‹ L'opinion et la foule (volume 2)Chapitre 6 sur 47 · N :- VI · texte numérisé non relu

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corporative môme, les collectivités se montrent impuissantes à créer du nouveau. Il en est ainsi, quelle que soit rhabileté du mécanisme social où les individus sont engrenés et enrégimentés.

Car est-il possible qu'il égale en complication à la fois et en élasticité de structure l'organisme cérébral, cette incomparable armée de cellules nerveuses que chacun de nous porte dans sa tête?

Aussi longtemps, donc, qu'un cerveau bien fait remportera en fonctionnement rapide et sûr, en absorption et élaboration prompte d'éléments multiples, en solidarité intime d'innombrables agents, sur le Parlement le mieux constitué, il sera tout à fait puéril, quoique vraisemblable a priori et excusable, de compter sur des émeutes ou sur des corps délibérants, plutôt que sur un homme, pour tirer un pays d'un ,pas difficile. En fait, toutes les fois qu'une nation traverse une de ces périodes où ce n'est pas seulement de grands entraînements du cœur, mais de grandes capacités d'esprit qu'elle a un besoin impérieux, la nécessité d'un gouvernement personnel s'impose, sous forme républicaine ou monarchique ou sous couleur parlementaire. On a protesté souvent contre cette nécessité, qui a fait l'effet d'une survivance, et dont on a vainement cherché la cause; peut-être sa raison cachée est-elle implicitement donnée par les considérations précédentes.

Elles peuvent servir aussi à préciser en quoi consiste la responsabilité des meneurs relativement aux actes commis par les groupes qu'ils dirigent. Une assemblée 3U une association, une foule ou une secte, n'a d'autre

idée que celle qu'on lui souffle, et cette idée, cette indication plus ou moins intelligente, d'un but à poursuivre, d'un moyen à employer, a beau se propager du cerveau d'un seul dans le cerveau de tous, elle reste la môme; le souffleur est donc responsable de ses effets directs. Mais l'émotion jointe à cette idée et qui se propage avec elle, ne reste pas la môme en se propageant, elle s'intensifie par une sorte de progression mathématique, et ce qui était désir modéré ou opinion hésitante chez l'auteur de cette propagation, chez le premier inspirateur d'un soupçon, par exemple, hasardé contre une catégorie de citoyens, devient promptement passion et conviction, haine et fanatisme, dans la masse fermentescible où ce germe est tombé. L'intensité de l'émotion qui meut celle-ci et la porte aux derniers excès en bien ou en mal est donc en grande partie son œuvre propre, l'effet du mutuel échauffement de ces âmes rassemblées par leur mutuel reflet; et il serait aussi injuste d'imputer à son directeur quelconque tous les crimes où cette surexcitation l'entraîne que de lui attribuer l'entier mérite des grandes œuvres de délivrance patriotique, des grands actes de dévouement suscités par la môme fièvre. Aux chefs d'une bande ou d'une émeute, donc, on peut demander compta toujours de l'astuce et de l'habileté dont elle a fait preuve dans l'exécution de ses massacres, de ses pillages, de ses incendies, mais non toujours de la violence et de l'étendue des maux causés par ses contagions cnnii^ nelles. Il faut faire honneur au général seul de ses plans de campagne, mais non de la bravoure de ses

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soldats. Je ne dis pas que celte distinction suffise à simplifier tous les problèmes de responsabilité soulevés par notre sujet, mais je dis qu'il convient d'y avoir égard pour chercher à les résoudre.

Au point de vue intellectuel comme à d'autres points de vue, il y a des différences notables à établir entre les différentes formes dégroupements sociaux. Ne comptons pas celles qui consistent en un simple rapprochement matériel. Des passants dans une rue populeuse, des voyageurs réunis, entassés ipême, sur un paquebot, dans un wagon, autour d'une table d'hôte, silencieux ou sans conversation générale entre eux, sont groupés physiquement, non socialement. J'en dirai autant des paysans agglomérés sur un champ de foire, aUssi longtemps qu'ils se bornent à conclure des marchés entre eux, à poursuivre séparément leurs buts distincts quoique semblables, sans nulle coopération à une môme action commune. Tout ce qu'on peut dire de ces gens-là, c'est qu'ils portent en eux la virtualité d'un groupement social, dans la mesure où des ressemblances de langue, de nationalité, de culte, de classe, d'éducation, toutes d'origine sociale, c'est-à-dire toutes causées par une diffusion imitative à partir d'un premier inventeur anonyme ou connu, les prédisposent à s'associer plus ou moins étroitement, si l'occasion l'exige. Qu'une explosion de dynamite ait lieu dans la

rue, que le vaisseau menace de sombrer, le train de dérailler, qu*un incendie éclate dans l'hôtel, qu une calomnie contre un prétendu accapareur se répande sur le champ de foire, aussitôt ces individus associables deviendront associés dans la poursuite d'un même fin, sous l'empire d'une même émotion.

Alors naîtra spontanément ce premier degré de l'association que nous appelons la foute. Par une série de degrés intermédiaires, on s'élève de cet agrégat rudimentaire, fugace et amorphe, à cette foule organisée, hiérarchisée, duraWe e' -'^ iilière, qu'on peut appeler la corporation^ au sens le plus large du mot. L'expression la plus intense de la corporation religieuse, c'est le monastère ; de la corporation laïque, c'est le régiment ou Talelier. L'expression la plus vaste des deux, c'est l'Église ou l'État. Ou plutôt faisons remarquer que les Eglises et les Etats, les religions et les nations, tendent toujours, dans leur période décroissance robuste, à réaliser le type corporatif, monastique ou régimentaire, sans jamais y parvenir tout à fait, fort heureusement ; leur vie historique se passe à osciller d'un type à l'autre, à donner l'idée tour à tour d'une grande foute, comme les États barbares, ou d'une grande corporation, >conAttie la France de saint Louis. Il en était de môme de ce qu'on appelait les corporations sous l'ancien régime; elleft étaient bien moins des corporations en temps ordinaire que des fédérations d'ateliers, petites corporations bien réelles celles-là, et, chacune à part, autoritairement régies par un patron. Mais quand un danger commun faisait converger vers

un même but, tel que le gain d'un procès, tous les ouvriers d'une même branche d'industrie, de même qu'en temps de guerre tous les citoyens d'une nation, le lien fédératif aussitôt se resserrait, et une personnalité gouvernante s'y faisait jour. Dans l'intervalle de ces collaborations unanimes, l'association se réduisait, entre les ateliers fédérés, à la poursuite d'un certain idéal esthétique ou économique, de même que, dans l'intervalle des guerres, la préoccupation d'un certain idéal patriotique est toute la vie nationale des citoyens. — Une nation moderne^^^^Jp^ifS, l'action prolongée des idées égalitaires, tend à redevenir une grande foule complexe, plus ou moins dirigée par des meneurs nationaux ou locaux.

Mais le besoin d'ordre hiérarchique est tellement impérieux dans ces sociétés agrandies que, chose remarquable, à mesure qu'elles se démocratisent, elles sont forcées parfois de se militariser de plus en plus, de fortifier, de perfectionner, d'étendre cette corporation essentiellement hiérarchique et aristocratique, l'armée, — sans parler de l'administration, cette autre armée immense ; et, par là, peut-être, elle se prépare, quand la période belliqueuse sera close, à revêtir sous forme pacifique, industrielle, scientifique, artistique, la forme corporative, à devenir un immense atelier.

Entre les deux pôles extrêmes que je viens d'indiquer, peuvent se placer certains groupes temporaires, mais recrutés suivant une règle fixe ou soumis à un règlement sommaire tels que le jury, ou même certaines réunions habituelles de plaisir, un salon litté-

raire du xviii* siècle, la cour de Versailles, un auditoire de théâtre, qui, malgré la légèreté de leur but ou de leur intérêt commun, acceptent une étiquette rigoureuse, une hiérarchie fixe de places différentes, ou enfin certaines réunions scientifiques ou littéraires, les académies, qui sont plutôt des collections de talents co-échangistes que des faisceaux de collaborateurs. Parmi les variétés de Tespèce-corporation, citons les conspirations et les sectes, si souvent criminelles. Les assemblées parlementaires méritent une place à part : ce sont bien plutôt des foules complexes et contradictoires, des foules doubles pour ainsi dire, — comme on dit des monstres doubles, — où une majorité tumultueuse est combattue par une ou plusieurs minorités coalisées et où, par suite et par bonheur, le mal de Tunanimité, ce grand danger des foules, est en partie neutralisé.

Mais, foule ou corporation, toutes les espèces d'association véritable ont ce caractère identique et permanent d'ôtre produites, d*ôtre conduites plus ou moins par un chef apparent ou caché ; caché assez souvent quand il s'agit des foules, toujours apparent et frappant les yeux dans le cas des corporations. Dès le moment où un amas d'hommes se met à vibrer d'un même frisson, s'anime et marche à son but, on peut affirmer qu'un inspirateur ou un meneur quelconque, ou un groupe de meneurs ou d'inspirateurs parmi lesquels un seul est le ferment actif, lui a insufflé son âme, soudainement grandissante, déformée, monstrueuse» et dont lui-môme est parfois le premier surpris, le premier

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épouvanté. De même que tout atelier a son directeur, tout couvent son supérieur, tout régiment son général, toute assemblée son président ou plutôt toute fraction d'assemblée son leader^ pareillement tout salon animé a son coryphée de conversation, toute émeute son ohef, toute cour son roi ou son prince ou son principiouïe, toute claque son chef de claque. Si un auditoire de théâtre mérite jusqu'à un certain point d'être regardé oomme formant une sorte d*association, c*est quand il ^ipplaudit, parce qu*il suit, en le répercutant, Timpulsion d'un applaudissement initial, et, quand il écoute, parce qu'il subit la suggestion de l'auteur, exprimée par la bouche de l'acteur qui parle. Partout, donc, vis^ible ou non, règne ici la distinction du meneur et des wnenésy si importante en matière de responsabilité. Ce n'est pas à dire que les volontés de tous se soient an- :Kiihilées devant celle d'un seul : celle-ci, — suggérée d'ailleurs, elle aussi, écho de voix extérieures ou intérieures dont elle n'est que la condensation originale, — a dû, pour s'imposer aux autres, leur faire des concessions et les flatter pour les conduire. C'est le cas de l'orateur qui n'a garde de négliger les précautions oratoires, de l'auteur dramatique qui doit toujours se plier aux préjugés et aux goûts changeants de ses auditeurs, du leader qui doit ménager son parti, d'un Louis XIV même qui a des égards forcés pour ses courtisans.

Seulement, cela doit être entendu diversement, suivant qu'il s'agit des réunions spontanées ou des réunions organisées. Dans celles-ci, une volonté, pour être

dominante, doit natlre conforme^ dans une certaine mesure, aux tendances, aux traditions des volontés dominées ; mais, une fois née, elle s*exécute avec une fidélité d autant plus parfaite que l'organisation du corps est plus savante. Dans les foules, une volonté impérative n'a pas à se' conformer à des traditions qui n'y existent pas, elle peut même être obéie malgré son faible accord avec les tendances de la majorité; mais, conforme ou non, elle est toujours mal exécutée et s'allère en s^imposant. On peut affirmer que toutes les formes de Tassociation humaine se distinguent : V par la manière dont une pensée ou une volonté entre mille y devient dirigeante, par les conditions du concours de pensées et de volontés d'où elle sort victorieuse ; 2"" par la plus ou moins grande facilité qui y est offerte à la propagation de la pensée, de la volonté dirigeante. Ce qu'on appelle l'émancipation démocratique tend à rendre accessible à tous le concours dont ii s'agit, limité d'abord à certaines catégories de personnes, graduellement étendues; mais tous les perfectionnements de l'organisation sociale, sous forme démocratique ou aristocratique, ont pour effet de permettre à un dessein réfléchi, cohérent, individuel, d'entrer plus pur, moins altéré et plus profondément, par des voies plus sûres et plus courtes, dans le cerveau de tous les associés. Un chef d'émeute ne dispose jamais complètement de ses hommes, un général presque toujours ; la direction du premier, lente et tortueuse, se réfracte en mille déviations, celle du second va vite et tout droit.

