‹ L'OphéliaChapitre 1 sur 59 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'HOMME qui. là-haut, commandait sur la dunette, était nu, d'un rose cru sur le ciel. Aussi large de torse que bas de jambes, il tint la roue entre des bras énormes qui, d'abord à droite, ensuite plus à gauche, s'abaissèrent. Puis il se remit à marcher.

Ses épaules oscillaient en même temps que ses hanches pesantes : toute sa graisse avait comme un roulis.

Pour que l'air que fendait le bateau, en séchant la sueur, lui donnât un peu {rais à la peau, il avançait à rebroussevent. Pas un souffle !... Il s'arrêta, prit à portée de sa main un éventail et, s'é-

cartant, s'éventa lentement les jambes.

On était dans le canal de Mozambique : au mois de mars !

Parti de Liverpool le 1er Février, VOphélia avait doublé le Cap de Bonne Espérance le 24 ; il avait mouillé à Port- Elisabeth le 26 ; le 28 il quittait Durban. Il marchait bien. Trois mâts, deux cheminées, double hélice, YOphélia faisait sa traversée de début. Il y a comme de la joie dans l'aisance avec laquelle un navire tout neuf, pour la première fois, tranche sa route en mer.

Le plaisir de naviguer avec une bonne machine se devine, au large, à l'entrain de l'équipage : on le surprend à l'activité excessive des matelots, à l'attrait avec lequel ils se retrouvent sur le pont à tout bout de champ, à des éclats de rire, au fredonnement d'une chanson plus virile tandis que l'un fourbit les cuivres et l'autre déroule la tente. Une ritournelle d'accordéon monte de der-

riére le treuil silencieux : c'est une joie toute en dehors.

Mais l'équipage de ÏOphélia était, lui, tout en dedans, dans l'entrepont ou dans la cale : il vivait renfermé.

Pour deux raisons :

D'abord, ramassé de bric et de broc sur les quais de Liverpool, il se composait de Goanais, d'Indiens anglais et de Chinois qui ne communiquaient guère entre eux;

Ensuite à cause de ce Commandant!

Bien que les marins en voient de toutes les couleurs, personne n'aimait voir cet homme qui, au milieu d'eux, pis :

au-dessus d'eux, vivait à poil.

Lui, au contraire, entre les barreaux blancs de la dunette, se mouvait à son aise, comme dans une salle de bain. Dès le passage de la Ligne, ce Saxon au crâne abrupt, à cheveux noirs et à pommettes rouges, comme s'il sortait de la Civilisation en sortant de l'hémisphère

nord, rejetait tout vêtement. Au niveau de l'Afrique, des régions du Globe où pullulent librement dans l'énormité de leur masse les plus grosses bêtes du monde, les hippopotames, les rhinocéros, les éléphants, cet homme de l'Europe septentrionale redevenait d'instinct un animal obèse et tout nu. Les paupières toujours baissées, ne regardant jamais en face, il flairait sournoisement le mécontentement de ses matelots qui l'évitaient, se cachaient sur son passage ou, quand ils avaient à lui parler, s'arrêtaient à distance. Mais chez lui cela ne provoquait que plus insolente béatitude. Comme si ce n'était la peine de se fatiguer la tête pour commander, il prétendait « mater » ses subordonnés rien qu'en leur imposant la vue de sa corpulence : ainsi les grands quadrumanes au ventre saillant se mettent soudain debout pour effrayer les hommes !

Page 1