PRÉFACE DE L'ÉDITION FRANÇAISE
Au moment où la première édition de ce livre parut en Angleterre, l'Opéra russe effectuait une marche triomphale vers l'Occident, faisant la conquête pacifique des capitales européennes l'une après l'autre.
Après les succès remportés à Paris en 1908 et les années suivantes, vinrent les saisons de Londres à Drury Lane, grâce à la générosité de feu Sir Joseph Beecham. A cette époque, les figures gigantesques et tragiques de Boris Godounov et d'Ivan le Terrible éclipsaient tous les héros de moindre importance : les amoureux conventionnels et les demi-dieux fabuleux du théâtre lyrique. Le souhait et la prophétie de Wladimir Stassov étaient accomplis. Le génie de l'Opéra russe, soutenant une torche étincelante de lumière, s'élançait d'une ville à l'autre, éveillant notre intérêt et nous découvrant, par la musique, une partie de l'âme complexe d'une race qui nous était si peu familière. Soudain la grande guerre emporta dans ses tourbillons de feu tous ces efforts pacifiques tentés pour un rapprochement spirituel et esthétique. Les relations entre pays voisins furent rompues, et les nations se trouvèrent plongées dans le chaos et la mêlée d'où la Russie est la dernière à émerger.
Par conséquent, en tant que création, il n'y a vraiment rien à ajouter à une étude sur l'Opéra russe parue au printemps de 1914. Ce n'est pas au moment où les peuples vivent une tragédie, qu'ils s'arrêtent pour concentrer leur pensée et tirer de leur propre expérience une œuvre dramatique ou lyrique. Dans la première phase d'un long jeûne, l'esprit et l'imagination peuvent éprouver une activité anormale, être doués d'une vision pénétrante, d'autant plus nette qu'ils se sentent délivrés d'un matérialisme excessif. Mais lorsqu'on va jusqu'à mourir de faim, le délire et l'apathie s'ensuivent; et la famine dont est affligée la Russie dépasse de beaucoup le manque des produits matériels de première nécessité.
Au sujet de l'état actuel de la musique en Russie, il est aussi difficile de connaître la vérité absolue que sur tout ce qui a trait à ce pays; mais j'ai pu recueillir récemment quelques renseignements authentiques, tout au moins en ce qui concerne l'Opéra. Maintenant, comme autrefois, l'Opéra reste une institution d'Etat. Quels que soient les éléments sociaux et cultuels attaqués ou supprimés par le gouvernement des Soviets, l'Opéra n'est pas de ceux-là. Il ne semble pas non plus que le régime actuel cherche à imposer une censure quelconque sur le choix du répertoire. On représente toujours les vieux opéras populaires, même s'ils ont des tsars, des princes et des grands-ducs comme héros. Mais la splendide mise en scène et la discipline parfaite de jadis paraissent ne plus exister. Le matériel scénique et les costumes auraient grandement besoin d'être renouvelés. Peut-être serons-nous choqués par la pensée de tous ces gens qui remplissent les théâtres alors que la famine, la mort et une foule d'autres spectres hideux sont à l'affût dans les villes et la campagne, jouant les rôles d'une tragédie réelle. Cela peut nous faire croire à
une indifférence inhumaine pour les souffrances de nos semblables; mais, comme je l'ai exposé dans les dernières pages de ce livre, les racines de la musique nationale sont si profondément et solidement enfoncées dans l'âme du peuple russe, qu'elle peut survivre à la révolution, de même qu'elle a survécu au découragement, au mépris et à l'interdiction dans des conditions d'existence presque aussi terribles que celles d'à présent.
Mais, si l'Opéra peut rester encore une distraction ou un soporifique pour un nombre restreint de Russes — quoique le cercle en soit peut-être moins restreint qu'autrefois — on ne peut dire qu'il progresse, car il ne donne aucun signe de vitalité et ne vit que sur son passé. On n'a composé ni monté aucune œuvre nouvelle à l'intérieur des frontières de ce malheureux pays. Peutêtre les idées ne manquent-elles pas entièrement, mais les éléments pratiques et matériels sont inexistants. Il y a une disette presque complète de papier à musique, plus d'imprimeries musicales, ni d'éditeurs. Il s'ensuit donc que, dans ce pays qui nous donnait, il n'y a pas bien longtemps, de si belles éditions des œuvres de Glinka, de Moussorgsky et de Rimsky-Korsakov, toute pensée musicale se trouve emprisonnée dans le cerveau de l'artiste créateur. Ce qui existe comme papier à musique est rationné, peut-être pas avec une injustice consciente et voulue, mais sans discernement intelligent.
Un compositeur, dans la Russie d'aujourd'hui, éprouverait autant de difficulté à transcrire ses pensées que s'il était abandonné dans une île déserte. La situation de l'artiste exécutant n'est pas beaucoup meilleure, puisqu'on ne peut pas acheter de musique.
Pourtant, il semble à tous ceux qui connaissent bien la Russie qu'aussi longtemps que l'esprit russe existera, il se manifestera en quelque sorte musicalement. Donc
nous ne devons pas perdre tout espoir. Le génie de l'Opéra russe peut, pour l'instant, sembler s'immobiliser avec sa torche renversée auprès de la tombe de toute activité créatrice et de toute espérance; et pourtant quelques étincelles de vitalité peuvent encore couver dans son flambeau noirci et fumant. Un nouveau drame musical existe peut-être à l'état embryonnaire dans l'esprit d'un étudiant obscur d'une école des Soviets dans la Russie rurale; ou il peut aussi prendre forme dans une des nombreuses communautés russes dispersées à travers l'Europe.