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On a cependant contesté et avec force (1) que, pour les foules au moins, le rôle des meneurs eût l'universalité et rimportance que nous lui prêtons. Il y a, en effet, des foules sans conducteur apparent. La famine sévit dans une région, de tous côtés des masses affamées s'y soulèvent, demandant du pain ; point de chef ici, cesemble, l'unanimité spontanéeen tient lieu. Regardez-y de près pourtant. Tous ces soulèvements n'ont pas éclaté ensemble ; ils se sont suivis comme une traînée de poudre, à partir d'une première étincelle. Une première émeute a eu lieu quelque part, dans une

localité plus souffrante ou plus effervescente que les autres, plus travaillée par des agitateurs connus ou

occultes, qui ont donné le signal de la révolte. Puis, dans des localités voisines, l'élan a été suivi, et les nouveaux agitateurs ont eu moins à faire, grâce à leurs prédécesseurs; et ainsi, de proche en proche, s'est prolongée l'action de ceux-ci, par imitation défoule à foule, avec une force croissante qui affaiblit d'autant l'utilité des directeurs locaux, jusqu'à ce qu'enfin, surtout quand le cyclone populaire s'est élargi bien au delà des limites

(1) Au Congrès d'Anthropologie criminelle de Bruxelles, en août 1892, un savant russe nous a fuit celte objection, en invoquant des révoltes agraires de son pays, causées par la famine ; plus tard, un savant italien, le D*" Bianchi, que nous allons citer, nous a objecté des faits analogues. — En revanche, j*apprcnds que la thèse ici développée Tavait été bien antérieurement, en 1882 déjà, par un écrivain russe distingué, M. Mikhailowsky, dans un recueil intitulé Oetcheslwennist Zapiski,

où il a eu sa raison d'être, de la région où le pain a manqué, nulle direction ne s'aperçoive. Chose étrange, — étrange du moins pour qui méconnaît la puissance de Tentraînement imitatif, — la spontanéité des soulèmenls alors devient d'autant plus complète qu'elle est moins motivée. C'est ce qu'oublie d'observer un écrivain italien qui nous oppose à tort l'agitation du haut Milanais en 1889. Au cours de cette série de petites émeutes rurales, il a vu s'en produire plusieurs presque spontanément, ce qui l'étonné d'ailleurs, car il convient que la cause affichée de cette agitation ne suffisait point à la justifier: les griefs invoqués contre les propriétaires à propos des baux n'avaient rien de bien sérieux, et, si l'année avait été mauvaise, l'importation d'une nouvelle industrie avait compensé en partie le déficit des récoltes. Comment croire, dans ces conditions, que ces paysans italiens se soient soulevés d'eux-mêmes, sans nulle excitation du dehors ou du dedans, ou plutôt du dehors et du dedans à la fois? C'est au premier de ces mouvements qu'il eût fallu remonter pour se convaincre que le mécontentement populaire, local et partiel avant de s'être répandu et généralisé, n'est pas né tout seul, qu'il y a eu là, comme partout en cas d'incendie, des incendiaires, colportant de ferme en ferme, d'auberge en auberge, la calomnie, la colère, la haine. Ce sont eux qui ont donné à l'irritation sourde fomentée par eux cette formule précise : « Les propriétaires refusent de diminuer leurs baux; pour les contraindre, il faut leur faire peur. » Le moyen est tout indiqué : s'attrouper, crier, chanter des refrains menaçants, casser des vitres,

piller et incendier. Un agent de désordre n'a pas grand effort à faire, une fois la contagion en marche, pour décider deux ou trois cents paysans ou paysannes^ en sortant des vêpres ou de la messe, par exemple, à ce genre de manifestation. 11 n*a qu'à lancer une pierre, jeter un cri, entonner le début d'un chant; aussitôt tout le monde suivra, et on dira ensuite que ce désordre a été tout spontané. Mais il a fallu nécessairement l'initiative de cet homme.

Envisagés d'un môme coup d'œil, tous les rassemblements tumultueux qui procèdent d'une émeute initiale, et s'enchaînent intimement les uns aux autres, phénomène habituel des crises révolutionnaires, peuvent être considérés comme une seule et même foule. 11 y a de la sorte des foules complexes, comme en physique des ondes complexes, enchaînement de groupes d'ondes. Si l'on se place à ce point de vue, on voit qu'il n'est point de foules sans meneurs, et Ton s'aperçoit, en outre, que si de la première de ces foules composanles à la dernière, le rôle des meneurs secondaires va s'affaiblissant, celui des meneurs primaires va toujours croissant, agrandi à chaque nouveau tumulte né d'un tumulte précédent par contagion à distance. Les épidémies de grève en sont la preuve : la première qui éclate, celle pourtant où les griefs invoqués sont le plus sérieux et qui, par suite, devrait être la plus spontanée de toutes, laisse toujours voir se dessiner la personnalité des agitateurs; les suivantes, quoique parfois sans rime ni raison — comme j'en ai vu s'ébaucher parmi des ouvriers meuliers du Périgord qui, voulaient simple-

ment se mettre à la mode, — ont Tair d'explosions sans mèche : on dirait qu'elles partent toutes seules comme les mauvais fusils. Je reconnais d'ailleurs qu'ici le nom de meneurs appliqué à de simples brouillons, qui ont sans le vouloir expressément, avec une demi-inconscience, pressé la gâchette du fusil, est assez impropre. J'emprunte un nouvel exemple au D' Blanchi : dans un village, à la sortie du mois de Marie, la population — déjà surexcitée, nous le savons, — aperçoit des agents de police, venus pour la surveiller; leur vue l'exaspère; des sifQements se font entendre, puis des cris, puis des chants séditieux, et voilà ces pauvres gens, enfants, vieillards, qui mutuellement s'exaltent. La foule est lancée et, se met, naturellement, à casser des vitres, à détruire tout ce qu'elle peut. On remarque en passant ce singulier goût des foules pour les vitres cassées, pour le bruit, pour la destruction puérile : c'est une de leurs ressemblances nombreuses avec les ivrognes, dont le plus grand plaisir, après celui de vider les bouteilles, est de les briser. — Dans cet exemple, le premier qui a sifflé, qui a crié, ne s'est probablement pas rendu compte des excès qu'il allait provoquer. Mais n'oublions pas qu'il s'agit là d'une agitation précédée de beaucoup d'autres qui ont eu leurs agitateurs plus conscients et plus volontaires.

Il arrive aussi, souvent, qu'une foule mise en mouvement par un noyau d'exaltés, les dépasse et les résorbe, et, devenue acéphale, semble n'avoir pas de conducteur. La vérité est qu'elle n'en a plus, comme la pâte levée n'a plus de levain.

Enfin, — remarque essentielle, — le rôle de ces conducteurs est d'autant plus grand et distinct que la foule fonctionne avec plus d'ensenible, de suite et d'intelligence, qu'elle est plus près d'être une personne morale, une association organisée.

On voit donc que, dans tous les cas, malgré l'importance attachée à la nature de ses membres, l'association en définitive vaudra ce que vaudra son chef. Ce qui importe avant tout, c'est la nature de celuici; un peu moins peut-être, il est vrai, pour les foules ; mais ici, en revanche, si un mauvais choix du chef peut ne pas produire des conséquences aussi jésastreuses que dans une association corporative, les chances d'un bon choix sont beaucoup moins grandes. Les multitudes, et aussi bien les assemblées, même parlementaires, sont promptes à s'engouer d'un beau parleur, du premier venu qui leur îst inconnu; mais les corps de marchands, les collegia ie l'antique Rome, les églises des premiers chrétiens, toutes les corporations quelconques, quand îUes élisent leur prieur^ leur évêquey leur syndic, ont iepuis longtemps mis son caractère à l'épreuve ; ou, si îlles le reçoivent tout fait, comme l'armée, c'est des nains d'une autorité intelligente et bien informée. Elles >ont moins exposées aux « emballements », car elles ne âvent pas toujours à Yélat rassemblé, mais le plus iouvent h Vêlai dispersé^ qui laisse à leurs membres, lélivrés de la contrainte des contacts, la disposition de eur raison propre. — En outre, quand le chef d'un ïorps a été reconnu excellent, il a beau mourir, son

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action lui survit (1); le fondateur d'un ordre religieux, canonisé après sa mort, vit et agit toujours dans le cœur de ses disciples, et à son impulsion s'ajoute celle de tous les abbés et réformateurs qui lui succèdent, et dont le prestige, comme le sien, grandit et s'épure par Téloignemen t dans le temps ; tandis que les bons meneurs de foules (2) — car il y en a de tels, — cessent d'agir dès qu'ils ont disparu, plus promptement oubliés que remplacés. Les foules n'obéissent qu'à des conducteurs vivants et présents, prestigieux corporellement, physiquement, jamais à des fantômes d'idéale perfection, à des mémoires immortalisées. — Comme je viens de l'indiquer en passant, les corporations, dans leur longue existence, souvent plusieurs fois séculaire, présentent une série de meneurs perpétuels, greffés en quelque sorte les uns sur les autres et se rectifiant les uns les autres ; encore une différence avec les foules, où il y a tout au plus un groupe de meneurs temporaires simultanés, qui se reflètent en s'exagérant. Autant des différences, autant de causes d'infériorité pour les foules^

(t) Malheureusement, cela arrive aussi, quelquefois, quand le ch&A méntc moins cette survivance : les partis politiques le prouvent. £xi France, les boulangistes ont survécu à Boulanger ; au Chili, les balmacédistes à Balmacéda.

(2) Dans une conférence sur la Conciliation industrielle et le rôUdei meneurs (Bruxelles, 1892), un ingénieur belge très compétent, M. Weilcr, montre le rôle utile que les bons meneurs^ à savoir, d'après lui, !«• « meneurs de la, profession ^) et non les meneurs de profession, peuvent m^ exercer dans le: différends entre patrons et ouvriers. Il y fait voir ausn A le faible désir qu'éprouvent les ouvriers, dans ces moments critiques, «i^ f: voir survenir les « messieurs » politiciens. Pourquoi ? Parce qu'ils sarent bien que, une fois arrivés, ceux-ci les subjugueront bon gré mai ff^ C'est une fascination qu'ils redoutent, mais qu*il8 ne subissent p^ moins.

Il y en a d'autres. Ce ne sont pas seulement

les pires meneurs qui risquent d'être choisis ou subis par

les multitudes, ce sont encore les pires suggestions,

parmi toutes celles qui émanent d'eux. Pourquoi ?

Parce que, d'une part, les émotions ou les idées les plus

contagieuses sont naturellement les plus intenses,

conome ce sont les plus grosses cloches, non les mieux

timbrées ni les plus justes, dont le son va le plus loin ;

^t que, d'autre part, les idées les plus intenses sont les

plus étroites ou les plus fausses, celles qui frappent les

3ens, non l'esprit, et les émotions les plus intenses sont

ï^s plus égoïstes. Voilà pourquoi, dans une foule, il est

plus facile de propager une image puérile qu'une abs-

li'aclion vraie, une comparaison qu'une raison, la foi en

^u homme que la renonciation à un préjugé ; et pourquoi,

1^ plaisir de dénigrer étant plus vif que le plaisir

d'admirer, et le sentiment de la conservation plus fort

lue le sentiment du devoir, les huées s'y répandent

^lus facilement encore que les bravos, et les accès

^ panique y sont plus fréquents que les élans de

ravoure.

Aussi a-t-on eu raison de remarquer, à propos des

lies (1), qu'en général elles sont inférieures en intel-

ence et en moralité à la moyenne de leurs membres.

non seulement le composé social, comme toujours,

Voy. notai^ment à ce sujet le très intéressant écrit de M. Sighele, ^ folla delinquente.

