LA CONVERSATION
Nous venons de jeter un premier coup d'œil, épars et rapide, sur notre sujet pour donner une idée de sa complexité. Nous nous sommes surtout attaché, après avoir défini l'opinion, à montrer ses rapports avec la presse. Mais la presse n'est qu'une des causes de l'opinion, et l'une des plus récentes. Si nous l'avons étudiée tout d'abord, c'est qu'elle est la plus en vue. Mais il convient d'étudier maintenant, et avec plus d'étendue, car c'est un domaine inexploré, le facteur de l'opinion que nous avons déjà reconnu être le plus continu et
le plus universel, sa petite source invisible qui coule en tout temps et en tout lieu d'un flot inégal : la conversation. D'abord la conversation d'une élite. Dans une lettre de Diderot à Necker, en 1775, je trouve cette définition très juste: « L'opinion, ce mobile dont nous connaissons toute la force pour le bien et pour le mal, n'est, à son origine, que l'effet d'un petit nombre d'hommes qui parlent après avoir pensé, et qui forment sans cesse, en différents points de la société, des centres d'instruction d'où les erreurs et les vérités raisonnées gagnent de proche en proche jusqu'aux derniers confins de la cité où elles s'établissent comme des articles de foi. » Si on ne causait pas, les journaux auraient beau paraître — et on ne conçoit pas dans cette hypothèse leur publication — ils n'exerceraient sur les esprits aucune action durable et profonde, ils seraient comme une corde vibrante sans table d'harmonie ; au contraire, à défaut de journaux et même de discours, la conversation, si, sans ces aliments, elle parvenait à progresser, ce qui est difficile à concevoir aussi, pourrait, à la longue, suppléer dans une certaine mesure le rôle social de la tribune et de la presse comme formatrice de l'opinion.
Par conversation, j'entends tout dialogue sans utilité directe et immédiate, où l'on parle surtout pour parler, par plaisir, par jeu, par politesse. Cette définition exclut de notre sujet et les interrogatoires judiciaires et les pourparlers diplomatiques ou commerciaux et les conciles, et même les congrès scientifiques, bien qu'ils abondent en bavardages superflus. Elle
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n'exclut pas le flirt mondain ni en général les causeries amoureuses, malgré la transparence fréquente de leur but qui ne les empêche pas d'être plaisantes par elles-mêmes. Elle comprend d'ailleurs tous les entretiens de luxe entre barbares même et entre sauvages. Si je ne m'occupais que de la conversation polie et cultivée comme un art spécial, je ne devrais guère la faire remonter plus haut, du moins depuis l'antiquité classique, que le xv^ siècle en Italie, le xvi^ ou le xvii' siècle en France, puis en Angleterre, le xviii^ en Allemagne. Mais, bien longtemps avant l'épanouissement de cette fleur esthétique des civilisations, ses premiers boutons ont commencé à se montrer sur l'arbre des langues ; et pour être moins féconds que les causeries d'une élite en résultats visibles, les entretiens terre à terre des primitifs ne laissent pas d'avoir leur grande importance sociale. Jamais, sauf en duel, on n'observe quelqu'un avec toute la force d'attention dont on est capable qu'à la condition de causer avec lui. C'est là le plus constant, le plus important effet, et le moins remarqué de la conversation. Elle marque l'apogée deVatiention spontanée que (1) les hommes se prêtent réciproquement et par laquelle ils s'entre-pénètrent avec infiniment plus de profondeur qu'en aucun rapport social. En les faisant s'aboucher elle les fait se communiquer par une action aussi irrésistible qu'inconsciente. Elle est, par suite, l'agent le plus puissant de l'imitation, de la propa-
(1) On connaît les claires et profondes études de M. Ribot sur « l'attention spontanée » dont il a montré l'importance.
