‹ L'opinion et la foule (volume 2)Chapitre 5 sur 47 · IP«^^*JI · texte numérisé non relu

IP«^^*JI

l'opinion et la conversation. 93

tragédie grecque. L'évolution de celle-ci nous présente, parla survivance du chœur, dont le rôle va s'amoindrissant, bien des degrés de transition entre le monologue et le dialogue. La tragédie grecque était au début etest restée jusqu'à la fin une cérémonie religieuse, qui, comme toutes les cérémonies religieuses parvenues à leur dernier terme de développement dans les religions supérieures, comprend à la fois des monologues et des dialogues rituels (1), des prières et des conversations. Mais le besoin de converser l'emporte de plus en plus sur le besoin de prier.

En tout temps, les causeurs parlent de ce que leurs prêtres ou leurs professeurs, leurs parents ou leurs niailres, leurs orateurs ou leurs journalistes, leur ont enseigné. C'est donc des monologues prononcés parles supérieursques'alimententlesdialoguesentre égaux. Ajoutons que, entre deux interlocuteurs, il est très rare que les rôles soient d'une égalité parfaite. Le plus souvent, l'un parle beaucoup plus que l'autre. Les dialogues de Platon en sont un exemple. Le passage du monologue au dialogue se vérifie dans l'évolution de l'éloquence parlementaire. Les discours solennels, emphatiques, non interrompus, étaient habituels dans les anciens parlements ; ils sont très exceptionnels dans les parlements nouveaux. Plus nous allons, plus les séances des Chambres de députés ressemblent à des discussions, sinon de salon, du moins de cercle ou de café. Entre

(i) Dans les crrénionies juridiques de lu Home primitive (actions de la loi) ii y a aussi des conversations rituelles. Avaient-elles élé précédées de monologues.

un discours de la Chambre française coupé d'interruptions fréquentes, et certaines conversations violentes,

la distance est minime.

On parle pour enseigner, pour prier ou commander, ou enfin pour questionner. Une question suivie d'une réponse, c'est déjà un embryon de dialogue. Mais, si c'est toujours le même qui interroge et l'autre qui répond, l'interrogatoire unilatéral dont il s'agit n'est pad une conversation, c'est-à-t'ire un interrogatoire réciproque, une enfilade et un ntrelacement de questions et cl» 'épouses, d'enseignen ?nts échangés, d'objections mutuelles. L'art de la conversation n'a pu naître qu'après un long aiguisement des esprits par des siècles d'exorcices préliminaires qui ont dû débuter dès les temps les plus reculés.

Ce n'est pas aux âges les plus antiques de la préhistoire qu'on a dû causer le moins ou s'essayer le moins à causer. La conversation supposant, avant tout, des loisirs, une certaine variété de vie et des occasions de réunion, l'existence accidentée et souvent oisive des chasseurs ou des pêcheurs primitifs (1) qui se rassem-

(1) A l'époque paléolilhique dite de la Madeleine^ où fleurissait uu art naïf, où tout révèle une population paisible et heureuse (voir à ce sujet M. de Mortillet, la Formation de la nationalité française), il n'est pas douteux qu'on a dû beaucoup causer dans les belles casernes habitées d'alors. — Dans les Lettres édifiantes^ il est souvent question du goût des sauvages chasseurs d'Amérique, et surtout de leurs femmes, pour la conversation. Une jeune sauvagesse convertie, est louée par un missionnaire pour avoir évité de perdre son temps dans les « nombreuses visites » que se font les femmes du pays (Canada). Ailleurs il est dit qu'on s'accordait à louer cette fille, malgré le penchant que les sauvages ont '< à médire ». Les Hlinois, nous dit une auti^e lettre, « ne manquent pas d'esprit, ils tournent une raillerie d une manière assez ingénieuse ».

l'opinion et la conversation. 95

blaient si souvent pour chasser, pêcher ou manger ensemble le fruit de leurs efforts collectifs, n'a pu qu'être favorable aux joutes oratoires des meilleurs parleurs. Aussi les Esquimaux, chasseurs et pêcheurs à la fois, causent-ils beaucoup. Ce peuple enfant connaît déjà les visites. « Les hommes se réunissent à part pour causer entre eux, les femmes se réunissent de leur côté et trouvent leurs sujets de conversation, après avoir pleuré les parents morts, dans lesyiDjnmérages. Les conversations pendant les repas »euvent durer des heures entières et roulent sur la ^.^mncipale occupation r ^fes Esquimaux, c'est-à-dire sur. la chasse. Dans leur récit ils décrivent avec les plus petits détails tous les mouvements du chasseur et de Tanimal. En racontant.un épisode de la chasse au phoque, ils figurent de leur ttiain gauche les sauts de Tanimal, et de leur main droite tous les mouvements du kajak (du bateau) et de l'arme (1) ».

La vie pastorale laisse autant de loisirs que la chasse, naais elleest plus réglée et plus monotone, elle disperse plus longtemps les hommes. Les pâtres, même nomades, Arabes ou Tartares, sont silencieux. Et si les bucoliques Je Virgile et de Théocrite semblent indiquer le contraire, n'oublions pas que ces deux poètes ont peint les 'ïïœurs de bergers civilisés par le voisinage des grandes villes. Mais, d'autre part, la vie pastorale est liée au régime patriarcal où se pratique la vertu de l'hospitalité, ^ui pourrait être, — aussi bien que la hiérarchie so-

(1) Tenicheff, VAetivité de Vhomme, 1898.

ciale, née aussi h cette phase sociale, — rorigine de la conversation obligatoire.

Une des causes qui ont dû retarder le plus, avant rétablissement d'une forte hiérarchie, Tavènement de la conversation, c'est que les hommes incultes, entre égaux, sont portés à parler tous à la fois et à s'interrompre sans cesse (1). Il n'est pas de défaut plus difficile à corriger chez les enfants. Laisser parler Tinterlocuteur est une marque de politesse à laquelle on ne se résout d'abord qu'en faveur d'un supérieur, sauf à la pratiquer à l'égard de tout le monde quand l'habitude en est prise. Cette habitude ne saurait donc se généraliser dans un pays que grâce à une assez longue discipline antérieure. Voilà pourquoi il convient, je crois, défaire procéder des conversations obligatoires, et non des conversations facultatives, les progrès de l'art de causer tel que nous le connaissons.

A ce point de vue, la vie agricole, qui seule a permis la constitution de cités et d'Etats fortement régis, doit

(l) Dans son voyaj^e en Tripolitaine (1840), Pczant est frappé du tapage assourdissant des audiences d'un bey : « Les Mameluks et les nègres, ditil, se mêlaient à la discussion et finissaient par discourir tous à la fois, ce qui faisait un vacarme dont je fus étourdi la première fois que j'assistai à ces débats. Je demandai pourquoi le bey éprouvait tant d'obstacles dans ses décisions et quels élaient les motifs de ces bruyantes discussions : ne pouvant me répondre catégoriquement. Us me dirent qu€ c'était leur manière de raisonner entre eux. » — Il y a des exceptions. D'après les Lettres édifiantes, les Illinois étaient exceptionnellement doués pour Tart de la conversation. « Ils entendent fort bien raillerie, ils ne savent ce que c'est que disputer et s'emporter en conversant Jamais ils ne vous interrompent dans la conversation. Les hommes, nous dit-on, mènent une vie parfaitement oisive; ils causent enfumant la pipe, et c'est tout. Les femmes travaillent, mais ne se font pas faute non plus de babiller. »

L OPINION ET LA CONVERSATION

être considérée comme ayant fait progresser la conversation, quoique, parla dispersion plus grande des individus, la monotomie de leurs travaux et le resserrement de leurs loisirs, elle ait contribué à les rendre souvent taciturnes. La vie industrielle, en les rassemblant à Tatelieretdans les villes, a stimulé leur penchant à converser.

On a beaucoup parlé d'une certaine loi de récapiliilaliorif d'après laquelle les phases que traverse Tèsprit de l'enfant dans sa formation graduelle seraient, dans une certaine et vague mesure, la répétition abrégée de l'évolution des sociétés primitives. S'il y a quelque chose de vrai dans cette vue, l'étude de la conversation chez les enfants pourrait servir à deviner ce que la conversation a été aux premiers âges de l'humanité. Or, longtemps avant de dialoguer, les enfants commencent par questionner. Cet interrogatoire qu'ils font subir à leurs parents et aux autres grandes personnes est pour eux la première forme, unilatérale, de la causerie. Plus tard, ils deviennent narrateurs et auditeurs de récils, ou, alternativement, narrateurs et auditeurs. Plus tard enfin ils font des remarques, ils expriment des observations générales qui sont des embryons de discours; et, quand lediscoursse mutualise à son tour, on a la discussion, puis la conversation. L'enfant est crédule, en effet, longtemps avant d'être contradicteur. Il y a, pour lui, une phase de contradiction comme il y a eu, auparavant, une phase d'interrogation.

Mais, questionner, narrer, discourir, discuter, tout cela est l'exercice intellectuel de Tenfant. L'exercice volontaire précède.

Taadb. — L'opinion et la foule. 7

U enîeinl est commandé el commande y longtemps a d'être enseigné et d'enseigner. L'impératif passe? rindicalif. L'enfant se bat avant de discuter et des< puter même ; il sent l'opposition des désirs d'à avant de sentir celle des jugements d'autrui. Il ne sentir l'opposition de ces désirs, puis de ces croyî qu'après avoir subi leur contagion. Sa docilité et sî dulité sont la condition préalable et nécessaire d esprit de désobéissance et de contradiction. L'e est donc discuteur et causeur, parce qu'il est, d'ab( avant tout, imitateur.

Si nous conjecturons, d'après ces remarques, ce dû être le passé de la conversation dans les humaines, induisons d'abord que, malgré sa très antiquité préhistorique, elle ne saurait remonte origines mêmes de l'humanité. Elle a dû être préc non seulement d'une longue période d'imitation cieuse, mais encore, plus tard, d'une phase où r< mait à narrer, ou à entendre narrer, non à c£ C'est la phase des épopées. Les Grecs avaient bea une race bavarde entre toutes, il n'en est pas moins que, au temps d'Homère, on causait peu, si ce n'es se questionner. Toutes les conversations étaient i Les héros homériques sont très conteurs mais tri causeurs. Ou bien leurs entretiens ne sont que des alternatifs. « Aux premières lueurs de l'auror Ménélas dans l'Odyssée (chant iv), Télémaque e échangerons de longs discours et nous nous entr drons mutuellement. » Échanger de longs dise c'est ce qu'on appelait causer, à cette époque.

' l'opinion et la conversation. 99

Les seules conversations d'apparence oiseuse alors sont elles-mêmes utilitaires : ' celles des amoureux. Hector, hésitant à aller trouver Achille pour lui proposer des conditions de paix, finit par se dire : a Je n'irai point auprès de cet homme, il n'aurait pour moi aucune compassion... Ce n'est pas le moment de causer avec lui du chêne et du rocher, comme les jeunes gens et les jeunes filles font entre eux. Mieux vaut combattre. » Jeunes gens eljeunes filles /ï/r/a/cn/ donc déjà, et leur flirt consistaità parler t du chêne et du rocher », c'est-à-dire apparemment de superstitions populaires. — C'est seulement en se civilisant, à l'époque de Platon, que les Grecs se plaisent à dialoguer pour passer le temps, sous les peupliers qui bordent l'Ilissus. — A la difi'érence des épopées antiques, et aussi bien des chansons de geste, où les conversations sont si clairsemées, les romans modernes, à commencer par ceux de M'" de Scudéry, se distinguent par l'abondance, toujours croissante, des dialogues.

Pourbien comprendre les transformations historiques de la conversation, il est essentiel d'analyser de plus près ses causes. Elle a des causes linguistiques : une langue riche, harmonieuse, nuancée, prédispose au bavardage. Elle a des causes religieuses : son cours change suivant que la religion nationale limite plus ou tnoins la liberté des propos, interdit sous des peines

plus ou moins graves le flirl, la médisance, le « libertinage d'esprit » , s'oppose ou non au progrès des sciences et à l'instruction populaire, impose ou non la règle du silence à certains groupes, moines chrétiens ou confréries pythagoriciennes, et met à la mode tel ou tel sujet de discussion théologique, l'incarnation, la grâce, l'immaculée conception (1). Ellea des causes politiques: dans une démocratie, elle se nourrit des sujets que la tribune ou la vie électorale lui fournissent ; dans une monarchie absolue, de critique littéraire ou d'observations psychologiques, à défaut de thèmes plus importants que la loi de lèse-majesté rend périlleux. — Elle a ses causes économiques (2), dont j'ai déjà indiqué la principale: le loisir, la satisfaction de besoins plus urgents. H

(1) En passant par le Midi de l'Espagne, Dumont Durville note ce qui suit : a Les combats de taureaux et les disputes sur Timmaculée conception, disputes qui prirent naissance dans les monastères de la province, occupent les esprits à l'exclusion de tout le reste. » A présent, il trouverait tout le monde plongé dans la politique, unique sujet des conversations, en Espagne comme dans toutes les républiques espagnoles de rAmérique du Sud.

(2) L'un des plus grands obstacles à rétablissement des sociétés coop^*" ratives de consommation, qui présentent des avantages si manifestes «u consommateur, ce sont, d'après un excellent observateur, « les habitudes de commérages qui trouvent à s'exercer dans les boutiques. C'est là qu'on se rencontre, là que s'échangent les nouvelles du quartier et tout ce menu bavardage si cher aux femmes et qui les attache aux fournisseurs. C'est môme cette disposition des femmes qui décide certaines sociétés (par exception) à vendre au public (et non pas seulement aux associés) parce qu'alors le magasin n'a plus un aspect particulier, et les femmes croient venir dans une boutique ordinaire. » On voit par là combien est fort et irrésistible le courant des conversations, une fois lance. — On en a une autre preuve par la difficulté reconnue qu'il y a à garder un secret, quand on sait qu'il est de nature à intéresser un interlocuteur, alors môme qu'on a intérêt à se taire. Cette difficulté, si grande parfois, peut ser\ir à mesurer la force du penchant sympathique, du besoin de communication mentale avec ses semblables.

l'opinion et la conversation. 101

est pas, en un mot, un côté de Taclivité sociale qui ne fil en rapport intime avec elle et dont les modifications îlamodifient. J'indique simplement pour mémoire Tinlence que peuvent avoir sur ellecertaines particularités î mœurs d'un moindre intérêt. Le ton et Tallure des itreliens sont influencés par Tattilude du corps penmtqu'on parle. Les conversations ass/ses sont les plus fléchies, les plus substantielles ; elles sont aussi, parmi )us, les plus fréquentes, mais non à la cour de Louis XIV 1 Je privilège du tabouret n'étant accordé qu'aux dulesses, on devait causer debout. Les anciens, dansleurs iclinia, appréciaient par-dessus tout la conversation ttcAée(l), qui ne devait pas être la moins délicieuse, nous en jugeons d'après la lenteur caractéristique, le arme délayé et fluide des dialogues écrits qu'ils nous il laissés. Mais les conversations ambulantes des périléliciens marquent un mouvement d'esprit plus vif et us animé. — Il est certain que le discours debout dif- 'e profondément, par son caractère plus accentué de lennité, du discours assis, plus familier et plus bref. Ouant au discours couché et au discours ambulant, n'en connais guère d'exemple. — Autre observation, sez souvent, et d'autant plus souvent qu'on est plus es de4a vie primitive, les hommes et les femmes, surut les femmes, ne causent entre eux qu'en faisant Ire chose, soit en se livrant à quelque travail aisé, mme font les paysans qui, dans les veillées, égrènent

I) Ne la confondons pas avec celle dont nous parle Dumont d'UrvilIe, ''opos des lies Havaï : « Au nombre des usages bizarres de la contrée, "ïlj il faut citer la manière dont on fait la conversation, couché à plat ■^re sur des nattes. »>

des légumes pendant que les femmes filent, cousent ou tricotent, soit en mangeant ou buvant des consommations dans un café, etc. — S'asseoir en face les uns des autres tout exprès et exclusivement pour causer, est un raffinement de la civilisation. Il est clair que Toccupation à laquelle on se livre en causant n'est pas sans influence sur la manière dont on cause. — Autre genre d'influence : la conversation du matin difi'ère toujours quelque peu de celle de l'après-midi ou de la soirée. A Rome, où sous TEmpire les visites avaient lieu le matin, rien de semblable aux causeries de nos five oclock ne pouvait être connu. Nous passons sur ces insignifiances (1).