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est dissemblable à ses éléments dont il est le prodail ou la combinaison plus que la somme, mais encore, d'habitude, il vaut moins. Mais cela n'est vrai que des foules ou des rassemblements qui s*en rapprochent. Au contraire, là où règne V esprit de corps plutôt que Yespril de foule, il arrive souvent que le composé, où se perpétue le génie d'un grand organisateur, est supérieur à ses éléments actuels. Suivant qu'une troupe d acteurs est une corporation ou une foule, c'est-à-dire quelle est plus ou moins exercée et organisée, ils jouent tous ensemble mieux ou moins bien que séparément quand ils disentdes monologues. Dans un corps très discipliné, comme la gendarmerie, d'excellentes règles pour la recherche des malfaiteurs, pour l'audition des témoins, pour la rédaction des procès-verbaux, — toujours très bien faits, au style près, — se transmettent traditionnellement et soutiennent l'esprit de l'individu appuyé sur une raison supérieure. Si l'on a pu dire avec vérité, d'après un proverbe latin, que les sénateurs sont de bonnes gens, et le Sénat une mauvaise bête, j'ai eu cent fois l'occasion de remarquer que les gendarmes, quoi* J qu'ils soient le plus souvent intelligents, le sont moins que la gendarmerie. Un général me dit avoir fait la même remarque en inspectant ses jeunes soldats. Questionnés séparément sur la manœuvre militaire, 3 les trouvait tous assez faibles ; mais une fois ras* semblés, il était surpris de les voir manœuvrer avec ensemble et entrain, avec un air d'intelligence collectiva très supérieure à celle dont ils avaient fait preuve individuellement. De même, le régiment est souvent

plus brave, plus généreux, plus moral que le soldat. Sans doute, les corporations, — régiments, ordres religieux, sectes, — vont plus loin que les foules, soit dans le mal, soit dans le bien; des fouler les plus bienfaisantes aux foules les plus criminelles il y a moins loin que des plus grands exploits de nos armées aux pires excès du jacobinisme, ou des sœurs de Saint-Vincent de Paul aux camorristes et aux anarchistes; et Taine, qui nous a peint avec tant de vigueur à la fois les foules criminelles et les sectes criminelles, les jacqueries et les exactions jacobines pendant la Révolution, a montré combien celles-ci ont été plus funestes que celles-là. Mais, tandis que les foules font plus souvent du mal que du bien, les corporations font plus souvent du bien que du mal. Ce n'est pas que, parmi ces dernières aussi, la contagiosité des sensations et des sentiments ne tende à être en rapport avec leur intensité, et que les plus égoïstes ne tendent à y être les plus intenses; mais cette tendance y est le plus souvent entravée par une sélection et une éducation spéciales, par un noviciat qui se prolonge pendant plusieurs années.

Quand, par hasard, une multitude en action paraît être meilleure, elle aussi, plus héroïque, plus magnanime, que la moyenne de ceux qui la composent, ou bien cela lient à des circonstances extraordinaires, — par exemple, Tenthousiasme généreux de l'Assemblée nationale pendant la Nuit du 4 août, — ou bien (comme dans le môme exemple peut-être ?) cette magnanimité n'est qu*apparente et dissimule, aux yeux même des

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intéressés, Tempire profond d'une terreur cachée. 11 y a souvent, chez les foules, l'héroïsme de la peur. D'autres fois, l'action bienfaisante d'une foule n'est que le dernier vestige d'une ancienne corporation. N'est-ce pas le cas des dévoûments spontanés qui se produisent parfois dans les foules de petites villes accourues pour éteindre un grandincendie?Jedis/>ar/b/spourelles,nonpourlecorps des pompiers, où ces traits admirables sont habituels et journaliers. La multitude qui les entoure, à leur exemple peut-être, piquée d'émulation, se dévoue aussi, rarement, affronte un danger pour sauver une vie. Mais, si l'on observe que ces rassemblements sont chose traditionnelle, qu'ils ont leur règle et leur usage, qu'on s'y divise les tâches, qu'à droite on fait circuler les seaux pleins, à gauche les seaux vides, que les actions s'y combinent avec un art coulumier bien plutôt que spontané, on sera porté à voir dans ces manifestations de pitié et d'assistance fraternelle un reste survivant de la vie corporative propre aux « communes » du moyen âge.

Est-il nécessaire maintenant d'insister pour démontrer que les hommes en gros, dans les foules, valent moins que les hommes en détail? Oui, puisqu'on l'a contesté. Nous serons bref d'ailleurs. A coup sûr, aucun des paysans d'Hautefaye qui ont tué à petit feu M. de Moneys, aucun des émeutiers parisiens qui ont fait noyer l'agent Vicenzini, n'eût été capable isolément, j^ ne dis pas d'accomplir, mais de vouloir cet abominable assassinat. La plupart des septembriseurs étaient loin d'être de malhonnêtes gens. Une multitude lancée, même composée en majorité de personnes intelligentes,

a toujours quelque chose de puéril et de bestial à la fois : de puéril par sa mobilité d'humeur, par son brusque passage de la colère à Téclat de rire, de bestial par sa brutalité. Elle est lâche aussi, même composée d'individus de moyen courage. Si l'adversaire qui lui tient tête, un ingénieur, par exemple, vient à être renversé par un croc-en-jambe, son affaire est faite. Piétiner son ennemi à terre est un plaisir qu'elle ne se refuse jamais. — Un exemple de ses caprices. Taine nous a cité une bande révolutionnaire qui, prête à massacrer un prétendu accapareur, s'attendrit tout à coup, s'enthousiasme pour lui « et le force à boire et à danser avec elle autour de l'arbre de la Liberté où, un moment auparavant, ils allaient le pendre ». Des traits pareils ont été observés à l'époque de la Commune. Dans la dernière semaine, des prisonniers sont conduits à Versailles où la foule les entoure. Parmi eux se trouve, dit M. Ludovic Halévy, « une femme jeune, assez belle, les mains liées derrière le dos, enveloppée dans un caban d'officier doublé de drap rouge, les cheveux épars. La foule crie : « La colonelle ! la colonelle ! » Tête haute, la femme répond à ces clameurs par un sourire de défi. Alors de toutes parts, c'est un grand cri : c A « mort!... à mort!... Un vieux monsieur s'écrie: «Pas de « cruauté, c'est une femme après tout! » La colère de la foule, en une seconde, se retourne contre le vieux monsieur. On l'entoure : c'est un communard ! c'est un incendiaire ! Il est très menacé, mais une voix perçante s'élève, une voix drôlette et gaie de gamin de Paris : « Faut pas lui faire de mal, c'est sa demoiselle à ce

184 l'opinion et la poule.

« monsieur ! » Alors, brusquement, grand éclat de rire autour du vieux monsieur. Il est sauvé... La foule avait passé, presque dans le même instant, de la plus sérieuse colère à la plus franche gaîté. »

Tout est à noter dans cette observation, autant le début que la fin. On peut être certain, puisqu'il s'agit de Français, que, à la vue de cette jolie amazone bravant ses meutriers, chacun d'eux, pris à part, n'eût exprimé que de l'admiration pour elle. Rassemblés, ils n'ont éprouvé que de la fureur contre elle ; ils n'ont paru sensibles qu'au froissement de leur amour-propre collectif, exagération de leurs amours-propres particuliers élevés à une très haute puissance, par ce défi courageux. « L'amour-propre irrité chez le peuple, dit M"* de Staël dans ses Considér allons sur la JRévolalion française^ ne ressemble point à nos nuances fugitives : c'est le besoin de donner la mort. » Très juste ; mais en réalité, ce n'est pas chez les hommes du peuple isolés que les blessures de l'amour-propre ou se^ égratignures s'élèvent à cette acuité d'exaspération homicide; c'est dans les masses populaires. Et ce n'est pas seulement dans cellesci, c'estdans tout rassemblement d'hommes instruits et bien élevés. Une assemblée, même la plus parlementaire du monde, insultée par un orateur, donne parfois ce spectacle d'une meurtrière fureur de susceptibilité.

A quel point les foules, et, en général, les collectivités non organisées, non disciplinées, sont plus mobiles, plus oublieuses, plus crédules, plus cruelles que ja plupart de leurs éléments, on a toujours de la peine à se l'imaginer, mais les preuves pullulent. A-t-on seu-

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lement songé à remarquer celle-ci ? En octobre 1892, les explosions de dynamite lerrorisenl Paris ; il semblait qu'il n*y eût rien de plus urgent que de se défendre contre cette menace perpétuelle, et, en effet, quel danger! Mais, après qu'on a eu culbuté un ministère à cette occasion et voté une nouvelle loi sur la presse, spécifique dérisoire contre ce fléau, l'affaire du Panama éclate. Dès lors, je veux dire dès le premier jour, quand nul ne pouvait prévoir encore la gravité des révélations prochaines, Talarme de la veille est oubliée, quoique le péril reste le même, et la curiosité, la malignité pu* bliques, surexcitées, bien avant Tindignation publique, ont complètement dissipé la terreur. Ainsi est fait Vesprit collectif: les images s'y succèdent incohérentes, superposées ou juxtaposées sans lien, comme dans le cerveau de l'homme endormi ou hypnotisé, et chacune à son tour y envahit le champ total de l'attention. Cependant la plupart des esprits individuels qui le composent, qui concourent à former cette grande foule appelée l'Opinion, sont capables de suite et d'ordre dans l'agencement de leurs idées.

Autre exemple : « En mai 1892 (1), dit M. Delbœut, un malheureux Allemand, tout fraîchement débarqué à Liège, se laisse guider par la foule sur le théâtre d'une explosion de dynamite. A un certain moment, quelqu'un dans cette foule, en le voyant courir plus vite que les autres, le prend pour le coupable, le dit à ses

(1) JournAl de Liège, du 12 octobre 189?. Article de M. Delbœuf, sur notre rapport au Conjçrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles relatif aux Crimes des foules.

voisins, et cette même foule se met en devoir de Técharper. Cependant comment était-elle composée? En somme, de Télile de la société réunie autour d'un concert. Et Ton a pu entendre des voix de messieurs réclamant un revolver pour tuer à tout hasard un malheureux dont ils ignoraient la nationalité, le nom et le ciime ! Dans Taffaire de Courtray, où un futur député s'exerçait à jouer un rôle analogue à celui de Basly et consorts dans les grèves, voyez la bêtise de la foule : elle cherche à écharper les experts. » — Dans un ordre d'idées moins tragique, voici un auditoire de café-concert ; des Parisiens et des Parisiennes de goût raffiné s'y rassemblent. Pris séparément, ils sont dégustateurs de flne musique, de littérature pimentée, mais savoureuse. Réunis, ils ne font leurs délices que de stupides chansons. M"* Yvette Guilbert a essayé de leur faire accepter des compositions dignes de son talent spécial; elle y a échoué. Puisqu'il vient d'être question du Panama, on a pu constater dans cette affaire comme dans tant d'autres avec quelle lenteur et quelle faible habileté cette sorte déjuge d'instruction collectif appelé une Commission d'enquête accomplit ses opérations, malgré la réelle capacité de ses membres ; il est vraisemblable que chacun d'eux, investi seul des mêmes pouvoirs, et agissant isolément, ferait de meilleure besogne. En tout cas, il est manifeste que le jury est encore moins intelligent que les jurés (1).

(1) M. de Vogué disait un jour, à propos de Tun de nos ministères : n Ces ministres, dont je me plaisais à constater plus haut la valeur individuelle, ces hommes qui, pour la plupart montrent dans leurs dépar-

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Encore un exemple, que j'emprunte aux mémoires de Gisquet, préfet de police, sous Louis-Philippe. En avril 1892, à Paris, au paroxysme de Fépidémie cholérique, « des bruits répandus et propagés dans tout Paris avec la rapidilé de réclair, attribuèrent au poison les effets de Tépidémie, et firent croire aux masses, toujours impressionnables dans de pareils moments, que des hommes empoisonnaient les aliments, leau des fontaines, le vin et autres boissons... Eh peu d'instants, des rassemblements immenses se formèrent sur les quais, sur la place de Grève, etc., et jamais peutêtre on ne vit à Paris une si effroyable réunion d'individus, exaspérés par celle idée d empoisonnemenl el recherchanl les auleurs de ces crimes imaginaires. » C'était tout simplement un délire collectif de la persécution. « Toute personne munie de bouteilles, de fioles, de paquets de petit volume, leur paraissait suspecle; un simple flacon pouvait devenir une pièce à conviction aux yeux de cette multitude en délire. » Gisquet a parcouru lui-même « ces masses profondes, couvertes de haillons » et, dit-il, « rien ne peut rendre tout ce que leur aspect avait de hideux, l'impression de terreur que causaient les murmures sourds qui se faisaient entendre». Ces affolés sont devenus facilement des massacreurs. « Un jeune homme, employé au ministère de l'intérieur, fut massacré, rue Saint-Denis, sur le seul

tements respectifs d'éminen tes qualités d'administrateurs,!! semble qu'une paralysie foudroyante les frappe quand ils se trouvent réunis autour de la table du Conseil ou au pied de la tribune, devant une résolution collective à prendre ». A combien de ministères, et de parlements, et de Congrès, cette remarque est applicable !