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galion des sentiments, des idées, des modes d'action. Un discours entraînant et applaudi est souvent moins suggestif, parce qu'il avoue l'intention de l'être. Les interlocuteurs agissent les uns sur (1) les autres, de très près, par le timbre de voix, le regard, la physionomie, les passes magnétiques des gestes, et non pas seulement par le langage. On dit avec raison d'un bon causeur qu'il est un charmeur dans le sens magique du mot. Les conversations téléphoniques, où font défaut la plupart de ces éléments d'intérêt, ont pour caractéristique d'être ennuyeuses quand elles ne sont pas purement utilitaires.
Esquissons le plus brièvement possible la psychologie ou plutôt, et pour ainsi parler, la sociologie de la conversation. Quelles sont ses variétés? Quelles ont été ses phases successives, son histoire, son évolution? Quelles sont ses causes et quels sont ses effets? Quels sont ses rapports avec la paix sociale, avec l'amour, avec les transformations de la langue, des mœurs, des littératures? Chacun de ces aspects d'un sujet si vaste demanderait un volume. Mais nous ne pouvons avoir la prétention de l'épuiser.
(1) Les despotes le savent bien. Aussi surveillent-ils avec un soin méfiant les entretiens de leurs sujets et les empêchent-ils le plus possible de causer entre eux. Les maîtresses de maison autoritaires n'aiment pas voir leurs domestiques causer avec des domestiques étrangers, car elles savent que c'est ainsi qu'ils « se montent la tête ». Dès le temps de Caton l'Ancien, les dames romaines se réunissaient pour babiller, et le farouche censeur voit de mauvais œil ces petits cercles féminins, ces ébauches de ^alons féministes. Dans ses conseils à son intendant, il lui dit, à propos de la femme de celui-ci : « Qu'elle te craigne, qu'elle n'aime pas trop le luxe, qu'elle voie le moins possible ses voisines ou d'autres femmes. »
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Les conversations diiïèi^nt beaucoup d'après la nature des causeurs, leur degré de culture, leur situation sociale, leur origine rurale ou urbaine, leurs habitudes professionnelles, leur religion. Elles diffèrent comme sujets traités, comme ton, comme cérémonial, comme rapidité d'élocution, comme durée. On a mesuré la vitesse moyenne de la marche des piétons dans les diverses capitales du monde, et les statistiques qu'on en a publiées ont montré Tassez grande inégalité de ces vitesses, ainsi que la constance de chacune d'elles. Je me persuade que, si on le jugeait à propos, on pourrait mesurer aussi bien la rapidité d'élocution propre à chaque ville et qu'on la trouverait très inégale d'une ville à l'autre, ainsi que d'un sexe à l'autre. Il semble que, à mesure que Ton se civilise davantage, on marche et on parle plus vite. Dans son Voyarje au Japon, M. Bellessort note « la lenteur des conversations japonaises, les hochements de tète, les corps immobiles agenouillés autour d'un brasero ». Tous les voyageurs ont remarqué aussi le parler lent des Arabes et d'autres peuples primitifs. L'avenir est-il aux peuples de parler lent ou de parler rapide? De parler rapide, probablement, mais il vaudrait la peine, je crois, de traiter avec une précision numérique ce côté de notre sujet, dont l'étude ressortirait à une sorte de psycho-physique sociale. Les éléments, pour le moment, en font défaut.
