CHAPITRE Il
CONSIDÉRATIONS CLINIQUES ET SOCIALES SUR L'OPHTALMIE GRANULEUSE DANS LA RÉGION DE MONTPELLIER,
Recherches sur l'influence qu'ont pu exercer sur les résultats trouvés : le milieu clinique : race, densité, hygiène des agglomérations et le milieu atmosphérique: /lerrain, climat, vents, variations atmosphériques. — Prophylaxie du trachome au point de vue social.
Nous avons essayé de mettre en évidence et d’apprécier l’influence exercée par les milieux cliniques et atmosphériques sur les résultats que nous venons d’exposer. Tous les auteurs sont unanimes à reconnaître l’action réelle de ces différents facteurs sur l’évolution de l’ophtalmie granuleuse, mais aucun d’eux n’en montre la valeur exacte.
Nous nous sommes engagé nous aussi dans cette voie, où des compétences plus autorisées que la nôtre ont apporté quelque lumière; nous avons fait nous aussi des recherches; ces recherches nous ont donné des indications: ce sont ces indications que nous allons exposer.
Disons tout d’abord qu’il aurait été extrêmement intéressant et très important de diriger de pareilles investigations sur le véritable terrain clinique de l’ophtalmie gra-
nuleuse, nous voulons dire sur les antécédents morbides hé- :
réditaires et personnels de chaque granuleux observé. Mal-
heureusement, tous ceux qui connaissent le fonctionnement
d’une clinique ophtalmologique journalière, où les malades
ne font que défiler, comprendront qu’il nous à été matériel-
lement impossible de porter notre attention sur ce point
capital, selon nous.
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Avant de commencer cette étude de l'influence étiologique régionale des milieux clinique et atmosphérique disons un mot des particularités cliniques des granulations dans la région de Montpellier.
La plupart de nos granuleux sont infectés pendant l’enfance ou l’adolescence ; l’ancienneté de leur affection est généralement en rapport direct avec leur âge. Les enfants présentent parfois des granulations aigués ou subaiguëés ; les adultes, au contraire, en dehors des exacerbations n’offrent guère que des granulations chroniques. Nous rencontrons d'ordinaire deux formes bien distinctes: dans l’une,
la conjonctive est rouge, lisse, tendue, comme soulevée par:
un amas lymphoïde sous-muqueux; dans l’autre, la conjonctive est rude, tomenteuse ou scléreuse et plus ou moins atrophiée. La première se rencontre chez les jeunes sujets foncièrement lymphatiques et atteint le cul-de-sac supérieur ; la seconde se voit chez les adultes, déjà plus vigoureux, et siège aussi sur la région dorsale. Dans la première forme la muqueuse paraît indemne et la sous-muqueuse forme des granulations que l’on peut faire sourdre par simple pression; dans la seconde forme, après scarification, la muqueuse est-elle même envahie et les granulations sont plus ou moins superficielles. Il est probable que ces
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deux états sont créés par la nature du terrain et que le dernier est, avec le temps, l’aboutissant du premier: on rencontre en effet de nombreux intermédiaires, presque toujours en rapport avee l’âge et le Iymphatisme des sujets. La première forme pent être appelée lymphoïde et la seconde forme seléreuse, car la première est provoquée par le Iymphatisme général et la seconde par la transformation aicatricielle des granulations. Il est aussi une variété de granulations que l’on observe quelquefois, quoique rarement, c’est la forme fibreuse ; les granulations sont rougeä- | tres, luisantes, saillantes, arrondies, du volume d’une petite lentille et tapissent presque complètement la conjonctive palpébrale supérieure. La surface granulaire est polie, vernissée, très résistante et se laisse entamer seulement par les instruments tranchants. Par l’incision, on constate une consistance dure, fibreuse. Il n’existe en ce cas aucun trouble oculaire apparent; les malades sont vigoureux, bien portants, peu ou pas lymphatiques et se plaignent à peine d’une certaine lourdeur ou tension palpébrale. Cette forme fibreuse n’entraîne que rarement et à la longue des lésions oculaires ou palpébrales. Dans les autres formes iss complications palpébrales, oculaires et lacrymales sont habituelles; ce sont elles d’ailleurs qui amènent le plus souvent les malades à consulter un oculiste.
Lescomplications palpébrales sont : l’entropion avec tr1chiasis, le blépharospasme, le phimosis, le symblépharon.