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soupçon d'avoir voulu jeter du poison dans les brocs d*un marchand devin... » Quatre massacres eurent lieu dans ces conditions... Scènes analogues à Vaugirard et au faubourg Saint-Antoine. Ici « deux imprudents fuyaient, poursuivis par des milliers de forcenés qui les accusaienl d'avoir donné à des enfants une tartine empoisonnée ». Les deux hommes se cachent à la hâte dans un corps de garde ; mais le poste est dans un instant cerné, menacé, et rien n'aurait pu empêcher en ce moment le massacre de ces individus, si le commissaire de police et un ancien officier de paix n*avaient eu rheureuse idée de se partager la tartine aux yeux de la foule. « Cette présence d'esprit fil aussitôt succéder P iarité à la fureur . » Ces affolements sont de tous \ei temps : foules de toute race et de tout climat, foules romaines accusant les chrétiens de Tincendie de Rome ou d'une défaite de légion et les jetant aux bétes» foules du moyen âge accueillant contre les Albigeois, contre les juifs, contre un hérétique quelconque les soupçons les plus absurdes, auxquels leur propagation tient lieu de démonstration, foules allemandes de Munzer sous la Réforme, foules françaises de Jourdan sous la Terreur, c'est toujours le môme spectacle. Toutes, « terroristes par peur », comme M"* Roland disait de Robespierre.

Sur l'inconséquence des foules, on me signale ce qui se passe en Orient, dans certains pays infectés par la lèpre. Là, dit le docteur Zambaco-Pacha, € dans la plupart des villages, dès qu'on a soupçonné la lèpre, ou qu'on a accusé à tort quelqu'un de l'avoir, le peuple,

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sans s'adresser à Tautorité ou tout au moins à un médecin, se constitue illico en jury, et lynche celui qu'il déclare lépreux en le pendant à Tarbre le plus proche ou en le pourchassant à coups de pierres (1) ». Mais celte même populace fréquente les chapelles des léproseries, « baise les images aux endroits mêmes où les lépreux ont posé leurs lèvres et communie dans les mêmes calices ».

Si mobiles, si inconséquentes, si dépourvues de traditions proprement dites que soient les foules, elles n'en sont pas moins routinières, et en cela aussi elles s'opposent aux corporations qui, dans toute leur période as* cendante, sont àlafoistraditionnalistes et progressistes, progressistes parce que traditionnalistes. Il y a'^ uelques années, j'ai eu un spécimen assez singulier ae cette routine caractéristique des hommes rassemblés au hasard. C'était dans les salles d'inhalation du Mont- Dore, dans l'ancien établissement. Là, trois ou quatre cents hommes sont entassés dans un espace étroit, au milieu des vapeurs d'eau à 40** qui s'échappent du centre de la pièce. On s'ennuie, et, pour se distraire, au lieu de causer comme dans la salle des dames, on cherche à s'agiter; et l'on se met à tourner processionnellement, en gilet de flanelle, autour de la chaudière centrale. Mais, chose remarquable, tout le monde tourne toujours du même côté, — dans le sens des aiguilles d'une montre, si j'ai bonne mémoire, jamais en sens inverse. Du moins, cela s'est passé ainsi pendant tout le

(1) Voyage chez les lépreux^ par le D' Zarobaco-Pacha (Paris, Masson, 1891).

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mois où j'ai subi cette insipide médication. Quelquefois j'ai essayé, au début de la séance, d'opérer un remous, un renversement de cette giration monotone; je n'ai pu y parvenir. Tous les tourneurs, ou la plupart d'entre eux, se souvenaient d'avoir tourné la veille d'une manière, et, inconsciemment, en vertu de cet instinct d'imitation qui nous suit partout, qui est avec l'instinct de sympathie et de sociabilité en rapport ré* ciproque de cause et d'effet, chacun tendait à suivre fidèlement l'impulsion reçue. Parce trait, entre parenthèses, on peut mesurer la force sociale du besoin d'imiter. Car, si un acte insignifiant, aussi peu propre à émouvoir l'esprit ou le cœur, que celui du premier baigneur qui a eu l'idée de tourner dans ce sens, a été suggestif à ce point et a développé une tendance collective aussi enracinée, quelle doit être la puissance contagieuse de passions soulevées dans les masses par un chef qui leur souflle des idées de meurtre, de pillage et d'incendie, ou leur promet monts et merveilles ! Le docteur Aubry, qui, dans son intéressant ouvrage sur la Contagion du meurtre^ a fort bien étudié les phénomènes de ce dernier ordre, m'a cité une petite observation faite par lui pendant ses études et qui vient à l'appui de la réflexion précédente. « Dans les amphithéâtres de dissection, m'écrivait-il, on travaille beaucoup, mais le travail est de telle nature qu'il n'empêche pas de causer ni de chanter. Un jour, mes camarades et moi, nous fûmes frappés d'un fait psychologique que nous baptisâmes le réflexe musical. Voici en quoi il consistait. Au moment où le silence était aussi complet

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que possible, si Tun de nous chantait quelques mesures d'un air connu, puis s'arrêtait brusquement, presque aussitôt après, dans un autre coin quelconque de la salle, un étudiant continuait, en travaillant, l'air commencé. Nous avons fréquemment reproduit cette expérience et toujours avec succès. Souvent nous avons questionné notre continuateur, qui était tantôt l'un, tantôt l'autre de nos camarades, et nous avons compris par ses réponses qu'il ne s'était pas aperçu d'avoir suivi une impulsion, continué une chose commencée. N'y a-t-il pas dans cette suggestion, quelquefois inconsciente, quelque chose qui jette un peu de lumière sur ces idées apparues, on ne sait ni pourquoi ni comment dans les foules, venues on ne sait d'où et répandues avec une rapidité vertigineuse? » (1)

Revenons. Le public de théâtre donne lieu à des remarques analogues. S'il est le plus capricieux des publics, il en est aussi le plus moutonnier, il est aussi difficile de prévoir ses caprices que de réformer ses habitudes. D'abord, ses manières d'exprimer Tapprobation ou le blâme sont toujours les mêmes dans un même pays : applaudissements et sifflets, chez nous. Puis, ce qu'il est habitué à voir sur la scène, il faut qu'on le lui montre toujours, quelque artiflciel que

(1) Le D' Bajenow, aliéniste russe, rapporte un trait qui conûrmc et amplifie singulièrement robservaiion du D^ Aubry. Il y a une quinzaine d'années, sur une scène de Moscou, Sarah Bernhardt jouait la Dame aux camélias. Au 5« acte, au moment le plus dramatique, quand tout le public était suspendu à ses lèvres et qu'on eût entendu une mouche voler, Marguerite Gauthier, se mourant de phtisie, s*est mise à tousser. Aussitôt une épidémie de toux a gagné Tauditoire, et, pendant quelques minutes, on n'a pu entendre les paroles de la grande actrice.

cela puisse être ; et ce qu'il est habitué à n'y pas voir, il est dangereux de le lui montrer. Encore est-il à noter qu'un auditoire de théâtre est une foule assise, c'est-àdire n'est foule qu'à demi. La vraie foule, celle où l'électrisation par le contact atteint son plus haut point de rapidité et d'énergie, est composée de gens debout et, ajoutons, en marche. Mais cette différence n'a pas toujours existé. En 1780 encore, — j'en trouve la preuve dans un article du Mercure de France du 10 juin 1780, — le parterre se tenait debout dans les principaux théâtres, et l'on commençait à peine à parler de le faire asseoir. 11 y a lieu de penser que le parterre, en s'asseyant, s'est assagi ; et il en a été de même de l'auditoire politique et judiciaire chez les peuples qui, après avoir eu d'abord des parlements forains composés de guerriers ou de vieillards debout sous les armes, ont fini par avoir des assemblées closes dans des palais et assises sur des fauteuils ou des chaises curules. 11 est probable aussi que ce changement d'attitude a donné à chaque auditeur un peu plus de force pour résister à l'entraînement de ses voisins, un peu plus d'indépendance individuelle. S'asseoir, c'est commencer à s'isoler en soi. Le parterre est devenu, ce semble, moins misonéisle depuis qu'il s*est assis ; c'est seulement à partir de cette époque que la scène française a commencé à s'émanciper. Pourtant, même parmi des spectateurs assis, subsistent les agents de suggestion mutuelle les plus efScaces, surtout la vue. Si les spectateurs ne se voyaient pas entre eux, s'ils assistaient à une représentation, comme les détenus des prisons cellu-

laires entendent la messe, dans de petites boîtes grillées d'où il leur serait impossible de se voir les uns les autres, il n'est point douteux que chacun d'eux, subissant Taclion de la pièce et des acteurs pure de tout mélange avec l'action du public, jouirait bien plus pleinement de la libre disposition de son goût propre, et que, dans ces salles étranges, on serait beaucoup moins unanime soit à applaudir, soit à siffler. Dans un théâtre, dans un banquet, dans une manifestation populaire quelconque, il est rare que, même en désapprouvant in pelio les applaudissements, les toasts, les vivats, on ose ne pas applaudir aussi, ne pas lever son verre, garder un silence obstiné au milieu des cris enthousiastes, A Lourdes, dans la foule processionnelle et orante des croyants, il y a des sceptiques qui, demain, au souvenir de tout ce qu'ils voient aujourd'hui, de ces bras en croix, de ces cris de foi poussés par une voix quelconque et aussitôt répétés par toutes les bouches, de ces baisements de terre et de ces prosternations en masse sur Tordre d'un moine, feront des plaisanteries sur tout cela. Mais aujourd'hui ils ne rient point, ils ne protestent point, et, eux aussi, ils baisent la terre ou font semblant et, s'ils ne tiennent pas les bras en croix, en ébauchent le geste... Est-ce peur? Non : ces foules pieuses n'ont rien de féroce. Mais on ne veut pas scandaliser. Et cette crainte du scandale, qu'est-ce, au fond si ce n'est l'importance extraordinaire attribuée par le plus dissident et le plus indépendant des hommes au blâme collectif d'un public composé d'individus dont chaque jugement particulier ne compte pour rien à ses

Tarde. — L'opinion ei U foule, 13

yeux? D'ailleurs, cela ne suffit pas à expliquer toujours la condescendance habituelle et remarquable de Imcrèdule à regard des multitudes ferventes où il est noyé. Il faut, je crois, admettre aussi qu'au moment où un frisson d'enthousiasme mystique passe sur elles, il en prend sa petite part et se trouve avoir le cœur traversé d'une foi fugitive. Et, cela admis et démontré pour les foules pieuses, nous devons faire usage de cette remarque pour expliquer ce qui se passe dans les foules criminelles, où souvent un courant de férocité momentanée traverse et dénature un cœur normal.

C'est une banalité, et aussi une exagération, de vanter le « courage civil » aux dépens du courage militaire, qui passe pour être moins rare. Mais ce qu'il y a devrai dans cette idée banale s'explique par la considération qui précède. Car le courage civil consiste à lutter contre un entraînement populaire, à refouler un courant, à émettre devant une assemblée, dans un conseil, une opinion dissidente, isolée, en opposition avec celle de la majorité, tandis que le courage militaire consiste, en général, à se distinguer dans un combat en subissant au plus haut degré l'impulsion ambianlCt en allant plus loin que les autres dans le sens môme où Ton est poussé par eux. Quand, par exception, le courage militaire exige lui-même qu'on résiste à un entraînement, quand il s'agit, pour un colonel, de s'opposer à une panique, ou, à l'inverse, de retenir l'élan inconsidéré des troupes, une telle audace est chose plus rare encore, et, avouons-le, plus admirable qu'un discours d'opposition dans une Chambre de députés.