Avant tout, il y a à considérer le temps qu'on peut consacrer à causer, le nombre et la nature des personnes avec qui Ton peut causer, le nombre et la nature des sujets dont on peut causer. Le temps où Ton peut causer s'accroît avec les loisirs que procure la richesse, par les perfectionnements de la production. Le nombre des personnes avec qui Ton peut causer s*étend à mesure que la multiplicitéoriginelle des langues diminue et que leur domaine augmente (2). Le nombre des su-

(1) Dans son livre sur les Français d'aayourd'/iui, qui semble créé et mis au monde tout exprès pour servir de pierre de touche décisive à SCS idées générales, M. Demolins explique, par Tinfluence de rdivier ou du châtaignier, le goût des Méridionaux pour les conversaUons et leur penchant aux hyperboles.

(2) 11 s'étend aussi, bien entendu, avec le chiitre et la densité de la population. On cause beaucoup moins — cœteris paribus^ — aux champs qu'à la ville; Témigration des campagnes vers les villes favorise donc la conversation et la l'ait se transformer. Mais, dans les petites villes, où les oisifs abondent et où tout le monde se connaît, ne cause-t-on pas plus que dans les grandes? Non, car les sujets manquent. I-a conversation qui y mérite ce nom n'y est que Técho de celle des grandes villes.

L OPINION ET LA CONVERSATION

jets de conversation grandit quand les sciences progressent et se répandent, quand les informations de tous genres se multiplient et s'accélèrent. Enfin, par le changement des mœurs dans un sens démocratique, ce n'est pas seulement le nombre des interlocuteurs possiblesquis*accroît,c'estleurqualité qui varie. Les diverses couches sociales entrent plus librement en conversation ; et, par Témigralion des champs aux villes, par Turbanisation descampagnes mômes, par Télévation du niveau moyen de Tinstruction générale, la nature des entretiens devient tout autre, de nouveaux sujets se substituent aux anciens. — En somme, parler la môme langue, avoir des connaissances et des idées communes, être de loisir, voilà les conditions nécessaires de la causerie. Donc, tout ce qui unifie les langues et les enrichit, tout ce qui unifie les éducations et les instructions en les compliquant, tout ce qui augmente les loisirs en abrégeant le travail plus productif, mieux secondé par les forces naturelles, contribue au progrès de la conversation.

On voit par là l'action immense qu'ont eue sur elle les inventions capitales de notre siècle. Grâce à elles, la presse a pu inonder le monde entier et l'imbiber jusqu'aux dernières couches populaires. Et la plus grande force qui régisse les conversations modernes, c'est le livre, c'est le journal. Avant le déluge des deux, rien n'était plus différent, d'un bourg à l'autre, d'un pays à l'autre, que les sujets, le ton, l'allure des entretiens, ni de plus monotone, en chacun d'eux, d'un temps à l'autre. A présent, c'est l'inverse. La Presse unifie et

vivifie les conversations, les uniformise dans l'espace et les diversifie dans les temps. Tous les matins, les journaux servent à leur public la conversation de la journée. On peut être à peu près sûr à chaque instant du sujet des entretiens entre hommes qui causent dans un cercle, dans un fumoir, dans une salle des Pas-Perdus. Mais ce sujet change tous les jours ou toutes les semaines, sauf les cas, heureusement fort rares, d'obsession nalio' nale ou internationale par un sujet fixe. — Cette simi^ litude croissante des conversations simultanées dan^ un domaine géographique de plus en plus vaste, est- Tun des caractères les plus importants de notre époque^ car il explique en majeure partie la puissance grandis^ santé de l'opinion contre la tradition et la raison môme; et cette dissemblance croissante des conversations successives nous explique aussi bien la mobilité de l'opinion, contre-poids de sa puissance (1).

Faisons une remarque bien simple, mais qui a son importance. Ce n'est pas à force de causer, spontanément, que la conversation a évolué. Non, il a fallu que de nouvelles occasions et de nouvelles sources de conversation vinssent à jaillir par la succession, en partie accidentelle, en partie logique, des découvertes géographiques, physiques, historiques, des inventions

(1) Mais, semblables pu changeantes, elles attestent ainsi un progrès immense, au point de vue social, car la fusion des classes et des professions, Tunité morale de la patrie, ne peut être véritable qu'à partir du jour où une conversation soutenue devient possible entre individus appartenant aux classes et aux professions les plus différentes. Nous devons ce bienfait — en retour de combien de maux — à la presse quotidienne.

l'opinion et la conversation. IOd

agricoles ou industrielles, des idées politiques ou religieuses, des œuvres littéraires ou artistiques. Ce sont ces nouveautés, qui, apparues quelque part Tune après l'autre, vulgarisées dans des groupes d'élite avant de se propager ailleurs, ont policé là et transformé, en y faisant mépriser certaines formes archaïques d'entretien, gauloiseries, bouffonneries, préciosités ridicules, Tart de la conversation. Si donc, par évolution de la conversation, on entendait un déroulement continu et spontané, on serait dans Terreur. Et cette observation est applicable à tous les genres d'évolution, qui, si Ton y regarde de près, se laissent résoudre en insertions intermittentes, en greffages successifs et superposés, de nouveaux germes. Dans une petite ville, fermée par hypothèse à la lecture des journaux et sans communication facile avec le dehors, comme sous l'ancien régime, on a beau causer indéfiniment, la conversation ne s'élève jamais d'elle-même au-dessus de la phase du commérage. Sans la Presse, les gentilshommes campagnards auraient beau être bavards, ils ne parleraient presque jamais que de chasse ou de généalogie, et les magistrats les plus causeurs ne parleraient guère que de droit ou de <r mouvements du ressort » comme les officiers de cavalerie allemande, suivant Schopenhauer, ne parlent que de femmes et de chevaux.

La propagation ondulatoire en quelque sorte de l'Imitation, assimilatrice et civilisatrice de proche en proche, dont la conversation est un des agents les plus iierveilleux, explique sans peine la nécessité de la louble tendance qu'au premier coup d'œil vient de

'-■■f^ir^

nous révéler révolution de la conversation, à savoir d'une part, la progression numérique des interlocuteurs possibles et des conversations similaires réelles, et, (l'autre part, à raison même de celte progression, le passage de sujets étroits n'intéressant qu'un très petit groupe, à des sujets de plus en plus élevés et généraux (1). Mais, si cette double pente est la même partout, elle n'empêche pas le cours des évolutions de la conversation d'être aussi distinct d'une nation à l'autre, d'une civilisation à l'autre que le tracé du Nil ou du Rhin l'est de celui du Gange ou de l'Amazone. Les points de départ sont multiples, nous l'avons vu, les chemins et le point d'arrivée, si arrivée il y a, ne sont pas moins divers. Nous ne trouvons pas partout des fous de cour, dont les plaisanteries ineptes ont tant diverti le moyen âge, ni des hôtels de Rambouillet, dont l'apparition a eu pour effet de rendre insupportables les Triboulet (2). En France, il est certain que la dis-

^1) Avant le xviii« siècle, un salon comme celui d'Holbach ne se comprendrait pas. Le salon de M™*' de Rambouillet était un salon littéraire et précieux, sans nulle liberté d'esprit — où il n'y avait d'un peu libre que la conversation amoureuse et galante (et encore) l — tandis que dans le salon d'Holbach on entendait, dit Morellet, « la conversation la plus libre, la plus instructive et la plus animée qui fût jamais : quand je dis libre, j'entends en matière de philosophie, de religion et de gouvernement, car les plaisanteries libres dans un autre genre en étaient bannies. » Celait tout le contraire au xvi^ siècle et au moyen* âge: la gauloiserie élail rémancipation des conversations en matière de relations sexuelles, pour tenir lieu de toute autre liberté. Le salon d'Holbach, comme celui d'Helvétius. comme ceux de toute la fin du xviii« siècle, rassemblaient des causeurs de toute classe et de toute nationalité, éclectisme qui n'eût pas clé possible auparavant. Par la grande diversité d'origine des causeurs, comme par l'extrême variété et liberté de leurs sujets de conversation, ces salons difTéraient beaucoup des lieux de causerie antérieurs.

(2) L'un d'eux, Brusquet, trouve plaisant de se faire passer pour médecin dans le camp d'Anne de Montmorency et d'envoyer ad patres ^hslIu-

l'opinion et la conversation. 107

parition de ces grimaçants et encombrants bouffons est le meilleur indice des progrès de la conversation. Le dernier fou fut TAngely, sous Louis XIII. — Mais à Rome, à Athènes, en Extrême-Orient, rien de pareil. Est-ce dans les flirts, est-ce dans les négociations diplomatiques, est-ce dans les discussions d'église ou d'école, que l'art de causer est parvenu à prendre conscience de lui-même? Cela dépend des pays. La conversation italienne s'est surtout épanouie par la diplomatie, la conversation française par la galanterie des cours, la conversation athénienne par les argumentalions sophistiques, la conversation romaine par les débats du forum et, sous les Scipions, par les leçons des rhéteurs grecs. Peut-on s'étonner que, les modes de floraison ayant été si différents, les couleurs et les parfums de la fleur aient présenté une diversité si grande? M. Lanson regarde le temps des Scipions comme celui où les Romains ont appris à causer avec élégance et urbanité. Dans les dialogues de Cicéron et de Varron, il voit non pas seulement un pastiche de ceux de Platon, mais « l'image idéalisée, quoique vivante et fidèle, des conversations de la société romaine ». C4onversations sans agrément d'ailleurs, qui sentent l'école et non la cour. Les femmes n'entreront que plus tard, sous les Sévères ou les Antonins, dans le cercle des causeurs, où chez nous elles ont trôné de tout temps, sous l'influence combinée du christianisme et de la galanterie chevaleresque. Sans

rellement, tous les malades qu'il soignait. Au lieu de le pendre, Henri II lui donna Voffice de mailre de la Poste à Paris.

être indispensable, comme on Ta vu, à tous les progrès de la conversation, Tavènement des femmes à la vie sociale a seul le don de la conduire au degré de grâce et de souplesse qui lui prête en France un charme souverain.

Une autre grande pente générale des transformations de la conversation peut être indiquée. A travers les sinuosités capricieuses de ses divers courants, elle tend à devenir de moins en moins une lutte et de plus en plus un échange d'idées. Le plaisir de discuter répond à un instinct enfantin, celui des petits chats, des ^ etits animaux quelconques qui, comme nos enfants, s'amusent à des simulacres ou à des diminutifs de combats. Mais la proportion de la discussion, dans les dialogues des hommes mûrs, va en s'amoindrissant. D'abord il y a toute une catégorie de discussions, jadis innombrables, vives, animées, qui dispa-

raissent rapidement : les marchandages remplacés par le prix fixe. En second lieu, à mesure que les renseignements sur toute chose deviennent plus précis, plus sûrs, plus nombreux, qu'on a des données numériques stir les distances, la population des villes et des Etats, etc., toutes les discussions violentes que faisait naître l'amour-propre collectif sur le point de savoir si telle corporation, telle église, telle famille l'emportait sur telle autre en crédit, en puissance, si le mouvement de tel port était plus considérable que celui de tel autre par le nombre et la force des vaisseaux, etc., deviennent sans objet. Les discussions, plus violentes encore, que suscitait le conflit des orgueils individuels

l'opinion et la conversation. 109

par mutuelle ignorance, cessent ou s'affaiblissent par le contact plus fréquent et la plus complète connaissance d'autrui. Chaque information nouvelle tarit une source ancienne de discussions. Combien de sources pareilles ont été taries depuis le début de ce siècle! L'habitude des voyages, en se répandant, a contribué h préciser beaucoup Tidée que les diverses provinces et les diverses nations se font les unes des autres et à rendre impossible le retour des disputes nées d'un patriotisme ignorant. Enfin, l'indifférence croissante en matière religieuse rend chaque jour plus facile l'observation de la règle. de politesse qui interdit h discussions religieuses, jadis les plus redoutables et les plus passionnantes de toutes. L'indifférence en matière politique commence aussi, en se généralisant, à prQduire dans cet autre domaine orageux un effet analogue.

11 est vrai que, si le progrès des informations nettes et certaines a résolu les problèmes anciennement agités, il en a posé de nouveaux et provoqué de nouvelles discussions, mais celles-ci sont d'une nature plus impersonnelle et moins ûpre, d'où toute violence est exclue : discussions philosophiques, littéraires, esthétiques, morales, qui stimulent les adversaires sans les blesser. Les discussions parlementaires semblent seules — encore n'est-ce qu'une apparence — échappera cette loi d'adoucissement progressif: on dirait que, dans nos Etats modernes les ferments de discorde tendent à se réfugier là comme dans leur dernier asile.

On peut donc affirmer que l'avenir est à une con-

versalion tranquille et douce, pleine de courtoisie et d'aménité. Quant à savoir si l'espèce de conversation qui finira par prédominer sera amoureuse ou philosophique ou esthétique, rien ne permet de le décider. L'évolution de la conversation aura, sans nul doute, plusieurs issues, comme elle a eu plusieurs origines et plusieurs marches distinctes, malgré une certaine unité d'inclinaison générale (1).