La conversation est d'un tout autre ton, d'une toute outre rapidité môme, entre inférieur et supérieur ou entre égaux — entre parents ou entre étrangers —
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entre personnes du même sexe ou entre hommes et femmes. Les conversations de petite ville entre concitoyens qui sont liés les uns aux autres par des amitiés héréditaires, sont et doivent être bien différentes des conversations de grande ville entre gens instruits qui se connaissent très peu. Les uns comme les autres parlent de ce qu'il y a de plus connu et de plus commun entre eux en fait d'idées. Seulement, ce qu'il y a de commun à cet égard entre les derniers leur est commun aussi, puisqu'ils ne se connaissent par personnellement, avec une foule d'autres personnes : de là leur penchant à causer de sujets généraux, à discuter les idées d'un intérêt général. Mais les premiers n'ont pas d'idées qui leur soient plus communes et en même temps plus connues que les particularités de la vie et du caractère des autres personnes de leur connaissance : de là leur propension au commérage et à la médisance. Si Ton médit moins dans les cercles cultivés des capitales, ce n'est pas que la méchanceté ou la malignité y soit moindre ; mais elle trouve moins à sa portée sa matière première, à moins qu'elle ne s'exerce, ce qu'elle fait souvent, sur les personnages politiques en vue ou sur les célébrités théâtrales. Ces potins publics ne sont, d'ailleurs, supérieurs aux potins privés, dont ils tiennent lieu, qu'en ce qu'ils intéressent, par malheur, un plus grand nombre de gens.
Laissant de côté beaucoup de distinctions secondaires, distinguons avant tout la conversation-lutte et la conversation-échani^e, la discussion cl Li .:...lLielle
information. Il n'est pas douteux, comme nous le verrons, que la seconde va se développant au détriment de la première. Il en est de même au cours de la vie de l'individu qui, porté à discuter comme à se battre pendant son adolescence et sa jeunesse, évite la contradiction et recherche l'accord des pensées en avançant en Age.
Distinsuons aussi la conversation obligatoire, — cérémonial réglé et rituel, — et la conversation tacultative. Celle-ci n'a généralement lieu qu'entre éffaux, et l'égalité des hommes favorise ses progrès, autant qu'elle contribue à rétrécir le domaine de l'autre. Il n'est rien de plus grotesque, si on ne l'explique historiquement, que l'obligation imposée par des décrets aux fonctionnaires, par les convenances aux particuliers, de se faire ou de se rendre des visites périodiques pendant lesquelles, assis ensemble, ils sont forcés, une demi-heure ou une heUre durant, de se torturer l'esprit pour se parler sans rien se dire ou pour se dire ce qu'ils ne pensent pas et ne pas se dire ce qu'ils pensent. L'acceptation universelle d'une telle contrainte ne se comprend que si l'on remonte à ses origines. Les premières visites faites aux grands, aux chefs, par leurs inférieurs, aux suzerains par leurs vassaux, avaient pour objet principal l'apport de présents d'abord spontanés et irréguliers, plus tard coutumiers et périodiques, comme l'a abondamment montré Herbert Spencer; et^ en même temps il était naturel qu'elles fussent l'occasion d'un entretien plus ou moins court, consistant
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en compliments hyperboliques d'une part, en remerciements protecteurs de l'autre (1). Ici la conversation n'est que l'accessoire du cadeau, et c'est ainsi qu'elle est encore comprise par maints paysans des régions les plus arriérées dans leurs rapports avec les personnes d'une classe supérieure. Peu à peu, ces deux éléments des visites archaïques se sont dissociés, le présent devenant l'impôt, et l'entretien se développant à part, mais non sans garder, même entre égaux, quelque chose de son caractère cérémonieux d'autrefois. De là ces formules et ces formalités sacramentelles par lesquelles toute conversation commence et finit, ^.lalgré leurs variantes, elles s'accordent toutes à manifester un souci très vif delà précieuse existence de celui à qui l'on parle, ou un désir intense de le revoir. Ces formules et ces formalités, qui vont s'abrégeant, mais qui n'en restent pas moins le cadre permanent delà conversation, impriment à celle-ci le cachet d'une véritable institution sociale.