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En somme, par son caprice routinier, sa docilité révoltée, sa crédulité, son nervosisme, ses brusques sautes de vent psychologiques de la fureur à la tendresse, de l'exaspération à Téclat de rire, la foule est femme, môme quand elle est composée, comme il arrive presque toujours, d'éléments masculins. Fort heureusement pour les femmes, leur genre de vie, qui les renferme dans leur maison, les condamne à un isolement relatif. En tout pays, à toute époque, les réunions d'hommes sont plus fréquentes, plus habituelles, plus nombreuses que les réunions de femmes. A. cela tient peut-être en partie Fécart si grand entre la criminalité des deux sexes, au profit du plus faible. La moindre criminalité des campagnes comparées aux villes est un fait qui peut se rattacher à la môme cause. Le campagnard vit à Tétat de dispersion habituelle. Quand, par hasard, les femmes pratiquent la vie Je rassemblement quotidien, — je ne dis pas la vie corporative, sous forme monastique ou autre, — leur dépravation atteint ou dépasse celle de Fhomme. Et, pareillement, quand le paysan, les années où la vie îst à très bon marché, cultive l'auberge autant que 'ouvrier le café, il devient facilement plus immoral que 'ouvrier et plus redoutable. Karl Marx, dans le Capital chap. xxv), fait un tableau pittoresque des bandes l'ouvriers agricoles qui, recrutées par un chef « vagabond, noceur, ivrogne, mais entreprenant et doué de savoir-faire », promènent leurs bras dans divers comtés d'Angleterre. « Les vices de ce système, dit-il, sont Vexcès de travail imposé aux enfants et aux jeunes

gens.., ci la démoralisation de la troupe ambulante. La paye se lait à Tauberge au milieu de libations copieuses. Titubant, s'appuyanlde droite et de gauche sur le bras robuste de quelque virago, le digne chef marche en tête de la colonne, tandis qu'à la queue la jeune troupe folâtre et entonne des chansons moqueuses ou obscènes. Les villages ouverts, souche et réservoir de ces bandes, deviennent des Sodomes et des Gomorrhes... »

Jusqu'ici nous nous sommes plus spécialement occupés des foules ; attachons-nous maintenant davantage aux corporations. Mais d'abord indiquons le rapport que celles-ci ont avec celles-là, et la raison que nous avons eue de les réunir en une même étude. Cetteraison est bien simple : d'une part, une foule tend à sereproduire à la première occasion, à se reproduire ^ intervalles de moins en moins irréguliers, et, en s'épi*^ rant chaque fois, à s'organiser corporativement en un^ sorte de secte ou de parti ; un club commence par êtr^5 ouvert et public; puis, peu à peu, il se clôt et se re^-' serre; d'autre part, les meneurs d'une foule sont le plu ^ souvent non des individus isolés, mais des sectaires ^ Les sectes sont les ferments des foules. Tout ce qu'une foule accomplit de sérieux, de grave, en bien comm^ en mal, lui est inspiré par une corporation. Quand uo^ multitude accourue pour éteindre un incendie déploie une intelligente activité, c'est qu'elle est dirigée par ufl

lâchement de la corporation des pompiers. Quand attroupement de grévistes frappe précisément où il it frapper, détruit ce qu'il faut détruire, — par exem- 3 les outils des ouvriers restés à l'usine, — ^ pour eindre son but, c'est qu'il y a derrière elle, sous e, un syndical, une union, une association quelnque (1). Les foules manifestantes, processions, lerrements à allure triomphale, sont soulevées par s confréries ou des cercles politiques. Les Croisades, s immenses foules guerrières, ont jailli des ordres onasiiques, à la voix d'un Pierre l'Ermite ou d'un lint Bernard. Les levées en masse de 1792 ont été iscitées par des clubs, encadrées et disciplinées par s débris des anciens corps militaires. Les septemisades, les jacqueries de la Révolution, ces bandes ccndiaires ou féroces, sont des éruptions du jacobisme ; partout, à leur tète, on voit un délégué de la ciion voisine. Là est le danger des sectes : réduites

[1) Parfois on le conteste, mais A tort, parce que le fait ne peut touurs être judiciairement démontré. Dans son ouvrage, très documenté liileurs et très intéressant, sur les Associations professionnelles en igique (Bruxelles, 1891), M.Vanderwelde, le grand tribun du socialisme Ige, blâme un arrôt de la Cour d'assises du Ilainault de juillet 1886, li a condamné plusieurs membres de rUnion verrière de Charleroi pour o vocation aux troubles causés par la grève des ouvriers verriers, en ars de cette môme année. 11 n'y avait contre eux, nous dit-il, que d'insuffisantes présomptions». Mais, quelques lignes plus haut, il vient t nous dire que, longtemps avant la grève, « l'Union vernère se préirait à la lutte : une lutte terrible, une lutte à mort, écrivait son prélent aux sociétés d'Angleterre et des États-Unis ». Or. «wr ces entre^ iles éclatent les émeutes de mars 1886; le 25, des milliers de mineurs montent leurs outils; le lendemain, cette masse énorme se répand sur pays, arrête les machines, pille les verreries... anéantit rétablissement ludoux » ; en un mot, exécute tout le programme de TUnion. Ce sont là !8 présomptions graves, sinon suffisantes.

à leurs propres forces, elles ne seraient presque jamais très malfaisantes; mais il suffit d'un faible levain de méchahcelé pour faire lever une pâle énorme de sottise. 11 arrive fréquemment qu'une secte et une foule, séparées Tune de l'autre, seraient incapables de tout crime, mais que leur combinaison devient facilement criminelle.

Les sectes, d'ailleurs, peuvent se passer des foules pour agir; c'est le cas de celles qui ont le crime pour but principal ou pour moyen habituel, telles que la maffia sicilienne , la camorra napolitaine. Comme il a été dit plus haut, les corporations vont plus loin que les foules dans le mal comme dans le bien. Rien de plus bienfaisant que la lianseau moyen âge; rien déplus malfaisant, de nos jours, que la secte anarchique (1). Ici et là, même force d'expansion, salutaire ou terrible. Née en 1241, la Hanse était devenue, en peu d'années, avec une rapidité de propagation inouïe à cette époque « la suprême expression de la vie collective, la concentration de toutes les gildes marchandes de l'Europe » (2). Au xiv° siècle, elle forme une fédération qui comprend plus de quatre-vingts villes et étend ses factoreries de Londres à Novgorod. Elle n'est cependant « fondée que sur le libre consentement des gildes et des villes ;

(1) J'entends Tanarchisme qui pratique, ou plutôt qui pratiquait la propagande par le fait. Quant aux purs libertaires, ils jouent un r61e utile, comme contrepoids à Tenrégimentation sociale.

(2) J'emprunte ces lignes à M. Prins, le criminaliste belge bien connu, qui, dans son livre très instructif, sur la Démocratie et le Régime patriementaire (2* édition), s'étend longuement sur le régime corporatif, si florissant jadis, et subsistant encore dans certaines provinces de son pays.

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elle ne connaît d'autre moyen de discipline que l'exclusion, et si grande est la force corporative que la Hanse exerce néanmoins un ascendant sur toute l'Europe », dans l'intérêt majeur du commerce européen. L'anarchisme s'est propagé aussi rapidement. Vers 1880, le prince Kropotkine, son inventeur, fondait à Genève le Révolté; puis, en 1881, à Lyon, le Droit social, feuilles presque sans lecteurs. « En 1882, dit M. l'avocat général Bérard (1), quelques adeptes à Lausanne ou à Genève, deux ou trois individus isolés à Paris, un ou deux groupes à Lyon avec ramification à Saint-Etienne, à Villefranche-sur-Saône et à Vienne, en tout une soixantaine, une centaine, si vous voulez, de personnes; c'était alors toute la légion anarchiste. » Dix ans plus lard, le 28 mars 1892, une réunion purement anarchistealieu à Paris, approuvantexpressément Havachol et ses complices. Il y avait 3,000 personnes, et de nombreux télégrammes avaient été envoyés de la France et de l'étranger pour s'unir de cœur à rassemblée. « Les anarchistes sont nombreux, très nombreux, dans la classe ouvrière », dit le chimiste M. Girard, qui a souvent affaire à eux. D'après M.Jehan Préval (2), l'anarchisme n'est pas un simple ramassis de brigands, mais « un parti en voie de s'organiser, avec un but bien défini et avec l'espoir, assurément fondé, d'entraîner, à sa suite, au fur et à mesure des succès obtenus, la plus grande masse du prolétariat urbain ». Les anarchistes

(1) Les Hommes et les Théories de Vnnarchie, par BiJrard (Archives de l'anthropologie criminelle, n° 42)

(2) Anarchie et A7/iih*«?/îc, par Jehan Préval (2« édition, 1892), Savine, éditeur.

sont appelés par le même écrivain « les chevaux-légers du socialisme ». La propagation du nihilisme en Hussie n'a pas été moins rapide. Les grands procès qui Tont frappé en 1876 et 1877 en sont une preuve (1). Entre les meilleures corporations et les plus criminelles, il y a une autre similitude : les unes comme les autres sont des formes de cette fameuse « lutte pour la vie » dont on a tant abusé ; formule commode qui doit les trois quarts de son succès, comme bien des gens, à sa souplesse seule. En effet, considérons les plus fécondes corporations du moyen âge : c Que Ton prenne, dit M. Prins, les plus anciennes et les plus simples, les gildes d'Abbotsburg, d'Exter ou de Cambridge, fondées au XV siècle en Angleterre; celles du Mans ou de Cambrai, fondées en 1070 et 1076 ; celle d'Amicitia dans la ville d'Aire, en Flandre, dont le comte Philippe confirma les statuts, en 1188; ou que Ton étudie les plus puissantes corporations au temps de leur splendeur: les foulons de Gand, les épiciers de Londres, les pelletiers d'Augsbourg au xiV siècle ; c'est toujours Tapplication d'un môme principe: des hommes, incertains de l'a venir et menacés dans leurs intérêts, cherchent le remède dans la solidarité. Leur histoire est d'ailleurs très simple : c'est la lutte des petits contre les grands. » On en dirait autant des universités de jadis, grandes corporations intellectuelles, et même des corporations artistiques de la même époque, par exemple de celle des peintres constituée à Gand, en 1337, sous le patronage de saint

(1) Le Sociàlume Allemand et le Nihilisme rniie, par Boordeau (1893).

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Luc. Mais une bande de brigands, elle aussi, n'est que cela : une lutte contre la Société supérieure. Seulement, il faut convenir que sa manière de lutter est toute différente. Pourquoi Test-elle? Pourquoi cette môme cause, Tardent désir d*un sort meilleur, a-t-elle poussé les uns à se solidariser dans le travail, les autres à se concerter pour le meurtre?

Cette question, c'est le problème môme des « facteurs du crime » si agité parmi les criminalistes contempo^ rains; mais c*estce problème transporté des individus aux groupes, et posé pour les délits collectifs. En se déplaçant de la sorte, il s'éclaire et s'élargit, et offre un moyen de contrôler certaines solutions hâtives auxquelles les délits individuels ont donné lieu. Ce n'est pas le moment de nous étendre sur ce contrôle. Par cette <îomparaison on s'apercevrait aisément que l'influence du climat, de la saison, de la race, des causes physiologiques, est ici certaine, mais qu'elle a été fort exagérée. On verrait que la part des causes physiques va <iécroissant dans les groupes, à mesure qu'en s'organisant ils vont ressemblant davantage à une personne individuelle; que, par suite, elle est plus grande dans la formation, dans l'orientation honnôte ou délictueuse des foules que dans celle des associations disciplinées. L'étéy dans le Midi, pendant le jour, quand il fait beau, il est infiniment plus facile de provoquer des désordres dans la rue que l'hiver, au Nord, la nuit, et sous une pluie battante; tandis que, dans les périodes de -crise politique, il est presque aussi facile d'ourdir une conspiration l'hiver que l'été, au Nord qu'au Midi,

la nuit que le jour ou le jour que la nuit, par un temps pluvieux que par un soleil splendide. On verrait au contraire que le « facteur anthropologique » ou, pour parler plus simplement, la composition du groupe, a une importance plus grande dans les associations que dans les rassemblements formés sous Tempire d'un sentiment vif et passager. Une foule, môme composée d'une majorité d'honnêtes gens, peut se laisser facilement entraîner à des sortes de crimes passionnels, à des accès d'aliénation homicide momentanée, pendant qu'une secte, animée d'un sentiment fort et tenace, ne commet que des crimes réfléchis et calculés, toujours conformes à son caractère collectif et fortement empreints du cachet de sa race.

Mais ce ne sont là que des conditions secondaires. La question est de savoir quelles sont les causes qui les mettent en œuvre et à profit. Non seulement il n'y a pas de climat ni de saison qui prédestinent au vice ou bien à la vertu, puisque, sous la môme latitude et au même mois, on voit éclore toutes sortes de forfaits à côté de toutes sortes de sublimités ou de délicatesses morales, mais il n'y a pas môme de race qui soit vicieuse ou vertueuse par nature. Chaque race produit à la fois des individus qui semblent voués par une espèce de prédestination organique, les uns aux divers genres de crimes, les autres aux divers genres de courage et de bonté. Seulement, la proportion des uns et des autres, à un moment donné, diffère d'une race à une autre race, ou, bien plutôt, d'un peuple à uft autre peuple. Mais cette différence n'est pas constante:

elle varie jusqu'à se renverser quand les vicissitudes de rhistoire font changer la religion, les lois, les institutions nationales, et baisser ou monter le niveau de la richesse et de la civilisation. L'Ecosse, après avoir été 'pendant des siècles le pays de l'Europe le plus fertile en meurtres, d'après la statistique, est aujourd'hui le pays de l'Europe le moins meurtrier à population égale. Le nombre proportionnel des Ecossais qu'on aurait cru pouvoir qualifier d'homicides-nés a diminué des neuf dixièmes environ en moins d'un siècle. Et si telle est la variabilité numérique dite innée, combien plus variable encore doit être la criminalité acquise? Comment s'expliquent ces variations ? Pourquoi un plus ou moins grand nombre de criminels naissenl-\\s ou deviennent-ils tels, et dans tel ou tel genre ? C'est là le nœud du problème.

