial de France dans ses séances^lu 18 avril et des 2 et 9 mai 1812, sur un ouvrage, etc. Signé les commissaires: Gossec, Grétry, Hébnl, A. Choron, rapporteur. Paris, Bidot, 1812, in-a de 9 1/2 feuilles, page 7.

Faut-il bétonner que Sotnis, violoniste célèbre, admirant MUe Le Maure, ait dit : — Sa voix est infiniment trop belle pour chanter du français ? »

de nos gouvernants viendront se briser contre un roc, ennemi redoutable et caché sous l'eau; contre un pouvoir occulte, pouvoir qui ne fait rien et nuit à qui veut faire; contre l'amourpropre blessé, ver qui ne meurt qu'avec le cœur qu'il ronge.

Qu'une société savante propose la réforme dont il s'agit, on l'adoptera sur-le-champ. Qu'un parolier nous amène des musiciens de pacotille arrivant d'Italie, d'Espagne ou d'Angleterre, qu'il opprime, offense nos musiciens en favorisant l'importation de misérables pots-pourris qu'ils désavoueraient; le parolier, ayant droit aux piécettes, partageant l'aubaine qu'il procure aux intrus, obtient grâce auprès de nos compositeurs : n'est-il pas fabricant et distributeur de livrets? Qu'une huître détachée du banc de l'Institut écrive un livret, une partition ; que vingt auteurs élaborent un opéra, tous nos théâtres seront prêts à mettre en scène le chef-d'œuvre. Mais qu'un parolier-musicien compose un entier dont chacun d'eux ne peut faire que la moitié, voilà ce qui blesse, navre, frappe au cœur la troupe irritable des paroliers et des musiciens. Voilà ce qu'elle empêche, même au prix de l'honneur national !

Vous affirmez que je suis un rimeur pitoyable, un musicien de guinguette, d'accord; bien que vous ne le pensiez pas. Allez plus loin, et dites que je suis une mécanique. Eh bien 1 c'est à ce titre que je me roulerai jusqu'à l'exposition, et là je vous attendrai prêt à répondre à tout venant. Soyez vingt, cent, trois cent mille contre cette mécanique, arrivez ! Plus vous serez nombreux, plus elle sera forte. Les mécaniques sont aujourd'hui traitées avec une louable aménité. Voudrait-on briser la mienne parce qu'elle se borne à mouler des vers lyriques? Faites-lui grâce au moins en faveur de la nouveauté de ses produits. C'est une denrée inconnue en France, et je ne demande pas de brevet, la concurrence vous est permise.

Condamné par une cour royale, 1837, je change de juridiction, et porte à l'Opéra-Comique trois actes bouffes, Choriste et Liquoriste ; les avait-on lus? J'en doute; ils n'en furent pas moins refusés.

Rien de ce genre ne m'étonne ; c'est un parti pris. Cependant,

comme j'ai d'assez grands loisirs, que je suis de séjour, que rien ne m'engage à courir après les piécettes ; comme l'Académie impériale de Musique refuserait d'emblée, et sans y regarder tout ce que je lui présenterais, il m'est venu l'idée parfaitement neuve d'écrire un opéra complet pour l'Académie française. Croyez que l'hommage sera digne de cette compagnie savante. C'est un acte bouffe de Molière, dans lequel je fais arriver huit morceaux de musique choisis parmi tout ce que la verve joyeuse, brillante et folle des Italiens a lancé de plus agile, de plus galopant. C'est une morale en action, un argument cornu, dirigés contre ceux qui paraissent douter de la tlexibilité sonore, de l'étonnante légèreté, de la quantité même de notre langue française. Croyez qu'elle est prompte à figurer des iambes, dactyles, trokées, anapestes, spondées; qu'elle possède même le si sequatur, le sdruceiolo, comme le grec, le latin, le provençal et l'italien. Cet opéra ne pouvait être qu'un pastiche. >*e fallait-il pas assembler, réunir toutes les difficultés, montrer la copie à coté de l'original, et faire rouler, voler ce français lyrique sur le rail même de l'italien ?

Le fameux duo :

Lena cara, Lena bella, y on mi fa codesto torto, Questo torto, questo torto ; Che se mai tu mi vuoi morto, Or m'uccido innanzi a te.

Ce duo, type monumental, chef-d'œuvre du genre, y figure sous le n° 3, et j'affirme solennellement ici, j'affirme devant Rossini, Lablache et le reste de l'univers, que ma parodie française est beaucoup plus sonore et plus facile à chanter que l'original italien. En voici le début :

Me quit | ter se | rait fo | lie, J'ai la | mine | si jo | lie, Rt-gar | dez , je | vous dé | fie D'en ai | mer un | plus ga | lant.

J'ai dû changer le titre de la pièce: Sganarelle ne pouvan

être chanté vivement dans aucune langue. Mon protagoniste s'appelle Bernabo, anapeste bien sonnant qui m'était nécessaire. Paisiello, Cimarosa, Guglielmi, ces maîtres du genre bouffe, note et parole, Farinelli, qui les suit de près, m'ont fourni les éléments de ce bouquet, dont la première fleur est un air passionné de Salieri (1).