L’entropion avec trichiasis résultant de l’atrophic eicatricielle de la conjonctive et du tarse est rencontré surtout dans la forme seléreuse du trachome.
Le blépharospasme, lié à l’irritation nerveuse, se voit de préférence chez les jeunes sujets dans la forme lymphoïde. Quant au phimosis et au symblépharon ils sont rarement prononcés.
Les complications oculaires, nulles dans les granulations fibreuses, sont légères dans les granulations seléreuses et -graves dans les formes Iymphoïdes: pannus, leucomes, her-. nies iriennes, staphylomes, atrophies du globe. Le pannus et le leucome diffus sont habituels. ne nee
Les complications lacrymales sont habituelles à la période cicatricielle des granulations ; elles se rencontrent surtout dans la forme scléreuse : déviation des points lacrymaux, sténoses, oblitération des conduits lacrymaux.
L'état lacrymal, outre ses inconvénients directs, larmoiement, troubles. visuels, entretient une inflammation ‘oculo-conjonctivale incontestable. L’irritation conjonctivale est exagérée par la stagnation lacrymale, et la stagnation lacrymale est augmentée par cette irritation conjonctivale.
Milieu clinique. — Les porteurs de granulations qui figurent sur nos diverses statistiques ont-ils contracté la maladie dans notre région ou ont-ils été contaminés par les nombreux étrangers qui vivent à Montpellier ou dans les environs. Il serait fort intéressant d’avoir la solution de ce problème, mais 1l est extrêmement difficile de recueillir des renseignements sur l’histoire de la maladie des granuleux. Cependant nous avons essayé d’apporter un peu de lumière dans cette question si intéressante au point de vue elnique et prophylactique et nous allons exposer les quelques indications que nous ont données nos recherches.
Déjà, en 1897, M. le professeur Truc, dans son travail sur l’ophtalmie granuleuse à Montpellier et dans la région, attribue une influence prépondérante sur le développement du trachome aux rapports fréquents entretenus par les ha-
.… ee Due bitants de la contrée. avec l'Espagne et la-côte d'Afrique. Sur les 555 malades soignés à la Clinique ophtalmologique du 30 juin 1904 au 30 juin 1914, 85 sont de nationalité
espagnole et 22 de nationalité italienne. Ainsi le cinquième |
des granuleux peut être considéré comme n ayant pas con-
tracté la maladie dans notre, région mais au contraire comme ji’y ayant apportée. Et les autres cas de granuleux pouvons-nous aussi en indiquer l’origine? Est-ce que ces malades n’auraient pas pris leurs granulations en Egypte, en Algérie? [ci nous ne pouvons pas apporter de faits précis: les registres de la Clinique ophtalmologique ne fournissent aucune indication ; ils portent tout simplement à côté du nom du malade, le diagnostie « granulations », sans aucun renseignement sur leur origine. |
Mais ii n’est pas impossible que ces malades aïent été contaminés par les Espagnols ou même par des Montpelliérains nouvellement arrivés des pays chauds et porteurs de granulations à l’état aigu. Cette hypothèse paraît d’autant plus vraisemblable que les cas de trachome sont presque uniquement l’apanage des quartiers populeux où s’entassent la colonie espagnole et la classe ouvrière.
Là tout est à souhait pour favoriser la contagion et entretenir la maladie parmi cette population miséreuse. L'’insouciance de l’hygiène, une ignorance extrême, les préjugés, la malpropreté et l’habitude de vivre entassés dans des logements insalubres, tout y est réuni.
Volontiers nous sommes porté à croire que c’est la colonie espagnole qui dissémine le trachome parmi notre population ouvrière. Nous avons vu, en effet, l'Espagnol et l’ouvrier, bien souvent, vivre côte à côte, partager le même gîte dans les maisons basses et mal ensoleillées si fréquentes encore dans nos vieux quartiers de l’ancien Montpellier. Chez tous les deux nous avons trouvé la même igno-
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rance des thosès d hygiène, les mêmes habitudes de promiseuité et trop souvent la même insouciance à se faire. soigner. Ajoutez à cela la misère physiologique, visiteuse familière à l’intérieur ouvrier, et nous aurons les meïlleures conditions de réceptivité vis-à-vis du trachome.