Une autre origine des conversations obligatoires a dû être l'ennui profond que la solitude fait éprouver aux primitifs et en général aux illettrés quand ils ont des loisirs. L'inférieur alors se fait un devoir
(1) La coutume des visites et celle des cadeaux sont liées entre elles ; il semble probable que la visite n'a été que la conséquence nécessaire du cadeau. La visite est, en somme, une survivance; le cadeau était sa raison détre à l'origine et elle lui a survécu. Cependant il en reste quelque chose, et, dans beaucoup de visites à la campagne, quand on va chez des hôtes qui ont des enfants, il est encore d'usage, dans beaucoup de pays, d'apporter des bonbons, des friandises. — Les compliments devaient être autrefois le simple accompagnement des cadeaux, de même que la visite. Et de même, après la désuétude des cadeaux, les compliments ont subsisté, mais peu à peu mutualisés et devenus conversation.
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d'aller, morne sans cadeau à la main, tenir compagnie au supérieur et causer avec lui pour le désennuyer. Par cetle origine comme par l'autre, Tencadrement rituel des entretiens imposés s'explique sans peine.
Quant aux conversations facultatives, leur source en est dans la sociabilité humaine qui, de tout temps, a jailli en libres propos au contact des pairs et des camarades.
Puisque nous venons de toucher à l'évolution de la conversation, ne devons-nous pas chercher plus haut ses premiers germes? Sans nul doute, quoique je n'éprouve pas la tentation de remonter jusqu'aux sociétés animales, au bavardage des moineaux dans les arbres et au tumultueux croassement des corbeaux en l'air. Mais on peut avancer sans crainte que, dès les [dus anciens débuts du langage articulé et gesticulé, le plaisir de parler pour parler, c'est-à-dire en somme de causer, a dû se faire sentir. La création de la parole est incompréhensible si l'on n'admet que la langue a été le premier luxe esthétique de l'homme, le premier grand emploi de son génie inventif, qu'elle a été aimée et adorée pour elle-même, comme un objet d'art ou comme un jouet encore plus que comme un outil. La parole ne serait-elle pas née du chant, du chant dansé, de la môme manière que l'écriture, bien plus tard, est née du dessin? Il semble que, avant de se
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parler quand ils se rencontraient de loisir, les hommes primitifs aient commencé par chanter ensemble ou se chanter Fun à l'autre. On pourrait voir un débris survivant de ces conversations musicales dans les chants alternés des bergers d'églogues, et aussi bien dans la coutume encore vivante des Esquimaux chez lesquels on chante contre quelqu'un au lieu de le railler. Leurs chants satiriques, alternés aussi, duels inofîensifs et prolongés, jouent le même rôle que les discussions animées parmi nous.
Une autre conjecture me paraît vraisemblable. Je reprends ma comparaison de tout à l'heure. Bien longtemps avant de pouvoir servir aux usages familiers, aux correspondances entre amis ou parents, aux conversations «épistolaires, l'écriture n'a été propre qu'aux inscriptions lapidaires, d'origine religieuse ou monarchique, aux enregistrements solennels ou aux commandements sacrés. De ces hauteurs, par une série de complications et de vulgarisations séculaires, l'art d'écrire est descendu jusqu'au point où les postes aux lettres sont devenues indispensables. Il en est de même de la parole. Longtemps avant d'être utilisable en conversation, elle n'a pu être qu'un moyen d'exprimer les ordres ou les avertissements des chefs ou les sentences des poètes moralistes. En somme, elle était d'abord, nécessairement, un monologue. Le dialogue n'est venu qu'après, conformément à la loi d'après laquelle l'unilatéral précède toujours le réciproque.