Parmi les associations criminelles, nous pouvons distinguer aussi, si bon nous semble, celles qui sont des criminelles nées, et môme cette expression à ce ®^jet rencontrera sans nul doute bien moins de con- *'radicleurs que dans son acception habituelle ; car assurément on voit des sectes naître tout exprès pour *e brigandage, la rapine, l'assassinat, très différentes ^^ cela de beaucoup d'autres qui, après avoir eu des ^ï^s plus nobles, se sont perverties; la maffia et la ^^morra, par exemple, ont commencé par être des Conspirations patriotiques contre un gouvernement

étranger. — Mais celle dislinction, qui a paru si capilale et a suscilé lanl de polémiques à propos de la criminalitc'î individuelle, n'a pas la moindre portée dans son application à la criminalité collective. Criminelle de naissance ou criminelle de croissance, une secte qui lait le mal est pareillement haïssable, et leô plus dangereuses sont souvent celles qui en grandissant ont dévié de leur principe initial. Si nous cherchons à remonter aux causes qui y font naître pour le crime les unes ou qui ont fait tomber les autres, nous trouverons que ce sont les mêmes, à savoir des causes d'ordre psychologique et social. Elles agissent dans les deux cas, de deux manières différentes et complémentaires : V en suggérant à quelqu'un l'idée du crime à commettre; 2° en propageant celte idée, ainsi que le dessein et la force de l'exécuter. Quand il s'agit d'un crime individuel, la conception et la résolution, l'idée et l'exécution, sont toujours distinctes et successives, mais se produisent dans un seul et même individu ; c'est la principale différence avec le crime collectif, où divers individus se partagent les tâches» où les meneurs et les inspirateurs vrais ne sont jamais les exécuteurs. Différence analogue à celle qui sépare la petite industrie de la grande : dans la première, le même artisan est, en même temps, entrepreneur et ouvrier, il est son propre patron; dans la seconde, patrons et ouvriers font deux, comme on ne le. sait que trop. Or, qu'est-ce qui suggère l'idée du crime? et je pourrais aussi bien dire l'idée de génie ? Les principes et les besoins, les maximes avouées ou inavouées et

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les passions cultivées plus ou moins ouvertement qui régnent dans la société ambiante, je ne dis pas toujours dans la grande société, mais dans la société étroite, et d'au tan t plus dense, où l'on estjeté par le sort. U ne idée de crime, pasplus qu'une invention géniale, ne jaillitdu sol, par génération spontanée. Un crime, — et cela est surtout vrai des crimes collectifs, — se présente toujours comme une déductionhardie, mais guère moins conséquente que hardie, leplus souvent, de prémisses posées par les vices traditionnels ou l'immoralité nouvelle, par les préjugés ou le scepticisme d'alentour, comme une excroissance logique en quelque sorte, — et non pas seulement psychologique, — sortie de certains relâchements de conduite, de certains écarts habituels de parole ou de plume, de certaines lâches complaisances pour le succès, l'or, le pouvoir, de certaines négations sceptiques et inconsidérées, par système ou par genre, qui ont cours môme parmi les plus honnêtes gens d'une époque et d'un pays. Dans un milieu féodal régi par le point d'honneur, l'assassinat par vengeance ; dans un milieu modernisé, envahi par la cupidité voluptueuse, le vol, l'escroquerie, l'homicide cupide, sont les délits dominants. Ajoutons que la formfe et les caractères propres du délit sont spécifiés par l'état des connaissances théoriques ou techniques répandues dans ce milieu. Tel qui eût conçu, avant les derniers progrès de la chimie, un empoisonnement par un poison minéral, songera maintenant à empoisonner à l'aide d'un toxique végétal ; tel qui, hier, eût imaginé laborieusement une machine infernale dans le genre de

Fieschi, étudiera aujourd'hui une nouvelle cartouche de dynamite à fabriquer, plus maniable et plus prati* que, une cartouche de poche. Et cette spécification de procédés est loin d'être indifférente ; car, en enrichis* sant l'outillage du crime comme celui de Findustrie, le développement des sciences prête au crime une puissance monstrueusement croissante de destruction et rend Tidée et le dessein du crime accessibles à des cœurs plus lâches, plus nombreux, à un cercle toujours agrandi de consciences molles que le maniement, très dangereux, de la machine infernale de Fieschi ou de Cadoudal ou du couteau de Ravaillac eût épouvantés, et qui ne tremblent pas à la pensée de déposer dans un escalier une marmite à renversement.

Une invention, en général, — car l'idée première d'un crime n'est qu'une espèce relativement très facile d'invention, — est une œuvre logique au premier chef; et voilà pourquoi on a souvent dit avec exagération, mais non sans une part de vérité, que le mérite de l'inventeur se bornait à cueillir un fruit prêt à tomber. La formule newtonienne est déduite logiquement des trois lois de Kepler, elles-mêmes iniplicitement contenues dans le résultat d'observations astronomiques accumulées depuis Tycho-Brahé et les astronomes chaldéens. La locomotive découlait de la machine à vapeur de Watt et du char antique et de nos besoins accrus de locomotion; le télégraphe électrique découlait d'une découverte d'Ampère et de nos besoins multipliés de communication. L'inventeur scientifique, militaire, industriel, criminel, est un logicien à outrance. Ce n'est pas à

dire, qu'il soit donné à tout le monde de déduire ainsi et que les prémissesélaboréesparlous se soienlconcentrées d'elles-mêmes dans un cerveau sans nulle participation efficace de celui-ci ; il a été leur carrefour, à raison de sa passion caractéristique, cupidité ou curiosité, égoïsmeou dévouementà la vérité, quia cherché et trouvé les moyens propres à atteindre ses fins. Et pour opérer cette convergence, pour formuler cette conséquence, audacieusement, en bondissant par-dessus les timidités d'esprit ou les répugnances morales qui retiennent dans un état habituel d'inconséquence inconsciente, soit fâcheuse, soit salutaire, les autres hommes, il a fallu une organisation exceptionnelle, un corps formé par une monade dirigeante des plus fortement trempées, des plus closes en soi et persévérantes en leur être. N'importe, sans l'ensemencement social, il est certain que cette terre féconde du caractère individuel n'eût rien fait germer.

Donc, les hommes de génie d'une société lui appartiennent, mais ses criminels aussi ; si elle s'honore à juste titre des uns, elle doit s'imputer à elle-même ceuxci, quoiqu'elle ait le droit de leur imputer à eux-mêmes leurs actes. Cet assassin tue pour voler parce qu'il entend célébrer partout et par-dessus tout les mérites de l'argent; ce satyre a entendu dire que le plaisir est le but de la vie; ce dynamiteur ne fait qu'accomplir ce que conseillent tous les jours des feuilles anarchistes, et celles-ci, qu'ont-elles fait, si ce n'est de tirer les corollaires rigoureux de ces axiomes : la propriété, c'est le vol; le capital, c'est l'ennemi? Tous entendent rire

de la morale, ils sont immoraux pour n*ôlre pas inconséquents. Les classes supérieures, que le crime atteint, ne s'a|)ercoivent pas que ce sont elles qui en ont émis le [)rincipe, quand elles n'en ont pas donné l'exemple. Jusqu'à des dates assez récentes, on a pu à la rigueur soutenirce paradoxe que, si la marée montante du délit attestée depuis trois quarts de siècle par nos slatisti- (jues était en elle-même un mal réel, elle n'avait nullement la valeur d'un symptôme; que la perversité des coquins pouvait monteretmôme s'étendre constamment, sans qu'il filt le moins du monde prouvé par là que riionnételé des honnêtes gens allût s'abaissant. Loin de là, il se pouvait fort bien que la moralisatiou des masses cultivées ou incultes fît de réels progrès pendant que le crime en faisait de son côté. Ces choses on! été dites, et imprimées, par des optimistes on ne peut plus sincères, particulièrement imprégnés de cette infatuation collective qui est propre à notre temps. Mais, depuis les explosions de dynamite et l'affaire (lu Panama, je ne pense pas que ce langage soit encore de mise. 11 y a quelque chose de trop significatif dans la coïncidence de cette épouvante et de ce scandale, l'une révélant les désespérances et les haines d'en bas, l'autre la démoralisation et les égoïsmes d'en haut. Et le tout coïncide trop bien avec les courbes ascendantes de la statistique criminelle (1). Devant ce spectacle, on serait tenté de comparer notre état social à un vaisseau de guerre avarié dont va sauter la poudrière si l'on ne son-

(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, une légère amélioration s'est produite au point de vue criminel.

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geait à cette portion restée forte et saine malgré tout, de nos nations européennes, leurs armées. Et Ton se consolerait presque, alors, de la nécessité de l'universel armement si elle ne recelait de si gros dangers, dont le moindre assurément est qu'elle a sa petite part dans les conditions sociales, d'où est née, ou plutôt ressuscitée, « ridée » anarchique. On ne tourne pas impunément Tespril d'invention, comme nous l'avons fait depuis plus de trente ans, vers la découverte de nouveaux explosifs militaires, d'engins formidables tels que les torpilles et les obus de mélinite. A force d'exalter comme devrais bienfaiteurs de l'humanité les inventeurs de ces monstruosités, on a habitué l'imagination humaine aux horreurs de leurs effets; et après avoir inventé ces choses contre l'ennemi du dehors, rien n'a paru plus naturel que de s'en servir contre l'ennemi ou le rival du dedans, contre l'étranger intérieur...

Passons à notre seconde question : l'idée criminelle une fois conçue, pourquoi et comment se répand-elle et s'exécute-t-elle? Pourquoi et comment a-t-elle trouvé à s'incarner aujourd'hui en une secte plus ou moins vaste, plus ou moins forte et redoutable, qui la réalise, tandis qu'en d'autres temps elle n'aurait pas recruté dix adhérents? Ici surtout les influences toutes sociales l'emportent sur les prédispositions naturelles. Sans doute, celles-ci sont requises dans une certaine mesure vague, par exemple un penchant prononcé au délire

Tardb. — • Vopinion et la foule, t^

haineux, à la crédulité soupçonneuse; mais ces aptitudes avortent s'il ne s'y joint, ce qui est essentiel, une préparation des âmes par des conversations ou des lectures, par la fréquentation de clubs, de cafés, qui ont jeté sur elles, en une longue contagion d'imitation lente, la semence d'idées antérieures propres à faire bien accueillir la nouvelle venue. Une idée se choisit ainsi ses hommes parmi ceux que d'autres idées lui ont faits. Car une idée ne se choisit pas seulement, mais se fait toujours ses hommes, comme une ûme, — ou, si vous aimez mieux, comme un ovule fécondé, — se fait son corps. Et c'est ce que va faire aussi celle-ci : elle enfonce, elle étend peu à peu ses racines dans le terrain qui lui a été préparé. Du premier qui Ta conçue, elle passe, par impressionnabilité imitative encore, dans un seul catéchumène d'abord, puis dans deux, dans trois, dans dix, dans cent, dans mille.

La première phase de cette embryogénie est l'association à deux ; c'est là le fait élémentaire qu'il convient de bien étudier, car toutes les phases suivantes n'en sont que la répétition. Un savant italien, M. Sighele, a consacré un volume à démontrer que, dans toute association à deux, conjugale, amoureuse, amicale, criminelle, il y a toujours un associé qui suggestionne l'autre et le frappe à son empreinte. Et il est bon que cette démonstration ait été faite, si superflue qu'elle puisse paraître. Gela est très certain ; gare au ménage où il n'y a ni meneur ni mené : le divorce n'y est pas loin. Dans tous les couples, quels qu'ils soient, se retrouve, plus ou moins apparente ou effacée, là

disiinclion du suggeslionnear et du suggeslionnéy dont on a tant abusé du reste. Mais, à mesure que Tassociaiion s'accroît par l'adjonction de néophytes successifs, cette distinction ne cesse pas de se produire : ce pluriel, au fond, n'est jamais qu'un grand duel, et, si nombreuse que soit une corporation ou une foule, elle est une sorte de couple aussi, où tantôt chacun est suggestionné par Tensemble de tous les autres, suggestionneur collectif, y compris le meneur dominant, tantôt le groupe entier par celui-ci. Dans ce dernier cas, la suggestion est restée unilatérale; dans le premier, elle est devenue en grande partie réciproque; mais le fait en lui-môme n'a pas changé. Il est remarquable que l'un des plus frappants exemples de cette vertu autoritaire inhérente à certains hommes qui s'imposent pour modèle, nous soit fourni par la secte anarchique, fondée cependant, en théorie, sur la suppression radicale du principe d'autorité. S'il y a une société qui dût se passer de chef et de meneur, c'est bien celle-là. Mais il se trouve que, nulle part, ce rôle n'a été joué d'une manière plus brillante ni plus inexplicable que par le prince Kropotkine d'abord à Genève, puis par ses lieutenants ou souslieutenants Cyvoct à Lyon, Ravacholà Paris, et autres ailleurs. Et qu'est-ce, en somme, que la propagande par le faily préconisée par elle avec trop de succès, si ce n'est la fascination par l'exemple ?