Après cet aperçu d'ensemble sur l'évolution de la conversation, occupons-nous plus à loisir de la conversation cultivée comme un art spécial et un plaisir exquis (2). A quel moment s'épanouit-elle ainsi? On

(1) J'ai à peine besoin de faire remarquer, tant la chose me paraît évidente, que révolution de la conversation se conforme aux lois de limitation, notamment à celle de l'imitation du supérieur par l'inférieur réputé tel et se réputant tel lui-même. On verra aussi la confirmation que notre sujet apporte à l'idée sur laquelle j*ai insisté plusieurs fois, que les capitales, dans les démocraties, jouent le rôle des aristocraties avant elles. C'est longtemps de la Cour, élite aristocratique, imitée par les hôtels des grandes villes et les châteaux, puis par les maisons de la bourgeoisie qu'émanaient les nouvelles formes et les nouveaux sujets de conversation. C'est maintenant de Paris, imité par les grandes villes, les moyennes, les petites, jusqu'au dernier village où sont lues les feuilles publiques, soit parisiennes, soit écho télégraphique des informations parisiennes, que se répandent partout le ton et le menu de la conversation du jour. On a la preuve de cette dérivation, notamment par la diffusion de l'accent de Paris jusqu'au fond du Midi. Aussi bien à l'étranger que chez nous, l'accent de la capitale s'est répandu dans les provinces et jamais l'inverse ne s'est vu, là du moins où la capitale est vraiment jugée telle. Si la capitale de la France eût été Bordeaux, toute*la France gasconnerait.

(2) « Il nous faut, écrit M^^^ de Montpensier à M^c de Motteville, toutes sortes de personnes pour pouvoir parler de toutes sortes de choses dans

l'opinion et la conversation. 111

en a un signe à peu près certain dans la floraison de l'art dramatique, et surtout de la comédie qui, étant tout en dialogue, ne saurait passer au premier rang de la littérature et se substituer aux récits épiques, tout en actions, avant d'avoir trouvé dans la vie réelle des modèles d*entretiens aussi brillants et aussi beaux que des combats. On s'explique par là que l'épopée ait partout précédé le drame. Remarquons que les conversations reflètent toujours la vie réelle : l'Esquimau, le Peau-Rouge ne parlent que de chasses, les soldats causent batailles, les joueurs jeux, les matelots voyages. La conduite habituelle se reproduit dans les rêves la nuit, et, le jour, dans les conversations, qui sont des rêves complexes à deux ou trois, mutuellement suggérés. Elle se reproduit aussi dans la littérature écrite, qui est la fixatioa de la parole. Mais l'art dramatique est quelque chose de plus, la reproduclioriy et non pas seulement la conservation de la parole. Il est donc en quelque sorte le reflet d'un reflet de la vie réelle.

Un autre signe encore plus visible du règne de la parole cultivée est l'habitude de réserver dans les maisons habitées par la classe supérieure une pièce consacrée à la causerie, un causoir. Déjà l'existence d'un causoir public est non moins significative : chez les Grecs, les gymnases comprenaient, parmi leurs dépendances, une enceinte, couverte ou non, appelée exèdre, où les philosophes se réunissaient et qui leur servait de cercle. Cela valait mieux que de faire salon

la conversation gui, à votre goût ot au mien, est le plus grand plaisir de la vie et presque le seul à mon gré» »

en plein air, comme dans nos campagnes t sous l'ornC^^ du mail ». C'est sans doute à l'exemple des Grecs qt:^^ les patriciens romains, sous l'Empire, avaient dai leurs riches demeures, à côté des Iriclinia et d< bibliothèques, une galerie appelée aussi exèdre où l'oi recevait les philosophes, les poètes, les visiteurs dii tingués.

L'origine de nos salons modernes est différente. N( procèdent-ils pas du parloir des monastères, bieirr^ ^u'il répondît à un besoin d'autre nature, celui de faire^^ exception quelque part, une exception nécessaire, à la^^

règle monastique du silence? (1) Cela semble proba^

ble. Quoi qu'il en soit, inauguré dans les palais -^ italiens du xv' siècle, le salon s'est répandu dans les châteaux de la Renaissance française et les hôtels parisiens (2). Mais sa diffusion a été lente dans les maisons de la bourgeoisie jusqu'à notre siècle où il n'est pas si petit appartement qui ne prétende avoir son salon. Dans la description que M. Delahante nous donne de la maison que son trisaïeul fît bâtir à Crécy, en 1710, j'observe qu'il n'y avait pas de pièce à part pour recevoir les visites. Salon, salle à manger, chambre à coucher môme, une seule salle tenait lieu de tout. Et il s'agissait d'un homme de la bonne bourgeoisie

(1) Remarquons que le vœu du silence, la renonciation â toute conversation inutile, a toujours été considéré comme la mortification la plus dure, la règle la plus rigoureuse et la plus souvent enfreinte,' que rimagination des fondateurs d'ordres monastiques ait pu inventer Cela prouve à quel point le besoin de causer est général et irrésistible.

(2) Chaque précieuse avait le sien sous le nom de réduit^ de cabinet^ d'alcôve.

I/OPINION ET LA CONVERSATION. 113

I passe de s'enrichir. On mangeait souvent à la lisine. Mais il y avait, dans celte maison, qui passait ors pour très confortable, un « cabinet de repos » ^stiné à la solitude et non aux réceptions. ,

En France, Thôtel de Rambouillet, dont le salon ouvrait presque à Taube du grand siècle, vers 1600, été non pas le premier berceau mais la première oie de lart de causer. C'est grâce aux 800 précieuses rmées par ces leçons, et dont les noms nous ont été ^Dservés, que s'est répandue une t ardeur générale t conversation », pour employer l'expression d'un ^ntemporain ; et de la France, alors modèle universel, tle passion se propagea bientôt à l'étranger. Elle a L certainement sur la formation ou la transformation ' la langue française une influence profonde. Les écieuses, nous apprend labbé de Pure (1), « font ^lennellement vœu de pare lé duslyle^ de guerre imorlelle aux pédants et aux provinciaux ». D'après ^maise, « elles disent quelquefois des mois nouveaux ns s'en apercevoir, mais les font passer avec toute la ^èreté et la délicatesse imaginables ». D'après de ire, les questions de langue et de grammaire revien- Ht à chaque instant, à tout propos, dans leurs Iretiens. L'une d'elles ne veut pas qu*on dise : l'aime le melon », parce que c'est prostituer le mot : 'aime ». Chacune d'elles a son Jour où rendez-vous t donné aux jouteurs de ces tournois de la causerie. t là le Calendrier des ruelles. On attribuait cet usage

L) Les mystères des ruelles roman (1656).

Tarde. ^ Lopinion et U fonle, 8

à M"* de Scudéry, dont toutes nos contemporaines, innombrables, qui ont aussi leur jour, sont copistes sans le savoir.

Causer était pour les précieuses et pour toutes les grandes dames qui se modelaient sur elles un art si absorbant qu'elles se gardaient bien, à leurs réunions, de faire œuvre de leurs dix doigts, malgré les habitudes contraires des femmes de leur époque, t J'ai vainement cherché, dit Rœderer (1), dans les écrits du temps, Toccupation que les femmes de la haute société mêlaient à la conversation. J^aurais voulu voir entre leurs méinsTaiguille, la navette, le fuseau, le dévidoir; j'aurais désiré voir ces femmes broder, faire de la tapisserie. » C'est d'autant plus étonnant que, plus tard, on verra encore M"' de Maintenon, demeurée fidèle aux vieux usages, dévider des fuseaux et compter ses pelotons en causant avec Louis XIV.

Dans une société vraiment civilisée, il ne suffit pas que les meubles les plus utiles et les plus humbles soient des objets d'art, il faut encore que les moindres paroles, les moindres gestes, joignent toujours à leur caractère d'utilité, sans nulle affectation, iln caractère de grâce ou de beauté propre. 11 faut qu'il y ait des gestes a de style », comme des meubles « de style » (2). En cela s'est distingué notre monde aristocratique du xvn* et du xviii" siècle. Mais gardons-nous de croire que son

(1) Mémoires pour servir à Vhistoire de U société polie en Frsnct (1835).

(2) Turgot, dit Morellet, était, dans son adolescence, rebuté de sàraèvt tt qui le trouvait maussade parce qu'il ne faisait pas la révérence àe bonne grâce ».

l'opinion et la conversation. 115

închanl ail été exceptionnel. Sous d'autres formes, 1 toute société polie, ce même besoin s'est fait sentir.

se fait sentir encore, parmi nous, dans les oasis théliques de notre démocratie. Ne dirait-on pas, à e Taine, que le goût de la conversation fine et de vie de salon a été, non pas plus intense seulement us l'ancien régime dans les classes supérieures, mais core une singularité caractéristique et unique de la ciété française à cette phase de son développement? Là est Terreur de cet esprit si pénétrant, et elle n'a s été sans importance. Par exemple, il attribue à la î de salon le goût des idées générales dans l'ancienne ance. Mais Tocqueville, avec plus de vérité, ce aible, après avoir trouvé de son temps le goût des ^es générales bien plus développé aux Etats-Unis

en Angleterre malgré la similitude de race et de Êurs, explique la chose par l'influence du régime alilaire. Le plaisir de causer sur des idées générales

des généralités morales a été goûté ailleurs aussi ns donner naissance à la vie de salon. Le salon, en et. n'est qu'un signe, comme nous l'avons dit, l'un s signes, et non le cadre unique de la conversation lie, qui est née sans lui en Grèce sous Périclès, h Rome Us Auguste, au moyen âge dans les villes italiennes. ' besoin de causer développait tantôt la vie degymnase, ritôt la vie de forum, tantôt la vie de cloître, de >îtres féminins surtout où la causerie devait être imée et intéressante à l'époque de saint Louis, quand véque Eudes Rigaud les visitait scandalisé. Chez ►us, au cours de ce siècle, c'est la vie de café ou de

cercle qui tend à se développer surtout, malgré la muliplicalion imilative et vaniteuse des « salons ».

La mondanité d'ancien régime est née d'éléments complexes; comptons, outre le plaisir de causer, celui de copier la cour ou les copies de la cour, c'est-à-dire un groupement hiérarchique d'hommes et de femmes présidés par une personne à qui tout le monde rend hommage et qui représente en petit le monarque: le maître ou la maîtresse de maison. L'art de la conduite, en un tel milieu, ne consiste pas exclusivement dans l'art de la conversation, il suppose, avant tout, la distribution aisée, sûre, délicate, des nuances de respect dues à la diversité des mérites et des rangs; et le plaisir des amours-propres satisfaits par là dans une société éminemment hiérarchique est au moins aussi apprécié de tous que celui des idées échangées et accordées. Enfin, l'espèce d'hégémonie, de royauté de la conversation, abandonnée aux femmes dans les salons français, ne se comprendrait pas sans l'antique institution de la chevalerie dont les cours monarchiques ont recueilli les débris.

Les reproches que Taine adresse, dans son livre sur V Ancien régime, à la vie du monde, ne concernent donc pas la vie de conversation en général. Il n'est pas vrai que celle-ci soit nécessairement « artificielle et sèche ». Et môme cela n'est vrai de la vie de salon la plus aristocratique, que dans une certaine mesure. D'abord, la vie de salon a beau exprimer le respect de la hiérarchie sociale, comme, avant tout, elle tend à l'harmonie sociale par le ménagement réciproque des amours*

l'opinion et la conversation. 117

propres, il doit arriver de toute nécessité que, même en exprimant les distances des rangs, elle les atténue. D'elle, comme de Tamitié, on peut dire : pares aiil facil aul invenii^ elle ne naît qu'entre égaux ou elle égalise; elle ne naît qu'entre semblables ou elle assimile. Seulement elle n'égalise et n'assimile qu'à la longue. Mais il n'est pas douteux que l'égalité des droits et des rangs est le seul équilibre stable et définitif des amourspropres en contact prolongé. Elle est, du reste, on le sait bien, un simple masque conventionnel, une transparente voilette qui recouvre la profonde inégalité des talents et des mérites individuels et sert à la mettre en valeur. Cette fiction de l'égalité est Téclosion finale de la sociabilité. Dans une cour royale, en dépit de toutes les barrières de l'étiquette, l'habitude de vivre et de causer avec le roi établit entre ses sujets et lui une familiarité presque niveleuse. « Sire, — disait à Louis XVI le maréchal de Richelieu, témoin des deux règnes précédents, — sous Louis XIV on n'osait dire mot; sous Louis XV, on parlait tout bas; sous Votre Majesté, on parle tout haut. » Mais, déjà, longtemps avant que se fût amoindrie la distance des courtisans au royal maître de maison, celle qui séparait ses invités avait été s'effaçant peu à peu, et les degrés infinis de la noblesse avaient commencé à se fondre ensemble dans la fréquentation de la Cour.

« Artificielle? » Est-il si vrai que la vie de salon — ajoutons la vie de cercle, la vie de café, etc., — soit artificielle? La nature sociable de l'homme ne le pousset-elle pas toujours et partout à ces jeux en commun, à

ces réunions de plaisir sous des formes variées? Et ne lui sont-elles pas aussi naturelles que Tétat grégaire l'est au mouton?

Quant à la « sécheresse de cœur » que la vie de salon engendrerait nécessairement, j'en vois la cause dans l'inégalité excessive que le respect aristocratique, aussi longtemps qu'il subsiste entier, creuse entre les parents elles enfants, ou entre les amis mêmes. Mais dès que, par l'efiTet môme de la vie de salon, comme il vient d'être dit, cette inégalité devient moindre, l'apparition des sentiments naturels de tendresse et de passion est bien accueillie, et leur étalage peut devenir même une aflfectalion mondaine, comme il l'a été pendant toute la seconde moitié du xviii' siècle, par un « refour à la nature » où tout n'était pas factice, loin de là. Ce seul fait, que la vie de salon, dans l'une de ses phases, dans sa phase finale et son embouchure pour ainsi dire, a favorisé la diffusion de la sensibilité et des effusions tendres, montre bien que la sécheresse du cœur n'est pas un caractère essentiel de la mondanité.

11 est certain que la vie de salon a nui, pendant tout l'ancien régime, à la vie de famille. Mais on en dirait autant de toute occupation absorbante, soit professionnelle, soit esthétique, soit politique, soit religieuse. Ce qui fait tort à la vie de famille, à présent, ce n'est plus la vie de salon, il est vrai, mais c'est la vie de cercle ou de café, c'est, pour l'ouvrier, la vie d'atelier, pour l'homme d'affaires la vie de palais, pour l'homme politique la vie électorale ou parlementaire. Ce serait plus

l'opinion et la conversation. 119

ard, encore plus, si le rêve collectiviste était réalisable, i vie de phalanstère.