L'application de cette loi au sujet qui nous occupe
est susceptible de plusieurs signilications pareillement légitimes. D'abord, il est vraisemblable que, à la première aube de la parole, dans la première famille ou horde qui a entendu les premiers balbutiements, c'est un individu mieux doué que les autres qui a eu le monopole du langage; les autres écoutaient, pouvant déjà le comprendre, avec effort, ne pouvant pas encore l'imiter. — Ce don spécial a dû contribuer à élever un homme au-dessus des autres. D'où l'on peut induire que le monologue du père parlant à ses esclaves ou à ses enfants, du chef commandant ses soldats, a été antérieur au dialogue des esclaves, des enfants, des soldats entre eux, ou avec leur maître. — En un autre sens, inverse du premier, l'inférieur plus tard s'est adressé au grand pour le complimenter, comme je l'ai dit,, avant que celui-ci daignât lui répondre. Sans accepter l'explication que donne Spencer de l'origine des compliments, qui seraient exclusivement dus, d'après lui, au despotisme militaire, on doit reconnaître que le compliment a été la relation unilatérale qui, en se mutualisant, à mesure que l'inégalité s'atténuait, est devenue la conversation, celle que j'ai appelée obligatoire. La prière aux dieux, com^ie le compliment aux chefs, est un monologue rituel, car le monologue est naturel à l'homme, et, sous la forme du psaume ou de l'ode, du lyrisme de tous les temps, il marque la première phase de la poésie religieuse ou profane. Il est à remarquer ({ue, en se développant, la prière tend à se dialoguer, comme on le voit par la messe catholique; et l'on sait que des chants à Bacchus ont été le germe initial de la
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tragédie grecque. L'évolution de celle-ci nous présente, par la survivance du chœur, dont le rôle va s'amoindrissant, bien des deurés de transition entre lemonologue et le dialogue. La tragédie grecque était au début €t est restée jusqu'à la fin une cérémonie religieuse, qui, comme toutes les cérémonies religieuses parvenues à leur dernier terme de développement dans les religions supérieures, comprend à la fois des monologues et des dialogues rituels (1), des prières et des conversations. Mais le besoin de converser l'emporte de plus en plus sur le besoin de prier.
En tout temps, les causeurs parlent de ce que leurs prêtres ou leurs professeurs, leurs parents ou leurs maîtres, leurs orateurs ou leurs journalistes, leur ont enseigné. C'est donc des monologues prononcés parles supérieurs que s'alimentent les dialogues entre égaux. Aj outons que, entre deux interlocuteurs, il est très rare que les rôles soient d'une égalité parfaite. Le plus souvent, l'un parle beaucoup plus que l'autre. Les dialogues de Platon en sont un exemple. Le passage du monologue ^u dialogue se vérifie dans l'évolution de l'éloquence parlementaire. Les discours solennels, emphatiques, non interrompus, étaient habituels dans les anciens parlements ; ils sont très exceptionnels dans les parlements nouveaux. Plus nous allons, plus les séances des Chambres de députés ressemblent à des discussions, sinon de salon, du moins de cercle ou de café. Entre
(1) Dans les cérémonies juridiques de la Rome primitive (actions de la loi) il y a aussi des conversations rituelles. Avaient-elles été piécédées <le monologues.
un discours de la Chambre franc^aisc coupé d'interruptions fréquentes, et certaines conversations violentes, la distance est minime.
On parle pour enseigner, pour prier ou commander, ou enfin pour questionner. Une question suivie d'une réponse, c'est déjà un embryon de dialogue. Mais, si c'est toujours le même qui interroge et l'autre qui répond, l'interrogatoire unilatéral dont il s'agit n'est pas une conversation, c'est-à-dire un interrogatoire réciproque, une enfilade et un entrelacement de questions et de réponses, d'enseignements échangés, d'objections mutuelles. L'art de la conversation n'a pu naître qu'après un long aiguisement des esprits par des siècles d'exercices préliminaires qui ont dû débuter dès les temps les plus reculés.