Et si à Montpellier nous aceusons les Espagnols de répandre les granulations, nous entendons le même eri s’élever à Toulouse et à Bordeaux où fleurit aussi l’immigration espagnole. A-Lyon, à Marseille, c’est l’Italien qui est le grand coupable. À Lille c’est l’oûvrier Belge, qui vient travailler dans les nombreuses usines du Nord, qui apporte et répand les granulations parmi ses camarades d'atelier.
Nous ne croyons pas nous livrer à une interprétation tendancieuse en disant que la plupart des cas de granulose observés dans :x région de Montpellier sont de source espagnole, Cependant il nous apparaît que, sous l’influence du changement de climat, le trachome d’origine étrangère perd chez nous beaucoup de sa virulence et de son pouvoir contagieux. Et c’est à cela sans doute que la population ouvrière,de nas quartiers ouvriers, exposée aux dangers quotidiens de l’infection granuleuse, doit d’être relativement si peu frappée.
S'il est suffisamment établi que partout où l'élément étranger fréquente le trachome se rencontre également souvent, est-ce à dire que sans lui le trachome n’existerait pas? Certainement non. En effet, comme l’a dit le professeur Chibret.
« Le trachome existe à l’état endémique én France, comme on l’a constaté depuis la plus haute antiquité; des faits incontestables prouvent que dans certains cas la maladie n’a pu être rapportée à une origine exotique, malgré une enquête approfondie ».
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Un niblé coup d œil jeté sur le ne de Monipolie nous | indique d’une facon très démonstrative que les eas d’ophtalmie granuleuse les plus nombreux se montrent surtout dans les vieux quartiers de la ville ; les rues neuves du centre, largement ouvertes et bien aérées ne sont point marquées; les faubourgs excentriques les plus éloignés sont aussi à peu près indemnes, car ils sont balayés par l’air de la campagne. Nous voyons, au contraire, cette affection oculaire siéger d’une facon pour ainsi dire endémique dans les rues étroites, peu ventilées de l’ancien Montpellier.
Nous avons voulu juger par nous-même des causes d’infection de ces quartiers les plus contaminés; nous nous sommes transporté sur les Heux pour nous rendre compte de l’état de ces rues, de ces maisons qui contiennent tant de granuleux. Nous avons, en somme, cherché pourquoi telle famille, tels individus, étaient granuleux dans tels ou tels endroits; pourquoi l’ophtalmie granuleuse avait ses victimes, ses maisons, ses rues, ses quartiers préférés. L’explication nous en a été vite donnée et voici ce que nous avons observé dans nos intéressantes promenades.
Pour être méthodique nous jetterons d’abord un coup d’œil d’ensemble sur les quartiers et les rues qui contiennent le plus de granuleux; nous décrirons ensuite succinctement les habitations des malades qui nous intéressent et nous nous efforcerons surtout de montrer dans quelles conditions y vivent ceux qui font l’objet de notre
-étude.
Quels sont en général les quartiers contaminés à Montpellier ? -
Ils se composent de rues étroites, tortueuses, sans soleil, sans ventilation et toujours humides; ils sont obseurs et malpropres, abandonnés aux pauvres ouvriers qui cherchent la modicité du taux des loyers; les causes d’insalu-
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brité y on à I . a un beaucoup. d noble dd ces quartiers où des ilots entiers sont formés par des maisons vieilles, délabrées et mal tenues.
Mais ce n’est pas assez que de voir et de traverser ces. rues infeetes ; il faut pénétrer dans l’intérieur des maisons, et examiner ce qui s’y passe pour se faire une idée du cas que l’on y fait des plus vulgaires principes d'hygiène.
ta maisons, en effet, sont construites au mépris de toutes les règles de salubrité; les rez-de-chaussée y sont toujours très humides, un escalier à marches étroites et sans lumière conduit à de petites chambres, dont le plafond est bas, qui recoivent par de petits trous, appelés fenêtres, l’air impur de la rue, et qu’infectent les émanations dés fosses d’aisance et beaucoup d’autres d’une qualité non moins délétère. La plus puissante cause d’insalubrité dans ces maisons d'ouvriers est le défaut de ventilation; à peine l’air se renouvelle-t-il dans ces sombres réduits où le jour a de la peine àarriver; ils sont de plus tenus dans l’état le plus déplorable. La-malpropreté, qui est générale dans toutes ces habitations, ajoutée au défaut d’air et de lumière, à l'humidité et à l’agglomération des habitants, forme un ensemble de causes les plus capables d’altérer la santé de ceux qui y habitent.