Il y a plusieurs manières d'être meneur, d'être sugg^estiî, impressionnanl. En premier lieu, on peut l'être autour de soi ou à distance, distinction importante. Car tel modèle agit à distance qui, de près, serait sans

nulle action ou agirait autrement, ce qui n'a jamais eu lieu en fait (riiypnolisation véritable... par où Ton voit, -entre parenthèses, que Tassimilation du phénomène qui nous occupe aux phénomènes hypnotiques ne doit pas ôtre exagérée. Rousseau, par exemple, lu et relu, a fasciné Robespierre. Rousseau, dirait volontiers M. Sighcle, a été Vincube et Robespierre le succube. Mais il est infiniment probable que, s'ils s'étaient personnellement connus, le charme entre eux n'eût pas été long à se rompre. II en est de môme du rapport qui s'établit entre les journalistes et leurs lecteurs, entre un poète, un artiste, et ses admirateurs qui ne le connaissent pas, entre un Karl Marx, sibyllin, et des milliers de socialistes ou d'anarchistes qui l'ont épelé. L'œuvre est souvent bien plus fascinatrice que l'ouvrier. — En second lieu, de loin ou de près, c'est le degré exceptionnel tantôt de la volonté, l'intelligence restant médiocre, tantôt de l'intelligence ou seulement et surtout de la conviction, malgré la faiblesse relative du caractère, tantôt d'un robuste orgueil ou d'une vigoureuse foi en soi-même, dont on s'est fait l'apôtre, tantôt d'une imagination créatrice, qui donne à un homme de l'ascendant sur d'autres hommes. Il ne faut pas confondre ces diverses manières de mener ; et, suivant celle d'entre elles qui prédomine, l'action exercée par le môme homme peut ôtre excellente ou funeste. Ces ([uatre sortes principales d'influences, une volonté de fer, un coup d'œil d'aigle et une foi forte, une imagination puissante, un intraitable orgueil, sont souvent unies chez les primitifs; et de là sans doute la

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profondeur de leur idolâtrie pour certains chefs. Mais, au cours de la civilisation, elles se séparent et, sauf certaines exceptions remarquables, — par exemple Napoléon, — divergent de plus en plus, l'intelligence notamment s'afFinant -aux dépens du caractère qui fléchit ou de la force de croire qui s'émousse. L'avantage est de tendre à mutualiser l'action suggestive, primitivement unilatérale. — En outre, ce n*est pas aux mêmes supériorités que Tefficacité dominante appartient dans Faction de près et dans l'action à distance. Dans celle-ci, c'est la supériorité intellectuelle ou imaginative qui est surtout opérante : dans celle-là, c'est surtout la force de la décision, même brutale, de la conviction, même fanatique, de l'orgueil, même fou, qui est contagieuse. La civilisation a pour effet, heureusement, d'accroître sans cesse la proportion des actions, à distance sur les autres, par l'extension incessante du champ territorial et du nombre des renommées,, due à la diffusion du livre et du journal; et ce n'est pas le moindre service qu'elle nous rend, et qu'elle nous doit en compensation de tant de maux. Mais dans, le cas des foules, c'est Faction de près qui se déploie avec toute son intensité, trouble et impure; dans le cas des corporations, beaucoup moins et beaucoup mieux,^ si ce n'est quand il s'agit de ces associationscriminelles sans passé et sans avenir que l'empiremalfaisant d'un homme suscite et qui meurent après luL

Pour revenir à la secte anarchique pratiquante, si elle est toute récente et sans passé, ce n'est que sous sa forme actuelle, car, d'un simple coup d'œil jeté sur ses formes antérieures, on aperçoit qu'elle est très antique. Le rêve apocalyptique de l'universelle destruction pour le plus grand bien de l'univers n'est point nouveau sous le soleil. Tous les prophètes hébreux ont vécu de cette vision. Après la prise de Jérusalem et la démolition du temple, l'an 70 de notre ère, l'Empire romain vit éclore nombre d'apocalypses variées, juives ou chrétiennes, toutes semblables en ceci, qu'elles prédisaient la ruine complète et soudaine de l'ordre établi, dans le ciel et sur la terre, comme nécessaire prélude à une triomphante résurrection, liien de plus ordinaire, aux époques de cataclysmes, — une éruption du Vésuve ou un grand tremblement de terre, — que cette conception de la fin du monde et du jugement dernier, quelque démenti qu'elle oppose au prétendu misonéisme des peuples anciens. Ainsi, les dynamiteurs actuels ne font que reprendre à leur compte le cauchemar des millénaires. Seulement c'est h raison des péchés du monde, de la non-observation de la Loi, que les fanatiques de Jérusalem voulaient l'extermination générale, et ils étaient convaincus, d'après les Livres infaillibles, qu'elle serait suivie d*une ère de prospérité promise par Dieu môme. Ils

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précisaient les détails de ce règne du Messie. Mais nos anarchistes, quand on leur demande ce qu*ils mettront à la place de la société démolie et rasée, ou ne répondent rien, ou, poussés à bout, parlent vaguement de la € bonne loi naturelle » à restaurer (1). Ils ne nous montrent point les Livres saints où se lirait Tannonce certaine de leur Messie à eux et de son règne ineffable. Puis, cen*est pointa cause du mal moral, mais uniquement du mal économique et matériel dont souffre le inonde, qu'ils ont résolu son épouvantable anéantissement.

Par une parenté plus directe, les anarchistes se rattachent aussi aux régicides de ce siècle et des siècles antérieurs, malgré la différence apparente des mobiles» d'ordre politique ici, d'ordre social là. A coup sûr, si les auteurs des machines infernales dirigées contre le Premier Consul, Louis-Philippe, Napoléon III, avaient connu la dynamite, c'est celte substance qu'ils auraient choisie pour leurs attentats, comme Font fait les adversaires politiques du président de Venezuela, qui, l€2 avril 1872, pendant la guerre civile de cet État, ont

(1) Voy. dans le journal Le Malin des 11, 12 et 13 novembre 1892, divers arUcles, et notamment un article de M. Hugues Le Roux, intitulé : Un déjeuner chez les dynamileurs. L'interlocuteur de M. Le Roux lui u exposé son programme : ils veulent forcer la bourgeoisie, par la dynamilCy à n faire son examen de conscience » et terroriser pour régner. « Croyez-le, la crainte du jugement dernier a engendré plus de saints que le pur amour. » M. Le Roux lui ayant demandé ce qu*ils construiront après avoir fait table rase de tout, Tanarchiste a balbutié qu'ils obéiraient à la bonne loi nalurelle. Tel est Vidéal pour lequel Emile Henry et Vaillant ont lancé leurs bombes et Caserio frappé son coup de couteau. Et l'origine première de ce délire sanguinaire, c*cst l'idyllique chimère de Rousseau sur Vélat de nalure : de Rousseau, Tinspirateur de Robespierre.

dynamité son palais, et, parmiracle, ne l'ont pas atteint. Du reste, grâce au suffrage universel, le régicide n'est plus qu'une survivance. Depuis que la souveraineté, jadis concentrée sur une seule tête, s'est morcelée entre des millions de petits souverains, de grands ou petits « bourgeois », ce n'est plus un seul homme ou une seule famille, ce sont des millions d'hommes qu'il faut frapper ou épouvanter, pour supprimer l'obstacle majeur à la félicité future.

Le régicide a dû, par suite, se transformer en plébicide (1), et les Fieschi ou les Orsini en Ravachol (2).

Ce sont là des crimes de sectes. Il y a aussi des crimes de foules qui ont avec eux plus d'un trait commun. Tels sont les incendies épidémiques de monastères pendant la Réforme, de châteaux pendant la Révolution. Par ces bandes incendiaires déchaînées au grand jour, comme par nos dynamiteurs dispersés dans l'ombre, éclatait une haine féroce contre les classes encore régnantes, puis, l'habitude prise, une rage maniaque et vaniteuse de destruction. Ces bandes aussi avaient derrière elles des sophistes pour dogmatiser leurs forfaits, comme derrière tout despote, d'après

(Ij Ceci était tW'rit avant l'assassinat du Président Carnot, crime exceptionnel et en quelque sorte atavistiquc, par ses procédés autant que }>ar sa nature.

(2) En 1S3I, le préfet de police Gisquet ^voir ses Mémoires) est instruit « qu'une bande d'individus se proposait d'incendier les tours de Notre- Dame et de faire de cet événement le signal d'un soulèvement de Paris ». A coup sûr, c'étaient là des précurseurs directs de nos pan-desirucieur$. Le complot fut près de réussir; on arrêta les conjurés au moment où déjA une tour commençait à brûler.

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Michelel, ily a un juriste pour justifier ses exactions. Et ces incendies, comme ces explosions, étaient un crime propre, ne salissant point les doigts, épargnant à Tassassin la vue du sang de ses victimes, Taudition de leurs cris déchirants. Il n'y en a pas qui concilie mieux avec la cruauté la plus sauvage la sensibilité nerveuse la plus raffinée.

Cette comparaison montre à quel point une secte criminelle peut être môme plus redoutable qu'une foule criminelle. En revanche, il est visible aussi que la répression a bien plus de prise sur la première que sur la seconde. Ce qui fait le danger d'une secte, c'est ce qui fait sa force, c'est-à-dire la continuité du progrès dans sa voie. Les systèmes de mèches et d'allumage ont commencé par être défectueux, ils n'ont pas lardé à être remplacés par d'autres plus parfaits, par la bombe à renversement, qui a été un infernal trait de génie.

Un autre danger des sectes, c'est qu'elles ne se recrutent pas seulement, comme font les foules, parmi des gens plus ou moins semblables entre eux par les instincts naturels ou l'éducation, mais qu'elles appellent et emploient diverses catégories de personnes très dilTérentes entre elles. Qui se rassemble s'assemble, mais qui se complète s'associe, et pour se compléter il faut différer. Qui se rassemble s'assemble est surtout vrai des sectes. 11 y a non pas un seul type, mais plusieurs types jacobins, nihilistes, anarchistes. A propos des anarchistes lyonnais de 1882, M. Bérard a été frappé de leur composition des plus variées : • Des mystiques

rôveurs, des naïfs ignorants, des malfaiteurs de droit commun.., sur le même banc, des ouvriers qui avaient lu beaucoup sans bien comprendre ce qu'ils lisaient, faisant le plus étrange amalgame de toutes les doctrines : de véritables bétes fauves, dont Ravachol a été le plus bel échantillon; enfin, les dominant tous, le fils de la plus autocratique des aristocraties, Kropotkine, lequel, de très bonne foi, croyait que la condition des paysans de France pouvait être assimilée à celle des serfs de Hussie... j> Sans parler de véritables fous qui se mêlaient au groupe. — Voilà pour les praticiens du crime sectaire ; quant à ses théoriciens qui s'en distinguent très nettement et, parfois très sincèrement, les répudient, ils ne sont pas moins multiples et divers ; il y a loin du génie hargneux et hautain qui forge contre le capital de spécieux théorèmes, au tribun, comme Lassalle, qui les lance en brûlots, au journaliste qui les vulgarise et les applique et les frappe en menue monnaie fausse. Pourtant le concours de tous ces talents dissemblables et leur rencontre avec les mystiques, les naïfs et les malfaiteurs, dont il vient d'être parlé, et qui ont eux-mêmes concouru ensemble, ce double concours et cette rencontre ont été nécessaires pour qu'une bombe de dynamite ail éclaté (1).

(1) Le rapport entre les inspirateurs de la presse et les exécuteurs s'est montre avec évidence à Lyon. En octobre 1882, deux attentats ont eu lieu à Lyon ; lun, dons un café qui, quelques jours auparavant, avait été désigné dans un journal anarchique : il y a eu un mort et plusieurs blessés; l'autre, près du bureau de recrutement, qui venait d'être pareillement désigné par cette même leuiile.