Nous ne pouvons pas compter non plus parmi les aractères essentiels de la mondanité ce queTainesignale omnie un de ses traits les plus propres et les plus larqués, la répugnance aux nouveautés fortes, l'horreur es originalités. En réalité, toute vie sociale intense a our effet de lancer un courant torrentiel de mœurs, 'opinions, d'habitudes, qu'il est difficile de remonter et ù la plupart des originalités moyennes sont submergées, es originalités fortes et exceptionnelles y parviennent 3ules, et alors elles deviennent le foyer d'une contagion ouvelle qui propage leur empreinte personnelle substuée ou superposée aux anciennes marques. Telle a té la sauvagerie de Rousseau, qui, détonant au milieu e la mondanité effrénée de son temps, l'a refondue à son Ffigie. Dira-t-on aussi qu'un Diderot (1), un Voltaire, et mt d'autres, n'ont pu faire accepter leur personnalité u'en rémoussant?

L'évolution de la vie de salon peut nous servir à nvisager par un côté différent et plus sàisissable l'évo-

(11 Morellet, entre autres contemporains de Diderot, vante fort sa con- Tsation. m Elle avait une grande puissance et un grand charme; sa scussion était animée d'une parfaite bonne foi, subtile sans obscurité, triée dans ses formes, brillante d'imagination, féconde en idées et réveilnt celle des autres : on s'y laissait aller des heures entières comme sur le rivière. »> — Ce sont les conversations privées, mondaines, à partir ' la seconde moitié du dernier siècle, qui ont été les sources cachées I jrrand courant de la Révolution. C'est là une terrible objection au étendu misonéisme des salons.

lutîon de la conversation. — On appelle une « société i> — expression excellente, car elle revient à dire que le rapport social par excellence, le seu\ digne de ce nom, est l'échange des idées, — un groupe de gens habitués à se réunir quelque part pour caus^^ ensemble. Dans les plus basses couches populaires il "i a des « sociétés », mais elles sont très petites auta ^^ que nombreuses. Dans le fond des campagnes les pi ^^^ arriérées, deux ou trois paysans prennent l'habitude se voir auxvieilléesouau cabaret, et, bien qu'on travail— ^^ aux vieillées et qu'on boive au cabaret bien plus qu'i n'y cause, on y cause aussi. Ce sont là des embryoi de salon et de cercle. A mesure qu'on s'élève si l'échelle sociale, on voit le nombre des sociétés diminue mais chacune d'elles grandir. Les cafés d'ouvriei se divisent en groupes de causeurs ou de discuteur"^ habituels déjà bien plus denses. Les petits commerçant-^ ont un salon, très étroit, où l'on a la copie réduite de -^ réunions de la classe supérieure. Celles-ci, dans Isplupart des villes moyennes, se fractionnent à peine ei^^ deux ou trois « sociétés » et quelquefois môme, fai qui a été et qui tend à redevenir général, elles ne formen qu'une seule et môme sorte de corporation mondaine ^ « la société ». Môme dans les plus grandes villes, liM môme tendance se remarque, et, à Paris, à Vienne, ài Londres, partout, en dépit des progrès de la démocratie, la classe réputée encore la plus brillante, sinon la plus haute, recherche les occasions où ses fragments déjà très volumineux se rencontrent et se rejoignent pour se souder.

l'opinion et la conversation. 121

Ainsi, à part beaucoup d'exceptions, la règle générale est que le volume des sociétés est en raison inverse de rimportance numérique de la classe à laquelle elles appartiennent ; elles sont d'autant plus volumineuses que leurs membres font partie d'une classe moins nombreuse. De la plèbe à l'élite, la pyramide sociale va en se rétrécissant pendant que les sociétés vont s'élargissant. — Cela s'explique par la supériorité des loisirs, des connaissances, des sujets de conversation communs à mesure qu'on gravit l'escalier social ; et cela montre en même temps l'aspiration constante du progrès social à étendre le plus possible la communion des esprits, leur mutuelle Visitation et pénétration. Car c'est en causant que les esprits s'entre-visitent et s'entre-pénètrent.

Les sujets de conversation varient d'une couche sociale à l'autre. Dans les petits cercles de paysans réunis à la veillée, de quoi parle-t-on? Un peu plus de la pluie et du beau temps que nulle part ailleurs, parce que ce thème, nullement oiseux ici, se lie aux espérances ou aux menaces de la récoite prochaine. Aux périodes électorales seulement, on parle politique. On s'occupe des voisins, on suppute leurs revenus, on poiine. Ce côté professionnel et personnel des causeries est encore ce qui domine dans les conversations d'ouvriers et de petits commerçants, mais la politique considérée suivant les aspects du journal du jour remplace la pluie et le beau temps comme sujet fondamental. La météorologie politique s'est substituée à la météorologie céleste, ce qui est un progrès social.

^fTM

Déjà les hommes d'affaires et les médecins, quoique aimant à parler parfois de leur métier, s'en délivrent souvent Tesprit pour hasarder quelques considérations d'ordre philosophique ou scientifique (1). EnGn, il faut arriver aux sociétés les plus cultivées pour voir se réduire au minimum les entretiens tirés de la profession et de la politique courante, et la causerie rouler sur

(1) Il n'en a pas toujours été ainsi, et plus nous remontons dans le passé, plus nous voyons les ^cns, même des classes moyennes, s'enfermer dans leurs préoccupations personnelles. Dans une de ses lettres à M''*' de Rohinan (1644), M'^» de Scudéry raconte plaisamment un voyage qu'elle a fait en coche et la conversation qui s'y est engagée entre ses compagnons de voyage, à savoir, un jeune partUan (financier), un mauvais musicien, une bourgeoise de Rouen venant de perdre un procès à Paris, une épicière de la rue Saint-Antoine et une chandelière de la rue Michelle-Comte, désireuse de voir « la mer et le pays », un jeune écolier revenant de Bourges prendre ses licences, un bourgeois poltron, un « bel esprit de basse Normandie qui disait plus de pointes que M. Tabbé de Franquetot n'en disait quand elles étaient à la mode, et qui, voulant railler toute la compagnie, en donnait plus de sujet que tous les autres. » Or, tous ces gens-là, quand ils se mettent à causer, parlent chacun de ses occupations personnelles ou professionnelles. Le partisan « en revient toujours au sol par livre ». Le musicien veut toujours chanter. La chandelière pense à sa boutique. « Le jeune écolier ne parle que du droit écnt, de coutumes et de Cujas » à tout propos. « Si Ton parlait de belles femmes, il disait que Cujas avait eu une belle ftUe. » En somme, on voit clairement que ce dialogue n'était qu'un entrelacement de monologues et qu'il n'y intervient pas de sujets généraux propres à intéresser tous les interlocuteurs à la fois, point de u conversation générale ». — De nos jours, grAcc aux journaux, ces sujets générau.x existent toujours entre les interlocuteurs les plus dilTérents par la classe et la profession. I>* n'existent que trop j)arfois. — Aussi, M"** de Scudéry appelle-t-elle une mauvaise compai/nie^ cette réunion hétéroclite de voyageurs. A ^^ époque, en elTet, pour goûter le charme d'une conversation généraU dun intérêt commun à tous les causeurs, il fallait vivre en une coterie close et murée, composée de gens de même classe, de même éducation, conanie rHôtel de Hambouillet. Cela nous explique le charme intense de ces asiles de l'esprit. La Fontaine aussi, dans ses lettres à sa femme, nous ou un mot des conversations de ses compagnons de voyage en coche. ^ voit qu'elles ont été bien insignifiantes, sauf une controverse animée entre catholiques et protestants à propos de dogmes.

l'opinion et la conversation. 123

es idées générales suggérées réciproquement par des îctures, des voyages, une instruction première étendue t solide, des réflexions personnelles.

En ce qui concerne ces derniers groupes, la Presse uolidienne, on le voit, cesse d'être le métronome et î pilote le plus habituel des conversations, ou du moins on action suggestive est moins immédiate, sinon moins rofonde. Elle ne les alimente directement que les jours ù quelque nouvelle sensationnelle, quelque question bsédante remplit les journaux. Hors de là, Tentretien 'émancipe, suit un cours imprévu, exhume des sujets xotiqucs, et de la sorte, fait de la « société » des gens urcultivés un cercle magique qui s'étend sans cesse lans l'espace et dans le temps, reliant entre elles toutes es élites des nations civilisées et les rattachant ensemble lUx « honnêtes gens » du passé de chacune d'elles (1).

Ces « honnêtes gens » de tous les temps, type

(Il II est probable, en effet, que, si les précieuses du xvii'J siècle pouaient renaître et, naturellement, se remettre à causer, leur conversation DUS intéresserait. A coup sûr, elle aurait le plus grand intérêt pour nos iministes. Dans leurs réunions, d'après l'abbé de Pure, « on examine à ui, des sciences ou de la poésie, est due la prééminence. On agite In uestion de savoir si Thistoire doit êlre préférée aux romans ou les omans à l'histoire. On demande quelle est la liberté dont les femmes juissent et ont droit de jouir dans la société et dans la vie conjugale, .a liberté préconisée à cette occasion est plus près de la domination [uc de l'indépendance. Il semble, dit la discoureuse, que les soupçons lu mari donnent à la femme le droit de faillir." — Une précieuse fait 'éloge de Corneille, une autre lui préfère Bcnserade, poète plus galant et «onnne de cour. Une troisième prend le parti de Chapelain. Chez les vudéry, on disserte sur Quinault... Il arrive une autre fois qu'une préieuse pleure un ami et se met toulàcouph disserter sur ladouleur. Elle U'étend que la douleur doit avoir pour objet de faire revivix; le plaisir u'on a goûté avec le défunt. Une antagoniste s'élève contre ce système Uns lequel elle trouve de la barbarie... »

exemplaire de la sociabilité consommée, se reconnaissent à rinépuisable richesse de thèmes d'entretien toujours nouveaux que leur fournit, avant tout, une instruction commune et générale, couronnement lumineux d'une instruction spéciale et technique. Je ne veux pas, en trois mots, trancher à ce propos un problème aussi grave et aussi anxieux que celui de la réforme des études classiques ; mais je me permets d'observer que, si l'on avait pris garde à l'immense importance sociale de la conversation, on n'aurait pas manqué d'y puiser un argument assez solide, un argument en tout cas digne d'être examiné, en faveur du maintien de la culture traditionnelle dans une large mesure.

On aurait vu que le principal avantage de l'étude des langues et des littératures anciennes est non seulement d'entretenir la parenté sociale des générations successives, mais d'établir à chaque époque un lien intellectuel et spirituel étroit entre toutes les fractions de l'élite nationale, ou même entre les élites de toutes les nations, et de permettre à tous leurs membres de causer ensemble avec intérêt, avec plaisir, à quelque profession qu'ils appartiennent et de quelque classe ou de quelque pays qu'ils proviennent.

Supposez que l'étude du latin et des auteurs latins, ainsi que l'étude de la philosophie et de l'histoire de la philosophie, fût brusquement supprimée dans les écoles françaises : avant peu une solution de continuité se produirait dans la trame de l'esprit français, les nouvelles générations cesseraient d'appartenir à la même

l'opinion et la conversation. 125

société que leurs aînées ; et les diverses catégories professionnelles de français, médecins, ingénieurs, avocats, militaires, industriels, exclusivement instruits en vue de leur métier, seraient socialement étrangers les uns aux autres. Ils n'auraient plus d*autre intérêt commun, et, par suite, d'autre conversation commune, que les questions sanitaires, la pluie et le beau temps, ou la politique journalière. C'est pour le coup que c Vdme de la France » serait rompue, non pas en deux mais en cent morceaux.

Je sais bien que, aux yeux des économistes d'ancienne école, l'avantage d'avoir, entre gens cultivés, un même fllon de conversation à exploiter, doit être la plus improductive des futilités. Causer, pour eux, c'est perdre son temps, et il est certain que, si toute la vie sociale doit converger vers la production à outrance, vers la production pour la production, la parole n'a droit d'être tolérée qu'à titre de moyen d'échange. Mais une société qui réaliserait cet idéal, où l'on ne se parlerait que pour une affaire à traiter, achat, prêt, alliance, aurait-elle rien de vraiment social ? Plus de littérature alors, plus d'art, plus de joie à discourir entre amis, même en dînant. Les repas silencieux, un buifet entre deux trains rapides, une vie affairée et muette : si l'on repousse cette perspective, si l'on songe au besoin essentiel que nous avons tous de nous comprendre de mieux en mieux les uns les autres pour nous aimer et nous excuser de plus en plus, et si l'on accorde que la satisfaction de ce besoin profond est, en somme, le fruit le plus haut et le plus savoureux de la

civilisation, on reconnaîtra le devoir capital, pour les gouvernements, de ne rien faire qui puisse entraver l'extension des relations inter-spirituelles, de tout faire pour la favoriser.

Après avoir parlé des variétés de la conversation, de ses transformations et de ses causes, disons quelques mots de ses effets, sujet que nous avons à peine effleuré. Classons ses effets, de peur d'en omettre aucun d'important, d'après les différentes grandes catégories de rapports sociaux. Au point de vue linguistique, elle conserve et enrichit les langues, si elle n'étend pas leur domaine territorial ; elle suscite les littératures et, en particulier, le drame. Au point de vue religieux, elle est le moyen d'apostolat le plus fécond, elle répand les dogmes et le scepticisme tour à tour. Ce n'est pas tant par les prédications que par les conversations que les religions s'établissent ou s'affaiblissent. Au point de vue politique, la conversation est, avant la presse, le seul frein des gouvernements, l'asile inexpugnable de la liberté; elle crée les réputations et les prestiges, elle dispose de la gloire, et par elle, du pouvoir. Elle tend à égaliser les causeurs en les assimilant et détruit les hiérarchies à force de les exprimer. Au point de vue économique, elle uniformise les jugements sur l'utilité des diverses > richesses, crée et précise l'idée de valeur, établit une échelle et un système de valeurs. Ainsi, ce bavardage

l'oPIVIOX et Uk C0N\TIRSAT10X. 127

superflu, simple perte de temps aux yeux des économistes utilitaires, est, en réalité, l'agent économique le plus indispensable, puisque, sans lui, il n\ aurait pas d'opinion, et, sans opinion, point de valeur, notion fondamentale de Téconomie politique, et, à \"Tai dire, de bien d'autres sciences sociales.

Au point de vue moral, elle lutte continuellement, et avec succès le plus souvent, contre Tégoïsme, contre le penchant de la conduite à poursuivre des fins tout individuelles; elle trace et creuse, Topposant à cette théléologie individuelle, une théléologîe toute sociale en laveur de laquelle, par la louange et le blâme distribués à propos et contagieusement répandus, elle accrédite des illusions salutaires ou des mensonges conventionnels. Elle contribue, par la mutuelle pénétration des esprits et des âmes, à faire germer et progresser la psychologie non pas individuelle précisément, mais a\^ani tout sociale et morale. Au point de vue esthétique, elle engendre la politesse, par la flatterie unilatérale d'abord, puis mutuaUsée : elle tend à slcx^ot^ der les jugumenls du goût, y panienl à la longue e élabore ainsi un art poétique, un code estéthique, souverainement obéi à chaque époque et dans chaque pays. Elle travaille donc puissamment à l'œuvTe de la civilisation, dont la politesse et l'art sont les conditions premières.