Ces constatations ne nous démontrent rien au point de vue de la propagation de la maladie, puisqu'il est démontré que l’ophtalmie granuleuse ne se transmet que par contagion, mais elles peuvent nous faire comprendre pourquoi le trachome existe dans ces quartiers insalubres et non ailleurs.
Fous les auteurs sont d’aecord sur le rôle étiologique, au point de vue morbide, de l’encombrement et des mauvaises conditions hygiéniques. L’agelomération d’un grand
nombre d'individus dans un espace restreint, surtout lors-
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“que ces de ont rassemblés ssl des lieux humides
. - et malsains dont il est difficile de renouveler suffisamment
1 air, un mauvais état sanitaire en un mot, sont des causes incontestables qui préparent un terrain favorable à à l’inoculation des maladies.
Nos constatations n ’apprendront D tainetient. rien de nouveau; elles rappelleront dans tous les cas que l’état sanitaire de certains quartiers à Montpellier laisse bien à désirér, et si, comme l’affirme notre maître, M. le professeur rue, la conjonctivite granuleuse est l’apanage d’un état général lymphatique et serofuleux, elles nous montrent que les mauvaises conditions hygiéniques dans lesquelles se trouvent les endroiïts contaminés y sont bien suffisantes pour créer ce terrain favorable à l’inoculation.
Le terrain est donc préparé, il ne demande plus qu’à être ensemencé.
Voici alors ce qui résulte de l’observation et de l’interrogation des malades: la première contagion a lieu le plus généralement chez l’enfant, qui a joué avec des amis granuleux dans les asiles, les écoles, les orphelinats. Si l’enfant est encore jeune, la mère ou la nourrice seront bientôt atteintes en lui donnant des soins, et un détail à remarquer, c’est que, portant son enfant sur le bras gauche, l’œil gauche est le premier malade, puis bientôt après le droit. Souvent-aussi les frères et les Sœurs sont pris avant la mère, contagionnés dans leurs jeux et attouchements. Le père, occupé au dehors, le plus souvent peu intéressé aux détails de l’intérieur, moins caressant, s’offrant moins aux occasions de contagion, échappe quelquefois. Il est rare cependant que, la femme étant sranuleuse, le mari ne le soit rapidement.
Si toutefois le jeune âge est une des principales causes
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prédisposantes, le nombre de femmes granuleuses que l’on. rencontre dans ces quartiers insalubres est peut- être plus
grand encore que celui des enfants; ceux-ci, en effét, peu-
vent se contagionner facilement dans leurs jeux, grâce à leur insouciance ; mais ils ont pour eux le grand avantage
ce courir au grand air, de. sortir souvent et de se dis- -traire, toutes choses qui peuvent augmenter la résistance de leur organisme ; la mère, au contraire, toujours retenue par les soins intimes du ménage, passe ses journées entiè-
res dans ces habitations basses, humides, mal aérées que.
nous avons décrites : sa constitution s’affaiblit,; l'anémie et le lymphatisme viennent la mettre dans un état de réceptivité plus grande, et la prédisposer par CRE à | état granuleux.
Mais pourquoi les gens les plus pauvres sont-ils les plus frappés dans les quartiers contaminés? Parce que c’est chez eux que s’observent les rapprochements les moins prudents, la promiscuité la plus journalière. Rien d’étonnant en effet que la transmission de cette ophtalmie soit si facile au milieu d'individus qui par ignorance, surtout par insouciance, ne font rien pour l’éviter.
La, conclusion dui se dégage des recherches et des observations que nous avons faites, c’est que l’ophtalmie granuleuse est la maladie des pauvres à Montpellier. Nos constatations prouvent une fois de plus que l’ophtalmie yranuleuse est contagieuse, que la transmission de cette maladie se fait toujours par contact direct ou indirect; mais cette contagien chez les individus sains est très rare, elle s’ebserve surtout chez des sujets prédisposés par de mauvaises conditions hygiéniques. Ce sont done les conditions fâcheuses d'hygiène, le séjour dans un air vicié, l’alimentation insuffisante, le manque de soins de propreté, l’encombrement, la misère, qui préparent la conjonctive