Avec cet acte, mis sur table ou sur le pupitre d'un clavecin , on réduit au néant toutes les chicanes, les vieilles erreurs, tous les préjugés que la sottise dirige contre le français depuis des siècles. La grande scène VIIIe, le monologue célèbre de Sganarelle, défile sur un air charmant de Guglielmi : Bernabo, fatti capace, qui vient en exprimer les sentiments contrastés, en figurer les images, bien qu'il ait été composé sur un texte littéraire fort opposé. Dans cet acte, le mécanisme des vers lyriques se montre sous deux aspects différents. D'abord, l'œuvre du parodiste calquée sur la poésie italienne; ensuite l'admirable prose rimée de Molière devenant des vers au moyen de légères, d'imperceptibles rectifications.

Comparez les couplets suivants au texte original, et chantez. Il me fallait un prélude pour amener les couplets de Molière, et j'ai dû me fabriquer le premier quatrain.

Ah ! la sur | prise et la | scène est char | mante, Il était | là, je l'ai | vu de mes | yeux ; J'ai pour cal | mer cette | flamme nais | santé, D'un tendre | cœur le dé | pit furi 1 eux.

(2) Impu | dent séduc | teur, trahi | son mani | feste !

(1) Ce bouquet musical, ce Bernabo, trésor des chanteurs français, renferme plus d'airs, de duos, de trios, d'une exécution brillante et facile, qu'on n'en trouverait dans quinze charretées d'opéras comiques, pauvretés que l'on fait applaudir aujourd'hui, et qu'on grave par charité.

Bernabo, partition, grand format, prix net : 7 fr. 50, rue Buffault, 9, chez Castil-Blaze, qui voudrait pouvoir la donner pour rien. Grand format ! les partitions in-8, ces miniatures, n'ayant de vraie utilité que pour le musicien chantant au lit ou dans le bain.

(2) Lerhythme est conservé quoique pris à rebours, la substitution de l'anapeste au dactyle donne l'accroissement de vivacité, d'énergie, que réclamait

L'OPËRA-ITALILN. 541

Le ha | sard me dé | voile un mys | tère fu | neste.

Fallait- | il s'éton | ner de l'é | trange froi | deur

Dont je | vois qu'il ré | pond aux é | lans de mon | cœur?

Il ré | serve Tin | grat ses ca | resses à | d'autres,

Et nour | rit leurs plai | sirs par le | jeûne des | nôtres.

Voilà | bien des ma | ris le ma | nège com | mun,

Ce qui | leur est per | mis leur de | vient impor | tun.

Ah! la sur | prise et la | scène est char | mante, etc.

Leur dé | but est su | perbe et ce | sont des mer | veilles, Ils té | moignent pour | nous des ar | deurs nompa | reilles; Les per | fides bien | tôt, se las | sant de nos | feux, Vont cher | cher autre | part ce qu'ils | trouvent chez | eux. Ah ! pour | moi quel dé | pit que la | loi n'auto | rise, De chan | ger de ma | ri comme on | fait de che | mise ; Ce se | rait fort com | mode et j'en | sais telle i | ci Qui sui | vant mon de | sir le vou | drait bien aus | si.

Ah! la sur | prise et la | scène est char | mante, etc.

Faites la même opération sur la prose rimée de Racine, et vous musiquerez, vous chanterez à ravir les airs, les duos, les chœurs sublimes (ÏEsther et d'Athalie. Perspecteurs adroits, sachez les mettre au point.

La position d'un des personnages de Molière amenait galamment une phrase de Grétry, je m'en suis emparé. Le premier vers en était excellent, vers type, il y en a toujours un dans les airs français. En conservant ce patron, j'ai modelé trois compagnons dignes de le suivre, d'emboiter son pas. Vous le voyez, je trouve des perles dans le fumier de nos paroliers, et les ingrats!... les ingrats se fâchent tout rouge, comme si je graissais leurs bottes.

A | près un | long voy | âge,

Puis | sé-je à | mon re | tour,

Trou | ver joy | eux et | sage

L'ob | jet de | mon a | mour!

la seconde partie de cet air, parodié sur une chanson provençale. La Liouna dôu Ventour figure dans les Chants populaires de la Provence que j'ai publiés avec accompagnement de clavecin.

A ces iambes faisons succéder un couplet d'anapestes de Belzébuth.

Sainte | Vierge, ô ma | digne pa | tronne! A toi | seule je | dois recou | rir; Si ton | aide en ce | jour m'aban | donne, C'en est | fait je n'ai | plus qu'à mou | rir.

Voici deux spondées amenant deux anapestes. Les rimes féminines étant absorbées par les voyelles placées en tête des vers qui les suivent, j'établis une chaîne continue au moyen du si sequatur. Rhythme véhément pour la strette d'un quatuor.

Un | noir ve | nin de mon | ame s'em | pa(re O | trouble af | freux je me | perds, je m'é | ga(re Il | faut mou | rir de la | main d'un bar | ba(re Hé | las ! se [ rais-je au der | nier de mes | jours?

Le couplet suivant, de Belzébuth, présente une combinaison de rhythmes différents : quatre vers en dactyles, quatre vers en taratantara, trois à glissade, sdruccioli, et deux féminins pour la cadence finale, où doit éclater la grosse note, coup de gueule favori des buveurs.

Quand d'un seul | trait j'ai vi | dé mon grand | verre, S'il faut chan | ter j'aime | cet instru | ment; Comme à l'o | reille à mon | cœur il sait | plaire, Et l'œil se | mire en ce | pur dia | mant.

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