M. Giddings, dans ses Principes de sociologie^ dit un mot de la conversation, et un mot important. D'après lui, quand deux hommes se rencontrent, la conversation qu^iis ont ensemble n'est qu'un complément de

leurs regards réciproques par lesquels ils s'explorent et cherchent à savoir s'ils appartiennent à la même espèce sociale, au même groupe social.

« Nous chérissons, dit-il, l'illusion qui nous fait croire que nous causons parce que nous nous soucions des choses dont nous parlons, tout comme nous chérissons cette illusion, la plus douce de toutes, la croyance en l'art pour l'art. La vérité, c'est que toute expression, par le vulgaire et par l'artiste, et toute communication, depuis la conversation accidentelle de rentrée en relations jusqu'aux profondes intimités d'un amour vrai, ont leur source dans la passion élémentaire de se connaître et de se faire connaître mutuellement, de définir la conscience d'espèce ». Que les premières conversations de deux inconnus qui se rencontrent, aient toujours le caractère indiqué par Giddings, c'est déjà contestable, quoique ce soit vrai dans beaucoup de cas. Mais il est certain que les conversations ultérieures qu'ils ont entre eux, une fois leur mutuelle connaissance faite, ont un caractère tout autre. Elles tendent à les associer l'un à l'autre, ou à fortifier leur association s^ils appartiennent déjà à la même société. Elles tendent, par suite, à ^aire nattre et à accentuer, à étendre et à approfondir la co/i«cience d'espèce^ non simplement à la définir. Il ne s'agit pas de mettre à nu ses bornes, mais de les reculer sans cesse.

Revenons sur quelques-uns de ces effets généraux. Quand un peuple civilisé retombe, par le retour de. l'insécurité, par la rupture des ponts, la désuétude

l'opinion et la conversation. 129

des roules, des lettres, des liens sociaux, dans la barbarie, il devient relativement muet. On y parlait beaucoup, en prose et en vers, par parole et par écrit; on n y parle presque plus. A quel point on aimait à causer, au moment où TEmpire allait finir, on peut s'en faire une idée par divers passages de Macrobe, contemporain de Théodose le Jeune. Dans ses Satur^ nales (tout en dialogues, comme on sait) un des interlocuteurs dit à l'autre : « Traite ton esclave avec douceur, admets-le gracieusement dans la conversation.» Il blâme l'usage, rare, ce semble, à son époque, de ceux qui ne permettent pas à leur esclave de causer avec eux en les servant à table. — Ailleurs, un de ses personnages dit : « Durant tout le cours de ma vie, Décius, rien ne m'a paru mieux que d'employer les loisirs que me laisse la plaidoirie à converser dans la société d'hommes instruits, tels que toi, par exemple. Un esprit bien dirigé ne saurait trouver de délassement plus utile et plus honnête qu'un entretien où la politesse orne l'interrogation aussi bien que la réponse. » Cette dernière phrase, il est vrai, sent déjà la barbarie qui s'approche ; à moins que ce goût pour une conversation un peu trop pompeuse et verbeuse, dont Horace se fût moqué, ne s'explique par les habitudes oratoires de cet avocat.

Le paysan isolé se lait; le barbare, dans sa maison forte, dans son trou de rocher, ne dit mot. Quand il parle, par hasard, c'est pour faire un discours. N'est-ce pas par ce fait si simple qu'il convient d'expliquer la décomposition du latin et la naissance des langues néo-

Tabdb. — Vopinion et la foule, 9

latines? Si les cités gallo-romaines avaient continué à subsister et à communiquer entre elles après la chute du trône impérial comme elles Tavaient fait auparavant, on n'aurait probablement jamais cessé de parler latin sur tout le territoire de TEmpire. Mais, à défaut de ce perpétuel exercice de la parole dans un domaine immense, et dans les conditions les plus variées, qu'exigeait la conservation d'un idiome si riche et si compliqué, il devait arriver inévitablement que la plupart des mots périssent, devenus sans objet, et que le sentiment délicat des nuances de la déclinaison et de la conjugaison se perdît et s'oblitérât parmi des laboureurs, des pâtres, des barbares condamnés à l'isolement par le défaut de voies bien entretenues et de relations bien réglées. Alors qu'arrivait-il ? Quand ces êtres d'ordinaire muets se trouvaient avoir à se communiquer quelque idée, toujours grossière, leur langue rouillée se refusait à leur fournir une expression précise, et une expression confuse les satisfaisait pleinement ; le rétrécissement de leur dictionnaire entraînait la simplification de leur grammaire ; les mots latins, les tournures et les désinences latines, n^ s'offraient à leur mémoire que mutilés et corrompus, et ils devaient faire, pour être compris, des effort^ d'ingéniosité d'autant plus grands qu'ils avaient davantage perdu l'habitude de parler avec correction ^' facilité. L'homme, donc, se retrouvait presque da^s l'état où il s'était trouvé dans les âges préhistoriques» où, ne parlant pas encore, il avait dû, à force d'ing^' nieuses tentatives aussi, et en concentrant sur la satiS'

l'opinion et la conversation. 131

action du besoin urgent de communication mentale outes ses ressources géniales, inventer brin à brin la parole. C*est ainsi que, d'une foule d'innovations maginées par les hommes du vu* au x* siècle, pour se aire comprendre facilement, jaillirent les langues ro- Qanes. C*est faute de conversations multipliées et ariées que le latin s*est décomposé et que le germe es langues néo-latines a commencé à poindre, et *est, plus tard, par le retour à la vie de société, de onversations habituelles, que les langues néo-latines nt grandi et fleuri. N'en a-t-il pas été de même de :>ute décomposition ou genèse d'idiome?

Si la désuétude des conversations décompose les ingues cultivées ou les abâtardit, la reprise des rela* ions sociales et des causeries qui les accompagnent écessairement est la cause première de la formation es langues nouvelles. Aussi cette œuvre de création sl-elle lente ou rapide suivant qu'elle s'opère dans npays de population très clairsemée et très morcelée u dans une région relativement très peuplée et très entralisée. C'est ce contraste que nous présente Angleterre du moyen âge comparée aux peuples éo-latins. Et n'est-ce pas ce contraste qui peut servir

expliquer pourquoi il a fallu tant de siècles aux ialectes français pour se former et à celui de Tlle-derance pour s'imposer à toutes les provinces francises; tandis que la langue anglaise s'est créée et est répandue avec une rapidité qui émerveille les nguistes? C'est que, comme l'a signalé M. Boutmy, ntre autres historiens, la centralisation du pouvoir

s'est établie dans la Grande-Bretagne beaucoup plus tôt que chez nous, et, aidée en cela par l'emprisonnement insulaire des habitants, a contribué puissamment à leur homogénéité plus précoce. L'imitation assimilatrice y a fonctionné de groupe à groupe avec plus d'intensité qu'en France, et dès le moyen âge. Imagine-t-on tout ce que suppose de conversations multipliées entre les individus, et entre des hommes de rangs, de classes, de comtés différents, la disparition graduelle de patois nombreux ou seulement de deux langues différentes, telles que l'anglo-saxon et le roman, devant une seule et même langue qui se crée et se développe en se répandant, qui doit à sa diffusion sa formation même? Et, de fait, la caractéristique de la vie anglaise au moyen âge, c'est la vie commune de toutes les classes en perpétuel contact et échange d'exemples. — Ajoutons en passant que, là comiae partout, l'imitation s'est surtout propagée de haut en bas (1), à partir de ces cours si brillantes où la conversation était déjà si noble et si courtoise; et c'est à la constitution delà hiérarchie anglaise, c'est au rapprochement de ses échelons superposés, assez distincts pour que le prestige du supérieur existât, pas assez

(1) On peut voir 1 application de cette loi chez les sauvages mêmes. ^^ décrivant les mœurs des sauvages acadiens, Charlevoix (Histoire de ^ nouvelle France) écrit : « Chaque bourgade avait son sagamo (chef), i^* dépendant des autres; mais tous entretenaient entre eux une espèce d* correspondance qui unissait étroitement toute la nation entre elle, n* employaient une bonne partie de la belle saison  se visiter, et à leoij des conseils où l'on traitait des aiTaires générales. » C'est ainsi que l'habitude de causer régulièrement, périodiquement, et de se rendre visite U>ut exprès, est née chez les chefs de tribus et a contribué, en se propagea***' à rassimilaUon réciproque des peuplades voisines.

l'opinion et la conversation. 133

séparés pour décourager l'émulation, qu'il faut demander Texplication de cette assimilation si prompte et si profonde.

Le rôle politique de la conversation n'est pas moindre que son rôle linguistique. Il y a un lien étroit entre le fonctionnement de la conversation et les changements de l'Opinion, d'où dépendent les vicissitudes du Pouvoir. Là où l'Opinion change peu, lentement, reste presque immuable, c'est que les conversalions sont rares, timides, tournant dans un cercle étroit de commérages. Là où l'Opinion est mobile, agitée, où elle passe d'un extrême à l'autre, c'est que les conversations sont fréquentes, hardies, émancipées. Là où rOpinion est faible, c'est que Ton cause sans animation ; là où elle est forte, c'est qu'on discute fort; là où elle est violente, c'est qu'on se passionne en discutant; là où elle est exclusive, exigeante, tyrannique, c'est que les causeurs sont en proie à quelque obsession collective dans le genre de « l'Affaire » ; là où elle est libérale, c'est que les entretiens sont variés, libres, nourris d'idées générales.

Ce lien intime entre l'opinion et la conversation est W, qu'il peut nous permettre de suppléer, dans certains cas, à l'absence de documents sur celle-ci, quand celle-là nous est connue. Nous avons peu de renseignements sur la conversation des âges passés; mais nous en avons quelques-uns sur le point de savoir dans quelle mesure l'opinion a exercé une influence décisive, ici ou là, dans telle nation ou dans telle autre, dans telle ou telle classe, sur les décisions du pouvoir

politique et judiciaire. Nous savons, par exemple, que les gouvernements d'Athènes ont été, bien plus que ceux de Sparte, des gouvernements d'Opinion ;d'oiinous serions en droit de conclure, si nous n'en étions inlTormés d'ailleurs, que les Athéniens étaient bien plus bavards que les Lacédémoniens. Sous Louis XIV, l'opinion de la cour influait beaucoup, beaucoup plus qu'on ne le croit, sur les décisions du monarque, qui la subissait inconsciemment ; Topinion de la ville ne comptait guère, et celle des provinces pas du tout. Cela signifie que l'on causait beaucoup, à la cour, des affaires publiques, peu à la ville, et encore moins dans le reste de la France. Mais, au moment de la Révolution, ces proportions sont renversées, parce que l'exemple de la conversation politique, donné en haut, est peu à peu descendu jusqu'au fond des campagnes.

L'évolution du Pouvoir s'explique donc par l'évolution de l'Opinion, qui s'explique elle-même par l'évolution de la conversation, qui s'explique à son tour par la série de ses sources différentes: enseignements de la famille, école, apprentissage, prédications, discours politiques, livres, journaux. Et la presse périodique s'alimente des informations du monde entier, qui roulent sur tout ce qui se produit d'exceptionnel, de génial, d'inventif, de nouveau. Les journaux sont plus ou moins intéressants, ils sont suggestifs en tel où tel sens, d'après la nature et la couleur des nouveautés qui apparaissent et qu'ils signalent. Et parmi ces innovations dont la presse se

L\jl

nourrit, il faut citer en premier lieu les actes du pouvoir, la série des faits politiques.

De telle sorte que, en fin de compte, les actes mômes du pouvoir, triturés par la Presse, remâchés par la conversation, contribuent pour une large part à la transformation du Pouvoir. Mais le pouvoir aurait beau agir, si ses actes n'étaient divulgués par la presse et commentés par la conversation ; il n'évoluerait pas, il se maintiendrait identique, sauf les modifications, les renforcements ou les affaiblissements qui lui viendraient des innovations d'autres sortes, religieuses et économiques notamment, quand elle seraient généralisées et vulgarisées. Là où le Pouvoir est resté très stable, nous pouvons, en général, être assurés que la conversation a été très timide et très close (1). Donc, pour rendre au Pouvoir sa stabilité de jadis, des époques primitives où Tonne causait pas en dehors du cercle étroit de famille, il faudrait commencer par instituer le mutisme universel. Dans cette hypothèse, le suffrage universel lui-même serait impuissant à rien démolir.

Ce ne sont pas tant les conversations et discussions parlementaires qu'il importe, politiquement, de considé-

(1) Au temps de Bacon, la conversation naissait en Angleterre, et il consacre à ce sujet un court passage de ses Essais de morale et de politiquCy où il y a, non des constatations générales qui nous intéresseraient beaucoup, mais des conseils généraux qui nous intéressent moins. Si nous en jugeons d'après ceux-ci, les conversations anglaises devaient être alors — beaucoup plus que celles du continent, bouleversé par les guerres de religion — d'une exti^ème timidité. « A Tégard de la plaisanterie, dit-il, il y a des choses qui ne doivent jamais en être le sujet : par exemple, U religion^ les affaires d'État, les grands hommes, les per^ tonnes constituées en dignité (les hauts fonctionnaires comme lui...) w, etc.

rer, que les conversations etdiscussions privées. C'estlà que le pouvoir s'élabore, tandis que, dans les Chambres des députés et dans leurs couloirs, le pouvoir s use et souvent se déconsidère. Quand les délibérations des Parlements sont sans écho, que la Presse ne les divulgue pas, elles n'ont presque aucune influence sur la valeur politique d'un homme au pouvoir. Ce qui se passe dans ces lieux fermés n'a trait qu'au déplacement du pouvoir, mais nullement à sa force et à son autorité réelle. Les cafés, les clubs, les salons, les boutiques, les lieux quelconques où Ton cause, sont les vraies fabriques du pouvoir. Ne pas oublier cependant que ces fabriqueslà ne pourraient fonctionner si la matière première qu'elles mettent en œuvre, les habitudes de docilité cl de crédulité créées par la vie de famille, par l'éducation domestique, n'existaient pas. Le pouvoir sort de \^ comme la richesse sort des manufactures et des usines, comme la science sort des laboratoires, des musées el> des bibliothèques, comme la foi sort des écoles de catéchisme et des enseignements maternels, comme la force militaire sort des fonderies de canon et des exercices de caserne.