Ce n'est pas aux âges les plus antiques de la préhistoire qu'on a dû causer le moins ou s'essayer le moins à causer. La conversation supposant, avant tout, des loisirs, une certaine variété de vie et des occasions de réunion, l'existence accidentée et souvent oisive des chasseurs ou des pêcheurs primitifs (1) qui se rassem-
(1) A l'époque paléolithique dite de la Madeleine, où fleurissait un art naïf, où tout révèle une population paisible et heureuse (voir à ce sujet M. de Mortillet, la Formation de la nalionuiiic française), il n'est pas douteux qu'on a dû beaucoup causer dans les belles casernes habitées d'alors. — Dans les Lettres édifiantes, il est souvent question du goût des sauvages chasseurs d'Amérique, et surtout de leurs femmes, pour la conversation. Une jeune sauvagesse convertie, est louée par un missionnaire pour avoir évité de perdre son temps dans les « nombreuses visites » que se font les femmes du pays (Canada). Ailleurs il est dit qu'on s'accordait à louer cette fille, malgré le penchant que les sauvages ont '< à médire >'. Les Illinois, nous dit une autre lettre, « ne manquent, pas desprit, ils tournent une raillerie d'une manière assez ingénieuse •■.
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blaient si souvent pour chasser, pécher ou manger ensemble le fruit de leurs efforts collectifs, n'a pu qu'être favorable aux joutes oratoires des meilleurs parleurs. Aussi les Esquimaux, chasseurs et pêcheurs à la fois, causent-ils beaucoup. Ce peuple enfant connaît déjà les visites. « Les hommes se réunissent à part pour causer entre eux, les femmes se réunissent de leur côté et trouvent leurs sujets de conversation, après avoir pleuré les parents morts, dans les commérages. Les conversations pendant les repas peuvent durer des heures entières et roulent sur la principale occupation des Esquimaux, c'est-à-dire sur la chasse. Dans leur récit ils décrivent avec les plus petits détails tous les mouvements du chasseur et de l'animal. En racontant un épisode de la chasse au phoque, ils figurent de leur main gauche les sauts de l'animal, et de leur main droite tous les mouvements du kajak (du bateau) et de l'arme (1) ».
La vie pastorale laisse autant de loisirs que la chasse, mais elle est plus réglée et plus monotone, elle disperse plus longtempsles hommes. Les pâtres, même nomades, Arabes ou Tartares, sont silencieux. Et si les bucoliques de Virgile et de Théocrite semblent indiquer le contraire, n'oublions pas que ces deux poètes ont peint les mœurs de bergers civilisés parle voisinage des grandes villes. Mais, d'autre part, la vie pastorale est liée au régime patriarcal où se pratique la vertu de l'hospitalité, qui pourrait être, — aussi bien que la hiérarchie so-
(1) Tenicheff, V Activité de V homme, iSOS.
ciale, née aussi à celle phase sociale, — l'origine de la conversation obligaloirc.
Une des causes qui ont dû relarder le plus, avant rétablissement d'une forte hiérarchie, l'avènement de la conversation, c'est que les hommes incultes, entre égaux, sont portés à parler tous à la fois et à s'interrompre sans cesse (1). Il n'est pas de défaut plus difficile à corriger chez les enfants. Laisser parler l'interlocuteur est une marque de politesse à laquelle on ne se résout d'abord qu'en faveur d'un supérieur, sauf à la pratiquer à l'égard de tout le monde quand l'habitude en est prise. Cette habitude ne saurait donc se généraliser dans un pays que grâce à une assez longue discipline antérieure. Voilà pourquoi il convient, je crois, défaire procéder des conversations obligatoires, et non des conversations facultatives, les progrès de l'art de causer tel que nous le connaissons.