Physiquemenl, ils sont aussi hétérogènes que moralement. ^)uelques-uns sont des déclassés physiologiques et anatomiques, pour ainsi dire; nombre d'anarchistes de Lyon paraissent avoir été dans ce cas. En cela ils ne ressemblaient guère à leurs confrères de Liège. Mais aussi faul-il observer que les nombreux attentats commis par ces derniers, dans cette ville, du mois de mars au V^ mai 1892, n*ont eu d'autres suites que des destructions matérielles (notamment, dans l'église Saint-Martin, celle de merveilleux vitraux) ; on a eu môme des raisons de croire qu'ils n'avaient jamais cherché à tuer ou blesser personne. Quoi qu'il en soit, deux criminalistes distingués, qui ont vu et examiné longtemps en prison ces seize arnarchisles liégeois, M. Thiry, professeur de droit pénal à Liège, et M. Prins, inspecteur général des prisons de Belgique, m'ont affirmé, avec un parfait accord, n'avoir point noté chez eux la moindre anomalie physique. L'un et l'autre ont été frappés par « leur air de grande honnêteté ». Tous ces hommes ont paru à M. Thiry irréprochables « au point de vue du travail, de la famille et des mœurs ». L'un d'eux est d'un mysticisme extraordinaire. Plusieurs, la plupart même, sont fort intelligents ». Ce qui ne les empoche pas d'être d'une grande naïveté, d'après M. Prins. « Ils voulaient, lui ont-ils dit, attirer l'attention du public sur le sort malheureux du peuple en frappant un grand coup. La Commune de Paris avait attiré l'attention sur le sort des ouvriers ; il fallait continuer. » Tous, sauf leur chef, Moineaux, se sont, en captivité, repentis de leurs égarements : ce seul fait

dénote Tempire que celui-ci avait sur eux. D'ailleurs,. « il est évident, m'écrit encore M. Prins, qu'ils se sont exaUés mutuellement en causant ensemble », ce qui explique leur conversion après leur isolement cellulaire. « J'ai été frappé, ajoute le même observateur, de la physionomie avenante, ouverte, intelligente et sympathique d'un jeune homme, ouvrier armurier. 11 m'a raconté qu'il passait, en dehors des heures de travail, tout son temps à lire. 11 avait lu, m'a-t-il dit, Montesquieu, Proudhon, Kropotkine, etc. Dans Montesquieu, il avait trouvé la justification du droit à l'insurrection ; dans Proudhon, il avait lu que la propriété c'est le vol. La conquête de PariSj du prince Kropotkine, l'avait ému. « Vous ne pouvez, vous imaginer, monsieur, m'a-t-il dit, comme c'est beau ! » Combien des cerveaux pareils doivent être suggestibles !

Le portrait que fait M. Hugues Le Roux, dans le Matin y des anarchistes parisiens chez lesquels il a déjeuné s'accorde parfaitement avec les observations de MM. Prins et Thiry. « Je regardais, dit-il, mes hôtes avec curiosité. Ils n'avaient point sur la figure ces terribles asymétries, ces férocités d'alcoolisme qui font si attristantes les photographies de M. Bertillon. C'étaient des gens du peuple d'une culture au-dessous de la moyenne, tous des travailleurs. » Ils exposent leurs théories très semblables à celles que deux autres « compagnons » qui^se sont rendus aux bureaux du Malin (11 novembre 1892) y ont développées. Ces derniers venaient recueillir des souscriptions pour des soupes-

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conférences. Le pain du corps et le pain de l'esprit à la fois. Le paneni et circenses était peut-ôtre moins

dangereux.

Toutes ces idées qu'il s'agit de répandre par ces « conférences », nous les connaissons, nous savons leur origine. C'est avec de fausses idées, des déclamalions, des théories souvent abstruses, qu'on crée des sectes; c'est avec des sensations, de fausses sensations parfois, des mensonges pour les yeux, et non pour l'esprit, qu'on soulève les foules. Quand, aux funérailles de César, Antoine veut soulever le peuple de Rome, que fait-il (1) 1 Après un pathétique discours, il fait tout à coup dresser et découvrir le cadavre qui jusquelà était resté étendu et voilé ; le cadavre nu et couvert de vingt-trois blessures. « Le peuple croit que César lui-même se lève de sa couche funèbre pour lui demander vengeance. Ils courent h la curie où il a été frappé, ils l'incendient; ils cherchent les meurtriers, et, trompés par le nom, ils mettent en pièces un tribun du nom de Cinna qu'ils prennent pour Cinna le préteur (2)... » Au lieu de ces sensations hallucinatoires, mettez des sophismes théologiques, métaphysiques, économiques, suivant les temps et les lieux, une secte va naître, — hussites, anabaptistes, jacobins, nihilistes, anarchistes, — plus incendiaire, plus homicide, plus terrible, et beaucoup plus du-

(1) Voy. Duruy, Histoire des Romains, t. 111, p. 130 et suiv.

(2) Au début de la Révolution de 1818, le cadavre d'un insurgé, promené la nuit à travers les rues de Paris, a été Tun de principaux agents du soulèvement populaire.

rable que rémeulc romaine obéissant au cadavre de (lésar.

De Karl Marx à Kropotkine, de Kropotkine à Ravachol, la dislance cstgrande : mais les trois s'enchaînent, — j'en ai regret pour le premier, qui est un économiste hors ligne. — De Tindignalion, trop souvent justifiée, contre un ordre social jugé injuste et mauvais, on passe fatalement h la colère qui maudit les bénéficiaires de celte injustice, et à la haine qui les tue; n'y a-t-il pas des gens qui naissent avec le besoin irrésistible de haïr quelque chose ou quelqu'un? Leur haine un jour ou l'autre se fait son objet, qu'elle incarne vile en une tôle à frapper par la plume ou par le fer, par la diffamation ou par l'assassinat. Les violents de la presse la désignent aux meurtriers de la rue. Ravachol est le type de l'anarchiste pratiquant, du sicaire désintéressé. Il appartient à la catégorie de ces récidivistes de droit commun que toute secte criminelle compte dans ses rangs. « Beaucoup d'anarchistes, dit Bérard, ont été condamnés pour vol; Bordât, Ravachol, François, l'auteur de l'explosion Véry. » Encore est-il juste d'observer que, même dans les vols et les homicides ordinaires commis par eux, se révèle une trempe rare de volonté ou un mobile à part. Quelle lugubre énergie dans la violation de sépulture avouée par Ravachol ! Si dans l'assassinat de l'ermite, il a tué pour voler, peut-être est-il plus vrai de dire qu'il a volé pour tuer, pour fournir aux bons compagnons l'argent nécessaire à l'exécution de leurs sanglants desseins. Ravachol a été en ce sens un logicien sinistre : ce vieil ermite est un capitaliste, tout capitaliste est un

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voleur qui affame et lue Touvrier, tuons-le, reprenons notre bien (l) en prenant son or, employons cet or à exterminer les bourreaux du peuple et à détruire tout ce qu'ils ont construit : cathédrales, musées, bibliothèques, mines, usines, chemins de fer, incarnations ou déguisements multiformes du hideux Capital,

Ce caractère de monstrueuse logique est bien plus marqué encore en Ravachol qu'en Fieschi, à qui il ressemble d'ailleurs par plus d'un trait : il y a eu progrès de Tun à l'autre, à cet égard comme au point de vue des engins mis en œuvre. Même orgueil théâtral, insensé chez les deux (2) ; même force d'ûme. Fieschi, lui aussi, était récidiviste : jadis il avait volé des bestiaux en Corse, sa patrie, et contrefaitlesccaudela mairie: peccadilles, au demeurant, paraît-il, chez ces insulaires. Mais, dans ce tisserand corse, si la logique est moindre, si, dans cette nature abrupte, tout est moins terriblement cohérent et convergent au but, il y a, en revanche, plus de cette sombre et atroce beauté qui est le rayon à la Rembrandt de ces grands coupables. 11 a tout avoué, « afin de ne pas passer pour un menteur » (3). Il rougirait de mentir, cet ancien faussaire ! Courage et cruauté sont la face et le revers habituels d'une même médaille antique ; comme tant de vieux Romains, il était brave et cruel par bravoure. Ce mépris de la vie

(1; C'est le mot de ranarchiste Zévaco, devant la Cour d'assises de Paris, en octobre 1892 : « Les bourjçeois nous tuent par la faim; volons, tuons, dynamitons; tous les moyens sont bons pour nous débarrasser de cette pourriture. »>

(2) « Si je racontais ce que j'ai fait, disait Ravachol à Caumartin, on verrait mon portrait dans tous les journaux. »

(3) Voy. les Mémoires de Gisquct, t. IV.

d'autnii, (|ui fait sacrifier sans sourciller une vingtaine d'indilTérents pour atteindre un seul homme, se comprend un peu mieux, s*il ne s'excuse pas, quand il est lié au mépris de la mort. Cet assassin n'était point lAche.

Il nous a laissé de son état d'Ame au moment de son attentat une peinture trop vivante pour n'ôtre pas vraie; du reste, il avait, par orgueil, le culte de la véracité aussi bien que le culte de la gratitude. Il est là, dans une chambre, derrière ses vingt-quatre canons ajustés, f\ Tinstant où le roi va passer. Il s*est juré d'accomplir sa fatale résolution, il Ta promis à Pépin et à Morey, il l'accomplira coûte que coûte... Cependant, il aperçoit dans la foule M. Ladvocat, « son bienfaiteur ». A cette vue, il change l'ajustement de ses fusils, car il lui est impossible d'attenter à cette vie, sacrée pour lui. Mais, M. Ladvocat disparaît, le roi apparaît escorté d'un régiment. Nouvelles hésitations : tuer tant de généraux, d'officiers« quiontgagnéleursgradessurlechampdebataille, en combattant pour le pays, sous les ordres du grand Napoléon, « le grand Corse » ! Le cœurva lui manquer, quand il lui vient h l'esprit, dit-il, qu'il a donné sa parole à Pépin et à Morey, et il se dit : « Il vaut mieux mourir — et même tuer — que de survivre à la honte d'avoir promis, puis de passer pour lâche (1)... » Et il presse la détente. Peut-on dire que de tels hommes, Fieschi et Ravachol même, étaient inévitablement pré-

(1) Il se prcoccupail beaucoup de ce qu*on dirait de lui en Corse. Cetie préoccupalion dominante de la petite société et cet oubli de la grande sont caractéristiques. Ravachol, non plus, ne s^inquiétait que de rimprev* sion produite par ses crimes dans le groupe de ses « compagnons ».

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destinés au crime? L'attentat du premier n'a pas été, non plus, une chose simple. II a fallu, pour le produire, que Tastuce froide et taciturne de Morey, les ressources financières et intellectuelles un peu supérieures de Pépin, se soient combinées avec Topiniûtre énergie de Fieschi ; et il a fallu aussi que le fanatisme des trois fût excité, chauffé chaque jour par les violences de quelques journalistes, encouragés eux-mêmes par la malignité ou la badauderie de milliers de lecteurs. Supprimez Tun de ces cinq « facteurs » — le public, les journaux, la conception, Targent, Taudace, — l'épouvantable explosion n'eût pas eu lieu. A chaque bombe qui éclate donc, — et à chaque scandale financier, parlementaire ou autre, qui émeut l'opinion, — nous pouvons tous faire, plus ou moins, notre meaculpa ; nous avons tous notre petite part dans les causes mômes de notre alarme. C'est un peu notre faute à tous si ces organisations puissantes ont, comme on dit, mal tourné. Sans doute, il ne s'ensuit pas qu'on doive acquitter ces malfaiteurs. Les contagions que nous subissons nous révèlent à autrui, et à nousmêmes parfois, encore plus qu'elles ne nous entraînent ; elles ne nous absolvent pas. Quand la foule féroce s'acharne au martyr, quelques spectateurs sont fascinés et entraînés par elle, mais d'autres le sont par lui. Dirons-nous que ces derniers, héros par imitation, ne méritent, à raison de cet entraînement, aucune louange? Ce serait précisément aussi juste que d'épargner toute flétrissure aux premiers, parce qu'ils n'ont eu qu'une férocité de reflet. — Mais laissons, pour le moment.

Tarde. — L'opinion el la foule, 15

ces délicals problèmes de responsabilité. Par les considérations et les documents qui précèdent, nous nous sommes seulement proposé d'étudier un peu la psychologie, la pathologie comparées des foules et des associations criminelles, mais non leur thérapeutique pénale.

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FÉLIX ALiGAN, Éditeur

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