Supposez les citoyens français enfermés dans des prisons cellulaires et restant livrés à leurs réflexions propres, sans nulle influence réciproque, et allant voter.. . Mais ils ne pourraient pas voter! En fait, ils n'auraient, la plupart d'entre eux du moins, aucune préférence pour Pierre ou pour Paul, pour tel programme ou pour tel autre. Ou bien, s'ils avaient chacun son idée propre, ce serait un beau gâchis électoral.

l'opinion et la conversation. 137

Certes, si un homme d*Élat, un Mirabeau, un Napoléon, pouvait être personnellement connu de tous les Français, il n'aurait pas besoin de la- conversation pour fonder son autorité, et les Français auraient beau être muets> ils n'en seraient pas moins, en grande majorité, fascinés par lui. Mais, comme cela ne se peut, il est nécessaire, dès que retendue de l'État a dépassé les limites d'une petite ville, que les hommes causent entre eux pour créer sur eux le prestige qui doit les régir. — Au fond, les trois quarts du temps, on obéit à un homme parce qu'on le voit obéi par d'autres. Les premiers qui ont, obéi à cet homme ont eu ou ont cru avoir leurs raisons : ils ont eu foi, à cause de son âge avancé, ou de sa naissance illustre, ou de sa force corporelle, ou de son éloquence, ou de son génie, en sa vertu protectrice et directrice. Mais cette foi, qui est née chez eux spontanément, ils l'ont communiquée par leurs propos à ceux qui, après eux| ont eu foi à leur tour. C'est en causant des actes d'un homme qu'on le rend notoire, célèbre, illustre, glorieux; et, une fois parvenu au pouvoir par la gloire, c'est par des entretiens sur ses plans de campagne ou ses décrets, sur ses batailles ou ses actions gouvernementales, qu'on fait grandir ou décroître sa puissance.

Dans la vie économique surtout, la conversation a une importance fondamentale, que les économistes ne semblentpas avoir remarquée. La conversation, échange d'idées — ou plutôt don réciproque ou unilatéral d'idées — n'est-elle pas le préambule de l'échange des services? C'est par la parole d'abord, en causant, que les

hommes d'une môme société se communiquentles unsaux autres leurs besoins, leurs désirs de consommation ou, aussi bien, de production. Il est extrêmement rare que le désir d'acheter un objet nouveau prenne naissanceàsa vue sans que des conversations Taient suggéré. Ce cas se produit quand, par exemple, un navigateur, abordant une île inconnue, se voit entouré de sauvages qui, sans lui parler, puisqu'ils ne connaissent pas plus sa langue qu'il ne connaît la leur, sont éblouis par les verroteries exhibées par lui et les acquièrent en donnant des aliments ou des fourrures. A ces exceptions près, Tinfluence de la conversation est capitale pour la naissance, encore plus pour la propagation des besoins, et sans elle, il n'y aurait jamais de prix fixe et uniforme, condition première de tout commerce un peu développé, de toute industrie un peu prospère.

Les rapports de la conversation avec la psychologie sociale et morale sont évidents au xvii* siècle français ^ mais ce n'est pas seulement là qu'ils sont apparents ^ Horace, dans l'une de ses satires, vante la vie qu'i^ mène à sa maison des champs. Là il reçQÎt souvent à ^ sa table ses amis. « Chaque convive, aCTranchi des lois de l'étiquette, vide à son choix des coupes grandes ou petites. Là s'engage une conversation non sur des voisins pour en médire, ni sur leurs propriétés pour les envier, ni sur le talent de Lépos dans l'art de la danse; mais nous nous entretenons de sujets qui nous intéressent davantage et qu'il est honteux d'ignorer: Est-ce la vertu, sont-ce les richesses qui rendent l'homme heureux? Faut-il, dans ses liaisons, se régler

L OPINION ET LA CONVERSATION

SUT ce qui est utile ou ce qui est honnête? Quelle est la nature du bien? En quoi consiste le souverain bien? Cependant, avec à-propos, Cervius môle à ces graves entretiens quelque conte de bonne femme. » Par là nous voyons que les conversations à la mode parmi les gens distingués du siècle d'Auguste ressemblaient par un trait important à celles des « honnêtes gens » de notre xvii' siècle: elles roulaient aussi sur des généralités morales, quand ce n'était pas sur des jugements littéraires. Seulement, la morale agitée par les contemporains d'Horace, épicuriens teintés de stoïcisme, est une morale individuelle plus que sociale, car c'est à fortifier, à assainir l'individu pris à part, détaché de son groupe, que se sont attachés les sectateurs de Zenon aussi bien que d'Épicure. Au contraire, les questions soulevées par les chrétiens mondains et moralistes du temps de Louis XIV ont trait à la morale sociale avant tout.

M"* de Lafayette écrit à M"* de Sévigné que, pendant un après-dîner, toute sa conversation avec M"' Scarron et l'abbé Testu, et d'autres interlocuteurs, a roulé « sur les personnes qui ont le goût au-dessus et au-dessous de leur esprit ». « Nous nous jetâmes, dit-elle, dans des subtilités où nous n'entendions plus rien, i Quel intérêt, demandera-t-on de nos jours, peut-on trouver à traiter des sujets si vagues? Mais c'est oublier que, à cette époque^ dans les milieux aristocratiques où la sociabilité atteignait son plus haut point d'éclat> rien n'était plus à propos que d'éclaircir, de préciser, de débrouiller dans la mesure

du possible la psychologie sociale, encore innomée. Le XVII® siècle, dans ses conversations entre honnêtes gens, n'a jamais paru se soucier beaucoup de psychologie individuelle. Un roman de Bourget eût fait bûiller M""' de Lafayette et Larochefoucault. Ce qui les intéressait et devait les intéresser bien davantage, c'était Tétude des rapports inler-spiriiuels, et ils faisaient beaucoup d' inier-psychologie sans le savoir. Lisez La Bruyère, lisez les portraits que nous trace des personnages de son temps Bussy-Rabutin, ou tout autre écrivain : il ne s'agit jamais de caractériser un homme par ses rapports avec la nature ou avec soimême, mais uniquement par ses relations sociales avec d'autres hommes, par l'accord ou le désaccord de ses jugements sur le beau avec les leurs (goûl), par son aptitude à leur plaire en disant une anecdote piquante ou écrivant une lettre bien tournée (esprit), etc.

Il est naturel que les hommes en commençant à psychologiser aient fait de la psychologie sociale, et il se comprend aussi qu'ils en aient fait sans le savoir, puisqu'ils ne pouvaient s'en faire une idée précise que par opposition avec la psychologie individuelle.

Celle-ci ne s'est développée au xvii* siècle que par un côté, original du reste et important, le mysticisme. Encore faut-il observer que les états délicieux ou languissants de l'âme, peints de touches si vives dans les lettres spirituelles, de Fénelon et de bien d'autres mystiques du temps, sont sentis par eux comme une sourde et interne conversation avec l'interlocuteur divin, avec l'inefTable consolateur caché dans Fâme.

l'opinion et la conversation. 141

A vrai dire, la vie mystique, sous rancien régime, est quelque peu faite à l'image du « monde ». Dieu y fait des visites à Tâme, il lui parle, elle lui répond. La grrdce, n'est-ce pas la joie et la force que donne une voix aimée qui vous parle en dedans et vous réconforte? Les périodes de sécheresse et de langueur, dont se plaignent les « spirituels », sont les intervalles, parfois très longs, des visites et des conversations de Thôte ineffable.

Une autre branche tout à fait à part de la psychologie sociale, et qui se rattache aussi intimement à rindividuelle, c'est la psychologie sexuelle, à laquelle les auteurs dramatiques et les romanciers se sont consacrés spécialement, et qui joue un rôle d'autant plus envahissant dans les conversations qu'elles sont plus civilisées. Elle n'est pas sans quelque lien avec la psychologie mystique.

La conversation est mère de la politesse. Il en est ainsi même quand la politesse consiste à ne pas causer. Rien ne paraît plus singulier, plus contre nature à un provincial débarqué à Paris, que d'y voir les omnibus pleins de gens qui s'abstiennent avec soin de se parler. Le silence entre inconnus qui se rencontrent paraît naturellement une inconvenance comme le silence entre personnes qui se connaissent est un signe de mésintelligence. Tout paysan bien élevé se fait un devoir de « tenir compagnie » à ceux avec qui il chemine. En réalité, ce n'est pas que le besoin de conversation soit plus fort dans les petites villes ou aux champs que dans les grandes. Au contraire, il semble croître en

raison directe de la densité de population et du degré de civilisation. Mais c'est précisément à cause de son intensité dans les grandes villes qu'on a dû y établir des digues contre le danger d'y être submergé sous le flot des paroles indiscrètes.

Il faut être arrivé à un haut degré d'intimité affectueuse pour pouvoir se permettre, quand on est deux amis ensemble, de garder longtemps le silence. Entre amis qui ne sont pas très intimes, entre indifférents qui se rencontrent dans un salon, la parole étant le seul lien social, dès que cet unique lien vient à se rompre, un grand danger apparaît, le danger de voir se révéler le mensr nge des politesses, Tabsence totale d'un attachement profond en dépit des marques extérieures d'amitié. Ce silence glacial, quand il apparaît, consterne comme un déchirement de voiles pudiques, et on fait tout pour l'éviter. On jette, dans le feu de la conversation qui va s'éteindre, tout ce qui vous vient à l'esprit, ses secrets les plus chers, ce qu'on aurait le plus intérêt à ne pas dire, comme, au moment d'un naufrage, on jette à la mer ses colis les plus précieux pour retarder la submersion. Le silence, au milieu d'une conversation de salon, c'est l'engouffrement du navire au milieu de l'Océan.

De la conversation sont nés les compliments aussi bien que les injures. En causant, les hommes se sont aperçus que leur bonne opinion d'eux-mêmes n'était point partagée par autrui et réciproquement.

L'illusion vaniteuse d'autrui, lorsqu'il s'agissait d'un égal, on pouvait la railler, la combattre durement en

l'opinion et la conversation. 143

injuriant Tadversaire ; encore Texpérience apprenaitelle à éviter les conflits provoqués par ces accès de franchise. Mais quand il s'agissait d'un supérieur, d'un maître, il était prudent de flatter cette chimère. De là les compliments qui, peu à peu, s'atlénuant à la fois et se mutualisant, et se généralisant sous cette forme réciproque, sont devenus le fond de l'urbanité. Ils commencent toujours par être intéressés et ne deviennent désintéressés qu'à la longue. Je me demande si ce que les Hindous ont dit sur la toute-puissance de la Prière ne s'explique pas par le pouvoir enivrant de l'éloge sur des âmes naïves. La Prière, avant toiA, c'est l'éloge hyperbolique. — La nature^ des compli...ents va changeant. En Chine, pour complimenter quelqu'un, on lui dit qu'il a l'air vieux ; chez nous, qu'il a rajeuni. Au moyen âge, c'était faire à un jeune religieux, posant pour les mortifications sanctifiantes, l'éloge le plus délicat, que de lui dire qu'il était maigre et décharné. — Y a-t-il un sens perceptible à l'évolution des compliments comme à celle des insultes? En comparant les invectives des héros d'Homère à celles des journaux diffamateurs, on dirait que le vocabulaire des insulteurs s'est plutôt enrichi que transformé. A tous les défauts physiques, maladies, difformités, qu'on imputait jadis à ses ennemis, sont venus s'ajouter simplement les vices de la civilisation, les dépravations raffinées, les anomalies intellectuelles qu'on leur prête aussi, qu'on leur prodigue. Mais ces injures publiques de la presse comme ses éloges sont chose à part, bien différente des injures et des éloges en

usage dans les relations privées, et ont dû garder quelque chose de leur hyperbolisme primitif. Tout ce qui s'adresse à ce personnage grossier, le public, exige des couleurs criardes et grossières aussi : affiches murales, programmes électoraux, polémiques de presse. Il n'en est pas moins vrai que, comparées aux polémiques entre savants du xvi* siècle, celles de nos journaux les plus violents, conservatoires de l'injure, sont bien édulcorées. Quant aux insultes privées, leur adoucissement a été bien plus rapide encore, elles ont passé de la brutalité homérique à la plus discrète ironie, et, au lieu de porter surtout sur des défauts physiques, elles mettent l'accent de plus en plus sur des insuffisances intellectuelles ou des indélicatesses morales. Ce double progrès est certainement irréversible.

Ces deux mêmes caractères se remarquent dans l'évolution de l'éloge, et avec une égale apparence d'irréversibilité. A coup sûr, aucun monarque, aucun grand homme de nos jours, ne supporterait les éloges extravagants que les Pharaons se faisaient adresser par leurs prêtres, ou que Pindare déversait à flots sur la tête couronnée des athlètes. Le ton des épîtres dédicatoires dans les livres d'il y a deux siècles encore nous fait sourire. Si l'on compare les conversations et les discussions privées à celles du passé, du xviip, du xvii' et du xvi* siècles, dont il nous reste des échantillons, on constate sans peine que la part du compliment direct, comme de l'injure franche, a été en déclinant; ces lourdes pièces se sont divisées et subdivisées en menue monnaie très fine. D'autre part, la nature de ces com-

l'opinion et la conversation. 145

pliments plus voilés n'a pas moins changé que celle de ces aménités déguisées. On a commencé à louer surtout la force physiquedeladivinité(voirlelivredeJob), puis sa sagesse et son intelligence, enfin sa bonté. On ne reviendra pas en arrière. De même, on a commencé à louer surtout la puissance des rois, puis leur habileté, leur génie d'organisation, enfin leur sollicitude pour les peuples. Toutle lyrisme des poètes complimenteurs, à qui s'adressait-il dans les plus hauts temps de la Grèce?Âux athlètes encore plus qu aux artistes. De nos jours, c'est l'inverse, et, malgré l'engouement pour les triomphateurs de vélodromes ou defooi-ball, il n'y a pas à redouter que cet ordre soit interverti. On peut noter cependant que les compliments à l'adresse des femmes ont évolué presque à l'inverse des précédents. On a loué d'abord les vertus des femmes, leur esprit d'ordre et d'économie, leurs talents comme lisserandes^ puis comme musiciennes, avant de louer, au moins publiquement, leur beauté physique; maintenant, quand on les loue, c'est encore plus d'être belles que d'être vertueuses ou même d'avoir de l'esprit, mais l'éloge qu'on fait de leur beauté a eu sa petite évolution spéciale qui se ramène à la tendance générale; après avoirvanté leurs formes plus queleur grâce on vante leur grâce plus que leurs formes. Considérez deux personnes, hommes ou femmes, qui se font une visite de politesse et qui causent ensemble. Elles évitent avec soin les sujets où elles risqueraient d'être divisées d'opinion ; ou, si elles ne peuvent échapper à la nécessité d'y toucher, elles dissimulent le plus possible leur contradiction; elles vont même parfois, le

Tardb. — L'opinion et U foule, 10

plus souvent, jusqu'à faire le sacriOce partiel de leurs idées pour avoir Tair d'être d'accord. La conversation polie peut donc être regardée comme un exercice continu et universel de sociabilité, comme un effort unanime et contagieux pour accorder les esprits et les cœurs, pour effacer ou pallier leurs désharmonies. Les causeurs sont animés d'une bonne volonté évidente de s'harmoniser en tout, et, de fait, ils se suggèrent l'un à l'autre inconsciemment, avec une grande force, des sentiments etdesidées consonnants. Le caractère réciproque de cette suggestion n'est cependant jamais parfait ; d'ordinaire l'action exercée par Tun des interlocuteurs sur l'autre ou sur les autres est prédominante et réduit à peu de chose celle de ceux-ci. Quoiqu'il en soit, il est certain que les usages delà politesse entretenus par les causeries de visites labourent assez profondément le sol où l'unanimité sociale doit fleurir et en sont la préparation indispensable.