A ce point de vue, la vie agricole, qui seule a permis la constitution de cités et d'Etats fortement régis, doit
(1) Dans son voyage en Tripolitaine (1840), Pezant est frappé du tapage assourdissant des audiences d'un bey : « Les Mameluks et les nègres, ditil, se mêlaient à la discussion et finissaient par discourir tous à la fois, ce qui faisait un vacarme dont je fus étourdi la première fois que j'assistai à ces débats. Je demandai pourquoi le bey éprouvait tant d'obstacles dans ses décisions et quels étaient les motifs de ces bruyantes discussions : ne pouvant me répondre cat'.'goriquement, ils me dirent que c'était leur manière de raisonner entre eux. » — H y a des exceptions. D'après les Lettres édifiantes, les Illinois étaient exceptionnellement floués pour l'art de la conversation, a Ils entendent fort bien raillerie, ils ne savent ce que c'est que disputer et s'emporter en conversant. Jamais iis ne vous interrompent dans la conversation. Les hommes, nous dit-on, mènent une vie parfaitement oisive; ils causent en fumant la pipe, et c'est tout. Les femmes travaillent, mais ne se font pas faute non plus de babiller, »
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être considérée comme ayant fait progresser la conversation, quoique, parla dispersion plus grande des individus, la monotomie de leurs travaux et le resserrement de leurs loisirs, elle ait contribué à les rendre souvent taciturnes. La vie industrielle, en les rassemblant à l'atelieretdansles villes, a stimulé leur penchantà converser.
On a beaucoup parlé d'une certaine loi de récapitulation, d'après laquelle les phases que traverse l'esprit de l'enfant dans sa formation graduelle seraient, dans une certaine et vague mesure, la répétition abrégée de l'évolution des sociétés primitives. S'il y a quelque chose de vrai dans cette vue, l'étude de la conversation chez les enfants pourrait servir à deviner ce que la conversation a été aux premiers âges de l'humanité. Or, longtemps avant de dialoguer, les enfants commencent par questionner. Cet interrogatoire qu'ils font subir à leurs parents et aux autres grandes personnes est pour eux la première forme, unilatérale, de la causerie. Plus tard, ils deviennent narrateurs et auditeurs de récits, ou, alternativement, narrateurs et auditeurs. Plus tard enfin ils font des remarques, ils expriment des observations générales qui sont des embryons de discours; et, quand le discours se mutualise à son tour, on a la discussion, puis la conversation. L'enfant est crédule, en effet, longtemps- avant d'être contradicteur. Il y a, pour lui, une phase de contradiction comme il y a eu, auparavant, une phase d'interrogation.
Mais, questionner, narrer, discourir, discuter, tout cela est l'exercice intellectuel de l'enfant. L'exercice volontaire précède.
Tarde. — L'opinion et la foule. ^- 7
L'enfant est commandé et commande, longtemps avant d'être enseigné et d'enseigner. L'impératif passe avant l'indicatif. L'enfant se bat avant de discuter et de se disputer même ; il sent l'opposition des désirs d'autrui avant de sentir celle des jugements d'autrui. Il ne peut sentir l'opposition de ces désirs, puis de ces croyances qu'aprèsavoir subi leur contagion. Sa docilité et sa crédulité sont la condition préalable et nécessaire de son esprit de désobéissance et de contradiction. L'enfant est donc discuteur et causeur, parce qu'il est, d'abord et avant tout, imitateur.
Si nous conjecturons, d'après ces remarques, ce qu'a dû être le passé de la conversation dans les races humaines, induisons d'abord que, malgré sa très haute antiquité préhistorique, elle ne saurait remonter aux origines mêmes de l'humanité. Elle a dû être précédée, non seulement d'une longue période d'imitation silencieuse, mais encore, plus tard, d'une phase où l'on aimait à narrer, ou à entendre narrer, non à causer. C'est la phase des épopées. Les Grecs avaient beau être une race bavarde entre toutes, il n'en est pas moins vrai, que, au temps d'Homère, on causait peu, si ce n'est pour se questionner. Toutes les conversations étaient utiles. Les héros homériques sont très conteurs mais très peu causeurs. Ou bien leurs entretiens ne sont que des récits alternatifs, a Aux premières lueurs de l'aurore, dit Ménélas dans l'Odyssée (chant iv), Télémaque et moi échangerons de longs discours et nous nous entretiendrons mutuellement. » Echanger de longs discours, c'est ce qu'on appelait causer, à cette époque.