La conversation a été le berceau de la critique littéraire (1). Au XVII» siècle, comme on peut le voir par 1 correspondance de Bussy-Rabutin avec son aimabl cousine, longue conversation écrite, les causer! de la société polie avaient trait en grande parti au mérite comparé des livres et des auteurs.

échangeait et on discutait des jugements sur les de niëres tragédies de Racine, un conte de Lafontain

(1) Effet notable, si ron songe surtout à Timportance conquise par \â critique littéraire à notre époque contemporaine où elle juge tout dans le domaine même de la critique philosophique, de la politique, des idées sociales. A

rv7i"^o "\

l'opinion et la conversation. 147

une épître de Boileau, un ouvrage janséniste; et, si Ton regarde de près à tous ces entreliens, on voit qu'ils tendaient toujours à s'accorder, après discussion, en une même manière de voir. II en a été de même en tout temps et quel que fût le sujet dominant des conversations . Spécialement, partout où, dans un certain milieu, on a beaucoup causé littérature, on a travaillé, sans le savoir, à l'élaboration collective d'un art poétique, d'un code littéraire accepté de tous et propre à fournir des jugements tout prêts, toujours d'accord entre eux, sur toutes sortes de productions de l'esprit. Aussi, quand on voit quelque part un auteur formuler une législation esthétique de ce genre, soitÂristote, soit Horace> soit Boileau, on peut être assuré qu'il a été précédé par une longue période de conversation, par une vie de société intense. Soyons donc certains qu'on a beaucoup causé littérairement, avant Aristote et de son temps, dans Athènes et le reste de la Grèce, depuis les sophistes ; qu'on a beaucoup causé de même à Rome depuis les Scipions, età Paris depuis les Précieuses et avant les Précieuses. Li'époque de la Restauration a fini aussi par avoir sa poétique romantique, non moins despotique pour être anonyme. De nos jours, il n'y en a pas encore une qui ^'impose, mais les éléments s'en préparent, et l'on doit i^emarquer que, le domaine de la conversation, même Ultéraire, non pas seulement politique et sociale, s'étant beaucoup étendu par le nombre accru des causeurs, l'élaboration du code en voie de gestation sera plus longue qu'aux époques antérieures, par la raison que, plus la cuve est grande, plus l'a fermentation est prolongée.

Parla discussion comme par rechange des idées, parla concurrence et la guerre comme par le travail, nous collaborons tous et toujours à une harmonie supérieure de pensées, de paroles et d'actes, à un équilibre stable de jugements formulés en dogmes littéraires, artistiques, scientifiques, philosophiques, religieux, ou à un équilibre stable d'actions sous forme de lois et de principes moraux. La logique sociale opère, en effet, dans tous les discours et tous les actes des hommes et aboutit nécessairement à ses Ans.

Bien loin après la conversation, et bien au-dessous, se place la correspondance épistolaire, comme facteur de l'opinion. Mais ce second sujet, lié par le lien le plus étroit à celui qui précède, ne nous retiendra pas longtemps. L'échange des lettres est une causerie à distance, une causerie continuée malgré Tabsence. Par suite, les causes qui favorisent la conversation, — accroissement des loisirs, unification du langage, diffusion des connaissances communes, égalisation des rangs, etc., — contribuent aussi à rendre plus active la correçpondance, mais à la condition qu'elles se rencontrent avec des causes plus spéciales d*où celleci dépend. Ce sont : la facilité des voyages qui rendent plus fréquents les cas d'absence, la vulgarisation de l'art d'écrire, et le bon fonctionnement du service des postes.

l'opinion et la conversation. 149

On pourrait croire à première vue, que les voyages, en mullipliant les lettres, devraient raréfier les entretiens. Mais la vérité manifeste est que les pays où Ton voyage le plus sont ceux à la fois où Ton cause le plus et où Ton s'écrit le plus. C'est ainsi que le développement des chemins de fer, au lieu d'entraver les progrès de la carrosserie, l'a stimulée. Si les habitudes nomades de nos contemporains interrompent trop souvent, entre vieux amis, entre compatriotes d'une môme ville « ces doux babils du crépuscule » Unes sub nociem susarri^ qui, comme dit Horace, « se répétaient à l'heure accoutumée », elles permettent à un nombre toujours croissant d'étrangers de se voir et de se parler en des entrevues plus instructives, sinon aussi délicieuses. La curiosité a gagné encore plus que l'intimité n'a perdu, et, si sensible que je sois à cette perte, je m'y résigne en pensant qu'elle ne saurait être que transitoire. Ne peut-on pas poser en principe, — très propre à éclairer notre sujet — que les correspondances écrites, les conversations et les voyages, sont en rapport de liaison étroite, de telle sorte que, si l'on vient à découvrir chez un peuple, à un certain moment, la progression de l'un de ces trois termes, par exemple des voyages, on soit en droit de conclure à la progression des deux autres, et inversement? Les temps où l'on a été le plus épistolier (j'entends avant l'avènement récent du journalisme, qui a un peu changé les choses à cet égard, comme nous le verrons) sont aussi ceux où l'on a le plus voyagé et le plus causé. Telle a été l'époque de Pline le Jeune. Tel a été aussi notre xvi* siècle.

« Le xvi* siècle, dit un historien, est avant tout un siècle d'épisioliers. Le nombre des lettres politiques, de rois, ministres, capitaines et ambassadeurs, conservées dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale, est incalculable. Il y figure aussi bien des correspondances religieuses et intimes (1) ». En Espagne, si Ton compare ce pays aux autres nations occidentales de TEurope, on écrit peu. C'est partout et toujours dans les couches de la nation les plus voyageuses que le feu de la conversation s'est allumé et que l'on a éprouvé le besoin de s'écrire: en Grèce, parmi les rhéteurs, les sophistes, marchands ambulants de sagesse, au sein d'un peuple maritime d'ailleurs et instable; à Rome, dans l'aristocratie si volontiers nomade et touriste ; au moyen âge, dans les rangs de l'Université et de l'Église, où moines prêcheurs, évêques, légats, abbés et abbesses même (abbesses surtout) se déplaçaient si facilement et voyageaient si loin, eu égard au reste de la population. Les premières postes ont commencé par être un privilège universitaire et ecclésiastique, ou plutôt, pour remonter plus haut, royal d'abord.

De cette institution importante, je ne dirai qu'un mot

(1) Alors apparaît toute la hiérarchie des formules de politesse et le cérémonial cpistolaire. A un supérieur on dit Monseigneur^ à un égal. Monsieur. On débute par : « à votre bonne grâce je me recommande » en écrivant à un grand personnage. On finit par : a suppliant Nolre-Seigncur vous donner en parfaite santé et longue vie •. Les degrés sont marqués par les mots précédant la signature : «Votre bon serviteur, votre obéissant serviteur, votre humble serviteui* » (Décrue de Stoulz). Ajoutons que les lettres, au xvi* siècle, sont, comme les conversations dont elles nous donnent une image exacte, dépourvues de réserve et de goût, indiscrètes, indécentes et indélicates au dernier point. Le siècle suivant répandra le sentiment des nuances.

l'opinion et la conversation. 151

pour faire remarquer que son développement se conforme à la loi de la propagation des exemples de haut en bas. Les rois d'abord et les papes, les princes ensuite et les prélats, ont eu leurs courriers particuliers avant que les simples seigneurs, puis leurs vassaux, puis, successivement, toutes les couches de la nation jusqu'à la dernière, aient cédé à la tentation de s'écrire aussi. Quand, par son édit du 19 juin 1494, Louis XI organisa les Postes^ les courriers ne portaient que des lettres du monarque, mais <k de spécialement royal qu'il était, dit M. du Camp, ce service ne tarde pas à devenir administratif, sous l'expresse réserve que les lettres avaient été lues et ne contenaient rien qui pût porter préjudice à l'autorité royale ». Louis XI sentait très bien l'action puissante que la correspondance des particuliers allait exercer sur l'opinion naissante. Pour la première fois sous Richelieu, ce qui montre bien leur progression numérique, les lettres sont soumises à un tarif régulier (1627) (1). « On peut facilement se rendre compte de l'accroissement extraordinaire que prit ce service en France pendant le xviii* siècle, en comparant le prix des baux successifs de la ferme. » lia augmenté de deux millions et demi en 1700 à dix millions en 1777, il a quadruplé. De nos jours, la statistique des postes permet de

(1) Cependant les lettres privées — car, plus haut, à propos du zvi« siècle, il B*agi8sait de correspondances d'un inUSrêt politique — ont dô rester fort peu nombreuses jusqu'au milieu du xvn« siècle, si Ton en jugpe par un passage des Mémoires de M^i* de Montpensier, cilé par Rœderer. EHe dit de la princesse de Parthénie (M^e de Sablé) : « Cest de son temps que récriture a été mise en usage. On n'écrivait que les contrats de mariage; de lettres, on iCen entendait pas parler.,, »

chiffrer Taugmentation rapide et continue du nombre

des lettres dans les divers États ( 1 ), et de mesurer ainsi la hausse inégale, mais partout régulière, du besoin

général auquel elles répondent. Elle est bien propre à nous instruire ainsi sur les degrés inégaux et les progrès de la sociabilité.

Mais cette même statistique est aussi un bon spécimen de ce qu'il y a toujours de qualités cachées sous les quantités sociales dont la statistique en général est la mesure approximative (2). En effet, rien de plus semblable extérieurement que les lettres, dans un même temp"* et un même pays, et il semble que la condition d'un^oés homogènes pour les calculs du statisticien ne saurait être mieux remplie. Les lettres ont à peu près même format, même mode d'enveloppe et de clôture, même espèce de suscription. Elles sont maintenant couvertes de timbres-postes idetitîques. La statistique criminelle et civile est bien loin, certes, de nombrer des unités à ce point similaires. Mais décachetez les lettres, que de différences caractéristiques, profondes et substantielles, malgré la constance des formules sacramentelles du commencement et de la fin ! Additionner ces choses si hétérogènes, c'est donc peu de chose. On sait leur nombre, on ne sait pas même leur

(1) En France, par exemple, de 1830 A 1893, le nombre de lettres a grandi d'année en année, régaliérement (sauf en 1848 et 1870), de 63 mUlions de lettres A 773 millions. De 1858 A 1892, le nombre des dépèches télégraphiques s'est élevé de 32 A 463 millions, en chiffres ronds.

(2) Si c'était le lieu, je montrerais qu'il n'y a pas moins de qualitatif dissimulé sous les quantités physiques mesurées par des procédés scientifiques, analogues au fond A la statistique et non moins spécieux qu'elle, quoique d'apparence plus solide.

L*OPINION ET LA CONVERSATION. 153

longueur. Il serait curieux cependant de savoir, au moins, si, à mesure qu'elles deviennent plus nombreuses, elles ne deviendraient pas plus courtes, ce qui semble probable, et plus sèches aussi. Et, s'il existait une statistique des conversations (1), qui serait toutaussi légitime, on aimerait à être informé pareillement de leur durée, qui pourrait bien être, dans notre siècle affairé, en raison inverse de leur fréquence. Les villes où il pleut le plus, où il tombe le plus d'eau du ciel, — qu'on me pardonne ce rapprochement — sont assez souvent celles où il pleut le moins souvent. Il serait surtout intéressant de connaître les transformations intimes de la-«»ubstance des lettres aussi bien que des conversa tioi>é, et la statistique ne nous offre ici aucune induction.

A cet égard, il n'est pas douteux que l'avènement du journalisme a imprimé aux transformations épistolaires une impulsion décisive. La Presse, qui a activé et nourri la conversation de tant de stimulants et d'aliments nouveaux, a au contraire tari beaucoup de sources de la correspondance détournées à son profit. Il est évident que si, en mars 1658, il y avait eu en France des gazettes quotidiennes aussi informées, aussi régulièrement expédiées en province, que le sont nos journaux, Olivier Patru n'aurait pas pris la peine, lui si occupé, d'écrire à son ami d'Ablaincourt une longue lettre où il lui donne tant de détails — qu'on

(1) Elle serait possible si chacun de nous tenait régulièrement un journal intime analogue à celui des Concourt. Jusqu'ici on n'enregistre, en fait de conversations, que le nombre des séances de Congrès ou de Sociétés savantes, et la statistique, de ce chef, atteste une progression constante.

trouverait à présent dans la première feuille venue — sur la visite de Christine de Suède à l'Académie française. Un grand service inaperçu que nous rendent les journaux est de nous dispenser d'écrire à nos amis une foule de nouvelles intéressantes (1) sur les événements du jour, qui remplissaient les lettres des siècles passés.

Dira-t-on que la presse, en délivrant et débarrassant les correspondances privées de cet encombrement de chroniques, a rendu à la littérature épistolaire le service de la pousser dans sa vraie voie, étroite mais profonde, toute psychologique et cordiale? Je crains que ce ne fût une illusion de le penser. Le caractère de plus en plus urbain de notre civilisation a cet efiTet que le nombre de nos amis et connaissances ne cessant de s'accroître pendant que leur degré d'intimité diminue, ce que nous avons à dire ou à écrire s'adresse de moins en moins à des individus isolés, et de plus en plus à des groupes et toujours plus nombreux. Notre véritable interlocuteur, notre véritable correspondant, c'est, chaque jour davantage, le Public (2).

(1) Les journalistes ont eu de très bonne heure conscience de ce genre d'utilité. Renaudot, en tète du recueil de sa Gazette en 1631, parle du « soulagement qu*elles (les gazettes) apportent à ceux qui écrivent à leurs amis, auxquels ils étaient auparavant obligés, pour contenter leur curiosité, de décrire laborieusement des nouvelles le plus souvent inventées à plaisir et fondées sur Tincertitude d*un simple ouy-dire. » Ce soQbtgement n'était encore que bien partiel à cette époque comme nous le voyons par la lettre de Patru que nous venons de citer.

(2^ Le besoin de s'adresser au public est assez récent. Même les rois d'ancien régime ne s'adressaient jamais au public : ils s'adressaient à des corps, le Parlement, le clergé, jamais à la nation prise en masse; à plus forte raison, les particuliers.

l'opinion et la convebsatiom. 155

Il n'est donc pas surprenant que les lettres de faire part imprimées (1), les annoncés et réclames par la voie des journaux, aillent en progressant beaucoup plus vite que nos lettres privées. Peut-être même avonsnous le droit de regarder comme probable que, parmi celles-ci, les lettres familières, les lettres-causeries, 'qu'il faut naturellement mettre à part des lettres d'affaires, vont en diminuant de nombre, et encore plus de longueur, si l'on en juge par l'exlraordinaire degré de simplification et d'abréviation auquel les lettres d'amour elles-mêmes sont parvenues dans la € correspondance personnelle > decertains journaux (2). Le laconisme utilitaire des télégrammes et des conversations téléphoniques, qui vont empiétant sur le domaine de la correspondance, déleint sur le style des lettres les plus intimes. Envahie par la presse d'un côté, par le télégraphe et le téléphone de l'autre, rongée par ses deux bouts à la fois, si la correspondance vit encore et même, d'après la statistique des Postes, donne des signes illusoires de prospérité, cela ne peut tenir qu'à la multiplication des lettres d'affaires.

(1) Les lettroi de faire part de naissance, de mariage, de mort ont déchargé !■ correspondance privée d'un de ses st^ets les plus abondants d'autrefois. On voit, par exemple, dans un volume de la correspondance de Voltaire, une enfilade de lettres consacrées i annoncer aux amis de yl"' du Chatelet, avec d'ingénieuses et laborieuses variantes de style, la aaissancc de l'enfanl dont elle venait d'accoucher.

(3) Ce qui va s'abrÉgeaul et se simplitiant incontestablement dans les lettres de tout genre, c'est leur cérémonial. Que l'on compare le o votre dévoué ■ d'A présent aux formules Anales du xvi> et du xvii* siècles. La transformation des formes sacramentelles de la conversation dans ce même sens n'est pas douteuse, mais, comme elles n'ont guère laissé de trace durable, il est plus Tacite d'étudier ce progrès ou cette régression dans la correspondance du passé et du présent.

La lettre familière, personnelle, développée, a été tuée par le journal, et cela se comprend, puisqu'il en est l'équivalent supérieur, ou plutôt le prolongement etTamplification, l'universel rayonnement. Le journal, en effet, n'a pas les mêmes origines que le livre. Le livre procède du discours j du monologue et, avant tout, du poème, du chant. Le livre de poésie a précédé le livre de prose; le livre sacré, le livre profane. L'origine du livre est lyrique et religieuse. Mais l'origine du journal est laïque et familière. Il procède de la lettre privée, qui procède elle-même de la causerie. Aussi les journaux ont-ils commencé par être des lettres privées adressées à des personnages et copiées à un certain nombre d'exemplaires. «Avant le journalisme imprimé, public (1), plus ou moins toléré ou même plus ou moins utilisé par les gouvernements, il y eut longtemps en Europe un journalisme manuscrit souvent clandestin », qui persista ou se survécut jusqu'au XVIII « siècle par les lettres de Grimm ou les mémoires de Bachaumont.

Les épîtres de saint Paul, les lettres des missionnaires, sont de vrais journaux. Si saint Paul avait eu à sa disposition une Semaine religieuse quelconque, ce sont des articles qu'il eût écrits.

En somme, le journal est une lettre publique, une conversation publique, qui, procédant de la lettre privée, de la conversation privée, devient leur grande régulatrice et leur nourriture la plus abondante, uni-

(1) Le Journalisme, par Eugène Dubief. Hachette, 1892.

'7,.:f .■• ; *'^?7/:'7TSF ■-'/■"• /"» -'•;*^'--. *■. 1»

l'opinion et la conversation. 157

forme pour tous dans le monde entier, changeant pour tous profondément d'un jour à l'autre. Il a commencé par n'être qu'un écho prolongé des causeries et des correspondances, il a fini par en être la source presque unique. Les Correspondances, il en vit encore, il en vit plus que jamais, et surtout sous la forme la plus concentrée et la plus moderne qu'elles affectent, la dépêche télégraphique. D'un télégramme privé adressé à son directeur^ il fait une nouvelle à sensation d*une actualité intense, qui va instantanément, dans toutes les grandes villes d'un continent, soulever des foules; et de ces foules dispersées, se touchant à distance intimement, par la conscience qu'il leur donne de leur simultanéité, de leur mutuelle action née de la sienne, il va faire une seule foule immense, abstraite et souveraine, qu'il baptisera l'Opinion. Il a achevé de la sorte le long travail séculaire que la conversation avait commencé, que la correspondance avait prolongé, mais qui restait toujours à l'état d'ébauche éparse et disjointe, le travail de fusion des opinions personnelles en opinions locales, de celles-ci en opinion nationale et en opinion mondiale, l'unification grandiose de TEsprit public. — Je dis de l'Esprit public, je ne dis pas, il est vrai, des Esprits nationaux, iradiiionnels, qui restent distincts en leur fond sous la double invasion de cet internationalisme rationnel, plus sérieux, dont le premier n'est souvent que le retentissement et le résonnateur populaire. — Pouvoir énorme, malgré tout et qui ne saurait aller qu'en grandissant. Car le besoin de s'accorder avec le public

dont on fait partie, de penser et d'agir dans le sens de Topinion, devient d'autant plus fort et plus irrésistible que le public est plus nombreux, que Topinion est plus imposante, et que ce besoin lui-même a été plus souvent satisfait. 11 ne faut donc pas s'étonner de voir nos contemporains si fléchissants sous le vent de Topinion qui passe, ni conclure de là, nécessairement, que les caractères se sont affaiblis. Quand les peupliers et les chênes sont abattus par l'orage, ce n'est pas qu'ils soient devenus plus faibles, mais c'est que le vent est devenu plus fort.

Jusqu'à nos jours, pendant toute la durée de cette crise d'individualisme qui, depuis le dernier siècle, a sévi partout, en politique et en économie politique comme en morale et en droit, comme en religion même, le délit passait pour ce qu'il y avait de plus essentiellement individuel au monde ; et, parmi les criminalistes, la notion du délit indivis, pour ainsi dire, s'était perdue, comme aussi bien, parmi les théologiens euxmêmes, l'idée du péché collectif, sinon tout à fait celle <lu péché héréditaire. Quand les attentats de conspi- Tateurs, quand les exploits d'une bande de brigands forçaient à reconnaître l'existence de crimes commis collectivement, on se hâtait de résoudre cette nébuleuse

(1) Je crois devoir réimprimer ici, comme utile complément des études précédentes, cette étude qui a déjà paru (en décembre 1893) dans la -ilevne des Deux-Mondes, puis dans mes Essais et Mélanges (Storck et ^lasson, 1895)» Dès avant ces dernières dates je m'étais occupé de la psy • <:hologie des foules. Je me permets de renvoyer le lecteur curieux de ce ^cnre de littérature à ma Philosophie pénale (Storck et Masson, 1890), «chapitre intitulé Le crime, p. 323 et s., et à mon rapport sur les crimes ^es foules, présenté et discuté au Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles en août 1893, reproduits ensuite dans EsssUs et MéUngea,

criminelle en délits individuels distincts dont elle était réputée n*être que la somme. Mais à présent la réaction sociologique ou socialiste contre cette grande illusion égocentrique doit naturellement ramener l'attention sur le côté social des actes que l'individu s'attribue à tort. Aussi s'est-on occupé avec curiosité de la criminalité des sectes — au sujet de laquelle rien n'égale en profondeur ou en intensité les travaux de Taine sur la psychologie des Jacobins — et, plus récemment, de la criminalité des foules. Ce sont là deux espèces, très différentes d'un même genre, le délit de groupe; et il ne sera pas inutile ni inopportun de les étudier ensemble.

La difficulté n'est pas de trouver des crimes collectifs, mais de découvrir des crimes qui ne le soient pas, qui n'impliquent à aucun degré la complicité du milieu. Cest au point qu*on pourrait se demander s'il y a des crimes vraiment individuels, de même qu'on s*est demandé s'il y a des œuvres de génie qui ne soient pas une œuvre collective. Analysez l'état du malfaiteur le plus farouche et le plus solitaire, au moment de son action ; ou aussi bien Tétat d'âme de l'inventeur le plus sauvage, à l'heure de sa découverte ; et retranchez-en tout ce quit dans la formation de cet état fiévreux, revient à des influences d'éducation, de camaraderie, d^apprentissage, d'accidents biographiques; qu'en restera-t-il? Bien peu de chose ; quelque chose pourtant, et quelque

? d'essentiel, qui n'a nul besoin de s'isoler pour oi. Au contraire, ce je ne sais quoi, qui est tout individuel, a besoin de se mêler au dehors pour Ire conscience de lui-môme et se fortifier ; il se •it de ce qui l'altère. C'est par de multiples actions on tact avec les personnes étrangères qu'il se •ie en se les appropriant, dans la mesure très ble où il lui est donné de se les approprier plutôt le s'assimiler à quelqu'une d'entre elles. Du reste, 2 en s'asservissant il demeure soi le plus souvent servitude est sienne. Par où l'on voit que Roustournait le dos à la réalité quand^ pour réaliser le haut point possible d'autonomie individuelle, il lit nécessaire un régime de solitude prolongée is la première enfance, — de solitude incomplète eurSy de solitude à deux, du Maître et du Disciple, i fait hypnotisante pour ce dernier. Son Emile est rsonnification môme et la réfutation par l'absurde ndividualisme propre à son temps. Si la solitude 'éconde et môme seule vraiment féconde, c'est le alterne avec une vie intense de relations, d'expées et de lectures, dont elle est la méditation, dgré tout, il est permis d'appeler individuels les es, comme en général les actes quelconques, exé- » par une seule personne en vertu d'influences es, lointaines et confuses d'autrui, d'un autrui Ini et indéterminé ; et on peut réserver l'épithète ollectifs aux actes produits par la collaboration édiate et directe d'un nombre limité et précis de cécutants.

fARDE. — L'opinion et la foule, 11

Certainement, il y a, en ce sens, des œuvres de génie individuelles; ou plutôt en ce sens, il n'y a rien que d'individuel en fait de génie. Car, chose remarquable, tandis que, moralement, les collectivités sont susceptibles des deux excès contraires, de l'extrême criminalité ou môme parfois de l'extrême héroïsme, il n'en est pas de même intellectuellement ; et, s'il leur appartient de descendre à des profondeurs de folies ou d'imbécillité inconnues à l'individu pris à part, il leur est interdit de s'élever au déploiement suprême de l'intelligence et de l'imagination créatrice. Elles peuvent,dans Tordre moral, choir très bas ou monter très haut; dans l'ordre intellectuel, elles ne peuvent que tomber très bas. S'il y a des forfaits collectifs, dont l'individu seul serait incapable, assassinats et pillages par bandes armées, incendies révolutionnaires, septembrisades, Saint-Barthélémy, épidémies de vénalités, etc., il y a aussi des héroîsmes collectifs où l'individu s'élève au-dessus de lui-même, charges de cuirassiers légendaires, révoltes patriotitiques, épidémies de martyres, nuit du 4 août, etc. MaiSt aux démences et aux idioties collectives, dont nous citerons des exemples, y a-t-il des actes de génie collectifs qu'on puisse opposer?

Non. On ne peut répondre oui qu'en adoptant sans preuves l'hypothèse banale et gratuite suivant laquelle les langues et les religions, œuvres géniales à coup sûr» auraient été la création spontanée et inconsciente des masses,. et, qui plus est, non des masses organisées, m^^^ des multitudes incohérentes. Ce n'est pas le lieu de di^ cuter cette solution trop commode d'un problèiBe

•f-'-l^lf^.'

)ital. Laissons de côté ce qui s'est passé dans la prétoire. Depuis les temps historiques quelle est Tinition, la découverte, l'initiative vraie, qui soit due :et être impersonnel, la foule? Dira-t-on : les révoions? Pas même. Ce que les révolutions ont eu de rement destructeur, la foule peut le revendiquer, en •lie du moins, mais qu'est-ce qu'elles ont fondé et llement trouvé qui n'ait été conçu et prémédité avant après elles par des hommes supérieurs, tels que Iher, Rousseau, Voltaire, Napoléon? Qu'on me cite B armée, la mieux composée soit-elle, d'où ait jailli >nlanément un plan de campagne admirable, voire ssable; qu'on me cite même un conseil de guerre, i pour la conception, je ne dis pas pour la discussion, me manœuvre militaire, ait valu le cerveau du plus idiocre général en chef. A-t-on jamais vu un chefcuvre de l'art, en peinture, en sculpture, en archiîlure aussi et en épopée, imaginé et exécuté par ispiration collective de dix, de cent poètes ou artistes? i a rêvé cela de V Iliade, à une certaine époque de iuvaise métaphysique: on en rit maintenant. Tout qui est génial est individuel, môme en fait de crime. n'est jamais une foule criminelle, ni une association malfaiteurs, qui invente un nouveau procédé d'assaslat ou de vol; c'est une suite d'assassins ou de voleurs génie qui ont élevé l'art de tuer ou de piller le proain à son point de perfectionnement actuel.

\ quoi tient le contraste sfgnalé ? Pourquoi le grand ploiement de l'intelligence est-il refusé aux groupes ^iaux, tandis que le grand et puissant déploiement de

la volonté, de la vertu même, leur est accessible? C est que l'acte de vertu le plus héroïque est quelque chose de très simple en soi, et ne diffère de l'acte de moralité ordinaire que par le degré ; or, précisément, la puissance d'unisson qui est dans les rassemblements humains, où les émotions et les opinions se renforcent rapidement par leur contact multipliant, est, par excellence, outrancière. Mais l'œuvre de génie ou de talent est toujours compliquée, et diffère en nature, non en degré seulement, d'un acte d'intelligence vulgaire. 11 ne s'agit plus, comme ici, de percevoir et de se souvenir pêle-mêle, conformément à un type connu, mais : de faire avec des perceptions et des images connues des combinaisons nouvelles. Or, à première vue, il semble bien que dix, cent, mille têtes réunies soient plus aptes qu'une seule à embrasser tous les côtés d*une question complexe ; etc*estlà une illusion aussi persistante, aussi séduisante queprofonde. De tous temps les peuples naïvement imbus de ce préjugé ont, dans leurs jours troublés, attendu d'assemblées religieuses ou politiques le soulagement de leurs maux. Au moyen âge les conciles; dans l'ère moderne, les états généraux, les parlements; voilà les panacées réclamées parles multitudes malades. La superstition du jury est née d'une erreur pareille, toujours trompée et toujours renaissante. En réalité, ce ne sont jamais de simples réunions de personnes, ce sont plutôt des corporations, telles que certains grands ordres religieux ou certaines enrégimentations civiles ou militaires, qui ont répondu, parfois, aux besoins des peuples ; encore doit-on observer que, soms leur forme

Page 1